‹ Mémoirs; ou, Souvenirs et anecdotesChapitre 1 sur 13 · RIS · texte numérisé non relu

RIS

ALEXIS EYMERT^, LIBRAIRE-ÉDITEUK,

KUB mazarihe, s^ 3o M DCCC XXVII.

GeneralLlbrary System ^^

' University of Wisconsin - Mad!8ai| 728 State Street Madison, Wl 53706-l«i

IMPRIMERIE DE DATID, ■ovLBrÀKT poissonmÈfiB, r* 6.

MÉiôkES

OU

A PEiWE parvenu à terminer une longue, importante , difficile négociation , et à vaincre les obstacles que m'avaient suscités, d'une part l'activité jalouse des négocians anglais , et de l'autre la disposition peu bienveillante des ministres russes, une nouvelle carrière s'offrait à moi.

Destiné par le sort à me trouver sans cesse dans les positions les plus variées, je devais, à la suite du char de triomphe de Catherine , traverser avec elle son vaste empire, visiter cette Tauride fameuse dans la fable , dans l'histoire, et que l'audace d'une femme venait d'enlever aux farouches enfans de Mahomet.

Je devais être témoin des hommages que lui prodigueraient sur la route une foule d'étrangers attirés, comme ils le sont toujours, par l'éclat d'une grande puissance et d'une haute fortune ; un roi de Pologne jadis aimé et couronné, puis récemment dépouillé d'une partie de ses États par cette impérieuse souveraine ; enfin l'héritier des iij. I

a lI£3IOIB£S

Césars, l'empereur d'Occident , qui , abaissant son diadème , et déposant momentanément la pourpre , venait se mêler aux courtisans de la victorieuse impératrice , pour resserrer avec elle les liens d'une alliance également redoutable à la liberté polonaise , à la sécurité prussienne et au repos de l'Europe.

A la fois courtisan et négociateur , il m'était prescrit de cultiver de plus en plus la faveur de Catherine , et de surveiller en même temps avec activité les desseins et les actions de cette priacesse ambitieuse , qui , couvrant alors de troupes nombreuses les rives du Borysthène et les bords de la mer Noire , semblait , de concert avec son allié Joseph II , menacer d'une prochaine et totale destruction l'empire ottoman.

Pour remplir cette curieuse et ^ngulière mission y je partais sans légation y sans bureaux , san^ secrétaire. Là, j'allais me voir au milieu d'une suite non interrompue de courses, de fêtes, d'au^ diences publiques , de cercles et de jeux , sa^s pouvoir jouir ni de quelque liberté pour observer, ni de quelques momens de solitude poibr méditer et pour me rendre compte de ce qui aurait pu frapper mes regards et mon esprit.

Rien ne ressemble moins aux voyages ordinaires que ceux d'une cour : voyageant seul , oi^ voit les hommes , les pays , les usages , les établis-

au souVEVius. 3

setneas , tels qu'ils sont; tnals en accompagnant un monarque , on voit tout apprêté , déguisé -, fardé ; rien n'est naturdl ^ tout est officiel ; on ne rencontre guère ainsi dans les paroles et dans les actions plus de i^érité que Ton n'en trouve dant les manifestes dictés par la politique.

Vainement on anhonce que toute étiquette sera bannie de ces majestueuses parties de plaisir ; là gène existe toujours ià où règne une si grande in^aiité; on ne peut s'arrêter où l'on veut, s*ôccuper de ce qui attache , approfondir ce qu'on vous force d' efifleurtr.

Tout pour un voyagcui* libre est objet d'anui* sanent^ d'imstruction et de curiosité ; mais, lorsqu'on suit ime cour, elle seule devient l'objet de la curiosité générale; c'est elle et non le pays qui est le vrai spectacle; elle ne va pas voir les hommes et les peuples , ce sont eux qm accourent en feule Sur son passage, %t lé bruit perpétuel des acclamations volontaires ou commiandées laisse peu de place au doux charihe des entretiens et des réflexions.

