I-e 1 1 octobre 1 789 , je partis de Pétershourg
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et j'allai à Katschina pour prendre congé di\ grand-duc et de la grande-duchesse. Je ne croyais y rester qu'une heure ; mais, l'essieu de ma voiture s'étant cassé , leurs altesses impériales me pressèrent obligeamment de m'arrêter deux jours chez elles.
Le grand duc Paul Pétrowitz joignait malheureusement à beaucoup d'esprit et de connaissances * l'humeur la plus inquiète , la plus méfiante , et le caractère le plus mobile; souvent affable jusqu'à la familiarité , et plus souvent hautain , despotique et dur , jamais peut-être on ne vit un homme plus léger, plus craintif, plus capricieux, enfin moins capable de faire le bonheur des autres ni le sien.
Son règne le prouva : ce ne fut point par méchanceté qu'il exerça tant d'injustices, et qu'il disgracia ou exila tant de personnes ; c'était par une sorte de maladie d'esprit. Il tourmentait tous ceux qui l'approchaient , parce qu'il se tourmentait sans cesse lui-même. Le trône lui semblait toujours environné de précipices. La peur troubla son jugement : à force de craindre des périls ima ginaires , il en fit naître, de réels ; car un monarque inspire tôt oh tard la méfiance qu'il montre, et la terreur qu'il éprouve.
Depuis , un de mes collègues à la chambre des pairs , qui se trouvait à Pétersbourg lorsque Paul régnait , m'a cité de lui des paroles qui portent
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l'empreinte la plus énergique de son caractère despotique : ayant permis a»i général Duraouriez de venir fréquemment le voir, et ce général ayaut passé un jour sans se rendre au palais , l'en^pei eur^ dès qu'il le vit , lui demanda s'il avait été malade
«Non, sire, répondit D mouriez; mais une » personne des plus considérables de votre cour »m'ayant invit- à dîner, je n'ai pas crn pouvoir » me, dispenser de me rendre à cette invitation. y>
a Apprenez, monsieur, répliqua l'empereur » d'un ton sévère , qii'il n'y s de considérable ici » que la personnel laquelle je parle, et pendant 39 le temps que je lui parle. » Peut'on pousser plus loin l'orgueil de la puissance et le mépris pour, les hommes 1 '
Ce prince, dans les premiers momens de mon arriv^'C en Russie, m'avait témoigné, comme je crois Ta voir déjà dit , une affection si vive qu elle ressemblait à de rengouement. Ce penchant eut peu de durée; il se refroidit pour moi, dès qu'il me vit honoré des bontés et de l'intimité de l'impératrice sa mère.
Depuis fort long-temps il ne me montrait plus aucun désir de me rapprocher de lui ; mais , à l'instant de mon départ, un nouveau caprice me valut un retour de confiance. Il m'entretint presque exclusivement, et pendant plusieurs heures, de ses prétendus griefs contre l'impératrice et contre le prince Potemkin, des désagrémens de sa posi-
byGoQgle
ou souvEwnis. 4^7
lion ; de la peiir qu'on avait de lui , et du triste sort que lui préparait une cour accoutumée à ne vouloir , à ne supporter que le règne des femmes: la déplorable fin de son père l'épouvantait; il y songeait sans cesse , c'était son idée fixe.
En vain je lui dis que ses préventions le trompaient; que sa mère, loin de le craindre, le laissait constamment tenir sa cour comme il le voulait, et garder même près de lui, à peu de distance de Czarskozélo, deux bataillons dont il nommait les officiers, et qu'il disciplinait, armait et habillait à son gré, tandis qu'elle, sans nulle défiance, elle n'avait près de sa personne qu une seule compagnie de sa garde.
ce Si cette princesse, monseigneur, lui disais je, » ne vous appelle pas dans les conseils, et ne vous » donne aucune pîirt dans les affaires, permettez- » moi de vous faire observer qu'il lui serait bien V difficile d'agir autrement, lorsqu'elle sait que » vous blâmez ses penchans, ses liaisons, son sys- » tème d adiuinistratiOR et sa conduite politique. » Quant aux lalheurs que vous craignez pour » l'avenir, croyez-moi, c est en les redoutant ^u'on » les appelle; élevez- vous au-dessus d'eux, ils dis- » paraîtront. »
Je ne le persuadai pas, et, par toutes sortes de récriminations contre les ministres et les autres personnes honorés de la confiance de Pimpératriçe, il s'efforçait de me prouver que, malgré mon
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séjour de' cinq années en Russie^ je ne la connaissais que très imparfaitement.
« Enfin , me dit- il une fois^ expliquez-moi pour- » quoi , dans les autres monarchies de l'Europe, » les souverains régnent et se succèdent avec tran- » quillité, tandis que. le trône de Russie est si » souvent ensanglanté ? »
«La cause de toutes ces catastrophes, monsei- » gneur , lui répondis-je , me paraît assez facile à » trouver, et sans doute elle n'a pu vous échapper : jo partout ailleurs l'hérédité du sceptre de mâle en » mâle assure le repos des peuples et la tranquil- . » lité des rois. C'est la différence capitale qui », existe entre les antiques monarchies asiatiques, » romaines, grecques, barbares, et les monarchies » modernes ; peut-être même doit-on les progrès » de la civilisation à cette stabilité. Ici , au con- 5> traire , rien à cet égard n'est réglé , tout est » douteux; et le souverain se choisit, comme il le » veut , un successeur : ce qui doit être une source » continuelle d'espérances ambitieuses, d'intrigues » et de conspirations. »
« J'en conviens , répliqua-t-il ; mais que voulez- « vous ? ici c'est une longue habitude , un usage y> consacré ; et un si grand changement ne pour- )) rait s'opérer sans péril pour celui qui voudrait » le tenter; car, je vous le répète, les Russes » aiment mieux voir sur le trône une robe qu'un » uniforme. »
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» Il me semble pourtant, monseigneOT, repris- » je , que cette heureuse révolution pourrait se » faire à quelqu'une des grandes époques d'un » nouveau règne , telles qu'une entrée solennelle, » un couronnement, où les peuples sont disposés » à la confiance, à la joie, à Tespérarice. »
» Oui, je le conçois, dit-il en m'embrassant; » cela pourrait se hasarder : il faudra y réfléchir. »
Je n'y pensai plus , et il n y songea peut-être "^pas davantage. Cependant , lorsque, quelques années après, Paul, monté sur le trône, établit, comme loi fondamentale, la succession héréditafire au trône de mâle en mâle et par ordre de primogénilure , il me vint dans l'idée que cet entretien avait pu contribuer à faire, dans la législation russe , ce mémorable changement. ,
J'eus beaucoup à me louer de l'accueil gracieux que me fit madame la grande-duchesse ; il suffisait alors de la connaître pour éprouver, en la voyant et en l'écoutant , un vif attrait et un attachement respectueux.
Je pris congé de leurs altesses , je partis , et comnje j'étais impatient d'abréger mon voyage , je courus nuit et jour, sans m'arrêter, jusqu'à Varsovie.
Quand même je n'aurais eu aucune nouvelle des mouvemens excités en Pologne , depuis dixhuit mois , par 1^ désir de recouvrer la liberté , et par les promesses séduisantes du roi de Prusse,
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j'aurais pu , en traversant une assez grande partie de ce royaume, connaître, par le mouvement général, la fermentation qui agitait alors les esprits de tous les habitans de cette malheureuse contrée;
Les paysans seuls conservaient cet air morne ^ cette physionomie sans expression , cette immo»bile apathie, triste et constant caractère de la servitude, silencieuse stagnation qu'il plaît aux partisans du pouvoir absolu ou de l'oligarchie d'appeler ovdi e et repos.
Mais , sur toutes les routes , on voyait une foule de gentilshommes, à cheval ou en voiture, courir, se croiser dans tous les sens. Au milieu des villes et sur les places publiques, ils se réunissaient\ se parlaient avec feu. Tout annonçait la plus grande agitation ; et comme cette effervescence offrait aux spéculations des chances nouvelles, les j* ifs, nombreux et redoutables vampires de la Pologne , fourmillaient et montraient plus d'activité que jamais.
Ce fut surtout à Varsovie , que la singularité de ce grand spectacle me frappa le plus vivement; au lieu de ces sociétés aimables et paisibles que j'y avait laissées, de ces réunions où brillaient Joseph, Ignace, et Stanislas Potocki, Czartoryski , Malachowski, Sapiéha , Matuszéwitz , JVIostowski, Zablocki , tant de belles et spirituelles dames, ornemens de la cour polonaise^ et de ces cercles où Ton ne traitait que des questions de .morale,
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de sentiment et de littérature, je ne vis, plus que des conciliabules politiques, et je n'entendis que de tvivey discussions, trop souvent aigries par la chaleur des opinions opposées.
La nation , long-temps courbée sous le joug de trois puissances qui avaient envahi une jgirtie de son territoire, et presque anéanti sa liberté, semblait s'être redressée tout entière ; elle avait repris son caractère antique.
Je revoyais la fierté du temps des Jagellons : c'était la même ardeur belliqueuse, la même turbulence, la même passion poiu' l'indépendance et le iTiême mépris des orages qu'elle excite, enfin cet esprit chevaleresque, seul avantage de ce système Téodal qui tombait alors partout en ruines, et dont on ne rencontrait plus de vestiges, que dans les cours de la Germanie et dans les forêts des Sarmates.
A peine pouvais -je reconnaître les Polonais: leurs occupations, leurs costumes, leur langage, tout était changé ; ces guerriers ardens, dépouillés des habits modernes qui rappelaient leur humiliation, avaient repri$ leurs toques , leurs plumes , leurs longues robes , leurs mpustaches militaires, leurs sabres brillans. Toutes les dames, enflam* inant leur courage, avaient coupé elles mêmes la chevelure de leurs époux, de leurs fils, et brodé leurs écharpes , ainsi que leurs riches ceintures.
L'ambassadeur fusse, naguère entouré de cour»
tisans, vivait seul et presque isolé dans son palais. Celui de Stanislas- Auguste ressemblait plus à un quartier -général du temps de Sobieski, t[uk one cour. Cependant ce prince infortimé ne partagéiait pas l'ivresse générale ; s'il était privé de la force de cara^re^ si nécessaire au milieu des circonstances orageuses de cette époque, il ne manquait ni d'esprit, ni de lumières, ni de pénétration.
La résurrection de la liberté, dont se flattait son impétueuse nation , lui paraissait un songe , une chimère ; il n'oubliait pas que les Polonais, restés fort en arrière des autres peuples, n'avaient ni discipline, ni infanterie , ni forteresse, qu'ils manquaient d'argent , et de cette industrie agricole ou commerciale qui en fournit.
