‹ Mémorial de Sainte-Hélène (volume 3)Chapitre 5 sur 10 · Il · texte numérisé non relu

Il

r»r> MÉMORIAL (Août i8i5)

* Iiôrs de la révolution, le père ****, d'une opinion politique bien opposée à son archevêque, n'en fit pas moins les plus grands efforts pour le sauver , et s'entremit à ce sujet avec Danton , qui était du voisinage ; mais ce fut inutilement, et l'on croit qu'il rendit au cardinal le service , à la manière des anciens p de lui procurer le poison dont il se donna la mort pour éviter l'échafaud.

» Madame de Loménie* nièce du cardinal, avant de mourir par le tribunal révolutionnaire, confia au père *** ses deux filles encore en bas âge. Le moment de la terreur passé , M"" de Briennêj leur tante , qui avait échappé à la tempête, et conservé encore une grande fortune, les redemanda au père ***, qui les refusa long-temps, se fondant sur ce que leur mère lui avait recommandé d'en faire des paysannes. Il avait la coupable pensée d'exécuter à la lettre ces paroles figuratives, en les mariant à deux de ses neveux, c J'étais alors, » disait Napoléon , général de l'armée de l'inté- » rieur, je fus l'entremetteur de la restitution

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* de ces deux enfans , non sans peine ; *** y » résistait par tous les moyens du temps. Ce » sont celles que vous ayez connues depuis sous » le nom de M w de Marnesia, et la belle M"" de » Cunisyj duchesse de Vicence. »

» Le père *** s 'étant réclamé de son ancien élève, le suivit à l'armée d'Italie, où il se montra plus propre à calculer la courbe des projectiles, qu'à en braver les effets. A Montenottè, à.Millesimo, à Dego, il fit voir la poltronnerie d'un enfant : il ne passait pas le temps du combat à prier, à la façon de Moïse ; mais bien à pleurer. Le général en chef le laissa dans l'administration des domaines à Milan , où il fit de bonnes affaires. Au retour de l'Egypte, il vint se présenter à Napoléon : ce n'était plus un petit minime de Champagne ; mais un gros et gras financier, possédant plus d'un million.' A deux ans de là , il vint trouver le Premier Consul à la Malmaison ; il était chétif , défait , mal vêtu., « Qu'est-ce? lui dit le Consul. — Vous » voyez un homme ruiné , qui n'a plus rien au » monde. — Comment? — Oui', des malheurs

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» inouïs. » Le Premier Consul voulut les vérifier par la voie de la police , et il se trouva que le père *** avait fait le commerce de l'usure. Ce grand calculateur avait tout perdu par des banqueroutes , en prêtant à la petite semaine, c J'ai déjà payé ma dette , lui dit le » Premier Consul , en le revoyant, je ne peux • plus désormais rien pour vous; je ne saurais » faire deux fois la fortune d'un homme. » Et il se contenta de lui faire donner une petite pension nécessaire à ses' besoins.

» Napoléon ne conservait qu'une idée confuse de Pichegru ; il lui restait qu'il était grand , et avait quelque chose de rouge dans la figure. U n'en était pas ainsi , à*ce qu'il paraît de Pichegru , qui semblait avoir conservé des souvenirs frappans du jeune Napoléon. Quand Pichegru se fut livré au parti royaliste, consulté si Ton ne pourrait pas aller jusqu'au général en chef de l'armée dltalie : c N'y perdez pas votre » temps , dit-il ; je l'ai connu dans son enfance ; » ce doit être un caractère inflexible : il a pris h • un parti , il n'en changera pas. »

"^L'Empereur rit beaucoup de tous les contes

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et de .toutes les anecdotes dont on Charge sa jeunesse, dans la foule des petits ouvrages qu'il a fait éçlorej il n'en avoue presque aucune. En voici pourtant une qu 11 reconnaît au sujet de sa confirmation , à l'école militaire de Paris. Au nom de Napoléon, l'archevêque, qui le confirmait , ayant témoigné. Son étonnément, disait qu'il ne connaissait pas ce saint ; qu'il n'était pas dans le calendrier ; l'enfant répondit avec vivacité , que ce ne saurai être une raison , puisqu'il y avait une foule de saints , et seulement trois cent soixante-einq jours. J r ~^

Napoléon n'avait jamais connu de jour de fête avant le concordat : son patron était en effet étranger au calendrier français , sa date même partout incertaine ; ce fut la galanterie du Pape qui la fixa au i5 d'août , tout à la fois jour de la naissance de l'Empereur, et de la signature du concordat.

* « En .1^83, Napoléon fut un de ceux que le concours d'usage désigna à Brienne pour aller achever son éducation à 1 école militaire de

* Dictée de Napoléon.

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Paris» Le. cbpix, ét?it fait annuellement par ub inspecteur, qui parcourait „les douze écoles militaires; cet emploi était rempli par le chevajiçr de Keraliûj offipier général , auteur d'une tactique, et qui avait été le. précepteur du présent, roi de Bavière , dans son enfance duc des Deux-Ponts : c était un vieillard aimable , des plus propres à cette fonction; il aimait les enfans, jouait avec eux après les avoir examinés, et retenait avec lui , à la table des minimes , ceux qui lui avaient plu davantage. Il avait pris une affection toute particulière pour le jeune Napoléon , qu'il . se plaisait à exciter de toutes manières ; il le nomma pour $e rendre à Paris , bien qu'il n'eût peut - être pas l'âge requis* L'enfant n'était fort que sur les mathématiques^ et les moines représentèrent qu'il serait mieux d'attendre à l'année suivante , qu'il aurait ainsi le temps de se fortifier sur tout le reste , ce que ne voulut pas écouter le chevalier de Keralio , disant : « Je s#is ce que je fais; si je passe » ici par-dessus la règle , ce n'est point une fa- » veur de famille , je ne connais pas celle de cet » enfant ; c'est tout à cause de lui-même : j'aper-

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» çois ici une étincelle qu'on ne saurait trop » cultiver. » Le bon chevalier mourut; presque aussitôt; mais celui qui vint après, M.; de Régnaud-, qui n'aurait peut-être pas eu sa persr picaôité,'exécuta néanmoins les notes qu'il trouva, et le jeune Napoléon fut envoyé à Paris.

Tout annonçait en lui , dès-lors , des quali* tés supérieures, un caractère prononcé, des méditations profondes , des conceptions fortes; 11 paraît que dès sa plus tendre jeunesse , se$ parens avaient fondé sur lui toutes leurs espérances : son père , expirant à Montpellier , bien que Joseph. fût auprès de lui* ne ïèvait dans son délirç , qu'après Napoléon ,. qui était, au loin à son école : il l'appelait sans cesse pour qu'il vînt à soi* ^poours avec sa gr*n4f ^pee. Plus tard le vieil oucle Lucien, ^u,Ut de mort, entouré deur tou^ y disaijt à Jçseph ; « Tu, es * l'aîné de la femille ; ; m*is:;eiï voilà :1e chef, -9 montrant Napoléon, neUoubtie; jamais. » — <* C'était , dfchit gaîtoeirt rEmpcneur ,' m wai j> déshéritée; là scè*e? : dfc;J«cob et d35sa».> t

Élevé moi-toêmé à l'écolçlmiliteûre de t Paris^

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mais un an plus tôt que Napoléon, j'ai pu en causer dans la suite, à mon retour de l'émigration, avec les maîtres qui nous avaient été communs,

M. de ï Egaille , notre maître d'histoire , Se vantait que si l'on voulait aller rechercher dans les archives de l'école militaire, on y trouverait qu'il avait prédit une grande carrière à son élève , en exaltant dans ses notes la profondeur de ses réflexions et la sagacité de son jugement. Il me disait que le Premier Consul le faisait venir souvent à déjeûner à la Malmaison , et lui parlait toujours de ses anciennes leçons : « Celle qui m'a laissé le plus d'impres- » sions , lui disait-il une fois , était la révolte » du connétable de Bourbon, bien que vous » ne noua la présentassiez pas avec toute » la justesse possible : à tous entendre, son » grand crime était d'avoir combattu son roi ; • ce qui en était assurément un bien léger » dans ces temps de seigneuries et de souve- » rainetés partagées ; tu surtout la scandaleuse » injustice dont il avait été victime. Son uni- » que, son grand, son véritable crime, sur

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» lequel vous n'insistiez pas assez , c'était d'être » venu avec les étrangers attaquer son sol » natal* »

M. Domairon, notre professeur de belleslettres, me disait qu'il avait toujours été frappé de la bizarrerie des amplifications de Napoléon : il les avait appelées dès-lors du granit chauffe au volcan.

Un seul s'y trompa, ce fut M. Batter* le gros et lourd maître d'allemand. Le jeune Napoléon ne faisait rien dans cette tangue , ce qui avait inspiré à M. Bauer, qui ne supposait rien audessus , le plus profond mépris. Un jour que l'écolier ne se trouvait pas à sa place, M. Bauer s'informa où il pouvait être , on répondit qui! subissait en ce moment son examen pour l'afttillerie , « ili ais est-ce qu'il sait quelque choèe , » disait ironiquement l'épais M. Bauer?— Corn- » ment , Monsieur , mais c'est le plus fort ma- » thématicien de l'école , lui répondit-on. — » Eh bien! je l'ai toujours entendu dire/ et je » •vais toujours pensé , que les mathéma- » tiques n'allaient qu'aux bêtes. » « Il serait » curieux , disait l'Empereur, de savoir,, si

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» M. Baueff a vécu assez long-temps pour jouir » de son jugement.. »

Il avait à peine dix-huit ans , que l'abbé Raynatj, frappé de l'étendue de ses connaissances, l'appréciait assez , pour en faire un des ornemens de ses déjeuners scientifiques. Enfin , le célèbre * Paoli , qui après lui avoir inspiré long-temps une espèce de culte, le trouva tout à coup à la tète d'un parti contre lui, dès qu'il voulut favoriser les Anglais au, détriment de la France, avait coutume de dire que ce jeune homme était taillé à Cantique * que e*étaà un homme de Pluf arque;

En 1787, Napoléon, reçu à la fois élève et officier d'artillerie , sortit de l'école militaire pour entrer dans le régiment de La Fère, en qualité de lieutenant en second ; d où il passa, dans la. suite , lieutenant en premier dans le régiment de Grenoble.

Napoléon ,. en sortant de l'école militaire, alla joindre son régiment à Valence. L$ premier hiver qu'il y passa, il avait pour compagno^le table JLariboissière , qu'il : créa depuis , étant Empereur , inspecteur -général de l'artillerie ;

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Sorbier, , qui a succédé dans ce titre à Lariboissière ; d'Hédouville cadet * ministre plénipotentiaire à Francfort ; Mollet 3 le frère de celui qui conduisit l'éphauffourée de Paris , en i8i3 ; un nommé Mabille , qu'au retour de 6on émigration *, l'Empereur plaça , avec le temps , dans l'administration des postes ; Rolland de Villarceaux, depuis préfet de Nismes ; Desmazzis cadet, son camarade d'école militaire , et le compagnon de ses premières années, auquel il a confié, devenu Empereur, le garde -meuble de la couronne.

Il y avait, dans le corps, des officiers plus ou moins aisés ; Napoléon était au nombre des premiers : il recevait douze cents francs de sa famille * c'était alors, la grosse pension des officiers. . Peux, seulement , da^s : le régiment , • avaient cabriolet ou voiture , et c'étaient de « grands seigneurs. Sorbier, éfpâl .l'un de ces deux; il était fils d'un médecin de Moulins.

Napoléon, à Valence, fut admis de bonne

heure chez M" 6 du Colembier : c'était une

femme de cinquante* ans, du plus rare mérite;

v elle gouvernait la ville > et s'engoup fort , dès

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l'instant , du jeune officier d'artillerie : elle le faisait inviter à toutes les parties de là ville et de la campagne ; elle l'introduisit dans l'intimité d'un abbé de Salnt-Rufe > riche et d'un certain âge , qui réunissait souverit ce qu'il y avait de plus distingué dans le pays. Napoléon devait sa faveur et la prédilection de M"* du Colombier à son extrême instruction , à la facilité, à la forcé, à la clarté arec laquelle il en faisait usage; cette dame lui prédisait souvent un grand avenir. A sa mort, la révolution était commencée ; elle y avait pris beaucoup d'intérêt ; et , dans un de ses derniers momens , on lui a entendu dire que * s'il n'arrivait pas malheur au jeune Napoléon, il y jouerait- infailliblement un grand rôle. L'Empereur n'en parie qu'avec une tendre reconnaissance , n'hésitant pas à croire que les relations distinguées, la situation supérieure dans laquelle cette dame le plaça si jeune dans la société, peuvent avoir grandement influé sur les destinées de sa vie. L'existence privilégiée de Napoléon lui attira une extrême jalousie de la part de ses camarades : ils le voyaient avec peine s'absenter si

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souvent d'au milieu d'eux, bien que ce ne fut nullement à leur détriment sous aucun rapport. Heureusement J le commandant, M. à'Urtubie* vieillard respectable , 1 avait parfaitement jugé ; il ne cessa de lui être favorable, et de lui faciliter tous les moyens d'allier les devoirs du service avec les agrémèns de la société. — -

Napoléon prit du goût pour M aUe du Colombier* qui n'y fut pas insensible : c'était leur première inclination à tous deux , et telle qu'elle pouvait être à leur âge et avec leur éducation. « On n'eût pas pu être plus innocent » que nous, disait l'Empereur; nous nous mé- » nagions de petits rendez-vous; je me^souviens » encore d'un, au milieu de l'été, au point du » jour , on le croira avec peine , tout notre » bonheur se réduisit à manger des cerises en- * semble. » — -

Il est faux , du reste , ainsi que je l'avais entendu dire dans le monde , que la mère ait voulu ce mariage , et que le père s'y soit opposé , alléguant qu'ils se nuiraient l'un à l'autre en s unissant; tandis qu'ils étaient faits pour faire fortune chacun de leur côté. L'anecdote

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qu'on raconte au sujet d'un pareil mariage avec M etta Clary* depuis, M me Bernadotte, aujourd'hui reine de Suède , n'est pas plus exacte. L'Empereur, en i8o5, allant se faire couronner roi d'Italie , retrouva à Lyon M eUe du Colombier, devenue M"* de Bressieux. Elle pénétra à lui avec cette difficulté qui entoure les souverains. Il la revit avec grand plaisir; mais il la trouva furieusement changée. Il fit pour son mari ce qu'elle désirait , et la plaça , ellemême , dame chez une de ses sœurs.

Mesdemoiselles* de Laurencin et Saint-Germain faisaient dans ce temps-là les beaux jours de Valence, et s'y partageaient tous les cœurs : la dernière est devenue M"* de Montativet* dont le mari fut alors aussi fort connu de l'Empereur , qui l'a fait depuis son ministre de l'intérieur. « Honnête homme, qui m'est demçuré, » je crois , disait Napoléon , toujours tendre- » ment attaché. »

L'Empereur, à dix-huit et vingt ans, était des plus instruits, pensant fortement, et de la logique la plus serrée. Il avait immensément

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lu , profondément médité , et a peut-être perdu / depuis, dit-il. Son esprit était vif, prompt; sa parole énergique ;S partout il était . aussitôt remarqué , et obtenait beaucoup de succès auprès des deux sexes, surtout auprès de celui qu'on préfère à cet âge ; et il devait lui plaire par des idées neuves et fines, par des raisonnemens audacieux. Les hommes devaient redouter sa logique et sa discussion, auxquels la connaissance de sa propre force l'entraînait naturellement.

Beaucoup de ceux qui l'ont connu dans ses premières années lui ont prédit une carrière extraordinaire ; aucun d'eux n'a été surpris de celle qu'il a remplie. Vers ce temps il remporta, , sous l'anonyme , un prix à l'académie de Lyon , ' sur la question posée par Raynal : « Quels sont » les principes et les institutions à inculquer au$ » hommes, pour les rendre les plus heureux pps- » sible? » Le mémoire anonyme fut fort remar- ■ que ; il était , du reste , tout à fait dans les idées du temps;/ il commençait par demander ce qu'était le bonheur , et répondait de jouir complètement de la vie, de la manière la plus conforme

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à notre organisation morale et physiquejf Devenu ^Empereur, il causait un jour cTe~ cette circonstance avec M. de Talleyrand; celui-ci, en courtisan délicat , lui rapporta , au bout de huit | jours, ce fameux mémoire, qu'il avait fait dé* I terrer des archives de l'académie de Lyon. C'était en hiver, l'Empereur le prit, en lut quelques pages, et jeta au feu cette première production de sa jeunesse. \* Gomme on ne s'avise » jamais de tout , disait Napoléon , M. de Tal- » leyrand ne s'était pas donné le temps d'en » faire prendre copie. »

Le prince de Condé s'annonça un jour à l'école d'artillerie d'Auxonne : c'était un grand honneur et une grande affaire que de se trouver inspecté par ce prince militaire. Le commandant, en dépit de la hiérarchie, mit le jeune Napoléon à la tète du polygone , de préférence à d'autres d'un rang supérieur. Or il arriva que la veille de l'inspection tous les canons du polygone furent encloués; mais .Napoléon était trop alerte, avait l'œil trop vif, pour se laisser prendre à ce mauvais tour de ses camarades ou peut-être même au piège de l'illustre voyageur.

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On croit généralement, dans le monde, que les premières années de l'Empereur ont été taciturnes, sombres, moroses; mais au contraire , en débutant au service , il était fort gai. Il n'a pas de plus grand plaisir ici que de nous* raconter les espiègleries de son école d'artil-; lerie ; il semble oublier alors momentanément \ les malheurs qui nous enchaînent , quand il ■ & abandonne aux détails de, ces temps heureux de sa première jeunesse.

