‹ Mémoirs; ou, Souvenirs et anecdotesChapitre 7 sur 13 · LETTRE DU PRINCE DE NASSAU ▲ 8. M. GUSTAVE III, HOI DE SVEDE · texte numérisé non relu

LETTRE DU PRINCE DE NASSAU ▲ 8. M. GUSTAVE III, HOI DE SVEDE

. Pétersbourg , ao septembre 1789.

« Sire,

» Lorsque votre majesté rne fit dernièrement » l'honneur de m'écrire, elle me dit quelle s'aw dressait à un chei^alier qui cherchait panout la » gloire et Vhmneur. Je cherjcherai cërtainemeni, » sire, toute ma vie, à justifier l'opinion de votre » majesté; mais, lorsqu'on cherche l'honneur , on » ne souffre rien de ce qui peut faire soupçonner » la loyauté, et l'on n'avance rien qui ne soit vrai; » et qui ne puisse se soutenir fet se prouver à la » face de l'univers.

M C'est ce sentiment qui m'a fait lire avec indi- » gnation, dans la Gazette d'Hambourg, une pi*é- » tendue relation du combat que j'ai eu l'honneur » de soutenir contre la flotte des galères de votre » majesté.

» Cette relation, sire, parait démentir la mienne; » elle est, en plusieurs points, absolument con- » traire à la vérité, et j'ai été surpris qu'on ait eu )) l'audace de mettre un nom aussi respectable que » celui de votre majesté , au bas d'un écrit rempli 3û d'erreurs et de faussetés;

ou SOUVETURS. 44 ï

^) J'espère que votre majesté en aura été irritée a comme moi , et qu'elle ne me refusera pas de la » faire supprimer et de rendre hommage à la » vérité ; si , contre toute vraisemblance , votre » majesté avait autorisé la publication d'une rela- ». tion si inexacte, je croirais qu'elle a été crimi- » nellement trompée par tes rapports qu'elle a » reçus , et sa loyauté , la première vertu des rois, » l'engagerait sans doute à désavouer et à punir » les officiers qui lui auraient rendu ce compte » infidèle.

» Je joins à cette lettre la réfutation de cette » inconcevable relation , dont j'ai relevé toutes les » erreurs. Mon honneur est garant de la vérité de » ce que j'avance. J'ai pour témoins les prisonniers » que nous ayons faits , les vaisseaux dont nous » nous sommes emparés , la flotte que je comman- » dais , et qui , loin d'être maltraitée , a tenu tout » entière la mer dix-huit jours après le combat, a pa croisé sans obstacles à douze v^rstes de Louisa, » et ne s'est retirée qu'après avoir essuyé le coup » de vent du 1 2 septembre. Une partie de cette » escadre est encore en mer, et serait prête à li- >j vrer de nouveaux, combats; mais elle ne ren- 3> contre plus de combattans.

» Je suis persuadé que votre majesté connaît » trop bien les lois de l'honneur, pour ne pas ap- » prouver la chaleur avec laquelle je défends le »mien, que je croirais blessé, si l'on pouvait

' » douter un instant de l'exactitude des relations » que j'ai faites , et que sa majesté l'impératrice a » permis de publier.

» Les mêmes motifs qui m'ont dicté cette let- » tre, me font un devoir de la rendre publique ;,et » la réponse que j'espère ; m'autorisera sans doute » à répéter aussi publiquement les assurances du » très profond respect que j'ai voué à votre ma- » jesté) et avec lequel j'ai l'honneur d'être,

» Sire,

a De votre majesté , le, etc. »

Si Gustave montrait tant de dépit de sa déÊdte, l'impératrice n'était pas complètement satisfaite de sa victoire; elle disait que, sans les fautes commises par Poushkin, le roi de Suède, que Je prince de Nassau débordait , n'aurait pu lui échapper. Elle m'en parla dans ce sens, et me fit aussi quelques reproches sur la conduite de notre cabinet, qu'elle accusait d'engager secrètement l'Angleterre à ne pas souffrir que le roi de Suède fiit écrasé.