Ce prince croyait que l'embarras des deux cours impériales serait passager; il savait que les promesses illusoires du roi de Prusse n'avaient d'autre but que celui de s'agrandir ; enfin il prévoyait que les trois oppresseurs de la Pologne, après de courts débats, se réconcilieraient aux dépens de ce pays sans défense, dont ils consommeraient le démembrement et la ruine.
Ainsi Stanislas - Auguste , trop éclairé pour ne pas apercevoir le précipice, et trop faible pour résister au torrent qu'il s'était efforcé vainement de ralentir, s*y laissait entraîner malgré lui.
Dès que le roi sut mon arrivée , il mHnvita à venir chez lui, s'enferma avec moi dans son'ca-
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binet , et me fit le plus triste tableau de sa déplorable position, te Eh bien ! monsieur le comte, me » dit ce. prince, vous retrouvez la Pologne dans » une position toute différente de celle où vous » l'aviez laissée à la fin de 1 784 ; mes compatriotes » ont passé avec promptitude de l'abattement à » l'çspérance, et d'une dépendance craintive à la » témérité. Que dit-on à Pétersbourg de cette réj> volution imprévue, et qu'en pensez-vous? »
«Vous devez savoir, sire, lui répondis-je, que » l'impératrice en est aussi mécontente qu'étonnée; .» son humeur aurait même éclaté, si elle n'avait » pas craint, en se laissant aller à ce premier » mouveinent, de donner un prétexte de guerre » aux Prussiens et aux Anglais^ qu'elle croit trop » disposés à se joindre aux Turcs et aux Suédois » pour abaisser sa puissance; et comme on avait j» ici reçu, avec un dédain fort choquant pour » elle, ses offres de garantie , d'alliance et d'amitié , » je vous avoue que nous avons eu beaucoup de » peine, le comte de Cobentzel et moi, à la calmer, » et à lui faire adopter les conseils modérés que » lui donnaient l'empereur et le roi de France.
» Quant à moi, je ne suis pas surpris qu'après » une si longue oppression, les Polonais aient soisi » avec ardeur la première circonstance favorable » pour recouvrer leur indépendance. Ce n'est » point de levu* imagination , c'est du fond de leur » cœur que part' ce cri de liberté, qui relentit
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» partout. Il n'est pas nécessaire même de Técou- » ter pour Tentendre; avant qu'ils parlent, on lit' » ce mot de liberté dans leurs démarebes, dans 3» leur maintien , dans leurs regards et sur tous i> leurs traits.
» Mais ce qui m'étonne, c'est qu'ils aient se- » coué si oiivertement leur joug, avant d'avoir or- » ganisé les forces, rassemblé l'argent et préparé » tous les moyens nécessaires pour soutenir une » si généreuse résolution. D'ailleurs, ils ne pour* » raient jamais résister aux trois gi'andes puissan- » ces qui les environnent, et il me semble que, » forcés de chercher parmi elles un appui , ils ont » choisi le moins fort, le moins sûr et le moins » désintéressé; caf des informations, que je crois » certaines , me prouvent que le seul but de Fré- » déric Guillaume, en offrant sa protectiqn à la » Pologne , est de s'assurer la possession de Dan- » tzick et de ïhorn. u
« Vous avez raison , me dit le roi , et je partage » votre opinion sur tous les points ; mais il m'est » impossible de faire comprendre ce^s vérités à des » âmes ulcérées , à des esprits passionnés. Après » le malheureux démembrement de ce pays , l'Au- » triche et la Prusse ayant laissé à Timpératrice le » triste honneur de nous surveiller, et de nous » maintenir dans un état de dépendance, c'est à » elle seule que les Polonais ^nt attribué tous » leurs malheurs; c'est contre elle que se sont ré-
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y unis tous les ressentimens. Là conduite de ses » troupes, le ton insultant de quelques jeunes of- » ficiers , la hauteur intolérable des ambassadeurs » de Russie, ont excité (X)ntre les Busses une haine » dont l'explosion est d'autant plus violente , qu'on » s'est vu plus long-temps forcé de la comprimer. » Lorsque je vis Catherine II à Kanieff , elle me » parut très déterminée à réparer ses torts, à nous » soutenir franchement , et même , en améliorant » notre sort, à garantir pour un long avenir notre » sécurité. Je la' crus , et je revins ici , rempli M d'espoir.
>> Aussi , dès que les Turcs et les Suédois lui » eurent déclaré la guerre, répondant à ses avan« » ces, et lui rappelant ses promesses , je l'engageai » à nous proposer un traité d'alliance : elle s'y; » résolut avec empressement. Le comte de Stac* j) kelberg m'en fit là proposition officielle; elle fut , » communiquée à la dfiète, et je Vappuyai par tons w les argumens qui me semblaient les plus proprés » à convaincre les es|)rits de son utilité. - » J'échouai dans cette tentative : les intrigués » et l'activité des ministres du roi de Prusse flat- » tèrent, trojinpèrent et enflammèrent le$ passions. » Luchesini surtout , rejetant comme des calom- » nies ce qu'on disait des vues intéressées du roî » de Prusse, persuadait trop facilement, à des » esprits déjà prévenus, qtie Frédéric-Guillaume, » cherchant une gloire noble et piïre, voulait gam. 3o
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» rantir l'Europe de l'ambition des Russes, et ne » formait d'autre désir, que celui d'opposer une j> forte barrière ^ cette puissance conquérante, en » rendant à la Pologne son indépendance et sa » liberté.
>^ L'envoyé d'Angleterre parlait dans le même )* sens, et faisait espérer un armement anglais en » Éaveur des Suédois. D'un autre côté, le roi de » Prusse ayant protesté contre l'alliance proposée, 9 l'impératrice n'y persista plus , et me fit même » assez de tort, en m^attribuant l'idée première j> de ce projet, qui éprouvait dans la diète une si » viv.e opposition.
)) Vous savez le reste : sans garder aucunes mc- » sures , on a aboli le conseil pernianent ; on 9- veut changer en totalité la forme du gouverne- » ment garantie par Catherine. On a exigé le rap- » pel des troupes russes ; on ne montre aucun p égard pour les protestations de l'ambassadeur » de Russie : il est même question d'un projet » d^alliance entre l'Angleterre, la Prusse, la Hol- » lande , la Turquie , la Suède et la Pologne.
» Voilà où nou3 en sommes , et je me vois con- » traint , pour ne pas perdre totalement l'affection » et la confiance de ma natioq, de la suivre dans 3D une marche imprudente , qui pourra peut-être » plus tard consommer notre ruine. »
ce Je puis,. sire, répliquai-je , vous donner une y preuve de la sincérité des intentions quç vou&
où sotivÉNiRS. 46^
» montrait; Fimpéràtrice : vous n'ignorez pas )> qu'elle a voulu et voudrait encore conclure » avec nous ^ Fempéreur et l'Espagne , une qua- » dï-uple alliance , qui pût servir de frein aux » desseins inquiétalisde la ligue anglo-prussienne; » eh bien! dans tous les projets que son minis* » tère m'a communiqués, une des principales » dispositions a toujours été la garantie de l'in^ » tégrité du territoire de la* Pologne et de son » indépendance. Mais je pense que cette princesse, » n'ayajQt point attendu la conclusion de cette al- » liance, qui aurait ouvert les jeux de beaucoup » d^ gens, a commis une faute en vous propo- » sant un traité partiel et prématuré , qui n'a fait » qu'aigrir et irritei* les esprits. »
« Je le crois , reprit Stanislas ; mais , quand ^ on ne peut pas faire le bien , il fgut au moins » s'efforcer d^alténuer le mal. Je sais que vous » êtes lié d'amitié avec pltisieurs membres de Top- » position ; vous les verrez et vous me rendrez un » vrai service , si vous pouvez parvenir à leur faire » comprendre que , relativement à nos intérêts * politiques et commerciaux , la Russie nous est » moins contraire que la Prusse; qu'elle serait » une ennemie beaucoup plus redoutable , et » qu'il est par conséquent ttèè essentiel pour » nous , au lieu de provoquer son courroux , de j> vivre avec elle en bonne intelligence ; enfin que 9 ce serait le seul moyen d'augmenter nos forces
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» et d'effectuer sans obstacle notre régénération.» 3e le lui promis, mais sans aucun espoir probable de succès : en effet , ayaht parlé dans ce gens à quelques Polonais , je les trouvai si exaspérés , qu'ai peine ils pouvaient m'écouter de sang-froid.
Ignace Potocki seul , l'un des hommes les plus éloquens çt les plus éclairés de ce pays, parut me comprendre, a Vous pouvez avoir raison, me dit » il ; mais il est trop tard : le sort en est jeté.; et 3» d'ailleurs , quand je me déciderais à suivre vos » conseils, je ne ferais que me perdrç , sans né- * cessité, dans l'esprit de mes concitoyens. Çroyez- » moi , cette opinion est à présent si générale , si » forte ; si passionnée , qu'on ne p^ut parler de 9 la Russie à un Polonais, sans le voir à la fois » pâlir de crainte et frémir de colère ; moi-même D je n'ai pu vous écouter sans être vivement ému. » Le seul nom de Russe ^ixfiàt pour nous rappeler )> la perte de notre liberté, de nos lois, de notre j» gloire , et tous les outrages auxquels notre hon- » neur et nos familles se sont vus si long - temps » en proie. »
On conçoit bien que je pe hasardai plus des insinuations sans utilité, et qu'on, était si peu disposé à accueillir. Je sus même que certaines per^ sonnes malveillantes , ayant eu connaissance de ces conversations , m'avaieint représenté comme un ami ardent des Russes , chargé des instruc-
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tions sécrètes de Timpératrice; enfin , comme je voulais aller le lendemain à la diète, on chercha à m'en détourner, en me prévenatit d'aune intrigue ourdie pour m'y foire éprouver Un désagrément public.
Je fis peu de cas de cet avis ; j'y allai, et la tribune où l'on me plaça fiit bientôt remplie de personnages distingués, tant du parti du roi que de celui de l'opposition : leur réunion , autour de moi , aurait suffi pour imposer à la malveillance, dans le cas même où elle eut existé.
Le spectacle que m'offrait cette assemblée polonaise , me frappa singulièrement : le costume presque asiatique des membres qui la composaient, la fierté de leurs regards , la vivacité de leurs gestes , le bruit de ces sabres traînant sur le plancher , et qui ne rappelaient que trop les temps" d'orages, dans lesquels on avait vu si souvent les glaives tirés interrompre lesr délibérations ; tout semblait me persuader que , remontant à des siècles reculés, je me trouvais au milieu de ces anciens Polonais, si fréquemment vainqueurs des Turcs , des Moscovites et des princes de là Germanie. Je regrettais de ne pouvoir comprendre les orateurs qui se succédaient , et dont plusieurs, par leur éloquence, semblaient faire une grande impression sur les esprits.