C'était un vieux commandant de plus de quatre-vingts ans, qu'ils vénéraient fort du reste, lequel venaùt un Jour leur faire faire l'exercice du canon, suivait chaque coup avec sa lorgnette, assurait qu'on devait avoir été bien loin du but; ^inquiétait, s'informait à Ses Voisins si quelqu'un avait vu porter le coup; personne n'avait garde, les Jeunes gens escamotant le boulet toutes' les fois qu'ils chargeaient. Lé Vieux général avait dé Fesprit * au béut de cinq à six coups il lui prit fantaisie de faire éômpter les boulets, il n'y ënt pas moyen àe s'en dédire} il trouva le tour fort gài, et n'eh ordonna pfas moins les arr&ts à tous. ' '

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Une autre fois, c'étaient quelques-uns de leurs capitaines qu'ils prenaient eu grippe , ou bien desquels ils avaient quelque vengeance à tirer; ils arrêtaient alors de les bannir de la société, de les réduire à s'imposer eux-mêmes des espèces d'arrêts. Quatre à cinq jeunes gens se partageaient les rôles, et s'attachaient aux pas du malheureux proscrit; ils se trouvaient partout où celui-ci paraissait en société, et il n'ouvrait pas la bouche qu'il ne fût aussitôt méthodiquement contredit dans les formes les plus polies , avec esprit et logique ; le malheureux n'avait plus qu'à déguerpir.

« Une autre fois encore , c'était un camarade , » disait Napoléon , logeant au-dessus de moi , » qtA avait pris le goût funeste de donner du » cor ; il assourdissait de manière à distraire de » toute espèce de travail. On se rencontre dans 9 l'escalier. — Mon cher, vous devez bien vous > fatiguer avec votre cor? — Mais non, pas du » tout. — Eh bien ! vous fatiguez beaucoup les ' » autres. — J'en suis fâché. — Mais vous feriez » mieux d'aller donner de votre cor plus loin, —

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• Je sais maître dans ma chambre. — On pour- . rait tous donner quelque doute là-dessus? —

• Je ne pense pas que personne fût assez osé.» Duel arrêté; le conseil des camarades examine, avant de le permettre, et il prononce qu'à l'avenir l'un ira donner du cor plus loin, et que l'autre sera plus endurant, etc.

L'Empereur, dans la campagne de 1814, retrouva son donneur de cor dans le voisinage de Soissons ou de Laon; il vivait sur sa terre, et venait donner des renseignemens importans sur la position de l'ennemi. L'Empereur le retînt et le fit son aide-de-camp; c'était le colonel Bussy.

. Napoléon, dans son régiment d'artillerie, suivait beaucoup la société partout où il se trouvait , et toujours avec beaucoup de succès. Les femmes, dans ce temps, accordaient beaucoup à l'esprit : c'était alors auprès d'elles le grand moyen de séduction. Il fit, à cette époque, ce qu'il appelle son Voyage Sentimental de Valence au Mont-Cénîs, en Bourgogne, et fut au moment de l'écrire à la façon de Sterne.

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Le fidèle Desmazzis était de la partie , il ne le quittait jamais; et ses récits, sur la vie privée de Napoléon ? venant à se rattacher à sa vie pu» blique , pourraient, donner la vie entière de l'Empereur. On verrait que bien qu'elle soit si extraordinaire dans les événemens, il n'en est pas de plus simple ni de plus naturelle dans sa course.

Les circonstances et la réflexion ont beaucoup modifié son caractère. Il n'est p$& jusqu'à son style , aujourd'hui si serré , si laconique , qui ne fût alors emphatique et abondant. Dèg rassemblée législative, Napoléon devint grave, sévère dans sa tenue et peu communicatif. L'armée d'Italie fut encore une époque pou? son caractère. # Son extrême jeunesse, quand, il en viùt prendre le commandement, demandait une grande réserve et la dernière sévérité de mœurs : « C'é- » tait nécessaire , indispensable, disait-il, pour ^pouvoir commander à des hommes tellement » au-dessus de moi par leur âge. Aussi ma .con- » duite y fut-* elle irréprochable, exemplaire; » je iné montrais uçie espèce de Caton , je le

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». dus paraître à tous les yeux, et j'étais en effet » un philosophe, un sage. » C'est avec ce caractère* qu'il s'est présenté sur la scène du monde.

Napoléon se trouvait en garnison à Valence au moment où commença la révolution; et bientôt on attacha une importance spéciale h faire émigrer les officiers d'artillerie; ceux-ci,' dé leur côté, étaient fort divisés d'opinions. Napoléon , tout- aux idées du jour , avec l'instinct des grandes choses et là passion de la gloire nationale, prit le parti de la révolution," et son exemple influa sur la grande majorité du régiment. Il' fut très-chaud patriote sous l'assemblée constituante ; mais la législative devint une époque nouvelle pour ses idées et ses opinions.

Il se trouvait à Paris le vingt et un juin 1792, et fut témoin, sur la terrasse de l'eau, des rassemblemens tumultueux des faubourgs qui , traversant le jardin des Tuileries , forcèrent le palais. Il n'y avait que six mille hommes; c'était une foule sans ordre , dénotant, par les propos et les vôtemens, tout ce que la

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populace a de plus commun et de plus abject*

Il fut aussi témoin du dix août, où les assaillans n'étaient ni plus relevés ni plus redoutables»

En 1 793 , Napoléon était en Corse , et y avait un commandement de gardes nationales.

Il combattit Paoli dès qu'il put soupçonner que ce vieillard, qui lui avait été jusque-là si chef y avait le projet de livrer l'île aux Anglais. Aussi , rien de plus faux que Napoléon , ou aucun des siens, ait jamais été en Angleterre, ainsi que cela y a été généralement répandu , offrir de lever un régiment corse à son service.

Les Anglais et Paoli l'emportèrent sur les patriotes corses ; ils brûlèrent Ajaccio. la maison des Bonaparte fut incendiée , et toute la famille se trouva dans l'obligation de gagner le continent. Elle se fixa à Marseille, d'où Napoléon se rendit à Paris : il y arriva au moment où les fédéralistes de Marseille venaient d^ livrer Toulon aux Anglais*

(Se£t.M8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 191

Vendredi i Septembre au Mercredi 61

Iles du Cap vert. — Navigation. — Détails, etc. — Napoléon au siège de Toulon. — Commencemensde Du roc, de Junot. — Querelles avec dès représentai du peuple. — Querelles avec Aubry. — Anecdotes sur Vendémiaire. — Napoléon général de l'armée d'Italie. — » Pureté d'administration. — Désintéressement. — Pourmioi Petit Caporal? — * Différence du système du Directoire d'avec celui du général de l'armée d'Italie.

Le premier septembre , notre latitude nous annonçait que nous verrions les îles* du cap Vert dans la journée. L'horizon était couvert j à la nuit nous n'apercevions encore rien., L'amiral ,• convaincu que nous avions de l'erreur en longitude , allait prendre sur la droite à l'ouest , pour rencontrer ces îles , lorsqu'un brick, qui était de lavant, fit signal qu'il les découvrait à gauche. Il j^éieva dans: la nuit une espèce de tempête du sud-est ; et , si l'erreur eût été en sens opposé, et que l'Amiral eût pris en effet sur la droite , nous aurions pu nous trouver en perdition. Ce qui prouve que, malgré les grands progrès de l'art, les chances demeu* rent encore fort dangereuses. Le vent toujours

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très- fort , et la mer très -grosse, l'Amiral pré* fera continuer sa route, plutôt que de s'obstiner à faire de l'eau : il espérait d'ailleurs en avoir assez. Tout nous annonçait un passage prospère ; nous étions déjà fort avancés ; les circonstances continuaient d'être favorables, la température était douce , notre navigation était heureuse : elle eût pu" même nous paraître agréable , si elle s'était faite dans nos projets et d'après notre volonté; mais comment oublier nos maux, et se distraire de notre avenir!....

Le travail seul pouvait nous faire supporter la longueur et l'ennui de nos journées. J'avais imaginé d'apprendre l'anglais à mon fils 5. TEm* pereur , à qui je parlais de ses progrès , voulut l'apprendre aussi. Je m'étudiai à lui composer une méthode et un tableau très-simple qui devaient lui en éviter tout l'ennui. Cela fut trèsbien deux ou trois jours ; mais l'ennui de cette étude était au moins égal à celui qu'il s'agissait de combattre ; l'anglais fut laissé de côté. L'Empereur me reprocha bien quelquefois de ne plus continuer mes leçons ; je répondais que f avais la médecine toute prête, s'il avait le

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eourage de l'avaler. Du reste, vis-à-vis des Anglais surtout ., sa manière .d'être et de yivre , , toutes ses habitudes, continuaient à être les mêmes : jamais une plainte, un désir; toujours impassible , toujours égal , toujours sans, humeur.

L'Amiral , «pri , je crois , sur notre réputation , s'était fort cuirassé au départ, se désarmait insensiblement , et prenait chaque jour plus d'intérêt à son captif. Il venait , au sortir du dîner , représenter que le serein et l'humidité pouvaient être dangereux ; alors l'Empereur prenait quelquefois son bras , et prolongeait avec lui la conversation , ce qui semblait remplir sir Georges Coctburn de satisfaction ; il s'en montrait heureux. On m'a assuré qu'il écrivait avec soin tout ce qu'il pouvait recueillir. S'il en est ainsi, ce que l'Empereur a dit un de ces jours , à dîner , sur la, marine , nos ressources navales dans le midi , celles qu'il avait déjà créées , celles qu'il projetait, encore sur les ports , les mouillages de la Méditerranée , ce que l'Amiral écoutait avec cette anxiété qui redoute

194 MÉMORIAL (Sept. i8ifr)

l'interruption , tout cela composera , pour un marin , un chapitre vraiment précieux.

Je reviens aux détails recueillis des conversations habituelles ; en voici sur le siège de' Toulon»

En septembre 1793, Napoléon Bonaparte, âgé de vingt-quatre ans , était encore inconnu au monde qu'il devait remplir de son nom; il était lieutenant-colonel d'artillerie , et se trouvait depuis peu de semaines à Paris , venant de Corse où les circonstances politiques l'avaient fait succomber sous la faction de Paoli. Les Anglais venaient de se saisir de Toulon, on avait besoin d'un officier d'artillerie distingué pour diriger les opérations du siège , Napoléon y fut envoyé. Là le prendra l'histoire , pour ne plus le quitter ; là commence son immortalité.

Je renvoie aux mémoires de la campagne d'Italie ; on y lira le plan d'attaque qu'il fit adopter , la manière dont il l'exécuta ; on y verra que c'est lui précisément , et lui seul , qui prit la place. Ce dût être un bien grand triomphe sans doute ; mais pour l'apprécier plus dignement encore , il faudrait surtout comparée

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le procès-verbal du plan d'attaque avec le procès* verbal de 1 évacuation : l'un est la prédiction littérale, l'autre en est l'accomplissement mot à mot. Dès cet instant la réputation du jeune commandant d'artillerie fut extrême ; l'Empereur n'en parle pas sans complaisance : c'est une des époques de sa vie où il a éprouvé, dit-il, le plus de satisfaction ; c'était son premier succès : on sait que c'est celui qui imprime les plus doux souvenirs. La relation de la campagne d'Italie peindra suffisamment les trois généraux en chef qui se sont succédés durant le siège : l'inconcevable ignorance de CartauXj la sombre brutalité de Doppet , et la bravoure bon* homière de Dugommier ; je n'en dirai rien ici.

Dans ces premiers momens de la révolution , ce n'était que désordre dans le matériel , ignctrancç dans le personnel , tant à cause de l'irrégularité des temps, que de la rapidité et de la confusion qui avaient présidé aux avancemens. Voici qui peut donner une idée des choses et *les mœurs de cette époque.

Napoléon arrive au quartier-général , il aborde le général Cartaux, homme superbe, doré, dit*

Ig6 MÉMORIAL (Sept i8i5)

H, depuis les pieds jusqu'à la tête, qui lui demande ce qu'il y a pour son service. Le jeune officier présente modestement sa lettre qui le chargeait de venir, sous ses ordres, diriger les opérations de l'artillerie. « C'était bien inutile , » dit le bel homme, en caressant sa moustache; * nous n'avons plus besoin de rien pour re- » prendre Toulon. Cependant , soyez le bien » venu, vous partagerez la gloire de le brûler » demain , sans en avoir pris la fatigue. » Et il le fit rester à souper.

On s'asseoit trente à table, le général seul est servi en prince , tout le reste meurt de faim ; ce qui , dans ces temps d'égalité , choqua étrangement le nouveau venu. Au point du jour, \e général le prend dans son cabriolet , pour aller admirer, disait-il, les dispositions offensives. A peine a-t-on dépassé la hauteur çjjt découvert la rade , qu'on descend de voiture, et qu'on se jette sur les côtés dans des vignes. Le commandant d'artillerie aperçoit alors quelques pièces de canon , quelque remuement de terra, auxquels, à la lettre, il lui est impossible de rien conjecturer. « Dupas * dit fièrement le

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» général , qui parlait à son aide-de-camp , à » son homme de confiance , sont-ce là nos bat- » teries ? — Oui , Général. — Et notre parc ? — » Là , à quatre pas. — Et nos boulets rouges ? * — Dans les bastides voisines, où deux corn- » pagnies lés chauffent depuis ce matin. — Mai* » comment porterons - nous ces boulets tout » rotiges? 9 Et ici les deux hommes de s embarrasser , et de demander à l'officier d'artillerie , si , par ses principes , il ne saurait pas quelque remède à cela. Celui-ci , qui eût été tenté de prendre le tout pour une mystification, si les deux interlocuteurs y eussent mis moins de naturel ( car on était au moins à une lieue et demie de l'objet à attaquer) , employa toute la réserve ,' lé ménagement , la gravité possibles , pour leur persuader , avant de s'embarrasser de boulets rouges, d'essayer à froid, pour bien s'assurer de la portée. Il eut bien de la peine à y réussir , et encore ne fut-ce que pour avoir très -heureusement employé l'expression technique de coup d' épreuve * qui frappa beaucoup, et les ramena à son avis. On tira donc ce coup d'épreuve ; mais il n'atteignit pas au tiers de

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la distance , et le général et Dupas de vociférer contre les Marseillais et les aristocrates, qui auront malicieusement, sans doute, gâté les poudres. Cependant arrive à cheval le représentant du /peuple : c'était Gasparin* homme de sens , qui avait servi. Napoléon , jugeant dès cet instant toutes les circonstances environnantes, et prenant audacieusement son parti, se rehausse tout à coup de six pieds, interpelle le représentant, le somme de lui faire donner la direction absolue de sa besogne ; démontre , sans ménagement, l'ignorance inouie de tout ce qui l'entoure, et saisit, dès cet instant, la direction du siège , où dès-lors il commanda en maître,

Cartaux était si borné qu'il était impossible de lui faire comprendre que , pour avoir Toulon plus facilement , il fallait aller l'attaquer à l'issue de la rade; et comme il était arrivé au commandant d'artillerie de* dire parfois, en montrant cette issue sur la carte, que c'était là qu'était Toulon, Cartaux le soupçonnait de n'être pas fort en géographie ; et quand enfin , malgré sa résistance, l'autorité des représen-

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tans eut décidé cette attaque éloignée, ce général n'était pas sans défiance sur quelque trahison; il observait souvent avec inquiétude que Toulon n'était pourtant pas de ce côté.

Gartaux voulut un jour forcer le commandant de placer une batterie adossée le long d une maison qui n'admettait aucun recul; une autre fois, revenant de la promenade du matin, il mande le même commandant pour, lui dire qu'il vient de découvrir une position d'où une batterie de six ou douze pièces, doit infailliblement procurer Toulon sous peu de jours : c'était un petit tertre d'où l'on pouvait battre à la fois, prouvait -il, trois ou quatre forts et plusieurs points de la ville. Il s'emporte sur le refus du commandant de l'artillerie, qui fait observer que si la batterie battait tqus les points, elle en était battue; que les douze pièces auraient affaire à cent cinquante ; qu'une simple soustraction devait lui suffire pour lui faire connaître son désavantage. Le commandant du gépie fut appelé en conciliation; et comme il fut tout d'abord de l'avis du commandant de l'artillerie , Car taux disait qu'il n'y

aoo MÉMORIAL (Sept i&i5)

avait pas moyen de rien tirer de ces corps savans , parce qu'ils se tenaient tous par Ea maim Pour prévenir des difficultés toujours renaissances, le représentant 4^cîda que Cartaux ferait connaître , en grand /son plan d'attaque au commandant d'artillerie, qui en exécuterait les détails diaprés les règles de son arme; Voie» quel fut le plan mémorable de Cartaux.

« Le général d'artillerie foudroiera Toulon » pendant trois jours, au bout desquels je lat~ » taquerai sur trois colonnes, et l'enlèverai. »

Mais, à Paris, le comité du génie trouva cette mesure expéditite beaucoup phis gaie que savante, et c'est ce qui contribua à faire .rappeler Cartaux. Les projets, du, reste, ne manquaient pas; comme la reprise de Toulon avait été donnée au concours des sociétés populaires, ils 'abondaient de toutes parts; Napoléon dit qu'il en a bien reçu six cents durant le siège. Quoiqu'il en soit c'est au représentant Gasparin que Napoléon dot de voir son plan, celui qui donna Toulon, triompher des objections des comités de là Convention; il en conservait un souvenir reconnaissant :

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE, soi

% C'était Gasparin* dùak-U* qui avait ouvert » éa carrière \ » *

Dans tous les différends que Cartaux avait avec le commandant d'artillerie , lesquels " se passaient là plupart du temps devant sa femme , celle-^i prenait toujours le parti de l'officier d'artillerie, disant naïvement à son mari : * Mais » laisse donc faire ce jeune homme, il en sait » plus que toi; il ne te demande rien; ne rends- » tu pas compte? la gloire te reste. *

Cette femme n était pas sans beaucoup de bon sens. Retournant à Paris, après le rappel de son mari, le& Jacobins de Marseille donnèrent au ménage disgracié une fête superbe ; pendant le repas, comme il y était question du commandant d'artillerie qu'où élevait aux nues : « Ne vous y fiez pas, dît-elle, ce jeune

* Aussi F Empereur, dans son testament, a-t-il consacre un souvenir au représentant Gasparin , pour la protection spéciale, dit-il, qu'il en avait reçue.

