‹ Mémorial de Sainte-Hélène (volume 3)Chapitre 6 sur 10 · SÉJOUR A BRIARS · texte numérisé non relu

SÉJOUR A BRIARS

Depuis le 1 6 novembre 1 8 1 5 , jour du débarque* ment à Sainte-Hélène, jusqu'au 9 décembre, veille de la translation à Longwood.

Espace d'un mois et vingt-quatre jours*

Lundi 16 Octobre 181 5.

Débarquement de l'Empereur à Sainte-Hélène.

I/Em peuur , après son dîner , s'est embarqué , avec F Amiral et le Grand-Maréchal , pour se rendre à terre. Un mouvement très-remarquable avait réuni tous les officiers sur la dunette, et une grande partie de l'équipage sur les passe» avant : ce mouvement n'était plus celui de la curiosité, on se connaissait depuis trois mois; l'intérêt le plus vif avait succédé.

Avant de descendre dans le canot, l'Empereur fit appeler le capitaine commandant le vaisseau , prit congé de lui , et le chargea de transmettre ses remercîmens aux officiers et à l'équipage. Ces paroles ne furent pas sans pro-

Digitize'dbyC

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duire une grande émotion sur ceux qui les entendirent bu se les- firent expliquer.

< Le reste de la suite de l'Empereur débarqua sur les huit heures. Nous fûmes accompagnés par plusieurs des officiers- Tout le monde, au demeurant, lorsque nqus. quittâmes le. vaisseau, a semblé nous témoigner une véritable sympathie.

Nous trouvâmes TEmpereur dans le salon qu'on lui avait' destiné : il monta, peu d'instans après, dans sa chambre, où nous fûmes appelés. Il n'était guère mieux qu'à bord du vaisseau ; nous nous trouvions placés dans une espèce d'auberge ou d'hôtel garni.

La ville de Sainte-Hélène n'est autre chose qu'aine très-courte rue , ou prolongement de maisons f Te long d'une vallée très-étroite , resserrée entre deux montagnes à pic d'un roc tout

'à fait nu et stérile.

Mardi 17,

L'Empereur se fixe & Briars. —Description. — Situation misérable.

A six heures du matin , l'Empereur , le Grand r Maréchal et l'Amiral allèrent à cheval visiter

(Oc«. i8lf) DE SAINTE-HÉLÈNE. $»5

Longwood (Jong bois), mw .J8¥.,W*Î été arrêtée pqur fa résidence,, ç\ sjtoée à fteux qii trois lieues de la ville. AJpU* retour ils virejtf une petite maison de campagne dans teprolçn-r gement de f la vallée , à deux njilles au-de$si|$ dç la ville» L'Empereur répugnait extrêmement k retourner q& il avait couché; ; il s'y fût trouvé dans une . réclusion . plus r cpmplète encore qu'à bord 4^ t Jfqtepeau, : de*, sentinelles gçurdaient, fa portes , ,de s curieux se £iwipaiept sou» ses fçnêtre5; il eût d?rçç été réduit strictement* jt ^a chambre., Un |*titpayiUqn f{ dépendant de cetljjç petite m^son de campagne, lui plufl^ çt J^m* rai cpnvi^ <ju'jj,.y ; se,r ait mieux çu\ ^yijlç,, L'ï^npereiijp s!y fixa et.p^exivoya, çl*çrçher$ 4 i| s'était tellement attaché J* $pn td^Yai} de* campagpep d'Italie ,, qu'il ne porçypit phjs s'enpa$ser,$ je i^e^is^ussitôtenfQut^fppwlç icp.dreu : , . f La péljte.Yf41é^:où ; s'él^yç 4 le hameau de.$au^ ^élèneVfç pçolpçge 4w }$e.lpn^t^sr e^flifo en serpçnt^nt ,au milieu dQ.djeuf ^hajjEfes dfr inpnr t$gnç* arides; qui la bordât f& fô K^f^^J^r

Woyçt ty carte géojjrapiiguc et la r vue, A. . r

Ss6 MÉMORIAL fbct i$i5)

H y règne Constamment un beau chemin de Toitures, très-bien entretenu; au 'bout de deux milles environ , ce chemin n'est plus tracé que sur le flanc de la montagne même , sur lequel il s'appuie à gauche , ne montrant plus que des précipices et des abîmes sur son bord de la droite. Hais bientôt le terrain s'élargit en face, et présente un petit plateau où se trouvent quelques bâtisses*, de la végétation et plusieurs arbres : c'est une espèce de petit Oasis au milieu des rochers. Là était la demeure modeste d'un négociant de l'île (M. Balcombe).

À trente ou quarante pas, à droite de la maison principale, et sur un tertte à pic, se voit une espèce de guinguette ou petit pavillon servant à la famille, dans les beaux jours, pour aller prendre le thé et respirer plus à Taise : c'était là le réduit loué par l'Amiral , pour la demeure temporaire- de l'Empereur, qui l'occupait depuis le matin. Tout en gravissant les contours du monticule, qui Sont très-rapides, je l'aperçus en effet de loin, et le contemplai. C'était bien lui, un peu courbé,* les maffcs derrière le dos ; cet uniforme si lesté et si

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simple , ce petit chapeau si renommé ! Il était debout sur le- seuil de la porte , sifflant un air de vaudeville, quand je l'abordai, c Ah.! vous » voilà? me dit-il, pourquoi n'avez -vous pas «amené votre fils? — Sire, répondis -je, le » respect , la discrétion m'en ont empêché. — » Vous ne sauriez vous en passer , continua-t-il , » faites-le venir. •,

Jamais l'Empereur, dans aucune de ses campagnes, peut-être dans aucune des situations de sa vie, n'eût sans doute de logement plus exigu , ni autant de privations. Le tout ici con«* sistait en une seule pièce au rez-de-chaussée, de forme à peu près carrée; une porte sur chacun des deux côtés opposés, et deux fenêtres sur chacun des deux côtés perpendiculaires; du reste, sans rideaux, sans volets, à peine • un siège. L'Empereur, en ce moment, se trouvait seul, ses deux valets de chambre étaient à courir pour lui composer un lit. Il lui prit fat*, taisie de marcher un peu; or le monticule n'offrait pas de terre-plein sur aucune des faces de la petite guinguette;, ce n'était tout autour que grosses pierres et débris de rochers. Il prit

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mon» bras,, et se mit à causer gaîmenU Cependant la nuit se faisait, le calme était, profond, la solitude entière; qu'elle foule de sensations et de senlimens vinrent m 'assaillir en cet instant! Je me trouvais donc seul, tète-à-tête dans le désert, presque en familiarité avec celui qui avait gouverné le monde ! avec Napoléon enfin III Tout ce qui se passait en moi!... Toitf ce que j.'(éprpuvai&.i.«. Mais, pour le bien comprendre, U faudrait peut-être se reporter au temps de sa toute puissance ;. au temps où il suffisait d'un seul de ses décrets pour renverser des trônes ou créer des rois ! Il faudrait se mettre bien dans l'esprit ce qu'il faisait éprouver, aux Tuileries, à* tout ce qui 1 entourait;. rembarras' timide, le jrespect profond, avec lesquels, l'abordaient ses *tiini$ti$s , aes officiers ; l'anxiété , la crainte des ambassadeurs, celle des princes et même des roi^î Qt, rien 4^ tont cela «t'était encote altéré w wiK;.. • v -

. Lorsque l'Empereur voulut se coucher, U se trouva • qu'une fenêtre donnait à nu sur . le coté de. son lit, presque à h hauteur de son visage ; non* 'la barricadâmes du mieux que noua pûmeft

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pour le préserver de l'air, auquel il est trèssensible , le plus léger courant suffisant pour l'enrhumer ou lui causer des maux de dents.

Quant à moi , je gagnai le comble précisément au-dessus de l'Empereur ; espace de sept pieds carrés, où il n'y avait qu'un lit, sans un seul siège ; c'est là que fut mon gîte et celui de mon fils , pour lequel il fallut placer un matelas par terre. Pouvions-nous nous plaindre ? nous étions si près de l'Empereur, de là nous entendions le son de sa voix, même ses paroles !

Ses valets de chambre se couchèrent par terre , en travers de la porte , enveloppés dans leurs manteaux.

Voilà la description littérale de la première nuit de Napoléon à Briars (aux ronces), c'était le nom de l'endroit

Mercredi 18.

Description de Briars. — Son jardin. — Rencontre des petites demoiselles de la maison.

J'ai déjeûné avec l'Empereur, il n'avait ni nappe ni serviettes, son déjeûner était le reste du dîner de la veille.

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Un officier anglais avait été logé dans la maison voisine , pour notre garde , et deux sousofficiers allaient et venaient militairement sous nos yeux , pour surveiller nos mouvemens. Le déjeuner fini, l'Empereur s'est mis au travail, qui a duré quelques heures ; après le travail , il lui a pris fantaisie d'explorer notre nouveau domaine , de découvrir le terrain environnant , d'en prendre possession.

En descendant de notre tertre , par le côté opposé à la maison principale, nous trouvâmes un sentier bordé d'une haie de raquettes, et longeant des précipices , lequel nous conduisit, au bout de deux cents pas, à un petit jardin dont la porte se trouvait ouverte. Ce jardin est tout en longueur, et d'un terrain très- inégal; une allée, assez pleinière, en parcourt l'étendue ; à l'entrée , une espèce de berceau forme 1 une des extrémités; à l'autre bout, sont deux cahutes où logent les nègres chargés du soin du jardin. Il s'y trouvait des arbres fruitiers et quelques fleurs. A peine y étions-nous entrés , que nous y fûmes joints par les deux filles du maître de la maison, âgées de quatorze à quinze

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ans : Tune vive, étourdie, ne respectant rien; l'autre plus posée, mais d'une grande naïveté ; toutes deux parlant un peu le français. Elles eurent bientôt parcouru le jardin , et mis tout à contribution pour l'offrir à l'Empereur, qu'elles accablèrent dé questions les plus bizarres et les plus ridicules. I/Etnpereur s'amusa beaucoup de cette familiarité si nouvelle pour lui. t Nous » sortons du bal* masqué, me dit-il, quand nous » les eûmes quittées. »

Jeudi 19. — Vendredi 20.

Sur la jeunesse française. — L'Empereur visite la maison voisine. — Naïvetés»

L'Empereur fait appeler mon fils pour déjeûner; iqu'on juge de toute sa joie à une telle faveur! C'était la première fois qu'il allait le voir d'aussi près , l'entendre , peut-être lui parler ! Son. saisissement en était extrême.

Du reste, la table demeurait encore sans nappe , le repas continuait de s'apporter de la .ville , et ne présentait que deux ou trois mauvais plats. Aujourd'hui il s'y trouvait un poulet, l'Empereur l'a voulu couper lui-même, et nous

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l'a distribué : il s étonnait d'y réussir aussi bien; il y avait si long-temps, disait-il, qu'il n'en avait fait autant; car totite sa galanterie, ajoutait-il , avait été se perdre pour toujours dans les affaires et les soucis de son géïiéral'at' d'Italie.

Le café , qui est un besoin pour l'Empereur , s'est trouvé si mauvais, qu'il s'est >cru empoisonné : il l'a jeté , et m'a Fait laisser le mien.

L'Empereur se servait en ce moment d'une tabatière où se trouvaient enchâssées plusieurs médailles antiques; des inscriptions grecques étaient autour; l'Empereur doutant d'un des noms de ces portraits, m'a dit de les lui traduire ; et comme je lui répondais que c'était audessus de mes forces , il s'est nris à rire, disant : « Vous n'êtes donc ^as plus fort que moi? »

Alors mon fils s'est offert en tremblant , et a lu Mithridate, Démétrius-Poliorcetes et quelques autres. L'extrême jeunesse de mon fils et cette circonstance , ont alors attiré son attention. « Quoi! votre fils en est déjà là? a-t-il dit. C'est » bien !» Et il s'est mis à le questionner longuement sur son lycée, ses maîtres, leurs leçons; puis revenant h moi. « Quelle jeunesse, a-t-il

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dît, je laisse après moi! C'est pourtant mon ouvrage! Elle me vengera suffisamment par tout cç qu'elle vaudrai à l'œuvre il faudra bien après tout qu'on rende justice à l'ouvrier ! et le travers desprit ou la mauvaise foi des déclamateurs tombera devant mes résultats.

Si je n'eusse songé qu'à moi, à mon pouvoir, ainsi qu'ils l'ont dit et le répètent sans cesse , si j'eusse réellement eu un autre but que le règne de la raison, j'aurais cherché à étouffer les lumières stras le boisseau; au Heu de cela, on ne m'a vu occupé que de les produire au gtand jour. Et encore n'a '-t- on pas fait pour ces enfans tout ce dont j'avais eu la pensée. Mon université, telle que je l'avais conçue, était un chef-d'oeuvre dans ses combinaisons , et devait en être un dans ses résultats nationaux. Un méchant homme m'a tout gâté; et cela avec mauvaise intention, et par calcul sans doute, etc. , etc. » Le soir venu» l'Empereur a voulu entrer chez les voisins. Le maître , pris par la goutte , était en robe de chambre, étendu sur son canapé; sa femme et nos deux petites demoi-

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selle* dli matin étaient autour de lui. Le bal masqué a répris de plus belle ; on a fait échange de tout ce qu'on savait On a parlé de romans ; Tune des petites avait lu Mathilde de M" Cottin : ce fut une très-grande joie de voir que l'Empereur la connaissait. Un gros Anglais 1 , à face carrée , vrai vacuum plénum à ce qu'il pto* raît, qui écoutait gravement de toutes ses oreilles pour tâcher de mettre à profit son peu de français, 6e hasarda de demander, avec réserve, à l'Empereur, si la princesse, amie de Mathilde, dont il. admirait particulièrement' l'excellent caractère', 'vivait toujours ; l'Empereur lui répondit avec solennité : i Non, Monsieur, elle » est morte et enterrée. » Et il allait se croire mystifié, disait-il, quand il vit, à cette malheureuse nouvelle, les larmes prêtés à rouler dans les grands et gros yeux de la' grosse face.

Une des petites filles ne fut pas moins naïve t c'était plus pardonnable ; toutefois , j'en dus conclure qu'on n'était pas fort ici en chronologie. Parfcoûrant Estelle de Florianypottr 'montrer qu'elle lisait le français, elle tomba' sur Gaston de Foix, et le voyant qualifié de général;

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elle demanda à l'Empereur *11 avait été bien content de lui dans ses armées, s'il avait échappé à toutes les batailles, et s'il vivait encore.

Samedi 21.

L'Amiral vient voir l'Empereur.

•' L'Amiral, dans la matinée, est venu rendre visite- à l'Empereur; il a frappé à sa porte; si • je ne m'y fasse pas trouvé, l'Empereur eût été , dtas la nécessité d'aller ouvrir lui-*n*ême, ou l'Amiral y serait encore.

■• Tous les membres ép^rs de notre petite colonie sont auséi venus de la ville, et nous nous sommes trouvés un instant tous réunis. Chacun . a raconté ses nombreuses-misères , et l'Empereur les a ressenties doutant plus, vivement. mi

Dimanche 22 au Mardi 24,

Horreurs et misères de notre exil. — Indignation de l'Empereur. — Note envoyée au Gouvernement anglais. ^.

Les ministres anglais, en violant les droits de l'hospitalité auxquels nous nous étions abandonnés avec tant de confiance, semblaient n'a-

3S6 MÉMORIAL (0<f 181»)

voir rien épargné pour rendre cette violation plus amère et pitis sensible. En nous reléguant au bout de la terre, au milieu des privations, des mauvais traitemens, des besoins de toute espèce, ils avarient voulu nous faire boire le calice jusqu'à la lie. Sainte-Hélène est une véritable Sibérie; la différence n'en est que du froid au chaud, et dans son p^u détendue.

L'empereur Napoléon , -qui possédait tant de puissance et disposa de tant dé couronnés , s'y trouve réduit à une méchante petite cahutte de quelques pieds en carré, perchée sur un roc stérile ; sans rideaux-, ni volets , ni meubles. Là , il doit se coucher , s'habiller , manger, travailler, demeurer; il faut qu'il sorte s'il veut qu'en la nettoyé. Pour sa nourriture on lui apporte \lé loin quelques mauvais plats, comme à un criminel dans son cachot. Il manque réellement des premiers besoins de la vie : le pain , le vin, ne sont point les nôtres, ils nous répugnent; l'eau, le café, le beurre, l'huile et les autres nécessités, y sont rares ouà peine supportables; un bain, si nécessaire % sa santé, lie se trouve pas; il ne peut prendre l'exercice du chev*l.

(Ot. i8i5) DE SAINTKnBÉLÈNE. , Jiy

Ses compagnons, ses serviteurs , sont à deux milles 4e lui ; ils ne penveot parvenir auprès 4e sa personne qu'accompagnés d tu* soldât; ils demeurent privés de leurs vraies* spnt condamnés à passer la nuit an corps-<k-$arde ^slls reviennent trop tard ou s il y a quelque méprisa de consigne, ce qui arrive presque ehaqu^ jour. Ainsi se réunissent potir bous, sur la/cîjae de cet affreux rocher, la dureté 4es boutures et les rigueurs, de la nature ! et pourtant, il eût été facile de nous procurer une demeure plus convenable et des traite ipeas plus doux. ,

Certes, si les souverains de rjtarqpe ont arrêté cet exil, une haine secrète en a dirigé l'exécution. Si la politique seule a dicté cette mesure comme nécessaire, n'eût-elle pas dû, pour en convaincre le monde, entourer d'égards, de respects, de dédommagemens dé toute espèce, l'illustre victime vis-à-vis de laquelle elle se dit forcée de violer les principes et les lois.

Nous nous trouvions tous auprès de l'Empereur; il récapitulait avec chaleur tous ces faits. « À quel infâme traitement ils nous ont réservés ! \ » s'écriait-il. Ce sont les angoisses de la mort ! j

S» MÈMOMÀL (Qot,i»i5)

; • À Fin justice, à là violence, ils Joignent Foui trttge, les supplices prolopgés! Sijjé leur étais » si nuisible, que ne sevdéfaisaient-iïa de moi?

» » quelques battes :^dans le cœur ou ; dan» la tête » eussent suffis iVy eàt ièu dû mei^s. quelque 9 énergie dans ce crime! Si ee n'était vous

• antres et vos femmes snctèut, je, ne voudrais j i fe^voipiïci que la; ration ;du simple soldat,

* Comment tes! souverains Ide^'Exirope .peuvent» » ïh 'hissé* ^ïuër* en tnoi ce caradtère sacré » dé la souveraineté! Ne voyent-ifa pas qu'ils se » tuent de leurs propres mains à Sainte-Hélène! 9 Je suis entré vainqueur dans leurs capitales ; » si j'y eusse apporté les. mêmes sentimëns, que » seraient -ils devers? Ils m*ont tous apipelé

• leur frère, et je Fêtais devenu par le choix » des peuples , la sanction de la victoire , le » .caractère de la religion, les alliances de leur

; » politique et de leur sang, Croyentrils donc le

* bon sens des peuples insensible à leur morale , ? et qu'en attendent-ils? Toutefois, faites vos » plaintes, Messieurs, que l'Europe les .connaisse » et s'en indigne ! Les miennes sont au-dessous

(Oct. i8i5) DE SÀÏNTE-HÉLÈNE. 53§

» de ma dignité et de mon "caractère : j'ordonne » ou je me tais: » .'■'»;*

Le lendemain un officier ouvrit tptà bonne* ment la porte, et s introduisit' kri-mterie* sans plus de façon; dante îa <ihambWdé VÇmjkrepr; où j'étais à travailler avec Ml Seô intentions; du reste, étaient bonnes- : tétait le cbjtttaine d'un des petits bâtimens veaus av^c nous y . qàl repartait pour l'Europe et< • àVait- voulue Tenir prendre les ordre6 de FEmpereur; Jfapolécm revint f sur le sujet de laveîlle ^ et s'ahimanfcpar. degrés, lui exprima, pour son gouvernement j les pensées les plus élevées ; Jes : pltff fortes , **» plus remarquables. Je les traduisais à mesure et rapidement L'officier semblait frappé de chaque phrase, et ndUS quitta, promettant d'accomplie fidèlement sa mission/ Mais:: ren** dra-t-il les expressions, 1 accent surtout, dotot je fus témoin? L'Empereur en fit rédiger, une espèce dé note, que l'officier au*a tt&Bfrèé bien faible, auprès dé ce qu'il* avait entendit d'abondance. .La voici: * • v . f < '•• .

Mots. « L'Empereur désire , par le retour da

. * 54o MÉK01IA1». (Oct. i8i5)

prochain vaisseau, avoir des nouvelles de sa femme et de son fils, et savoir si celui-ci vit encore? Il profite de cette occasion pour réitérer et faire parvenir au gouvernement britannique les protestations qu'il a déjà faites contre les étranges mesures adoptées contre lui.

1 1° Le Gouvernement l'a déclaré prisonnier de guerre. L'Empereur n'est point prisonnier de guerre .: sa lettre au Prince Régent, écrite et communiquée au capitaine Maitland, avant de se rendre à bord du Bellejophon , prouve assez, au mande entier, les dispositions et la confiance qui l'ont conduit librement sous le pavHlon anglais.

>• L'Empereur eût pu ne sortir de France que par. <ks stipulations qui eussent prononcé sur ce qui était relatif à sa personne \ mais il a dédaigné de mêler des intérêts personnels avec les grands intérêts dont il avait constamment l'esprit occupé.- Il eût pu se mettre à la disposition de l'empereur Alexandre, qui avait été

N son ami, ou de l'empereur François, qui était son beau-père; mais, dans la confiance qull avait dans la nation anglaise, il n'a voulu d'autre

(Oct. j*i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 341

protection que les lois ; et, renonçant attl affaires publiques, il n'a cherché d'autre pays que les lieux qui étaient gouvernés par des lois fixes, indépendantes des volontés particulières.

» 2° Si l'Empereur eût été prisonnier de guerre,, les droits des nations* civilisées , sur un prisonnier de guerre , sont bornés par le droit des gens, et finissent d'ailleur» avec la guerre même. t

» 3* Le gouvernement anglais considérant l'Empereur, même arbitrairement, comme prisonnier de guerre , son droit se trouvait -alors borné par le droit public, ou bien il pouvait, comme il à'y avait point -de cartel entre les deux nations dans la guerre actuelle , adopter vis-à-vis de lui les principes des sauvages qui donnent la mort à leurs prisonniers. Ce droit ' eût été plus humain , plus conforme à la justice, que celui de le porter sur cet affreux rocher : la mort qui lui eût été donnée à bord du Bellerophon en rade de Plymouth , eût été tin bienfait en comparaison.