Aussi, dans ce voyage de huit cents lieues, je ne m'attendais pas plus à voir dans leur état naturel les lieux ef les hoàmies , qu'un habitant de aos villes ne pourrait se flatter de connjdtre les mœurs de nos vill^^es , s'il ne les avait jamais observée» qu'à l'Opéi^*

4 siiShoires

Au reste , presque toujours l'illusion est phtf attrayante que la réalité , et certainement le ta- ' l>leau magique qu'on offrait à chaque pas à Catherine n , et que je vais essayer d'esquisser, sera, pour beaucoup d'esprits , plus ciuîeux par sa nou* veauté que les relations bien plus utiles , à d'autres égards , de quelques savans qui ont parcouru et observé philosophiquement cette vaste Russie, sortie si récemment des ténèbres et devenue tout à coup si puissante et si colossale dès son premier essor vers la civilisation.

Un mois avant notre départ pour la Crimée , j'avais vu , à mon grand regret, le prince de Ligne s'éloigner de nous pous aller porter à l'empereur' Joseph II l'itinéraire de l'impératrice. Il ne nous rejoignit qu'à Kioff, nous ramenant ses compagnes ordinaires , la gaîté franche et piquante , la grâce noble et naturelle, cette facilité d'humeur qui n'appartient qu'aux hommes spirituels et bienveillans , et cette variété féconde dans l'imagination , qui ne permet jamais à la conversation de languir , et qui , dans une cour^ même , en dépit de l'étiquette , ne laisse pas la plus petite place à Tennui.

Le 17 janvier 1787, M. Fitz-Herbert, le comte Cobentzel et moi, après avoir dîné à Pétersbourg, chez le consul de l'empereur, nous partîmes pour Czarskozelo, où nous trouvâmes l'impératrice

ou SOirVBNIRS. 5

/ assez silencieuse et réyeme, contre sa coutume. Elle était ^contrariée de ne pouvoir emmener avec elle les grands-ducs Alexandre et Constantin; de plus son aide de camp favori, le comte Momo« no£F, avait im peu de fièvre, et Catherine éprouvait ce qui arrive à toutes les personnes trop constamment favorisées par la fortune : les plus légères contrariétés sont pour elles des chagrins et même des surprises^

Elle nous reçut bien^ mais paria peu , et nous fit Jouer avec elle au loto; ce qui, je crois, lui était bien rarement arrivé. Sa majesté s'sq>erçut promptement de l'ennui que me causait cet insipide jeu; je m'endormais malgré moi relie m'en fit quelques plaisanteries; et, pour me tirer d'embarras, je lui dis ces vers que j'avais com^ posés à Paris pour madame k maréchale de Luxembourg , femme célèbre par son esprit , et qui montrait une singulière passion pour ce triste amusemait r

Le loto , quoique l'on en diM»

Sera fort long-temps en crédit; Cest Texcuse de la bêtise , Et le repos des gens d'esprit.

Ce jeu yraiment philosopliique Met tout le monde de niyeau ; ^ L*amour-propre , si despotique ,

Dépose son sceptre au loto.

il|SMOfi(KS £^>rit y hon goût , gr^ce et sAÎHie, Seront nuls tant qu^on. y jouera.

LuxemJ^ourg , quelle modestie !

Quoi ! TO«fl jeaez à ce jeu^fà ?

Le cercle fut court; k huit heures oa ïï4m% €OQgéjdi£^. Nous nou^ rémûmes dans Vappartenïéixt de Mi U çona^te dé CobcofitieU «t là dons ne fiCenu» pftç^.plifegfi^. Ce grtiod voyage, doMt l'annonce et l'espoir avaient si vivement, puâté n®4re cti> riosité^ semblait noui$ peser au moment où nous attioi^ l'entreprendre^ oii eût dit qisfic c'était un pf^s^s^timent dos lùnj^ orages et des terriÈdes r^yql^lions qui ne tardjèr^nt pais k le. suiytfev

C^p^9;]4^i\t». aucun de nouâ ne prévoyait que cette marché tjpiouîphale deJa djéqpà^e du Notd serait à p/ep- pr^s lepoque d'iln aiis» graitdboul'e^ v^rsen^i^t que l'avait élié l^. voyage délaOéopatjft ^'Egypte -» ^rès kqud on> vi* la diute d© la Féputblique romaine « la n^issan>ce de Feixipire^ ime guerre civile qui ébranla le monde, :eti'€lïabli^ement d'une longue et sanglante tyrannie.

