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un endroit peu profond , il était retoiiroé à toute bride vers la rivière avec Laval et quelques officiers, I^aissant aux autres, ainsi qu a nous, Tordre d'escorter notre or jusqu'à Douvres-
Nous arrivâmes dans cette petite ville à trois heures après midi. Lauzun en avait déjà £sdt partir des charrettes, et rassemblait quelques milices, que Montesquieu fut chargé de conduire au général.
A minuit, M. de Yioméiûl nous rejoignit avec ses charrettes Malgré l'excès delà chaleur et de ses fatigues, il avait réussi avec M. de Lairal à faire repêcher l'arg^it. Ainsi, nous retrouvâmes notre trésor, et, quoique nous fussions nu&comme des vers, sans équipages et sans valets, nous nous serions estimés les plus heureux du £onde , sans la sit;uation déplorable et le péril extrême de nos £régates.
Le lendemain matin nous apprîmes assez vaguanent que deux de nos bâtimens étai^it hors de danger, mais que V Aigle av£^it été obligé de se rendre après un combat d^uns heure contre les frégates anglaises, dont nous avions entendu toute la nuit les OHipç de canon.
Le général me chargea de porter tout de suite ces nouvelles à M. de La Luzerne, dans la ville de Philadelphie, et de lui remettre les dépêches que la ^our adressait à ce ministre. Je pcurtais aussi
ou souvEirîRs. *339
tes dépêches de mon père potfi^ M. de Rochambeau, mais M. de Vioménil me dit de les garder et d'attenA^e avec elles, à Philadelphie, qti'iî ta*eiivoyât les autres lettres destinées potir Farmée. , Avant d'exécuter cet ordre j il me fiit ènfîri permis de me Kvrer au sommeil deux ou troià heures, chose très nécessaire après tant de fatigues, tant de jeûnes, un nauflrageetdesliongués €X)ttrses; mais, au moment de m^'endormir, jetant les yeux sur le scapulaire qui était à mon cou , jb ftie rapp^i avec queltpie colère la fausse prédiction de la tendre donaMariannalsabelIa del CàrmôJ satis oi^ier dans mes reproches la vénérable ab besse d'Angra avec sa crosse.
Je me mis en route die grand rtiatin pour Phi^ ladelphie.^insi je ne pus voir Douvres qu'en la traversant; c'était la première ville âméHcaine où le sort m*avait conduit. Son aspect 'me' frappa; elle était environnée' de bois épai^V pai^ce^que là', comme dans les autres parties des treize États , la population était eiicore éparse sûr un vaste territoire dont une faible partie était cultivée.
Toutes Ites maisons de Douvres présentaient aux i^fegaïkls des formes simples, mais élégantes; elles étaient bâfties en bois", et pëihtfesaved des cou-* Ifeurs variées : cette variété des Bâtimens , la propreté qui y régnait, les maiireaux de porte Jùn^ cuivra brffiant et poli, amiouçalent à là foiis Tor-^
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die 9 l'activité, FinteUigence et la prospérité des habitans*
Un oeil accoutumé au spectacle de nos magnifiques cités, à l'aflféterie de nos jeunes élégans, et au contraste que présente chei nous le luxe des premières classes avec la grossièreté des costumes de nos paysans et les haillons de la foule innom* brable de nos pauvres, est surpris, en arrivant dans les États-Unis , de n'y voir nulle part l'excès du faste ni celui de la misère.
Tous les Américains que nous rencontrions portaient des habits bien coupés et d'une bonne étoffe, des bottes bien cirées; leur maintien libre, franc, familier, également éloigné d'une rudesse grossière et d'une politesse maniérée, nous montrait l'homme indépendant , mais soumis aux lois, jfier de ses droits et, respectant ceux des autres. Leur aspect vous disait que vous vous trouviez dans la patrie de 1^ raison , de l'ordre et de la liberté.
La route que je suivais était large , fort bien tracée et soigneusement entretenue* Dans tous les lieux où je m'arrêtais, les habitans m'accueillaient avec obligeance^ et s'empressaient de procurer des chevaux à moi ainsi qu'à mon guide*
Conune tous prenaient un vif intérêt à la chose publique, avant de me laisser partir, il fallait répondre de mon mieux aux questions multipliées
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qu'ils me faisaient sur les coups de canon dont la Delaware venait de retentir, sur notre débarquement, sur les forces de l'ennemi qui nous avait poursuivis; toutes ces questions étaient entremêlées d^ofFres de verres de vin de Madère , qu'on ne pouvait refuser sans impolitesse, ni si fréquemment accepter sans inconvénient.
Continuant ma route, comme dans une allée de jardin ombragée par les plus beaux et les plus vieux arbres du monde, je ne faisais pas un mille? c'est-à dire un tiers de lieue, sans rencontrer quelqu'habitation déjà ancienne , et quelque défrichement nouveau; avant d'arriver à Christianbridge, situé à quarante milles de Douvres, je traversai plusieurs bourgades très peuplées. Christianbridge est sur une hauteur, au bas de laquelle coule une petite rivière qui se jette dans la Delaware.