» Nous avons parcouru les contrées les plus infortunées de l'Europe , aucune ne saurait

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êstoe comparée à pet aride rocher : privé de tout «e qui peut rendre la rie. supportable, il est propre à renouveler à chaque instant les angoisses de la mort. lies premiers principes de la morale chrétienne , et ce grand devoir imposé à rhomnae de suivre sa destinée, quelle 'qu'elfe soit, peuvent l'empêcher tle mettre luimême un terme à une si horrible existence; l'Empereur met de la gloire à demeurer audessus d'elle. Mais si le gouvernement britannique devait persister dans ses injustices et •ses violences enve** lui, il regarde comme un bienfait qu'il lui fasse donner la mort. »

Le bâtiment partant pour l'Europe , chargé de Cette note, était le Redpol, capitaine Desmont.

Qu'on nous passe l'insipide monotonie de nos plaintes 2 on les retrouvera toujours les mêmes, sans doute; mais qu'on se dise bien qu'elles ont dû nous causer beaucoup plus d'ennui à répéter qu'on n'en aura à les lire.

(Ôct, i&i5.) DE SiWNTErHÉLÈNE. £43

Mercredi 25 au Vendredi 27.

Vie de Briars, etc. — Nécessaire d'Austerlitz..— Grand Nécessaire de l'Empereur. — Son contenu. — Objets, libelles contre Napoléon , etc. , abandonnés aux Tuileries.

• L'Empereur s'habillait de. fort bonne heure ; 41 faisait dehors quelques tours, nous déjeûnions vers les dix heures, il se promenait encore, et -nous nous mettions ensuite au travail. Je lui lisais ce qu'il m'avait dicté la veille , que mon fils avait recopié le matin; il le corrigeait, et me dictait pour le lendemain. Nous rassortions -sur les cinq heures, et revenions dîner à six heures, si toutefois le dîner était arrivé de la ville. La journée était bien longue, les soirées Tétaient bien plus encore. Malheureusement je ne connaissais pas les échecs, j'eus un moment -envie de les apprendre la nuit; mais comment, et de qui? Je me donnai pour savoir un peu le piquet , l'Empereur] s'aperçut bientôt de mon ignorance > il tint compte de mon intention; mais cessa. Quelquefois le désœuvrement le conduisait dans^la maison voisine, où les petites

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demoiselles le faisaient jouer au whist Plus souvent encore il restait à table après le dîner, et causait assis ; car la chambre était trop petite pour s'y promener.

Un de ces soirs il se fit apporter un petit nécessaire de campagne, en examina minutieusement toutes les parties, et me le donna, disant : « Il y a bien long-temps que je l'ai , je » m'en suis servi le matin de la bataille d'Àus- » terfitz. Il passera au petit Emmanuel , con- » tinua-t-il , en regardant mon fils. Quand il » aura trente oti quarante ans , nous ne serons » plus , mon cher ; l'objet n'en sera que plus » curieux , il le fera voir et dira ; c'est l'Em- » pereur Napoléon qui l'a donné à mon père • à Sainte-Hélène. * Je me saisis dû don précieux , et je lui porte une espèce de culte ; je le vénère comme une sorte de relique.

Passant de là à l'examen d'un grand nécessaire , il parcourut des portraits de sa propre famille, et des présens qui lui avaient été faits à lui-même : c'étaient les portraits de Madame, de la reine de Naples , des filles de Joseph , de ses frères, du roi de Rome, etc. Un Auguste

(Oçt i8i5) DB SAINTE-HÉLÈNE. Stf

et unç Iivie des plus rares; une continence 4e Spipiom et ufle wtrç wtiqçe 4u plys grand pr|* dow^e par U Pspej nw pierre-Jie-Gijwd, sur boîte, une autrs boîte avec ,u* Charles* QjwqA, «tne apt^e *nçor4 *ye£ nn Turenne; 4'auftres e$fin, do^t U se sert journellement, çouyer^? dp fl^WiHops rassemblés d,e jCé?ar , d'Alexandre, cje Sylla , de MMhridate, etc., etc. Ven^iept >ep$uj£ç <juejc[ue$ tabatières où était sojv*porJjr«rit snjichi 4ç diamans, e* chercha alors tout^à-çojup t|n sans diamans; ne Je t^ou* vaut pas, U appela soi» valet 4? çtauabre pour qu'on le Uû donnât; .malheureusement ce por* trait <se trouvait encore à la yiUe $veç Jie gros des effets : j'ei> Sas fâché 9 je pouy^ip croire que j'y perdais quelque chose,

L'Empereur alors passa eç revue plusieurs tabatière? de Louis £VIII, qui avajenj; été laissées sur sa table aux Tuileries, lors de son départ précipité. jL'une présentait sur un foi*d noir , en p&e imitant l'ivoire, et 4*ns une cpntexture bizarre, le portrait 4e Jxmis jXVI, de la Reine et de M m# Elisabeth ; il? formaient trois croissons adossés l'un à l'autre en forme

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de triangle équilatéral; une quantité de chérubins fort serrés formaient la bordure extérieure. Une autre boîte représentait une chasse >au lavis et croquée, et qui ne pouvait avoir d'autre mérite que la main qui l'avait faite , on la croyait de madame la duchesse d'Àngoulême. Une troisième enfin présentait un portrait qui devait être, selon les apparences, celui de la comtesse de Provence. Ces trois objets étaient simples et même communs, et ne pouvaient avoir de précieux que leur historique.

En arrivant à Paris, le vingt mars au soir, l'Empereur trouva le cabinet du Roi dans le même état où il avait été occupé 5 tous les papiers demeuraient encore sur les tables, tlïmpereur fit pousser ces tables dans les angles de l'appartement, et en fit apporter de nouvelles; il voulut qu'on ne touchât à rien, se réservant d'examiner ces papiers dans ses momens perdus. Et comme l'Empereur a quitté lui-même la France sans rentrer aux Tuileri.es, le Roi aura trouvé sa chambre et ses papiers à peu près comme ils les avait laissés.

L'Empereur jeta les yeux sur quelques-uns

(Oct i6i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 84;

de ces papiers. Il y trouva des lettres du Roi à «Mi» d'Avarai, à Madère, où il est mort : elles étaient de sa main, et lui avaient sans doute été renvoyées. Il y trouva aussi d'autres lettres très-confidentielles du Roi , pareillement de sa main. Mais comment se trouvaient- elles là?

Comment lui étaient-elles revenues? Cela était plus difficile à expliquer. Elles étaient de cinq à six pages,, fort purement écrites f de beaucoup d'esprit , disait l'Empereur f mais trèsabstraites et fort métaphysiques. Dans l'une, le prince disait & la personne à laquelle il s'adressait : Jugez j Madame* si je vous aime, vous m'avez fait quitter le deuil. Et ce deuil, disait l'Empereur, amenait de longs paragraphes d'un style tout à fait académique. L'Em» pereur ne devinait pas à qui cela pouvait s'a*dressçr, ni ce que ce deuil pouvait signifier; l'étais hors d'état 4e pouvoir lui donner aucuns renseignements* ;' iV ,

C'est sur une de ces tables que deux ou trois jours après, avoir reconfirmé quelqu'un à la tête dune institution célèbre, l'Empereur trouva unv mémoire de cette personne, qui assurément

548 MÉMORIAL (Oot. i8i5)

l'eût empêché de la nommer de nouveau, par la manière dont efte **y exprimait à 1 égard de lui et de tonte sa famille.

ïl y avait encore beaucoup d'autres pièces de cette nature ; mais les véritables archive* de là ï>a?sefese , du menséttgè et de la vilenie te trouvaient dans les fippârtemens de if* de Bïacas, grand-maître de la gatfde-ro'be , ministre de ïa maison : ils étaient pleins 'de projets* de rapports <et 'de pétitions >de totriè espèce. H était peu de ces pièces o* l'on ae se fît valoir tfux dépens de Tïapoléon, qu'on était assurément bien loin d'attendre. Le tout était si volumineux, que l'Empereur Fut obligé de nommer une commission de quatre membres pour en taife le dépouillement ; il regarde comme une Haute de Savoir pas confié oe dépouillement à une Seule personne , et tellement «à lui , qu'il 1fût SÏtir qu'on n'y aurait rien soustrait. Il a eu des raisons de croire qu'il y eftt trouvé déjà des indices salutaires sur les perfidies dont il s'est vu entouré à son retour de Waterloo,

^On trouva , entre autres , tine longue lettre d une des femmes de la princesse Pauline. Cette

(Oct 1 8 1 9 ) DE SAINTE-HÉLÈNE. 34g

volumineuse lettre $ exprimait fort mal sur la princesse et ses sœurs , et ne parlait de cet homme (c'était l'Empereur) que sous les plu?

mauvaises couleurs» Ou n'avait pas cru que ce fût assez, on eu avait raturé une partie, et interligné d'une main étrangère, pour y fairo arriver Napoléon lui-même de la manière la plus scandaleuse; et à la marge , et de la main de l'interligneur, il y avait ; $<m à imprimer. Quelques jours de plus , probablement ce petit libelle allait voir le four.

Une parvenue , tenant un rang distingué dans l'Etat f courbée sous les bienfaits de l'Empereur , écrivait en toute hâte à sa camarade de même espèce* pour lui apprendre la fameuse décision du Sénat touchant la déchéance et la proscription de Napoléon : « Ma chère amie , » mon mari rentre : il est mort de fatigue ;

• mais ses efforts l'ont emporté > nous sommes » délivrés de cet homme, et nous aurons les

• Bourbons. Dieu soit loué, nous serons dpnc » de vraies comtesses ! etc. »

Parmi ces pièces, Napoléon eut la mortification d'en rencontrer de très -inconvenantes

35* MÉMORIAL (Oct. 181J)

sur sa personne , et cela de la main même de certains qui la^ veille étaient accourus près de lui, et tenaient déjà de ses faveurs. Dans son indignation, sa première pensée fut d'imprimer ces pièces, et de retirer ses bienfaits; un second mouvement l'arrêta. « Nous sommes » si volatils, si inconséquens, si faciles à enle- » ver , disait-il , qu'il ne me demeurait pas » prouvé, après tout, que ces mêmes gens ne » fussent pas revenus réellement de bon cœur » à moi; et j'allais peut-être les punir, quand • ils recommençaient à bien ' faire ; il , valait » mieux ne pas savoir, et je fis tout brûler. »

Samedi 28 au Mardi 3i.

L'Empereur commence la campagne d'Egypte. avec. le Grand-Maréchal.— Anecdotes sur Brumaire, etc. -7 Lettre du comte de Lille. — La belle duchesse de Guiche*

Nous travaillions mon fils et moi avec la plus > grande constance. Il commençait à être malade,

la poitrine lui faisait mal ; mes yeux , se - per- • daient ; nous souffrions .réellement de notre

grande, occupation î il est vrai que, nous avions

(Oot i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 3ui

fait un travail étonnant; nous étions déjà presque à la fin des campagnes d'Italie *.

Cependant l'Empereur ne se trouvait pas encore assez occupé , le travail était sa seule ressource > et ce qu'il avait déjà die lé avait pri$ assez, de couleur pour l'y attacher encore da-

* Je conserve eucore quelques-unes de ces premières dictées de l'Empereur, Bien qu'elles aient éprouvé depuis des variations, et reçu un plus grand développement, ce premier Jet n'en est pas moins précieux , ne fût-ce même que par sa. comparaison avec les idées arrêtées plus tard. Aussi, je ne résisterai pas à les reproduire. On les trouvera jetées pêle-mêle dans ce journal; malheureusement je n'«n af. qu'un fort petit admbre; lors de mon enlèvement de Longwood et de la saisie de mes. papiers , l'Emperenr fît réclamer ce que je pouvais avoir des campagnes d'Italie, pour les soustraire à sir H. LoweJ j'en renvoyai ce qui tomba sous mes yeux. En ayant retrouvé plus tard quelques cahiers dans mes papiers, je fis. demander à l'Empereur, au moment de mon départ, qu'il me permît de les garder en souvenir de lui. Il me fit' répondre qu f îl y consentait avec plaisir, sachant que ce qui demeurait entre mes mains était encore comme si cela n'était pas sorti des siennes. Aussi aucune de ces feuilles ne m'ontelles quitté, tant que j'ai eu le bon-heur de pouvoir espérer qu'il aurait quelque instruction à me .faire parvenir relativement aux campagnes d'Italie,.

95s MÉMORIAL (Oct i8i5)

vantage. Il aflwt atteindre biéfattt l'êpo<pe de son expédition d'Egypte, Il avait Souveùt parité d'y employer le Grand-Maréchal J d'un antre côté, ceux d'entre iious qui demeuraient i là tille y étaient mal, et s'y trouvaient maEheû^ reux d'être éloignés de l'Empereur Leur caractère s'aigrissait par cette circonstance, et des contraintes de tente espèce venaient ajouter à leur chagrin. Je suggérai è l'Empereur de nqus employer tous ensemble à Km travail-, et d'attaquer ainsi tout è la fais les campagnes d'Italie, celles d'Egypte, le consulat, le retour de l'île d'Elbe, Les heures lui deviendraient plus courtes, ce bel ouvrage* le gloire de la France, marcherait plus vite, et ces messieurs seraient beaucoup moins malheureux» Cette idée lui sourit, et, à compter de cet instant, un ou deux dé ces messieurs venaient régulièrement recevoir la dictée de l'Empereur : ils la lui rapportaient le lendemain , restaient à dîfcer , et lui procuraient ainsi un peu plus de diversion. Nous nous étions arrangés aussi de manière & ce qu'insensiblement l'Empereur se trouvât un peu mieux, sous bien des- rapports. En pro-

(Oct i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 853

loûgemeut de h chambre qu'il occupait , on dressa une asse* grande tente que m'avait fait offrir le général-colonel du 53*. te cuisinier de l'Empereur tînt s'établir à Briars % ou tira dû litige des malles, on sortit l'argenterie, et le premier dîner de là sorte se trouva être tme petite fête. Mais les soirées demeuraient toujours aussi difficiles à passer ; l'Empereur retournait quelquefois dans U maison voisine; quelquefois il essayait de marcher hors de sa chambre; plus souvent encore il y demeurait à causer, cherchant à atteindre dix ou onze heures. Il redoutait de se coucher trpp tôt : Ù s'éveillait alors au milieu de la nuit, et cherchant à fuir ses réflexions, il était obligé de se relever pour lire.

Un de ces jours, à dîner, l'Empereur se trouva sous les yeux une de «es propres assiettes de campagne aux armes royales, t Comme » ils m'out gâté tout cela!» dit-il en expressions bien autrement énergiques ; et il ne put s'empêcher d'observer que le Roi s'était bien pressé de prendre possession de ces objets; qu'à coup sûr il ne pouvait réclamer cette argenterie

354 MÉMORIAL (Oct iSi5)

comme lui. ay an) été enlevée, qu'elle était bien incontestablement à lui , Napoléon ; car quand il monta sur le trône , il ne s'était trouvé nul vestige de propriété royale; en le quittant, il avait laissé à la couronne cinq millions d'argenterie, et peut-être quarante ou cinquante millions de meubles ; le tout de ses propres deniers provenant de sa liste civile*

L'Empereur, dans la conversation d'une de ces soirées, a raconté l'événement de Brumaire. J'en supprime ici les détails, parce qu'ils ont été dictés plus tard au général Gourgaud, et qu'on retrouvera l'ensemble de ce grand événement dans la publication des dictées de Napoléon.

SUyes 3 qui était un des consuls provisoires avec Napoléon, et qui, à la première conférence , le vit discuter tout à la fois les finances , l'administration , l'armée , la politique , les lois , sortit déconcerté , et courut dire à ses intimes , en parlant de lui : . « Messieurs , vous avez un » maître ! Cet homme sait tout , veut tout et > peut tout »

Jetais à Londres à cette époque, et je disais

(Oct. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 555

à l'Empereur que nous y avions conçu de grandes espérances , et que nous avions beaucoup compté sur le • dix-huit. Brumaire et sur son consulat. Plusieurs de nous, qui avaient connu jadis M" 10 de Beauharnais , partirent * aussitôt pour Paris, dans l'espoir de parvenir, par elle, à exercer quelqu'influence,' ou imprimer quelque direction aux affaires qui se présentaient sous une face nouvelle.

Nous pensâmes généralement, dans le temps, qtie le Premier Consul avait attendu des propositions de nos princes; nous nous appuyions sur ce qu'il avait été- assez long-temps sans se prononcer à leur égard, ce qu'il avait fait plus

• tard, dans* une proclamation, d'une ♦ manière accablante, Nous attribuions ce résultat à la gaucherie et à la brutalité de l'évêque 4'Arras , , le conseiller, le directeur suprême, de nos affaires ; qui , du reste , de son propre aveu , opérait les yeux fermés, se vantant de n'avoir

• pas lu, disait-il, une seule gazette depuis nom- » bre d'années , ■ depuis qu'elles ne contenaient : que les succès ou les mensonges de ces misé- ; râbles.

$56 MÉMORIAL (Oct. iStS)

Au moment du consulat, quelqu'un ayant voulu lui donner l'idée de tenter quelques négociations auprès du Consul , par l'intermédiaire de M* 6 Bonaparte , il rejrtmssa la chose avec indignation et dans les termes les plus sales et les plus orduriers ; ce qui força l'auteur de la proposition de lui dire que de telles expressions n'étaient guère épiscopales, et qu'il ne les avait certainement pas lues dans son bréviaire.

Dans le même temps 9 il apostropha grossièrement le duc de Choiseuil 9 à la table même du prince , et en fut tancé tout aussi vertement; le tout parce que le duc ,de Choiseuil , sortant des prisons de Calais , et échappant à la mort par le bienfait du Consul , terminait les renseignemens que lui demandait le prince sur Bonaparte, en protestant que pour lui désormais il ne pourrait plus désavouer une reconnaissance personnelle.

L'Empereur disait à tout cela qu'il n'avait jamais songé aux princes; que Tes phrases auxquelles je faisais allusion étaient d'un des autres Consuls, et sans motif particulier. Que nous semblions , au dehors , ne nous être jamais

(Oct. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 35y

douté de l'opinion dm dedans; que s'il eût eu pour \eS princes des dispositions favorables, il n'eût pas été en son pouvoir de les accomplir. Toutefois, il avait reçu, vers ce temps-là, de$ ouvertures de Mittau et de Londres.

Le Eoi lui écrivit , disait-il , une lettre qui lui fut remise par Lebrun , lequel la tenait de l'abbé de Montesquiou , agent secret de ce* prince à Paris» Cette lettre * extrêmement soignée , disait z * Vous tardez beaucoup à me » rendre mon trône. Il est à craindre que vous

• ne laissiez écouler des snomens bien favora- > blés. Tous ne pouvez pas faire le bonheur de

• ia France sans moi , et moi je ne puis rien

• pour la France sans vous. Hâtez-vous donc,. 1 » et désigne* vous-même tontes les places qui

• vous plairont pour vos amis. »

Le Premier Consul répondit : c J'ai reçu la » lettre de Votre Altesse Royale; j'ai toujours » pris un vif intérêt à ses malheurs et à ceux

• de sa famille. Elle ne doit pas songer à se

• présenter en France; eHe n'y parviendrait que -» sur cent mille cadavres. Du reste je m'em-

» presserai toujours à faire »tout ce qui .pourrait

356 MÉMORIAL (Oct. i8i5)

» adoucir ses destinées et lui faire oublier ses » malheurs. «

L ouverture de M. le comte d'Artois eut plus d'élégance et de recherche encore. Il dépêcha la duchesse de Guiche, femme charmante, trèspropre -, par les grâces de sa figure, à mêler beaucoup d'attraits à L'importance de sa négociation. Elle pénétra facilement auprès de madame Bonaparte ; avec laquelle toutes les per* sonnes de l'ancienne cour avaient des contacts naturels : elle en reçut un. déjeûner à la Malmaison; et durant le repas,' parlant de Londres, de l'émigration et de nos princes , M™* de Guiche raconta qu'il y avait peu de jours, étant. chez . M. le comte d'Artois, quelqu'un, parlant des affaires , avait demandé au prince ce qu'on ferait' pour le Premier Consul', s'il rétablissait les Bourbons ; ce prince avait répondu : c D'abord » Connétable; et tout ce qui s'en suit, si cela lui » plaisait. Mais nous ne croirions pas que cela » fût encore assez ; nous élèverions sur le Car- » rousel une haute et magnifique "csotonne sur » laquelle serait la statue de - Bonaparte cou- » ronnant les Bourbons* « ■ • ■

(Oct. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 35$

Lé Premier Consul arrivant quelque temps après le déjeûner, Joséphine n'eut rien de plus pressé que de lui rendre cette circonstance, «Et as-tu répondu, lui dit son mari, que cette » colonne aurait pour piédestal le cadavre du » Premier Consul? * »

La jolie duchesse était encore là ; les charmés de sa* figure, ses yeux, ses paroles, étaient dirigés au succès de sa mission. Elle était heureuse , disait-elle , elle ne saurait jamais assez reconnaître la faveur que lui procurait en ce moment M me Bonaparte de voir et d'entendre un gtand homme , un héros. Mais tout fut en vain; la duchesse de Guiche reçut dans la nuit Tordre de quitter Paris ; et les charmes de l'émissaire étaient trop propres à alarmer Joséphine, pour qu'elle insistât ardemment en sa

* Quelques personnes se sont scandalisées mal à propos de cette réponse, pensant qu'elle faisait allusion à la bonne foi* des négociateurs; mais le Premier Consul n'avait en vue que la force des choses et des circonstances ; idée d'ailleurs que l'on trouve reproduite plus d'une fois, sous d'autres expressions, dans le cours de ce recueil.

56o #ÉWQRUI>. (Oçt i9i5)

&wwr : le lendemain f la duchés de Guiche était ôp jrputç jhw la Jfamtièw,

« ftiimte, le fcruit sourut pU» tard, disait

> JXapotéçn, que j'avrô fait* A mon toeï, aux 9 prions français, des proposition touchant la » cession de leurs droits op Lçur jFÇftpuciatioa à

> la couronne, ajwsi qp'fl» V^M (»i»f>te à le »<30ftsaGrer dans des déclarations ppj»peuses, » jrépapdues <e& Euxppe avçc profusion , il a en » était rien. Et comment ^ela aurait-il pu être? » moi qui ne pouvais régner précisément que » par le principe qui les faisait ^exclure, celui » de la souveraineté du peuple? Coçapaent au- » rais-je cherché à tenir d'eux des droits que » Ton proscrivait dans leurs personnes? C'eût • été me proscrire moi-même; le contre-sens » eût été trop lourd , t'absurdité trop criante, » elle m'eût noyé potyr toujours dans 1 opinion. » Aussi, directement ni indirectement, de près » ni de loin, je n'ai: rieû fait qui pût se rapt porter A c^ta ; e #st ce qu^uroAt pensé sans jp doute, dans le temps, les gens réfléchis qui » m'accordaient de n'être ni fojj ni imbéciile.

a Toutefois , la rumeur causée par cette cir-

(Oet 1818) DE SAINTE-HÉLÈNE. Mi...