Je l'assurai que c'était une fable , puisque nous savions fort bien qu'elle ne désirait qu'une paix prompte et une satisfaction modérée.

c( Cela est vrai , me dit-elle; mais tout le monde » ne le croit pas. Au reste, songez bien que, si » vous voulez ménager les partis les plus opposés, » vous finirez par être livrés à vos ennemis et » abandonnés par vos amis. »

ou souvEiriiis. * 443

Cette princesse me parla aussi du refus qu'avait fait M. de Bulgakoff d'être élargi par rintervention de la France, « S'il en était ainsi^ajouta-t-elle, je le » blâmerais; mais, s'il se trouve qu'on ne lui aitpro- » posé qu'une évasion, j'approuverai sa conduite. »

Un courrier du prince Potemkin vint , à cette époque , terminer toutes les inquiétudes de Catherine sur l'issue de cette campagne. Il lui mandait que le princç de Cobourg et Souwaroflf venaient de livrer bataille au grand-visir, et de le battre complètement.

On avait pris aux Turcs leur camp , cinquante étendards , quatre-vingts candns ; six mille Turcs étaient restés sur le champ de bataille. Le général russe Ribas avait enlevé aux musulmans le. fort Atgibey. D'un autre côté on apprit que le capitanpacha , défait et poursuivi par le prince Repnin , s'était enfermé dans Ismaïl. Pendant ce temps, Potemkin et Anhalt battaient le beglier-bey de Romélie, et, lui tuaient six cents hommes.

Vers la même époque, les Autrichiens investirent Belgrade, qui fut prise peu de temps après; mais je n'appris cette nouvelle qu'après mon départ de Russie.

Le prince de Ligne , qui se distingua dans cette campagne, m'écrivit deux lettres que je va\s transcrire en partie. On y trouvera toute la gaîté et toute l'originalité de son esprit.

A mon quartier- général de Semlià, kl*' juin 1789.

«J'aurais pu vous écrire ; pendant Thiver, ce » que vous ne saviez pas, et depuis ce temps-là ce » que vous savez ; mais je n'écris avec plaisir que » lorsque j'ai la réponse au bout de quelques » heures. A Paris, je n'aimais et n'écrivais jamais » de l'autre côté des ponts. C'est ainsi que , vo- » guant avec vous sur le Borysthène , séparé de » vous par une cloison de taffetas chiné, dans une » des superbes galères de ce voyage triomphal et » magique, je n'attendais que quelques minutes » votre billet du matin.

D Une espèce d'armistice , ou plutôt de convenu M tion de bonne compagnie , me laisse le temps de » donner aux Turcs , dans une superbe tente , » turque aussi bien qu'eux , des concerts sur ma » rive du Danube ; toute la garnison de Belgrade ♦• vient les entendre sur l'autre rive.

» Ainsi que le roi d'Espagne, qui a fait chanter, » pendant quarante ans, tous les jours le même » air à Farinelli, je me fais jouer tous les soirs la » Cosa raraj qui, comme vous le voyez, cesse » de l'être. De très belles juives, Arméniennes, » Illyriennes ou Serviennes, y assistent; c'est la » grande noblesse de Semlin.

» Quand quelques Turcf passent les frontières, » je les corrige ; Osman - pacha m'en remercie , » et dit qu'il ne peut pas se faire obéir. Comme

ou SOUVENIRS. 44^

0) j'aime mieux le taquiner que de me contenter de îi lettres d'excuses, l'autre jour, devant faire un » feu de réjouissance pour une petite victoire dans » le Bannat, j'ai fait charger à boulets toute mon » artillerie, pour venger une lête coupée à une » sentinelle de Rlichaélowitz. '

» Cela a réussi, et il y a eu huit curieux de tués ^> au pied de la forteresse. Le pacha a trouvé cela » apparemment tout naturel. J'avais espéré qu'il » se fâcherait. Je ne me plains pas de quelques » coups de fusil qu'on me tire quelquefois par » gaîté , quand je me promène. Mais un lieuw tenant- colonel de nos postes avancés du côté » de Pantschowa, ayant désapprouvé qu'on en eût » fait autant à un capitaine du corps de Bray> nakocsky , s'en plaignit à aga Mustapha , qui lui » répondit ainsi : Je te salue , 'ùoisin Terschitz* » Tu dis qtiil y a un armistice ; je ne m* y connais » pas : tu me parles du pacha de Belgrade ; Je ne » veux pas dépendre de lui : tu m'offres tes » secours en cas que faie des besoins f apprends » que la sublime Porte ne me laisse manquer de » rien , et que je liai d^ autre besoin que de boire » ton sang : tu dis [que je puis méfier à toi; » sache que , dans ce temps-ciy il ne faut se fier à ^y personne. Je te salue ^ voisin Terschitz. .