Le soir, étant retourné chea^ le roi \ j'appris lé$ tristes événemens qui s'étaient' passée à Versailles
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les 5 et 6 d'octobre; des versions différentes altéraient plus ou moins ces nouvelles : les unes disaient que la reine avait couru le plus imminent danger, qu'on avait massacré un grand nombre de gardes -du -corps, que l'assemblée nationale s'était vue envahie par des brigands; d'autres, que des troupes et des gardes ayant , dans une orgie , foulé aux pieds la cocarde nationale , et annoncé hautement des projets de contre-révolution, le peuple de Paris, furieux^ s'était porté à Versailles , avait as^illi le palais , et contraint le monarque à le suivre prisonnier dans la capitale ; quelques-unes enfin , moins alarmantes , ne parlaient que de quelques excès commis pendant la nuit, et promptement réprimés par la garde nationale.
Il est facile de concevoir quelles inquiétudes,, et à une telle distance, me donnaient des bruits si variés et tous funestes; je résolus donc de hâter mon départ , et je me mis en route dès le lendemain.
Le soir, tandis que mes gens faisaient leurs préparatifs pour le voyage, me trouvant seul dans ma chambre , assis devant mon feu , et occupé à lire, j'entends tout à coup un léger bruit derrière mon fauteuil ; je me retourne , et je vois un grand personnage en longue robe brune, avec une riche ceinture, des bottes rouges, une toque fourrée > un long sabre, et tenant dans chaque main ua pistolet dirigé vers moi.
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Ma surprise fut vive, mais courte, et bientôt j'éclatai de rire, en reconnaissant sous cejsostume, et avec ces longues moustaches , les yeux noirs , vifs et gais , du grand général Branitski , neveu du prince Potemkin.
c Ma foi, mon cher, me dit-il, d'après ce qu'on » nous écrit , il y a un terrible vacarme dans vo- » tre pays. Notre agitation, ici, n'est qu'une ba- » gatelle. Vos assemblées sont plus orageuses » qu'une diète polonaise, et comme on ne sait ce » qui peut arriver dans un royaume en combus- » tion , voilà deux compagnons de voyage que je » vous offre ; je ^voudrais qu'ils fussent plus ri- » ches, mais je puis vous assurer qu'ils sont très . M bons. »
Branitski avait tort, car ses pistolets étaient magnifiques ; je reçus ce présent avec autant de cordialité qu'il m'était offert. Depuis , un comité révolutionnaire m'en dépouilla, sans que je pusse les essayer contre lui , conmie je l'aurais souhaité.
Après un court entretien arrosé par quelques verres de vin de Tokai , que Branitski aimait plus qu'assez, nous nous séparâmes. Je partis au point du jour, fort préoccupé des tristes nouvelles cjue je venais de recevoir.
M. le marquis de Noailles, notre ambassadeur à Vienne, m'avait offort un logement chez lui; je l'acceptai, ^[e le trouvai consterné des nouvelles 4^u'on lui avait mandées de Versailles. *
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Depuis long -temps les velléités politiques de notre ministère, ses indécisions, la marcheaudacieuse de nos rivaux , les mouvemens rapides de notre révolution , et les présages d un embrasement général en Europe, lui inspiraient de vives alarmes.
U me confia tous les tristes pressentimens qui agitaient son esprit; la ruine de la France lui semblait certaine* J'éprouvais aussi quelques inquiétudes, pour le lï^oment; mais je concevais pour l'avenir plus despérance : car je n'oubliais pas qu'une nation, comme la nation française j forte, riche, belliqueuse, industrielle, commerçante, avide de tous les genres de gloire , peut être abattue quelque temps par des orages, par des revers, mais qu'elle conserve, en elle-tpéme, tous les moyens de sortir de ces secousses, régénérée, puissante et glorieuse.
M. de Noailles regrettait au reste , comme moi, que le conseil du roi n'eût pas, en signant la quadruple alliance, donné une autre direction au mouvement des. esprits- Cet ambassadeur me présenta au pirince de Kaunitz, ainsi qu'à tous' les pèrsk>|inage$ considé^rables de la cour et de la sociétés
J'avais demandé: à l'empereur une audience; mais on m'assura que ce prince, très grièvement malade, nepouvait recevoir personne. Cependant il se rappelasans d«u.te les bontéi d<Mit iLm'ayait
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honoré en Crimée, et le désir qu*il m'avait témoigné d'éclaircir un mystère qui piquait sa curiosité, relativement à la nature des rapports intimes qui existaient, disait-on, entre Catherine II et le prince Potemkin , rapports auxquels on attribuait la con» stanee inébranlable de leur affection réciproque : aussi , contre l'attente générale , il me permit de le voir.
Je me rendisr donc à son palais , où je le trouvai debout, mais si cruellement changé, qu'il me fut impossible de ne pas reconnaître que sa fin était inévitable et prochaine.
L'empereur m'accueillitavec une extrême bonté; il s'entretint long- temps avec inoî des affarires de la Russie , et surtout de la guerre de Suède.
Comme , pendant sori voyage eh Tauride , il m'avait maintes fois reproché d'oublier son in* cognito , et de lui donner les titres de sire et de votre majesté , j'avais pris tellement l'habitude de lui complaire sur ce point, que, sans m en apercevoir , je l'appelai sans doute , plusieurs fois , monsieur le c(fmte , dans le cours de cette conversation. Il le remarqua et me dit en riant : « Vous » êtes un singulier homme ; en Crimée vous vous » obstiniez toujoursà me nommer ^/re, et à Vienne » vous ne voulez absolument parlcii* qu'au comte n de Falkenstein. »
Reprenant ensuite son sérieux, il se plaignit des obstacles opposés à la quadruple alliance.
« Elle aurait prévenu , me dit -il , bien des mal-' n heurs. Vos ministres ont trop craint la guerre; il si elle avait eu lieu , vos parlemens n'auraient % pu refuser de l'argent au roi , et l'ardeur fran- » çaise se serait jetée dans les camps. Au reste > » qui pourrait savoir ce qui serait arrivé ? Une jii folie générale semble s'être en^parée de tous les » peuples ; ceux du Brabant , par exemple , se » révoltent , parce que j'ai voulu leur donner ce » que votre nation demande à grands cris. » Alora il s'arrêta , se tut , et resta quelques instans plongé dans une sombre rêverie.
Les troubles de Louvain l'affectaient alors tellement, qu'il ne put résister au chagrin que lui donnèrent leurs progrès, et en 1790, la veille de sa mort , il dit au prince de Ligne : « Votre pays ' » m'a tué; Gand, pris, a été mon agome, et » Bruxelles, abandonné, ma mort, n
Croyant ne pas lui déplaire , en l'aidant à sortir de ces tristes réflexions , je lui demandai s'il ne daignerait pas me charger d'une lettre pour la reine, sa sœur, a Elle est en ce moment, lui dis- » je, dans une situation bien critique, entourée » de partis qui se choquent et se combattent;, » votre majesté , éloignée de cet amosphère de » troubles et de passions, pourrait lui donner p quelques conseils salutaires. 0
w Moi , vous charger d'une lettre ! me réponditi> il; vous n'y penàe? pas. Je vois qu'arrivant de
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» Russie, vous ignorez l'état d'effervescence et de M désordre où vous allez trouver votre pays : par- » tout le peuple est en armes; partout les uns » croient voir arriver des brigands, les autres pil- » lent les châteaux. Il n'y n plus de police, parce » que chacun prétend la faire à son gré* Au mom- » dre soupçon, un voyageur est arrêté; vous pou* » vez l'être , et si l'on trouvait sur vous une lettre » de moi, je ne sais trop ce qui vous arriverait, «
« J'espère, sire, repris- je, que les rapports par- » venus à votre majeâté, sont exagérés. Mais cepen* » dant , si vous croyez que votre lettre courrait » le risque d'être compromise, ne pouvez-vous, » au moins, faire parvenir verbalement, par moi ; V au roi et à la reine, ce que vous jugerez utile )i pour eux dans de si graves circonstances ? »
« Eh! quels conseils, répliqua l'empereur avec » un peu de brusquerie , quels conseils voulez - )> vous que je leur donne, lorsque je les vois en-^ » tourés de gens qui leur persuadent qu'avec un » régiment, une compagnie de gardes-du-coips,, » quelques acclamations, et des cocardes arborées. » au milieu d'ifne orgie, on peut arrêter et anéan-v » tir une révolution ? Je les plains ; mais je ne pour-.^ » rais leur indiquer, de si loin, d'autre moyen » pour se tirer d'un si hiauvais pas, que beaucoup » de prudence et de fermeté : s'ils en ont, tout B s'arrangera peut-être; s'ils en manquent; , je n!al )» rien à leur dire« »
Ces paroles peu frarernelles étaient sans doute dictées par rhumeur que lui donnaient alors ses affaires personnelles; mais je ne fiis pas médiocrement embarrassé , à mon retour en France , lorsqu'il fallut rendre compte à la reine de l'entretien que j'avais eu avec ce monarque. Il me congédia, et je ne le revis plus.
Joseph II n'aurait reçu que des ^oges de la postérité , s*il avait eu moins d'ambition ou plus de suite dans ses plans. Un vain désir de gloire le porta à faire, contre le grand Frédéric, une guerre courte et sans résultat. Youlant étendre ses possessions et son commerce au détriment de la Hollande, il se vit obligé d'y .renoncer par la crainte de nos armes. Désirant conserver la paix avec le& Turcs, il les combattit et s'appauvrit par cette guerre , pour ne pas perdre l'amitié de CatherineA Enfin , ayant formé le projet d'affranchir ses sujets du Brabant du joug des seigneurs et d'un clergé ambitieux, il les poussa à la révolte, parce qu'il se servit de moyens arbitraires , pour foire adopter ses principe^ philosophiques à un peuple qui ne s'y trouvait pas encore disposé.