• constance me porta à faire rechercher ce qui » pouvait y avoir donné lieu; et voici ce que

• j'ai pu recueillir. <

« Au temps de* notre intel%ence avec la » Prusse , et lorsqu'elle s'occupait de nous être » agréable , elle fit demander si de souffrir des » princes français sur son territoire , nous eau- » serait de l'ombrage, et on répondit que non. i Enhardie , elle demanda si on aurait une trop » grande répugnance à la mettre à même de 1 leur procurer des secours annuels; on lui ré- » pondit encore que non , pourvu qu'elle ga- » rantit qu'ils demeureraient tranquilles , et » s'abstiendraient de toute intrigue.

• Cette affaire se traitant entré eux, et la b négociation une fois en train , Dieu sait ce 1 que le zèle de quelque agent, ou même les 1 doctrines du cabinet de Berlin, qui n'étaient » pas les nôtres, peuvent avoir proposé! Voilà » sans doute le motif et le prétexte qui donné- » rent lieu à cette belle lettre de Louis XVIII, » qui fut fort admirée, et à laquelle adhéré-

• rent avec éclat tous les membres de sa famille.

• Ces princes saisirent avidement cette occasion

3fe JMWtfttJÀL • C>r. i*tf)

jppur t&iïte w Jcier /asww l'Mi&te et l'tt»

i $$n$9n de. IlSujppe f»i, dfofcnHe |>*r les » grands événeméns du tempfi, «» #'e» «oùcfi— f «pait plus, ,» 9 .»•

Mercredi i au Samedi 4 Novembre.

Emploi des journée*. — Conseil d'Etat ? Scène çtaye; Dissolution du Corps Législatif en i8i5. — Sénat.

]P{os jpypnfcs ayaienjt déji Jontç l'iwfonnité de celles .que gpus. passions à fc>w4 4» v$js*eap. L'Empereur m# faisait appeler j>Qur d^jepner avec lui ; citait 4e dfr fr *W e fce W- ï«e déjeuner %i* apj;ès une d,ejnMieure de. fanyemtion, je lui !j$a$ ce gu/U av^t djité la *eill* , et

jl V e 4feî? î $..rte WYSW P/pW ï? lend^waîn- UEppereuf ne «'babillai* pins dès, te g*tfa*il

«S %#?& fhrMpmt lç déje.fyaflF, «fclr* *P W*

Fendu; la journ&l t?fP, 4 é fÇi«§flft -«t .^W J<W e *

de berceau T" S X ftoure. • W ï app^f** W«

(Nov. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 363

table, des chaises, et dès ce moàient ce fut là que TEnipereùr dictait k celui de ces messieurs qui arrivait r de là ville pour le travail.

En face de la ihàisôn du propriétaire, audessous de hous, se trouvait une allée bordée de quelques arbres , c'était là que Tes deiix soldats anglais aVàiefat pris pofcte pou* nous ïurvëilfei' ; mais ils en ftkrènt retirés afec lé fceiiips, à là deinande de notre hôte, <jui is'en trouvait choqué pour ébh ptôpré compte. Néanmoins ils aVaiênt continué de tôdér k vite dé l'Empereur], attira par là ëturidsitâ, où conduits pàt la nature fle* lents* ordres, lis finirent par disparaître tout àfelt, et 'f'ËÀpferfeùr prît insensiblement j>ossëssîbri dé cette aïîéè inférieure. Ce iîit pour lui une véritable augmentation dé domaiîie ; il à'f fe&dâit chàpqiië jôiïr après son travail, en sortant àù )ardih, pour j attendre l'heure de sbn dîner. Les deux petîteè demoiselles et leur ïnêrè 5 ^etiàïèiit lj joindre , et lui raconter les hbtitèlféfé. ïï y rêtburiiâît au&i parfois après son dîner, <piànd lé temjté ïe permettait l il passait àlb& k Soîrëè éàûs qftr'il etft Éesbiiï d'eiitrèi* chez les voisins, ce Tpïîl ne faisait qu'à îa dernière

364 MEMORIAL , (Ne*. iÇiiS)

extrémité, et quand il savait surtout qu'il fr'y avait pas d'étranger; ce que f allai* préalablement vérifier au travers des croisées* *

Dans une de ces promenades, l'Empereur s'étendit beaucoup sur le Sénat, le Corps Lé* gislatif, et le Conseil d'Etat surtout. Il avait, disait-il, tiré vraiment on grand parti de celui* ci , dans tout le cours de son administration. Je vais tracer ici quelques, détails sur ce Conseil d'État, d'autant plus volontiers qu'on en avait fort peu dldée dans les salons ; et comme il ne subsiste plus aujourd'hui sur le même pied, . j'intercallerai ici , chemin faisant , quelques lignes, sur son mécanisme et ses attributions,

«Le Conseil d'État était généralement com-

• posé, disait l'Empereur, de gens instruits, . » bons travailleurs et de bonne réputation ;

9 Fermant et Boulay* par exemple, sont cer-

• tainement de braves et honnêtes gens. Malgré t les immenses affaires litigieuses qu'ils ont gé- » rées, et les gros émolumens dont ils jouissaient, on ne me surprendrait pas du tout » si l'on m'apprenait qu'aujourd'hui ils sont tout

• m plus au-dessus de l'aisance. 9.

(NoY. i8i5) DE SAlHTfc-HÉLÈKB* 3Ô5

L'Empereur employait individuellement lés Conseillers d'État à tout, dts^ît - il , et avec avantage. En masse, c'était son véritable conseil; sa pensée en délibération , comme les ministres étaient sa pensée en exécution.

Au Conseil d'État se préparaient les lois que l'Empereur présentait au Corps Législatif, ce qui le rendait tout à fait un des élémens de la puissance législative; là se rédigeaient les décrets de l'Empereur, ses réglemens d'administration publique; là s'examinaient, se discutaient et se corrigeaient les projets de ses ministres , etc. ' ' \

Le Conseil d'État recevait l'appel, et prononçait en dernier ressort sûr tous les jugemens administratifs ; accidentellement, sur tous les autres tribunaux, même sur h Cour de Cassation. Là s'examinaient aussi les plaintes contre les ministres ; les appels même de l'Empereur à l'Empereur mieux informé. Ainsi le Conseil d'État, constamment présidé par l'Empereur, et souvent eu opposition directe avec les ministres, ou en réformation de leurs actes et de leurs écarts ,; se trouvait donc naftiteDemmt le

560 MÉMORUfc (Nov. i8i5)

reftigp.4p fotigfâfa 9« de^ p^m^ps ^ft$e* par

assisté ,• saj^ yrec. q\jtella chajç^r Ja cajiçç, des doyens 5'^ trouy^4%p^up : I^Jne çpm^i^^ de ce çoa^çil recçyait tyqtes, l^p péti^on* de. rEmpire, et ipettajt sous l^y^eq^^ Spu^raia celles. <jiy méjjitaiçjçit son aft^nti^pu .

gei|ç $£ toi et d^ ?*^ a 33^ # radwtoi^tioa, le rçstç,pju^ uous., et s^rtqu^ce <f|i'pp sygjftye Ia s soc^ét^ étyrit dffis, Tigiwaac^dp.ijptre pro- P?& l^gsl^ipni poJi|fqup ; on n^rait jqint du tout d'idées justes du Conseil d'Etat ydu > Corps. L^gfdaltft df* $éft«*.. Cét^it un adage rççii* gar eMjnjglç, qpe le. Çojrps L^gi$J;rti£, x^wtop de muetg,, adoptait, p^sÎTOjnçpt^ sans. <?ppositif>n, toutçs lçs-, lOjisqp'on lpti présentait,: 0$ atfrityuait à. 1^ q^mpla^ ^ e * ^. H serviKt£ çç qui ne teqajt qjj'à la nature çt à la, bonté de Tipstr-

Ij.es lois préparées dgnç, le, Conseil d'Etat étaient présentées j>ar des commissaires tirés de. sçn sein à ui^e commission du Copps Législatif chargée de les recevoir : ils les discutaient

(Nor. i8i5) DE SAIISTE-HÉiÈNE. 36 7

«nMbfe â KaitiiiWô, e« qiJv iWfcîsaft sbofetit reporte» «M fenïtt a# €oii&èH' d*Étaf pouf y *tr»ino«iért. Qaftf* les> <&*»< dq^tffibnfctâ* ftoutaieie pafe rfeacpn&ë : , ëties' - dNHtfil tfèriîr* <kv> cwtféxfeftfee» r<*£ttf&resy sbus lit ptM&iké de KArctti -ofoHfceliai» Su- *h MtafoélBHMt ;" de sorte qnë f q«àA*(5e9 toi* aW^àftfcfaÛ Gor^s" I^pifatûV «Ma» afoita* dej** ltefeàffoétf* des* deux partis opposés. S'a ë^ta&téricoitf 4fhet-« q«e> diffoenotf , ette était dssoutée* copt waBôfci» r&mettf pfei? le# deux côntaotksMte '^ e»i prôsence* de 1» totaKté du- G<frp»Légt«lttô,vfiisaitC<letf> fonctions de jtyry,;Jequel', quand* il se-; trouvait suffisamment éclairé, prononçait ear scrutuar.se> cret,.ay,ant ainsi. la facilité d'émettre en toute liberté son opinion, puisque personne- ne- pouvait savoir si l'on mettait une boule noire, ou une lxmle planche. « Aucun mode, assurément, » disait l'Empereur, ne pouVait être plus côn- » venab'lë contre notre effervescence "nationale et > notre jeanesse^eù'ïiatièfé de ï&erté poliôcpié!»

Empereur n*'deJiftWdatt'si 1i dîtasio'tr •èUKttobà' Hbre atf Gottiërd^tits si'skjh-ei sélto#i^é^g«aif^a»"lefc <Mia>ért»*krttt. J*' M

56* MÉMORIAL (No*. iftiS)

citai une séance fort* longue où il étsrit demeuré constamment seul de «on avis, et avait en cou» séquence succombé* Je fus assez heureux pour lui en rappeler, tant bien que mal, le sujet y fut aussitôt* t Oui, difcil, ee doit être une ». femme d'Amsterdam, sous la peine de mort, » trois fois acquittée par les Cours Impériales, » et dont la Cour de Cassation réclamait encore » la mise en jugement »

* L'Empereur Voulait qiie cet heifreui concours de la loi eût épuisé sa sévériié à l'égard de l'accusée; que cette heureuse fatalité des circonstances tournât à son profit. On lui répondait qu'il possédait la bienfaisante ressourcé «Se faire grâce ; mais (Jûe la loi était inflexible, <et ,<pTïi fallait qu'elle eût son cours, La discussion fut fort longue. M. Marâtre parla beaucoup et très-biep; il entraîna tout le monde, L'Empereur, qui était constamment demeuré j&eul, se rendit en prononçant ces paroles remgrqnablep : « Messieurs, on prononce ici par » la majorité, je demeure seul, je dpU céder * * u*is je déclare que, dans ma conscience, je

(Not. i8i5) DE SÀIN1X-&ÉLÈNE. 86g

i. ne cède qu'a** fondes. Vous m'aves réduit » «1 silence; mais nullement convaincu. •

Dans le monda, où Ton ne se doutai même pas de ce qu'était le Conseil d'État, on était persuadé que personne n'osait y prononcer une parole en sens différent de l'Empereur; et je surprenais fort dans nos salons , lorsque je raeontak qu'un Jour, dans une discussion assez animée , interrompu trois fois dans son opinio*, l'Empereur, ^adressant à celui qui venait de lui. couper assez impoliment la parole; lui dit avec vivacité : « Monsieur, je n'ai point encore > fini, jp vous prie de me laisser continuer»

# Après tout, il me semble .qu'ici: chacun a bien

* le droit de dire ton opinion: » Sortie qui, malgré le lieu et le .respect, fit rire tout le monde et l'Empereur lui-même,

« Toutefois, lui disais-je, on pouvait s'aper- » cevoir que les orateurs cherchaient à deviner » quelle serait l'opinion de Votre Majesté; on »ae gpyait heureux d'avoir rehconjtré juste,

• embarrassée se trouver dans un sens opposé; » on vous accusait de noua tendre des piégés,

* pour mieux copoaître uçtre pensée. » Néan-

3 7 o MÉMORIAL (Nov. i8i5)

moi«<l^^e^i(%tiûe fete fo^, Itatfeii* propre et **efc*tet*r«aii**« fB^*8uti^^ «aitttftiii'i**' véritable o^iAiëâ, *%Uffl»t>lW^ae tffimpowmr éxtekaft fc la" piûS gr«d*'lïfert#i-

liiigfcrfli, j* etafefeë fa'ôW ïà'Mtàrëi F**tes> rkweêlmtà ,< *ép&ait4* sotatëÉt, q*ia)î& *fe gr » r^afr <*wmt> e* <f«e' T<*ffet éfctft> dtititJHt; iM tarn»- wt» pea&é* v tre«r staâBte* ter » entt* iwfus, ïi<kœ dottutt^r ect ftmilfe >

QttLnteMRHAié qw, sous le dbîfetSèdcwi m commtmcem<3nt de l'empire, ft%tripejfë**> et»? & combattte, dMttrua dfe*ntetobfë*, tiffi#diÉé«éi*ee ; df\^tefl> qo£ dwilir, $fc¥ fe <*aJeu^é* Pèbstinatiotti Ile celui^d y ' tme» véritable affiSttt pet^ sonnblte et?dé*<pkri£'târ*& Itap&lÀm' s& csatfor et se réduisit aitfrffelfcé? tiWaî^àf qtehjtes fùto*' de llfy à tiûei<k[ sw aitttafeees pttbliqaes', arrhé ai son/ HBtag&m&te v » Votltf êftè&»bifeîi etttfîtéy Mi* » diWl) fe demi' sé^usitatttt* , et si* jV llgth&r'att- » taMqnfe v#ws4;.v TWtefoifr v^u5> âvé* ttfct de » mettre la puissant à^ }^&tt1iVtttè 'rie* èth

\}*e mire M* îldfcaît' ett partfctiHéf tf'tiii

(Not. i8 A 5) DE SAINTK'W^ÈNB. 3 7 i

autre mW>hm>. W !'*¥?& <8»l«WWlJt pMMféi fc bout ;< t Ayf*> $&&( Vtfqetôxm4&> «tf»ag>w. t» » pflu, «gM h Wiwr,, J)çroiôfpnwi*v von» «a«* • été bfe ! i»,VH«i^ous,ua, , «»f i&Viifcà nift'gMMfer. » W awpft * «'*»* VO< gr%odv 8|§a^ ofctt nft» V

. Mm %'%*# Xmté&oijw,}*) vséamcp <et«

B^ .^Cftb- 4ifiaisr^ : à, ^Emptfguf »,#&-, varçnt. surtout Iftwé ks^a vfres, ù»jiro«#QB%~ l'u^^dftg^io^.iptéii^ff^,, toHtftdftiteitJfaK)**,,

de, #çis}on k cgns^Un^ui^e^ lopgtôJ, \ avpjt. disgeut. le Goj$8; J^gfelat& ..-;<••. »

lfcp^,^%eux<ty»rflM$ kfldi^?d(#,qwie# , ou cofeoiftaft en s^?ret,6t.oq f £«s^ c^ilfr des, b.uUes. et. des. lettyp^du; .Pape,, I£Jlep, furent montrée* *, v* cprçeillfF, 4&f*. cbwgé, du

du. inoins., n&i; a&àty» .ni i&b dén.WW Unw»

Sys MÉMORIAL (Not. iSi5)

oulatkm. Gela se découvrit, et l'Empereur TinterpeBà subitement en plein Conseil, c Quel a » pu être vôtre motif, lui dfoft* Monsieur?

» Seraient - ée * vos principe! religieux? • Hais r alors, pourquoi vous trottves»vou* ici? Je ne » violente la conscience ée personne* * Vow ai- »' je jwis au collet pour tous faire mon con- » seiller d'État? C'est une faveur insigne que «vous *vet sollicitée* Tous étés ici le plus

• jeune et le seul peut«être «fui y Soyez* sans

> des titres personnels* je n'ai tu en vous que

> l'héritier 1 des semées de votre père. Tous » m'âvefc fiïît un serinent personnel f comment

• vos séntftnens religieux peuvent-ils s'arraatger » avec fa violation * 'manifeste qu0 ' vous venez

• d'en 'faire? Toutefois, parles : vous êtes, ici » en ; fataSte, vos fcàtûarâdes vous jugeront » Votre faute est grande , Monsieur! Une cens* » piration matérielle est arrêtée dès qu'on saisit

• le Irfas qui tient le poignard; mais une cons- «piration morale n'a point de terme : c'est » une traînée de poudre. Peut-être qu'à Heure » qu'il est des villes entières s'égorgent par » Votre faute, « L'accusé , confus , ne répondait

(Noy. 181S) DE SJJHT&-H&ÈN& 3 7 5

rien ; dès la première interpellation il était convenu du fait La presque totalité du Conseil , pour laquelle cet événement était* inattendu , gardait, dans son étonuement, le silence le plus profond, t Pourquoi , continuait llimpe- » reur, dans l'obligation de votre, serment, » n'êtes»vous pas venu me découvrir le coupable » et sa machination?^ Ne' siûs^e pas; abordable » à chaque instant jK>ar chacun de tous?— jSire, » se hasarda de répondre l'interpellé, c'était mon 9 cousin»— Votre faute n'en est que plus grande , 9 Monsieur, répliqua vivement l'Empereur, Votre » parent n'a pu être placé qu'à votre sollicita- 9 tion 5 dès-lors vous ave* pris toute la respon* 9 sabilité. Quand je regarde que quelqu'un est » tout à fait à moi, comme . vous l'êtes ici , » ceux qui leur appartiennent, ceux dont ils * répondent sont, dès efeft instant; hors de 9 toute police. Toilà quelles sont mes maximes.» Et comme le coupable continuait à ne rien dire, t Les devoirs d'un conseiller d'État envers 9 moi: sont, immenses, ; conclut l'Empereur,: 9 vous les avez violés, Monteur, v$ujt ne l'ête* » plus. Sorte*, pie reparaisses plus ici! « En

874 MÉMORIAL (Nor. i8i5)

âoitant, eoimbe il passait aaset pr& de la per- #onae 4e l'fitnptafem^ i'EiftfJerfetti- liri dît, en jetant les yettt ta* hri t « J'en tari* iiàvré , » Honneur; car j'ai présent la m&to&îre et les

• services <fe V«i*e pète* * Et quand il fut sorti , l'Empereur ajètitfe : « J'espèh* qd'une » pareille «bèn* ne se *enfo«*èHfera jamais; elle

• m'a f«t frtp die feaL Je ée &tfe j»àè défiant, » je pcraflfcfo te dèteèfr t Je ttte mifc entouré *4* lofas le» partît fa* rôft *tapf& dfe ma » parante Jtttqtrit dès éifclgrés, des soldats de

• Tannée de Côûdé* bien épt'oà tditfôf ^oîls » teVtoiêefit a*s*sMà£, je date êtfe juste , totas » ttrtHrt été fidèle». Dtyttis qùè je irai» ail gou-

• *ef*e**ëâi V^iHe le prfetfeièt tediVida , fttfprès »d* moi, «fiii nf'tflt ttahî; * Et ** toitffaant rers M. Lfttré , tfW ffldigèàit lès SéàhdéS dd Cènseil d'Htat s à Ydtiê éoitoettta/* l-, ëMeàAèi*àh&l »

Quel tffccttdl iflfé< è'êb ptàé^^terbètrt dé Monfte» Lôc*é IQttè â«Mk defè&urf Otf jT &ott- *§Mit tAta ffott» «tôt fbtft te ; qm f&tàcbtïïë.

QnwïÙ U éÈêmtioù ûkï Qëtpê légiéftflf, feCbnseft #ÉtH Ikr eôEtttqté 1er dfc&îé* 6u Varant-cietntat 'jeta* «te d&eftibtè 1&f5. Nous

(No*. i8i5) DE $AJNTE-H*LÈNE. 5-5

savions que la «éançe devait Stre importable , sans pourtant eu eopaattrp fobf et ; la crise ttflif; 4os plu» grapre*, Tetmfcmi «titrait eUr le temtoûpp français,

« M$#$ieurs» dît l'Empereur, voué eonneissec » lu. situation jâe* choses et Je* danger* 4c la » patrie. J'ai cru, sans y être oblige* devoir » qp dorotr ¥•» comtouoication intima aux p député» du forpt: Législatif J'ai voul* les » 4$aQçier ainsi à leurs intérêts les plus chersç

* nmis ih ont feit de cet acte dfema confiance » une arme Ofotm mm; c'est-à-dire contre la » patrie. JU lieu de me seepnder de leurs » efforts » Us gênent les miens. Notre attitude 9 Seule pouvait arrêter L'ennemi > leur conduite » Tappelle ; au lifn de lu* montrer un front » d'airain > Me lui découvrent nos blessures. Us » me. demandent la paix à grand* csis , torique

* fo seul, moyeu pour Fobteuifi était de nie » reeommajMkr la guerre; tla se plaignent de »: mm* ù* parient de leurs griefs; mai* quel » ternes, quel Ken pprçnnentrili? Wétait-ce pas » çn famille, et non en présence de l'ennemi,

* qulls devaient traiter de pareils objets?

S?6 MhfORttL (Nov. iSt5)

• Etaia-je donc inabordable pour eux? Me suis- » je jamais montré incapable de discuter la

• raison? Toutefois il faut prendre un parti : » le Corps Législatif, au lieu d'aider à sauver

• la France, concourt à précipiter sa ruine, il » trahit ses devoirs; je remplis les miens, je le

• dissous!.... t

Alors il nous fit faire lecture d'un décret qui portaient que deux cinquièmes du Corps Législatif avaient déjà épuisé leurs pouvoirs; qu'au premier* janvier un autre cinquième allait se trouver dans le môme cas , qu'alors la majorité du Corps Législatif 'serait réellement composée de gens n'ayant plus de droit; que, vu -ces circonstances, le Corps Législatif était, dès cet instant, prorogé et ajourné,; jusqu'à ce que.de nouvelles élections Toussent completté.

Après, la lecture, l'Empereur reprit : « Tel » est le décret que je rends; et si l'on m'assu*

• rait qu'il doit, dans . la journée,* porter le » peuple de Paris t venir «n masse me massa* » crer ici aux Tuileries, je le rendrais encore ; » car; tel est .mon devoir. Quand le peuple » français me confia ses destinées , je considérai

(Nov. 181S) DE SAINTE-HÉLÈNE. S 77

les lots qu'il me donnait pour lé régir; si je lés eusse crues insuffisantes, je n'aurâb pas accepté. Qu'on ne pense pîas qitt je suis utt Louis XVI. Qu'on n'attende pas de moi des oscillations journalières. Pour être devenu Etûpereur, je tfâi paS cessé d'être citoyen. St l'anarchie devait être consacrée de ûou»veau, j'abdiquerais pour aller dans là foule jouir de ma paît de la souveraineté , plutôt <Jue de rester à la tète d'un ordre de chose g oà je ne pourrais que compromettre 1 cbacuh, sàùs pouvoir protéger persoùne* Du reifte, conclu t-iï, rira détermination est conformé £ la toi; et Û tous veulent aujourd'hui fafré leur devoir, je dois être invincible derrière elle, comme devaht l'ennemi. » 6n né fit pas son devoir!....