Il a honoré d'un précieux souvenir le chef de son école d'artillerie, lé général Duteil, ainsi que son général en chef k Toulon » Dugommier, pour l'intérêt et la bierivetlfonce qu'il avait éprouvés d'eux.

iob MÉMORIAL (Sept. 1816)

» homme a trop d'esprit pour être long-temps un » sans culotte. » Sur quoi le général de s'écrier gravement, et d'une voix de Stentor : Femme « Cartaux, nous sommes donc des bêtes, nous ! » -^*Non, je ne dis pas cela, mon ami; mais

* tiens, il n'est pas de ton espèce, il faut que » je te le dise* »

Un jour, au quartier-général, on vit déboucher, par le chemin de Paris, une superbe voiture; elle était suivie d'une deuxième, troisième, d'une dixième, quinzième, etc. Qu'on juge», dans ces temps de simplicité républicaine, de l'étqnneïnent et de la curiosité de chacun; le grand Roi n'eût pas voyagé avec plus de pompe. Tout cela avait été requis dans la capitale ; plusieurs étaient des voitures de la Cour; il en sort une soixantaine de militaires, d'une belle tenue, qui demandent le général en chef; ils marchent à lui avec l'importance d'ambassadeurs : « Citoyen Général, dit l'ora- » teur de la bande , nous arrivons de Paris ; » les patriotes sont indignés de ton inaction et » de ta lenteur. Depuis long-temps le sol de

• la république est violé; elle frémit de n'être

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. ao 3

» pas encore vengée ; elle se demande pour- » quoi Toulon n'est pas encore repris ? pour-

* quoi la flotte , angWse n'est pas encore bru- » l£e? Dans son indignation, elle a fait un

* appel aux braves ; nous nous sommes préseh- » tés, et nous voilà brûtans cTimpatience de » remplir son attente. Nous sommes canonniers » volontaires de Paris ; fais - nous donner des » canons , demain nous marchons à 1 ennemi. » Le général, déconcerté de cette incartade, se rétourne vers le commandant d'artillerie, qui lui promet tout bas de le délivrer le lendemain de ces fiers à bras. On les comble, et, au point du jour, le commandant d'artillerie les conduit sur la plage , et met quelques pièces à leur disposition. Étonnés de se trouver à découvert depuis les pieds jusqu'à la tête , ils demandent s'il n'y aura pas quelque abri , quelque bout d'épaulement. On leur répond que c'était bon autrefois, que ce n'est plus la mode , que le patriotisme a rayé tout cela. Mais , pendant le colloque, une frégate anglaise vient à lâcher une bordée*, et tous les bravaches de s'enfuir. Alors ce ne fut plus qu'un cri dans le

224 ■ÉMOBIAL (Sept. i8i5)

camp; le» ufls> disparurent,, le reste se fondit» mtfdestemefft'daa^ Ies> derniers rang4;

Tour atoi* rfétsftr que ^tësordite v arfarchie.. # Le faiieur du général (en dbef, * qui avait trouva Wèr s€K5»rd^«0tts^éplawe-extrènîeŒient ,? disait- ^Napoléotf ,, faisait fort Hentendu, et t*&casàait< >^satfr*c8»fc- 1er artilleurs dâff*' leros ^pàrcs- et ><• lèum> bfcttems; . Gf* * imagine * gafroent* der s'en- » délittefj on tetôdtûe e«> ridicule, on s'excite, » o» sè>*ite0flt& ltitt$eyt<kttîk*(&ùpïl jiaràît'wecf » trt r coïrâaae£'oi^tf***e, trGEtetiaÔt ^ordoimarit; *-fhtàhnl\ <M* lui répôttd* iAal^ ori 1 l»f tend *qttek£ûe piégfe', oto'sé"prefid-tte becrl'orrçe »'se grossit , lA4êÊ*péte->éctate ;>(fë tèûtes parts •rçarcrite* âp ^aristocrate , oui le menace de la »*lâfctè*ffè<, et rfwm Ibseme de piquer d&> deux ; »*il né"repàrtrt otofctjuèfc 'depuis.;*'

Ite coifitt&âifiilMi dtotHtefîêr ^Ukà teut et pa»to%rtf. f Sàft a^tivirJ^ s«ttTic»ra«tèreV JuSa^afent cré^tfae* ittflkiéttfce- positite .sa*tte*eBtoder3'fcr*t Ti*ée* Tb^^sl^'fote^qu^^mi^i^ttéi^k^qire^ tpies* sortîtes », , du ?fê*ç«St ' 1« aariégeto* à^qtel- <|tfes'motiVé*ftcftS râ^e^^et mt^phrfs c , J«S'chfefe cfcès^coloft^et^t des^éta&heifiem^nfà* aient tous

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. ao 5

qu'une même parole : « Goures an comman- » dant de l'artillerie, disait-on, demandez-lui ce » qu'il faut faire; il connaît mieux les. localités » que personne. » Et cela s exécutait, sans qu'aucun s'en plaignît. Du reste, il ne s épargnait point; il eut plusieurs chevaux tués sous lui, et reçut, d'un; Anglais, un coup de haioaoette à la cuisse gauche; blessure grave. qui le menaça quelques instans de l'amputation.

Etant un jour dans une batterie, où un des chargeurs est tué, il prend le refouloir, et charge lui- môme dix à douze coups. A quelques jours de là, il se trouve couvert d'une gale très-maligne; on cherche où elle peu* avoir été attrapée ; Muiron, son adjudant, découvre que le canonnier mort en était infecté. L ardeur de la jeunesse, l'activité du service, font que le commandant d'artillerie se contente d'un léger traitement , et le mal disparut ; mais k> poison n'était que rentré , il affecta, long-temp* sa santé et faillit lui Coûter la vie. De là, V\ maigreur, l'état chétif et débile, le teint maladif du général en ehe| de l'armée d'Italie et de l'armée d'Egypte*

*# MÉMORIAL (Sept. i8i5)

Ce ne fut que beaucoup plus tard, aux Tuileries, après de nombreux vésicatoires sur la poitrine, que Corvisart le rendit tout à fait à la santé ; alors aussi <x>mmeuça cet embonpoint qu'on lui a coùnu depuis.

Napoléon, de simple commandant de Tar^ tillerie de Tannée de Toulon , eût pu en devenir le général en chef ayant la fin <jUi siège. Le jour, môme de l'attaque du Petit-Gibraltar, le général Dugommier, qui la retardait depuis quelques jours, voulait la retarder encore ; sur lès trbis ou quatre heures après midi, les représentai envoyèrent chercher Napoléon ; ils étaient mécontens de Dugommier, surtout à cause de son nouveau délai , et voulant le destituer, ils offrirent le commandement au chef de l'artillerie, qui s'y refusa, et alla trouver son général, qu'il estimait et aimait, lui fit connaître ee dont il s'agissait, et le décida à l'attaque. Sur les huit ou neuf heures du soir, quand tout était en marche, au moment de l'exécution, les choses changèrent, les représentai interdisaient alors l'attaque ; mais Dugommier, toujours poussé par le commandant

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d'artillerie , y persista ; s'il* n'eût pas réussi, il était perdu, sa tète tombait; tel était le train des affaires et la justice du temps.

Ce furent les notes que les comités de P*ri$ trouvèrent au bureau de l'artillerie, sur le compte de Napoléon, qui firent jeter les yeux sur lui pour le siège de Toulpu, On. vient de voir que dès qu'il y parut, malgré son âge et l'infériorité de son gr-ade , il y gouverna : ce fut le résultat naturel de l'ascendant , du savqir, de l'activité et de l'énergie, sur l'ignorance et la confusion du moment. Ce fut réellement lui qui prit Toulon, et pourtant il est à peine nonimé dans les relation*, Il tenait déjà, cette ville, quç dans Tannée on ne s'en doutait point encore : après avoir enlevé le Petit-Gibraltar qui, pour lui , ayait toujours été la clef et le terme de toute l'entreprise,, il dit au vieux DugQuunier, qui était accablé de fatigues : «Allez vous repo- » ser; nous venons de prendre Toulon, vous ^ pourrez y coucher après-demain. » Quand Dtugommjer vit la chose ça effet accomplie, quand il récapitula que le jeune commandant d'artillerie lui avait toujours dit d'avance, à

aoft MÉMORIAL (Sept. i8i5)

point nommé , oe qui arriverait, ce fut alors tout h fait de sa part de l'admiration et de l'enthousiasme ; il ne pouvait tarir sur son compte. Il est très-vrai, ainsi qu'on le trouve dans quelques pièces du temps, qu'il instruisit les comités de Paris qu'il avait avec lui un jeune homme auquel on devait une véritable attention, parce que , quelque côté qu'il adoptât , il était sûrement destiné à mettre un grand poids dans la balance. Dugommier, envoyé à l'armée des Pyrénées orientales , voulut avoir avec lui le jeune commandant d'artillerie; mais il ne put l'obtenir; toutefois il en parlait sans cesse; et depuis, quand cette même armée, après la paix avec l'Espagne , fut envoyée pour renfort à celle d'Italie, qui reçut bientôt après Napoléon pour général en chef, celui-ci se trouva arriver ait milieu d'officiers qui , d'après tout ce qu'ils avaient entendu dire à Dugommier , n'avaient plus asse» d'yeux pour le considérer.

Quant à Napoléon, son succès de Touloi»

ne l'étonna pas trop; il en jouit , disait-il , avee une vive satisfaction, sans doute; mais sans s'en émerveiller. Il en fut de même l'année sim-

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vante à Saorgio , où ses opérations ftirent admirables : il y accomplit en peu de jours ce qu'on 'tentait vainement depuis deux ans. « Vende- j » miaire et même Montenotte, disait l'Empc- » reur, ne me portèrent pas encore à me croire - » un homme supérieur; ce n'est qu'après Lodi » qu'il me vint dans l'idée que je pourrais bien » devenir, après tout, un acteur décisif sur notre » scène politique* Alors naquit , continuàH^it , » la première étincelle de la haute ambition. * Toutefois il se rappelait qu'après Vendémiaire , commandant l'armée de l'intérieur, il donna > dès ce temps-là, un plan de campagne qui se terminait par la pacification sur la crête «ht Simmering; ce qui! exécuta peu de temps après lui-même, & Lioben. Cette pièce pourrait se trouver peut-être encore dans les archives des bureaux.

On sait quelle était la férocité du temps ; elle s'était encore accrue sous les murs de Toulon , par l'agglomération de plus de deux cents députés des associations populaires voisines , qui y étaient accourus, et poussaient aux mesures les plus atroces ; ce sont eux qu'il faut accuser des exeèfr

•io MÉMORIAL (Sept i8i5)

sanguinaires dont tocs les militaires gémirent alors. Quand Napoléon fut devenu un grand perw sonnage , la calomnie essaya d'en diriger l'odieuxT sur sa personne : « oe.serait se dégrader que de » chercher à y répondre , disait l'Empereur. » Et bien au contraire , l'ascendant que ses services lui avaient acquis dans Tannée * ainsi que dans le port et dans l'arsenal de Toulon , lui ser-> virent, à quelques temps de là, à sauver des infortunés émigrés, du nombre desquels était la famille CkabriUant, émigrés, que lr. tempête ou les chances de la guerre avaient jetés sur la plage française; on voulait les mettre à mort sur ee que la loi était positivé contre tout émigré qui reparaissait en France. Vainement, disaientils,* pour leur défense, qu'ils y étaient venus par accident, contre leur gré; qu'ils deujan-t daient , pour toute grâce , qu'on les laissât s'en retourner; ils eussent péri , si, à ses risques et périls , le général de l'artillerie n'eût osé les sauver , en leur procurant des caissons ou un bateau couvert qu'il expédia au dehors, sous prétexte d'objets relatifs à son département. Plus tard, sous son règne, ces personnes ont eu la dou~

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ceur de lui parler de leur reconnaissance, et de lui dire qu'ils conservaient précieusement Tordre qui leur avait sauvé la vie **.

Dès que Napoléon se trouva à la tête de Par* tillerie, à Toulon, il profita dé la nécessité des circonstances pour faire rentrer au service un grand nombre de ses camarades que leur nais* sarice ou leurs opinions politiques avaient d'abord éloignés; Il fit placer le colonel Gassendi à* la tète dé l'arsenal de Marseille; on connaît l'entêtement et la sévérité de celui-ci; ils le mirent souvent en péril et il fallut phis d'une fois toute la célérité et les soins de Napoléon, pour l'arracher à la rage dés séditieux.' * Napoléon, plus d'une fois, courut aussi luimême des dangers de là part dés bourreaux révolutionnaires : à chaque nouvelle batterie qu'il établissait , les nombreuses députations de patriotes qui se trouvaient au camp y sollicitaient

* Ce fait vérifié auprès des- personnes même qui en avaient étç l'objet, s'est trouvé non-seulement de la dernière exactitude; mais a fourni encore des détails infiniment touchans que Napoléon semblait avoir oubliés, les ayant négligés dans ses conversations.

«ia MÉMORIAL (Sept. i8i5)

l'honneur de Itfi donner leutf nom ; Napoléon en nomma une des Patriotes du Midi , c'en fat assez pour être dénoncé, accusé de fédéralisme, et, s'il eût été moins nécessaire, il aurait été arrêté, c'est-à-dire perdu. Du reste, les expressions manquent pour peindre le délire et les horreurs du temps : l'Empereur nous disait , par exemple, avoir été témoin alors, pendant son armement des côtes, à Marseille, dé l'horrible condamnation du négociant Hugues , âgé de quatre-vingt-quatre ans, sourd et presque aveugle ; il fut néanmoins accusé et trouvé coupable de conspiration par ses atroces bourreaux : son vrai crime était d'être riche de dix-huit millions ; il le laissa lui-même entrevoir au tribunal, et offrit de les donner, pourvu qu'on loi laissât cinq cent mille francs dont il ne fouirait pas, disait-il , long-temps ; ce fut inutile , sa tête fut abattue. « Alors vraiment à un tel spectacle , » disait l'Empereur, y* me crus à la fin du monde ! » Expression qui lui est familière pour des choses révoltantes , inconcevables , atroces ; les représentans du peuple étaient les auteurs de ces atrocités.

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L'Empereur rendait à Robespierre la justice de dire qu'il avait vu de longues lettres de lui à Son frère, Robespierre jeune, alors représentant à l'armée du midi, où il combattait et désavouait avec . chaleur ces excès , disant qu'ils déshonoraient la révolution , et la tueraient. Napoléon, au siège de Toulon, s'attacha quelques personnes dont on a beaucoup parlé depuis. Il distingua, dans les derniers rangs de l'artillerie, un jeune officier qu'il eut d'abord beaucoup de peine à former; mais dont depuis il a tiré les plus grand services : c'était Duroc; qui, sous un extérieur peu brillafit, possédait les qualités les plus solides et les plus utiles ; aimant l'Empereur pour lui-même, dévoué pour le bien, sachant dire la vérité à propos. Il a été depuis duc de Frioul et Grand-Maréchal.

Il avait mis le palais sur un pied admirable, et dans l'ordre le plus parfait. A sa mort, l'Empereur pensa qu'il avait fait une perte irréparable; et une foule de personnes l'ont pensé comme lui. L'Empereur me disait que Duroc seul avait eu son intimité , et possédé son entière confiance.

»i4 MÉMORIAL (Sept i8i5)

Lors de la construction d'une des premières batteries qqe Napoléon» à son arrivée à> Toulon, ordonna contre le$ Anglajs, il demanda sur le terrain un sergent ou caporal qui sijt écrire. Quelqu'un sortit des rangs, et écrivit sous sa dictée , sur l'épaulement même. La lettre à peine finie, un boulet la couvre dç terre. « Bien, » dit 1 écrivain, je n'aurai pas besoin de sable.» Cette plaisanterie, le calme avec, lequel elle lut dite, fixa l'attention de Napoléon, et fit la fortune du .sergent : c'était Jtmoi, depuis duc d'Abrantès, colonel-général des hussards,. commandant en -Portugal, gouverneur * général . en Illyrie.» où il donna des signes d'une démence qui ne fij que, s'accroître pendant son retour en France , durant lequel , s étant jnutilé luimême d'une. manière horrible, il périt bientôt victime d'excès qui avaient altéré sa santé et sa raison. . . •

. Napoléon , devenu général, d'artillerie , commandant cette arme à Tannée d'Italie,* y porta la supériorité et l'influence qu'il avait acquises si rapidement devant Toulon; toutefois , ce ne fut pas sans quelques traverses, ni même sans

(Sept i8t5) DE SAtNTB-HÉLÈNE. ai5

quelques dangers. Il' fut mis en 'arrestation à Niée, quelques instans, par le représentant Laporte , devant lequel il ne voulait pas plier.* Un autre représentant, dans une autre circonstance, le mit hors la lai, parce qu'il ne voulait pas le laisser disposer de tous ses chevaux d'artillerie, pQur courir la poste. Enfin un décret, non exécuté , le manda à ia barre de la con- x vention , pour avoir proposé quelques mesures . militaires relatives aux fortifications à Marseille. 'Dans cette armée , de Nice ou dltalié , il . enthousiasma fort le représentant Robespierre le jeune 3 auquel il donne des qualités bien difiérentes de celles de son frère \ qu'il n'a du reste jamais vu. Ce Robespierre jeune , rappelé à Paris, quelque temps avant lé neuf thermidor , par son frère, fit tout au monde pour décider Napoléon à le suivre. « Si je n'eusse mflexi- » blement refu&é, observait-il, sait-on où pou- • vait me conduire un premier pas , et quelles » autres destinées m'attendaient? »

Il y avait aussi à l'armée de Nice un autre ffaivr**^ représentant assez insignifiant. Sa femmte, extrê-, ^ &* B ~'^ mement jolie, fort aimable, partageait, et par-

*i6 MÉMORIAL (Sept. iBi5)

fois dirigeait sa mission ; elle était: de Versailles, Le ménage faisait le plus grand cas du général d'artillerie ; il s'en était tout à fat engoué, et le traitait au mieux sous tous les rapports. « Ce » qui était un avantage immense, observait Napo- » léon; car, dans ce temps de l'absence des lois, » ou de leur improvisation , disait-il , un repré- «sentant du peuple était une véritable puis- » sance. » Celui-ci fut un de ceux qui , dans la Convention, contribuèrent le plus à faire jeter les yeux sur Napoléon, lors de la crise de Vendémiaire ; ce qui n'était qu'une suite naturelle des hautes impressions que lui avaient laissées le caractère et la capacité du jeune général.