A ces deux époques si éloignées, les catastrophes furent pareilles, quoique les causes fussent très diverses, et le saifig^ inonda également la terre, pendant la première , pour l'asservissement des peuples, et durant la seconde , pour leur éman* cipation. .

Au reste, ce grand et terrible avenir était

ou SOÛVEKIRS. 7

encore couvert pour nous d'un voile épais, et noJre tristesse momentanée s'expliquait par des motifs très naturels, très vulgaires, et fort étrangers à ces hautes prévisions.

Fitz-'HerbeTt , dont le caractère mélancolique et indépendant se trouvait gêné à la cour , quittait avec peine Pétersbourg, et s'éloignait à regret d'une dame russe qu'il aimait tendrement, ainsi que d'un ami intime, M. Ëllis^ l'un des plus aimables hommes de l'Angleterre.

Moi, j'étais fort préoccupé de quelques lettres qui m'étaient récemment arrivées de France : le bandeau des illusions, jeté sur nos yeux par M. de Caloune, commençait à tomber; tout annonçait en France une grande crise , que ce ministre audacieux et léger accélérait par la témérité des mesures qu'il proposait pour l'éloigner.

D'ailleurs , en commençant un voyagé de quatre cents lieues pour aller en Crimée, et de quatre cents autres lieues pour revenir à Pétersbourg , toute correspondance cessait presque pour moi , et je ne devais recevoir que rarement et à de longs intervalles des nouvelles de ma femme , de mes enfans , de mon père , de mon gouvernement , et et de tous les objets de mes affections; c'était enfin un redoublement d'absence.

Le comte de Cobentzel était le seul de nous trois qui conservât son inaltérable gaîté; la coin'

6 MEMOIAES

semblait son élément , et tous ses âssqjèttissemens étaient autant d'attraits pour lui.

Au reste, nous étions jeunes ; dans le printemps de la vie, les soucis ne laissent pas plus de traces dans le <:œuT que de rides sur le front, et notre mélancolie ne fut qu'un léger nuage, qui, k potre réveil , avait disparu comme les songes de ]a nuit.

Le 1 8 janvier 1787, nous nous mîmes en route : l'impératrice fit monter dans sa voiture made-. moiselle Protasoff et le comte Momonof f , qui ne la quitts^ient jamais, le copitç Cobentzel, le grandécuyer Narischkin et le grand chambellan Schouwaloff. Dans le second carrosse, on plaça Fit^- Herbert et moi s^vec les comtes Tçhernichefif et d'Anhalt.

Le cortège était conxposé de quatorze voitures, iJe cent vingt-quatre traîneaux et de quarante supplémentaires, Gmq cent soix^te chevaux nou$ attendaient à chaque poste.

Le froid s'élevait à dix-sept degrés; la route étîiit superbe; le traînage rendait notre course rapide; nos voitures, montées sur de hauts patinas, semblaient voler.

Pour nous garantir du froid, nous étions tous enveloppés dans de vastes fourrures de peai^ d'ours, que nous portions pa^r-dessus des pelisses plus fines et plus précieuses ; nous avions sur nos

Gqogle

ou souvEiriRS. 9

têtes des bonnets de martre. Avec ces précautions nous ne nous apercevions point du froid, lors même qu'il montait à vingt ou vingt-cinq degrés. Dans les maisons où l'on nous logeait, les poêles nous donnaient plutôt lieu de craindre l'excès de la chaleur que celui du froid.

A cette époque des jours les plus courts de l'année, le soleil commençait bien tard à nous éclairer, et, au bout de six ou sept heures, il disparaissait, et faisait place à la plus obscure nuit. Mais, pour dissiper ces ténèbres, le luxe oriental ne nous laissait pas manquer de clartés : à de très courtes distances et des deux côtés de la route , on avait élevé d'énormes bûchers de sapins, de cyprès, de bouleaux, de pins, qu'on livrait aux flammes; de sorte que nous parcourions une route de feux plus brillans que les rayons du jour : c'était ainsi que la fière autocratrice du Nord, au milieu des plus sombres npits, voulait et commandait que la lumière se fit.