» Voici la réponse que je fis au nom du voisin » Terschitz : Je te salue, voisin Mustapha, Ta n lettre est bien celle d!un Turc : j'en suis bien

» aise , car f ai cru qiiil rCy en avait plus. Tu dis

» (fue tu veux boire mon sang: je ne me soucie

» pas du tien ; car qiC est-ce que le sang £un aga ?

» Fais ce que tu peux^ viens quand tu veux ; fai

» ordonné à mes gens de t* amener prisonnier à la

» première occasion ; fai assez envie de te voir.

» Bonjour , aga Mustapha.

V Adieu , mon cher Ségur; je vous quitte pour

N voir dix beaux et longs bataillons de renforts

» qui m'arriyent d'Autriche : puissé-je bientôt

» m'en servir! »

Belgrade, i8 octobre lySg.

n Nous voici dans ce rempart de l'Orient , dont » nous n'avons pas ouvert les portes avec des »» doigts de rose comme l'Aurore, mais avec des » doigts de feu. La hardiesse et la promptitude du » passage de la Save, la rapidité de la marche et » l'entrée dans les lignes du prince Eugène , l'au- » dace de la reconnaissance faite jusqu'à la palis- » sade, tout cela est l'ouvrage de quinze jours, et n c'est vraiment digne des plus beaux temps du » maréchal Laudon : il nous montait la tête et » démontait celle des Turcs; je ne démontais » que leurs canoys. U a attaqué Belgrade sur la » rive droite de la Save , et moi sur la rive gauche, » où j'étais l'aigle de ce Jupiter dont je portais la » foudre.

» La prise de la forteresse a été assurée par » celle de la ville, qui est due à la plus brillante,

ou SOtiVENIRS. 447

» la plus éclairée et la plus active des Valeurs , à » celle du comte de Browne , digne neveu du ma- » chai Lacy» ,

» J'ai fait , pendant cette superbe et vigoureuse » entreprise , une diversion avec ma flotte sur le » Danube ; et ensuite, pour réparer la perte de » quelques jours et de beaucoup d'hommes à l'at- ' » taque du chemin couvert , je redoublai le feu de » mes batteries , et j'en établis une nouvelle dans }> une île à cent cinquante toises de la forteresse , » qui capitula tout de suite.

» Je voyais avec un grand plaisir militaire et » une grande peine philosophique , s'élever dans » l'air douze mille bombes que jai fait lancer sur w ces pauvres infidèles. J'entendais leurs cris d'ef- » froi ; car ceux des blessés étaient étouffés par » le feu et la mort

)i Écartons ces objets d'horreur : j'ai parlé assez » long-rtemps au colonel des dragons; c'est main- » tenant au grand - prêtre du temple de la paix » que je m'adresse. Quelle source de réflexions ! » A peine le mot capitulation avait été prononcé, » que dix mille vaincus se mêlaient déjà avec au- M tant de vainqueurs : la férocité faisait place à » la douceur , la fureur à la pitié , la ruse guer- » rière à la bonne foi , l'acharnement à la bienj> veillance.

» On prenait du café, on vendait^ on achetait. » Le Turc ^ loyal dans ses piarchés , fixait un prix,

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» livrait ses précieux effets cachés dans les case- » mates , allait à ses affaires, et, sans empresse- » ment , recevait son argent , quand par hasard » il rencontrait son acheteur.

» Philosophes sans le savoir, les riches pro- » priétaires fumaient sur les débris de leurs mai- » sons et de leurs fortunes. Osman -pacha, le sot » gouverneur de Belgrade , fumait au milieu' de » sa cour rangée en cérémonie , comme s'il com- » mandait encore, et comme s'il ne s'attendait » pas à rencontrer un capidgy-bachi pour lui de- » mander , de la part du sultan Sélim , ce qu'il » n'a pas ,'sa tête; car elle était déjà perdueà notre » premier coup de canon.

» La beauté et la variété des couleurs riches et » tranchantes des janissaires, nos bonnets de gre- » nadiers, leurs turbans , nos cuirassiers , les spa- » his, point abattus quoique battus, leurs superbes » armes, leurs chevaux fiers comme eux, leur » air ferme et jamais bas, malgré le malheur, i) les rives du Danube et de la Save, bordées » de ces figures pittoresques , récréaient les yeux » et réjouissaient l'âme,

» On était seulement un peu attristé de voir « emporter , par terre et par eau , les cadavres » d'hommes , de chevaux , de boeufs et de moutons » qui , pendant le si^ge , n'avaient pas pu être » enterré. On sentait à la fois le mort , le brûlé et «l'essence de roses; car il est extraordinaire d'u-

' ou SOUVENIRS. 449

% nir à ce point les goûts voluptueux à lAbar- » barie.