L'Empereur racontait que devenu souverain, il revit un jour la belle représentante de Nice , d'ancienne et douce connaissance. Elle était bien changée , â peine reconnaissable , veuve, et tombée dans une eïtrême misère.

L'Empereur se plut à faire tout ce qu'elle de* manda ; il réalisa , dit-il , tous ses rêves ^ et même au-delà. Bien qu'elle vécût à Versailles, elle avait été nombre d'années avant de pouvoir pénétrer jusqu'à lui. Lettres, pétitions, sallict-

(Sept i8i5) DB SÀINTB-HÊIÈHE. ti 7

talions de tous genres, tout «irait été inutile; tant, disait l'Empereur, il est difficile d'arriver au souverain, lors même qu'il ne s'y refuse pas* Encore était-ce lui qui , un jour de chasse à Versailles , était venu à Ja mentionner: par hasard; et Berthier, de cette même ville,. ami d'enfance dta cette dame, lequel;, jusque -là, n'avait jamais daigné parler d'elle, encore moins de ses sollicitations, fut le lendemain, son introducteur. « Maiis, comment ne vous êtes -vous » pas servie de nos connaissances communes de » l'armée de Nice; pour arriver jusqu'à moi* lui » demandait l'Empereur? Il en est plusieurs qui » sont des personnages , et en perpétuel rap » port avec moi. — Hélas ! Sire, répondit-elle , » nous ne nous sommes plus connus dès qu'ils » ont été grands, et que je suis devenue mal- » heureuse, »,

L'Empereur, entrant un jour avec moi dans les plus petits détails sur cette ancienne, connaissance, me disait : « J'étais bien jeune alors, • fêtais heureu* et fier de mon petit succès; » aus^i cherchai-je à le t reconnaître par toutes nies attention* eh mon pouvoir; et vous allez 1. i4

ai8 MÉMORIAL (Sept. i8i5)

» voir quel peut être l'abus de l'autorité, à quoi » peut tenir le sort des hommes; car je ne suis » pqs pive qu'un autre. La promenant un jour » au milieu de nos positions, dans les environs » du Col de Tende , à titre de reconnaissance

* comme chef de l'artillerie,. il me vint subi- » tement à lldée de lui donner te spectacle » d'une petite guerre , et j'ordonnai une atta- » que d'avant-poste. Nous fumes vainqueurs, » il est vrai; mais évidemment il ne pouvait y

* avoir de résultat ; l'attaque était une pure » fantaisie, et pourtant quelques hommes y » restèrent. Aussi , plus tard , toutes les fois que » le souvenir m'en est revenu à l'esprit , je me

* le suis fort reproché. »

Les événement de Thermidor ayant amené un changement dans les comités de la Convention, Aubry 9 ancien capitaine d'artillerie , se trouva diriger celui de la guerre, et fit un nouveau tableau de l'armée ; il ne s'y oublia pas , il se fit général d'artillerie, et favorisa. plusieurs de ses anciens camarades , au détriment de la queue du corps, qu'il réforme Napoléon, qui avait à peine vingt-cinq ans, devint alors gêné-

(Sept. i8r5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 219

rai d'infanterie, et fut désigné pour le service 1

de la Vendée. Cette circonstance lui fit quitter Tannée d'Italie pour aller réclamer avec chaleur contre un pareil changement , qui ne lui convenait sous aucun rapport Trouvant Àubry inflexible , et qui s'irritait de ses justes réclamations, il donna sa démission. On verra, dans la relation des campagnes dltalie , comment if fut presque immédiatement employé, lors de Téohee de Kellermann , au comité des opérations ihilitaires , où se préparaient le mouvement des armées et les plans de campagnes ; c'est là ~

où vint le prendre le treize Vendémiaire.

Les réclamations auprès d'Àubry furent une véritable scène; il insistait avec force, parce VaCnLisTI' qu'il avait des faits par-dévers lui ; Àubry s'obstmait avec aigreur, parce qu'il avait la puissance : celui-ci disait à Napoléon qu'il était trop jeune , et qu'il fallait laisser passer les anciens; Napoléon répondait qu'on vieillissait vite sûr le champ de bataille , et qu'il en arrivait : Aubry n'avait jamais vu le feu ; les paroles 'furent très-vives.

Je disais à l'Empereur qu'au retour de mon

230 MÉMORIAL (Sept. i8i5)

émigration, j'avais occupé long-temps, dans la rue Samt*Floreûtin , le salon même dans lequel s'était passé cette scène î je l'y avais entendu raconter plus de mille fois; et bien qu'elle fût rendue par des bouches ennemies , ôliacun n'en mettait pas moins un grand intérêt à en retracer les détails , et à se figurer la partie du salon, la feuille du parquet où avait dû s'exprimer tel geste et se prononcer telle parole.

- On trouvera, dans la relation de la fameuse journée de Vendémiaire > si importante dans les destinées de la révolution et dans celles de Napoléon > qu'il balança quelque temps 4 se charger de la défense de la Convention *.

La nuit qui suivit cette journée, Napoléon se présenta au comité des Quarante, qui était en permanence aux Tuileries. Il avait besoin de tirer des mortiers et des munitions de Meudon ; la circonspection du président (Camba* cêrès) était telle que, malgré les dangers qui avaient signalé, la journée , il n'en voulut jamais signer l'ordre ; mais seulement, et par accom-

* Voyct tome II, chapitre du treize Vendémiaire.

/ f se charger de la d

f »e nréspnta an ' cor

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. a *i

modement, il invita à mettre ces objets à la disposition du général. —

Pendant son commandement de Paris, qui suivit la journée jiu treize Vendémiaire , Napo* léon eut à lutter surtout contre une grande, disette, qui donna lieu à plusieurs scènes po» pulaires. Un jour entre autres. que la distribu-» tion avait manqué, et qu'il s'était formé des attroupemens nombreux à la porte des boulangers , Napoléçn passait, aveo une partie de son état-major , pour veiller à la tranquillité pu-i bliquej un gros de la populace, des femmes surtout, le pressent, demandant du pain à grands, cris s la foule s'augmente, les menaces s'accroissent, et la situation devient des plus critiques. Une femme ^monstrueusement grosse et grasse, se fait particulièrement remarque^ par ses gestes et par ses paroles ; .« Tout ce tas » d'épaule tiers , crie-t-elle en apostrophant ce 9 groupe d'officiers , se moquent de nous ; pourvu

* qu'ils mangent et qu'ils s'engraissent bien, » il. leur est fort égal que le pauvre peuple

* meure de faim. » Napoléon, l'interpelle : t La n bonne,, regarde-moi bien; quel est le plus

M2 MÉMORIAL (Sept. i8i5)

» gras de nous deux ?» Or Napoléon était alors extrêmement maigre. « J'étais un vrai parçhe* > min, disait-il. » Un rire universel désarme la populace , et l'état-major continue sa route.

On verra, dans lés mémoires de la campagne d'Italie, comment Napoléon vint à connaître M"°* de Beauharnaii *, et comment se it son mariage , si faussement dépeint dans les récits du temps. À peine l'eut-il connue , qu'il passait chez elle presque toutes les soirées : c'était la réunion la plus agréable de Paris, Lorsque la société courante se retirait, restaient alors d'ordinaire , M. de Montesquiou , le père du Grand-Chambellan; le duc de Nivernais, si connu par les grâces de son esprit; et quelques autres. On regardait si les portes étaient bien fermées, et Ton se disait : c Causons de l'an-* * ciénne Cour, faisons un tour à Versailles. »

Le dénuement du trésor et la rareté du numéraire , étaient tels dans la république , qu'au départ du général Bonaparte pour l'armée d'Italie* tous ses efforts et ceux du Directoire ne purent

^ Voyez tome H, chapitre de Vendémiaire.

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. aa3

composer que deux mille louis qu'il emporta dans sa voiture. C'est avec cela qu'il part pour aller conquérir l'Italie et marcher à l'empire du monde. Et voici un détail curieux : il doit exister un ordre du jour signé Berthier , où le général en chef, à son arrivée au quartier-général à Nice , fait distribuer aux généraux, pour les ai* der à entrer en campagne , la somme de quatre louis en espèce; et c'était une grande somme : depuis bien du temps personne ne connaissait plus le numéraire. Ce simple ordre du jour peint les circonstances du temps avec plus de force et de vérité que ne saurait le faire un gros volume.

Dès que Napoléon se montre à l'armée d'Italie, on voit tout aussitôt l'homme fait pour commander aux autres ; il remplit dès cet instant la grande scène du monde ; il occupe toute l'Europe : c'est un météore qui envahit le firmament. Il concentre dès-lors tous les regards , {outes les pensées; compose toutes les conver* sations. A compter de cet instant, toiifés les gazettes, tous les ouvrages, tous les monumens sont toujours lui. On rencontre son

*!>4 MÉMORIAL (Sept i8i5)

nom dans toutes les pages , à toutes les Kgnes , dans toutes les bouches, partout V Son apparition fut une rentable révolution ' dans les mœurs , les manières , là conduite , lé langage. Decrès m*a souvent répété que fco fut à Toulon qu'il apprit la nomination de Napoléon au commandement de l'armée d'Italie :

il l'avait beaucoup connu à Paris, il se croyait

KECAPITtLATtOir C0ROHOLOGIQUB.

L'Empereur est né, le i5 août 176g

Entré à l'école de Brienne, le * 1779

Passé à celle de Paris, le. 1783

Lieutenant dans le 1" régiment d'artillerie

de la Fère, le .... , , t Sept. 1785

Capitaine, le • . 6 Fév. 179a

Chef de bataillon, le 19 Oct, 1793

Général de Brigade , le //. ,.*... . . , 6 Fév. 1794

Général de Division, le 16 Oct. 1795

Général en chefde l'armée de rintériettr, le *6 Oct. 1795

Général en chef de l'armée d'Italie, le. . »3 Fév. 1796

Premier Consul, le , . . . i3 Dec- 1799

Consul à vie, le n Août 180a

Empereur, le 18 Ma! 1804

Couronné, le 2 Dec 4804

Première abdication à Fontainebleau, le 11 Avril 1814

Reprend les rênes, le ao Mars 181 5

Seconde abdication à l'Elisée, le ai Juin 181 5

(9cpt i8iff) ' DE SAINTE-HÉLÈNE. »5

en toute familiarité avec lui. « Aussi, quand »*nous apprenons , tBsait-Jl, que le nouveau gé- » nérai va traverser la ville, je m offre aussitôt à

* tous les camarades pour les présenter, en me » faisant valoir de mes liaisons. Je cours plein » d'empressement , de joie ; le salob s'ouvre , i je vais m'élancer, quand l'attitude, le regard, » le son de voix, suffisent pour m'arrèter : il

* n'y avait , pourtant en lui rien d'injurieux ; » mais c'en fut assez ,« à partir de là , je n'ai ja- ». maïs été tçnté de franchir la distance qui m'a*

* vait été imposée. »

Un autre signe caractéristique du généralat de Napoléon, c'est l'habileté, l'énergie, la pureté de son administration ; sa haine constante pour les dilapidations, le mépris absolu de ses propres intérêts. « Je revins de la campagne \ » d'Italie , nous disait-il un jour , n'ayant pas

* trois cent mille francs en propre; j'eusse pu » facilement en rapporter dix ou douze milv lions , ils eussent bien été les miens; je n'ai

» jamais rendu de comptes , on ne m'en de- :

» manda jamais. Je m'attendais , au retour , à » quelque grande récompense nationale': il fut

aafl MÉMORIAL (Sept. i8i5)

» question , dans, lé public , de me doter de »Chambord; j'eusse été très- avide de cette [ » espèce de fortune ;'mais le Directoire fit écar- » ter la chose. Cependant j'avais envoyé en » France, au moins cinquante millions pour le » service de l'État. C'est la première fois, dans » l'histoire moderne > qu'une armée fournit aux » besoins de la patrie, au lieu dfe lui être à » charge. » •

Lorsque Napoléon traita avec le duc de Mo* dène , Salicetti* commissaire du Gouvernement auprès de Tannée , avec lequel il avait été assez mal jusque-là, vint le trouver dans son cabinet. »Le commandeur d'Est, lui dit-il , frère du » duc, est là avec quatre millions en or dans » quatre caisses : il vient, au nom de son frère , » vous prier de les accepter , et moi je viens » vous en donner le conseil ; je suis de voire » pays , je connais vos affaires de famille ; le » Directoire et le Corps-Législatif ne reconnaî- » tront jamais vos services ; ceci est bien à vous, » acceptez-le sans scrupule et sans publicité; » la contribution du duc sera diminuée d'au- * tant , et il sera bien aise d'avoir acquis un

(Sept. i8i5) DE SAINfE-HKLËNE. i* 7

» protecteur. — Je vous remercie , répondit » froidement Napoléon , je n'irai pas , pour » cette somme , me mettre à la disposition du » duc de Modène, je veux demeurer libre. »

Un administrateur en chef de cette même armée répétait souvent qu'il avait vu Napoléon recevoir pareillement, et refuser de même, l'offre de sept millions en or ,' faite par le gouverne* ment de Venise , pour conjurer sa destraction.

L'Empereur riait de l'exaltation de ce financier , auquel le refus de son général paraissait sur - humain , plus difficile , plus grand que de gagner des batailles. L'Empereur s'arrêtait avec une certaine complaisance sur ces détails de désintéressement , concluant néanmoins qu'il avait eu tort, et avait manqué de prévoyance , soit qu'il eût voulu songer à se faire chef de parti, et à remuer les hommes; soit qu'il eût voulu ne demeurer que simple particulier dans la foule; car au retour, disaitil , on l'avait laissé à peu près dans la misère, et il eût pu continuer une carrière de véritable pauvreté , lorsque le dernier de ses généraux ou de ses administrateurs rapportait

»*S MÉMORIAL (Sept 181 S)

de grosses fortunes. « Mais aussi, ajoutait-il, si » mon administrateur m'eût vu accepter, que »n eût-il pas fait? mon refus Ta contenu.

» Arrivé à la tête des affaires, comme Con* » sul, mon propre désintéressement et toute ma » sévérité ont pu seuls changer les mœurs de » l'administration , et empêcher le spectacle » effroyable des dilapidations directoriales. J'ai

> eu beaucoup de peinera vaincre les penchans » des premières personnes de l'État , que Ton a » vues depuis , près de moi , strictes et sans

> reproches. Il m'a fallu les effrayer souvent. » Combien n'ai-je pas du répéter de fois, dans » mes conseils , que si je trouvais en faute mon » propre frère , je n'hésiterais pas à le cfeas-» » set , etc. , etc. »

Jamais personne sur la terre ne disposa de plus de richesses , et ne s en appropria moins. Napoléon a eu , dit-il , jusqu'à quatre cent mil-» lions d'espèces dans les caves des Tuileries. Son domaine de l'extraordinaire s'élevait à plus de sept cent millions. Il a dit avoir distribué plus de cinq cent millions de dotation à l'armée. Et, chose bien remarquable, celui qui

(SejfK, 181 S) DE SAINTE-HÉLÈNE. %%g

répandit autant de trésors n'eut jamais de propriété parUcuiière ! Il avait rassemblé au Musée des valeurs qu'on ne saurait estimer, et il n'eut jamais un tableau , une rareté à lui.

Au retour d'Italie, et partant pour l'Egypte, il acquit la Malmaison ; il y mit à peu près tout Ce qui) possédait. Il Tacheta au nom de sa femme , qui était plus âgée que lui ; en lui survivant il polirait se trouver n'avoir plus rien $ t'est , disait-il lui-même , qu'il n'avait jamais eu le goût ni le sentiment de la propriété : il n'ar vait jamais eu , ni songé à avoir.

*t Si peut-être j'ai quelque chose ajijotir- »dTiui # , continuait-il, cela dépend de lama-

* Le dépôt ches la maison Lafitte,

L'Empereur ayant abdiqué pour la seconde fois, quelqu'un, qui l'aimait pour lui-même, et connaissait son imprévoyance; accourut pour connaître. si Ton avait pris des mesures -pour son avenir. On n'y avait pas songé, et Napoléon demeurait absolument sans rieû. Pour pouvoir y remédier, il fallut que bien des gens s'y prêtassent de tout leur cœur, et Ton vint à bout > delà lorté, de lui composer les quatre où cinq millions dont M. Lafitte s'est trouvé ïe dépositaire.

