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i8 mÂMOiRis
vis d'elle d^n^jsa^ voiture, elle me montra le désir d'entendre quelques morceap9.de poé$ie$ légères que j'avais composes.
La douce familiarité qu'elle permettait aux peiv sonnes qui voyageaient avec elle , la présence de son jeune favori, 1^ souvenir de ceux, qui l'avaient précédé, sa philosophie, sa gai té, s^s corresposndances avec le priflc^ de Ligne, Voltaire et Diderot , ne pouvant me faire penser qu'elle dût être choquée de la liberté d un conte galant, je lui €n récitai ua qui ^tait à la vérité uti peu libre dt gai, mais cepei^iant assez décent dans ses expressions pour St'êtïB vu bieti accueilli à Paris par le duc de Nivernais^ par le prince de Beauvau, et par des dames dont la vertu égalait l'amabitité.
A ma grande surprise^ je vis soudain la riante voyageuse reprendi-e la phy^ioa^mie d'Uae^m^ jestueuse souveraine, m'interr^m|>Fé par uùe question tout-^à-fait hors de propos, jet changer ainsi le sujet de la:GonyersatiQn^: : , \ ;
Quelques minute? aprèa, pour lui- fair^ sentir que j'avais compris la leçon , j« la priai d'entendre une autre pièce de vers d'un^gewfe trèç différent, et à laquelle elle prêta la plus oblig^an^ attention; comme elle voulait qu'on re^ectâf sjes.Êiiblesses, elle prensiit soin d^ les coujvrir d'un voile de décence et de (Jignfté. ^ ^ i, . ' la:\. .
Cette anec4ote jne rappela pe, que mon frère
ou sotjysifiES^ 19
ïtiVait dit,. avec tant de justesse et dWiginalité, en par IjOlt de Tinduigehce des feimties tout- à -fait vertueuses, et de Ja sévérité apparente de celles qui l'étaient jpoms. «cLà, disait- H, ^ ou la vertu » regtie , la bienséance est inutile. »
Nous npus arausidns quelquefois dans nos soirées à jouer au .secrétaire, à faire des énigmes , des charades , des boub-rimés.- Un jour M. Fitz-* Herbert me proposa ceux-d : amour ^ frotte^ tarrf bùuTy note. le les remplis ainsi :
De TiQgt pçuptes nombreux Catherine est l'amour.* Craignez de l'attaquer; malheur à qui $*y frotte!
La renommée est son tambour^
Et l'histoire son garde-m>re.
Cette bagatelle ml beaucoup de succès, et peuth êtr-e reçut plus d'éloges que n'en aurait recueillis une bell^ ode : à la cour et en i^oyage, on n'est pas di|&çUe. -
. La gloire acquise et .une fortune constante devraient rendre insensible aux traits de l'envie, et f ux sarcasmes que lance perpétuellement la malignité des petits esprits contre les grandes renommées,. ÇepQi^dîint l'impératrice était, sur ce point, semble^ble.à Voltaire;, les plus légers coups d'aigqiUpB blessaient sa vanité : joomme elle avait de l'esprit, elle affectait d'en rire; mais dn voyait bien que ce rire était un |xeu forc^. ^
aa MiMoiR£$
Elle savait qu'alors beaucoup de gens, surtout en France et à Paris, regardaient encore la Russie comme un pays asiatique, pauvre^ plongé dans l'ignorance, les ténèbres et la barbarie; que l'on y affectait de confondre la nouvelle et européenne Russie avec l'asiatique et inistique Moscovie.
L'ouvrage de l'abbé Chappe^ qu'elle croyait coàiposé par les ordres du duc de Choiseul, lui pesait encore sur le cœur,'et son amour -propre était sans cesse tourmenté par la causticité de Frédéric II, qui se plaisait à parler avec une amère ironie des finances de Catherine,* de sa politique , de la mauvaise tactique de ses troupes , de la ser* vitude de ses peuples et du peu de solidité de sa puissance.