Étant entré dans une taverne très propre, qu'on m'avait indiquée, le maître de la maison, que j'eus quelque peine à réveiller , car la nuit était avancée, me dit qu'il ne pouvait me loger parce que sa maison était occupée par des Français.
Ne pouvant imaginer qu'aucun de mes compagnons de naufrage m'eût ainsi devancé , j'allai droit à la chambre de ces Français ; je les réveillai,' et je reconnus , avec autant de surprise que de joie le marquis de Champcenetz, aide de camp de M. de Vioménil.
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Cet ofôcier , lorsque nous qùittaanes nos frégates^ avait consenti, d'après les instances de M. de La Touche, à rester à bord de V Aigle. M. de Champcenetz parlait parfaitement la langue anjglaise, et son secours était fort nécessaire à M, de La Touche , pour s'entendre avec les pilotes américains, tant que durerait sa périlleuse navigation.
J'appris par lui tous les détails du désastre de r Aigle. U me -dit que le i4 au soir, au moment où nos frégates , très enfoncées dans la rivière , n'étaient plus poursuivies que par trois frégates ennemies, on sentit tout à coup le fond diminuer : ce qui annonçait l'approche de l'obstacle insurmontable prédit par les pilotes.
M. de La Touche voulait alors s'embosser; mais, dans cet instant, la corvette que nous avions prise^ ayant légèrement franchi le funeste banc de sable qui fermait le chenal, le capitaine donna l'ordre à la Gloire de tenter aussi ce passage : ce qu'après beaucoup d'efforts elle fit avec succès.
Cç bonheur laissa quelque espoir à M. de La Touche de se sauver; mais, comme il tirait plus d'eau que la Gloire ^ il toucha ï'écueil plus fortement, restg engagé dans le sable, et sa frégate même s'y coucha de manière à lui ôter toute possibilité de se servir de ses canons, qui dès ce moment ne tiraient plus qu'en l'air.
Alors une frégate anglaise, qui était dans le bon
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chenal , se mit en travers derrière la poupe de V Aigle ^ et le canonna vivement; d'autres frégates arrivaient par le chenal du milieu de la rivière. M. de La Touche ne put répondre à leur feu terrible que par le feu inutile de deux petits canons de poupe, et même il ne tirait ainsi que pour l'honneur de son pavillon.
Lprsque les frégates anglaises s'approchèrent , il coupa ses mâts et fit faire à son bâtiment un large trou qui Taurait coulé bas, s'il y avait eu asseâ^ d'eau. Après cette triste opération, pendant laquelle le feu de l'ennemi redoublait , il dit à M. de Champcenetz de se jeter , avec les pilotes américains et quelques matelots, dans le seul canot qui lui restait; et, dès que ce canot eut quitté % bord , l'Aigle amena son pavillon.
Cependant la frégate anglaise , voyant le canot k la rame , dirigea tout son feu sur lui. Déjà les pilotes intimidés voulaient se rendre, mais M. de Champcenetz, l'épée à la main, les força de braver cette gréle de boulets et de passer Jla rivière* Enfin, après mille dangers, il arriva à terre et se rendit à la petite ville où je le rencontrai.
Il m'apprit un autre malheur de M. de La Touche : c'est qu'ayant, avant son désastre , tenté de parlementer avec les Anglais, il sut par eux que sa maitresse et son bâtiment marchand, remorqué par lui jusqu'aux Açores , et qui avait si
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malencontreusement retardé notre navigation, étaient arrivés le même jom* que nous dans la baie de la Delaware, et que là les Anglais s'étaient emparés de la dame et du navire.
M. de Chainpcenetz me demanda de partir avec moi pour Philadelphie : j'y consentis avec plaisir. Ainsi je poursuivis ma route avec mon nouveau compagnon de voyage. Au bout de trois heures, nous fumes hoi's des lieux où l'on pouvait craindre les torys , et nous arrivâmes à Wilmingtown , capitale du comté de la Delaware, ville bien bâtie, très propre , très peuplée , et qui , par le grand nombre de ses boutiques, annonçait l'activité de son commerce. J'y logeai chez un colonel amérîcain qui nous reçut avec courtoisie , et nous fit avoir de très bons chevaux.
De là, nous partîmes pour Chester où nous arrivâmes, pour dîner, dans une auberge à Feib seigne du général fFashin^on i car , dans toutes les villes de cette république reconnaissante , le nom de Washington se rencontrait partout et était gravé dans tous les cœurs. Notre hôtesse , bien disposée pour les Français , redoubla d'empressement et d'intérêt pour moi , dès qu'elle ^ut que j'étais oncle et ami de M. de La Fayette.
Chester est très riche et très commerçante. Sa position sur la Delaware présente une vue délicieuse ; l'élégance de ses maisons annonce qu'on
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€st près d'une capitale. Tous les vaisseaux qui naviguent sur la Delaware , s'arrêtent dans le port de Chester avant d'aller jusqu'à ï^hiladelphie.