Au moment de quitter la Malmaison , : la sollicitude des vrais amis de Napoléon ne lui Ail pas moins utile. Qucl-

a3o MÉMORIAL ' (Sept. i8i5)

» uière dont on s'y sera pris au loin depuis mon » départ ; mais dans ce cas encore , il aura tenu » à la lame d'un couteau que je n'eusse rien au » monde. Du reste chacun a ses idées relatives : | "«j'avais le goût de la fondation, et non celui

qu'un , qui se défiait du désordre et de la confusion inséparables de notre situation, voulut vérifier par lui-même si Ton avait bien pourvu à tout ; quel fut son étonnement d'apprendre que le chariot chargé des ressources futures, demeurait oublié sous une. remise à la Malmaison même ; et quand on voulut y remédier, la clef ne se trouva plus. Cet embarras demanda beaucoup de temps ; notre départ en fut même retardé de quelques instans.

Cependant M- Lafitte était accouru pour donner à l'Empereur un récépissé de la somme; mais Napoléon n'en voulait point, lui disant : «Je vous connais, mon- » sieur Lafitte , je sais que vous n'aimiez point mon gou- » vernement; mais je vous tiens pour un honnête homme. »

Du reste , M. Lafitte semble avoir été destiné à se trouver le dépositaire des monarques malheureux. Louis XVIII,, en partant pour G and, lui avait fait remettre pareillement une somme considérable. A l'arrivée de Napoléon, au ao mars, M. Lafitte fut mandé par l'Empereur, et questionné' sur ce dépôt, qu'il ne nia pas. Et comme il exprimait la crainte qu'un reproche se trouvât renfermé dans les questions qui venaient de lui être faites. — «Aucun, répondit l'Empereur : cet argent était » personnellement au Rof, et les ajfeires domestiques ne » sont pas de la politique. »

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. a3i

» de la propriété. Ma propriété à moi était dans ' » 1? gloire et la célébrité : le Sitnpton* pour les «peuples; le Louvre* pour les étrangers, m'é- ' » taient plus à moi une propriété que des do- • mainçs privés. J'achetais dés diainans à la cou- » ronne ; je rép^ais les palais du souverain , je » les encombrais de mobilier; et je me surpre- . » nais parfois à trouver que les dépenses de José- ; »pbine* dans ses serres ou sa galerie, étaient .' » un véritable tort pour mon jardin des Plante» » ou mon Musée de Paris , etc. , etc. »

En prenant le commandement de l'armée d'Italie , Napoléon , malgré son extrême jeunesse, y imprima tout d'abord la subordination, la confiance et le dévouement le plus absolu.* \l subjugua l'armée par son génie , bien plus qu'il ne la séduisit par sa popularité : il était en général très-sévère et peu communicatiL lia constamment dédaigné , dans le cours de sa vie r les moyens secondaires qui peuvent gagner les faveurs de la. multitude ; peut-être même y a-t-> t) mis une répugnance qui * peut lui avoir été nuisible.

Son extrême jeunesse , lorsqu'il prit le com*

«3» MÉMORIAL (S«pt. 181 5)

mandement de l'armée d'Italie, ou toute autre cause 7 avait .établi un singulier usage ; c'est qu'après chaque bataille; les plus vieux soldats se réunissaient en conseil , et donnaient un nouveau grade à leur jeune général : quand celuici rentrait au camp, il y était reçu par les vieilles moustaches , qui le saluaient de son* nouveau titre. Il fut fait caporal à Lody, sergent à Castigliône; et delà ce surnom de pëtit-ca~ parai , resté long-temps à Napoléon parmi les soldats. Et qui peut dire la chaîne qui unit la plus petite cause aux plus grands événemens!

peut-être ce sobriquet a-t41 contribué au prodige de son retour en 181 5; lorsqu'il haranguait le premier bataillon qu'il rencontra , avec lequel il fallut parlementer/ une vaix s'écria : « Vive notre petit caporal t nmu ne lé c&mbat- » trons jamais J »

L'administration du Directoire et celle du Général en chef de l'armée d'Italie, semblaient deux gouvernemens tout différons.

Le Directoire , en France , mettait à fl&ort le» émigrés; jamais l'armée d'Italie n'en fit périr aucun; Le Directoire alla même jusqu'à écrire

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. a53

à Napoléon, lorsqu'il sut JVurmser assiégé dans Mantoue , de se rappeler qu'il était émigré ; mais Napoléon, en le faisant prisonnier, s empressa de rendre à sa vieillesse un hommage des plus touchans.

Le Directoire employait vis-à-vîs du Pape des formes outrageantes ; le Général de Tannée d'Italie, ne l'appelait que Très-Saint-Père, et lui écrirait avec respect.

Le Directoire voulait renverser le Pape; Na- J>oléon le conserva.

Le Directoire déportait les prêtres et les proscrivait; Napoléon disait à son armée -, quand elle les rencontrait, de se rappeler que c'étaient des Français et leurs frères.

Le Directoire eût voulu exterminer partout jusqu'aux vestiges de l'aristocratie; Napoléon écrivait aux démocrates de Gênes, pour blâïlier leurs excès à cet égard, et n'hésitait pas à leur mander que, s'ils voulaient conserver son estime, ils devaient respecter la statue de Doria, et les institutions qui avaient fait la gloire de leur république.

?54 MÉMO M AL (Sept. 161 5)

Jeudi 7 au Samedi 9.

Uniformité. — Ennui* — L'Empereur se décide k écrire ses Mémoires.

Nous continuions toujours notre navigation , sans que rien vînt interrompre l'uniformité qui nous entourait. Tous nos jours se ressemblaient ; l'exactitude de mon journal pouvait seule me laisser savoir où nous en étions du mois et de la semaine. Heureusement le travail remplissait tous mes momens, et la journée coulait avec une certaine facilité. Les matériaux que j'amassais dans la conversation de l'après-dînée , ne me laissaient pas de temps perdu jusqu'à celle du lendemain.

Cependant l'Empereur savait que je travaillais beaucoup; il soupçonnait même l'objet de mon occupation; il voulut s'en assurer, et prit connaissance de quelques pages; il n'en fut pas mécontent. Mais, revenant plusieurs fois sur le même sujet, il trouvait qu'un tel journal serait plus intéressant qu'utile ; que les événemens militaires, par exemple, tirés ainsi de seules conversations courantes , seraient tou-

(Sept. i8i5) DE SÀTNTE-HÉLÈNE. a55

jours maigres, incomplets, sans objet et sans résultat, de pures anecdotes souvent puériles, au lieu d'opérations et de résultats classiques. Je saisis avidement l'occasion favorable, j'abondai dans son sens, j'osai suggérer l'idée qu'il me dictât les campagnes d'Italie : « Ce serait » un bienfait pour la patrie, un vrai monument » de la gloire nationale. Nos momens étaient » bien oisifs, nos heures bien longues, le tra- » vail les tromperait ; quelques instans pour- » raient n'être pas sans charmes. » Ce devint alors le sujet de conversations prises et reprises plusieurs fois.

Enfin l'Empereur se décida, et Jle samedi 9 septembre 181 5, me faisant venir dans sa chambre, il me dicta, pour la première fois, quelque chose sur le siège de Toulon : on le trouvera aux campagnes d'Italie, qui formeront un ouvrage séparé, sans que cela intervienne en rien dans les anecdotes que je continuerai <Ie consigner ici, quand l'occasion s'en présentera.

256 MEMORIAL (Sept. i*i5)

Dimanche 10 au Mercredi i3.

Venu alkés. — La Ligne.

Lorsqu'on approche des Tropiques, on rencontre, ce qu'on appelle les vents alizés; vents. éternellement de la partie de l'Est. La science explique ce phénomène d'une manière assez satisfaisante, Lorsqu'en venant d'Europe on commence à atteindre Ge^ vents, ils soufflent du Nord-Est ; à mesure qu'on s'avance vers la Ligne , ils se rapprochent de l'Est ; on a généralement à craindre des calmes sous la Ligne. Lorsqu'elle est dépassée, les vents gagnent graduellement vers le Sud* jusqu'au Sud-Est; et, quand enfin on dépasse les Tropiques, on perd les vents alizés, et l'on rentre dans les vents variables, comme dans nos parages européens.

Le bâtiment, qui, venant d'Europe,, se "dirige sur Sainte -Hélène, est toujours poussé vers l'Ouest par ces vents constans de l'Est. Il serait bien difficile qu'il pût atteindre cette île par une route directe : il n'en a pas même la prétention; il pousse sa pointe jusque daûs les parages variables du midi, et gouverne alors

(Sept. i8*5) DB SMNTE-HÉLÈNB. à**

vers le cap de Bonne-Espérance» de manière à rencontrer les vents alizés du Sud- Est, qui le ramènent vent arrière sur Sainte-Hélène.

Or, il y a deux systèmes pouf* aller trouver lés vents variables du Sué : c'est de coiiper la Ligne du vingt au vingt-quatrième degré de longitude, méridien de Londres) les partisans de cette route disent qu'on y est moins exposé au calme de la Ligne, et que, si elle vous présente le désavantage de vous porter souvent Jusqu'à la vue du Brésil, elle vous fait alors franchir cet espace en beaucoup moins de temps. L'amiral Cockburn, qui penchait à croire cette route vpx préjugé et une routine , se décida pour le second système qui consistait à prendre beaucoup plus à l'Est; et d'après des exemples particuliers, qui lui étaient connus, il chercha à couper la Ligne vers les deuxième ou troisième degrés de longitude. Il ne doutait pas, dans sa route vers les vents variables, de passer assefc près sous le vent de Sainte-Hélène, pour raccourcir de beaucoup son chemin , si même il ne parvenait à l'atteindre , en courant des bords, sans sortir des vents alizés.

338 MÉMORIAL (Sept. 181 5)

Les yents, qui, à notre grand étonnement, passèrent à l'Ouest, circonstance que l'Amiral nous dit être plus commune que nous ne pensions, vinrent encore faToriser son opinion; il abandonna les mauvais marcheurs de son escadre , à mesure qu'ils restèrent de l'arrière , et ne songea plus lui-même qu'à gagner sa destination sveç le plus de célérité possible.

Jeudi 14 au Lundi 18.

Orage. — Libelles contre l'Empereur. — Leur examen — Considérations générales.

Après de petits Tents et quelques calmes , le seize nous eûmes un orage de pluie très-considérable ; il fut la joie de l'équipage. Les chaleurs étaient extrêmement modérées ; on eût pu même dire qu'à l'exception de Madère, nous avions constamment joui d'une température fort douce. Mais Feau était fort rare à bord, par motif d'économie précautionnelle ; on s'empressa de profiter de cet orage pour en recueillir autant qu'on put; chaque matelot chercha à s'en faire une petite provision. Le fort d$ l'orage tomba au moment où l'Empereur, après

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. »5g

son dîner , venait faire sa promenade habituelle sur le pont; cela né l'arrêta pas, seulement il fit apporter la fameuse redingote grue que les Anglais ne considéraient pas sans un vif intérêt. Le Grand-Maréchal et moi ne quittâmes pas l'Empereur. L'orage dura plus d'une heure dans toute sa force ; quand l'Empereur rentra, j'eus toutes les peines du monde à me dépouiller de mes vêtemens ; presque tout ce que je portais se trouva perdu.

Les jours suivans, le temps fut pluvieux; mes travaux en souffraient tant soit peu ; tout était humide et mouillé dans notre mauvaise petite chambre : d'un autre côté , on se promenait difficilement sur le pont ; c'étaient les premiers temps de la sorte que noue eussions eus depuis notre départ ; ils nous déconcertaient Je remplis le vide du travail par la conversation avec les officiers du vaisseau ; je n'avais point d'intimité avec aucun ; mais j'entretenais avec tous des relations journalières de politesse et de prévenance. Us aimaient à nous faire causer 4e* affaires de Franee ; car on aurait de la peine à croire jusqu'à quel point la France et les Fran-

a4o MEMORIAL (Sept. i$i5)

çais leur étaient étrangers. Nous nous étonnions fort , réciproquement : eux, nous étonnaient par leurs principes dégénérés; et nous., nous les étonnions par nos idées et nos mœurs nouvelles , dont ils ne se doutaient nullement : la France leur était certainement bien plus étrangère que la Chine.

Un des premiers du vaisseau , dans une conversation familière, fut conduit à dire : < Je » crois que vous seriez tous bien effrayés, si nous

• allions tous jeter sur les côtes de France. —

• Pourquoi donc?— * Parce que^ répondait-il , » le Roi pourrait vous faire payer cher d avoir

• quitté votre pays pour suivre un autre Sou- » verain ; et puis , parce que vous portez une » cocarde qu'il a défendue. — Mais est-ce bien » à un Anglais à parler de la sorte? Il faut que » vous soyez bien déchus ! Assurément vous » voilà bien loin de votre révolution , ai juste- » ment qualifiée parmi vous de gloriewe. Mais » nous qui nous en rapprochons fort , et qui » avons beaucoup gagné , nous, vous répondrons » qu'il n'y a pas. une de vos paroles qui ne soit » une hérésie : d'abord notre châtiment ne tient

(Sept. i8i5) DE SMNTB-HÉLÈNB. *4i

» plus àù bon plaisir du Roi , nous ne dépen- » dons à cet égard que de la loi ; or il n'en » existe aucune contre nous , et si Ton venait » à la violer sur ce point, ce serait à vous autres » à nous garantir ; car votre général s'y est en- » gagé par la capitulation de Paris ; et ce serait » une honte éternelle à votre administration , s'il » tombait* des têtes que votre foi publique » aurait solennellement garanties,

» Ensuite , bous ne suivons pas un autre sou* » vetain : l'empereur Napoléon a été le nôtre, » c'est incontestable |i mais il a abdiqué, et il » ne l'est plus. Vous confondez ici des actes » privée avec des mesures de parti ; de Taffec- » tion, du dévouement, de la tendresse, avec » de la politique. Enfin , pour ce qui est de nos » couleurs , lesquelles semblent vous offusquer , » ce n'est qu'un reste de notre tieille toilette ; » nous ne les portons encore aujourd'hui que » parce que nous les portions hier; on ne se » sépare pas indifféremment de ce que Ion

* aime, il y faut un peur de contrainte et de

• nécessité; pourquoi ne nous les. avez-vous » pas ôtées quand voifc noua avez privés de no»

»4* MÉMORIAL (Sept. 181 5)

» armes? l'un n'eût pas été plus inconvenable » que l'autre. Nous ne sommes plus ici que des » hommes privés ; nous ne prêchons pas la sédi- » tion i ces couleurs nous sont chères , nous ne » saurions le nier : elles le sont , parce qu'elles » nous ont vu vainqueurs de tous nos ennemis ; i parce que nous les avons promenées en triom- » phe dans toutes les capitale» de l'Europe ; » parce que nous les portions tant que nous » avons été le premier peuple de l'univers. »

Dans une autre circonstance , un des mêmes officiers , après avoir parcouru avec moi la grande vicissitude des événemens, me disait : » Que sait-on ! peut-être sommes-nous destinés » à réparer les maux que nous vous avons faits ! » Vous seriez donc bien étonné si un jour lord » Wellington venait à reconduire Napoléon dans y Paris? — Ah! oui, disais-je, je serais fort » étonné ; et d'abord , je n'aurais pas l'honneur • d'être de la partie : à ce prix, j'abandonnerais » même Napoléon ! Mais je puis être tranquille, » je vous jure que Napoléon ne me soumettra » pas à cette épreuve ; c'est de lui de qui je » tiens ces sentimens ; c'est lui qui m'a guéri

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HELENE. *#

» de la doctrine contraire , qui fut ce que j ap-* » pelle Terreur de mon enfance. »

Les Anglais se montraient aussi très-avides de nous questionner sur l'Empereur, dont le caractère et les dispositions- leur avaient été peints , à ce qu'ils avouaient maintenant , de la manière la plus fausse. Ce n'était pas leur faute,* observaient-ils, ils ne le connaissaient que par les ouvrages publiés chez eux ; tous très-exagérés contre lui : ils en avaient plusieurs à bord. Un jour , comme je voulais regarder ce que lisait un des officiers, il ferma son livre avec embarras , me disant qu'il était si fort contre l'Empereur,, qu'il se ferait conscience de me le laisser voir. Une autre fois l'amiral me questionna longuement sur certaines imputations consignées dans divers ouvrages de sa bibliothèque, dont quelques-uns , me disait-il , jouissaient d'une certaine considération , et dont tous , convenait-il 9 avaient produit un grand effet, en Angleterre,- contre le caractère de Napoléon, Ces circonstances me donnèrent l'idée de passer en revue successivement tous les ouvrages de ce gejire qui se trouveraient à bord, et d'en

o44 MÉMORIAL (Sept. t8i5)

consigner mon opinion dans mon journal ; ne devant jamais se rencontrer de situation aussi favorable que la mienne pour obtenir, au besoin, quelque éclaircissement sur les points qui pouvaient en valoir la peine.

Mais avant d'entamer aucun de ces extraits , il faut qu'on me passe quelque^ considérations générales : elles suffiront pour répondre d'avance à la plus grande partie des inculpations sans nombre que je rencontrerai.