A soixante-douze verstes de Pétersbourg, nous nous arrêtâmes pour dîner dans une petite ville neuve et. jolie , nommée Rojestwensk. Là , sa majesté, revenue tout-à-&it à sa gaité naturelle, daigna me parler avec une extrême obligeance de la satis&ction que lui donnait la conclusion du traité de commerce, signé, peu de jours avant,' par ses ministres et par moi.

lO M]ÊMOIH£S

Cette relation (kfviendrait monotone, si, voysa geur trop scrupuleux, je parlais de tontes les villes et bourgs que nous traversions , et où nott^ nous arrêtions pendant le cours d^Hne si fongtte route f je ne citerai ijue celles dont la grandeur, l'antiquité, la richesse et l'histoire, peuvent être dignes de quelqu'atténtion^

La première partie de ce voyage? j comnaencé iiu milieu d'un rigoilreux hiver, ne doit pas faire craindbre au lecteur rabus des descriptions. Une seigle suffira : nous traversions de irastes plaines couvertes de tïèige, des forêts de sapins, dont les branches, hérissées de glaçons, offraient quel* quefois , ait reflet des rayons du soleil • l'éclat du cristal et du diamant.

Dans celte saison^ toute la Russie différait peu de k- froide Sibérie ; chaque àrfirtiaï restait dans son étable, chaque habitant dans ses foyers, près de son pdéle^ De rapides traîneaux sillonnaient sénU en tous sens ces plaities solitaires et glacées pour porter dans toutes les tilles, de l'est à Foiiest et du sud au nord, les prodtictiôns diverses de l'agriculture et de l'industrie. Ces innombrables traîneaux , semblables à des flottés de barques légères, traversaient avec une incroyable célérité ces plaines immenses, qui n'offraient alors que * l'aspect d'une mer glacée.

On peut juger facilement du contraste étrange

ou «ODVBNIRS. J I

qœ présaxtait) au tnilieii de cette riier de neige, Que route eitibrasée de mille feux, que parcourait majestueusement leck^rtégé notnbreux deFitlu^fre souveraitie du Mord^ arec tout k luie de la éour k plus magnifiquQw

A pan de.dis«»i^cê d^s bdtirgs et des villcis, cette route sofetAire se petip^aît éCimë femle inttombrabte de dtadiQs et dé villageois, dont la ctiriosîté bravait là plgtteUr du frbîd, et qui sa-^ luaient leur souv^aitie par les plcfe viv^ accla^ mstiofts.

L ordre cotiâtant cpie rîmpératrîce avait étàbK dans sa vie b^ituelie^ peut Teniploi de ses journées, variait 1^ tudios possible dans ses ▼ojrages : à six heures* elle se levais et traystiRait avec ses ministres; elk déjeùilaît ensuite et nous recevait. Ou partait j^ «eîuf heiires, et oh s'arrêtait à de«ix pour dtfaêp. Nous renioutîoïis ensuite en voiture et nous noiis fi?rrêtk>ns à sept heures.

Partout ^e trouvait ua psAais ou une élégante maison préparée pour la recevoir. Notts dînions avec elle tous les jours, Ajpi^ès quelques momens employés à la toilette, sa mafeàtê venait nous retrouver âsn»s son salbf^, causait, joiiait avec nous, •^ à neuf heures se retirait pour travailler jusqu^â onze»

Dans toutes tes villes , on nous assignait quel- (pies log^rmens commodes chez de riches habitans;

12 hiSmojres

mais, dans les bourgs, je fus obligé de coucher chez des paysans, où la chaleur de leur maisons étroites et closes était si excessives, qu'on ne pouvait y dormir.Une petite lucarne étroite éclaire faiblement une chambre basse, que remplit presque totalement un énorme poêle, entouré de bancs de bois placés près des cloisons ; c'est sur ce poêle que couchent le paysan , sa femme et ses enfans , privés d'air et n'ayant pour hunière qu'une branche de bois résineux enflammée

