UNIVERSITÉ LAVAL
Le ‘21 Septembre 18ü4, l'inauguration de l’Université Laval eut lieu à Québec, au milieu d’une grande pompe et d’une grande foule de spectateurs de tous rangs et de toutes conditions. On peut dire que c’était là à la fois un jour de fête littéraire et nationale pour les Canadiens.
Cette fondation importante avait, sans doute, été préméditée par Mgr. Laval, premier évêque de Québec, et l’on peut dire au moins qu’il en jeta la base en y fondant, en 1663, le Séminaire des Missions Etrangères; mais les circonstances ne permirent pas de la faire avant 1854. Une charte royale avait été obtenue à cet effet en 1852,
ainsi qu’un induit du Souverain Pontife9 en date du 6 Mars 1853, autorisant l’Université Laval à conférer les degrés ordinaires.
Cette charte a été obtenue principalement sur la recommandation de lord Eigin, donnée à la demande qu’en firent les messieurs du Séminaire de Québec à Sa Majesté la reine d’Angleterre. Cette libéralité de la part de notre gracieuse souveraine et de son habile lieutenant en l’Amérique Britannique, les fera toujours bien mériter du pays.
Lord Eigin assista à l’inauguration de l’Université Laval, et prit part, avec un intérêt visible, à ce qui fut dit de mieux et de plus favorable à cette belle fondation. Sa présence et le magnifique discours qu’il prononça avec la facilité d’élocution qu’on lui connaît, contribuèrent à donner un éclat tout particulier à cette imposante céré- ; monie.
L’époque de cette fondation paraissait avoir été reculée, mais c’était pour l’asseoir sur une base plus large, plus solide et plus durable. Depuis le décès de Mgr. Laval, les messieurs du Séminaire de Québec, toujours occupés de ce vaste projet, ne cessèrent de chercher les moyens de former la somme nécessaire pour le mettre à exécution d’une manière digne de leur illustre fondateur, et d’ailleurs en toutes choses propres à répondre au besoin du pays à cet égard. L’Université Laval est un établissement fait sans mesquinerie et sans épargne. Il est spacieux, commode et riche.
Cependant, lorsqu’on observe que “ l’Université de Paris, la plus ancienne du monde, n’a été fondée que dans le Xlle siècle, bien que le royaume de France existât depuis le Ve,” et qu’auiour d’hui même l’Angleterre n’a encore
que deux universités, celles d’Oxford et de Cambridge, fondées plus tard encore, (1) et que le Collège des Jésuites à Québec, et subséquemment celui établi par le Séminaire de Québec pour le remplacer, suppléaient, par leur enseignement systématique et profond, au défaut d’une université catholique en Canada, on a raison d’être moins surpris du retard apporté à son établissement à Québec.
D’ailleurs, nous avions encore, depuis 1773, le Collège de Montréal, depuis 1804 celui de Nicolet, et depuis 1812 celui de St. Hyacinthe qui suppléaient, par la pratique d’un semblable enseignement, dans le district de Trois- Rivières, et surtout dans celui de Montréal, au défaut
(1) Deux institutions classiques furent fondées dans les Etats-Unis dans le XVIIe siècle, savoir : l’Université Harvard, sise à Cambridge, près de Boston, fondée eu 1636, et celle de Williamsburg, dans la Virginie, en 1682 ; et vingt-trois y ont été fondées dans le XVII le siècle, au nombre desquelles se trouvent l’Université de New-York, fondée en 1787, l’Université Catholique de Georgetown, dans le district de Colombia, fondée en 1792. Les catholiques comptent sept autres institutions classiques dans les Etats-Unis, dont l’Université de St. Louis du Missouri, fondée en 1852, fait partie. Un vertueux et aimable prêtre canadien, M. Loizel, y est décédé professeur en lb34.
L’Univertité de St. Jean de New-York, sise à Fordham, près de cette ville, confiée à l’habile direction des Jésuites qui en firent la fondation en 1840, a bien voulu, par l’entremise du Collège bte. Marie à Montréal, conférer en 1854 le degré honoraire de Docteur en Droit à six Canadiens de cette ville, au nombre desquels sont les honorables D. B. Vigei, A. N. Morin, G. E. Cartier et M. le professeur Bibaud, jeune.