M'étant remis promptement en route, j'éprouvai un vif regret de passer , sans pouvoir aller le reconnaître, près du terrain où s'était livrée la bataille de Brandy- Wine; mais, chargé des dépêches de mon père pour M. de Rochambeau , de M. de C^stries pour le marquis de Vaudreuil , et de M. de Vioménil pour M. de. La Luzerne, il m'était impossible de m'arrêter.
En approchant de Philadelphie, j'admirai, lorsque je. passai le pont de Chester, le magnifique horizon dont il est le centre, ainsi que les sites, gracieux et les perspectives variées, qu'offrait aux regards le cours de la rivière.
Peu de momens après , je rencontrai M. de La Luzerne : ce ministre, informé récemment de l'arrivée de nos frégates dans la Delaware , voulait se rendre à Douvres pour y chercher M. de Vioménil ; il me reçut avec la politesse la plus obligeante, la plus cordiale, nous plaignit de nos contrariétés, s'affligea du désastre de V Aigle ^ et rit un peu de mon triste équipage , qui était en effet passablement ridicule. Il me fit entrer dans sa voiture et reprit avec moi le chemin de Philadelphie. '
J'arrivai dans cette ville avec l'intention et l'es-
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poir de m'y reposer au moins huit jours, espérance qui fut déçue comme toutes les autres: car le sort semblait avoir décidé que, guerriw, je ferais une longue campagne sans batailles ; qu'officier de terre, je n'assisterais qu'à un combat de mer; que, courant après l'ennemi , je le trouverais en retraite et renfermé dans des forteresses inabordables ; et que, voyageur, je serais forcé de toujours courir d'un lieu à un autre, du nord au midi , et de la zone froide à la zone torride, sans pouvoir m'arréter dans aucun des endroits qui pouvaient le plus exciter ma curiosifé.
J'eus à peine vingt-quatre heures pour entrevoir la ville qui était alors Ja capitale des États- Unis et la résidence de leur gouvernement. A la vue de Philadelphie , il était difficile de ne pas pressentir les grandes et prospères destinées de l'Amérique^
Cette ville, dont le nom signifie la ville des frères, est située sur la rive ouest de la Delaware, à deux petites lieues du confluent de ce fleuve et de la rivière de Schuylkill. Elle contenait alors cent mille habitans : ses rues larges de soixante pieds et tirées au cordeau, ses beaux trottoirs, la propreté et l'élégance simple de ses maisons frappent agréablement les regards, malgré l'irrégularité des divers petits quais que chaque négociant a construits selon sa fantaisie sur le bord du
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fleuve, à la porte de son magasin, avec des enfon* cemens pour y mettre ses vaisseaux à l'abri de la débâcle des glaces: cette partie est basse ^ malsaine et humide.
Penn , fondateur de cette ville, avait projeté pour elle un plan immense et régulier. Les rêves de cet homme de bien n'ont pas eu plus de durée que ceux de maints grands politiques ; mais son nom vivra toujours : car il fut le seul Européen qui fonda légalement un État en Amérique, et qui ne le cimenta pas du sang des infortunés peuples de cet hémisphère.
Sa sect^ simple, morale et pacifique, celle des frères , qu'on a vainement voulu rendre ridicules en les appelant quakers ou trembleurs , subsiste encore comme le monument de la seule société qui jamais peut-être ait professé et pratiqué, sans aucun mélange et sans aucun préjugé , la morale évangélique et la charité chrétienne dans toute leur simplicité et dans toute leur pureté. L'intérêt même de lei^ défense ne pourrait les contraindre à répandre le sang , et celui de leur fortune ne pourrait les obliger à pro&ner le nom de Dieu par un serment.
D'autres, dans tous les temps, ont parlé de philosophie ; mais ceux-là seuls ont vécu et vivent en vrais sages : aussi , malgré l'ironique dédain avec lequel ou en parie partout , même dans la contrée
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qui leur appartenait de droit , et dont on leur a ravi le gouvernement , je 'n'ai jamais pu les voir et les entendre sans émotion et sans respect.
Je sais bien qu'accoutumé à nos usages, on peut être d'abord choqué des leurs , et qu'on serait tenter de les accuser d'affectation ^ parce qu'ils entrent toujours dans un salon le chapeau sur la tête, et ne vous parlent jamais qu'en vous tutoyant. Leur habillement aussi , quoique propre, paraît trop rustique, et celui des 'femmes, s'il était noir, ressemblerait, avec leurs guimpes, aux costumes de nos sœurs de la Charité. Mais ces formes sévères , qui leur sont prescrites , contribuent peut-être, plus qu'on ne le croit, au maintien de leurs mœurs.
Tres-rigides pour eux-mêmes, jamais personne ne poussa la tolérance plus loin qu'eux, et, quoique la guerre soit à leurs yeux un grand crime , et qu'ils détestent la profession militaire, ils savent rendre un juste hommage aux guerriers économes du sang humain, et qui joignent la vertu au courage.