Aussi très souvent cette princesse, faisant allusion à ces traits satiriques, ne nous parlait de son vaste empire qu'en l'appelant son petit ménage : ce Comment trouvez-vous, disait-elle, mon petit » ménage^ N'est-il pas vrai qu'il se meuble et » s'agrandit peu à peu ?' Je n'ai pas beaucoup » d'argent, mais il me semble qu'il n'est pas mal » employé. »
D'autres fois, m'adressant la parole : « Je parie, » monsieur le comte, que dans ce moment-ci vos » belles dames, vos élégans et vos savans de Paris, » vous plaignent beaucoup de voyager dans le pays » des ours, chez des Barbares^ avec une ennuyeuse
ou soxnrKiriRS. ii
» czarine. Je respecte vos savons, mais j'àîme mieux x les ignorans; moi, je ne veux tout bonnement 9 savok* que ce qui est nécessaire pour la conduite » àe^ mon petit ménage. »
c Votre majesté se divertit à nos dépens, Itiî »' répliquai-je; vous savez mieux que personne ce » que pense de vous la France. Voltaire est pour » votre majesté un assez brillant et clair interprète » de notre opinion et de nos sentimens. Vous » pourriez plutôt être quelquefois mécontente de » l'espèce de crainte et de jalousie que donne aux » plus grandes puissances Taccroissement prodî- » gieux de votre petit ménage. >y
a Oui, me disait-eUe parfois en riant, vous ne » voulez pas que je chasse de mon voisinage vos » en£ans les Turcs : vous avez là*, en vérité, de jolis » élèves ; ce sont des disciples qui vous font hon- » neUr. Si vous aviez de pareils voisins, en Piémont » ou en Espagne^ qui vous portassent annuellement a» la peste, la famine, et s'ils vous tuaient ou vous j» enlevaient tous les ans une vingtaine de mille » hommes, trouveriez-vous bon que je les prisse > sous nia protection? Je crois que c'est bien alors 10 que vous me traiteriez de Barbare. »
Mes réponses sur ce point étaient assez dîffi' ciles ; je m'en tirais de mon mieux par les lieux communs du i^naintien de la paix et de la con^nervation de l'équilibre de l'Europe»
aOL »tiMOIK£S,
Au,: rf stç i comité c'étaient des propos . interrompus, fl^s plâisanterieâ, et iioxk des conférences pcfUtique3> mon wîbarnfeà.cet égard dprait peu, et quelques saillies gaies suffisaient pour me délivrer ^u pénible $qxix de couvrir de. belles phrases u;ie ineffaçable tadii^^.car/à moa'îçvfe, c'ph était i^e, imprimée sur les grandes^ouroitnfô qqe oc^tte aveugle et jE^rnse politique qui. les tei\damïes' et presque tributaires. de. xes féroce? et stRpîdes Maures^ Tunisiens, Algériens, Arabes oii Turcs, Jour à toUr l'opprobre où l'effroi du monde cïvi-
Avant d'arriver àSmoIensk, nos journéesfurent ^insi parjtî^esc: la pnemièée à Sèlogorodet^ ,- la ^eçondet^ PorkboffV la- troisième^ Bejanitbi , la quatrijème à VdiJûrLouki ,: ia.'ciniiCRêmé à'iYél^'é, la j^xièi^ç, k /SinplerisL Indépendamment < d'un g^^i^d nombre d^> villages^ dans :cet espace de cent soiza^jl^ous^e Ueue^^ nous né traversàpies qu'un pçtit non^bre d^ villes ^ Sc^ibie, ORôjestwensk , Louga,îPQr^hQffi Yeliki-LocrKiret Vélijé. '^
lifss ptu^rernarqulibles. étaient. Poi^khoff, dont nroûs venons, de* parler ; VelikirLouki,dpnt le nom signifie grand o/T^, et i qui: lui; fat donné à caiïse cjôs sipuosjitéis de la* rivière. Lova, qui passe près ^ ses, ipurs» Son exiatencé es)} cdnxiue depuis le douzième ^siècle : dévlastée. tottri à tour pâi^ les No^ vogorodiens , par les prînt;es rqi^es qui se livré-
ou SOUVl;IfJBS. 2 3
]:ent si Iong-7t$mjp$ <ies cpibb^te acihahiésy brûlée par ^ux V ravagée par^ les Lithpûiena , elle tomba , ihn& le sei^i^mfifiiètb* $ousle joug du féroce czar Ivaû Vasilié^wif?;. : r /