L’Université de Georgetown, à laquelle le district de Québec et de Montréal ont fourni des élèves, a aussi conféré des degrés à plusieurs de nos concitoyens distingués, au nombre desquels se trouvent MM les professeurs Désauluiers, dont unau Collège de Nicolet et l’autre à celui de St. Hyacinthe. Le nombre total des gradués ou alumni de l’Université de Georgetown est de 298. Mais les Universités des Etats Unis, protestantes et catholiques, ont conféré surtout le degré de Docteur en Médecine à un grand nombre de Canadiens, au nombre desquels se trouvent les Drs. F. Blanchet, X. Tessier, etc , de Québec, et le» Drs. Coderre, Robert Nelson, etc,, etc., de Montréal. Celui-ci demeuré mAiatenant aux £Hat«-ïïmf»
d1 * * * 5une université au milieu de nous. Notre jeunesse classique n’a donc eu à regretter, à cet égard, que d’être privée des degrés académiques qui couronnaient ailleurs les cours universitaires, et des diplômes qui, en en constatant l’octroi aux impétrants, font preuve d’un succès et d’un mérite qui les recommandent à la considération de la société. (1)
(1) C’est une recommandation qui est d’un grand avantage que celle d’être gradué et porteur de diplômes académiques, surtout en pays
étrangers. Il est donc à regretter que nos collèges, à l’instar de ce qui se pratique dans ceux des autres pays, n’aient pas l’habitude de
conférer des degrés et d’octroyer des diplômes à ceux de leurs élèves respectifs qui, diligents, vertueux et possédant des talents, ont mérité, par leur assiduité au trava 1 et par leur succès, cette marque de distinction honorable. Cette pratique serait un motif puissant d’émulation constante; et soutenue pendant la vie de collège, et un grand encouragement à l’étude pendant celle du monde, si abstraite et généralement si contraire aux entreprises scientifiques et littéraires. A la vue de leurs diplômes, nos jeunes gens s’encourageraient à l’étude comme à la vue de l’image de leur première communion ils s’encouragent à la vertu, et, les conservant ensemble comme souvenirs des deux plus belles époques de leur vie, ils regarderaient ces pièces comme étant chacune le sceau d’un engagement solennel pris, l’un envers la Religion et l’autre envers la science, de les cultiver simultanément avec cette foi et cette persévérance qui caractérisent la vertu et le génie.
Les degrés académiques étant des distinctions scientifiques et littéraires, fondées sur le progrès et le perfe tionnement moral et intellectuel, sont plus honorables et plus enviables que les grades militaires, que les biens même de la fortune, puisqu’ils sont plus rationnels et plus stables qu’eux ; ils sont au moins honorifiques et pacifiques.
C’est pourquoi, après la hiérarchie ecclésiastique, la hiérarchie académique devrait être considérée comme la première parmi celles qui ont rang dans la société, puisque, comme la vertu et la charité, la science et les lumières sont sœurs et compagnes naturelles et inséparables de l’Lglise. L’origine, l’utilité et le progrès des institutions de bienfaisance et d’éducation qui couvrent les pays catholiques proclament haut, à la gloire du catholicisme, ce fait patent et admis universellement, même par ceux de nos frères séparés que les préjugés et le fanatisme n’aveuglent pas entièrement. Qu’on jette un coup-d’œil sur l’Italie catholique, et qu’on y compte, je ne dis pas ses monastères et ses couvents, consacrés pour la plupart à l’instruction delà jeunesse,
Dans les Etats-Unis, où l’on substitue souvent le nom à la chose, où au moins l’on donne de grands noms aux plus petites choses, on a donné le nom d’académie à des écoles primaires, et celui d’université à des institutions classiques qui étaient de nature à jouer un rôle secondaire dans l’enseignement, vu le temps et les lieux de leur existence. Ainsi, on a fondé, aux Etats-Unis, des universités sans collège, et des collèges sans université, mais les uns et les autres, ayant rempli les mêmes devoirs, ont atteint le même but, et rien de plus pendant plus de deux siècles.