Aussi, l'un des plus renommés d'entr'eux pour son esprit , vint trouver le général comte de Rochambeau, à son passage à Philadelphie, et voici la harangue qu'il lui adressa : <c Mon ami, tu fais » un vilain métier ; mais on dit que tu t'y conduis ' » avec toute l'himianité et toute la justice qu'il
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» peut comporter. J'en suis bien aise, je t'en sais » bon gré, et je suis venu te voir pour te prouver >i mon estime. x>
Un autre quaker généralement considéré, M. Benezet, disait au général chevalier de Chastellux: ce Je sais que tu es homme de lettres et membre )i de r Académie-Française: les gens de lettres ont j> écrit beaucoup de bonnes choses depuis quel- » que temps; ils ont attaqué les erreurs , les pré- » jugés , l'intolérance surtout ; est-ce qu'ils ne » travailleront pas à dégoûter les hommes de la » guerre, et à les faire vivre entr'eox comme des > amis et des frères ? »
Les détracteurs de cette secte philanthropique, ne pouvant attaquer ni lé^ir charité ni la simplicité de leurs mœurs, ne dirigeaient les* traits du ridicule que sur leur enthousiasme et sur leurs prétendues inspirations. Cependant ils soutenaient que quelquefois leur intérêt faisait fléchir 14 rigidité de leur doctrine. « Les principes des qua- ]» kers, disaient^ilsy leur défendent absoliunent » de prendre une part directe ou indirecte quel- ^ connue à la guerre, qui est un grand crjpe à » leurs yeux. £n conséquence^ ils refusent tous » de payer les taxes imposées par le congrès., jo pour le paiement de l'armée américaine ; mais, » comme en même temps ils veulent éviter les » peines auxquelles pourrait les exposer cette dés-
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» obéissance 9 chaque quaker a soin de mettre » dans ulie bourse la somme qu'on exige de lui , D et de la placer ostensiblement dans sa maison , » sur son bureau ou dans^une armoire ouverte, » de sorte qu'au moment où les agens de l'auto- » rite viennent chez lui, ils ne leur donnent pas » à la vérité la somme exigée pour l'impôt de » guerre, mais ils la laissent prendre. » On est, je l'avoue, tenté de croire que quelque jésuite voyageur leqr aura indiqué cette ruse pour satisfaire à la loi sans violer littéralement la rè^le.
Au reste Féloîgnement prononcé des quakers pour la guerre les portant naturellement à ne poÎQt partager l'esprit d'insurrectio» contre la nière*-patrie, I» plupart d'entr'eux étaient torys, ce qui explique la sévérité peu juste avec laquelle les patriotes les jugeaient.
I%iladelphie , à l'époque cfont je parte, ne frappait les regards que par ^ grandeur , par sa régularité et par ïaisîiiiee d^ sa population. On n'y voyait' ni prowieaadèi^ , ni^ jctrdilis publics; les seula édifices ranarquables étatént l'hôpital, la maison de vitte , 1» prife^dn; et régKse tîu Christ. La maison dÉtat cond^tf^t ^de grandies salles, 6ù le premier congrèsi tint se3 séances et proclama Findépendance américaine.
Ce n est pas fârokitecture dès monumens de cette d*é,eesonÇ de grands soHvenn» qui attirent
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sur eux là curiosité et commandent le respect* Toute la ville elle-même est un noble temple élevé à la tolérance : car on y voit, en grand nombre, des catholiques, des presbytériens, des calviniste^, des luthériens , des unitaires , des anabaptistes , des méthodistes et des quakers, qui professent chacun leur culte en pleine liberté , et vivent entr'eux dans un parfait accord.
Je m'informai avec soin de l'état des fortifications de cette place , et des moyens qu'on avait pris pour la défense de la Delaware , rivière que les bâtimens de guerre les plus légers ne pouvaient remonter que jusqu'à Trenton ; mais cette partie de mes observations, importante alors puisque la paix n'était pas faite , et que la lutte existait en* core» entre trois millions d'Américains divisés, et les forces colossales de la Grande-Bretagne , n'a plus d'intérêt aujourd'hui.
L'Amérique, libre depuis quarante ans, florissante par de sages lois, puissante par une populaticHfi de dix millions d'habitans, défendue au besoin par tous, et montrant déjà à l'Europe étonnée une marine respectable , ne craint plus de voir un ennemi téméraire aboi^er ses côtes , remonter ses fleuves et menacer ses cités.
Le chevalier de La Luzerhè, ministre plénipotentiaire de France, et chez lequel je logeais, me fit mieux connattre, dans de coilrts entretiens^ la
Z5là MEMOIRES
situation des affaires, la nature des institutions, la force des partis, et les destinées futures de l'Amérique, que n'auraient pu le faire un long voyage et de pénibles recherches. M. de La Luzerne joignait à beaucoup d'instruction et d'esprit une parfaite loyauté et une grande sagesse.