Çoiiqui^ depuis par le roi de Pologne , Batiori, elle ne fut; ifendue k la Russie qu'en iSSa. Plus tar4 le fau?t. Démétriû^ la liyra àuxflamrties; die refitta nei^f i^jQâ déserte ^et: fu<i repeuplée par des Cosaques dujaï^k et dû Ik)n;, soi^ le règne du ezar Michel: JFièpd0»owUi5. Elie est fortifiée ; li rivière lova la trav^r$(ç» Elle coaiient trois, élises* Le coininftrcô de^cuir^. Veilriebit; ort y. compte vingt-^pt taiS^i^eriçg. j i .:
, Vélijé çQuiiçi^t sif cents txiaisôns. et cinq mille habitans: lôijgtetaps polonafôe :, elle f|irt réunie à l'empire avec h: Rtis^iie-Slancbé. Son territoire e$t fertile en chanvre, en iin'et en blé. Elle a un grand coniime^Qe avec Riga j^a? la I>wina« Oh y voyajit quatre église^ grqcqiiue^, lune catholique, et quatre autres consacrées au culte,de di-yerses si^ctei Ënfinf oretqhi^^quifn'^ ét4 fmgéeeixyîUe qm'en 1 775. ]En. pe^i d'$uu|4^^ §a jM'pep^rijté s'accrut tellement qu'on y cpiaciptait; àl'époqije de notre pajat- »^gô , cinq cepts. i^ajson^;, troig égKses de pdprre, . et plus de trpi^ çpi^Uq hftbitan^, I^ riyiière Ga^plia, qui coule sous se^ mûri») to^pj^ç 4ftl)s la Cjvvina; Cette coinmuflic^tV>n avep Bi^a doit l'enricîhir rapidenaeiiit.
24 Ml^HOIUES
Le nom de Smolensk est imprimé dans le souvenirs des Français par de glorieuses victoires et par de grands malheurs. Les flammes auxquelles ses propres habitans vaincus la livrèrent , éclairèrent le triomphe du plus célèbre guerrier des temps modernes,, et, à son retour, les ruines de cette cité en cendres furent le sinistre monument qui marqua Tépoque de la destrucfioh de ses armées et de la ruine de Tempire fondé par cet hbrpme extraordinaire , dont la vie héroïque et courte i^etrace dans un seul tableau, et en peu d'années ; les triomphes des consuls de Rome, la gloire des législateurs de Tantiquîté , les conquêtes d'Alexandre, de César; de Trajan , de Charlemagne, les désastres de Gambysé, les revers de Charles XII et la triste fin de Proïtiéthée^
Smolensk , capitale d'un gouvernement , ne le cède en ancienneté à aucune ville de Russie ; cosame NovogOfod , elle était déjà florissante avant l'arrivée de Rurik.
Ep 862 , Oskold la trouva riche et très peuplée ; long temps indépendante de,Kiof et de No-. vogorod , elle fut soumise à cette dernière ville par Oleg ^ et se vit depuis réimie àû grand-duché de Kioff ^ lorsque les grands— ducs transférèrent leur trône dans cette dernière dté.
En 996 , lé graâd Wladimir la donna à son fils, et dès-lors elle eut ses princes particuliers. Dans
OIT SOUVENIRS. nS
le douzième siècle elle fut érigée en évêché. Longtemps victime des guerres civiles , les Tartares , en 1339, l'assiégèrent de concert avec le grandduc de Moscou ; ils ne purent la prendre , mais ils dévastèrent son territoire.
Peu d'années après ^ la peste la dépeupla totalement; elle devint la proie de plusieurs princes et grands-ducs , qui se l'enlevèrent tour h tour. Les Lithu£»iiens la conquirent dans le seizième siècle, à la fin duquel on la fortifia. Dans le dix-septième siècle , le roi de Pologne , Sigismond , s'en rendit maître ; mais elle fut reprise par le czar Alexis Michaélowitz ; et réunie pour toujours à Id Russie.
Smolensk est située sur la pente de la^ rive |[auche du Dnieper ou Boryst)ïène , et divisée en deux parties ; elle est entourée par uiie forte muraille et défendue par une citadelle. Ses murs ont prèsde deiix lieues de circonférence:
On y remarquait d'assez beaux bàtimens occupés par les tribunaux , par l'arclievêque , par le gouverneur ; un couvent d'hommes et deux monastères de filles; sept églises en pierre , cinq en bois ; une très belle cathédrale.