Au reste, ce prince, sans être un grand homme , fut un monarque juste, vertueux, tolérant, sévèr^e pour lui, indulgent pourries autres, bienfaisant, infatigable , accessible à la vérité',, toujours occupé à secourir la misère , à encourager les* arts et à récompenser le mérite.
ou SOUVENIR». 477
Le prince de Ligne ^ qui le pleura sincèrement, écrivit à Timpératrice Catherine ces lignes, que je ne puis me défendre de retracer ici : « Le soldat » dira : Joseph II a essuyé bien des coups de canon » à la digue de Beschania, et des coups de fusil » dans les faubourgs de Sabatsch; il a imaginé des » médailles pour la valeur. Le voyageur dira : » Quels beaux établissemens pour les écoles, les » hôpitaux , les prisons et Téducation ! Le manu- » facturier : Que d'encouragemens ! Le laboureur : » Il a labouré lui-même. L'hérétique : Il fut notre » défenseur. Lesprésidens de tous les départemens, » les chefs de tous les bureaux diront : Il était » notre premier commis et notre surveillant à la » fois. Les ministres: H se tuait pour l'État, dont » il était, disait- il , le premier sujet. Le malade » dira : Il nous visitait sans cesse. Le bourgeois : » il embellissait nos villes par des places et des » promenades. Le paysan , le domestique diront » aussi : Nous lui parlions tant que nous voulions. » Les pères de famille : Il nous donnait des con- » seils. La société dira : Il était sûr, aimable; il » racontait plaisamment ; il avait du trait dans la » conversation ; on pouvait lui parler aVec vérité w sur tout. »
Le prince de ]&aunitz, honoré, coostamment de la confiance de Marie-Thérèse, avait conservé le même ascendant sur l'esprit de l'empereur Joseph n. Ce ministre expérimenté était l'un des
478 MÉMOIUES
hommes les plus habiles du dernier siècle; mais à un génie étendu, il unissait des caprices aussi singuliers et des manies aussi bizarres que celles du général SouwarofF et du prince Potemkin. Toutes ses bizarreries étaient supportées sans murmure par les personnages de Vienne , et par les étrangers les plus considérables.
Quoiqu'il fût vieux, il affectait encore, dans sa parure, des prétentions qui auraient rendu un jeune homme ridicule : sa coiffure était composée d'une inconcevable quantité de boucles, et, pour qu'elles fussent poudrées avec une égalité parfaite, il passait dans un cabinet destiné à cet usage ^ entre une haie de plusieurs valets de chambre , qui, armés de grands soufflets, l'enveloppaient d'un nuage de poudre.
Malade souvent imaginaire, et extrêmement sensible aux variations de la température , on le voyait changer de vêtemens vingt ou trente fois par jour.
L'un des mérites auxquels il attachait le plus de prix , et qu'il s'attribuait, c'était d'être le plus habile écuyerdç l'Europe. On ne pouvait lui faire de plus grand plaisir que de se rendre dans un grand manège , où il passait ime longue partie de la journée, et d'y admirer la dextérité avec laquelle il se livrait à tous les exercices del'équitation.
Jamais l'heure de ses repas n'était réglée, de
ou SOUVENIRS. 47g
sorte que ses convives couraient le double risque, ou d'arriver trop tard , ou d'être obligés de Fattendre pendant quelques heures.
Au dessert , on apportait devant lui un miroir, un bassin , des cure-dents , une éponge , et , sans se gêner , il nettoyait lentement sa bouche et ses dents, sans que personne voulût ou osât quitter la table : le pli était pris , tout le monde se prêtait à ses fantaisies.
Ayant reçu une invitation de ce premier ministre , M. le marquis de Noailles m'y conduisit ; son accueil fut poli , mais assez froid. A la fin du diner , adressant la parole , d'une voix haute , au marquis de Noailles , il lui dit : « J'ai reçu, mon- » sieur l'ambassadeur , des nouvelles de France : » on y pille, on y égorge plus que jamais ; toutes » les têtes y sont renversées; c'est un pays atta- » que de démence et de frénésie. »
Je croyais que l'ambassaeur allait répondre ; mais il garda le silence , croyant , sans doute , que ce silence était une improbation assez marquée d'une sortie si inconvenante.
Mbi , plus jeune, assez impatient, et ne pouvant alors me contenir , je dis très haut : « Il est » vrai, mon prince, que la France, dans ce mojf ment , est attaquée d'une fièvre teès ardente ; j» on prétend même que cette maladie est conta- » gieuse , et qu'elle nous est venue de Bruxelles.»
Cette saillie imprévue fit sourire les assistans j
48o AlÉMOift£S
et parut vivement étonner le premier ministre , qui n'y répondit pas ; maïs il n'acheva point sa toilette accoutumée , et sortit de table presqu'à l'instant.
Je m'attendais qu'il me montrerait quelque humeur de ma vivacité, mais il en fut tout autrement : sa froideur se changea en accueil amical , et même , pendant le peu de jours que je restai à Vienne., il m'invita plusieurs fois à venir le matin chez lui , pour parler avec moi des affaires du temps.
Je dois convenir que , dans ces entretiens , il développa cette supériorité de raison et de lumières ^ qui lui avait acquis en Europe une si grande réputation.
Le prince de Kaunitz n'ignorait pas qu'il existait en France un parli très opposé à l'alliance de notre cour avec la sienne , et que ce parti devenait de jour en jour plus influent, soit par inimitié pour, la reine , soit par le soutenir des pertes que cette alliance nous avait fait éprouver pendant la guerre de sept ans , soit enfin par le seul esprit d'opposition*
Ce qui est certain , c^est que , dès l'époque de& affaires de la Hollande, ce méme^parti avait accusé faussemfent Finfortimée Marie -Antoinette, de sacrifier l'argent et la considération de k f rance aux intérêts de l'empereur son fr^re.
Aussi le prince dç Kaunitz me pressa de com
OtJ SOUVEIÏIRS. 481
battre ce partie et de réfuter les écrits qu'il répandait avec profusion; pour m'y engager , il me prodigua tous les éloges qui pouvaient flatter la vanité d'un jeune diplomate.
Malgré l'intérêt de ces conférences , ne pouvant me résoudre à prolonger une absence déjà si longue , je partis pour la France ; et ce ne fut pas sans une émotion qui alla jusqu'aux larmes, que je franchis la frontière , et que je revis une patrie, livrée à tous les périls et à toutes les calamite's d'une révolution.
Pendant cinq ans d'absence , et à huit cents lieues de mon pays, je ne pouvais me foire une idée des changemens extraordinaires que venaient d'éprouver , en peu d'années, nos lois, nos caractères , nos esprits et nos mœurs. Les correspondances les plus multipliées ne suffisent pas pour peindre de pareils bouleversemens , et les lettres que j'avais reçues à Pétersbourg depuis la naissance de nos orages , étaient empreintes d'opinions si diverses et de passions si opposées , qu'elles ne m'avaient donné, sur notre situation réelte , que des notions contradictoires et confuses , de sorte qu'en rentrant dans ma patrie, je ressemblais assez au vieil Épiménidc sortant de son long sommeil.
Sur ma route même, et avant de parler à personne, j'éprouvais une vive surprise; car tout présentait à mes regards un spectacle imprévu : uï.. 3i
48s MÉMOIftES'
les bourgeois , les paysans , les outriers , les fem-» ' mes même , me montraient 4ans leur maintien , dans leurs gestes et sur tous leurs traits, quelque chose de vif, de fier , d'indépendant et d'animé ^ que je ne leur avais jamais connu.
Un mouvement extraordinaire tenait partout; j'apercevais dans les rues, sur les places, des groupes d'hommes qui $e parlaient avec vivacité : le bruit du tambour frappait naes oreilles au milieu des village , et les bourgs m'étonnaient parle grand nombred'hommesarmés.quej'y rencontrais. Si j'interrogeais quelques individus des classes inférieures , ils me répondaient avec un regard fier, un ton haut, hardi; partout je voyais l'empreinte de ces serïtimens d'égalité , de liberté , devenus alors des passions si violentes; enfin , à mon départ de France , j'avais quitté un peuple paisible -et courbé par habitude sous le joug d'un long assujettissement ; à mon retour , je le retrouvais redressé , indépendant , et trop ardent peutêtre pour jouir avec sagesse d'une liberté nouvelle. Quelle que fût mon impatience de me revoir au sein de ma famille , les pensées qui m'agitaient et la nouveauté des objets qui les faisaient nsutre, me rendirent le chemin et le temps si courts, qu'en apercevant Paris, je fus presque suprisd'y être arrivé.
Lorsque je vis mon père , je le félicitai , en l'embrassant, d'être sorti du ministère quand il
ou SpUVfiKIKâ. %8i
U^ pouvait plus y &ire le bi6n4 «.Par cette sage » reti'aite , liû 4*s-j« ^ "^'oui àvpz évité le diagrin ». de voir comnaettre , saas pouy.air yoùs y oppo-*- 9 ^er , taat de £iute$ (|ui oûf amené la dissolution » du gouvernement, »
Je retrouvai en lui la même force de caractèce qui avait toujours été aoniinérite distinctif ^ et la même tendresse pour niioi , tendresse à laquelle j'attachais tant de prix; zhaisid ne me mon* te» plus le même calme et .là même impartialité que jusque là j'avais tarit admirés jen lui.
Ce changement me jfrâppa <6t m'apprit ^ dès cet lestant , combien j'allais trouyeo d'opposition dans les esprits et d'exa^ration diins les caraistères.
Mon père , a^nsi qiie tous les hommes dé soif liemps , était toujours resté étranger aux idées de la nouvelle philosophie : rempli d'un respect re* ligieuQC pour nos vieilles institutions, tout ce qui s'en écartait ne lui semblait qa'unse folie dan<*gereuse^ le renversement de l'ordre de choses sous lequel il était né , n'offrait à ses yeux' que l'image dL'un peuple en délire.
Quelques réformes graduelles n'auraient point éfirayé sa prudence ; mais il regardait conlme funeste une révolution qui, sous prétexte de }>riser toutes les chaînes , rompait tant de liens sacrés pour lui.
Aussi sa sévérité traitait d'insensés , et même de coupables > ceux qui prenaient part è{ cette
48^ IKÉMOmiES
révolation ; il me parla de plusieurs de me^ aitàê avec des termes 4jui m'affligèrent <i autant plus , qu'ils étaient injustement appliqués ; car rien n'était plus noble, plus désintéressé que leurs sentimens ; et quand même un amour trop ardent pour le bien public et pour la liberté les aurait trompés et entraînés trop loin , quelle erreur aurait dû être plus excusable aux yeux d'un homme vertueux !
Mais je vis bientat que cette opinion de mon père , loin d'^re exclusivement la sienne , me représentait l'opinion, ^'nne grande partie de la haute société : presque tous les hommes de son âge etjflle son rang éprouvaietit les mêmes «im* pressions ; oubliant tontes les causes qui avaient amené et rendu presque inévitable cette destruction de l'ancien régime , ils n'y voyaient que l'atteinte portée à l'ordre , à la discipline , aux antiques droits du trône , à ceux de la noblesse et à leurs habitudes comme à leurs intérêts. De tous côtés ils se sentaient blessés , et envisageaient presque comme félons et comme ennanis ceux qui ne pensaient pas comme eux.
Ainsi , dès cette première conversation au sein de ma propre iamille , il mè fut facile de voir qiiel était l'esprit de tout un parti , celui qu'on appelait alors le parti aristocratique.
Par un hasard assez piquaftt, le niême jour me mit à portée de connaître les opinion^ et les sen-
ou SOUVEWTRS. 485
timeDS du parti opposé , qui se nommait le parti des patriotes : mon ami et mon neveu , lé général La Fayette , qui commandait alors la garde nàtio« nale , vint chez moi dans l'après midi , et me fit , pendant plusieurs heures^ le récit détaillé de tous les événemens qui s'étaient passés depuis les pre^ iniors jours de cette mémorable année.