On n'a pas assez apprécié tout le bien que cette sagesse et l'habile prudence du comte de Rochambeau ont fait à la noble cause que nous soutenions, dans un temps où il fallait ranimer le courage des Américains, ébranlé par de nombreux revers, calmer leur mécontentement causé par le retard des secours que nous avions promis, rapprocher les esprits, maintenir la concorde, prévenir toute mésintelligence et jalousie entre la France et ses alliés; et, par une active correspondance, contribuer au succès de ces grandes opérations combinées de si loin , et dont la réussite a fixé le sort de la nouvelle république , en enlevant aux Anglais tout espoir de dé^truire son indépendance. Sans doute la postérité, plus juste, honorera, comme elle le doit, deux hommes si utiles à leur patrie, et réparera les torts de leurs contemporains.
M. de Marbois, aujourd'hui pair de France, était consul et conseiller d'ambassade près de M. de La Luzerne, et le secondait dans ses travaux. Précédemment il avait été chargé d'affaires à Bâtisbonne ^ à Dresde et à Munich. Nous lui devcHis
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Un écrit Curieux sur la conspiration d'Arnold : c'est un morceau d'histoire qui porte l'empreinte du style des meilleurs écrivains de l'antiquité.
Après le triomphe des États-Unis ^ M. de Marbois, nommé intendant à Saint-Domingue, rétablit Tordre dans cette colonie. Revenu en France, il fut envoyé en mission à Vienne, par Louis XVI. Échappé à la tyrannie de la Convention , il fut membre du Conseil des Anciens; proscrit et exilé par le Directoire, il languit plusieurs années à Cayeïine, sur un sol infect, où presque tous ses compagnons d'infortune périrent.
Rappelé dans sa patrie , il fut ministre de Napoléon y se vit honoré de la même confiance par Louis XVni> et, plein de forces à l'âge où celles de la plupart des hommes sont usées, il honore également, par ses lumièi'es et par sa probité, la cour des comptes qu'il préside, et la chambre des pairs où il siège.
M. de la Luzerne, dès le lendemain de mon arivée, me fit visiter et connaître les personnes les plus remarquables de la ville : M. Morris^ qui par son crédit soutint le crédit financier et presque anéanti de l'État, releva la lortune publique par son intelligence, et perdit ensuite la sienne par des spéculations hasardées; M. Lincoln, ministre de la guerre , qui rendit de grands services à soti pays, comme guerrier et comme homme u a3
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d'État, et M. Lewington, minisire des affaires étrangères , qui était fort considéré.
Je vis aussi plusieurs dames dignes d'attirer l'admiration par leurs vertus comme mères de famille , et par les agrémens que leur esprit répandait dans la société. Sans montrer la grâce de nos dames françaises, elles avaient la leur qui, pour être plus simple, n'en était pas moins attrayante.
Le besoin du repos , la curiosité , l'aimable obligeance de mon hôte m'inspiraient un juste désir de prolonger mon séjour à Philadelphie; mais à peine avais-je dormi quelques heures, bercé par de douces espérances, qu'un officier, envoyé par M. le baron de Vioménil , me réveilla et m'apporta Tordre de partir sur-le-champ pour les États du nord , afin de porter les dépêches de ma cour aux généraux Rochambeau et Washington , campés alors près de la rivière d'Hudson.
J'obéis, fort contrarié d'entreprendre seulun si long voyage, sans valets, sans effets et même sans linge. Mais, au moment ou j'allais me mettre en route, un de mes gens, débarqué de la Gloire^ accourut à moi en me criant que la frégate et une partie de mes équipages étaient sauvées; il ne m'apportait cependant qu'un léger portemanteau que je plaçai avec mon domestique sur
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won suki, et je me mis en chemin, monté sur un assez bon cheval.
Je passai, non sans un vif regret de ne pouvoir m'arréter, près de ce champ fameux de Germanstown où l'armqe américaine, commandée par Washington , prouva en attaquant et en combattant vaillammant les Anglais, qu'elle n'était pas abattue par la défaite de Brandy- Wine, et que, si l'on pouvait vaincre quelquefois l'Amérique , il était impossible de la subjuguer.
Je trouvai partout , dans tous les bourgs , dans toutes les villes , dans toutes les maisions particulières où je m'arrêtai , la même simplicité de mœurs, la même urbanité , la même hospitalité , le même zèle pour la cause commune , et le même empressement pour me faciliter les moyens d'arriver promptement à ma destination.
A chaque pas sur ma route , j'éprouvais deux impressions contraires, l'une produite par le spectacle des beautés d'une nature sauvage, et l'autre par la fertilité, la variété d'une culture industrieuse et d'un monde civilisé. Tantôt, seul au milieu de ces immenses forêts, de ces arbres majestueux que jamais la cognée ne toucha, et dont plusieurs , succombant au poids des siècles, n'attestent plus leur antique existence que par des monticules de leurs troncs réduits en poussière, je mç transportais en idée au moment où les pre-.