D’après ces considérations, il nous sera bien permis de faire observer, qu’après tout, nous ne sommes pas en arrière des Etats-Unis, sous le rapport de la date, de la nature, du mérite et du succès des institutions classiques, même que nous avons sur eux une année d’avance, au moins quant à la date de la fondation de la première, car, le Collège des Jésuites a été fondé à Québec en l’année 1635, et la plus ancienne université des Etats-Unis ne l’a été qu’en 1636, et il n’v eut pas de collège avant elle aux Etats-Unis.
En efFet, l’Université Harvard, sise à Cambridge, dans le voisinage immédiat de Boston, dans l’Etat de Massachussetts, est la plus ancienne institution classique des Etats-Unis, et bien que le voisinage de la mer dont nous avons été privés, et l’augmentation de la population et du commerce qu’il s’en suit, semblent avoir indiqué plutôt un besoin pressant d’institutions de ce genre aux
mais spécialement le nombre de ses universités, leur fondation antique et leur succès admirable sous les auspices immédiats du Chef suprême du catholicisme, et l’on se convaincra aisément de la vérité de ce fait glorieux et indéniable.
Etats-Unis, néanmoins cette Université n’a été fondée qn’en 1636, et celle de Williamsburg, la plus ancienne ensuite, en 1692.
Mais nous paraîtrons moins arriérés à cet égard, si nous faisons attention que les Séminaires de Québec et de Montréal, fondé, le premier, en 1663, le second, eu 1647, sont des institutions dévouées à l’éducation, et que, indépendamment des collèges classiques fondés par eux, dont un à Québec en 1668, et l’autre à Montréal en 1773, ces Séminaires sont tenus, par les règles de leurs ordres respectifs, à enseigner la Théologie aux jeunes gens qui se destinent à la prêtrise. Ainsi, les Séminaires de Québec et de Montréal ont entretenu chacun une école de Théologie sous le nom de Grand Séminaire, et, à partir des dernières dates susdites, chacun un Collège classique sous le nom de Petit Séminaire.
Le besoin d’une Université catholique en Canada ne se faisait donc pas sentir, tant à cause du manque d’institutions classiques qu’en conséquence de la multiplication de ces dernières qui, à raison de leur nombre et du progrès que fait chaque jour l’éducation dans le pays, avaient besoiu, elles, d’un modèle et d’un lieu commun de ralliement où leurs élèves respectifs, les plus capables et les mieux disposés, pourraient se réunir en classes d élites, et parcourir ensemble avec uniformité et un nouveau succès, le cercle le plus étendu des connaissances humaines, en passant par toutes les épreuves et par tous les grades académiques.
L’Université Laval, comme je l’ai déjà à peu près dit, doit son existence et son organisation à la générosité et à l’habileté des MM, du Séminaire de Québec qui en ont
fait, eux seuls, tous les frais, sous les auspices de Sa Grâce Mgr. l’Archevêque de Québec. Ce grand dignitaire a publié un mandement à cette occasion, ainsi que Mgr. l’Evêque de Montréal, pour recommander cette Université à la confiance de toutes nos autres institutions classiques et leur affiliation à icelle.
De son côté, l’Université Laval offre de s’affilier les autres institutions classiques de la province, et à destiner, pour l’usage d*js élèves qui leur seront confiés, des salles spacieuses et commodes pour les y héberger, à raison de 130 piastres pour Us trois termes universitaires. Lorsque les élèves sont pensionnaires, ils ont à payer £30 de plus par an, pour pension, logement, etc.
Mais il n’est pas nécessaire que les élèves des collèges classiques suivent les cours de l’Université Laval sur les lieux même, pour permettre à ces institutions de s’y agréger ; leurs élèves peuvent concourir dans leurs établissements respectifs avec ceux de l’Université Laval. Dans ce cas, le concours a lieu au moyen d’examens et de compositions sur des sujets donnés aux élèves par un des membres de l’Université qui se transporte sur les lieux pour présider aux opérations et pouvoir en recueillir le résultat qui est comparé, ensuite, à celui obtenu à l’Université où les concurrents heureux de toutes les institutions sont gradués, sans déplacement ni frais de voyage aucun.