» Le maréchal a demandé pour moi la croix de » commandeur de l'ordre militaire de Marie-Thé- » rèse; l'empereur me l'a déjà envoyée. On dit » qu'ils ont été contens de ma promptitude, et » surtout de l'effet de ma dernière batterie, qui - » a décidé les Turcs à capituler.

» Je vous aurais écrit pendant le siège, mais » j'avais peur que ma lettre ne devînt posthume, » et je ne voulais pas vous dire ce qui se passait m dans ma tête, avant de savoir'si on me la laisse- » rait sur les épaules. Adieu , l'ami de mon cœur. »

Ce style varié , ce mélange aimable d'esprit et de raison , de philosophie et de légèreté , d'humanité et d'ardeur guerrière, seront peut-être blâmée par quelques hommes chagrins et sévères^ qui dessèchent tout en voulant toutanaUser, et qui oublient ce sage conseil d'im ancien , invitant la philosophie à sacrifier aux Grâces.

Les progrès des lumières et de la liberté ont certainement fait faire de grands pas à la raison humaine ; mais aussi, dans sa route, n'a-t-elle rijen perdu ? Moi , qui ne suis pas un de ces opi» niâtres preneurs de ce bon vieux temps qui n'est plus , je ne puis m'empécher de regretter ce bon goût, cette grâce, cette fleur d'enjouement et d'urbanité, qui chassaient de la société tout ennui , en permettant au bon sens de sourire, est à ni. a9

45o MEMOIRES

la sa^sse de se parer. Aujourd'hui Ijeaucoup de geps resemblent à uo propriétaire morose qui , ne songeant qu'à Futile, bannirait de son jardin les fleurs , et ne voudrait y voir que du blé , des foins et des fruits.

Nous étions à la fin de septembre : on pouvait regarder comme terminées les campagnes du sud et du nord. 11 était évident que le roi de Suède , trop animé du désir de réparer son nouvel échec, et comptant sur l'appui des Prussiens , ne songerait pas de long-temps à la paix.

Je savais de M. de Choiseul que le sultan Sélim , loin de prêter l'oreille à ses propositions ^pacifiques, n^écoutait que les conseils hostiles de l'Angleterre et de la Pruisse.

Ainsi, ayant obtenu tout ce que je pouvais désirer de la cour de Russie, un traité de commerce, raccq>tation de notre médiation, et la promesse de signer la quadruple alliance dès que notre gouvernement s'y déterminerait , il ne me restait plus d'autrç rôle à remplir à Pétersbourg que celui d'observateur , dont un chargé d'affîiires pouvait s'acquitter aussi bien qne moi.

Dès le mois, précédent , j'avais écrit à M. de Montmorin pour lui demander un congé : il m'était doublement nécessaire ; car je souffrais d'un mal de poitrine qu'un hiver de plus, sous ce climat glacé, pouvait , disait-on , rendre fort dangereux. J'étais absent de mon pays depuis cinq an-

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nées , enfin de grands orages éclataient au sein de ma patrie.

A huit cents lieues de distance on reçoit des nouvelles si incomplètes, on entend des récits d'une nature ai exagérée ! A tout moment on me disait que le sang inondait la France, que les châteaux étaient pillés , que des couleurs opposées armaient tous les Français les uns contre les autres, que Paris même et Versailles devenaient le théâtre de scènes tumultueuses, souvent sanglantes.

On nous avait mandé que, le 4 août, la noblesse, soit par une sorte d'enthousiasme ou d'ivresse , soit par la crainte des violences d'une multitude effrénée qui s'était déjà portée , près de l'hôtelde- ville, à d'affreux excès, venait d'offrir à la na- , tion , dans une séance dû soir , le sacrifice de ses antiques droits et de tous ses privilèges.

Peu de temps après, sur la motion de Duport, l'assemblée , consommant ces sacrifices par im seul décret, avait prononcé ces paroles brèves et solennelles qui retentissent encore dans les deux mondes : Le régime féodal est aholL

On avait pu regarder l'événement du 1 4 juillet comme une insurrection passagère; mais le 4 août proclamait une grande révolution : c'était un ordre social nouveau s'établissant sur les débris de l'ancien ordre social.Que de dissensions que de combats , que d'orages n'étaient pas an-

45 a MiÊMoini^s

nonces par ce prompt triomphe de Tégalité sur

une fi ère et antique aristocratie !