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niiers navigateurs européens portaient leurs pa» sur cet hémisphère inconnu. Tantôt j'admirais de jolis vallons cultivés avec soin , des prés sur lesquels erraient de nombreux troupeaux , des maisons propres, élégantes, peintes en diverses couleurs, entourées de petits jardins et de jolies barrières ; plus loin , après d'autres masses de bois, des bourgs bien peuplés, des villes où tout vous rappelle la civilisation perfectionnée, des écoles, des temples, des universités; nulle part l'indigence et la grossièreté; partout la fertilité, l'aisance, l'urbanité; chez tous les individus cette fierté modeste et tranquille de l'homme indépendant , qui ne voit au-dessus de lui que les lois, et qui ne connaît ni la vanité , ni les préjugés , ni la servilité de nos sociétés européennes : tel est le tableau qui, pendant tout mon voyage, surprit et fixa mon attention.
Là , nulle profession utile n*esl ridiculisée ni méprisée , et dans des conditions inégales, tous conservent des droits égaux. L'oisiveté seule y serait honteuse. Les grades militaires et les emplois n'empêchent personne d'avoir une profes^on à lui. Chacun y est ou marchand , ou cultivateur, ou artisan ; les moins aisés sont domestiques, ouvriers ou matelots; loin de ressembler aux hommes des classes inférieures de l'Europe , ceux-ci méritent Içs égards qu'on a pour etix, et
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qu'ils exigent par la décence de leur ton et de leur conduite.
Dans les premiers momens , j'étais un peu surpris, en entrant dans une taverne, de la voir tenue par un capitaine , par un major , par un colonel , qui me parlait également bien de ses campagnes contre les Anglais , de l'exploitation de ses terres , de la vente de ses fruits et de ses denrées.
J'étais encore plus étonné lorsque après avoir jpépondu aux questions de quèlqu^-ims sur ma famille, et leur ayant dit que mon père était général et ministre, ils me demandaient qvielle était sa profession ou son métier.
Je trouvais partout des chambres propres , des tables bien servies , une chère abondante , mais saine et simple, des boissons pn peu trop fortes de rhum et de cannelle, un dafé trop faible et du thé excellent. Deux choses seulement me cho^quèrent plus qu'on ne peut le dire : Tune était l'habitude, au moment des toasts, de faire circu*- 1er autour de la table un grand bol de punch , dans lequel chaque convive était successivement obligé de boire ; et l'autre de voir , lorsqu'on était couché , lui nouvel arrivant venir sans façop partager vos draps et votre lit. Relativement à ce dernier usage, je me montrai un peu rebelle, et j'obtins, sans trop de peine, d'en être dispensé.
Je m'arrêtai peu d'heures dans les jolies villes de Trenton et de Princetown , que j'aurais vivenient désiré connaître plus en détail : car ces deux Villes rappelaient les souvenirs glorieux des actions brillantes de Washington , de La Fayette et d'un grand nonabre de guerriers qui avaient sa forcer les Anglais, malgré leur tactique et leur nombre , à estimer ce peuple insurgé, pour lequel, ils avaient affecté un si injuste mépris, et à reconnaître que l'amour ardent d^une sage liberté est de toutes les puissances la plus re^ doutable.
A trois lieues de Pompton , je faillis , par une singulière méprise, .tomber avec mes dépêches dans les mains de nos ennemis : ce qui aurait été , dans ma carrière, un étrange et malheureux début. L'armée française avait , peu de temps avant, suivi la route que je parcourais , et cette route était encore jalonnée pour la commodité des malades , des traîneurs et des bagages que , dans ime si longue marche , elle avait laissés derrière elle.
J'étais seul avec mon domestique et sans guide : à un embranchement de chemins , quelques jalons placés sur une route à l'est, par mégarde ou par perfidie , me trompèrent , et je suivis un chemin qui m'éloignait de mon but. Après avoir marché plusieurs heures, je m'étonnais de ne point
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encore apercevoir Pompton ; enfin j'entrevis une maison isolée , à la porte de laquelle une vieille femme était assise et filait ; je m'approchai d'elle et je lui demandai si je serait bientôt à Pompton. Elle rit et me dit : « Vous n'êtes pas sur la route, » et vous voilà à six milles d'Élisabethtown , où se » trouve un régiment de dragons anglais. »
A ces mots, comme on peut le croire, je retournai promptement^ir mes pas, fort heureux d'avoir évité cette mésaventure et les patrouilles anglaises; je ne pus arriver à Pompton que fort avant dans la nuit.
Peu de temps avant d'y entrer, je rencontrai un pauvre Français, lieutenant d'infanterie, convalescent et qui voyageait à pied. Comme il était exténué de fatigtie , je l'invitai à monter sur mon suki.
Toutes les tavernes de Pompton étaient encombrées de voyageurs : dans la dernière où je me présentai, on me dit que toutes les chambres étaient occupées par un employé aux vivres de notre armée. Je résolus de lui demander de m'en céder une partie; mais la sotte vanité de cet individu, amena entre nous un dialogue assez comique.