La calomnie cft le mensonge sont les armes de l'ennemi civil ou politique, étranger ou domestique ; c'est la ressource du vaincu , du faible , de celui qui hait ou qui craint ; c'est l'aliment des salons , la pâture de la place publique. Ils s'acharnent d'autant plus que l'objet est plus grand : il n'est rien alors qu'ils ne hasardent et ne propagent. Plus ces calomnies , ces mensonges , sont absurde* , ridicules , incroyables , plus ils sont recueillis , répétés de bouche en bouche. Les triomphes, les succès, ne feront que les irriter d'avantage ; ils s'amoncelleront toujours en véritable orage moral qui venant à crever au moment du revers., préciptera la

(Sept. 181S) DE SAINTE-HÉLÈNE; *#►

chute , la complétera , deviendra l'opinion et son immense levier.

. Or, jamais on n'en fut autant assailli , ni plus défiguré que Napoléon; jamais on n'accumula sur personne autant de pamphlete et d$ libelles , d'absurdes atrocités , de contes ridicules y 4e fausses assertions i et cela, devait être : Ma* poléon , sorti de la foule pour monter au rang suprême , marchant à la tête d'une révolution qu'il avait tout à fait civilisée , entraîné , par ces deux circonstances , dans une lutte à mort contre le reste de l'Europe , lutte dans laquelle il n'a succombé que pour avoir voulu la terminer trop promptement; Napoléon, à lui seul le génie, la force, le destin de sa propre puissance , vainqueur de ses voisins , en quelque façon monarque universel ; MariuSj pour les aristocrates ; Sylla* pour les démocrates; Cétar , pour les républicains , devait , au dedans et au dehors, réunir contre lui un ouragan de passions.

Le désespoir , la politique et la rage durent le peindre , dans tous les pays, comme un objet d'horreur et d'effroi. Qu'on ne s'étonne donc

*' 4 Ô MÉMORIAL (Sept. i8i5)

plus de tout ce qui a été dit contre lui. S'il y avait à s étonner, ce serait qu'on n'ait pas dit davantage, ou que l'effet n'ait pas été encore plus grand. Jamais il ne voulut permettre, au temps de sa jouissance , qu'on s'occupât de répondre, c Les soins qu'on prendrait , disait-il , » ne donneraient que plus de poids aux incul- » pations qu'on voudrait combattre. On ne man- » queràit pas de dire que tout ce qui serait » écrit dans ma défense aurait été commandé » et payé. Déjà les louanges maladroites de ceux » qui m'entouraient , m'avaient été parfois plus » préjudiciables que toutes ces injures. Ce n'é- » tait que par des faits qu'il me convenait d'y » répondre : un beau monument, une bonne » loi de plus, un triomphe nouveau, devaient » détruire des milliers de xes * mensonges : les » déclamations passent , disait-il , les actions * restent ! *

d'est indubitablement vrai pour la postérité : les grands hommes d'autrefois nous sont parvenus dégagés des inculpations éphémères et passionnées de leurs contemporains ; mais il n'en est pas ainsi durant la vie , et Napoléon a

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈ E. *4j

fait la cruelle épreuve, ep i8i4> que les déclamations peuvent étouffer jusqu'aux actions mêmes. Au moment de sa chute, ce fut un vrai débordement , il en fut comme couvert. Toutefois il n'appartenait qu'à lui, dont la vie est si féconde en prodiges , de surmonter cette épreuve, et de reparaître, presque aussitôt, tout resplendissant du sein de ses propres ruines. Son merveilleux retour est assurément sans exemple, soit dans l'exécution, soit dans les résultats. Les transports qu'il fit naître se glissèrent jusque chez les voisins, ils y créèrent des vœux publics ou secrets : et celui qu'en i8i4on avait poursuivi, abattu, comme le fléau des peuples, reparut. tout-à-coup en

i8i5 leur espérance

Le mensonge et la calomnie aussi virent alors échapper leur proie , tant ils avaient abusé de leurs excès. Le bon sens des peuples en fit en grande partie justice, et ils ne les croiraient plus aujourd'hui. « Le poison ne pouvait plus » rien sur Mithridate , me disait l'Empereur , il » y a peu de jours , en parcourant de nouveaux » articles contre lui ; eh bien , la calomnie , de-

*4S MÉMORIAB (Sept. 181 5)

» puis 1 8 1 4 > »e pourrait pas davantage aujour- » d'hui contre moi. >

Quoiqu'il en soit , dans cette clameur universelle dirigée contre lui an temps de sa puissance , l'Angleterre tint toujours le premier rang.

Il y eut constamment chez elle deux grandes fabriques en toute activité : celle des émigrés, à qui tout était bon; et celle des ministres anglais, qui -avaient établi cette diffamation en système : Us en avaient organisé régulièrement l'action et les effets 5 ils entretenaient à leur solde des folliculaires et des Kbellistes dans tous les coins de l'Europe ; on leur prescrivait leur tâche ; on liait , on Combinait leurs attaques, etc., etc..

Mais c'était en Angleterre surtout, que le ministère anglais multipliait remploi de ces armes puissantes. Les Anglais, plus libres /plus éclairés, avaient d'autant plus besoin d'être remués. Les ministres trouvaient , dans ce système , le double avantage de monter l'opinion contre l'ennemi commun, et de la détourner de leur propre conduite , en dirigeant les clameurs, l'indignation publique sur le caractère et les actes

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. *fo

d autrui; par-là, ils sauraient à leur propre caractère, à leurs propres actes, un examen et des récriminations qui eussent pu les embarrasser. Ainsi l'assassinat de Paul à Pétersbourg; celui de nos envoyés en Perse ; l'enlèvement de Nâpêr- Tandy dans la ville libre d'Hambourg; la prise, en pleine paix, des deux riches frégates espagnoles; l'acquisition de toute l'Inde ; Malte , le cap de Bonne-Espérance, gardés contre la foi des traités; la machiavélique rupture du traité d'Amiens; l'injuste saisie de nos bâtimeûs, sans déclaration de guerre; la flotte danoise enlevée, avec une si froide et si ironique perfidie, etc. , etc., sont autant d'attentats qui ont été se perdre dans l'agitation universelle qu'on avait eu l'art d'exciter contre un autre.

Pour être juste sur les inculpations accumulées sur Napoléon , par la foule d'ouvrages dirigés contre lui, il faudrait donc faire la part aux passions, aux circonstances; rejeter avec mépris tout ce qui est apocryphe, anonyme et de pure déclamation ; s'en tenir aux seuls faits, aux preuve* surtout, que n'auront pas manqué de publier ceux qui, l'ayant renversé, i. 16

*5o MÉMORIAL (Sept. i8i5>

sont demeurés maîtres des pièces authentiques, des archives des ministères, de celles des tribunaux, en un mot, de toutes les sources de la vérité en usage parmi les hommes; mais ils n'ont rien publié, rien produit; et dès-lors, que de pièces s écroulent d elles-mêmes de ce monstrueux échafaudage. Et pour être plus régulièrement équitable encore, si on ne veut juger Napoléon qu'à côté de ses analogues et de ses pairs , cest-à-dire , à côté des fondateurs de dynasties, ou de ceux qui sont parvenus au trône, à la faveur des troubles; alors,' nous ne craignons pas de le dire , il se montre sans égal, il brille 1 pur au milieu de tout ce qu'on lui oppose. Ce serait perdre son temps que de passer en revue les citations sans nombre de l'histoire ancienne et moderne : elles sont à la portée de chacun ; ne considérons que les deux pays qui nous touchent.

Napoléon a-t-il, comme Hugues-Capet, combattu son souverain? L 'a-t-il fait mourir prisonnier dans une tour ? /

Napoléon eh a-t-il agi comme les princes de la Ufaison actuelle d'Angleterre , qui, deux fois,

(Sept. 181 5) DE SAINTE-HÉLÈNE. a5i

couvrirent, en 1715 et en 1745, les échafauds de victimes; victimes auxquelles l'inconséquente politique des ministres anglais d'aujourd'hui, ne laisse , d'après leurs propres principes actuels , d'autre qualification que celle de sujets fidèles mourant pour leur souveraia légitime, d'autre titre que celui de martyrs ! ! !

La marche de Napoléon au rang suprême est au contraire toute simple, toute naturelle, toute innocente ; elle est unique dans l'histoire ; et il est vrai de dire que les circonstances de son élévation , la rendent sans égale. « Je n'ai » point usurpé de couronne , disait -il un jour » au Conseil d'État, je l'ai relevée dans le ruis- » seau ; le peuple l'a mise sur ma tête : qu'on » respecte ses actes ! »

Et en la relevant ainsi , Napoléon a remis la France dans la société de l'Europe, a terminé nos horreurs et ressuscité notre caractère ; il nous a purgés de tous les maux de notre crise funeste , et nous en a conservé tous les biens : « Je suis » mogté sur le trône, vierge de tous les crimes 9 de ma position , disait-il dans une autre cir-

a5a MÉMORIAL (Sept. i8i5)

» constance. Est-il bien des chefs de dynastie » qui pussent eu dire autant? »

Jamais, à aucune époque de l'histoire, on ne vit la favetir distribuée avec autant d'égalité ; le mérite plus indistinctement recherché et récompensé; l'argent public plus utilement employé; les arts, les sciences plus encouragés; jamais la gloire ni le lustre de la patrie ne furent élevés si haut : « Je veux f nous disait-il un jour » au Conseil d'Etat , que le titre de Français » soit le plus beau , le plus désirable sur la * terre ; que tout Français , voyageant en Eu- » rope , se croie , se trouve toujours chez lui. » Si la liberté sembla souffrir quelque atteinte, si l'autorité sembla parfois dépasser les bornes , les circonstances le rendaient nécessaire , inévitable. Les malheurs d'aujourd'hui nous éclairent trop tard sur cette vérité ; nous rendons justice , quand il n'est plus temps , au courage , au jugement, à la prévoyance, qui dictaient alors ces efforts et ses mesures. C'est si vrai , que , sous ce rapport , la chute politique de Napoléon a accru de beaucoup sa domiÀtion morale. Qui doute aujourd'hui que sa gloire ,

(Sept. 18 15) DE SAINTE-HÉLÈNE. *55

l'illustration de son caractère , ne gagnent infiniment par ses malheurs ! ! !

A présent , si les ouvrages que je viens de parcourir , me fournissent des circonstances qui sortent de ces considérations générales, elles deviendront l'objet de mon examen particulier. Du reste f ce que j'écrirai ne sera pas une controverse politique ; je ne m adresserai point à l'homme de parti , dont l'opinion est d'avance toute dans ses intérêts et sa passion ; je t ne parle qu'à l'homme froid, ami de la Vérité, désireux de la connaître ; ou bien encore à l'écrit vain sans passions, qui, dans les temps à venir, cherchera des matériaux avec impartialité : c'est à eux Seuls que je m'adresse* Mon témoignage, à leurs yeux , doit être bien supérieur à tous les témoignages anonymes , et demeurer l'égal de ceux qui portent un caractère.

Le premier de ces ouvrages, qui me tomba sous la main fut X Anti-Gallican > dont je parierai plus loin.

354 MÉMORIAL (Sept. i8i5)

Mardi 19 au Vendredi 22.

Emploi de dos journées.

Nous avancions toujours avec le même vent , le même ciel et la même température. Notre navigation, des plus monotones , demeurait fort douce ; nos journées étaient longues , mais le travail les faisait passer» L'Empereur me dictait régulièrement ses campagnes d'Italie ; je tenais déjà plusieurs chapitres. Les jours qui avaient «uivi la première dictée , avaient été marqués par peu de ferveur ; mais la régularité et la promptitude avec lesquelles je lui portais mon travail chaque matin, ses progrès, rattachèrent tout à fait, et le charme des heures qu'il y employait le lui eurent bientôt rendu comme nécessaire ; aussi , j'étais sûr que tous les jours , vers onze heures , il me faisait appeler ; il semblait attendre lui-même ce moment avec impatience. Je lui lisais ce qu'il avait dicté la veille ; il faisait des corrections , et me dictait la suite : cela le conduisait en un clin-d'œil jusqu'à qua* tre heures ; il demandait alors son valet - de chambre , passait bientôt «près dans le salon ,

(Sept. 181 5) DE SAINTE-HÉLÈNE. a55

où une partie de piquet ou d échecs le conduisait jusqu'au dîner.

L'Empereur dicte très* vite, presque aussi vite que la parole ; il fallut me créer une espèce d'écriture hiéroglyfique. Je courais, à mon tour, dicter à mon fils; j'étais assez heureux et assez prompt pour recueillir, à peu près littéralement, toutes les expressions de l'Empereur. Je n'avais plus de momens perdus.; tous les jours on venait m'avertir qu'on était déjà à table; heureusement que je pouvais m'y glisser sans être aperçu, ma place étant à côté de la porte, qui demeurait toujours ouverte; j'en avais changé, depuis long-temps, à la prière du capitaine Ross, commandant du vaisseau, qui, ne parlant qu'anglais, était bien aise de pouvoir se faire expliquer ou apprendre quelques mots de français : j'étais venu me mettre entre lui et le Grand-Maréchal. Le capitaine Ross est bon, doux., plein d'attentions; j'avais créé l'habitude, suivant leur usage de s'offrir un verre de vin, d'adresser le mien à la santé de sa femme; il me rendait le sien à la santé

s56 MEMORIAL (Sept i8i5)

de la mienne : ce, fut depuis notre coutume journalière.

Après le dînçr, l'Empereur ne manquait jamais de revenir sur la dictée du matin , comme jouissant de l'occupation et du plaisir qu'elle lui avait causés. Cela pie valait en cet instant, comme aussi toutes les fois que je l'abordai? dans le jour, certaines interpellations de plaisanteries qu'il avait consacrées par leurs répétitions nombreuses ; < A kl f» &ge Las » Cases!... à cause de mon Atlas de le Sage, »Jf. l'illustre Mémorialiste! le Sully de Sainte- » Hélène l » et plusieurs autres mots de la sorte. Puis il ajoutait maintes fois ; « Après tout, mon » cher , ces Mémoires seront aussi connus que » tous ceux qui les ont devancés } vous vivrez » autant que tous leurs auteurs ; on ne pourra » jamais s'arrêter sur nos grands événemens, » écrire sur ma personne , sans avoir recours » à vous. » Et, reprenant la plaisanterie, il continuait avec gatté s « 0& dira : après tout, il * devait bien le savoir; c'était son conseiller » 4 état, son chambellan, son compagnon fidèle. » On dira : Il faut bien le croire, il ne ment.

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. a5?

«pas, c'était un honnête homme, etc., çtc. »

et mille autres choses semblables.

Samedi a3 au Lundi 2 5.

Phénomène du hasard — Passage de la Ligne. — Baptême.

Le vent d'Ouest continuait toujours, à notre grand étonnèment; c'était une espèce de phénomène dans ces parages : il nous avait trèsfavorisés jusque-là. Mais, ep fait de phénomènes, le hasard en combina, le vingt-trois, un bien plus extraordinaire encore : ce jour-là nous traversâmes la Ligne, par zéro de latitude, zéro de longitude , et zéro de déclinaison 5 circonstance que le seul hasard ne renouvellera peutêtre pas dans un siècle, puisqu'il feut arriver au premier méridien, précisément vers midi, passer la Ligne à cette même heure , et y arriver en même temps que le soleil , le jour de l'équinoxe.

Ce fut un jour de grosse joie et de grand désordre dans tout l'équipage : c'était la cérémonie que nos marins appellent le baptême , et que les Anglais nomment le jour de grande

3 58 MÉMORIAL (Sept. i8i5)

barbe. Les matelots, dans l'appareil le plus burlesque, conduisent en cérémonie, aux pieds de l'un d eux , transformé en Neptune , tous ceux qui n'ont point encore' traversé la Ligne; là un immense rasoir vous parcourt la barbe, préparée avec du goudron; des sceaux d'eau dont on vous inonde aussitôt de toutes parts, les gros éclats de rire dont l'équipage accompagne votre fuite, complètent l'initiation des grands mystères ; personne n'est épargné ; les officiers mêmes sont, en quelque façon, plus maltraités en cette circonstance que les derniers des matelots. Nous seuls, par une grâce parfaite de l'Amiral, qui jusque-là s'était plu à nous effrayer de cette terrible cérémonie, échappâmes à ses inconveniens et à ses ridicules; nous fûmes conduits, avec toutes sortes d'attentions et de respects, aux pieds du dieu grossier, dont chacun de nous reçût un compliment de sa façon : là se bornèrent toutes nos épreuves.

(/Empereur fut scrupuleusement respecté pendant toute cette saturnale, qui d'ordinaire ne respecte jamais rien. Ayant appris l'usage,

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. a59

et le ménagement dont on usait à son égard, il ordonna qu'on distribuât cent napoléons au grotesque Neptune et à sa bande, ce à quoi l'Amiral s'opposa, autant par prudence peutêtre, que par politesse.

Mardi 26 au Samedi 3o.

Prise d'un requin, ' — Examen de TAnti-Gallican. — Ouvrages du général Wilson. — Pestiférés de Jafta.

— Traits de la campagne d'Egypte. — Esprit de l'armée d'Egypte. — Berthier. — Railleries des soldats.

— Dromadaires. — Mort de Kléber. — Jeune Arabe.

— Philipeaux et Napoléon, singularités. — A quoi tiennent les destinées. — CaffareHy, son attachement pour Napoléon. — Réputation de l'armée- française en Orient. — Napoléon quittant l'Egypte pour aller gouverner la France. — Expédition des Anglais. — Kléber et Desaix.

Le temps continuait toujours de nous être favorable. La Ligne passée , nous devions nous attendre à chaque instant au vent d'Est, ou de Sud-Est ; la continuation du vent d'Ouest était extraordinaire , et ne pouvait durer longrtemps. Le parti qu'avait pris l'Amiral , de se porter beaucoup dans l'Est, rendait notre position

a6o MÉMORIAL (Sept. 181 5)

des plus avantageuses 9 et nous flattait d'un trèscourt passage.