Ce qui distingue surtout M. de La Fayette, c'est ime constance immuable dans le caractère y et qui tend 9 sans déviation , à un but toujours le même. Travailler sans cesse à établir, à étendre, à con- Siolider la liberté ^ voilà l'idée dominante qui , depuis plus de cinquante ans, a dirigé, sa con^ duite , échauffé son âme t et. dfcté ses paroles.
Aussi , dans le moment où je le revis , il se croyait au comble de ses vœux , puisque sa patrie semblait tout entière répondre à ses sentimens , » et que le règne des lois y remplaçait celui de l'arbitraire. Cependailt il me parut profondément afûigé des scènes tumultueuses et des çxcès populaires y qui avaient souillé les premiers jours de cette révolution^.
ce Je ne sais par quelle fatalité , me disait-il , un » parti , qui se cache dans l'ombre ^ est venu se » mêler au vrai peuple , qui ne veut que justice j> et liberté. Il est sorti , de je ne sais où , un cer- » tain nombre de brigands soldés par dès mains >» inconnues , et qui , malgré nos efibrts, ont corail mis des crimes déplorables , en profitant de tous.
486 BtliMOIRES
w les iriouvemens excités par la résistance , mal t calculée , de la cour et des ordres privilégiés , » aux réformes que désirait le vœu public. En vain » nous les chassions , nous les châtions , nous les
10 dispersions ;' ils revenaient toujours : après la « prise de la Bastille, leur rage a commis d'af- » freux asMaMnats ; ils menaçaient même Paris du
11 pillage : Torganisation spontanée d'une garde n national^ a pu seule mettre un frein à leurs » désordres.
» A la même époque , quelques-uns s*étaient >) montrés , mais en petit nombre , dans les pro- » vînces; et partout le bnrit, faussement répandu, » de leur prochaine arrivée , excita une si grande M terreur, qu'au même instant, dans toutes- les >} communes, le peuple prit les armes.
. M Nous avons fait d'inutiles recherches pour » connaître les chefs de ces brigands , et le foyer ir d'où partaient ce3 nouvelles alarmantes , qui p arrivaient à la fois darts toutes les villes et tous » les bourc^s du royaume ; c'est un problême qui » est resté insoluble pour nous, comme pour le n gouvernement : je n'ai eu ^ à cet égard , que »> des soupçonsv qiri ne sont ap|)ûyés d'aucunes «-preuves^ -
- >) Dans le. ïMoisi d'octobre dernier, cette bande >> de iscélérat^ , se inêlant aux mouvemens désor- >)rdoni;iés, prôâuîls à Paris par les imprudences » d'uA^.scàiaq^iT&'était passée à Versailles, a ras-
byGooglç
ou SODVEKIllS. 487
» semblé tout ce qu'on peut trouver de vil et de » corrompu dans une capitale. Tandis que je m'ef- M forçais en vain , près de f boteKde-vi^e , de rén tablir l'ordre et de calm^ les esprits, on vint w m'apprendre que ces miqC^rables , entraînant » une foule nombreuse , se dirigeaient sur Ver- ») sailles , et annonçaient les projets les plus siw nistres contre le roi et la représentation na- #» tionale.
» Je me vis contraint de courir après eux : » lorsque j'arrivai à Versailles , ils avaient déjà » souillé de leur présence la salle des séances de M l'assemblée, et menacé le château. La garde H nationale réprima leur furie , les dispersa , et , » d'abord , tout parut calmé. Mais malheureuse^ » ment on n'avait voulu confier à cette garde naw tionale, qu'une partie des- postes «extérieurs; et » à la fin de la nuit, les brigands s'introduisirent » dans le château, du côté du jardin, par une H porte que n'occupait point la garde nationale.
* Peu s en fallut alors qu'il ne se commît un w épouvantable ci'ime, qui aurait couvert la France w de deuil; heur^sementnous arrivâmes à temps » pour le prévenir^ et cette infâme conspiration «• échoua: cependant nous déplorerons toujours » ces fatales journées ^ et 1^ assassinats qui s'y » commirent.
w Ijc peitpte n'a^vait point pris de part à cette » odieuse trame. Néanmoins il était fort exaspéré,
488 MKHOIIIES
» soit par l'efFet d'une disette factice ou réelle j w soit par le bruit répandu d'un coup d'État raé- » dite et prochain ; de sorte qu'il ne fut possible D de Tapaiser, qu'en persuadant au roi et à sa » famille de venir sVêtablir à Paris.
M Voilà ce que je puis , en tout^ vérité , vous » dire de ces scènes orageuses, qui ont aiélé de » chagrins les justes espérances que me donnaient » les vœux et les efforts de l'immense majorité de » la nation , pour le prompt établissement d'un » gouvernement représentatif dans ma patrie,
j> Au reste , je ne doute point qu'on n'ait encore » exagéré , ailleurs comme en France , toiis ces » événemens ; mais vous pourrez en juger par vos » yeux, et vous trouverez, à Paris ainsi que dans » les provinces , un ordre et une tranquillité qu'on p ne pouvait.guère s'attendre à voir si tôt régner » au milieu d'une révolution , et des passions op- » posées qu'elle Eût naître. »
c( Il me semble cependant, mon cher, lui ré- » pondis-je, qu'il existe encore partout un grtind » mouvement. Il est vrai que dans les pays étran- » gers , on m'avait représenté la France comme » livrée toute entière au pillage , aux massacres , » et qu'au contraire , les provinces que j'ai tra- 3» versées , m'ont paru fort paisibles.
» Mais on m'a déjà dit que vous avez encore, »' quelquefois , des violences à empêcher, des mou- » vemens séditieux à réprimer, et qu'autour delà
ou SOUVENIRS. 489
» prison même ou le baron de Besenval attend » son jugement , une foule tiunultueuse demande » à grands cris sa mort. »
« Cela n'est que trop vrai , me répondit-il ; » mais vous savez bien qu'après un coup de vent, » la mer reste quelque temps agitée. D'ailleurs , » de plusieurs côtés, il n'existe que trop de pas- ^ sions, qui concout*ent à troubler Tordre et à éloi- » gner la paix. » •
et Pourrait-il en être autrement? repris-je; votre 55 marche a été si rapide ! c'est une vrs^ie démoli- » tion : vous avez détruit les ordres , réduit à une » chambre la représentation nationale^ aboli les 7> privilèges de la noblesse, mis les biens du clergé » à la disposition de la nation ; votre assemblée » concentre eji elle presque tous les pouvoirs. Que » d'ennemis vous vous êtes créés ! vous faites table » rase en législation ; vous allez bien vite et bien » loin. *
» Songe?-y, quand on renverse un édifice en » pierres , ses débris restent , sans mouvement , » couchés sur la terre; mais il n'en est pas de » même d'un édifice d'institutions humaines : elles w ont donné à une multitude de personnes, à des y) classes entières, soutenues de nombreux cliens» » des prérogatives , des jouissances , des hpn- >y neurs, des prééminences, devenus des droits à » leurs yeux, et auxquels chacun tient autant » qu'à sa vie. Je crois qu'une telle destruction, un
i^CJO MÉMOIilES
i> changement total si proropt, et des plans si har- » dis, nous exposeront à de bien long orages. »
ce Cela se peut, répliqua La Fayette; mais vous » croyez voir des plans où réellenaent il n'en a » point existé. Tout ce qui arrive aujourd'hui , j) ce qui vous surprend , ce qui vous alarme, date » de loin ; c'est le résultat nécessaire des £autes de y* vingt ministères successifs, du défaut d'ordre et » de Aite dans le gouvernement , de dilapidations » sans mesures , et d'abus de tous genres.
» Les grands corps judiciaires , lé clergé même, » et la plupart de tous ceux qui nous blâment à » présent, ont, depuis plusieurs années, attaqué » avec la plus grande énergie tous les 'actes du y> pouvoir. Les parlemens , après une foule de re- » montrances, aussi véhémentes que les discours » de notre tribune , ont fait «n appel à la nation ; j» mais à peine cette nation y a-t-elle répondu, » qu'on a voulu lui imposer silence; les états-gé- » néraux étaient promis ; un ministre a voulu les p remplacer par une cour plénière : efforts impuis- » sans et ridicules ! l'autorité s'est vue contrainte » de reculer ; les états ont été réunis.
» Alors, par une conduite inexplicable, on a w humilié le tiers-état; lés autres ordres ont re- :>/ fusé de se joindre à lui ; bien plus, on lui a fermé i) le lieu de ses séances. Il a résisté ; le peupte s'est i) indigné , s'est soulevé ; des ministres populaires fe ont été renvoyés ; la cour a fail venir des trou^
ou souvEiniis. 491
y pes ; une explosioD générale a eu lieu , et une 9 haine violente du peuple contre Faristoeratie » s'est manifestée de toutes parts.
» Vous ccmnaisse^à présent les causes ; tirez-en » les conséquences, et jugez si ^ au milieu d'une p effervescence produite par tant de fautes , â'au- » très que nous auraient pu éviter les reproches » qu'on nous adresse. Ce sont trop souvent ceux » dont rimpru4ence a produit l'incendie , qui » crient les premiers et le plus vivement au feu.
t\ Enfin le passé n'appartient plus S personne : » je n'ai suivi et je ne suis, dans ma conduite, que » ce qui m'est dicté par ma conscience. Je veux la » Ul)erté , l'ordre , une bonne constitution ; je » crois que la nation le vçut aussi , et j'espère que » nous atteindrons notre but, malgré toutes les 7» passions qui s'y opposent.
» Mes soins se bornent à présent â veiller au I» maintiien de la tranquillité publique , à contri* ' » buèr , comme député ,- à l'affermissement de la j> liberté , et , en même temps , à mettre le roi et » là reine à Fabri de tous les complots et de tous » les mouvemens, qui pourraient menacer leur n sûreté, n '
w Ces^sentimens sont très louables, lui dis-je; » m^is J8 partage bien plus vos vœux que vos «espérances. Au milieu de tant de partis si pas- » sionnés, voire position me paraît délicate, in- V quiétante et 1res scabreisse : car enfin, d'un côté,
49^ MiMOiftKS
j) VOUS êtes un des principaux chefs du parti po- » pulaire ; de l'autre, vous vous trouvez, par votre » f )lace, comhi'andant de la garde nationale, chargé » de défendre le roi , sa famiHe^ son palais , et ce » qui lui appartient, contre toute attaque , d*étre » continuellement en rapport avec la cour, et ï> d'agir ainsi comme Thomme du gouvernement.