On me dit que sa population s'élçvait à douze mille âmes: Hors de la ville , on voyait d'assez grands faubourgs, contenant plus de six cents maisons. Le commerce de Smolensk avec Riga et avec la Pologne était, à l'époque où je la vis, dans
^6 lIl^MQUiES ;
une grande activité, qui a dû prendre uri pnompi dévi^lpppem^îit par. les? progrès de la t^iilture et de la civili^alioo des préviaces méridiomlës de Veippir^. .' ^
Siuolensk se trouve à $ix œnt .qwatre*-vihgt-i oeuf verst^ dei Pôtersbodrg et à trois dent cinquante de AJogcoi^ (quatre verstes font à peu prQs une liew); j^esd^ux parties de cette grande ville ;CommuQiquaient entr'elles par un pont flottant - . : '
.;Le . gpuveitnçm^nt 4e Smolierîsk est coâiptë au nombre des plujs riches provinces dei Ffempiire. Sa riche^q^ due /à J'agricultûre, est.raôixis sujette qW toîuté a^rtre jaui vicissitudes qu'éprouve la richesse industridle dan^ tes empires despotiques.
Les fruits )e$ les grains de; toute espèce j ijiie produit cette çpntrée , ne peuvent manquer de débouchés, piU$qué Smolen^ est le point centrij dp. la cpprîmunicfttidn établie entre la mer Noire
et la mer 3^Uiqu^« /
Upe npblefi^e noml^euse habita Smolensk , et y remplit. 1^ principales charges dé Fadministration. La partie qui. ne se trouve ni noble niesplave, est marchande, SouB te règne de Catherine, tes limites de la >3ervitijde ont .été peu à peu resserrées, ejtjçelte^ delà Hberté se sont progressivement étendfles^ . ;! ....
La pp^itipn de cette ville est très pittoresque :
ou SOUVENIRS. U.-]
la beauté du Dni^pçr, la ^•apidité de ses çauit, qui annoncent presque dès sa source la, lus^çsté qu'il d^plpie.àKiçtff^ et qui s'acçiçpit jusq^\sa çbute dans le Poia^Ëuxii;!, il'oscarpenieatdeaQ rivage, les batimeçs en anipl^ithë^e qijU 1^ ^écQ-r rçnt,j les ravins inégm^x qiiç^^ î^i^ti|re a placés dans les flapcs de cette; montafnen Ws:.pai$pn^> les jardih$5j les vergerf dq^t ^^sj sp^t:.qreéç,;çffifeat )q point de, vue le plus siiigulif^aji^ voyageur qui, francliissfint les voûtes, bardées .,^e, 4çs potits^ aperçoit au-^desspus de lui, au fond d'un abîitiie) cette ville artistement dessinée. . ' : î
La neige qui couvrait encore la t^rJÇ^>i>e nous permit de voir çe.t^eau piqya^t qu'àtr^^çrs un vQilej cepep4w.t» V^alg^'é. î^çitte. a0iv;el<?fi|)jç imiforme et triste , il était impossible de p^' pa$ être frappé du changement de spl^ des qu'on quitte le gouvemement.de Pé^çr^pprgr,; ^t surtout depuis une çbaîne de hautepcs qui, s'élève aprps Porkhoff, et q\ii offre ^n.po^nt;d'autaf)t plus remarquableV que c'e^t du sein, de cettç cbaine que prennent leur source la Dwina , Jç Wolga et le Borystbène, versant Ipurs eaux, X^M dans la mer du Nord , les deux autres da^ Wjf^P^ Caspiienne et dans la mer Npire. ., j ; : >
Néauoioins., con;une on y arriye de tpjus, co^é^ par un|e longue peijite.presqu'iusenpiWeç:ces.b^u* teurs ne paraissent à l'œil que des collines, quoîr
l8 iriMOIRES
que ce soit peut-être un des points les plus élevés de FEurope.