Le second jour de notre route, j'étais placé avec M. Fitz-Herbertdans la voiture de l'impératrice. La conversation fiit vive , gaie, variée , et ne tarit pas. Sa majesté nous raconta <tqu'ayant ap- » prisqu'on lablâmaitgénéralement d'avoir permis » à un capitaine de vaisseau de se marier avectma » négresse, elle avait répondu: Fous voyez hien » que c'est un effet de mes vues ambitieuses contre » les Turcs j puisque f ai fait céUbrer avec éclat » le mariage de la marine russe mec la mer » Noire. »

Elle se plaisait beaucoup à nous parler souvent de la barbarie de la mollesse, de l'ignorance des musulmans, et de la stupide existence de leurs sultans , dont l'horizon ne s'étendait pas plus loin que les murs de leur harem, a Ces de^>otes imr » béciles, disait -elle, exténués par les voluptés du » sérail , dominés par leurs ulémas , et captifs de

ou souvEirmst i3

» leurs janissaires , ne savent ni penser y ni parler, » ni administrer, ni combatre; leur enfance est m éternelle. »

Elle prétendait que des eunuques, qui veillaient constamment la nuit auprès du grand-seigneur , poussaient leur vigilante, servile et sotte attention; jusqu'à le réveiller lorsqu'on croyait s'apercevoir qu'il faisait quelques mauvais rêves : attention moins dangereuse , mais toute aussi spirituelle que celle de l'ours pour son ami, si plaisamment racontée par La Fontaine.

L'entretien étant , quelques momens après , tombé sur l'étendue de l'empire , sur la variété des peuples qui l'habitaient , et sur les obstacles nombreux que Kerre le Grand et ses successeurs avaient dû rencontrer pour civiliser tant d'hommes de mœurs diverses , Catherine nous raconta avec détail un voyage qu'elle avait fait le long des rives du Wolga.

« Il règne , disait-elle , une telle abondance » dans ces contrées, que les progrès de l'industrie » y devaient être nécessairement très lents ; car » on n'y sent presque jamais l'aiguillon du besoin, » et cet aiguillon seul peut exciter le peuple au » travail. Quandméme, ajoutait elle, leshabitans » voisins de ce grand fleuve négligeraient leurs » champs fertiles et leurs troupeaux nombreux , D la pèche seule les empêcherait de mourir de

l4 M£]^QIE£S ,

» faim , €t j*ai vu cent vingt persoBMs suffîsatax> ment nourries par une asse^ grs^ncle quantité <le » sterlets , dont la totalité ne revenait pfts à piu* » de trei^te-cinq sou^^ »

Tout cela pouvait être vrai ; ]iaai$ la c^use réelle de cette lenteur ^ la civilisation , (sst l'esclavage du peuple : l'homme iserf, qu'aucune fierté ne soutient, qu'aucun amour-propre n'excite, abaissé presque au rang des animaux, ne connaît que des besoins physiques et bornés; il n'élève pas ses désirs au-delà de ce qui est stricternent nécessaire pour soutenir sa triste existence et pour payer à son maître le tribut qui lui est imposé.

Le pays que nous traversions , au commencement de ce voyage , offrait à notre attention peu d'aspecits variés ; ce n'étaient que forêts et marais glacés. Le seul gouvernement de Pétersbburg contenait soixante-douze mille arpens de bois. Mais la consommation , que le climat rend indispensable , s'étjait si considérablement élevée , qu'on commençait à s'apercevoir de la diminutionde ces bois , et l'impératrice avait défendu par un ukase qu'on en coupât annuellement plus de la ti^n^ tiéme partie.

Hprs . les sujets politiques , tous ceux qui peuvent animer une conversation furent successivement traités et soutenus par l'impératrice avec beaucoup de naturel , de raison et de gadté , de

ou SOUVJENiRS. l5

sorte que la journée parut très courte , et que , sans ravoir mesurée , nous arrivâmss à PorkhoCf , ville remarquable , dont le prince Bepnin , gouverneur de la province , nous fit les honneurs avec un Éaste assez vaniteux.