» Il vous sera bien diffîdle de ne pas. inspirer » quelque méfiance à Tun et à L'autre parti; vous 7) voudrez faire agir l'un, constitutionnellement , » et modérer l'ardeur de l'autre; je crains que » leurs ressentimens ne se réunissent un jour » contre vous.,)»
(c Je ne l'ignore pas ^ répIiqua^t-il ; mais , ayant » fait ce que j'ai dû ,, je n'aucaL rien à me r^ro- » cher» M
Le jour suivant , je vis encore Fun de mes amis et des principaux chefs du parti des patriotes, M. Alexandre de Lameth , qui me fit un tableau des événemens passés^ peu différent de celui que venait me tracer La Fayette ; mais il me donna pins de détails que lui sur rassemblée, sur son esprit, suf les différentes opinions. qui la partageaient , sur leurs divisions et leurs subdivisions^ Nul, je crois, ne la connaissait aussi bien que lui , et nul ne sut mieux cet art, alors nouveau pour nous, qu'on peut appeler la tactique :de& assemblées politiques.
Alexandre de Lameth, ferme et constant ami
pir SOUVENHIS. 493
^delà Ijberté constittitionnelle , exerçait avec ses <leux amis , Barnave et Duport, une assez grande influence sur son parti. Compté au premier rang <les fondateurs du gouvernement représentatif en JFrance, il fat de bbnne heure un des présidens de 4'assemblée nationale.
Un discours fort remarquable qu'il prononça sur la force publique dans les États libres , et qui produisit dans les temps une vive'impression , lui ût donner et conserver la présidence du comité militaire, dont il fit les travaux les plus importans. Son frère Cfaaiies , ardent à la tribune comme à ia guerre, suivit toujours la même ligne que lui.
Les premiers excès populaires qui avaient été commis, les indignaient, mais sans affaiblir leur •espoir de voir un ordre légal s'établir , en dépit •de tout obstaicle.
A cette époque , on ne mesurait peut-être pas «assez la difEculté de triompher à la fois , et des antiques préjugés d'une vieille monarchie, et des mœurs corrompues de la nombreuse partie d'un peuple, si long-temps resté dans l'ignorance et dans la sujétion.
Le lendemain, la reine me fit venir chez elle , m'entretint fort long-temps de toutes les peines qu'elle avait éprouvées; depuis, elle me donna, pendant près d'une année , une grande part à £a confiance : plus tard d'autres conseils m'en pri* vèrent.
494 MliMOlRES
Cette princesse y aiosi que le roi , s'étaient; vus si fréquemment déçus dans leurs gérances, qu^ib cherchaient trop souvent des avis nouveaux. Ges , changemens multipliés, cette succes^on de conseils, de systèn^esdifférenS) eC presque toujours opposés entr eux, ne furent peut-être pas une des moindres causes , qui rendirent leurs malheurs et leurs périls toujours croissans.
11 me serait iinpossible de dire à quel point je fus ému , lorsque je vis cette reine que j'avais laissée si heureuse, si brillante^ si aimée, si en< tourée d'hommages, et lorsqu'elle meraiconta les injustices dont elle avait été l'olget, les efforts de la calomnie contre sa réputation à l'époque de l'affaire cju collier , contre ses seatimens d'épouse et de inère , quand on l'accusait de foire passer l'argent de la France en Autriche, enfin , contre ses véritables intentions ^ en lui reprochant d'avoir voulu détourner le roi de son penchant à satisfaire le peuple pardesréformes et des sacrifices, nécessaires.
« Nous avions cependant toujours dioisi , me » dit-elle , pour ministres , tous ceux que noijs >y désignait l'opinion publique; mats à peine le roi » adoptait leurs plans, que nous étions assaillis » de plaintes, de cris, de représentations , de » remontrances contre ces mêmes ministres, dcmt ,» ou regardait les conseils comme dangereux.-
3> Les pariemens, la noblesse, le clergé, notre
^ ou sauvENias. ^ 495
» cour ilîême, s'efforçaient de nous persuader que y nous nous trompions, que notre confiance était ».mal placée , et qu'au lieu de guérir les maux de » l'État, on les aggravait de jour en jour.
» Vous connaissez la booté du roi , ja défiance^ » de lui-même, et son unique passion, le bonheur » de la France! Il cédait tantôt à la cour, tantôt » auxparlemeus. Nouschèrchioûsd'autres moyens » de faire le bien; ils ne réussissîtient pas mieux. » Les grands corps de l'État, les notables, tout » semblait se réunir contre i)ohs«.
» Enfin , comme , de toutes parts , on deman"* >) dait les états-généraux, le roi les a convoqués; ■ D mais à peine ont-ils été assemblés ^ que la dis* D eorde s'est mise entr'eux ; une épouvantable- «-révolution a éclaté;: on a voulji anéantir notre V autorité^ les prérogatives du clergé , les droits » de la noblesse; et comme nous croyions devoir » les défendre, on a soulevé le. peuple contre «nous, déchaîné sa furie, ^iiit nos troupes, i> bravé ouvertement Tautorité royale. Le roi s'est » vu contrait de renvoyer les régimens qui veil- » laient à sa sûreté; nos amis, devenus l'objet de » la haine publique , ont été forcés. de fuir.
» Paris en révolte s'est emparé de. la Bastille; » et, bie:« que la condescendance du roi, qui ne » veut pas qu'une goutte de sang soit versée pour » sa cause?, ait été jusqu'au point d'acquiescer à » tout ce qu'on Jiii demandait, le calme n'a pu se
496 M^fMOJRGS
» rétablir; les passions du peuple ont redoublé de * violence; enfin noHS avons vu notre palais, à /Versailles, envahi par des brigands. Je n'ai » échappé à la mort qu'en sortant précipitamment j) de ma cfeambre pour me réfugier dans celle du ); roi. Plusieurs de nos gardes-du-corps ont péri; 1» et vous nous voyez enfin , ici , exposés peut-être » à de nouveaux dangers. Que pensez-vous d'un » si funeste état de choses? et croyez- vous qu'il » soit possible de nous en tirer ? »
Tel fut à peu près le sens d'un récit qui me touchait trop pour que je pusse l'oublier. Jamais je ne vis plus de dignité dans la douleur, plus de douceur dans l'affliction. Comme la conversation fut longue , la reine m'entretint avec détail des sujets de plaintes que lui avaient donnés plusieurs pei'sonnes, qui s'étaient constamment efforcées de lui nuire dans l'esprit du peuple, et même dans le cœur d^i roi.
Mais elle me parla, sans aigreur, de ceux de mes amis qni se trouvaient alors à la tête du parti populaire. «Ils nous ont fait du mal', disait-elle, » en portant de fortes atteintes à l'autorité royale; » mais , loin de les confondre avec ceux qui ont » amçuté contre nous une populace en fureur, je » les crois disposés à nous mettre à l'abri de paï» reils excès , et à maintenir ce qui nous reste j) d'autorité.
» C'est surtout le devoir de M. de La Fayette ,
OU'SOTIVEKIIS. 497
» vôtre parent et votre ami ; quelques ^reproches » que j'aie à lui faire, je dois convenir qu'à Ver- » sailles, dès qu'il a su uotre péril , il est venu à » notre secours, et , par là, nous a rendu le ser- » vice le plus essentiel. Vous le verrez 3ouvent; » rappelez-lui bien ce qu'il m'a promis. Il est de iù soft honneur, puisqu'il commande à Paris, que » la dignité et la sûreté du roi n'y reçoivwit aucu« » ne atteinte. »
Après avoir mon-tré à cette princesse à quel point je partageais ses peines , je lui dis «<jue mont ») plus grand désir servait de répondre à isa con* » fiance; mais qu'étant si récemment arrivé à » Paris, je ne pouvais avo^r encore une opinion, j> bien fixe et bien arrêtée , sur tous les événemens j) dont elle venait de me parler, et sûr leur résuU » tât probable. Cependant, madame, ajoutai-je, » si je dois en juger d'après l'opinion qu'on en » a au dehors, et d ap;*ès ce que l'on m'en a déjà #) dit ici , je pense qu'on peut attribuer tout oç «qui est arrivé jusqu'à présent, aux changemens « trop multipliés de ministres et de systèmes, à » des coups d'autorité peu calculés et mal soute- » nus, à l'exil et au rappel des parlemens, à la » convocation des états-généraux près d'une capi- » taie , foyer d'intrigues et d'agitations , au dê£)ut » de décidons sur les questions les plus impor- » tantes , décisions qui auraient dû précéder la » réunion de cette assemblée, enfin au dédain m. ' 3 a
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31 qu'on a montré pour le tiers-état , et à quelques » mesures imprudentes , qui ont excité , dans Tes- » prit du peuple , l'animosité la plus violente » contre les classes privilégiées. '
» Aujourd'hui il serait aussi pénible qu'inutile » de revenir sur le passé. Je ne sais si , dans les » dispositions des esprits , et à cette époque , on » aurait pu prévenir une révolution , ou Téloi- 7t gner. Mais cette révolution est faite , il ne faut » pas se le dissimuler ; le vœu général de toute la » nation s'est prononcé pour un gouvernement re* » présentatif. Si l'on y marche avec sincérité, si on i> l'établit de bonne foi , nous pourrons peut-être » jouir à la fois, comme en Angleterre , et de la » sécurité que donne l'autorité royale^ et des n avantages de la liberté ; mais , s'il en est autre- » ment, je ne puis songer sans crainte à l'abîme I) où nous entraînerait une résistance superflue : » le seul moyen de mettre un "frein à la licence , » c'est de lui opposer une sage et légale liberté. »
fcJe vois ,. répliqua la reine, que, d'après ce » qu'on vous a dit, vous me croyez fort éloignée » de votre opinion. Mais demain Vous aurez de )» mes nouvelles , et vous\errez que je ne suis pas y» si déraisonnable qu'on le suppose. »
Eh effet, le jour suivant, madame Campan m'apporta de sa part un paquet, dont cette princesse lui avait laissé ignorer le contenu. Je l'ouvris, et, à ma grande surprise, j'y trouvai un
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écrit de M. Mounier, dont les idées étaient fort analogues aux principes du gouvernement anglais*
Ce premier entretien avec la reine fut terminé par des éloges très obligeans, qu'elle daigna me donner sur ma conduite en Russie, ainsi que par de nombreuses questions relatives au caractère de Catherine II, et à la triste situation où j'avais laissé, à yienne, l'empereur, son frère.
Lorsque je fus présenté au roi , je le trouvai triste, abattu; il me parla -peu, mais obligeamment, sur mes négociations, me dit qu'il me revoyait avec plaisir^, et me congédia.
Je remplis ensuite un autre devoir, et je rendis compte de ma mission à M, de Montmorin. De tous les tableaux que Ton m'avait tracés de la révolution, celui que mé fit ce ministre fut le plus sombre.