I/Èmperéur, contre fopmion lômriràtté, était si peu absolu , et tellement facile avec son Conseil d'Etat, qu'il lui est arrivé plus d'une fois 1 dé remettre en discussion , ou tfrôtne d'annuler urfe décision prise , parce qû'trtr des mezbbres lui avait donné depuis, en particulier des raisons nouvelles, ou s'était appuyé 1. *4

3?* MÉMORIAL (,Noy. i8i5)

sur ce que son opinion personnelle , à lui Empereur, avait influé sur la majorité. Qu'on demande aux chefs de sections surtout ?

De même que l'Empereur avait coutume de livrer à des membres de l'Institut toute idée scientifique qui lui venait en tête, de même il livrait toutes ses idées politiques à des conseillers d'Etat; souvent mêpae ce n'était pas sans des vues particulières et quelquefois secrètes. C'était un moyen sûr, disait-il , de faire creuser une question, de connaître la force d'un homme, ses penchans politiques, d'essayer sa discrétion , etc. J'ai la certitude qu'en l'an XII il a été confié à trois conseillers d'État l'examen d'une question bien extraordinaire : celle de la suppression du Corps Législatif. La majorité fut pour l'approbation , un seul s'éleva contre avec force, et parla long-temps et fort bien. L'Empereur , qui avait présidé avec beaucoup d'attention et de gravité , sans laisser échapper aucune parole ni indice d'opinion , termina la séance en disant : « Une question » aussi grave mérite bien qu'oii y pense., nous » y reviendrons. » Mais elle n'a jamais repayue.

(Nov. i.Çi5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 5 79

II' eût été heureux qu'on eût agi de même lors de la suppression du Tribunat; car elle a été, dans le temps, et est demeurée un grand sujet de déclamation et de reproche. Pour l'Empereur, il n'y vit que la suppression d'un abus coûteux, une économie importante.

«U est certain, prononçait-il, que le Tribunat » était absolument inutile, et coûtait près d'un » demi-million ; je le supprimai* Je savais bien « qu'on crierait à la violation de la loi ; mais » j'étais fort , j'avais la confiance entière du » peuple, je me considérais comme réforma- » teur. Ce qu'il y a de sûr , c'est que je le fis » pour le bien» J'eusse dû le créer au contraire , » si j'eusse été hypocrite ou mal intentionné ; » car, qui doute qu'il n'eût adopté, sanctionné <> au besoin , mes vues et mes intentions ; mais » c'est ce que je n'ai jamais recherché dans » tout le cours de mon administration; jamais » on ne m'a vu acheter au&ijae voix, ni aucun » parti par des promesses , de l'argent ou des ». places; non,, jamais! et si j'en ai donné à » des ministres , à des conseillers d'État , à des » législateurs, c'est que ces choses étaiqnt à

38o * MÉMOEUL (Nov. i8t5)

donner , ei qto'îl était naturel et même juste qu'elles fessent distribuées à ceux qui travaillaient près de moi.

» De mon tetops tous les corps constitués on* été purs, irréprochables, je le prononce ; ils agissaient par conviction : la malveillance et la sottise pouvaient dire le contraire ; elles avaient tort. Et si on les a condamnés, c'est parce qu'on n'a pas su ou qtt'on n'a pas voulu savoir ; et puis aussi à cause du mécontentement et de l'opposition du temps, et pardessus tout encore à cause de cet esprit d'envie , dte détraction et de moquerie qui nous est si particulièrement naturel, i On a beaucoup accusé le Sénat; on a beaucoup crié au stnilisitoe* à la bassesse ; mais des déclamations ne sont pas des preuves.

Qu'eût-on donc voufti du Sénat? Qu'il eût refusé des conscrits? Que les commissions de Ta liberté individuelle et de là presse eussent fait esclandre contre le gouvernement? Qu'il eût fait ce que plus tard, en 1&1 3, a' fait une commission du Corps législatif? Mais voyez où celle-ci nous a menés. Je doute qu'aujour-

(No?. 181^) DB SAINTE-HÉLÈNE. 58i

» d'hui les Français lui portent upe grande

• reconnaissance. Le vrai est que toutes nos » circonstances étaient forcées ; les gens sages » le sentaient et savaient s'y plisr. Ce qu!ou » ignore* c'est que f dans presque toutes les » grandes mesures , des Sénateurs yen aient , » avant de yoter, me produire à l'écart et quelr

* quefois très-chaudement, leurs objections ou » même leurs refus, et qu'Us s'en retournaient » convaincus ou par mes raisounemens ou par » la farce et l'imminence des choses.

» Si je ne faisais pas hruit de tout cela, c'est » que je gouvernais en conscience, et que je » dédaignais la charlatanerie ou tout ce qui ^pouvait être pris pour elle.

» Les votes du Sénat étaient à peu près cons- » tamment unanimes, parce que la conviction » y était universelle. On a essayé de rehausser » beaucoup, dans le temps, une imperceptible » minorité, que les louanges hypocrites de la » malveillance, leur pure vanité ou tout autre » travers de caractère, poussaient à une oppo- » sition sans dwger. Mais ceux qui la compo- » saient ont-ils tous montré, dans nos dernières

3Sa MÉMORIAL (Nov. 181 5)

» crises, une tête bien saine ou un cœur bien » droit? Je le répète, la carrière du Sénat a » été irréprochable : l'instant seul de sa chute » a été honteux et coupable. Sans titre , sans » pouvoir, et en violation de tous les principes, » il a livré la patrie , et consommé sa ruine. Il » a été le jouet de hauts intrigans qui avaient » besoin de discréditer , d'avilir , de perdre une » des grandes bases du système moderne. Et » il est vrai de dire qu'ils ont complètement » réussi ; car je ne sache pas de corps qui 9 doive s'inscrire dans l'histoire avec plus d'i- » gnominie que le Sénat Toutefois il est juste » encore d'observer que cette tache n'est pas » celle de la majorité, et que, parmi les dé- » linquans, fie «ont trouvés une foule d'étran- » gers , au moins indifférens désormais à notre » honneur et à nos intérêts. »

Le Conseil d'Etat, lors de l'arrivée de M. le comte d'Artois , s'agita comme il put pour s'attirer son attention et capter sa bienveillance. Il lui fut présenté deux fois , et sollicita d'en- % voyer une députation à Compiègne au-devant du Roi. Le Lieutenant-Général du royaume

(Nor. 181 5) DE SAINTE-HÉLÈNE. \ 585

répondit à cette dernière demande que le Roi en recevrait volontiers les membres individuellement ; mais qu'on ne devait pas songer à lui envoyer une députation. Il est vrai de dire que les gt os bonnets , c'est-à-dire les chefs de sections, étaient absens. Tout ce mouvement d'ailleurs n'avait d'autre but que de tâcher de ne pas perdre le traitement, peut-être même d'être conservé. Ainsi le' Conseil d'Etat ftt tout aussitôt son adhésion aux résolutions du Sénat, évitant à la vérité toute expression qui eût pu être injurieuse pour l'Empereur : « Et vous » l'avez signée? me dit l'Empereur. — Non, » Sire, je refusai ma signature à cette adhé- » sion , soutenant que c'était une insigne folie » que de prétendre demeurer successivement « le conseiller et l'homme de confiance de deux » antagonistes ; et que d'ailleurs si le vainqueur » s'y entendait bien, le meilleur gage à pré- » senter à son attention devait être te fidélité » et le respect envers le vaincu. — -Et vous » raison' iez juste , observa Napoléon. »

384 MÉMORIAL (Nov i8t5)

Dimanche 5.

Paroles vires. — Circonstances caractéristiques.

Nous nous trouvions à peu près Jtous réunis pupjrès 4e l'Empereur <Jans le Jardin. Qçux de 1? ville sç plaignaient fort de la manière doitf ijs y étaient, afosi qpç de» yep&tfops tQujour$ renouvelées dpnt ils étaient l'objet. L'Ejnpereur, qui depuis pris de quinze jouip Avait vainement établi le système de ne rien traiter sy? cet article que par écrit, comice la manièrç la phj$ 4Jgne f Ja pins cQ$*&iQblp # ty pft* propre à arjçiener des résjjjt^s; qpi ay^it w&çQe a^êt-ê ^e oote À ce .trajctt» l^gusJUe av$t dû ^ reuiise deppis JongHtemp?* çt 4$ J'avaU jamai? &é> y jeviut plusieurs fois sftus différentes formes , ç% ywlqpejHo&çp &&f pi^Rptag» Xç>us les r^si^xrçiçenç ,et Joutes Jeç o^i7A&QU$ jnctlr^ct^s V^pliq^içat $u Gi^drjMto&feal. -Ce- Jjjîrçî #nft par s'<e# ftpben par, flueU bp»s fla- (turels p ; aigrjss^t p^s les i^rtu^es l I^'ejprjm* très-vivçme&t; sa femme , très-près de la porte, désespérant de neutraliser l'orage , s'esquiva. Je pus observer alors combien toutes les impres-

(Nov. i8i5} DE SAINTE-HÉLÈNE. 585

sions que pouvait créer cette circonstance se succédaient avec rapidité chez l'Empereur. La raison, là logique, on pourrait même dire le sentiment , dominèrent toujours. « Que vous » n'ayiez point remis cette lettre , si vous la » croyiez nuisible , disait-il , c'est un devoir de » l'amitié que vous me portez; mais cela de* » mandait-il un retard de plus de vingt-quatre » heures? Voilà quinze jours que vous ne m'en » parlez pas. Si ce plan était jugé mauvais, si » la rédaction en avait été défectueuse, pour- » quoi ne pas me le dire ? je vous aurais réunis » tous pour la discuter avec moi. »

Nwte deqteurfo&s tom arrêtés près <k berceau,, A rexfcréttûté <fe J'jallés que J^mpeceur pafie®tti>ait se&l devant nous , allant ,et venant. Dans un des naomens où l'Empereur était le plu* éloignée , le Grand-Maréebal me «dît ; « Je » oittips de m 'être exprimé *ncon*eneblen|ent, » et j'qn suis bien fiché. rrrIHous aJfoos «oss * \ma&t mec ilfopenwtr, lui .^Us-je, *aus le » ta* attirez foieotot foit oublier , dès que «vous » seœ* settk, t & f'entr&S&ai ho» du jardiç tout ce qui était ta.

586 MÉMORIAL (Nov. i8i5)

Effectivement, le soir, l'Empereur, causant avec moi de sa matinée , disait : « : Cetait après • nous être raccommodés avec le Grand- Maré- » chai.... ; c'était avant l'algarade du-Grand-Ma- » réchal. . . . , » et autres choses pareilles qui prouvaient tout à fait que cette cisconstance n'avait rien laissé sur son cœur.

Lundi 6.

Sur les généraux de l'armée d'Italie. — Armée des anciens, Gengiskan, etc. — Invasions modernes. — Caractère des Gonquérans.

L'Empereur a été souffrant, et a travaillé beaucoup dans sa chambre. Il m'a dicté les portraits des généraux de l'armée d'Italie :

M asséna* d'un rare courage et d'une ténacité si remarquable, dont le talent croissait par l'excès du péril ; qui , vaincu , était toujours prêt à recommencer comme s'il eût été vainqueur.

Àugereau, qui , tout au rebours , eu avait toujours assez, était fatigué et comme découragé par la victoire même; toutefois Napoléon dit dans sa dictée que c'est Augereau surtout qui

(No?. 1815) db Sainte-hélène. 5& 7

décida de la journée de Castiglione , et que , quelque torts que l'Empereur eut à lui reprocher par la suite , le souvenir de ce grand service national lui- demeura constamment présent et triompha dé tout.

Serrurier * qui avait conseiivé toutes lès formes et la sévérité d'un ancien major d'infanterie ; honnête homme , probe , sûr ; mais général malheureux.

Steingel* qui possédait si éminemment toutes les qualités d'un général d avant-garde.

Laharpej grenadier par le cœur comme par la taille , qui périt si malheureusement.

Vauboh* etc. , etc. On trouvera le développement de tout cela aux divers chapitres de la Campagne * d'Italie.

Dans divers objets de la conversation du jour, je note ce que l'Empereur disait sur les armées des Anciens. Il se demandait si l'on devait croire aux grandes armées dont il est question dans l'histoire. Il pensait que la plus grande partie des citations était fausse et; ridicule. Ainsi, il ne croyait pas aux innombrables armées des Carthaginois en Sicile. « Tant de troupes, ob-

386 MÉMORIAL (Nov. i8i5)

» servait-il, eussent été i$u&ig* riftiis une aussi » petite entreprise ; et si Capthage eut pu en » réunir autant, on ejx eût vu davantage dans » l'expédition d'Ann|bal 4 qui était d une bien » autre importance, et qui pourtant n'avait pas » au-delà de garante à c&tqpapte inille hom- » mes. » Ainsi il ne croyait point ^ux guidons d'hommes de Darius et <j£ Xere#s ., ,qui eussent couvert toute la Grèce , et se seraient sans doute subdivisés en une multitude danpées partielles.. U doutait môme de toqrtç cette partie brillante 4? l'histoire 4e h >G*?èce j il ne voyait, dans le imitât d? 4#tte fameuse igvjerre persiqije* .que 4e o$s actions indécise^ , <ob -chacun s attribue la victoire : X^rc^s s'en retourna triomphant d'avoir pris, brûlé , 4&nùt /Athènes ; et les iCJrecs exaltèrent tour yiotoijpe de -n'avoir pas succombé à SsJajswe. « Qprot au>x détails » pompeux des <victoipes des Grecs et des dé- » faite» de leur» inûornbieablea ennemi , qu'on » n ovWie pus , observait rjEanpereyr, que ce » spmt les <G*eo$ qui île disent , qu'ils étaient » vains, hyperbolique*, et qu'auetwe c&pmique » de Perse n'a jamais été produite pottr assurer

(Nov. i&i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 389

» notre jugement par un débat contradictoire. » Mais l'Empereur croyait à l'histoire romaine, sinon dans tous ses détails, du moins dans ses résultats , parce qu'ils étaient des faits aussi patens que le soleil. Il croyait encore aux armées de Gengiskan et dé Tâtaerlan, quelque nombreuses qu'on les ait prétendues, parce qu'ils traînaient à leur suite des peuples nomades entiers qui se grossissaient encore d'autres peuples dans leur route ; et il ne serait pas impossible, disait l'Empereur, que l'Europe finît un jour de cette manière. La révolution opérée par les fiuns , et dont on ignore la cause, parce que la trace s'en perd dans le désert, peut se renouveler.

La Russie est admirablement bien située pour amener une telle catastrophe : elle peut aller puiser à son gré d'innombrables auxiliaires et les déverser sur nous ; elle trouvera tous ces peuples errans d'autant mieux disposés, d'autant plus impatiens, que le récit et les succès de ceux des leurs qui dernièrement ont exécuté chez nous des : courses si heureuses et

5go MÉMORIAL (Nor. i8i5)

si productives, auront frappé leur imagination et excité leur avidité.

De là, la conversation a conduit aux conquêtes et aux conquérans ; et l'Empereur concluait que pour être conquérant avec succès, il fallait nécessairement être féroce , et que , s'il eût voulu être féroce , il ' eût conquis le monde. J'ai osé me permettre de combattre ces dernières paroles échappées sans doute à l'humeur du moment; j'ai osé représenter que lui , Napoléon , était précisément la preuve du contraire; qu'il, n'avait point été féroce, et pourtant avait conquis le monde ; qu'avec de la férocité et nos mœurs modernes , il n eût certainement jamais été jusque là. En effet , la terreur n'est plus aujourd'hui ce qui peut nous soumettre à un homme; mais seulement de bonnes lois et la persuasion du grand caractère , la connaissance d'une énergie à toute épreuve dans celui chargé de les faire exécuter. Or, tels avaient été précisément, disaisje, la cause des succès de Napoléon , celle de la soumission et de l'obéissance des peuples. La Convention fut féroce et inspira la terreur:

(Nov. i8i5) DB SAINTE-HÉLÈNE. 3gi

on plia ; mais on ne put la supporter.' Si elle eût été uû seul homme/ on s'en fût bientôt défait ; mais c'était une hydre ; et encore que de tentatives ne hasarda-t-on pas? que de dangers auxquels elle n échappa que par miracle ! Elle fut obligée de s'ensevelir elle-même au milieu de ses triomphes.

Pour qu un conquérant pût être féroce avec succès, il faudrait qu'il commandât à des soldats féroces eux-mêmes , et qu'il régnât sur des peuples sans lumières : or, sous ce rapport, la Russie encore possède un avantage immense sur le reste de l'Europe; elle a le rare avantage d'avoir un gouvernement civilisé et des peuples barbares : chez eux les lumières dirigent et commandent ; l'ignorance exécute et dévaste. Un sultan turc ne saurait aujourd'hui gouverner long -temps aucune des nations éclairées de l'Europe ; l'empire des lujnières serait plus fort que sa puissance.

Sur un autre sujet l'Empereur observait que nous autres Français, si nous avions moins d'énergie que les Romains, nous avions plus de bienséance ; nous ne nous serions pas

3$» MEMORIAL (Nov. i8i5)

donné la mort comme eux sous les premiers Empereurs ; lûais aussi nous n'aurions pas montré toutes les turpitudes, toute H servilité qu'on rencontre sous les derniers. * Même dans nos » momens les plus corrompus, disait-il, notre • bassesse n'était pas sans de certaines restric- » tions : tels des courtisans à qui le prince eût » pu tout faire faire chez lui , lui eussent refusé » de s'agenouiller à Son" lever , etc. , etc. »

J'ai déjà dit que nous n'avions avec nous pf ésCfue aucun .dés document sûr les affaires de nos fôttfs. lé peu de livres qui avaient suivi FÉrùperéur n'étaient guère que des classiques qui l'accompagnaient dans toutes ses campagnes. Je feçus dto mafor H ôdson , habitant de l'île , une collection politique depuis 1793 jusqu'à 1807, qui, sou& lé titre d*Annuat reguter (registre aûûuèf ) , donné là rfuîté, assez bien rédigée , dés é^énemeto dé chaque année, ainsi que quelques pièces officielles dés plus importantes. Dans notre disette , ce fut une riche acquisition.

(Not. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 5g5

Mardi 7.

Jdçes , projets > insinuations politiques, etc.

L'Empereur a déjeuné seul, et a travaillé beaucoup dans la journée avec le Grand-Maréchal et H. 4e Montbolon.

Le soir, npu$ provenant seuls, assez tard, dans l'allée inférieure s devepue le lieu Jfayori , je lui dis qu'une personne importante dont les idées» te* rémte, pouvaient être notre i ri terni édiairç avec 1# fnonde régulateur , et influer sur notre destinée future f avilit ff avec des fonnes «t des préalables w*ez significatifs, interpellé l'up de nous de lui dire coi conscience ce qu'il croyait de l'Empereur , touchant certains objets politique* ; s'il avait donné jsa dernière constitution ayec la véritable intention de Ja maintenir; s'il ayait renoncé de bonne foi à ces ancien? projet» du granci Empire; s'il consentirait à laisser l'Angleterre jouir de la suprématie maritime; s'il ne lui envierait pas la tranquille possession dé l'Inde; s'il ne se prêterait pas à renoncer aux colonies, et à acheter des Anglais seuls les denrées coloniales au véritable prix 1. 25

6c# MÉMORIAL (Not. i8i5)

du commerce ; s'il ne s'unirait pas aux Américains , dans le cas de leur rupture avec l'Angleterre; s'il ne consentirait pas à l'existence d'uni grand royaume en Allemagne , pour la maison d'Angleterre , qui va perdre incessamment celui de la Grande-Bretagne, lors- de l'accession au trône de la jeune princesse de Galles, ou, au défaut de l'Allemagne*, s'il ne Consentirait pas à laisser établir cette domination en Portugal, au cas que l'Angleterre s'en arrangeât avec la cou* du Brésil, etc.

Ces questions ne reposaient pas sur des idées vagues ou des opinions oiseuses ; la personne les appuyait sur des faits positifs : « Nous avons » besoin, disait-il, d'une paix longue et durable » sur ' le continent ; d'une jouissance paisible » de nos avantages actuels pour sortir de la » crise ou nous sommes , et alléger la dette » incommensurable sous laquelle nous cour- » bons \ or, Fètat présent de la France, ajou*- » lait-il, celui de l'Europe ne saurait, avec les » élémèns actuels, nôtis procurer ce résultat.

» Notre victoire de Waterloo vous a perdus; i mais elle est loin de noufc avoir sauvés ; tous

(Not. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. • 3g5

îles hommes de bon sens, ches nous, tous » ceux qui peuvent échapper à l'influence mo T » mentanée des passions le pensent ou le pen* m seront ainsi , etc. , etc. ^

L'Empereur doutait d'une partie de ce récit, et traitait le reste de rêverie ; puis se ravisant , il me dit : « Eh bien, votre opinion? Allons > 9 Monsieur, vous voilà au Conseil d'Etat ? — » Sire ,- disais- je, on se permet souvent de rêver

• sur les matières les plus graves, et, pour

• être emprisonné à Sainte-Hélène, il n'est pas

• défendu de composer des romans; j'en vais » donc faire un. Pourquoi pas un mariage po-

• litique des deux peuples, où l'un porterait

• l'armée en dot et l'autre la flotte ; idée folle » sans doute, aux yeux du vulgaire, trop har- » die peut-être aux yeux des gens plus exercés,

• et cela parce qu'elle est tout à fait neuve et » hors de toute routine ; mais pourtant dans » le genre de ces créations imprévues , lumi-

• neuses, utiles, qui caractérisent Votre Majesté, » qu'elle seule peut faire - écouter et savoir » accomplir.

» Gomment, disais -je allant sans doute au-

5g6 MÉMORIAL (Nov. v8i5)

n delà des idées de l'interlocuteur anglais lui-

> même , Votre Majesté ne donnerait pas » demain , sî c'était en son pouvoir, tous les » vaisseaux français pour racheter à la France

• la Belgique et là rive du Rhin ? Elle ne 9 donnerait pas cent cinquante millions pour y recevoir des dixaines de milliards? Et quel » marché du reste que celui qui procurerait

> aux deux peuples à la fois f objet pour lequel » l'un et l'autre se ruinent et s entr'égorgent

• sans cesse depuis tant d'années! Marche qui » réduirait ces deux peuples à avoir réellement » besoin l'un de l'autre , au lieu d'être en- » tretenus en une perpétuelle inimitié? Ne

• serait-ce donc rien pour la France , reçue » désormais dans toute les colonies anglaises sur

• le pied des Anglais mêmes, que d'avoir ainsi » sans coup férir la jouissance du commerce » de toute la terre? Ne serait-ce pas tout pour » l'Angleterre que de s'assurer, de son côté, » la souveraineté des mers , l'universalité du » commerce , pour l'obtention et la conserva- » tion desquels elle se met sans cesse en péril , ».en attachant désormais , pour toujours, à ce

(Nov. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 397

» système, la France, devenue le régulateur, » l'arbitre même du continent.