Nous avions parcouru près de deux cents lieues en six jours : l'impératrice était fatiguée. Cependant il était difficile de voyager , dans une saison plus rigoureuse , avec plus de commodité , de promptitude, de magnificence et de plaisirs : le froid avait disparu sous la multitude des précautions; la distance avait été absorbée par la légèreté des traîneaux, et la longueur des nuits effacée par la clarté des immenses bûchers allumés de trente en trente toises.
Mais comme il fallait partout tenir une cour , être en représentation, examiner les établissement, donner des audiences, recevoir des plaintes, remédier à des abus, donner des leçons utiles et des récompenses encourageantes, il restait peu de momens pour se délasser.
En voiture même, Timpératrice, qui ne se reposait de régner que pour travailler à plaire , faisait une dépense continuelle de grâce, d'esprit et de gaité, genre d'occupation très aimable, mais qui ne peut se soutenir si long-temps sans quelque fatigue.
Catherine résolut donc de s'arrêter trois jours, à Smolensk; ce qui retarda notre arrivée à Kioff,, où une foule de voyageurs de toutes les parties i^ l'Europe l'attendaient.
ou souvENins. ag
Sa majesté , après avoir rempli ses devoirs religieux à la cathédrale, se renferma dans son palais; mais le lendemain elle reçut la noblesse, les autorités , la corporation des marchands , le clergé , et donna le soir un grand bal , où trois cents dames, richement parées, nous prouvèrent les progrès qu'avait faits déjà, dans les provinces de l'empire, l'imitation du luxe, des modes et des grâces qu'on admire dans les plus brillantes cours de l'Europe, La superficie en tout offrait l'image de la civilisation; mais, sous cette écorce légère, l'observateur attentif retrouvait encore facilement la vieille Moscovie.
L'archevêque de Mohiloff vint faire sa cour à l'impératrice. Je fus surpris de sa tournure plus martiale qu'ecclésiastique. « Ne vous en étonnez » pas , me dit Catherine ; il a été long-temps ca- » pitaine de dragons ; en cette qualité , je vous » conseille de vous confesser à lui. » *
Le bon prélat nous prouva qu'il se ressouvenait encore de son ancien- métier; car il nous accompagna à cheval jusqu'à Kioff , en faisant au galop ses trente-cinq lieues par jour , sans se plaindre ni de la fatigue ni de la glace.
Je vis avec plaisir la fin de ces trois journées , qu'il plaisait à Fimpératrice d'appeler jour de re-» pos, et qui, étant sans relâche employée aux audienxi^s et à la représentation , me sannblaient
3o MEMOIRES
bien plus fatigantes que les jours de voyage.
Ne valait-il pas bien niieux, en efFejt j se voir traîné rapidement sur la glace dans une douce et large voiture , étant bien assi^, vêtu commodémenit , et avec une société aimable , instruite et gaie, que de rester debout et en grand habit pendant tou^e tme matinée et une partie de Taprèsmidi, âU' milieu de vastes salons, à recevoir des corporations , à écouter de longues et fiagoméùséâ àdresiâes , et de plus à entendre dans ùné église grecque la mônoftone mélodie du ptain-chànt ?
Remarquez que dans ces églises l'usage des messes basses et courtes n'existe pas y et qu'il est défendu de s'asseoir'; <îe qui au reste serait impossible, parce qu'on n'y trouve ni bancs ni chaises. Il faut avouer que les Latins prennent un peu plus leurs aises que les Grecs pour suivre la voie du salut. Les offices du rit grec sont bien plus longs que les* nôtres; enfin iîous n'avons qu'un carême, et ik en observent quatre thaque année.
N©UB nous remîmes éh route, et afprès dix jours 4e marche, noiis arrivâmes, te 9 février 1787, a Kioff, antiqtie capitale di^s prèniiers czars de Russie. Cette ville est située siii* lé Borystliène, à près de quatre cents lieues diê Péfersbourg. C'était lé>terme de la première paiiiîe dfe notre voyage, et nous devions y sèjounaei' jusqu'au niôment où la fonte des glaces laisserait libre la navigation
ou souveNiiis. ïi
du fleuve; ce qui probablement ne pouvait pas arriver avant la fin d'avril.