Ce prince, qui avait njérité quelque renom à la guerre , s'était fiait haïr en Pologne par un orgueil également injurieux pour les Polonais et pour le roi. Un trait suffira pour peindre sA hauteur insultante : Un jour, à Varsovie, le roi Stanislas assistait à la représentation d'une pièce de théâ* tre; le premier acte était joué lorsque l'ambas* sadeur russe arriva dans sa loge : choqué de voir qu'on ne l'avait pas attendu^ il fait baisser la toile, et ordonne de recommencer la pièce.

Par de pareilles injures, une haine profonde contre la Russie s'était enracinée dans les cœurs polonais. Un peuple fier peut se résigner à être vaincu, mais jamais à se voir humilié. On est conquis par la force, mais on n'est subjugué que par la douceur, là justice et la générosité.

Les Russes étaient tellement habitués à ces manières outrageantes et humiliantes en Pologne, que M. de Stackelberg , qui était cependant phis affable et beaucoup moins orgueilleux que le prince Repnin , déployait encore à Varsovie des formes plus royales que diplomatiques. On m'a raconté que le baron de Thugut, voyageant en

l6 MéMOlRCS

Pologne et voulant présenter ses hommages au roi Stanislas, vit, lorsqu'il entra dans la salle d'audience , un homme richement déCoré , qu'entouraient les plus grands personnages de la cour; il le prit pour le monarque, et s'avança en lui faisant les trois grandes révérences d'usage. Chacun, s'apercevant de son erreur, l'avertit quHl se méprenait, et lui montra dans un coin de la salle le véritable roi , causant familièrement avec deux ou trois personnes. M. de Thugut, un peu piqué des plaisanteries répétées qu'on lui faisait sur sa méprise^ s'en vengea assez plaisamment : étant admis le soir à jouer avec le monarque et avec l'ambassadeur, il affecta de se tromper, et jeta deux fois sur la table un valet, tandis qu'il fallait jeter un roi; son partner le lui ayant reproché, il s'écria : « Pardonnez - moi ; j# ne sais ce qui » m'arrive aujourd'hui : voilà trois fois que" 'je !► prends un valet pour un rot »

Porkhofi est une ancienne ville, située sur la Schelonia : au commencement du quatorzième siècle, elle fîit rançonnée par les Lithuaniens. Dans le quinzième, les Novogorodiens l'avaient entourée de fortes murailles; ils y contruisirent pour sa défense une forte citadelle. Les Suédois s'en emparèrent en 1606, et la rendirent peu de temps après aux Russes. Cette ville contenait près de six mille habitans et quatre cents marchands,

ou SOUVENIRS. 1 7

qui envoyaient à Pétersbourg du lin et du blé par la Schelonia et par Fllmen.

Comme je n'ai pas le dessein de faire ici un ennuyeux cours de géographie, je me hâterai d'arriver à Smolensk , n'ayant pas la présomption de croire qu'on veuille me suivre dans les villages et bourgs où nous nous arrêtions deux fois pai* jour, et qui devenaient, à leur grande surprise, le séjour momentané d'une cour pompeuse.

Leurs pauvres et rustiques habitans, rassemblés en foule malgré la rigueur du froid, restaient patiemment, avec leur barbe hérissée de glace, autour du petit palais bâti au milieu de leurs murs par une sorte de féerie, et dans lequel le cortège joyeux de l'impératrice, assis à une table somptueuse ou sur les coussins de vastes et commodes divans, ne s^apercevait ni de la dureté du climat ni de la pauvreté du pays, trouvant partout une douce chaleur, des vins exquis, des fruits rares et des mets recherchés; enfin, échappant même à ce vieux enfant de l'uniformité , à l'ennui, par tous les plaisirs variés que sait donnera un cercle nombreux une femme aimable, quand même elle est reine et despote.

Je ne crois pas inutile de rapporter ici un fait tn apparence assez peu curieux , mais qui doit cependant donner une assez juste idée de l'esprit de Catherine : Un jour, comme j'étais assis vis-à-

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