» A l'abri désormais de toute crante, et forte 1 de toutes les forces de sa compagne , l'Angle* » terre licencierait son armée pour prix du sa- » crifice que la France ferait de sa flotte ; elle » pourrait même aussi réduire de beaucoup le » nombre de ses vaisseaux ; alors elle payerait » sa dette, allégerait ses peuples; elle prospé- » rerait; et loin de jalouser la France à l'avenir, » on la verrait , une fois que le système serait » compris , et que les passions auraient fait » place aux vrais intérêts , on la verrait travailler » elle-même à son agrandissement continental , » puisque la France ne serait plus alors que » lavant-garde dont elle , l'Angleterre , demeu- » rerait le$ ressources et la réserve.

» L'unité de législation politique des deux » peuples, leurs intérêts communs, des résul- » tats si visiblement avantageux , achèveraient » de suppléer , dans ce plan , à ce que les pas- » sions des gouvernans pourraient présenter » d'obstacles ou de difficultés, etc. , etc. »

L'Empereur m'écouta, mais ne répondit rien ;

Zçfi MÉMORÏÀL (Nov. i*i5)

rarement il se laisse pénétrer , ou se prête à des conversations politiques. Dans la crainte de ne m'être pas assez clairement exprimé, je lui demandai de me permettre d'exposer ces idées sur le papier * ; il y consentit , et né s'en expliqua pas davantage. H était fort tard, il se retira.

Mercredi 8.

Contrariétés. — Réflexions morales.

L'Empereur a dicté , dans le jardin , successivement à MM. de Môntholon et Gourgaud, et de là a gagné l'allée favorite.

Il se trouvait fatigué , maîade ; on a voulu gauchement lui présenter des femmes qui étaient venues se placer dans son chemin avec intention , ce qui l'a contrarié : il les a évitées.

Je lui ai parlé d'aller à cheval pour essayer de se distraire un peu ; nous avions trois chevaux à notre disposition depuis quelques jours ; l'Empereur m'a répondu qu'il ne pouvait se

* Peut-être placeral-je cette note à la fin du Journal avec d'autre* document , ai je peux les retrouver.

(Nov. i8i5) DE SAINTErHÉLÈiNE. fyg,

faire à l'idée d'avoir constamment un officier anglais à ses côtés; qu'il renonçait décidément au chenal à ce prix, ajoutant que tout dey ail être calcul dans la vie , et que si le mal d'apercevoir son geôlier était plus grand que le bien que procurerait l'exercice, c'était un gain tout clair que d'y renoncer.

L'Empereur a peu dîné. Il s'est amusé au dessert à passer en revue les peintures de quelques assiettes de très-belle porcelaine de Sèvres ; ce sont des chefisrd'œuvres en ce genre , elles sont de trente napoléons pièce r et toutes relatives à des vues ou à des objets d'Egypte.

L'Empereur a fini par se rendre à son allée d'affection. Il s'était fort ennuyé tçut le jour , disait-il. Après plusieurs conversations brisées et sans suite, il a regardé sa montre, et s'est trouvé tout joyeux de voir qu'il avait atteint dix heures et demie.

La température était délicieuse ; t insensible-, ment l'Empereur s'était remis tout, à faiU II se plaignait de sst constitution, qui, bien que forte, le soumettait parfois au plus léger dérangement physique. Il se l^licitait du reste

4eo MÉMORIAL (Nor. i8i5)

que ses opinions morales fussent de nature à ne pas l'arrêter , quand , à l'imitation des Anciens , il voudrait se soustraire aux dégoûts et aux traverses de la vie. Il disait qu'il n'enttevoyait pas parfois , sans horreur , le grand nombre d'années qu'il pouvait encore avoir à courir, ainsi que l'inutilité d'une longue vieillesse ; que $11 pouvait se dire que la France était heureuse , tranquille et sans besoin de lui , il aurait assea vécu. Nous remontâmes il était plus de minuit; c'était une véritable victoire que d'avoir atteint cette heure tardive.

Jeudi o.

L'Empereur fait renvoyer les chevaux.

Je suis allé d assez bonne heure chez M. Balcombe lui pbrter mes lettres pour l'Europe ; un bâtiment allait partir. J'y rencontrai l'officier chargé de notre garde. Frappé de l'état d'affaissement où j'avais vu l'Empereur la veille , et du besoin extrême qu'il avait de prendre quelque exercice, je dis à cet officier que je soupçonnais le motif qui empêchait l'Empereur de sortir à cheval, que j'allais lui parler avec

(Not. i6i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. - 401

franchise , et avec d'autant pins de facilité que j'appréciais tout à fait la manière délicate dont il remplissait son office auprès de nous. Je lui demandai donc quelles étaiebt ses instructions, et ce qu'il ferait si l'Empereur venait à se promener à cheval autour de là maison , lui faisant sentir la répugnance qu'il devait naturellement avoir pour tout ce qui était propre à lui rappeler , à chaque instant, la réclusion où il se trou* vait ; l'assurant du reste qu'il n'y avait rien qui lui fût personnel, et que si l'Empereur avait envie d'entreprendre de longues courses; fêtais persuadé qu'il le ferait detaaftder de préférence pour en être accompagné. L'officier me répondit que ses instructions étaient de suivre l'Empereur; mais que se faisant une loi de lui être le moins désagréable possible, il prenait sur lui de ne pas l'accompagner.

A déjeûner» je fis part à l'Empereur de ma conversation avec le capitaine. Il me répondit que c'était bien à lui sans doute ; mais qu'il n'en profiterait pas, n'étant pas dans ses principes de jouir d un avantage qui pourrait compromettre un officier.

4» MÉMORIAL (Not. i8i5)

' Cette détermination. fut trop heureuses entrés le soir chez nos hôtes, le capitaine me. prit à part, pour me dire qu'ayant été à la ville dans la journée parler à l'Amiral de notre conversation du matin; il lui avait été enjoint. de se conformer à ses instructions. Je ne pus m empêcher de répondre avec vivacité que j'étais sûr que l'Empereur allait ordonner le renvoi immédiat des trois chevaux qu'on avait mis à notre disposition.. L'officier auquel je fis connaître , du reste , la réponse que l'Empereur m'avait faite le. matin à son sujet, me dit qu'il pensait aussi que c'était très-bien de renvoyer les chevaux, qu'il .n'y avait rien de mieux à faire; réponse que je crus dictée . par l'humeur qu'il éproevait lui-même du rôle qu'on lui imposait. En sortant de chez nos hôtes , l'Empereur continua de se promener dans l'allée. Je lui appris ce que venait de me dire l'officier anglais. On eût dit qu'il s'y attendait; mais je ne m'étais pas trompé , il m'ordonna de faire renvoyer les chevaux. Comme ce contre -temps m'avait été «fort sensible, je lui dis, avec un* peu de vivacité peut-être, que s'il me le permettait

(1*oy. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 4o5

j'allais rentrer auprès de l\*fficier pour qu'il eût à- remplir sa volonté siifr-le-champ. À quoi il répondit 9 avec une gravité et un son de voix tout particuliers : « Non, Monsieur, point d*hu- » meur ; rarement on fait bien dans cette situation : il faut toujours laisser s'écouler la nuit » sur l'injure de la veille.* »

Nous continuâmes jusqu'à près de minuit ; la température était délicieuse.

Vendredi 10.

Respect au fardeau.

Aujourd'hui, après nos travaux, ordinaires, l'Empereur, prenant une direction nouvelle , est allé sur la route de la ville jusqu'au point d'où l'on aperçoit la rade et les vaisseaux*. Au retour il a été rencontré dans le chemin par M™ Balcombe, la maîtresse de notre maison, et une M toe Stuart, jeune femme de vingt ans, fort jolie , retournant de Bombay en Angleterre. L'Empereur a causé avec elles des mœurs, des usages de l'Inde ; des désagrémens de la mer ,

* Voyez la vue B, publiée pour faire suite -au Mémorial de Sainte-Hélène. ,

4o4 MÉMORIAL (Nor. i8i5>

surtout pour les femmes ; de l'Ecosse , patrie de M me Stuart} beaucoup d'Ossian, et la félicitée de ce que le climat de llnde arait res^ peçté son teint d'Ecosse.

Des esclaves, chargés de lourdes caisses, ont croisé notre route ; M"" Balcombe leur ayrnt dit fort rudement, de s'éloigner, l'Empereur s'y est opposé, disant : « Respect au fardeau, » Madame ! » À ces mots , M" 6 Stuart , qui n'avait cessé de chercher avidement à la dérobée les traits et la physionomie de l'Empereur, laissa échapper tout bas à sa voisine : « Mon « Dieu , que voilà une figure et un caractère • bien différens de ce qu'on m'avait dit ! »

Samedi n au Lundi i3.

Conversation* de toinuit, au clair de lune, etc. — Les deux Impératrices. — "Mariage de Marie-Louise. — Sa maison* — Duchesse de Montebello. — M** de Montesquiou. — Institut de Meudon. — Sentimens de la maison d'Autriche pour Napoléon. — Anecdotes recueillies en Allemagne depuis le retour en Europe.

Notre vie continuait d'être des plus régulières à Briars : tous les jours, après m avoir dicté,

(Nov. igi5) DE SAINTE-HÉLÈNE. $o5

l'Empereur sortait entre trois et quatre heures , il se rendait; a& jtrdin; là, en se promenant, il dictait à celui qui était venu de ia ville pour le travail, lequel écrivait sous la petite tonnelle. Vers les cinq heures et demie , il se rendait , en tournant la maison de nos voisins , dans l'allée inférieure à laquelle il s'attachait chaque jour davantage; ceux-ci alors se trouvaient à leur dîner, cç qui assurait entièrement notre repos et la liberté de cette promenade* J'y venais joindre l'Empereur , SI y attendait ^fu'on l'avertît qu'il était servi.

' l?Empereur y descendait encore après oson dîner; quelquefois même on y apportait son café. SfûA fils se rendait che« nos voisins , et nous restions à continuer k promenade. Nous marchions alors des heures entières; ce qui se prolongeait parfois fort avant dans la nuit cfuand la lune nous éclairait. C'est là qu'à sa hieur et à la douce température du moment, nous oubliions la chaleur brûlante du jour.

Jamais ^Empereur n'était plus causant, ni ne se trouvait de distraction plus complette. C est dans Ja longueur et l'abandon de ces conver-

4q6 MEMORIAL (Nov. i8t5)

saUons qu'il se plaisait à raconter son enfance, les premières années de sa jeunesse, les sentimens et les illusions qui d'ordinaire les embellissent; enfin les détails de sa vie privée depuis qu'il avait joué un rôle sur la grande scène du monde. J'ai reporté ailleurs ce. que j'ai cru pouvoir en répéter. Il semblait parfois embarrassé d'avoir parlé trop longuement, et d'avoir exprimé des choses trop minutieuses, et me disait alors : t Mais à votre tour à pré- » sent , un peu de vos histoires aussi ? vous » n'êtes pas conteur.» Je n'avais garde, j'eusse trop ; craint de perdre quelque chose de» ce qui m'attachait -si vivement.

C'est dans une de ces promenades nocturnes, que l'Empereur disait qu'il avait été fort occupé dans sa vie de deux femmes très-différentes : l'une. était l'art et les grâces ; l'autre l'innocence et la simple nature : et chacune, observait-il, avait bien son prix.

Dans aucun moment de la vie -la première n'avait de positions ou d'attitudes qui ne fussent agréables ou séduisantes; il eût été impossible de lui surprendre ou d'en éprouver jamais

(Not. i8ï5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 407

aucun inconvénient; tout ce que: l'art peut imaginer en faveur des, attraits , .. était employé par elle ; mais avec un tel mystère qu'on n'en apercevait jamais rien» X'autre, au contraire, rie soupçonnait /même pas qu'il pût y avoir rien, à gagner, dans d'innocens artifices. L'une était toujours à côté de la vérité, son premier mouvement était la négative; la seconde ignorait la dissimulation, tout détour lui était étranger. La première ne demandait jamais rien à son mari,, mais elle devait partout; la seconde n'hésitait pas ; à demander quand elle n avait plus, ce qui. était fort rare: elle n'aurait pas cru pouvoir jamais rien [prendre sans payer aussitôt» Du reste, toutes les deux étaient bonnes , douces, fort attachées à leur mari.

Mais on les a déjà devinées sans doute , et quiconque les > a vues, reconnaît les deux Impératrices.

L'Empereur dirait qu'il les avait constamment trouvées de l'humeur la plus égale, et d'une complaisance absolue.

Le mariage de Marie-Louise s'accomplit à Compiègne , immédiatement après son arrivée.

4û8 MÉMORIAL (Not. i8i5)

L'Empereur, déroutant toute 1 étiquette convenue, alla au-devant d'elle, et monta déguisé dans sa voiture, Elle fut agréablement surprise quand elle vint à le connaître; cm lui avait toujours di$ que Berthier, qui était venu I'&pouser par procuration à Vienne, était, pour la figuré et l'âge 9 l'exacte ressemblance de l'Empereur : elle laissa échapper qu'elle y trour vait une heureuse différence.

L'Empereur voulut lui épargner tous les détails de l'étiquette domestique en usage dans pareille circonstance $ on Yen avait du reste soigneusement instruite à Vienne. L'Empereur, pour ce qui le regardait personnellement , lui demanda quelles instructions elle avait reçues de ses grands parens. D'être à lui tout à fait, et de lui obéir en toutes choses, fut sa réponse; et ce fat aussi, pour l'Empereur, la solution de tout cas de conscience, et non les décisions de certains cardinaux ou* évoques 9 comme on l'a dit dans le temps; d'ailleurs, dans la même circonstance, fleuri IV en avait agi de la sorte.

• Le mariage ayee Marie-Louise, disait l'Em-

(Hot. i«i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 409

pereur , se proposa et $e conclut dans le même jour, et sous les mêmes formes et conditions que celui de Marie-Antoinette, dont le contrat fut adopté pour modèle. Depuis la séparation arec Joséphine, on traitait avec l'Empereur de Russie pour une de ses sœurs ; les difficultés ne reposaient guère que sur des arrangemens religieux. Le priùce Eugène, causant arec M. de Schwartzenberg , apprit de lui que l'Empereur d'Autriche ne serait pas éloigné de donner sa fille; il en fit part à l'Empereur. Un conseil fut convoqué pour décider quelle alliance, de la Russie ou de l'Autriche, serait |a plus avantageuse : Eugène et Talleyrand furent pour l'Autriche , Cambacérès paria contre ; la majorité fut en faveur d'une Archiduchesse. Eugène fut chargé d'en faire Couverture officieuse , et le ministre des relations extérieures reçut des pouvoirs de signer dans le jour même , si l'occasion s'en présentait ; ce qui en effet arriva ainsi

La Russie en prit beaucoup d'humeur , et se regarda comme jouée ; elle ne l'était pas : il n'y avait rien d'obligatoire encore vis-à-vis d'elle ; 1. 26

410 MÉMORIAL (Nor. iSi5)

les deux partis demeuraient tout à fait libres* Les intérêts de la politique firent passer sur tout le reste.

L'Empereur donna pour dame d'honneur à lïriipératrice' Marie-Louise, la duchesse de Montebello ; le comte de Beauharnais pour chevalier d'honoeur, et le. prince Àldobrandini pour écuyer. Lors des malheurs de i8i4, il»

ne répondirent. pas, disait l'Empereur, au dévouement que l'Impératrice avait droit d'en attendre : son écuy et la -déserta sans prendre congé ; son chevalier d'bonneur *nfc voulut pas la suivre; et la dame d'honneur, malgré l'extrême affection que lui portait l'Impératrice , crut, disait Napoléon, tous ses devoirs accomplis lorsqu'elle l'eut déposée à; Vienne.

La duchesse de Montebello fut dans le temps un de ^ces choix heureux qui emportèrent l'approbation univer-selle. Elle était jeune, belle, d'une conduite parfaite, et .veuve, d'un maréchal, dit le Roland de l'armée, qui venait d'expirer tout récemment s«r le champ de bataille. Ce choix fut très-agréable à l'armée* et rassura le parti national % qui s'effrayait de

(Nor. i8i5) DE S\INTB-HÉLPNE. 4u

ce mariage , du nombre et de la qualité des Chambellans dont on l'entourait/ comme d'un pas vers ce que plusieurs appelaient la contrérévolution, et cherchaient à faire considérer comme telle. Pour l'Empereur, il avait été principalement déterminé par l'ignorance où il était du caractère de Marie-Louise, et la ' crainte qu'elle n'apportât des préjugés de naissance qui eussent été nuisibles à la Cour de l'Empereur. Quand il l'eut connue, quand il sut qu'elle était tout à fait dans les idées du jour, l'Empereur regretta de n'avoir pas fait un autre choi* ; de ne s'être pas arrêté . sur la comtesse de Beauveau qui , bonne , douce , inoffensive, n'aurait agi que par les conseils de famille de ses nombreux parens, et eût pu introduire ainsi une sorte de traditions utiles, et une « grande quantité de subalternes bien recommandés ; elle eût pu rallier encore beaucoup de personnes qui demeuraient éloignées, et tout cela eût été sans nul inconvénient , parce que cela ne fût arrivé que par les- combinaisons de l'Etnpereur même, qui n'était pas homme à se laisser abuser.

4ia JttEMORIAL fcNov. iftiS)

L'Impératrice prit une affection des plu»

tendres pour la duchesse de Montebello; celle* ci a pu être reine d'Espagne, Ferdinand VII, à Valencey, demanda à l'Empereur d'épouser M eUe de Tascher, cousine germaine de Joséphine et de son propre nom, à l'exemple du prince de Bade qui avait épousé M eUe de Beauharnais. L'Empereur, qui pensait déjà à se séparer de l'Impératrice Joséphine , s'y refusa , ne voulant pas, par ce. nouveau lien , compliquer encore davantage lès difficultés. Plus tard, Ferdinand demanda la duchesse de Montebello ou toute autre Française que l'Empereur voudrait adopter. Cette demoiselle de Tascher est celle que l'Empereur maria plus tard au duc d'Aremberg , avec l'intention de la faire gouvernante des Pays-Bas $ voulant par la suite du temps dédommager Bruxelles de la perte de son ancienne Cour. L'Empereur voulut mettre le comte de Narbonne, qui n'avait pas été étranger au mariage de l'Impératrice , à la place du comte de Beauharnais; 1 extrême chagrin qu'en fit paraître Marie-Louise retint l'Empereur : l'éloîgnement de l'Impératrice

(Not. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 4i5

n'avait du reste d'autre cause que les intrigues de son entourage qui n'avait rien à craindre de M, de Beauharaais; mais qui redoutait fort l'influence et l'esprit de M. de Narbodne.

En général quand l'Empereur avait à nommer, nous disait-il, à des places délicates, il demandait d'ordinaire des candidate à oeu* qui l'entouraient; et d^est sur ces listes et les renseignemens qu'il se procurait, qull méditait son choix en secret. • H notis a nommé quelquesunes des personnes qu'on lui avait proposées -pour dame d'honneur : la princesse de Yaudémont; une M™ 8 de la Rochefoucault, devenue M" 16 de Castellanes et plusieurs autres; puis il nous a demandé de dire nous-mêmes qui nous eussions proposé ; ce qui nous a fait passer en revue une bonne partie de la Gour. Au nom de M"* de Montesquioù , indiqué par l'an de nous : « Je le crois bieiu a-t-il ré- » pondu; mais elle était plus avantageusement » placée encore. C'est une femme d'un rare mé- * rite : sa piété est sincère , ses principes excel- » lens ; elle s'est acquis de grands titres à mon » estime et à mon affection. Il m'en eût fallu

4i4 MÉMORIAL (Not. 181 5)

> deux comme elle, une demi-douzaine; je les » eusse toutes placées dignement, et j'en eusse » demandé encore : elle a été parfaite à Vienne » auprès de mon fils. »

1 Voici du reste qui donnera une idée juste de la manière dont elle élevait le Roi de ; Rome ': Ce jeune prince occupait le rez-de-chaussée donnant sur la cour des Tuileries ; il était peu d'heures de la journée où un grand nombre de spectateurs ne regardassent par la fenêtre , dans l'espérance de l'apercevoir. Un jour qu'il était dans un violent accès de colère et qu'il se montrait rebelle à tous les efforts de M" de Moj»tesquiou, elle ordonna de fermer à l'instant tous les contrevents; l'enfant, étourdi de cette obscurité subite , demanda, aussitôt à Maman Quiou pourquoi tout cela. « C'est que je vous » aime trop, lui dit-elle, pour ne pas cacher » votre colàre à tout le monde. Que diraient » toutes ces personnes que vous gouvernerez

• peut-être un jour, si elles vous avaient vu » dans cet état! croyez-vous qu'elles voulussent

• vous ohéir, si elles vous savaient aussi mé- » chant? » Et l'enfant de -demander pardoa

(Nov. 181S) DE SAINTB-HÉJLÈNE. 41^

aussitôt r et de hier* promettre que cela ne lui arriverait plus.

«Voilà w fàit> observait l'Empereur, des » manières différentes de celles de M., de Yille-i » roi à Lopis XX Regardez tout te peuple, mon i maître* il vous appartient; tous ces hommes 9 que vous voyez là sont les vôtres. » .

Madame de Moptesquiou était adorée de cet enfant; quaud on voulut la renvoyer de Vienne f il fallut employer la ruse et le tromper; ce fut jusqu'à craindre pour sa santé..