Cependant son esprit, juste autant qu'éclairé, sentait très bien la tiécessité de terminer nos tfouble par une' transaction sincère, et par un pacte qui contiendrait tous les élémens d*u6 bon gouvernement représentatif ; mais , en même temps , il était persuadé que la violence de plusieurs passions opposées rendait ce remède im^ possible.
a D'un côté, me dit-il, le peuple, dans sa fougue> » paraît ne vouloir qu'une dénaocratie qui mène à 3» l'anarchie ; il s'armera bientôt contre ceux qui » veulent aujourd'hui le soumettre à un firein
5oO ' IkfiÎMOIRÊS
» légal. D'aiie autre part ,' la cour , Taristocratie , » et ce qui environne le roi , rejettent avec opi- » niâtrété toiit ce qui ne leur montre pas la mo- » narcbie telle qu'elle était autrefois.
w Vous savez à quel point j'aime le roi ; il est » juste , vertueux , bon ; mais sa bonté est privée » de force. Il ne sait résister ni à ceux qu'il craint, » ni à ceux qu'il aime; je fais de vains efforts » pour le déterminer à suivre avec fermeté un » plan quelconque. Ah ! croyez-moi, cette fimeste » hi^e , entré un parti populaire passionné et un » monarque faible , finira par nous foire traverser w une république. »
ra%'oue que ces paroles , changées par le temps ien prédictions, ne me firent alors qu'une impres- Tsion légère. Je les regardai comme l'effet d'une humeur mélancolique, qui le portait à se créer des chimères; et certes, à cette époque, jon ne voyait pas encore l'apparence de ce parti républileain , qtri nie commença à se montrer que deux ansipHis tard, après le départdu roi pour Vareimes.
^jà toes entretiens avec des personnes si différentes éntr elles par leurs rangs eft par leurs opinions, commençaient, en satisfaisant ma vive curiosité, à me donner une idée assez nette de Télat dans lequel je revoyais mon pays ; et , pour compléter à cet égard mon instruction , j^assistai «^dundent aux séances <le l'assemblée nationale.
Je vencris de séjourner dnq ans dans des con-
' ou SOnVENJBé/ 5oi
trées dont les gouverriemens n'avaient subi aucune altération , et qui conservaient , sans mélange y l'ancien ordre social, les antiques coutumes, les vieilles, étiquettes , ainsi que les distinctions constantes et immuables des rangs et des classes de la société.
Rien n'avait donc pu me faire perdre le souvenir de l'état où j'avais laissé la France : aussi ce ne fut pas sans étonnement que je vis pour la première fois, en public et au sein d'une auguste assemblée, les cardinaux, les évêques, les curés, les généraux, les officiers, les grands, les nobles, ies cultivateurs, les magistrats, les légistes, et enfin ce que nous appelions des bourgeois, confondus ensemble et assis péle-méle sur les mêrnes bancs, sans aucune distinction de irangs. ^
Mais, après ce court instant de surprime, je tombai dans un autre étonnement , celui de voir que ce spectacle ne suffisait pas pour ouvrir les yeux des partisans de l'ancien régime. Ce n'était pourtant plus im vain mot d'égalité , qui retentissait à leurs oreilles; c'était l'égalité elle-même et vivante, qui frappait leurs regards. Néanmoins, ils doutaient et doutent peut-être encore de sou existence.
La différence la plus notablb qui existe entre eux et ceux dont je partage l'opinion , c'est que nous , à cet égard , nous voyons la révolution irrévocablement Élite, tandis qu'eux pensent qu elle
ScKi iriijfoiRES
ne Test pas définitivement. Ils oublient qu'on peut quelquefois abolir ce qui n'est écrit que dans les lois , mais non ce qui est une fois gravé dans les moeurs.
J'ignore quel sera le jugement de la postérité sur toutes les accusations dont l'assemblée constituante est devenue l'objet ; mais ce qui nie paraît certain , c'est que tous ses plus ardens détracteurs seront foycés de c;pnvenir qu'elle fut composée de l'élite des bommes de ce temps, dans tous les genres et dans toutes les opinions : ils avoueront que jamais peuf-étre on ne vit plus de grands talens réunis ; que de part et d'autre , en agitant les plus grandes questions qui puissent intéresser les hommes, on y déploya, des deux côtés, toutes les forces de la logique et toutes les ressources de l'éloquences.
Enfin , en écartant de ce jugement tout ce qui a dépendu peut - être beaucoup plus des circonstances que des hommes, et en faisant ainsi une juste part aux passions de l'époque^ on ne pourra contester à l'assemblée constituante la gloire d'avoir posé les principes du gouvernement, représentatif, qui nous régit aujourd'hui, principes que nos rois ont adoptés , qui triomphent après trente ans de luttes, de guerres, de victoires, de revers, et qui servent de bases aux lois reçues par la plus grande partie des peuples des deux hémisphères, Pour moi, je n'oublierai jamais l'impressioo
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tjue produisirent sur mon esprit la véhémence des discours de Mirabeau , l'harmonie et la pompe de ceux de l'abbé Maury, le talent improvisé et brillant de Cazalès , les pressans argumens de . Barnave,la finesse élégante de l'abbé deMoUtes^ quiou , la profonde et lumineuse dialectique de Duport, la sévère et froide raison de Malou^t, la clarté des rapports de Thouret, et les mérites divers de tant d'autres orateurs, qu'il serait trop long d'énumérer ici.
Je suivais tous ces grands débats avec un intérêt toujours croissant , mais qui excitait en moi des émotions très opposées : tantôt je me sentais entraîné jusqu'à l'enthousiasme par cet amour ardent de la pairie et de la liberté , par tous ces nobles sentimens que j'avais toujours admirés dans l'histoire des peuples anciens, et qui retentissaient à notre tribune nationale; tantôt je me sentais saisi d'une trop juste crainte, en voyant tant de coups portés à toutes nos antiques institutions , et en songeant aux suites d'une révolution qui devait blesser tant d'intérêts, contrarier tant d'habitudes, dé; jacer tant de fortunes, exciter tant de discordes , et nous susciter un si grand nombre d'ennemis. Mais enfin, naturellement disposé à l'espérance, je finissais par me livrer à l'iilée, trop chimérique peut-être, de voir un jour tous les intérêts privés se réunir et se confondre dans llntérêt général.
5o4 Ml^OlRES
Quoi qu'il en soit, je peoserai toujours que plusieurs de mes contemporains jugent , avec une bien surprenante légèreté, cette asaemUée où siégeaient des hommes tels que ceux que j'ai déjà nommés, et tels que les Bailly, les Mathieu de Montmorency, La Rociie£3Ucauld-Liancourt, Grillon, du Châtelet, Tracy, Montlosier, Boisgelin, Talleyrand, Farchevéque de Vienne, le chevalier de Boufflers, Champagny, Maubourg, Rabaut- Saint-Étienne, Boissy d'Anglas, Emmery, Castries, Custinb, Beaumetz, Toulongeon,, Cicé, Bonnay, Hoaillés, Chapellier, D'Aguesseau, La Luzerne, Broglie, Beauharnais, etc., etc.
Si tous ceux-là n'ont pu réprimer les passions du siècle, et leur ont même quelquefois cédé, d'autres pourraient- ils, sans présomption , se flatter qu'ils auraient été plus sages , plus habiles ou plus heureux?
J'employais mes soirées à parcourir les difEé* rens cercles de la capitale, à revoir ces sociétés qui avaient fait le charme de ma jeunesse. Je les retrouvai plus vives, plus spirituelles, plus animées que jamais ; il eût été difficile d'y rencootrer la langueur ou l'ennni. Cependant dles semblaient avoir perdu ponr moi leur plus aimable att/^it; on n'y voyait plus cette douceur, cet attioisme , cette mbânité, qui en avaient fait si longtemps la véritable école dt| goût et de la grâce. Les passions politiques, en s'introduisant dam
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nos salons, l^s avaient presque métamorphosés en arènes, *où les opinions les plus opposées s« choquaient et se heurtaient sans cesse. On ne discutait plus, on disputait; te seul et éternel sujet de conversation était cette politique, qui ne permettait que bien rarement aux arts, aux muses, à la galanterie , de varier les entretiens.
Chacun parlait haut, écoutait peu; l'humeur perçait dans le ton comme dans le regard. Sou • vent, dans im même salon, les personnes d'opinions opposées sç formaient en groupes séparés. Bientôt une animosité toujours croissante désunit et divisa totalement ces sociétés , dont l'aménité n'était plus le doux lien.
Dans les maisons où se réunissaient les personnes d'une m^e opinion , la chaleur des débats H^était^pas moindre, ni les sujets de conversation plus variés ; on y voyait seulemeût moins d'aigreur. Les femmes perdaient beaucoup à ce grand changement : les passions douces conviennent seules à leur grâ!ce,^à leur délicatesse, à leur voix, comme à leurs traits; la modestie est leur premier charme : aussi rien ne leur sied plus mal que les passions politiques ; l'humeur les dépare , et ht colère les enlaidit.
Cependant plusieurs d'entrelles brillaient, dans ces entretien^ philosophiques, par leur éloquence et par leurs saillies; je n'en citerai qu'une seule, madame de Staël : peu d'orateurs auraient pu la
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surpasser en verve et en dialectkjuê; elle étoof^
nait, persuadait et entraînait.
Un grand intérêt animait constamment de tel» entretiens; mais c'était toujours le même, et j« cherchais en vain, dans ces conversations, cette variété, cet enjouement, cette tolérance mutuelle> cette aimable légèreté , qui les rendaient autrefois si attrayantes.
Aussi mon frère,, le vicomte de Ségiir, Tun des * plus aimables hommes de son temps, et dont l'esprit , ennemi de tout travail pénible , ne voulait prendre de chaque objet que sa fleur, disait assez plaisamment: «Je lie puis souffrir. cette révoluj» tion, elle m* a gâte moa Paris; et , tandis qu'elle » se vante d'une philosophie chimérique, d'un 3» grand amour du bien public, d'une abnégation » absolue de tout intérêt privé, elle ne fa^t qu'é» » tendre à tous l'ambition de quelques- lins : on » pourrait la peindre en deux mots : Ote-ioi de ,^ là^ que je iriy mette.
)) Au reste , je n'accuse personne des torts de » cette révolution , car tout le moilde d'abord en » a voulu; chacun a essayé d'en prendre sa part, '» suivant sa force et sa mesure; et, depuis le roi » jusqu'au plus petit particulier de son royaume, » tous y ont plus ou moins travaillé : l'un lui perw mettait d'avancer jusqu'à la boucle de son sou- » lier; l'autre, jusqu'à sa jarretière; celui-là, jus- » qu'à la ceinture ; celui-ci y jusqu'à l'estomac; en-
ou sotVE^Tits* 5oy
» fin j'en vois qui ne seront contens que lorsqu'ils » en auront par - dessus la tête. Je leur souhaite » toutes sortes de prospérités; mais je leur repro- » cherai toujours de m'auoir gâté mon Paris; car » de tous leurs torts, celui qiie je leur jfardonne » le moins, c'est celui d'avoir changé la capitale y> des plaisirs en un foyer de disputes et d'ertnui. »
Ainsi parlait, ainsi pensait une classe assez nombreuse, partie brillante et légère de cette jeunesse de la cour et de la ville, accoutumée à ne vivre que pour les plaisirs, les arts, l'amour et les combats.