De Smolens]( à Kdoff , malgré l'uniformité des aspects qu'une neige épaisse c^&ait à nos l'egards^ il était £sicile de s'apercievoir que les viUa^s étaient plus nombrfAix et plus peuplés, a. mesure que nous descendions vers le midi. Avant d'arriver ^ à Kio£f , nous traversâmes dix villes i lyiscislaff^ Tscherikoff, Novomest, Starodoub, Novôgorbd- Severski> Soznitsa, fietzna, Tschemigoif, Péjin, Kozélits.
Nous vîmes à Mscislaff deux couvens catholiques et une grande écol^ de jésuites. Cet ordre, exilé de tous les royaumes de l'Europe , avait conservé un asile en Russie ; on ne croyait point que les intriguas de ces moines pussent y être dangereuses, puisqu'ils ne pouvaient sortir des deux ou trois villes qu'on leur avait assignées pour leurs résidences^
D'ailleurs^, comment aurait -on pensé que leur influence politique Ou religieuse put s'étendre dans un pays où le souverain, la côur^ la noblesse et le peuple, étaient si fortement attachés à une Église séparée depuis tant de siècles de l'Église romaine?
Mais, après la mort de Catherine, on i^*imita point sa prudence prévoyante : les jésuites, à force de souplesse et d'intrigués, obtinreint lautorisa-
3l MÉMOIRES
tion dé filtrer dans l'intérieur de l'empire ; il s'en établit même à Pétersbourg et à Moscou; et comme rien ne peut arrêter l'ambition de cette milice turbulente, si funeste à tous les gouvernemens qui l'ont protégée, elle a trouvé le moyen, par ses sourdes menées et par son mystérieux prosélytisme, de semer la désunion dans plusieurs familles , et de donner au gouvernement des inquiétudes fondées. Enfin la patience de l'empereur Alexandre s'est lassée, et ci- monarque, peu d'années avant sa mort, a chassé de ses États cette pernicieuse et incorrigible congrégation.
Mscislafif , comme toutes les autres villes que nous avions parcourues, n'offrirait, à celui qui voudrait en connaître l'histoire, qu'une suite non* interrompue de calamités causées par les rivalités des Lithuaniens, des Tartares, des Polonais, des princes russes qui les conquéraient, les perdaient et les ravageaient tour à tour.
Dans le dix -huitième siècle, le territoire de Mscislaff devint le théâtre de la guerre entre les Russes et les Suédois; enfin, en 1 771 , elle rentra avec la Russie -Blanche sous la domination des Russes.
Nous vîmes encore à Kritscheff une école tenue par c|^s jésuites. En 1 708 , près de cette ville , Charles XII traversa la rivière de Soja pour se rendre à Pultawa, où la fortune, jusque-là tou-
ou souvEîînis. 33
jouf s favorable , devait si cruellement détruire ics illusions , renverser sa puissance et ternir sa gloirev
A Tcherikofif , Fimpératrice a permis aux juifs de tenir une école et d'avoir tme synagogue.
Novogorod- Severski, bâtie par le grand -duc Jaroslaff, dans le onzième siècle, est située sur la Desna^ Elle fut appelée Severski, c'èst-à-dire septerurionale y /parce que les Sarmates, peuples du Nord , étaient venus habiter dans son voisinage sur les bords de la Desna. Elle est riche , peuplée et commerçante.
Partout l'impératrice, loin de se borner à des phrases banales, questionnait avec soin les autorités, les évéque^ les propriétaires, les marchands, sur leur situation , leurs moyens , leurs vœux et leurs besoins : c'était ainsi qu'elle se faisait aimer et qu'elle laissait à la vérité quelque issue pour arriver près d'elle, pour lui découvrir les énormes abus que tant de gens étaient intéressés à lui cacher.