Le Collège de Québec et l’Université Laval, qui ne forment plus qu’un établissement, ne sont véritablement qu’une extension du Séminaire de Québec, fondé par l’illustre évêque qui, le premier, vint en Canada ès-qualité, et il semble, qu’à ce titre seul, cette Université mé-
rite déjà suffisamment notre confiance et l’affiliation de nos autres institutions classiques. Ce serait le moyen de procurer à nos jeunes gens studieux et marquant, par leurs talents et par leur succès dans la culture des arts et des sciences, l’avantage de pouvoir être gradués et porteurs de diplômes.
D’après l’annuaire de 1857-58, l’Université Laval
compte :
1 ° Professeurs de Droit . 6
Elèves ayant suivi le Cours de Droit . 44
2° Professeurs de Médecine . 8
Elèves ayant suivi le Cours de Médecine. 22
3 ° Professeurs de la Faculté des Arts . 2
Elèves des do ......... 2
4° Professeurs de Théologie. . 4
Elèves en Théologie . 34
5° Professeurs du Collège classique, outre le
Directeur et le Préfet des études. . . 13 Elèves . 316
Total des élèves réunis . . . 418
La bibliothèque attachée à l’Université est celle du
Séminaire même et ne contient pas moins de 15,000 volumes, à laquelle on a ajouté plus de 2000 volumes de médecine et J 200 volumes de droit, faisant en tout un total de près de 20,0ü0 volumes.
Le cabinet de physique à l’usage de la faculté des arts est celui du Séminaire, et n’a pas coûté moins de 14,000 piastres.
Outre ce cabinet, un musée géologique et de minéralogie comprennent plus de 2000 échantillons à l’usage
des élèves, et PUniversité a destiné de vastes salles pour la compléfion d’un cabinet d’histoire naturelle.
La faculté de médecine y possède une collection d’instruments qui ne le cèdent en rien aux belles collections des meilleures institutions européennes, et un musée qui comprend 600 pièces naturelles préparées en France, et 200 pièces artificielles exécutées avec une grande précision et netteté.
Comme nous le voyons, PUniversité Laval ne manque pas de moyens d’instruction, et, fille du catholicisme et de la France, son enseignement systématique et profond, donné en français, sera toujours pour nous une garantie de succès, comme aussi de la conservation pure et intacte, non-seulement de notre foi, mais encore de notre langue et de notre nationalité.
De leur côté, les élèves de PUniversité Laval, fidèles aux bons principes et aux saines doctrines qu’elle ne manquera pas de leur inculper, se feront sans doute un devoir de marcher constamment à l’ombre de son étendard, symbole de la science et de la gloire littéraire en Canada. Car, quelque soit notre progrès dans les connaissances humaines ; quelque soit notre distinction dans les beaux arts ; il nous faut, à nous canadiens, un lieu de ralliement sûr et fixe, où la religion domine, et une nationalité évidente et ferme, où la religion dirige nos pas.
Or, le principe primordial et constant de cette nationalité se trouvant essentiellement dans l’origine et dans la foi que nous tenons de nos ancêtres, notre littérature doit en être l’expression fidèle, et, animée de l’esprit du catholicisme et du génie français dont nos institutions
sont à la fois les gardiennes et les organes, elle fera toujours notre mérite particulier et notre gloire spéciale.
Nous aurons donc notre nationalité et notre littérature à nous, ainsi que notre religion pour guide en toutes chosés qu’il sera de notre intérêt commun d’établir et de maintenir, légalement, sur une base solide et durable.
Nous nous ferons donc toujours un devoir de nous rallier affectueusement autour de nos autels et de nos institutions littéraires, à la tête desquelles figurera, avec avantage, l’Université Laval dont le nom seul rappelle tant de souvenirs historiques, pour nous si instructifs, si édifiants et si chers.