Ce qui me surprit le plus , ce fut la subite métamorphose de quelques ci-devant philosophes, déclamant avec hufneur contre une révolution *que leurs paroles et leurs écrits avaient pendant longtemps provoquée; ils ne l'aimaient apparemment qu'en théorie, et lorsque .c'étaient eux seuls qui en professaient les doctrines. On reprochait un jour k TabJ^é *Sabbatier son humeur contre les états- généraux, qu'il avait demandés avec chaleur, et dont il était vraiment le père. « Oui, réy> pondit il; mais on a changé mon enfant en nour* » nce, » Au reste, il faut convenir qu'un très petit nombre d'entr'eux changèrent ainsi de principes et de langage.
Je ne néfjjligeai pas d'observer les autres cla^sses de la nombreuse population de Paris : à peu d'exceptions près, on les trouvait animées d'un amour très ardent pour la liberté, qui leur était
5o8 MEMOm£S ,
promise ; mais elles montraient une passion encore plus forte pour l'égalité, et certes le peuple français serait depuis long- temps heureux, si, dans se^ longs efforts pour maintenir cette liberté et cette égalité , il avait su défendre la première avec autant de ^constance que la seconde. -
On ne peut concevoir le nombre d'aspects divers et opposés , que Paris , dans ce temps , offrait aux regards surpris d'un observateur ; je veux essayer, par un seul exemple , d'en donner une légère idée. J'apprends un matin que mon père , âgé et très affaibli par la goutte et par ses blessiu-es, était sorti à pied pour aller voir son ami , le baron de Besenval j enfermé alors dans la prison du Châtelet. On me dit aussi que des malveitlans, ameutant la populace , venaient d'exciter un grand tuniulte autour de cette prison. Inquiet de ce qui pouvait être arrivé à mon père, je courus le rejoindre.
Une foule immense , rassemblée sur le quai , obstruait le passage , malgré les efforts de la garde nationale, et &isait retentir l'air d'afifreuses vociférations. Ces forcenés accusaient l'autorité de trahison, les juges de lenteur, et demandaient à grands cris la tête du prisonnier.
Je ne parvins qu'après beaucoup de temps et de peine , à me faire jour au travers de cette multitude effrénée. Arrivé enfin à la prison, j'entrai par un guichet sous une porte basse; je parcourus avec dégoût les sombres détours de ce repaire du
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vice, du crime, et, montant TescaKer delà tour, j'entrai dans ,une chambre assez propre , où je vis le baron de Besenval , non-seulement calme et courageux, mais entretenant, avec sa gaîté ordinaire, mon père, le chevalier de Coigny, le comte de Pusigneux, mon frère, et plusieurs femmes aussi aimables que jolies, qui venaient fréquem^ ment, avec d'autres amis, adoucir sa captivité. On peut J4iger quel effet produisit sur moi ce contraste entre la rage qui s'exhalait au dehors , et la sérénité qui régnait an dedans de la prfeon , "malgré les cris de ces furieux, qui retentissaient jusqu'à nous.
Une heure après , venant ce tumulte apaisé , ^t certain que la voiture de mon père viendrait le chercher, je sortis et je continuai mes courses. Arrrivé sur la place de Grève, j'y trouvai de très nombreux ras semblemens que la garde cherchait péniblement à dissiper. Leur objet était de grossir leur nombre pour revenir le lendemain en force, assiéger de nouveau la prison.
Aussi indigné qu'étourdi de leurs clameurs , je passe à là halle; là , un spectacle bien différent frappa mes regards : c'était l'activité d'un grand marché , au milieu de la paix la plus profonde.
Peu de temps après, j'arrive au Palais -Royal ; j*entre dans ce jardin , centre de l'industrie, foyer de corruption, arène toujours ouverte aux factions, ijui en firent plusieurs fois le rendez- vous de
5lO MÉMOIRES
Içurs complots , et le théâtre de leurs combats.
y ne multitude curieuse entourait., à rangs pressés, un homme monté sur* une table: cet orateur démagogue déclamait avec véhémence contre la perfidie de la cour, l'orgueil des nobles, la cupidité des riches , la paresse des législateurs ; il échauffait les passions de son auditoire par les motions les plus incendiaires , auxquelles les uns répondaient par des applaudissemens, et les autres par des injures.
Dégoûté de Fimpucisnce du harangueur, je pars et je vais aux Tuileries. Il faisait un temps superbe ; la terrasse , les allées , étaient remplies de promeneurs paisibles. Les femmes les plus jolies , variées dans leurs atours comme les fleurs d'un parterre , faisaient briller , dans ce beau jardin , leurs parures et leurs charmes. Il semblait que ce fût un jour de fête, et, dans cet instant , je pouvais me croire à cent lieues des scènes tumultueuses dont je venais d'être témoin.
Cependaiit , étant descendu près du pont tour- ,nant , et voyant un grand nombre de personnes qui couraient vers les Champs-Elysées, je les suivis, et , en approchant du grand carré , j'aperçus une multitude d'hommes armés : c'étaient d'anciens soldats aux gardes françaises, qui, pour exécuter un projet de révolte , se rendaient à ce point de réilnion. Bientôt M. de La Fayette , prévenu de leur rassemblement, accourut, avec quelques ba-
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ou sotrvEwnis. 5if
taillons de la garde nationale , pour les cerner. Ils se rendirent , et furent proimptement désarmé^.
Rentré au sein de ma famille; j'étais rêveur et préoccupé de tout ce que je venais de voir en si. peu d'heures; et, dans le dessein de me distraire de ces tristes souvenirs, j'allai le soir à l'Opéra.
Pour cetle fois, je fus tenté de croire que jusque-là j'avais fait un songe : laffluence des spectateurs , le charme de la musique, Télégante variété des ballets , la fraîcheur des décorations , la magie du spectacle, la réunion,* dans les loges, de to^itce qui existait de plus distingué à la cour et dans la ville , le calme , la gaîté que je voyais régner sur tous les traits , dans tous les regards , me présentaient l'image du bonheur, de la sécurité , de l'union ; personne ne semblait se douter que plusieurs quartiers de Paris venaient d'être le théâtre de mouvemens séditieux et de scènes alarmantes.
Ce récit simple et vrai sufBt , sans doute, pour donner aux personnes qui n'ont point vécu en France dans ce temps , une idée de ce que Ton pouvait alors voir à Paris dans. une seule journée.
Cette agitation prouvait assez que nous étions loin de recouvrer le calme d'un État constitué et affermi ; néanmoins cette époque trop courte fut certainement la moins orageuse de la révolution, et , malgré les efforts de plusieurs factions , la garde nationale, ainsi que les autorités adminis-
5ia MiMOIRES
tratives du royaume , firent régner en France , pendant quelque t^ps , un <>rdre et une tranquillité qui m'étoîMièrent.
On vit même , Tannée suivante , un moment où la nation française sembla se livrer, av^c une sorte d'ivresse , à l'espoir d'u»e réconciliation générale : ces jours d'enthousiasme fureM ceux de la fédération, qui eut lieu, €n\i79o, au Champ^de- Mars. Mais c'est ici que se termine la première partie de ces IVfemoîres, et ce serait anticiper sur les faits que j'aurai à retracer dans la suite de xset ouvrage , que de peindre à présent cette imposante réunion , dans laquelle un même sentiment parut animer les hommes de toutes les classes, de tous las partis ; de sorte qt^ Tamour -de la patrie , du roi ^t de la liberté , y fut proclamé par la France entière.
On e&t dit qu'alors chacun, fatigué de nos troubles , de nos dissensions , ouvrait avec ardeur son âme au vœu du rapprochement le plus désirable. Aussi , malgré l'effervescence des esprits , la lutte des intérêts , la divergence des opinions, l'homme le plus chagrin n'ain-ait pu concevoir l'idée de x^tte nouvelle et terrible^ révolution , qui, deux ans après , renversa le trône , et fonda temporairement, sous le nom de république, le règne de la terreur et de l'anarchie.
Cependant, à l'époque même dont je viens d'esquisser lé tableau, on commençait à s'alar-
Di^tized by LjOOQIC
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mer de ranimosité de deux partis , qui luttaieat avec passion l'un contre l'autre; mais ils ne se combattaient encore qu'à la tribime, et l'esprit Iç plus pénétrant ne pouvait pas alors prévoir que le feu de ces dissensions , s'étendant de jour en jour au milieu d'un bouleversement général, ferait le tour du globe, et que le monde civilisé serait, comme il l'est aujoud'hui, tout entier divisé entre ces deux partis, dont l'un reste avec opiniâtreté . attaché à la bannière de l'ancien ordre social , et dont l'autre marche sous l'étendard d'un ordre social nouveau.
Tous deux ont une langue et un dictionnaire différens; en se servant des mêmes mots, ils y attachent des sens opposés, et pourraient ainsi se r^'i parler toujours, sans jamais s'entendre. Les termes de droits j de devoirs, Aq justice^ à* honneur, d'ordre ^ de liberté f dé tolérance, d'opinion publique, d'intérêt général, de vertus et de crimes politiques, ont, dans l'esprit de ces deux partis, des significations diverses , qui n'ont aucun rapport entr'elles.
Trois grands peuples en Europe, et quelques faibles gouvernemëns, défendent encore l'antique système, tandis que le reste des peuples européens et toutes les nations de l'Amérique, c'està-dire l'immense majorité de la population des deux mondes civilisés, adoptent les nouveaux principes.
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Pour peu qu'on approfondisse cette ^rMexTion, et qu'on observe les progrès rapides des sciences, des arts, de l'industrie et de la richesse publique dans les pays libres, on pourra lire avec quelque clarté dans l'avenir.
*La seconde partie de mes Mémoires contiendra le récit des événemens auxquels j'ai pris plus on moins de part dans l'espace de trente-six années. J'aurai beaucoup de tableaux à peindre, de por* traits à tracer, de faits et d'anecdotes à raconter; je m'en occupe- Mais j'ai atteint^ je crois, l'âge de ce vieil archevêque de Grenade, si plaisamment peint par Le Sage. Je veux donc me hâter de terminer mon ouvrage, ou m'arréter assez à temps, pour éviter Finoonvénient de recevoir l'avis naïf, ' salutaire , mais peu agréable , de quelque sincère et nouveau Gil Blas de Santillane.
PIK nu TROISIÈME VOLUME.