oc On en apprend plus, me disait -elle un jour, 3> en parlant à des ignorans de leurs pix>pres af' » £aires, qu'en s'adressant aux sa vans, qui n'ont » que des tl>éories , et qui seraient honteux de ne » pas vous répondre avec de ridicules assertions » sur des choses dont ils n'ont aucune connais* )i sance positive. Que je les plains, ces pauvres jy savans ! ils n'osent jamais prononcer ces quatre >» mots : fe ne sais pas , qui sont si commodes pour m. 3
» nous autres ignorans, et qui nous fjupéchent » parfois de prendre de danger^usçs décî$ions; » car, dans le doute, il vaut mieux ne rien faire » que de mal faire. » /
A ce propos , elle me raconta uq trait fort singulier de M. Mercier de J^a Rivière, écrivain d'un talent distingué. M. de La Rivière, ancien intendant il la Martinique, avait publié à Paris un ouvrage qu'on estime encore aujourd'hui; il était intitulé : de l'Ordre naturel et. essentiel des sociétés politiques. Ce livre obtint Un brillant succèâ par sa conformité aux priixeipefii des.éconoriaistes, qyi étaient alors fort en vogue. - ■ ,
Comme Catherine II dédirait o^nikaitra ieiir système ^ elle aVait f^it inviter ce ^blidâte à faire un voyage en Russie,, en l'assurant qu'il y rfece- Y^a^it une justp indemnité pour sa comf^aisance. C'était à l'époque QÙ Catherine devait faire son entrée solennelle à Moscou; elle lui &ï dire de Tatti^ndre dfiiis c^te capitale. ' ' -
j<çM. de La Rivière, me dit l'impératrice, se » ;mit en route ayeç'pronitptitude^et, dès qu'ilfut >> î^mvé, son. premier soin fut de louer trois mai* » son* çotutigués , dont il changea j^écipitatsment >> XQn\e,^ lesf diatril)ati<^n§ , jGonvertissant les salons 4) en ^allesd'audieneesy et les chambres ^n bureaux.
» Le philosophe s'était mis dans .iai tête que je 3>. rayais appelé pour m'aider à gouverner l'em^ î^pire, et pour noi» tirer dea ténèbres delà bar-
^ ou SOUVENIBS. 35
» barie par Texpansion de ses lumières. Il arait » écrit en gros caractères sur les portes de se» » nombreux appartemens : département de Vinté* » rieur ^ département du commerce , département » de la justice^ département des finances^ bureaux j» des impositions^ Me; et en même temps il adres- ^ sait à plusieurs habitans russes ou étrangers, » qu'on lui indiquait comme doués de quelque » instruction , l-inTitation dé lui apporter leurs » titres pour obtenir les emplois dont il les croi« )> rait capables.
n Tout ceci Élisait un grand bruit dans Moscou, » et comme on savait que c'était d'après mes or- 3» dres qu'il avait été mandé, il ne mahqua pas » de trouver bon nombre de gens crédules , qui » d'avance lui faisaient leur. cour.
» Sur ces entrefaites j'arrivai , et cette comédie » finit. Je tirai ce législateur de ses rêves; je m'en- » tretins deux ou <rois fois avec lui de son ouvrage, » sur lequel j'avoue qu'il me parla fort bien; car » ce n'était pas l'esprit qui lui manquait. La va- 7> nité seule avait momentanément troublé sonr >> cerveau. Je^le décbmmageai convenablement » de ses dépenses. Nous nous séparâmes contens ; » il oublia ses songes de premier ministre ^ et re* 3» tourna dans son pays en auteur satisfait, méXs » en philosophe un peu honteux du £aiux«pas que n son orgueil lui avait fait faire, o
Ce fut en faisant allusion à cette anecdote que
36 ]\iiMoin£$
rimpératrice écrivit à Voltaire : m M. de La Rivière » est venu ici pour nous législater. Il nous suppo- )» sait marcher à quatre pattes, et très poliment il >» s'était donné la peine de venir de la Martinique » pour nous dresser sur nos pieds de derrière. »
C'était le célèbre Diderot qui avait inspiré à cette princesse le désir de connaître M. de La Rivière. Diderot lui-même vint à Pétersbourg. Il plut beaucoup à Catherine par la vivacité de son esprit, par l'originalité de son génie et de son style, par sa véhémente et rapide éloquence.
Ce philosophe , qui ne méritait peut*etre guère ce beau nom, puisqu'il était intolérant dans son incrédulité et presque ridiculement fanatique du néant , aurait dû pourtant moins qu'un autre y avec son âme de feu , croire que cette âme n'est que matière.