Un de les jours , dans l'après-midi, les matelots prirent un énorme requin ; l'Empereur voulut savoir la cause du grand bruit et de la confusion arrivés subitement au- dessus de sa tète, et , sur ce qu'il apprit, il eu la fantaisie d'aller voir le monstre marin : il monta sur la dunette, et s'en étant approché de trop près , un effort de ranimai , qui renversa quatre ou cinq matelots , faillit lui casser les jambes ; il descendit , le bas gauche tout couvert de sang ; nous le crûmes blessé, ce n'était que le sang du requin.

Mes occupations et mes travaux continuaient de la manière la plus uniforme.'

L'Anti - Gallican , le premier des ouvrages dont j'avais entrepris la lecture , était un volume de cinq cents pages , où Ton avait recueilli tout ce qui avait été composé en Angleterre , au motnent où l'on s'y trouvait menacé de l'invasion des Français. U s'agissait alors de nationaliser «et événement f d'exciter tous les esprits, de soulever la nation entière contre sa

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 261

dangereuse ennemie ; ce sont donc des discours publics, des exhortations, des appels, de citoyens zélés ; des chansons satyriques , des pièces mordantes , des articles exagérés de journaux , versant à pleines mains l'odieux ou le ridicule sur les Français et leur Premier Consul, dont l'audace, le génie et le pouvoir, inspiraient de vives alarmes. Rien d'ailleurs de plus naturel, de plus légitime : toutes ces productions ne sont autre chose que la nuée de traits » qu'on se lançait avant de combattre corps à s corps ; autant en emportait le vent, si l'on n'en était pas atteint ; aussi aucune de ces pièces ne pouvait former un témoignage pour l'homme sensé, et ne mérite de contradiction.

On fait peu d'attention aux pamphlétistes , parce que leur caractère est le contre - poison de leurs paroles; il ne devrait pas en être de même d'un historien : toutefois celui-ci s'en rapproche , si , s écartant du calme et de l'impartialité* obligés de son ministère , il s'abandonne à la déclamation , et laisse percer le fiel.

Tel est le sentiment que me laissèrent diverses productions du général Wilson, que je

a6a MÉMORIAL (Sept. i8i5)

lus après l'Anti-Gallican. Cet auteur nous était d'autant plus préjudiciable, que ses talens , sa bravoure , ses nombreux et brillai) s services , lui donnaient plus de poids aux yeux de ses concitoyens. Une circonstance concourait à rendre ses œuvres plus particulièrement connues à bord du vaisseau , et faisait qu'on nous en parlait davantage : il avait un de ses enfans au nombre des jeunes aspirans du vaisseau ; et , à ce sujet, mon fils, que la similitude d'âge tenait la plupart du temps au milieu d'eux, put voir à son aise le changement qui s'opéra dans ces jeunes têtes à notre égard. Tous ces enfans nous étaient naturellement très - défavorables : ils croyaient , en recevant l'Empereur , n'avoir embarqué rien moins que l'ogre capable de les dévorer ; mais bientôt le voisinage et la vérité exercèrent sur eux la même influence que sur le reste du vaisseau ; et ce fut aux dépens du petit Wilson , à qui les camarades donnaient la chasse , en expiation disaient-ils , de toutes les histoires de son pète.

ïcij dans mon manuscrit > commençait le bâton-

( Sept. 1 8 1 5 ) DE SAINTE-HÉLÈNE. a63

nage d'un très-grand nombre de feuillets ; te motif en était exprimé en marge > ainsi qu'il suit:

« J'avais recueilli un grand nombre de griefs dans l'ouvrage cfh général Wilson , auxquels je répondais, peut-être, à mon tour avec amertume ; une circonstance récente me les fait supprimer.

» M. Wilson vient de paraître avec éclat dans une cause touchante, qui honore le cœur de ceux qu'elle a compromis : le salut de Lavalette. Interpellé devant un tribunal français s'il n'avait pas jadis publié des ouvrages sur nos affaires ; il a répondu que oui , et qu'il y avait exprimé ce qu'il croyait vrai alors. Ce mot en dit plus que tout ce que j'aurais pu faire , et je me suis hâté d'effacer ce que j'avais écrit ; heureux de devenir juste moi-même envers M. Wilson, dont j'accusais, dans ma colère, les intentions et la bonne foi *.

* Après mon enlèvement de Longwood, sir Hudson Lowe, saisi de mes papiers, parcourait, avec mon agrément, ce journal. Il y trouvait des choses fort désagréables pour lui ; et un moment il me dit : « fil. le » Comte, quel héritage vous préparez à mes enfans ! —

*64 MÉMORIAL (Sept. 181 5)

Je laisse donc de côté les ouvrages de M. Wilson , et les diverses inculpations qu'ils renferment; je supprime aussi les nombreuses réfutations que j'avais amassées; je ne m'arrêterai que sur un seul point, parce qu'il a été reproduit en cent ouvrages divers; qu'il a rempli l'Europe , et a été propagé même en France avec une grande faveur : je veux dire l'empoisonnement des pestiférés de Jaffa.

Rien assurément ne saurait mieux prouver

«Ce n'est pas ma faute, répondisse; il ne tient qu'à » tous qu'il en soit autrement ; vous me rendrez hen- » reux de me mettre à même d'effacer, ainsi que je l'ai » fait, il y a peu de jours, pour le général Wilson. » Sur quoi de demander ce qu'il 7 avait donc sur celui-ci , et nous y passons. Après avoir lu tout ce qui le concernait, et le motif de mon effapure, il dit, d'un air piteux, pensif et chagrin : «Oui, je le vois bien; mais je ne

• comprends pas.... ; car je connais beaucoup Wilson, et

* il s'était pourtant bien chaudement montré pour les » Bourbons. »

Quand nous apprîmes la délivrance de-Lavalette , nous en tressaillîmes de joie sur notre rocher. Quelqu'un observant que son libérateur Wilson, n'était apparemment pas le même que celui qui avait écrit tant de mauvaises choses sur l'Empereur. «Et pourquoi pas? dit Napoléon. » Que vous connaissez peu les hommes et les passions !

(Sept. i8i5) DE S AIN TE- HÉLÈNE. a65

combien la calomnie peut tout entreprendre avec succès y seulement qu'elle soit audacieuse , impudente , qu'elle ait de nombreux échos , qu'elle soit puissante/ qu'elle veuille, et peu importe du reste qu'elle blesse les probabilités , là raison, le bon sens, la vérité; elle est sûre de ses effets. -

Un général , un héros , un grand homme , jusque-là respecté de la' fortune autant que des hommes, fixant en ce moment les regards des

» Qui vous dit que celui-ci ne serait pas un de ces » esprits ardens, passionnés, qui aura écrit ce qu'il croyait » alors. Et puis nous étions ennemis, nous combattions. » Aujourd'hui que nous sommes abattus , il sait mieux ; » il peut se trouver abusé, trompé, en être mécontent ; » et peut-être nous souhaiter à présent autant de bien » qu'il a cherché à nous faire de mal. »

La sagacité de Napoléon était telle, ou le hasard ici le conduisait si justement, qu'on pourrait dire qu'il ne faisait que lire de loin. Ce Robert Wilson était en effet l'écrivain même ; heurté de voir un grand peuple privé de ses premiers droits, il se récriait désormais contre les alliés, comme s'ils lui eussent imposé des chaînes à lui-même , et personne n'a montré une plus vive indignation sur les traitemens faits à Napoléon, n\ témoigné un plus ardent désir de les voir cesser.

rfÇ MÉMORIAL (Sept i8i5)

à s§p ep^eipif ipèmps* <$t tp^-^-ça^p. accusé d'ufl qiyn)^ r/égutjé iwflu^ s^ c^mglç ; : d'jtifi apt^dfjinj^w^a^^ cruel, et, qç qjû est surtçut biçft r^atfjua^lç, tqpl àefçit inutflç*

I^s, d,é|#U? h$ J>lu§ ahswdç?* lçs circonstances les moins probables , les accessoires les pl^r^ulç^ s'ap^imj^çft^ a^fouf d^cp pretçigy . jj^n^ag^ % c^ ; lçr£p^ <tyu$, tçirte l'Eu-

le lit dans toutes les gazettes ; il se consigne dans tous les livres; et dès-lors il devient pour tçg? iip jfeit,a]r4rÀ;s l«4igïtfitips >est au comble, la clameur universelle. Vainement voudrait-on raisonner, contre le , torrent ;, oser essayer de le. C9mta»Ktf dépawtrerquo^.n^fowrniX^aucn^es preuves, qu ! on se contredit soi-même ; présenter des témoignages opposés, irrécusables , 1^9 %ér n^g^g^^Q«eii*,{l«Ja;pi^fi^ttoiv^me^ q»4Hi dîtavéîr administré le poison ou s'y être refuses ;

cditi4à(.mêfitte qui, peau de. .temps ^ajupar^aai - y immortalisa ces ihômes hôpitaux de Jaffa par 1 acte le plus subUj»§, J^ ? pJ[^Jhçr9Ï<JBÇ^e^ ,sç

(Sept. i.8i5) DE SAl^TE^HKLÈNE. *6?

dévouant è( toucher ^lçpaeUemenl; ièi t pea*îr>' férés, pour tromper et vaincre les/i$3giJMtiiQf)*, malades ; tptm 'ae sauj^ prête* uqq persifle idée à cBfcti qui, cpusult^ ps^te* -offiBiiwiief santé, pour Savoir si l'«ti de* &ît bi^ûier ;Qu sentet. ment laver le* ffetauenè de ctea»datfe$,ffa*feitfr> valoir la; perte' considérable qu'amènerait la prer mière mesuré , }ewt répond T: m Meâsieuri+J&tui** > venu ici jmyr. fixer \ï attention &< repmttr Uà> lùètérftà de lfEwopè> «ter le centre d& l'ancien » monde* et non pour- entasser > det richesse*. » Vainement voiidraitHon faire Î¥câr« ;q»e be>ccîihe supposé eôt été , skis bùk, jsaâs jiiôtili >*$i»eJ^ concf&e : le géûérâl<fracrçafei a*ajt-ttoà fcrajadw qmoa ki d4bfetJ^hât!^^> tâ&t&te* * qteVaiï -«fati renforçât tfoûtre M>>voofeit^l ^ar4ài»e ; délinteri «ont à ïaibdfeiaipfe^tô^ M^s il>y.i»éittffistaft>i%at*' kflûswnt «n: laûsafirt iei toàtaié&'av »4^tt fle>àf» eniMîiiasylgtîcte^usulte^ mentivoutebwit^h tfjémcÉrtrer . ^u W eH©f w&çn^

tcWeribâi^V^tà^

alUMiAéfpil «gt **ai>; mà^«> n^ fèt r) vertu!

a€» MEMORIAL (Sept. i8i5)

dans l'idée de personne de lui en adresser aucun reproche.

Tous ces raisonnemens, quelques inattaquables qu'ils fussent, seraient vains, inutiles, tant sont grands et infaillibles les effets du mensonge et de la déclamation que souffle le vent des circonstances passionnées. Le crime imaginaire restera dans toutes les bouches , il se gravera dans toutes les imaginations, et, pour le vul- N gaire et sa masse, il est désormais et à jamaisun fait constant et prouvé.

Ce qui surprendra ceux qui ne savent pas combien ' il- faut se .défier < des rumeurs publiques, et ce que je me plais à consigner ici, pour montrer uûe fois de plus de quelle manière peut ..s'écrire l'histoire, c'est que le Grand- Maréchal Bertrand, qui était lui-même de l'armée d'Egypte , à la vérité dans un grade inférieur qui n'admettait aucun contact direct ayee le général en chef, avait cru lui-même , jusqu'à Sainte-Hélène , l'histoire de l'empoisonnement exercé sur une soixantaine; de malades ; le bruit çn était répandu , accrédité-dans l'année même. Or, que* répandre à ceux qui vous diraient

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 369

victorieusement : t C'est bien vrai , je le tiens » précisément derf officiers qui s'y trouvaient. » Et pourtant il n'en était rien.

Voici ce que j'ai recueilli de la source U plus élevée; de la bouche de Napoléon même.

i° Que le nombre des pestiférés, dont il s'agit, n était, selon le rapport fait au général' en chef, que de $ept.

' 2* Que ce n'est pas le général en chef, mais un homme de la profession même , qui , au moment de la crise , proposa d'administrer l'opium.

3* Que cet opium n'a été administré à aucun.

4° Q ue 1* retraité s'étànt faite avec lenteur, une arrière-garde a été laissée trois jours dans Jaffa.

5° Qu'à son départ, les pestiférés avaient expiré , à l'exception d'un ou de* deux que les Anglais ont dû trouver vivant. f

N. B. t Depuis mon retour à Paris , ayant eu la facilité de causer avec ceuxJà mêmes que leur état ou leur profession rendaient naturellement les premiers acteurs de cette scène , ceux dont la déposition avait le droit de passer

,$?<> MÉMORIAL (Sept. i8r5)

, ppl)r «ffiçiefc: /et, ^ptheqtiqqe , j'ai eu Ja çurio- *jté ^e <fc»c^i<fre w* p&S pçt^ idLéjtaas , <st voici ce que j'en £i<£€çtt£flji. *

«i«e6vffi«^a4p» d^peitfUiM" ^* ©hirurgien en chef, (j'eçtrrMI^ M'bl^^^P , j^t^rns* été évatcujfc fcans exception, \à 4'ajde ftar chqyaux de .tQtrtd'éw-VMJQP'» s^5 ** iSSPepV* W&ne peu* du général en chef, qui jœarci(a longrUgipï à .piefl 6o#*p3#,t£ut le repte ^le L'armçe^ ceux-là .démirent dopa tafis.d^ i«? q»es»îpn.

iU.rt#, j&pea^a^t dju )n^leçip «a chef, et au nombre de vingt environ , se frouv^al:

danys un é^at a^Kolutnei^t dése^pé, tput à fait intransportable ^ çt <l'çp!ljçn)î apprenant, i* est trèft-vjai j qq$ - Tfcpgt^oft . dçmam4* au ipçjdecia en chef si ce ne serait pas un acte d'humanité que 4e Ifîup <fcffper dfi'l'opiumr; £t est très-yrai encore qu3LJ[jai ; fUt -fépflndy j»}pfl&, P?T pe prédecin : que son état était* de guérir ^ et non de j^erj réponse <ji)j , Âeipblanjplutét js adapter à UjBi ,' çrdre qp& .jift gbjet . ep disc^o»^ a sep» 4e4>ase peu|:^e à J^ ma!,Y^iJlapcp pt à»Jf nmur yaise ft>i, { pattr, ç^é^rp et ^répandre.te fftM? qjw *

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 271

* Du reste, tous les détails,, *jbtènesper moi, m'-ofttt donné pour résultat iuooatefctable -V

» i # Que l'ordre n'a pas été donné d'admis nîstrer dé l'opium aux malade®,

» 2° Qu'il n'existait même pas , eb cet mutant ^ dans la ph&rmacfe de Tannée , un seul #rain d'opium pow te service des malades.

» 3 d Que Tordre eût-il été donné, et eût-il existé de l'opium, les circonstances du moment , «t les situations focales ,' qull serait trop long dte déduire ici, eussent rendu l'eiéciitlfon ifflpossible. *

A présent » v&tei petit -être ce qui a pu aider à établir, et peut, ei* quelque sorte, excuser FerTeUr de ceux qui se Sont obstinée à soutenir aVeé acharnement dès faits contraires.

«Quelques-uns de nos blessés, qui' avaient été embarqués, tombèrent entre les mains des Anglais; or on manquait dé tous médicamens dates le camp, et on y avait pourvu par des compositions extraites d'arbres ou de végétaux indigènes ; les tisannes et autres médicamens y étaient d un goût et d ufcè apparence horribles. Ces prisonniers, sok pour se faire plaindre da-

a 79 MÉMORIAL (Sept. 181 5)

vantage, soit qu'ils eussent eu vent de l'opium projeté , soit enfin parce qu'ils le crussent , à cause de la nature des médicamens qu'on leur avait administrés , dirent aux Anglais qu'ils venaient d'échapper, comme par miracle, à la mort, ayant été empoisonnés par leurs officiels de santé : voilà pour la colonne du chirurgien en chef.

• Yoici pour, les autres. L'armée avait eu le malheur, d'avoir, pour pharmacien en chef , un misérable auquel on avait accordé cinq chameaux pour apporter du Caire la masse des médicamens nécessaires pour l'expédition. Il eut . l'infamie d f y substituer , pour son propre compte, du sucre, du café, du vin et autres comestibles, qu'il vendit ensuite avec un bénéfice énorme. Quand la fraude vint à être découverte, la colère du général en chef fut. sans bornes, et ce misérable fut condamné à être fusillé; mais tous les officiers de santé, si distingués par leur courage , et si chers à l'armée par leurs soins , accoururent implorer le général, lui témoignant que l'honneur de leur corps en demeurerait flétri ; le Coupable échappa

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. a 7 5

donc. Et plus tard, quand les Anglais s'emparèrent do Caire, il les joignit, et fit cause commune avec eux ; mais , ayant renouvelé quelques brigandages de sa façon , il fut condamna par eux à. être pendu, et il n'échappa que par ses imprécations contre le général en chef Bonaparte , qu'en débitant mille horreurs sur son compte , et en se proclamant authentiquement lui-même eomme ayant été celui qui, par ses ordres , avait administré l'opium aux pestiférés : son pardon fut la condition et devint le prix de ses calomnies. Voilà, sans doute, les premières sources de ceux qui n ont pas été mus par la mauvaise foi.