L'officier que j'avais recueilli, imposait peu avec sa physionomie pâle et ses vêteraens pleins de poussière. Pour moi , je portais sur mon habit une
3Go MiaioiftES
simple redingote blanche, sans aucune marque
de grade.
Monsieur l'employé aux vivres nous reçut trèsincivilement sans se lever , et nous répondit que nous pouvions chercher ailleurs un logement ^ et qu'il n'y avait point de places pour nous,.
Comme je lui répliquais avec vivacité pour lui faire sentir son impolitesse , ma redingote , s'ouvrant un peu , lui laissa anercevoir un bout d'épaulette qui adoucit son ton,, sans cependant abaisser sa fierté.
a Je ^uis fâché , me dit-il, de ne pas vous re- » cevoir mieux ; niais m^ commis et moi noua » n'avons ici que ce qui nous est nécessaire. A » un mille hors de la ville , vous trouverez , » je crois, une taverne où vous pourrez vous » loger. »
« Cette course, lui répondis -je, serait, après » une si forte journée et si tard , un peu fati* » gante, surtout poqr ce pauvre officier ma- )* lade , que moi , colonel , j'ai cru devoir trai- » ter un peu plus honnêteihent qu'il ne Test par » vous. »
A ce mot de colonel, mon employé, changeant subitement de physionomie , m'adresse , en balbutiant , quelques excuses , et cependant , encore entêté , il me propose de me donner une place dans sa chambre , et de conduire lui-même mon
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officier à l'auberge éloignée qu'il m'a indiquée.
Alors, me laissant aller à une juste colère : « En » vérité, monsieur, lui dis-je, c'est par tropd'in- » convenance : vous avez été brutal pour des » compatriotes que vous croyiez subalternes, un » peu leste pour deux officiers , et assez peu res- » pectueux vis-à-vis d'un colonel : il faut vous » en punir. Oui, monsieur, je suis colonel, et » fils du ministre de la guerre. Vous n'avez qu'un » seul moyen pour m'çmpêcber de rendre compte » à M. de Rochambeau de votre insolente con- » duite : je ne vous avais demandé qu'une de » vos chambres, à présentée les veux toutes, » Sortez d'ici sur-le-champ avec vos commis , et 30 cherchez un autre gîte. »
Aussi humble qu'il s'était montré vaniteux, il obéit sans murmurer* Mon pauvre officier fut bien logé, bien couché, et tel fut le dénouement de cette petite scène de comédie.
Peu de temps après , j'arrivai sur les boi'ds de la rivière d'Hudson , à Stoney-Point , poste élevé et important, où se distingua brillamment le major français Fleury, lorsque les Américains le prirent d'assaut.
Nous ne nous faisons point d'idée, en Europe^ d'un fleuve aussi large, auvssi magnifique que pelui d'Hudson. Les vaisseaux de guerre le remon^entj c'est une véritable mer qui coule entre 4eux;
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vastes forêts, âgées de plusieurs siècles, et dont l'aspect imposant jette le voyageur dans la plus profonde méditation.
Ayant traversé cette rivière à un endroit nommé Kings Ferry, j'aperçus peu d'heures après, avec une joie indicible ♦ les tentes du camp américain ; je le traversai , et, après avoir fait quelques milles, j'arrivai à Piskill , le 26 septembre , au quartiergénéral du comte deRochambeau ; je lui remis les dépêches de mon père , ainsi que celle de M. de Vioménil , et ce respectable général , me serrant dans ses bras, m'accueillit avec la même tendresse qu'il aurait pu montrer à son fils.
Après avoir rempli ce premier devoir, je me rendis aux tentes du régiment de Soissonnais,. commandé par le comte de Saint-Maîme, qui, depuis, prit le nom de comte du Muy, fit avec vaillance plusieurs campagnes dans la guerre de la révolution , et , après la restauration , fut nommé membre de la chambre des pairs- Lé régiment ayant pris les armés , je fus reçu , suivant les usages militaires , colonel en second de ce corps ; on m'y accueillit d'autant mieux que mon nom rappelait à ces guerriers de glorieux souvenirs : car, par un singulier hasard, le régiment de Soissonnais, s' appelant autrefois régiment de Ségur, avait brillamment contribué aux victoires de Lawfeld et de Rocoux. Mon père le
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commandait alors, et ce fut en marchant à sa tête qu'il reçut dans l'une de ces actions une balle qui lui traversa la poitrine , et dans l'autre un coup de fusil qui lui fracassa le bras. Les mêmes hommes n'existaient plus; mais cette tradition militaire vivait, et ils me reçurent moins en chef ordinaire qu'en enfant du corps.
Un ancien officier me cita même obligeamment, devant tous ses camarades, ces vers tirés d'une épître de Voltaire à madame la duchesse du Maine, sur la victoire deLawfcld en 1 747 •
. Anges des cieux, puissances immortelles^ Qui présidez à nos jours passagers, Sauvez Lantrec au milieu des dangers ; Mettez Ségur à l'ombre de vos aile?.