L'Empereur avait beaucoup d'idées nou?

velles touchant l'éducation du roi de Rome :

il comptait sur Y Institut de Meudon* dont il avait déjà décrété les principes, attendant quelques loisirs pour leuçs développerions. Il voulait y rassembler tous les priqces de la maison imrpériale , surtout ceux, de toutes les branche^ qu'il avait élevées sur dçs trônes étrangers, C'était là joindre, prétendait-41, aux soins de 1'éduqatioa particulière, tous les avantages de l'éducation en commun. « Desligés, disait- il, a » occuper divers trônes et à régir diverses na- » Lions, ces enfans auraient puisé là. des pria-

4*5 \ MÉMORIAL (Not. i8i5)

» cipes communs , des mœurs pareilles , des » idées semblables. Pour mieux faciliter la fusion » et l'uniformité des parties fédératives de l'em- » pire, chacun de ces princes eût amené du » dehors, avec lui, dix ou douze enfans, plus » ou moins, de son âge et des premières fa-* » milles de son pays ; quelle influence n eus- » sent-ils pas exercée chez eux au retour ! Je ne «doutais pas, continuait l'Empereur, que les » princes des autres dynasties étrangères à ma » famille , n'eussent bientôt sollicité dé moi , » comme une grande faveur ± d'y voir admettre » leurs enfans. Et quel avantage n'en serait-il » pas résulté pour le bien - être des peuples » composant l'association européenne ! Tous ces » jeunes princes , observait Napoléon , eussent » été réunis d'assez bonne heure pour contrac- » ter les liens si chêrs -et si puissans ^le la pré- » mière enfance ; et séparés néanmoins assef » tôt pour prévenir les funestes effets des pas- » sions naissantes : l'ardeur des préférences , * l'ambition du succès , la' jalousie de l'a- » mour , etc. »

L'Empereur eût voulu que toute l'éducation

(No t. i8i5> DE SAINTS-HÉLÈNE. 417

de ces princes-rois se fût fondée 0ur des connaissance^ générâtes ,' dé grades vues , dès som* maires, des résultats; il eût voulu des connais* sances plus que de là science, du jugement plutôt que de l'acquis ; l'application des détail* plutôt que 1 étude desl théories; surtout point de parties spéciales trop poursuivies ; car a estimait que la perfection ou le trop de succès; dans certaines parties, soit des. atfts, soif des sciences, était un inconvénient dans le prince. Les peuplés, disait -il, n'avalent qu'à perdre d'avoir un poète pour roi, ttn virtuose?, tiû naturaliste , un chimiste , tin tourneur , ira serrurier, etc., etc.

Marie-Louise avouait à l'Empereur que, dans les premiers momens qu'il fut question du mariage, elle ne pouvait se 'défendre d'tine certaine frayeur , à cause de tout le mal qu'elle àVàit entendu dire de Napoléon parmi tes siens; sur quoi , quand elle rappelait tout cela , se* oncles, les Archiducs, qui la poussaient fort à cette union, lui répondaient i t Txmt cela » n'était vrai que quand il était notre ennemi; * il ne lest plus aujourd'hui. »

{i| MEMORIAL (Not. 18* 5)

« Du reste , pour donner une idée de la bien- » yeillance envers nous avec laquelle on élevait » cette famille/ disait l'Empereur, il y avait un » des très-jeunes Archiducs qui brûlait souvent » de ses poupées, en disant qu'il rôtissait Na- » poléon. Il est vrai que depuis il disait qu'il ne • le rôtirait plus , qu'il l'aimait beaucoup à pré- » sent, parce qu'il donnait bien de l'argent à sa p sçeur Louise pour lui envoyer force joujoux. » Depuis mon retour en Europe, j'ai eu plus d'une occasion de me convaincre des sentixnens que cette maison a professés plus tard pour Napoléon. Je tiens de ia bouche du témoin même, personnage distingué, qui me le racontait en ; AHeinagne , qu'ayant eu une audience particulière de l'Empereur . François , dans le voyage qu'il a fait en Italie, en 1816, il y fut question de Napoléon; François n'en parla jamais que dans les meilleurs termes. On eût pu penser, me disait le narrateur, qu'il le croyait encore régnant en France , et qu'il ignorait qu'il fût en cet instant à Sainte-Hélène : il ne lui donna jamais d'autre qualification que celle de l'Empereur Napoléon.

(Mot. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 4'9

La même personne me racontait que l'archiduc Jean visitant, en Italie, une rotonde, au plafond de laquelle on voyait une action célèbre dont Napoléon était le héros; en levant la tête, son chapeau tomba en arrière ; sa suite se précipita pour le lui rendre.'* Laissez, laissez, » dit-il; c'est dans cette attitude qu'on doit » considérer l'homme qui se trouve là-haut, »

Puisque j'en suis là , je vais consigner ici . quelques circonstances que j'ai recueillies en Allemagne , à mon retour en Europe , et pour leur assigner tout le prix qu'elles méritent, je dirai que je les tiens de personnes de la haute diplomatie. On sait que tous ces membres composent entre eux une espèce de famille, une sorte de maçonnerie, et que leurs sources sont des plus authentiques,

— L'Impératrice' Marie-Louise se plaint qu'en quittant la France, M. de Talleyrand s'était réservé l'honneur de venir lui demander la restitution des diamans de l'Etat, et vérifier si elle s'était faite avec exactitude.

— En 1814, lors des désastres de la France, le prince Eugène fut l'objet de beaucoup de

4*o MÉMORIAL (Mot. i8iff)

séductions et d'un grand nombre de propositions fort brillantes : un général autrichien lui offrit la couronne d'Italie } au nom des Alliés , «'il voulait se joindre à eux. Cette offre lui vint de plus haut encore et à diverses reprises. Déjà il avait été question de lui , sous l'Empereur , pour les trônes de Portugal , de Naples et de Pologne.

En i8i5 , des hommes importons ' daus la diplomatie européenne le sondèrent pour savoir si , dans le cas où Napoléon serait contraint d'abdiquer de nouveau , et le choix du peuple se tournant vers lui, il accepterait. Dans ces circonstances, comme dahs tant d'autres, ce prince fut inébranlable dans une ligne de devoir et d'honneur qui le rend immortel : honneur et fidélité, fut sa constante réponse, et la postérité en fera sa devise.

Lors de la distribution des États en i8i4> l'Empereur Alexandre, qui allait très-souvent à la Malmaison chez l'Impératrice Joséphine , voulait procurer à son fils la souveraineté de Gênes. Celle-ci le refusa, à l'instigation d'un des diplomates dirigeant qui la flattait faussement de quelque chose de mieux.

(Rov. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 4»i

1 Au congrès de Vienne, le même Empereur.

Alexandre , qui honorait le prince Eugène d'une bienveillance toute particulière, exigeait pour lui au moins trois cent mille sujets. Il lui témoignait alors une très-vive amitié, et se promenait* régulièrement chaque jour bras-à-bras avec lui. Le débarquement de. Cannes vint met r , tre un terme , sinon aji sentiment , du moins aux démonstrations et à l'intérêt politique de l'Empereur de Russie. Il fut même question alors, de la part de l'Autriche , de se saisir de la personne d'Eugène , et de l'envoyer prisonnier dans une forteresse de Hongrie; mais le Roi de Bavière, son beau-père, courut avec indignation chez l'Empereur d'Autriche , lui représenter qu'Eugène était venu à Yienne sous sa protection et sa garantie , et que sa confiance ne serait point trompée ; aussi Eugène demeura-t-il libre sur sa parole et celle du Roi son beau-père..

— Aussi tard que 1818, les pièces d'or de vingt francs et de quarante francs se frappaient à Milan encore à l'effigie de Napoléon , et avec le millésime de 1814. Soit par voie d'économie

fc* MÉMORIAL (Nor> i8i5)

ou tout autre motif, on n'avait point encore gravé le nouveau coin.

— Alexandre, depuis la chute de Napoléon, a montré dans plusieurs circonstances particulières un éloignement vif et décidé contre lui. C'est Alexandre qui , en 181 5, a été l'âme et le promoteur ardent de la seconde croisade contre Napoléon : il a tout dirigé avec la dernière chaleur, semblant en faire une affaire personnelle, et faisant reposer son aversion sur ce qu'il eiï avait été, disait-il , trompé et joué. Si ce ressentiment tardif n'était pas affecté , on a des raisons de croire qu'il était dû à un ancien confident de Napoléon qui, dans des conversations particulières, avait eu J'art de blesser l'amour propre d'Alexandre par des, récits vrais ou faux sur l'opinion et les confidences de Napoléon à l'égard de son illustre ami.

En 1814, Alexandre a laissé croire qu'il ne se fût pas opposé à voir régner le jeune Napo* léon. Depuis la seconde abdication, on est porté a penser qu'il a eu beaucoup moins de bienveillance.

L'Empereur Alexandre a marché, dans la

(Not. i8i5} DE SAINTE-HÉLÈNE. 4*3

seconde croisade, avec des masses, immenses.

On Ta entendu estimer , à cette époque, que la guerre i pourrait bien durer trois ans, mais que Napoléon n'en succomberait pas moins.

A la première nouvelle de la bataille de.Fleurùfc , les têtes de toutes les colonnes russes eurent ordre de s'arrêter sur-le-champ , tandis que toute la masse autrichienne et bavaroise , de son: côté obliqua à l'instant pour s'en séparer, et faire bande à part. Si le congrès de Vienne eût été rompu lors du. vingt mars, il .est à peu près certain qu'on n'eût pu renouveler la croisade ; et fci Napoléon eût été victorieux à War terloo, il est à peu près certain aussi qu'elle allait se trouver dissoute. •

— La nouvelle du débarquement de Napoléon à Cannes fut un coup de foudre pour nptre plénipotentiaire à Vienne. Il est très-vrai qu'il fut le rédacteur de la fameuse déclaration du treize mars; çt, toute virulente qu'elle est ^ le projet l'était encore bien davantage; il fut amendé par les autres ministres. La figure et la contenance de ce plénipotentiaire , à mer sure qu'on apprenait les progrès de Napoléon ,

4*4 MÉMOEIAL (No t. iÇi5)

furent un thermomètre qui fit la risée des membres du Congrès.

L'Autriche sût de très-bbilne heure - à quoi s'en tenir, ses courriers instruisaient à mer* teille. La légation française seule entretenait des doutes; elle distribuait encore une lettre magnanime du Roi à tous les: Souverains pour leur faire connaître qu'il était déterminé 1 tfiourir aux Tuileries, qu'on Savait déjà que ce prince avait quitté la capitale pour gagner h frontière*

Un membre du congrès et lord Wellington «'entretenant confidentiellement avec la légation française , et la carte à la main , assignèrent du vingt au vingt et un l'entrée de Napoléon dans Paris.

L'Empereur François, à mesure qu'il reçut les publications officielles de Grenoble et de Lyon, les envoya immédiatement, à Schœnbhmn , à Marie-Louise qui s y livra à une joie extrême. Et il est très-vrai que plus tard il a été question d'un enlèvement du jeune Napoléon pour le conduire en France.

Le plénipotentiaire français finit par quitter

(Not. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 4*5

Tienne -, et se transporta à Francfort et à Wisbad pour être en meilleure situation de négocier à la fois soit à Gand, soit à Paris» Jamais courtisan des événemens n'eût plus d embarras ni d'anxiétés* L'ardeur que lui avait imprimée la nouvelle du débarquement à Cannes, s'était fort calmée par celle de l'entrée de Napoléoix à Paris,' et il s entendit avec Fôuché' pour que celui-ci le garantit auprès de Napoléon, s'engagéante de son côté, à garantir Fouché auprès des Bourbons. On a le droit de croire que les offres de ce plénipotentiaire envers le souverain revenu , allèrent bien plus haut et bien plus loin* encore; 'mais que Napoléon indigné les repoussa pour ne pas trop dégrader sa politique, a-t-il dit. - ■ - '"

En i8i4> M. de Talleyrand, avant de se déclarer pour les Bourbons , fut* d'abord pour la régence ; tnais' il voulait y jouer le principal rôle. Des fatalités malheureuses pour la dynastie de Napoléon, empêchèrent 'de mettre à profit ce moment d'incertitude. Tout semblé prouver d'ailleurs que le résultat qui* prévalut alors était loin d'être les intentions de l'Autriche; Qu'elle l. 2 7

4*6 MÉMORIAL (Not. i8i5>

y a été probablement jouée, trahie, ou du moins enlevée d'assaut.

La fatalité des mouvemens militaires a fait que les Alliés sont entrés dans Paris, sans que le cabinet autrichien y ait concouru. La fameuse déclaration d'Alexandre contre Napoléon Bonaparte et sa famille, a été faite sans que cette même puissance d'Autriche fût consultée; et M» le comte d'Artois n'a pénétré en Franco qu'en s'y glissant, en dépit du quartier-général autrichien, qui même lui avait refusé des passeports*

Il paraît que l'Autriche , au retour de Mos~ <?ow, s'employa de bonne foi à Londres pour y négocier la paix avec Napoléon ; mais le cabinet russe y était tout-puissant, et ne voulut entendre à rien. Arriva l'armistice de Dresde ,. et l'Autriche alors prit le parti de la guerre.

Le négociateur autrichien à Londres , durant tout cet intervalle, ne put jamais être écouté. Il y resta néanmoins fort long-temps encore , et ne quitta que lorsque les Alliés étaient au cœur de la France, et au moment où lord Çastelreagh fit pressentir, u» instant, que

(No y. i8i5) DE SMNTE-H&ÈNE. 4*3

les succès héroïques de Napoléon k Champau- ' bert, à Moiitereau, sob entrée victorieuse à Troyes , pouvaient vendre les négociations indispensables.

Si dans le principe ce négociateur n'eût pas été envoyé à Londres, il eût été destiné pour Paris, et peut-être eût-il influe alors de manière à amener une tournure différente de celle qui eut lieu , durant son absence , entre les Tuileries et Vienne.

Dans le plus fort de Ja crise, il se trouva retenu en Angleterre comme par force.

Dans son impatience de rejoindre le centre des grandes négociations , il quitta son poste et gagna la Hollande, en bravant une grande tempête. A peine arrivait-il sur le théâtre des affaires qu'il tomba entre les mains de Napor léon à Saint-Dizier ; mais le sort de la France était alors décidé, bien qu'on ne le sût pa$ encore au quartier-général français : Alexandre entrait dans Paris.

Le négociateur autrichien avait vainement employé tous les moyens pour ae procurer i Londres un passeport qui )ui permît de re-t

4a« MÉMORIAL * (Not. i8ï5)

joindre son maître , en passant par * Calais et Paris/ Ce contre-temps accidentel, ou médité, fut une fatalité de plus ; il eût gagné Paris ayant les Alliés , se fût trouvé auprès de Marie- Louise , eût déjoué les derniers projets de M. de Talleyrand, et produit des combinaisons nouvelles.

Il . existait deux opinions dans le cabinet autrichien : Tune pour l'union avec la France ; l'autre pour l'alliance avec la Russie. Soit intrigues, soit fatalités, le parti russe' l'emporta tout à fait, et l'Autriche ne fut plus qu'entraînée.

1 Mardi 14.

Petita détails intérieurs, etc. — Réflexions.

Ce matin on a servi à déjeûner du Gafé plus supportable; il était même bon; l'Empereur a manifesté un vrai plaisir en le goûtant. Quelques momens plus tard il -disait, en frottant son estomac de la main , qu'il en -sentait le bien là. II serait difficile de rendre mes sentknens à ces simples paroles : l'Empereur en appréciant ainsi, contre son: usage, une si légère jouissance , me découvrait sans le sa-

(Not. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 4^

voir les progrès de toutes les privations qu'on lui impose, et dont il ne se plaint pas.

Le soir, en rémontant de notre promenade de l'après-dînée , l'Empereur dans sa chambre m'a lu le chapitre des Consuls provisoires , dicté à M. de Montholon. La lecture finie , l'Empereur a pris un ruban, et s'est mis à attacher lui-même les feuilles éparses, Il était tard : le silence de la nuit régnait autour de nous; je contemplais l'Empereur dans son travail qm< se prolongeait.

Me& réflexions étaient ce jout^là tournées?

vers la mélancolie : je regardais cea mains qui ont régi tant de. sceptres * elles, étaient en cet instant occupées tranquillement £èut - être même non sans quelque charme, à rattacher de simples feuilles de papier auxquelles il imprime il est vrai des traits qui ne se 'perdront jamais; les portraits qu'il y sème demeureront des jugemens pour la postérité : c'est le livre de vie ou de mort pour beaucoup de cèui qui en sont l'objet. Je me /disais -silencieusement toutes ces choses , d'autres encore : « Et » l'Empereur me iit tout cela! pensais-je> il

4Sé MEMORIAL (Noy. i8i5)

» me parle familièrement, il me demande par- » fois ee que j'en pense; j'ose hasarder mon * avis ! ah ! je ne suis point à plaindre d'être » venu à Sainte-Hélène !..* »

Mercredi i5.

Détails très-privé», etc. , etc. — Rapprochemens bien bizarres.

Aussitôt après son dîner l'Empereur est descendu dans son allée inférieure; il s'y est fait apporter son café, qu'il a pris en se prome* fiant : la conversation, est tombée sur l'amour. J'ai dû dire de fort belles choses et très-délicates sut* ce grand sujet, et me montrer fort sentimental ; (car l'Empereur se mettant à rire de ce qu'il appelait mon gazouillement, m'a dit ne rien comprendre à mon verbiage de toman ; et parlant à son tour très-légèrement, il a affecté de vouloir paraître beaucoup plus familier avec les sensations qu'avec les sentimens. Je me suis permis d'observer qu'il s'efforçait de se rendre plus mauvais que ne le portaient les relations du Palais , relations trèsauthentiques, bien que fort secrètes : « Et

(No y. i8i5) DE 9&INTE-HÉLÈNË. 43 !

* qu'ont-elles dit? reprenait-il en me fixant gâî- » ment. — Sire , on veut qu'au sommet de » votre toute puissance , vous vous soyez laissé » imposer de douées chaînes ; que vous tocs » soyez trouvé le héros d'un roman ; que , » dans une résistance qui vous surprenait, vous » vous soyez attaché' à une simple dame; que » vous lui ayez bien écrit Une douzaine de » lettres ; quelle vous ait amené et contraint » à vous soumettre au travestissement, à vous » rendre seul mystérieusement chez elle dans « sa propre demeuré , au milieu de Paris. — » Mais comment f aurait-on su? a-t»-il dit, » en souriant; ce qui ne voulait pas dire non. «Et on a ajouté sans doute 9 a-fr-il continué , » que c'eût été la plus grande imprudence de » ma vie ; car si elle n'eût pas été honnête » femme, que ne pouvait «-il pas m'arriver, » seul et déguisé, dans les circonstances 06 » je me trouvais , au milieu des embûches dont » fêtais entouré. Mais que disait-oii encore ? » — Sire, on voulait que la postérité de Votre » Majesté ne se bornât pas au Roi de Rome ; « la chronique secrète Ijri donnait deux aînés :

43s MÉMORIAL (Nor. 181 5)

« Tan venu d'une .belle étrangère que vous au- », riez fort aimée en pays lointain; l'autre, » fruit d'une occupation plus voisine, au sein » même de votre capitale. On voulait que tous » deux, fussent venus à la. Malmaison ayant » notre .départ ; l'un amené par sa mèré/l'autre » introduit par son tuteul^nous deux les por- » traits vivans de leur père \ * ' L'Empereur, riait beaucoup de tant de science, disait-il ; . et une fois en gaîté , il s'est mis à repasser, franchement et dans un entier abandon ses .premières, années, et m'a raconté force aventures de cœur, et d'esprit. Je passe la première .moitié* Dans la seconde , .je citerai un souper, au commencement, de la révolution % dans le voisinage de la Saône et en compagnie du fidèle Desmazzis, que l'Empereur racontait de la manière la plus plaisante. Véritable guêpier, disait-il, où son éloquence patriotique avait eu fort à faire contre la doctrine opposée du reste des convives , et l'avait même presque mis en

* Un codicile de conscience, dans le testament de l'Empereur, et qui doit depieurer secret, est venu donner une complette réalité, dit-on, à ces conjectures.

(Nov. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 433

danger. « Nous étions alors sans doute vous et » moi bien loin l'un de Fautre ? a-t-il observé. » — Mais pas tant pour la distance , Sire , ai-je » répondu ,. quoique beaucqup assurément pour » leS doctrines. J'étais alors aussi moi dans le » voisinage de la Saône , sur un des quais de » Lyon , où des patriotes attroupés , déclamant » contre des canons qu'ils venaient de découvrir » dans des barques , et qu'ils appelaient une » contre-révolution , je me permis d'ouvrir, fort » mal à propos, l'avis de s'assurer de ces canons » en leur faisant prêter le serment civique. Mon » impertinence faillit me faire pendre. , Vous » voyez , Sire , que j'aurais pu au besoin , et » dans cet instant - là même , balancer votre » compte , s'il vous fût arrivé malheur parmi » vos aristocrates. » Ce rapprochement bizarre ne fut pas le seul de la soirée : l'Empereur m'ayant raconté une anecdote intéressante de 1 788 , me dit : « Vous , où pouviez-vous être » alors? — Sire , répondis- je après quelques » secondes de^ recherches , à la Martinique , » soupant .tous les soirs à côte de la future » Impératrice Joséphine. »

434 MÉMORIAL (Not. i*i5)

La pluie vint , il a fallu quitter cette allée , qui peut-être un jour, disait l'Empereur, ne reviendra pas sans charmes dans notre souvenir. « Cela peut-être, observais-je , mais assuré* » ment ce ne sera pas sans l'avoir quittée i en » attendant, contentons-nous de l'appeler l'allée • de la philosophie, puisqu'elle ne peut être » celle du Léthé; »

Jeudi 16.

Sur le faubourg Saint-Germain, etc. -—L'Empereur sans préjugés, sans fiel, etc. — Paroles caractéristiques.

Aujourd'hui l'Empereur s'informait du faubourg Saint-Germain ; il me questionnait sur ce dernier boulevard , disait-il , de la vieille aristocratie , ce refuge encroûté des vieux préjugés* la ligue germanique* ainsi qu'il l'appelait. Je . lui disais qu'avant les derniers revers , don pou* voir y avait pénétré de toutes parts ; il se trouvait envahi , il n'en restait plus que le nom ; il avait été ébranlé, vaincu par la gloire; les victoire* d'Àusterlitz et d'Jéna, le triomphe de Tilsk, lavaient conquis. Les jeunes gens , tous les cœurs généreux, n'avaient pu être insensibles

(Nov. i6i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 435

au lustre de la patrie. Son mariage avec Ma'riè- Louise avait porté le dernier coup , il n'y avait plus eu d'autres xhécontens que ceux dont l'ambition était non satisfaite , ce qui se retrouve dans toutes les classes et dans- tous les temps ; ou bien encore quelques vieillards intraitables ou de vieilles femmes pleurant leur influence passée. Tous les gens raisonnables et sensés avaient plié sous les talens supérieurs du chef de l'État, et cherchaient à se consoler de leurs pertes , dans l'espoir d'un meilleur avenir pour leurs enfans; vers ce point se tournaient désormais toutes leurs illusions. Ils savaient gré à l'Empereur de sa partialité pour les anciens noms; tout autre , convenaient-ils, eût achevé de les Anéantir. Ils mettaient du prix à la confiance avec laquelle l'Empereuîr s'était entouré d'eux ; ils lui tenaient compte d'avoir dit, en se saisis^ sant de leurs enfans pour l'armée : « Ces noms » appartiennent à la France, à l'histoire; je suis » le tuteur de leur gloire , jfe ne les laisserai pas • périr, » Ces mots et d'antres semblables lui avaient fait on grand nombre de prosélytes.