Après un tel coup, qui ébranlait les antiques bases de nos vieilles institutions, il était évident qn'aucune partie de 1 édifice social n étant plus liée aux antres, on allait tenter aventureusement de le reconstruire en entier.

Le siècle, les lumières, la raison même l'exigeaient peut-être; mais les passions s'y opposaient : dans toute l'Europe elles allaient probablement chercher deà soutiens, des alliés et des armes.

Toutes ces pensées agitaient avec violence et diversement mon âme. L'amour de la liberté , de cette liberté que les exemples et les leçons de l'antiquité m'avaient fait chérir, que j'avais si longtemps enviée à l'Angleterre, et pour laquelle je venais de combattre en Amérique, réveillait mes espérances, exaltait mon imagination.

Je ne saurais peindre l'émotion que j'éprouvais en lisant quelques fragmeus^des discours prononcés, dans les premiers jours <lc nos assemblées, par Clermont Tonnerre, Lally - Tollendal , Mirabeau, Mounier et d'autres ornteurs, qui, pour la première fois, faisaient retentir de leurs accens une tribune française.

Mais , d'un autre côté, de combien de tristes pensées n'étaient pas mêlées ces flatteuses illusions! Les anxiétés d'un roi vertueux et d'une reine déjà -calomniée, ma reconnaissance pour eux, Tincer-

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titude où j'étais du sort de ma famille , au milieu des orages d'une tumultueuse population ,' qui avait déjà souillé de sang le berceau de la liberté , enfin la contradiction des tableaux que chaque parti présentait de ces troubles , de ces soulève mens et^e ces scènes de désordre , suivant les différens prismes à travers lesquels il les voyait, me rendaient insupportable la prolongation d'une absence qui avait tant duré , et ce fut avec une joie inexprimable que je reçus la permission de partir et de revenir dans mes foyers.

J'avais été si bien accueilli et traité avec tant de distinction en Ruçsie, que, dans toute autre cip» constance, il m'eût été difficile de m'en éloigner sans un très vif regret ; mais tout ce que je pouvais faire alors , était de ne pas trop laisser éclater la satisfaction que j'éprouvais, au moment de revoir ma patrie et ma famille.

Mes préparatifs furent prompts : je présentai aux ministres mon secrétaire de légation , M. Genet , comme chargé d'affaires ; je rédigeai et je lui laissai une instruction , dans laquelle je ne négligeai rien de ce qui pourrait diriger sa conduite et rendre son travail plus facile ; enfin je pris congé de l'impératrice , et certes cette audience m'aurait profondément affligé , si j'avais cru voii' cette princesse pour la dernière fois.; mais je m'absentais par congé , et j'espérais revenir dans peu de mois près d'elle-

Elle daigna me montrer quelques regrets de mon départ , . et me parla beaucoup des affaires de France : « Dites au roi , ajouta-t-eHe , combien » je fais de vœux pour son bonheur. Je souhaite » que sa/ bonté soit récompensée comme elle le » mérite , que ses plans réussissent , qu'il voie » cesser les maux dont son cœur est affligé , et » qufe la France recouvre bientôt sa tranquillité, » sa force et sa prépondérai^ce. Je suis bien sûre » que celle-ci me sera favorable , et ne le deviendra » jamais pour mes ennemis^

» Je vous vois partir avec peine : vous feriez » mieux de rester près de moi , et de ne pas aller » chercher des orages dont vous ne prévoyez peut- » être pas toute l'étendue. .Votre penchant pour » la nouvelle philosophie et pour la liberté vous » portera probablement à soutenir la cause popu- » laire; j'en serai fâchée , car moi je resterai aris- » tocrate , c'est mon métier : songez-y , vous allez » trouver la France bien enfiévrée et bien malade.»

c( Je le crains, madame, lui répondis-je; mais » c'est ce qui me fait un devoir d'y retourner. »

Elle me retint à dîner, et me combla de marques de bonté qui me rendirent cette séparation très pénible. Je me hâtai de faire mes adieux à plusieurs personnes que je n'oublierai jamais , et qui m'avaient , pendant cinq années, traité moins en étranger qu'en compatriote et en ami.

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