Déjà Rocoux vit déchirer son flanc :
Ayez pitié de cet Âge si tendre ; Ne versez pas les restes de ce sang, Que pour Louis il brûle de' répandre.
Comme j'étais arrivé en véritable naufragé, c'est-à-dire n'apportant rien que mon uniforme et mon épée , le comte de Saint-Maime , en bon frère d'armes , partagea cordialement avec moi tout ce qu'il possédait ; grâce à lui, il ne me manqua rien en tentes , en équipages , et nous fîmes table commune , à laquelle , tout le reste de cette campagne, nous invitâmes qiiotidiennement les officiers de notre corps : car de longues mar-
ches, du nord au sud et du sud au nord des États- Unis, avaient usé tous leurs modestes équipages.
Trouvant les armées conibinées près de New- York, j'avais'espéré que nous entreprendrions le siège de cette place importante; mais cet espoir ne se réalisa pas. Peu 4e jours après, nous allâmes occuper un autre camp, celui de Crampont^ entre la rivière du nord et celle de Croton. Là, je cessai de vivre d'emprunt; mes gens et mes équipages^ débarqués de la Gloire^ m'arrivèrent et effacèrent ainsi les traces de ma mésaventureuse entrée dans la Delaware.
La vie des camps, lorsqtfon ne se bat point, est à la fois active et oisive; ce qui plaît à beaucoup de gens: car on y tue le temps sans l'employer; on s*y fatigue beaucoup sans rien faire. I^es jeunes militaires instruits y oublient ce qu'ils ont appris, et n'y apprennent rien de ce qu'ils ne savent pas.
Habitué à m'occuper, loin d'en avoir le loisir, j'étaiô forcé, après les exercices, de courir successivement cbez tous nos généraux, dont les quartiers étaient assez éloignés les ims des autres, ou bien je me voyais cbez moi livré à tous les visiteurs : car Içs tentes n'ont point de clef, et les importuns n'ont pas de mesure ; je n'étais libre qu'à l'arrivée de la nuit, et je retrouvais alors, avec délices, quelques heures pour penser et pour Ure.
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Les grenadiers du régiment de Soissonnais rae donnèrent une marque d'affection aussi touchante que neuve, et dont je garde un doux souvenir. Profitant d'un jour où j'étais de service et envoyé en reconnaissance, ils se concertèrent et travaillèrent si activement, qu'à mon retour dans le camp, à l'entrée de la nuit, j'aperçus, près de ma canonnière, la tente ronde qui me servait de cabinet, illuminée, ornée de feuillages, et dans l'intérieur je vis Ime petite cheminée trè^-bien construite, une sorte de parquet fort bien fait, une table commode et de larges tablettes suspendues aux parois de la tente , et sur lesquelles tous mes livres étaient rangés avec ordre. Ces braves gens jouissaient de ma surprise; et^ lorsque je les remerciai , ils me répondirent : « Vous partagez » de si bon cœur nos travaux, que nous nous » plaisfons à contribuer aux vôtres; nous voulons » vous prouver combien nous aimons un chef qui D nous soigne et qui nous aime. »
Je profitai de quelquesjours de loisir pour aller visiter le fort de West-Point, et je ne pris pour compagnon dans cette course que M. Duplessis- Mauduit, officier d'artillerie, qui s'était rendu célèbre par plusieurs actions d^intrépidité , que les plus braves Romains n'auraient pas désavouées. Son caractère paraissait aussi original qiTe sa valeur était brillante. Dans sa jeunesse, ayant eu
une dispute et fait un pari d'un écu sur la vraie position de l'armée des Athéniens et de celle des Perses à la bataille de Platée, comme il était à la fois pauvre et entêté , voulant absolument vérifier le fait en question, mais sans se ruiner , il entreprit et acheva à pied un voyage en Grèce.
On le vit toujours en Amérique, en avant de tous dans les attaques, le premier dans les assauts et le^ dernier dans les retraites. Chargé une fois de réconnaître le camp retranché des ennemis, il s'en approcha seul hardiment , couvert des ombres delà nuit, se traîna à terre, sur le ventre, jusqu'au pied des palissades, en arracha quelquesunes, et ne revint au camp américain qu'après avoir pénétré dans les retrarichemens anglais qu'il devait reconnaître.
Cet officier portait jusqu'à l'excès l'amour de la liberté et de l'égalité; il se fâchait lorsqu'on le nommait monsieur^ et voulait qu'on l'appelât tout simplement Thomas Duplessis-Mauduit. Sa vie fut courte et sa fin malheureuse : employé à Saint- Domingue, il se jeta au milieu d'une émeute pour l'apaiser, et fut assassiné par les nègres, dont il voulait réprimer la furie.
La forteresse de West-Point, située sur un mont escarpé, au pied duquel coule la rivière du Nord oud'Hudson, était doublement fortifiée par la nature, par l'art, çtregardée comme inexpugnable.