L'Empereur disait eh ce moment que ce

436 MÉMORIAL <Sov. i8i5)

parti n'avait peut-être pas été assez caressé. «'Mon système de fusion le demandait, et je » lavais voulu , ordonné même ; mais tes roinis- » très , les grands intermédiaires n'ont jamais » bien rempli mes véritables intentions à cet » égard, soit qu'ils n'y vissent pas plus loin, » soit qu'ils craignissent d'amener ainsi des » rivaux de faveur , et de diminuer leurs » chances. M. de Talleyrand surtout s ? y était » toujours montré contraire et n'avait jamais » cessé de combattre l'ancienne noblesse dans Y ma bienveillance et ma pensée^ » Je lui: faisais observer pourtant que le grand nombre de ceux qu'il avait appelés, s'étaient bientôt montrés attachés à sa personne ; qu'ils l'avaient servi de bonne foi, et étaient en général- demeurés fidèles au moment de la crise. L'Empereur n'en disconvenait pas , et allait même jusqu'à dire que le Roi revenu, et lui, ayant abdiqué, cette double circonstance avait dû beaucoup influer sur certaines doctrines; qu'aussi, dans son jugement, il mettait une grande différence dans la même conduite tenue en 1 8 14 ou en 181 5* Et ici je dois dire que depuis que j'apprends

(Mot. i8i5) DE SAINTE-HELENE. 4%

à. connaître l'Empereur, J e ne hri a * jamais vu encore un. seul moment de colère ou d'animosité contre aucun de ceux qui se sont le plus mal conduits à son égard. Il ne s exalte pas sur ceux dont on lui vante la belle conduite : ils, avaient fait leur devoir. Il ne s'emporte pas contre ceux qui se. sont rendus si coupables ; il les avait en partie devinés; ils avaient cédé à leur naturp ; il les peignait froidement, sans fiel ; attribuait une partie de leur conduite aux circonstances , qu'il confessait avoir été bien difficiles ; rejetait le reste sur les faiblesses humaines. « La vanité avait perdu ***; la pos- » térité flétrira justement sa vie , disait-il ; pour- » tant son cœur vaudra mieux que sa mémoire.

» Augereaa devait sa conduite à son peu de lu- » mières et à son mauvais entourage. Berthier à » son manque d'esprit et à sa^nullité, etc. , etc. » J'observais que ce dernier avait laissé échapper la plus, belle occasion, la plus facile de s'illustrer: à jamais, celle d'aller présenter: de bonne foi ses soumissions au Roi, et de; le supplier de trouver bon. qu'il allât dans la solitude pleurer celui qui l'avait honoré du titre

Dig|tizedby CjOCK

436 MÉMORIAL (Mot. i8i5)

de son compagnon dVmes, et rayait appelé son ami. c Eh bien, quelque simple que fût » cette marche , disait l'Empereur , elle était » encore au-dessus de ses forces.— «-Ses moyens, i sa capacité avaient toujours été un objet de t discussion parmi nous , disâis~je alors ; le

• choix de Votre Majesté, votre confiance , votre » grand attachement, nous étonnaient beaucoup, » — C'est que Berthier, après tout, n'était pas » sans talens , disait à cela l'Empereur ; et je 9 suis loin de renier m personne et mes senti- » mens ; mais ses talens , son mérite , étaient » spéciaux et techniques , et hors de là sans nul » esprit quelconque , et puis si faible l... — J'ob~

* servais que pourtant il était plein de préten- » tions et de morgue avec nous.— Et le titre de » favori , disait l'Empereur, le comptez -vous y pour rien? — J'ajoutais qu'il était très-dur, » fort absolu. — Mais rien de plus impérieux , » mon cher, disait alors l'Empereur, quelafai- » blesse qui se sent étayée dç la fo^ce : voyex » les femmes. »

L'Empereur dans ses campagnes avait Berthier dans sa voiture. C'était pendant sa route

(Nov. 181 5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 43g

et sur les grands chemins que l'Empereur, parcourant les livres d'ordre et les états de situation, prenait ses décisions, arrêtait ses plans et ordonnait les mouvemens. Berthier en pré-* nait note, et à la première station on au pre-r mier moment de repos , soit de jour soit de nuit, il expédiait à son tour tous les ordres et les différens détails particuliers avec une régularité, une précision et une promptitude admirables, disait l'Empereur; c'était un travail pour lequel il était toujours prêt et infatigahle, « Voilà » quel était le mérite spécial de Berthier ; il » était des plus grands et des plus précieux pour » moi 9 observait l'Empereur ; nul autre n'eût » pit le remplacer. »

Je reviens encore à quelques touches caractéristiques sur l'Empereur* Il est sûr qu'il parle froidement, sans passions, sans préjugés* sans ressentiment , des circonstances et des personnes qui remplissent sa vie* On sent qu'il pourrait devenir l'allié de ses plus cruels ennemis, comme vivre avec l'homme qui lui a fait le plus de mal. H parle de son histoire passée comme si elle avait déjà trois cents ans de date 1

440 MÉMOaUL (Not. i8i5)

ses récits et ses observations ont le langage des siècles ; c'est une ombre conversant aux champs Elisées, de vrais dialogues des morts. Il s'exprime souvent sur lui-même comme sur une tierce personne ; parlant des * actes de l'Empereur, indiquant les faits que l'histoire pourrait lui reprocher, analysant les raisons et les motifs qu'on pourrait alléguer pour sa justification, etc.

Il n'aurait pas , disait-il , à s'excuser d'aucune faute sur autrui , n'ayant jamais suivi que sa propre décision ; il aurait à se plaindre , tout au plus, de fausses informations; mais jamais de mauvais conseils. Il s'était entouré de plus de lumières possibles; mais s'en était toujours tenu à son propre jugeaient, il était loin de s'en repentir. « C'est, disait-il, l'indécision et l'a- » narchie dans les moteurs , qui amènent l'anar- » chie et la faiblesse dans les résultats.. Pour être » équitable sur les fautes produites par la seule » décision personnelle dé l'Empereur , conti- » nuait-il , il faudrait mettre en balance les » grandes actions dont on l'aurait privé , et les » autres fautes que lui auraient fait commettre

(Nov. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 441

» les conseils auxquels on lui reproche de ne » pas s'être abandonné , etc. »

Dans la complication des circonstances de sa chute, il voit les choses tellement en masse, et de si haut, que les hommes lui échappent.

Jamais on ne Ta surpris animé contre aucun de ceux dont on croirait qu'il a le plus à se plaindre. Sa plus grande marque de réprobation , et je m'en suis convaincu bien souvent, est de garder le silence sur leur compte , quand on les mentionne devant lui. Mais combien de fois on Ta vu arrêter les expressions violentes et moins retenues de nous qui l'entourions. « Vous ne { » connaissez pas les hommes , nous disait -il : » alors , ils sont difficiles à saisir quand on veut » être juste. Se connaissent-ils, s'expliquent-ils » bien eux-mêmes? La plupart de ceux qui m'ont » abandonné, si j'avais continué d'être heureux, » n'eussent peut-être jamais soupçonné leur » propre défection/ Il est des vices et des vertus » de circonstance. Nos dernières épreuves sont » au-dessus de toutes les forces humaines ! Et \ » puis j'ai plutôt été abandonné que trahi; il y t » a eu plus de faiblesse autour de moi , que de ; 1. 28

44a MÉMORIAL (Nov. i8i5)

» perfidie : c'est le reniement de saint Pierre , le » repentir et les larmes peuvent être à la porte. » A côté de cela, qui, dans l'histoire, eut plus » de partisans et d'amis? Qui fut plus populaire . » et plus aimé ? Qui jamais laissa des regrets plus i » ardens et plus vifs?.... Voyez la France; d'ici

» sur mon roc , ne serait-on pas tenté de dire . » que j'y règne encore? Les Rois et les Princes, » mes alliés , m'ont été fidèles jusqu'à extinction , » ils ont été enlevés par les peuples en masse ; » et ceux des miens qui étaient autour de moi, » se sont trouvés euveloppés , tout étourdis , «dans un tourbillon irrésistible...... Non, la

» nature humaine pouvait se montrer plus laide , » et moi plus à plaindre !.... »

Vendredi 17*

Sur les officiers de ta maison, en 1814» etc. — Projet d'adresse*

Aujourd'hui l'Empereur me questionnait sur les officiers de sa maison. A l'exception de deux ou trois , au plus , qui avaient excité les mépris du parti même vers lequel ils avaient été transfuges , il n'y avait guère rien à dire sur le reste ;

(Nov. 181 5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 443

la très-grande majorité avait même montré un dévouement actif. L'Empereur alors s'est enquis particulièrement de quelques-uns, en les citant par leurs noms, et je n'avais qua applaudir à tous, « Que me dites-vous-Ià , a-t- » il dit au sujet de l'un d'eux, en m'interrom- » pant vivement? Et moi qui l'ai si mal reçu » aux Tuileries à mon retour. Àh l que je crains » d'avoir fait des injustices involontaires*! Ce » que c'est lorsqu'on est obligé de s'en rap- » porter au premier mot , et qu'on n'a pas un

* seul instant pour la vérification ! Que je crains

* aussi d'avoir laissé bien des dettes de recon- » naissance en arrière ! Qu'on est malheureux » quand on ne peut pas tout faire soi-même ! »

Je repris : « Sire , il est vrai de dire que , » s'il y eut faute parmi les officiers de votre » maison , elle ne fut pas autre que celle de » toute la masse ; faute , du reste , qui a dû » nous ravaler étrangement aux yeux des autres » nations. Sitôt que le Roi a paru, on s'est » précipité vers lui, non pas comme vers le

* souverain que nous laissait votre abdication; » mais comme vers celui qui n'avait jamais

444 MÉMORIAL (Nov. 181 5)

» œssé de l'être. Non pas avec cetle dignité » de l'homme fier d'avoir constamment rempli » tous ses devoirs; mais avec l'embarras équi- » voque du courtisan qui a été maladroit. Chacun » n'a cherché qu'à se justifier ; Votre Majesté » se trouva dès cet instant désavouée , reniée ; » la qualification d'Empereur disparut. Les mi* » nistres , les Grands , les plus intimes de Votre » Majesté, ne rougirent pas pour eux, pour » leur nation , de ne plus dire que Bonaparte* » On avait été contraint de servir, disait-on ; » on n'avait pas pu faire autrement; on eût » eu trop de mauvais traitemens à redou-

• ter, etc. » L'Empereur retrouvait bien là notre caractère national, nous étions toujours, les Gaulois d'autrefois : la même légèreté, la même inconstance et surtout la même vanité.

» Quand pourrons-nous enfin , disait-il, échan- » ger celle-ci contre un peu d'orgueil?.... »

«Toutefois, disais-je, les officiers de la mai- » son de Votre Majesté ont laissé échapper

• une belle occasion de s'honorer tout en se

• rendant populaires : il y avait au-delà de » cent cinquante officiers de la maison; un

(Nov. 181 5) DE SÀIjm-HÉLÈNB. 445

» très-grand nombre était des premiers noms, » tous avaient une fortune indépendante , c'était

* à eux qu'il convenait de présenter un exemple

* qui, suivi par d'autres, eût pu donner une » toute autre impulsion à l'attitude nationale, » et nous créer des droits à l'estime publique; *.

* C'est dans cet esprit que fut rédigé, à l'exemple des autres corps 9 un projet d'adresse au Roi, au nom des officiers de la maison de l'Empereur. En voici la substance :

« Sire , — Les soussignés , qui firent partie de la » maison de l'Empereur Napoléon , sollicitent de Votre » Majesté le bienfait d'un regard particulier.

» Héritiers des obligations de leurs pères, ils furent, » dans le temps 5 fidèles défenseurs du trône; plusieurs » ont suivi Votre Majesté, durant longues années, en » terre étrangère $ et scellé leur dévouement de la pri- » vation de leur patrimoine.

» Ce furent précisément ces principes connus et cette » conduite avouée, qui devinrent leur titre, et firent » jeter les yeux sur eux quand il s'agit de relever un » trône et de l'entourer.

» L'attente de celui qui s'environna de nous ne fut » point trompée , elle ne pouvait l'être ; nous avons » rempli ces nouvelles obligations avec honneur etfidé- 9 Utë* Ces sentimens, Sire, gages certains de tous les » autres, nous suffiraient pour notre propre estime, si » nous croyions pouvoir demeurer oisivement à l'écart;

446 MÉMORIAL (Nov. 181 S)

» -T- Eh bien, dit l'Empereur, il est sûr que » si toutes les premières classes eussent agi de » la sorte , Içs affaires eussent tourné bien dif- » féremment. Les vieux réacteurs n'eussent » point rêvé leur chii&ère du bon vieux temps ; » on ne serait pas venu vous parler de la ligne » droite ni de la ligne courbe ; le Roi se se- » rait attaché tout bonnement à sa charte ; » moi , je n'eusse pas songé à quitter l'île » d'Elbe ; la tête de la nation se serait inscrite

» mais doit-il être un repos absolu pour de loyaux et » bons Français? Et pourtant si quelques-uns d'entre » nous se croyaient réduits, par délicatesse , à attendre » en silence de nouveaux devoirs, leur motif ne pour- » rait-il pas être méconnu? D'un autre côté, nepourraît- » on pas se méprendre également sur ceux qui, ne » cédant qu'à leur cœur, se précipiteraient au-devant » des faveurs de Votre Majesté ?

» Telle est, Sire, la position particulière et si déli- » cate dans laquelle nous nous trouvons ; mais elle a » déjà cessé, si Votre Majesté a daigné l'entendre; son » âme royale comprendra le mouvement délicat qui » nous guide en cet instant, et accueillera nos vœux » sincères de la servir, ainsi que la patrie, avec notre » zèle et notre fidélité accoutumés. »

Il devint difficile de trouver des signatures à un acte aussi mesuré. On aurait de la peine à croire que cet

(Not. 181 5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 44 7

» dans l'histoire avec plus d'honneur et de » dignité : nous y aurions tous gagné. »

Samedi 18.

Idée de l'Empereur de se réserver la Corse. — Opinion sur Robespierre. — Idées sur l'opinion publique. — Intention expiatoire de l'Empereur sur les victimes de la révolution.

Après le travail accoutumé, l'Empereur ma amené au jardin vers les quatre heures. Il venait de finir la dictée sur la Corse : ayant épuisé le sujet sur cette île, celui de Paoli, et parlé de l'influence que lui-même s'y était

aveu authentique et non réprouvé de nos fonctions , les mots d'Empereur Napoléon surtout, furent' de grandes objections ? Chacun y trouva la sienne , suivant son caractère ; telles furent les mœurs du jour. On ne put réunir que dix-sept signatures; dix-huit où vingt promirent de s'y joindre quand il y en aurait vingt-cinq ; mais aucun ne voulait aider à compléter ce nombre. Deux même 9 croyant avoir commis une crânerie, qu'ils n'avaient pas bien comprise, leur intention n'ayant été que de solliciter la confirmation de leurs places, recoururent après leur signature et la raturèrent. L'original de cette pièce doit être demeuré entre les mains d'un des signataires à Paris ou à Versailles.

448 MÉMORIAL (Noy. i8i5)

créée si jeune encore, lors de sa séparation politique d'avec Paoli, Il a ajouté que dernièrement il eût été bien. sûr d'y réunir tous les vœux , toutes les opinions , tous les efforts ; que s'il s'y était retiré en quittant Paris , il eût été à l'abri contre toute puissance étrangère ; il en avait eu la pensée. En abdiquant pour son fils il avait été sur le point de se réserver la jouissance de la Corse durant sa vie ; aucun obstacle de mer ne l'eût empêché d'y arriver* Il ne le voulut point, pour rendre, disait-il, son abdication plus franche, plus fructueuse pour la France. Son séjour au centre de la Méditerranée, au sein de l'Europe, si près de la France et de l'Italie, pouvait demeurer un prétexte durable pour les Alliés. Il préféra même l'Amérique à l'Angleterre , par le même motif et dans la même pensée : il est vrai qu'il n'avait pas prévu, disait-il, et ne pouvait prévoir, d'après la confiance de ses démarches , l'injuste et violente déportation à Sainte-Hélène.

Plus tard l'Empereur, parcourant divers points de la révolution, s'est arrêté sur Robe** pierre, qu'il n'a pas connu, il est vrai ; mais

(Nov. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 449

auquel il ne croyait ni talent, ni force, ni système. Il le pensait néanmoins le vrai bouc émissaire de la révolution , immolé dès qu'il avait voulu entreprendre de l'arrêter dans sa course; destinée commune, du reste, observait-il, à tous ceux qui, jusqu'à lui, Napoléon, avaient osé l'essayer. Les terroristes et leur doctrine ont survécu à Robespierre ; et si leurs excès ne se sont pas continués, c'est qu'il leur a fallu plier devant l'opinion publique. Ils ont tout jeté sur Robespierre} mais celui-ci leur répondait, avant de périr, qu'il était étranger aux dernières exécutions ; que , depuis six semaines , il n'avait pas paru aux comités. Napoléon confessait qu'à Tannée de Nice , il avait vu de longues lettres de lui à son frère, blâmant les horreurs des commissaires conventionnels qui perdaient , disait-il , la révolution par leur tyrannie et leurs atrocités, etc., etc. Cambacérès, qui doit être une autorité sur cette époque, observait l'Empereur, avait répondu à l'interpellation qu'il lui adressait un jour sur la condamnation de Robespierre, par ces paroles remarquables : « Sire, cela a été

45o MÉMORIAL ( No?. i8i5)

» un procès jugé, mais non plaidé. « Ajoutant que Robespierre avait plus de suite et de conception qu'on ne pensait; qu'après avoir renversé les factions effrénées qu'il avait eues à combattre, son intention avait été le retour à l'ordre et à la modération. « Quelque temps » avant sa chute, ajoutait Cambacérès, il pro- » nonça un discours à ce sujet , plein des plus » grandes beautés : on ne l'a point laissé in- » sérer au Moniteur, et toutes les traces nous » en ont été enlevées. »

Ce n'est pas la première fois que j'ai entendu parler d'une lacune d'exactitude dans le Moniteur. Il doit y avoir, vers ce temps-là, dans les transactions de l'Assemblée , une époque tout à fait infidèle , les procès-verbaux ayant été arbitrairement rédigés par l'un des comités.

Ceux qui sont portés à croire que Robes- * pierre , étant lassé , gorgé , effrayé de la révolution, avait résolu de l'arrêter, disent qu'il ne voulut agir qu'après avoir lu son fameux discours : il le trouvait si beau , qu'il ne doutait pas de son effet sur l'Assemblée. S'il en est ainsi , son erreur ou sa vanité lui coûtèrent cher.

(Nov. i8i5) DE SÀISTE-HÉLÈNE. 45Î

Ceux qui pensent différemment objectent que Danton et Camille-des-MLoulina avaient précisément la mêçie pensée, et que pourtant Robespierre les immola. Les premiers répondent que ce ne serait pas une raison ; que Robespierre les immola pour conserver sa popularité , quand il jugea que te moment n était pas encore venu y ou bien encore pour ne pas leur laisser la gloire de l'entreprise.

Quoiqu'il en soit, plus on s'est rapproché des instrumens et des acteurs de cette catastrophe , et phia on y a trouvé d'obscurité et de mystère : cela ne fera que s'accroître encore ■ âveô le temps \ aussi la vérité- de l'histoire , sui* ce point comme sur tant d'autres ; ne sera; probablement pas ce qui a ea lieu ; mais seulement ce qui sera raconté- • . •

Au sujet de ce même Robespierre , l'Eaipereur disait qu'il avait beaucoup connu son frère , représentant à l'armée d'Italie. Il n'en disait point de ma); il l'avait conduit au feu, hii avait inspiré beaucoup de confiance et un grand enthousiasme pour sa personne 5 si bie» que , rappelé par son frère , quelque temps avant le neuf

45* MÉMORIAL (Not. 181 5)

thermidor, qui se préparait sourdement, Robespierre le jeune voulait absolument amener Napoléon à Paris. Celui-ci eut toutes les peines du monde à s'en défendre , et ne parvint à lui échapper qu'en faisant intervenir le général en chef Dumerbion, dont il avait toute là confiance, et auquel il se montra comme absolument nécessaire- « Si je l'eusse suivi, disait l'Empereur, » quelle pouvait être la différence de ma des- » tinée? A quoi tient 4 après tout unie carrière? » On eût sans doute voulu m'employer; je pou- » vais donc être destiné , dès cet instant , à ten- » ter une espèce de vendémiaire. Mais j étais » bien jeune encore , je n'avais point alors mes » idées arrêtées comme je les ai eues depuis ; je » crois bien que je n'eusse pas voulu l'accepter. » Mais, dans le cas contraire, et même victo- 1 rieux, quels résultats èussé-je pu espérer? En » vendémiaire , la fièvre de la révolution était » tout à fait affaissée; en thermidor, elle était » encore dans toute sa force , dans la rage de » son ascension et de ses excès, etc. , etc.

» L'opinion publique , disait-il dans un autre » moment et sur un autre sujet, est une puis-

(Xot. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 453

» sance invisible , mystérieuse , à laquelle rien » ne résiste ; rien n'est plus mobile , plus vagué » et plus fort; et toute capricieuse quelle est, » elle est cependant vraie , raisonnable , juste , » beaucoup plus souvent qu'on ne pense.

» Etant Consul provisoire, un des premiers » actes de mon administration fut la déporta- » tion chine cinquantaine d'anarchistes. L'o- » pinion publique , à laquelle ils étaient en hor- » reur , tourna subitement pour eux , disait » l'Empereur, et me força de reculer. Maiè quel- » que temps après , ces mêmes anarchistes ayant » voulu comploter, ils furent terrassés de nou- » veau par cette même opinion qui me revint » aussitôt. C'était ainsi qu'à la restauration , en » s'y prenant mal , on était venu à bout de ren- » dre les régicides populaires , eux que la masse » de la nation proscrivait un instant auparavant. » Il n'appartenait qu'à moi, disait -il, de • pouvoir relever en France la mémoire de » Louis XVI, et laver la nation des crimes dont » l'avaient souillée quelques forcenés et des fa- » talités malheureuses. Les Bourbons étant de » la famille et venant du dehors , ne faisaient

454 MÉMORIAL (Not. i8i5)

» que veager leur cause particulière et accroître » l'opprobre national Moi, au contraire, partie » du peuple, je soignais sa gloire en faisant, en » son nom , sortir des rangs ceux qui l'avaient » souillée , et c'était bien mon intention ; mais » j'y procédais avec sagesse : les trois autels » expiatoires à Saint-Denis n'avaient été qu'un » prélude ; le temple de la gloire sur les fonde- » mens de la Magdeleine , devait y être consacré » avec un bien plus grand éclat : c'était là , près » de leur tombeau, sur leurs ossemens mêmes, » que les monumens des hommes et les céré- » monies de la religion eussent relevé , au nom » du peuple français, la mémoire des victimes » politiques de notre révolution. C'était un se- » cret qui n'a pas été connu de plus de dix per- » sonnes; mais encore avait il fallu en laisser » percer quelque chose à ceux qui dirigeaient » l'ordonnance de cet édifice. Du reste, je ne » l'aurais pas fait avant dix ans, et encore eut- » il fallu voir les précautions que j'y aurais em- » ployées , comme tout y eût été arrondi , les » aspérités soigneusement, écartées. Tous eus- » sent pu y applaudir, aucun n'en eût souffert.