Au reste , son nom semble avoir survécu à la plus grande partie de ses écrits. On les vante plus qu'on ne les lit. Il parlait bien mieux qu'il n'écrivait : le travail refroidissait son inspiration ; dans ses livres il est fort au-dessous de nos grands écrivains i mais , dans sa conversation , il était doué d'une chaleur qui entraînait ; la force des expressions qu'il trouvait sans les chercher , ne laissait pas le temps d'apprécier la justesse ou la fausseté de sa pensée ; on la croyait grande parce qu'elle était éclatante et revêtue d'images : c'était le géf nie du paradoxe et le prophète du matérialisme.
où SOUVEÏTlRS, 37
ir Je m'entretins long-temps et souvent avec lui, i) me disait Catherine , mais avec plus de curiosité » que de profit. Si je l'avais cru , tout aurait été » bouleversé dans mon empire; législation, admi- » nistration, politique, finances, j'aurais tout ren- » versé pour y substituer d'impraticables théories.
» Cependant , comme je Técoutais plus que je » ne parlais , un témoin qui serait survenu nous » aurait pris tous deux, lui pour un sévère pé- » dagogue , et moi pour son humble écolière. Pro- » bablement il le crut lui-même; car au bout de » quelque temps, voyant qu'il ne s'opérait dans » mon gouvernement aucune des grandes inno- » vations qu'il m'avait conseillées , il m'en montra » sa surprise avec une sorte de fierté mécontente.
» Alors, lui parlant franchement, je lui dis t » Monsieur Diderot , fai entendu a^^c le plus » grand plaisir tout ce que votre brillant esprit » vous a inspiré ; mais avec tous vos grands prin" » cipes , que je comprends très bien , on ferait de j> beaux lii^res et de maui^aise besogne. Fous » oubliez dans tous vos plans de réforme lu dif» I» férence de nos deux positions : vous^ vous ne » travaillez que sur le papier j qm soujfre tout; » il est tout uni y souple ,, et n oppose d'obstacles » ni à votre imagination ni à votre plume ; tandis ï> que moi , pauvre ifnpératrice , je travaille sur 9 la peau humaine, qui est bien autrement irritable » et chatouilleuse..
» Je suis persuadée que dès -lors il me prit en n pitié , me regardant comme un esprit étroit et » vulgaire. Dès ce moment il ne me parla plus que » de littérature , et la politique disparut de nos » entretiens. »
Malgré ce peu de succès , l'auteur du Père de Camille , de la f^ie de Sénhque , * et l'un des fondateurs d'un grand monument, X Encyclopédie , eut plus à se louer de la Russie que de la France ; car dans son pays il fut jeté en prison , tandis que l'impératrice acheta cinquante mille francs sa bi* bliothèque qu'elle lui laissa , et fit pour lui Tac* quisitioil d'une maison à Paris.
Je ne crois pas hors de propos de donner ici ^ à l'appui de cette anecdote , les extraits de deux lettres de Catherine à Voltaire , et de la réponse de celui-ci :
« Monsieur , ma tête est aussi dure que mon » nom est peu harmonieux. Je répondrai par de » la mauvaise prose à vos jolis vers. Je n'en ai » jamais fait, mais je n'en admire pas inoins pour » cela les vôtres. Ils m'ont si bien gâtée , que je ne » puis presque en souffrir d'autres. Je me renferme » dans ma grande ruche : on ne saurait faire dif- » férens métiers àia fois.
» Jamais je n'aurais cni^que Fachat d'une bi* » bliothèque m'attirerait tantderomplimens. Tout >A le iwonde m'en fait sbr celle de M. Diderot. Mais » avouez , vous à qui l'humanité veii doit pour le
ou sou YEN J lia. 3y
» soutien qu€ vous avez donné à l'innocence et à » la vertu dans la personne des Calas , qu'il aurait » été cruel et injuste de séparer un savant d'avec » ses livres. »
ÀUTllE LETTRE DE CATHEKIWE.
(c La lueur de l'étoile du Nord n*est qu'une >> aurore boréale. Les bienfaits répandus à quelt ques centaines de lieues , et dont il vous plaît » de faire mention , ne m'appartiennent pas. Les » Calas doivent ce qu'ils ont reçu à leurs amis ; » M. Diderot la vente de sa biliothèque, au sien ; » mais les Calas et les Sirven vous doivent tout* » Ce n'est rien que de donner un peu à son pro- » chain de ce dont on a un grand superflu; mais » c'est s'immortaliser que d'être l'avocat du genre » humain 9 le défenseur de l'innocence opprimée.»