(Nov. 18 15) DE SAINTE-HÉLÈNE. 455

» Tout consiste tellement dans les circonstances ' 9 et dans les formes , continuait-il , que Camot » n'aurait pas osé écrire un mémoire sous mon » règne pour se vanter de la mort du Roi , et il » la fait sous les Bourbons. C'est que j'eusse » marché avec l'opinion publique pour l'en pu- » nir, tandis, que l'opinion publique marchait » avec lui pour le rendre inattaquable. »

Dimanche 19.

Cascade de Briars.

Mon fils et moi nous nous trouvions levés de bon matin , notre tâche avait été finie dès la veille ; et l'Empereur ne devant pas me faire de* mander de long-temps encore , nous avons profité de la fraîcheur du moment pour explorer notre voisinage.

En remontant la vallée de James-Town 9 il se trouve , sur la droite de notre petit plateau de Briars, un ravin très-profond, coupé de nombreuses crevasses à pic; nous y sommes descendus , non sans beaucoup de peine , et sommes arrivés sur les bords d'un petit ruisseau limpide , présentant une grande abondance de

45« MÉMORIAL (No y. 181 5)

cresson. Nous nous sommes amusés , et comme en herborisant , £ remonter le vallon et le ruisseau , et après quelques sinuosités , nous avons bientôt atteint leur extrémité ou leur origine, formée par un énorme mur de rocher à pic qui les barre transversalement, et du haut duquel tombait, en forme de gouttière avancée, une fort jolie cascade composée des eaux supérieures environnantes, dont la chute, dans le vallon, dessinait le ruisseau que nous avions remonté , et qui roule parfois çjr torrent jusqu'à la mer. Cette cascade, en ce moment, se dissipait audessus de nos têtes en pluie fine pu vapeur légère ; mais dans les momens d'orage , elle doit verser à torrens , et fournir des flots qui sillonnent avec fracas le ravin jusqu'à la mer. L'ensemble formait pour nous un spectacle sombre , solitaire, mélancolique, tout à fait attachant dont nous ne nous sommes arrachés qu'avec peine *.

Aujourd'hui , qui était dimanche , nous nous

' * Voyea la voe C, publiée pmtr^aire suite au Mémorial do Sainte-Hétèitt.

CNot. 181 5) DE SAItiTB-HÉLÈNE. 457

sommes trouvés tous réunis à dîner auprès de ' l'Empereur : il observa gaîment que nous formions le grand courert. Après le dîner, le cercle de nos diversions n'étant pas grand, il demanda si nous irions ce soir à la comédie , à Topera on à ta tragédie ; on se$t décidé pour la comédie, et il a hi lui-même une partie de l'Avare , qui a été continué par d'autres. L'Empereur était enrhumé, il avait uii peu dfi fièvre; il est rentré de bonne heure chez lui , en me recommandant de le voir pins tard, sll ne dor* mait pas. J'ai accompagné les nôtres avec mon -fils , dans leur retour à Fa ville ; en rentrant , l'Empereur était couché.

Lundi 20.

Première et seule excursion durant le séjour à Briars. — Bal de l'Amiral.

L'Empereur, après son travml accoutumé ave* l'un de ces Messieurs, m'a fait appeler vers les cinq heures. II se trouvât déjà seul; ces Mes*sieurs et mon fils étaieht partis de bonne heure pour la ville, où l'Amiral donnait un bal. Nous bous sommes promenés' sur le grand chemin 1. 29

4*6 MÉHOÛIAL (Nor, i8i5)

vers James Tolra> jusqu'au point. d'où l'on découvre, en face, la rade et. les vaisseaux, et sur la gauche , dans le fond de la vallée > une jolie petite habitation. L'Empereur la considérée long-temps, parcourant avec: sa lunette le jardin , qui en semblait très-soigné , et où Ton voyait courir de fort jolis petits enfuis, surveillés par leur mère. On nous avait dit . que cette habitation appartenait au major Hodson , habitant de l'île , celui-là même qui m'avait prêté l'Annaal reguter. , Elle était située au fond du ravin qui prenait naissance dans notrç voisinage de Briars , au pied de la cascade dont j'ai parlé plus haut. Il a pris fantaisie à l'Empereur d'y descendre, il était pourtant près de six heures. La route est extrêmement rapide, nous l'avons trouvée plus longue et plus difficile que nous ne l'avions pensé ; nous sommes arrivés tout haletans. Après avoir parcouru la petite demeure, qu'on, vfcyait bien être appropriée par une iqaîn qui comptait l'habiter* et non par celle d'un passager en terre étrangère ; après avoir reçu les politesses dp maître , fait quelques complimens à la maîtresse , l'Empereur songea

(Rot. i8i5) DE SÀINTE-HÉtÈNE. 45t^

à quitter ce b6n ménage; mais la nuit était venae , nous étions fatigués , nous avons accepté des chevaux qui nbus-d&t fait regagner prfrmptement notre cahute et notre dîner. Cette petite' excursion et fcxercicè dû cheval - 9 délaissé depuis si longtemps , o»t semblé faire du bien à l'Empereur»

; Il m'avait commandé d'allé* ati ftal , en depif de ma répugnance. À huit t'eûtes et détriië, il eut la bonté d'observer que là nuit ' était fort obscure , le chemin mauvais ; v qu'il était tfeïôps que je le quittasse , qu'il le Voulait, et à gagné sa chambre; où je l'ai VU se déshabiller et se mettre au lit. Il m'a commande de nouveau de partir; je le faisais avec un Wai regret; je le laissais seul, je brisais une habitude qui m'était devenue bien douce. • ' . \ "-

~ Je me suie rendu à la ville à pied, L'Amiral avait donné beaucoup d'éclat à son bal ; depuis long-tempâ on ne Cessait d s en parler ; il semblait vouloir persuade!* qu'il tfét&il*' que " pour nôUs ; il nous y avait solennellement 'ihvités. Céhve^ n ait-il d'acceptef ou dé ne pfcs s ? y' rendre? L'un» et l'autre pouvaient également se soutenir s les

460 MÉMOWAJ, (H<xt. i8i5)

infoçtune* politiques: n 'iropeeort pte l'attitude du deuil demestîque; il n'y. a nulle inconv** nanc*, il peut même ê*re utile de se mouvoir au milieu de aed, geôliers * mi pouvait doue prendre indifférçnwneat l'un, ou .«l'antre parti» Ou se décida à y aUe? ; miç alors quel rôle y tenir : celui de la fierté ou celui de L'adressai! Le premier psrô «tait* des* intfon*éniens ;. dans notre position toute préteulion htaiée devenait une ipjitfe.. I* tecond n'eu présentait aucun ; recevoir <*a homme de bonne compagnie, à qui elles sopt du#0> et qui y est accoutumé, le* moindres pojitestes; ne pas: 3 apercevoir de celle», qu'on. n'obtiendrait pw , citait sans doute le mieux. Je suis: arrivé trè*-tajrd au bal, et en suis so*t* de bonne heure , trè*»satisfait sous tous les rapports.

Mardi 21. — Mercredi 22.

Ma conduite durant l'île d'Elbe.

L'Empereur, a»x: questions duquel j'avaia répondu souveut sur la ligne dç conduite d'vu grand nombre de ses miiûtfreç, deS' membres de sou conseil , de* officiera de sa maison , du~

(Not. i8i5) DB MAINTE-HÉLÈNE. 461

rant son éloignement à Vue d'Elbe , m'a entrer pris à mon toui* à ce sujet, me disant : « Mais

* vous-mèfne, mon cher, qu'avez-ntous Mï sons » le Eoi? Qtte tous est-il arritfé durant tout » ce temps? Allons , un rapport là-dessus , tous

* $mez que e'ett mk manière ; «'est là seule » pour bien clapet te que l'on dit et Ce que Ton » veut apprendre, et puis ce sera un article de

* plus pour votre Journal. Eh ! ne voyeiHvous » pas, a-t-il ajouté en riant, que vos biographes

* n'auront* qu'à prendre : ils trouveront tout frit.

* -*■ Sire , le Vôid mot à mot ; j'ai bien peu » à dire. 7e commandais, au trente et un mars, » la dixième légion de Paris , celle du Corps

* Législatif. Mous perdîmes , dans la journée , » un assez bon nombre d'hommes. Dans la nuit,

* j'appris la capitulation ; f écrivis à <Jehiî qui me

* suivait que je lui remettais ma légion ; qu'à » titre de membre du Conseil d'État, j'avais an- » térieu&ment eu 'ordre de me rendre ailleurs ; n mais que je n'avais pas voulu quitter ma légion

* au moment du danger j que ce qui venait

* d'arriver changeant les circonstances , j'allais » courir à de nouveaux devoirs.

46» MÉMORIAL (Ko?. i8i5)

» Au point du jour, je .me jetai sur. la route » de Fontainebleau, au milieu des débris de » Marmont et de Mortier, J'étais à pied; mais » je comptais y acheter, facilement un cheval. » J éprouvai bientôt que des soldats en retraite » ne sont ni justes ni aimables ; mon uniforme » de garde national , dans ce moment de dé- 9 sastre , était honni , ma personne maltraitée. » Au bout d'une heure de marche 9 harassé de » fatigue et de deux ou trois nuits blanches , » n'apercevant autour <Je moi aucune** figure de » connaissance % sans apparence de .pouvoir me » procurer un cheval, je pris le parti de/rentrer » tristement dans la capitale*

» La garde natjoaale fut commandée pour » orner l'entrée triomphale des ennemis ; elle » était menacée de fournir un service dlion* » neur auprès des souverains 'qui nous avaient » vaincus. Jç résolus d*ôtré absent de ma de* » meure ; j'avais mis ma femme et ma enfans » en sûreté hors de Paris, une ou deux .se-* » marnes auparavant, et j'allai demander l'hos- * pitalité pour quelques jours à un ami. Je ne > sortis plus que sous une mauvaise redingotte ,

(Nor 1810) DB SAINTE-HELENE. 463

» courant les rues, les cafés, les places publi- » ques, les groupes : j'avais à cœur d'observer » les hommes et les choses, et surtout de con- » naître le véritable esprit du peuple. Que de » choses, dans cette situation, dont je fus le » témoin !

» Je vis , autour du logement de l'Empereur » de Russie, des hommes distingués par leur » rang et se disant Français, s évertuer en cent » façons au milieu de la multitude , pour l'âme- » ner à crier : Vive Alexandre* notre Kbérateur.

» Je vis, Sire, votre statue de la place Vèn- » dôme fatiguer , épuiser tous les efforts de » quelques misérables de la lie du peuple, » soldés par des gens d'un grand nom.

» Enfin, je vis, à l'un des coins de cette » même place Vendôme , devant l'hôtel du » commandant de la place , un officier de votre » maison , le soir même du premier jour , vou- » loir débaucher de jeunes conscrits pour un » tout autre service que le vôtre , et recevoir » d eux des leçons qui eussent dû le faire rougir, » s'il en eût été susceptible.

» Nul* doute que ceux dont je parle ici ne

464 MÉMORIAL (Not. i8i5)

» prononçassent que je me trouvais en cemo- » ment au milieu de la canaille; et pourtant » je 4ois à la vérité de dire que du moinfe ce > n'était pas du tout de ce côté que partaient

* les turpitudes du jour. Leurs actes étaient » loin d'y obtenir l'approbation; ils s'y trou* » raient censurés , *u contraire, par la droiture, » la générosité , les sentimens nobles , descendus » sur la place publique. Quels reproches je » pourrais faire entendre , si je répétais tout » ce qui fut dit à cet égard !

» Votre Majesté abdiqua ; j'avais refusé ma » signature à l'adhésion du Conseil d'Etat ; je » crus alors, je ne sajs trop pourquoi, devoir » y suppléer par une, adhésion additionnelle.

* Le Moniteur était plein chaque jour de pa- » reilles pièces} çaais la mienne ne mérita pas » les honneurs dç l'impression,

» Enfin le Roi arriva > c'était désormais notre » souverain. Un jour fut indiqué par lui pour » recevoir ceux qui avaient eu l'honneur d'être » présentés à Louis XVI ; j'allai aux Tuileries » jouir de cette prérogative. Que ne me dirent- » ils pas ces murs , naguère encore si pleins

(Not. 181 5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 466

» de votre gloire et de votre puissance ! Et * pourtant je me présentais sincèrement et fle » bonne loi * je n'y voyais pas assefe loin pour » penser que vous dussiez jamais y reparaître.

• Les déptttations au Roi se multiplièrent à » l'infini ; une réunion de toute l'ancienne ma- » rine eut sou jour. Je répondis à celui qui tue » le transmettait qu'aucun n'avait plus à cœur » de se réunir à ses anciens camarades , qu'il » ne serait pas parmi eux des vœux plus sin- » cères que les miens; mais que tes emplois » que y avais remplis tue plaçaient dans une si- » tuation particulière et délicate, qui tn'impo- » sait la prudence de né pas me trouver où le » zèle d'un président pourrait employer des » expressions que je ne pouvais , ni ne devais , » ni ne voulais approuver de ma pensée, ni » de ma présence.

» Plus tard , en dépit de mou chagrin et de » mon dégoût , je voulus pourtant , à la solli- » citation d'anciens amis, songer à faire quel- » que chose : on recomposait le Conseil d'État, » beaucoup de membres du dernier me dirent » qu'en dépit de mes conjectures rétentes sur

466 MÉMORIAL (Sot. i3*5)

» ce point, rien pourtant n'était plus facile » que de s'y faire conserver ; qu'ils y avaient » réussi seulement en allant, trouver le Chan- » eelier de Rrance. Je ne me sentis pas le » courage de dérober à sa Grandeur un seul » de ses momens, et je me contentai de lui » écrire que j avais été maître des requêtes » au dernier Conseil d'État; que si ce n'était » pas un motif d'exclusion pour faire partie » du nouveau, je le priais dé me placer sous » les yeux du Roi comme conseiller d'Etat. Je • » ne me ferais pas , disais-je , un titre à ses » yeux de onze ans d'émigration, ni de la perte » de mon patrimoine dans la cause du Roi ; » je n'avais fait', dans ce temps que ce que » j'avais cru alors être mon devoir, et que » toutes les fois que je m'en étais connu , je » les avais remplis fidèlement jusqu'à leur ex- » tinction. Cette phrase me priva , comme on » le pense, même de l'honneur d'une réponse.

» Cependant la nouvelle situation de Paris , » la vue des étrangers, les acclamations de » tous genres me rendaient trop malheureux, » et je suivis , comme un trait de lumière , la

(N*y, iHi5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 467

» pensée d'aller à Londres passer quelque temps » auprès d'anciens amis capables de me pro- » curer toutes les consolations dont je pouvais 9 être susceptible : mais il mè sembla que je » retrouvais à Londres le même spectacle et » les mêmes acclamations qui m'avaient mis » en fuite de Paris, et c'était, vrai. Tout y » était fête, réjouissances , spectacles , au sujet » de leur triomphe et de notre abaissement.

» Pendant que je, m'y trouvais* encore, on » fit à Paris la nouvelle organisation de la ma- » rine; un de mes anciens camarades, que » j'avais perdu de vue depuis long-temps, le p chevalier de Grimatdy, se .trouvait membre » du comité de l'organisation nouvelle ; il passa h chez moi, dit à ma femme qu'il y -était con- » duit par la surprise de n'avoir pas trouvé mes » réclamations; que la loi me donnait le droit » de rentrer dans le corps, ou. d'avoir ma re- > traite avec pension déjà fixée; qu'elle devait » me décider là-dessus, et s'en reposer sur 1» son amitié, bien que le terme touchât à sa » fin. Je fus plus sensible à cette marque d'af- » faction qu'à la faveur qu'elle cherchait à

466 MÉMORIAL (Not. i8i5)

me procurer. Toutefois j'écrivis au comité qu'ayant à cour de poutoir porter un habit qui n'était cher, je le priais dé me faire accorder le titre de capitaine de Vaisseau honoraires que quant à la pension , fy énonçais , ne m'y croyant aucun' droit.

» Je revins à Paris ; la divergence de* opinions , l'irritation des esprits m'y pattof eftt extrêmes. Depuis long-temps je m'étais fort retiré du monde; je me coofifiai en 6e moment uniquement dans mon ménage, au milieu de ma femme et de mçs enfans : jamais je n'avais été meilleur mari ni meilleur père , et peufrètre aussi ne fus-jé jamais aussi heureux»

» Un jour je lus , au journal des Débats > dans l'extrait d'un ouvrage de M. Alphonse Beauchamp , le nom de quelques gentilshommes réunis le 5i mars sur la place Louis XV, pour provoquer à la royauté; le mien s'y trouvait; il était en bonne compagnie, sans doute, mais enfin* je ne méritais rien de pareil , et j'avfcis Veaucoup à perdre dans l'estime dune foule de gens , s'ils atôieiït pu le

(Mot. I*i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. &q

» croire. J'évivia donc .pour prier de relever » cette emreur qui m'attirait des félicitations » qui ne m'étaient pas dues. Je m'étais vendu » cette démarche impossible, disais-je, quel- » qu'attrait d'ailkiirs, qu'elle eût pu me pré*

* senter* Commandant d'une légion de la .garde » nationale, j'avais contracté de» engagement » dont aucune aïection sur la terre n'aurait

* pu ipe dégager etc. , etc. J'envoyai ma let- » tre au député. Chabaud - Latour , que fài- » mais beaucoup; c'était l'un des propriétaires » du journal , il ae voulut pas se prêter à sa

* pttblk*tion>par pire bienveillance ; je Fadres-**

* aai au rédacteur* il ne l'inséra pas par difle- » reuoe d'opinion, .

» Cependant la disposition des esprits annon- » çak une catastrophe inévitable .et prochaine r » tout faisait présager aux. Bourbons le sort » des Stuarts* Ma femme et moi nous lisions

* chaque soir cette époque fameuse , décrite » par Hume; nous L'avions commencée »

» Charles I", et Votre, Majesté parut avapt » que nous eussions, pu atteindre» Jacques II. » (Ici l'Empereur n* put s'empêcher de rire, y

4?o HIMOMAL (Nôt. iSi5)

. » Ce fut pour nous , contimiarçe, un grand » sujet de saisissement et- d'âtxi été que votre » manche et votre .arrivée. Jetais loin de pré- * voir l'honorable exil volontaire qu'elle devait 9 ipe valoir par la suite, d'tutant plus . que » jetais alors peu; connu de . \otre Majesté , et » que les circonstances, nées de l'événement » même , m y ont seules ccnduit Si j'avais ». occupé le moindre emploi sous le Roi, si » même l'on. m'eût vu souveit aux Tuileries, » ce qui eut été très-simple et fort légitime , » je. n'eusse pas paru de long-temps devant » Votre Aj[ajesté; non que ;e me fusse .rien » reproché, ou .que mes vdeux pour vous n'eus- » sent été bien tendres ; mais parce que je «n'eusse p^s voulu passer pour *n meuble » de Cour, ou sembler toujours prêt à encenser « Je pouvoir partout où il se présente : j'eusse » attendu de l'emploi, au lieu de me préci- » pitër pour en obtenir. Mais ici je me trou-* » vais tellement libre, tout an moi était en si » parfaite harmonie , qu'il me semblait que je » faisais partie de ce grand événement* Je » courus donc avec ardeur vers le premier re-

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gard de Votre Majesté.; je me trouvais des droits à. toute s& biènveillanoe et à toutes "ses favetort. Au retour de Waterloo > les mêmes tentimens et le même zèle m'ont porté, aussitôt, «et spontànéjeaeAt , auprès dé votre personne ; je ne l'ai plus quittée. Et si je ne suivis alors que sa gloire publique, je suivrais aujourd'hui ses qualités personnelles ;. et s'il est vrai qu'il m en a coûté alors quelque sacrifice , je m'en- trouve aujourd'hui payé au centuple par le bonheur de pouvoir Vous le dire. > Du resté, il serait difficile de peindre mon extrême dégoût en toutes choses, durant les dix mois de votre absence : le mépris absolu des hommes et des vanités de ce . monde , toutes les illusions détruites; chaque, chose jne- semblait sans couleur; tout' Oie paraissait fini , ou mériter à peine qu'on y attachât le moindre prix. J'avais reçu. la Clroix de Saint- Louis dans l'émigration ; Utie , ordonnance voulait qu'on la légitimât par un brevet nouveau. Je ne me sentis pas la force d'en faire là demande. Une autre ordonnait qu'on se fît confirmer les titres donnés par Votre

47* MÉMORIAL (No t. i8i5)

» Majesté, il me 'demeura indifférent de coin-» » promettra ceux que j'avais reçus sous Fem-

* pire* Enfin Ion m'écrivit du ministère de la 9 marine que mon brevet de capitaine de vais- » seau reliait d'y arriver, et il y est encore.

» L'absence de Votre Majesté fut pour moi » un veuvage dont je n'avais dissimulé à per- » sonne ni les regrets ni la douleur; aussi l'en » recueillis le fruit à votre retour, dans le

* témoignage de ceux qui vous entouraient, » et de qui j'étais à peine connu auparavant.

* Au premier lever de Votre Majesté, celui

* qui dirigeait par intérim les relations exté~ » rieures, sortant d'auprès de vous, me prit » dans une embrasure de fenêtre pour me dire » de graisser mes bottes, qu'on allait peut-être » me faire foire un voyage; il venait de me » proposer, me cfcait-il» à Votre Majesté, « ajoutant qu'il m'avait présenté comme fou ; » mais fou dfelle. Je désirai savoir de quel » Heu il s'agissait; c'était ce qu'il ne voulait » ni ne pouvait me dire. Je n'en ai jamate su » davantage.

» M. Regnautt de Samt-Jean-d'Angêfy me

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» mit sur' la liste des commissaires impériaux » que Votre Majesté envoyait dans les dépar- » temens* Je l'assurai que j'étais prêt à tout ; » j'observai seulement 'que noble et émigré , il » suffisait de ces deux mots prononcés par le » premier venu pour m'annuller au besoin en » tout temps et en tout lieu. Il trouva mon » observation juste, et n'y pensa' plus.

» Un sénateur me demanda à Votre Majesté * pour la préfecture de Metz, sa ville natale, » sollicitant même de moi ce sacrifice, pour » trois mois seulement, disait-il, afin de con~ » cilier les esprits et mettre les choses en bon » train. Enfin Decrès et le Duc de Bassano » me proposèrent pour conseiller d'Etat , et le » troisième jour de son arrivée , Votre Majesté » en avait déjà signé le décret, »

riN DU PREMIER VOLUME,

TABLE RÀISONNÉE

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