• Du reste , le temps a déjà fait pleine justice de cette absurde calomnie , comme de tant d'autres qu'on avait entassées sur le même caractère, et il l'a fait avec une telle rapidité, qu'en relisant mon manuscrit , je me suis trouvé embarrassé de l'importance que j'avais mise à combattre un fait qu'on n'oserait plus soutenir aujourd'hui; Toutefois , j'ai voulu conserver ce que j'écrivais alors, comme un témoignage de l'impression du moment, et si aujourd'hui j'y

9^4 BtÉKOWJkL (Sept. i8i5)

ai ajouté de nouveaux détails ., c'est que je me les, suis trouvés sous lia maki , jet qute rj'ai pensé qpt'il était préciew de les consigner conme hi**oH<fttes«*

M. le général Wifeon y f&ns «on arfenr, s'est va&té àvee 4omplfirisa*ce , d'avoir été le premier 4 faire connàîtae et propager en Europe ces odieuses atrocités. Il est à croire que sir Sydney South , son compatriote , lui disputera cet hoftneur; d autant plus, qa'en grande partie, il pourrait réclamer, avec justice, celui de leur invention. C'est dans sa . fabrique , et daùs le système de corruption qu'il avait importé dans ces parages, qu'ont pris naissance tous ces Jbruits tnfengttggrà qui ont mondé l'Europe , au grapddétriaaeftt dé notre brave atmée d'Egypte.

On m% qbe sir Sydney Smith ne s'occupait qu'à déhaneher ©otre armée : les fausses noaveUee* d'Eutepe , la diffamation du généra! en chef, les offres tes phîs sédùisahtês aux offis tiiei* et au* soldats t tout lia était bote : les pièces sont puMtqueà, on connaît ses proclamations. Un moment elles. inquiétèrent même a$s$g le général français, pour qu'il s'occupât

(ScpM8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. *y5

d'y remédier; ce qu'A. fit en interdwaai 4oete cfmmupacatk^B titrée iès Anglais, et instant à ToiA?e du r pur cjucf leur ccooiûedore «tait ,dtah cvenufcru ;>ce quifut cru 'dans Kartoée , et dëse»* péra sir Sydney iSmftli , . qiii , dans sa foreur , envoya *m cartel à: Napoléon. £èfaw*qr &t Tépottdre qofil «visât de trop grandes* affaires en -tê&e-pour irtteeuperde si peu de cboge; .-.que A tieîatà le grand Jferlboro^igti , encore jpasse r il vewait$ mais » que «i le marin «anglais avait «in 4ohnaènt! &egom de ferciaitlev , il dfyaift >néufenah 4»er>quefapifes toises sur la plage , et yjepyoyer 4in>des bravaches de Varanée* que-Jà , le ,fou de coïnmodw^^Dtirrah àêfcmc^er r et\sm damie* à cœur joie.

Mais;, puisque me soilà sur FE|$pte,.'je vais réunir ici ce que «aies eoroetsattattS > éperaep mfoat fourni, :et qra pourrait iie pas sejtaojtfer dans ies ACémoîres de la campagne dnEgypta , dictés par Napoléon au- <iran&*Maitécbal;

La campagne d'Italie montre . feeufc ce q*# le gjénie et les conceptions militairte* peuTi&nt enfanter <te plus hriUapt e£ >de> plus poaittf ; les vues diplomatiques , les laJèi^ adtainfistratifs ,

a?6 MEMORIAL (Sept. i8i5)

tes mesures législatives , y sont constamment en harmonie avec les prodiges dé guerre ; ce qui frappe encore et complète le tableau, c'est l'ascendant subit et irrésistible du jeune général; l'anarchie de l'égalité, la jalousie républicaine, tout disparaît devant lui ; il n'est pas jusqu'à la ridicule souveraineté du Directoire qui ne semble aussitôt suspendue : le Directoire ne demande pas de comptes au général en chef de Tannée d'Italie , il les attend ; il ne lui prescrit point de plan, ne lui ordonne point de système ; mais il reçoit de lui des relations de victoires , des conclusions d'armistice , des renversemens d'états anciens, des créations d'états nouveaux, etc., etc.

Eh bien ! tout ce qu'on admire dans la campagne d'Italie, se retrouve dans l'expédition d'Egypte. Celui qui observe et qui réfléchit trouve même que tout cela s'y élève encore plus haut, par les difficultés de tout genre, qui donnent à cette expédition une physionomie particulière , et requièrent de son chef plus de ressources et de créations ; car ici tout est différent; le climat, le terrain, les habitans, leur

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. % n .

religion , leurs mœurs , la manière de combattre, etc., etc.....*

Les Mémoires de la campagne d'Egypte fixe* rpnt des idées qui ne furent, dans le temps, que des conjectures et des discussions pour une partie de la société.

1° L'expédition d'Egypte fat entreprise au grand désir mutuel du Directoire et du général en chef.

* Les données les plus précieuses sur ces deux immortelles campagnes seront, sans contredit, le recueil des ordres du jour et la correspondance journalière du général en chef, arec les généraux et les administrateurs' de son armée. On en a publié plusieurs volumes, sou* le titre de : Correspondance inédite , officielle et confidentielle de Napoléon Bonaparte f etc. Paris, chez Parikoukë. Leur ensemble formera sans doute long-temps Técole où tous les gens du métier iront puiser leurs plus heureuses et plus utiles leçons.

' N. B. Il s'en est fait depuis , à Stuttgard, i8aa, une édition beaucoup plus complette, enrichie d'un grand nombre de pièces inédites et de notes intéressantes dues aux soins de deux savans professeurs Allemands, Messieurs Leindner et Le Bret 9 qui se montrent, bien qu'étrangers» infatigables dans la recherche et la publication de tout ce qui peut faire rendre justice au caractère méconnu dç Napoléon.

i^r MÉMOMAL (Sept, *»t5)

- 3» LaTprise de Malte ne fat potet due à des intelligences particulières, mm& à* la sagacité du gétf4ral en' d*ef : « C'efct dàriè* Maûtoue que » j'ai ' pris Màltè , • nous disait' vth jtfo* 1 lïîmpe- »réUr, c'est ; le géfnéretït traltëmeirt employé » sur Wurmser, qui me-vah*t la K sôfrttfÈ9èteà du » Orànd^Màîti'e et de* ses chevaliers. »

3*tfac^iskien dé ll^jrpte fofc'caïf*tf4fe a*ec autant de jugement, qu'exécutée avec habileté. Si Saint -Jean- d'Acre eût cédé à Farinée français , t un>6 grande révolution . s'accomplissait dans rOriettt-, le général en chef 'y fdiidait tin empire, et lès destinées de la France $é trouvaient livrée* à ; d'autres combinaisons*

4* Au raton* de la campagne dé» Sjrrfe ; 4-ar* mée française n'avait presque pas fait de pertes;

elle ét^çt. dfWS» VitoXulÀ plw for*pi44>k * 1* plus prospère.

5* Lfe départ : dû • général' eft* chef j pëw la Frapce* fitf le résultat du plan lé plus magiianittlte, Je pirisrgpand. Gn doit rire d© '^imbécillité de ceux qtil considérèrent ce départ coinine une évasion ou une désertion*

6° Kléber tomba victime du fanatisme musul-

(Sept. 161 5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 379

ma»;rie» xiepen^autonser, aniquoique ce ^ soit, Uahsurde calomnie qui essaya: 4 attribuer cette catastrophe à la politique de son prédécesseur, qu aux, intrigues de celui qui lui succéda^

71 finfht, il, demeure à peu près pioavé que lïlgypte fût restée à jamais une province française, s'il y eût eai y pour la défendre^ tout attira q»e< Mbnou ; rien >que les fûn|es grossières de.ee dernier ont pu ameweitsaîpeiJte v etei , e*e.

L'EiwpeEeur. disait qu'aucune a*mée daBile toonde n'était pioios propre à JexpédUion d'Egypte qu^ celje; ; qu'il y>coracUiwïtç c'était réelle d^alie; il serait difficile 4 e rewfaé le dégoût, le uié<x>ttten*emeni, la jnélatujoftej le* désespoir: dev cette armée, lors de ses pgpëipiers momens en > Egypte* L'Edupereur avait <vu deux dragons soetfa desi rangf > et courir a à" toute, courue, se précipiter, dans» le, Ni}. , Bërtrçuid; avait: vus* les génecaux* les jdua> distinguos*. Laîmes* M*rat, < jeter, dans des momens de rage, leucs chapeaux kotidés suc» le sablé, eti le; jfoukr aux pieds enu ppésenoep dieai soldats;, Ii'Empemuv expliquât ce^sefetfanoiMM à ime#*etlltw « > Cette » enpée avato>reropli^ sa carrière^ disait-il} tou*

»8o MÉMORIAL (Sept. 181 5)

» les individus eu étaient gorgés de richesses, » de grades, de jouissances et de considération ; » ils n'étaient plus propres aux déserts ni aux «fatigues de l'Egypte; aussi y continuait-il, si » elle se fût trouvée dans d'autres mains que » les miennes , il serait difficile de déterminer » les excès dont elle se fût rendue coupable. »

On y complota plus d'une fois d'enlever les drapeaux , de les ramener à Alexandrie , et plusieurs autres choses semblables. L'influence, le caractère, la gloire de leur chef, purent seuls, les retenir. Un jour Napoléon, gagné par l'humeur à son tour, se précipita dans un groupe de généraux mé'contens, et s'adressant à l'un d'eux, de la plus haute stature : « Vous avez

• tenu des propos séditieux, lui dit -il avec .» véhémence; prenez garde que je ne remplisse

• mon devoir; vos cinq pieds dix pouces ne » vous empêcheraient pas d'être fusillé dans » deux heures. »

Cependant , quant à la conduite vis-à-vis de l'ennemi, l'Empereur disait que cette armée ne cessa jamais d'être l'armée d'Italie , qu'elle fut toujours admirable. Ceux surtout que l'Empe*

(Sept. i8i5) DE SAmTE-HÉLÈSE. sttt

reur appelait la faction des amoureux à grands senthnens, ne pouvaient être conduits fai gouvernés ; leur esprit était malade ; ils passaient les nuits à chercher dans la lune l'image réfléchie deé idoles qu'ils avaient laissées au-delà dé la mer. A la tête de ceux-qi, se trouvait BfltwA/t; TMVtê&f, faible et sans esprit * qui, lorsque le général en chef fut sur le point d'ap* pareiller de Toulon, accourut de Paris, en ppste jour et nuit, pour lui dire qu'il était malade et • qu'il ne pouvait pas le suivre, bien qu'il fut son «hef d'etat-majoi*. Le général en chef n'y fit seulement pas attention. BcXwe! n'était plus m Aux pieds de celle qui l'avait dépêché pour JI0. Pr/cmnit* s'excuser; aussi s'embarqùa-t-il ; niais arrivé en Egypte, l'ennui le saisit, il ne put résister à *ses souvenirs ^ il demanda et obtint de retout**ner en France* Il prit "congé de Napoléoh , lui fit ses adieux i mais retint bientôt après, fondant eu larmes , disant qu'il ne voulait pas , après- tout, se déshonorer, qu'ilne pouvait pas non plus séparer sa vie de celle de son général. •BffyW^* portait une espèce de culte à ses amours :à côté de sa tente il en avait toujoui:>

aS* MÉMORÎÀL (Sept. 181 5)

unç autre, aussi magnifiquement- soignée que le , boudoir le plu» élégant; elle était consacrée au portrait de sa maîtresse , auquel il allait jusqu'à brûler parfois des encens. Cette tente s'est dressée même dans les déserts de Syrie. Napoléon disait en souriant, qu'il est arrivé néanmoins qu'on a profané plus d'une fois son temple par un culte moins 'pur, en y introduisant furtivement des divinités* étrangères.

Ht%i}JUr/ n h constamment persisté dans son amour , qui Ta conduit plus d'une fois jusqu'au voisinage de l'idiotisme». 'Dans sa première réa daction dcMâ'lfetaille de Marengo, le jeune

>^N .%%\ Fisçortii, simple capitaine au plus , et son aide de camp i s'y trouvait nommé cinq ou six fois en souvenir de sa mère : c'était lui, disait l'Empereur , qui avait gagné la bataille ; il fallut que le général en chef jetât le papier au nez du rédacteur.

L'Empereur croyait bien avoir donné à B

quarante millions dans sa vie; mais il pensait que la faiblesse de son esprit, son peu d'ordre., sa ridicule passion , en auraient "gaspillé une grande partie.

(Sept. 181 5) DE SAINTE-HÉLÈNE, até

L'humeur des soldats en Egypte s'exhalait heureusement en mauvaises plaisanteries : c'est ce qui sauve toujours les Français* Ils en voulaient beaucoup au général .Caffarelli, qu'ils croyaient un des auteurs de l'expédition ; il avait une jambe, de bois, ayant perdu la sienne sûr les bords du Rhin* Quand , dans leurs murmures, ils le voyaient passer en boitant, ils disaient à ses oreilles : « Celui-là se moque bien » de ce qui arrivent; il est toujours bien sûr » d'avoir un pied en France. »

Les savans étaient aussi l'objet de leurs brocards. Les ânes étaient fort communs dans le phys; il est peu de soldats qui n'en eussent à leur disposition, et ils rfe les nommèrent jamais que leurs demi-savans. > ,

• Le général efl chef, en partant de; France, avait fait une proclamation dans laquelle il leur disait qu'il allait les mener* dans un pays où il les enrichirait tous'; qu'il voulait les y rendre possesseurs chacun de sept arpéns.de terre; Les soldats, quand ils se trouvèrent dans le. désert, au milieu de cette mer de sable s'ans limites, ne manquèrent pas de mettre en question la

a84 MÉMORIAL (Sept. î8t5)

générosité de leur général : ils le trouvaient bien retenu de n'avoir promis que sept arpeng* «Le gaillard, disaient-ils, peut bien as&uré-» *taent en donner à discrétion, nous n'en abu- » serons pas. »

Quand l'armée traversait la Syrie, 11 n'est pas un des soldats qui n eût à la bouche ces vers de Zaïre :

Xes Français sont lassés dé chercher ièêofiAkii Des climats que petit étix M destin n'a point faits. Ils n'abandonnent point leur fertile patrie, ' Pour languir aux déserts de l'aride Arabie»

Dânè un moment dé loisir et d'inspectioa du paya, le général en chef, profitant de la marée basse , traversa Irf mer Rouge à pied sec * et gagna la rive opposée. Au retour, il fut sur-* pris par la nuit , et s'égara au ihilieu dé la mer tnontante; il courut le plus grand danger et faillit périr, précisément de la même manière que Pharaon 3 « Ce qui n'eût pas manqué , di- » sait gaîment Napoléon , de fournir à tous les » prédicateurs de la chrétienté tih texte magni- » fique contre moi. »

Ce fut à son arrivée sur la rivé arabique,

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. $95

qu'il reçut une députation des cénobites du mont Sinaï, qui venaient implorer sa protection et lqpupplier de vouloir bien s'inscrire sur l'antique registre de leurs garanties. Napoléon se trouva inscrire son npm à la suite d'Ali, de Saladin, d'Ibrahim et de quelques autres!!,.,.

C'est à ce sujet, ou touchant quelque chose de cette nature » que l'Empereur observait que dans la même année, il avait reçu des lettres de. Rome et de la Mecque; le Pape l'appelant son très-cher fils, et le Shérif, le protecteur de la sainte Kaba.

Ce rapprochement extraordinaire doit être , du reste, 4 peine. surprenant dans celui qu'on a vu conduire des armées et sur les sables brulans du Tropique, et dans lés U*p9 glacés du Nord; qui a failli être englouti par les vagues de la mer Rouge, et a couru des périls dans les flammes de Moscow, menaçant le^ Indes de ces deux points, extrêmes.

Le général en chef partageait la fatigue des sol* daté; les besoins étaient quelquefois si grands, qu'on était réduit à se disputer les plus petites choses, sans distinction de rang; ainsi, il était

*86 MEMORIAL (Sept. i$iS)

telle circonstance, dans le désert, où les soldats auraient à peine cédé leur place à leur général , pour qu'il vînt tremper ses mainlroans une source fangeuse. Passant sous les ruines de Péluze, et suffoqué par la chaleur, on lui céda un débris de porté où il put, quelques instans , mettre sa tête à l'ombre. « Et on » me faisait là, disait Napoléon, une immense » concession. » C'est précisément là, qu ? en remuant quelques pierres à ses pieds , un hasard bien singulier lui présenta une superbe antique connue parmi les savans*.

Quand les Français voulurent se rendre en Asie, ils eurent à traverser le désert qui la sé-r pare de l'Afrique. Kléber, qui * commandait lavant-garde , manqua sa route et s'égara dans

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* C'était un camée d'Auguste , seulement ébauché; mais une superbe ébauche. Napoléon le donna au gé^ néral Andréossi, qui recherchait beaucoup les antiquités; M. Denon; alors absent, ayant vu plus tard ce camée , fut frappé de sa ressemblance avec Napoléon, qui alors reprit le camée pour lui-même. Depuis , il était passé ù Joséphine, et M. Denon ne sait plus ce qu'il est devenu. ( Détails fournis par M* Denon a depuis mon retour en France. )

(Sei*. 181 5) DE SJUNTK-irtLÈtfE. rô?

le désert. Napoléon, qui le suivait à une demi-* journée, vint donner, à la nuit tombante, avec une légère escorte, dans le milieu du camp des Turcs; il fut vivement poursuivi, et n'échappa que parce que, la nuit venue ^ les Turcs prirent cette circonstance pour une embûche.

Mais qu'était devenu tout le corps de Kléber ? La plus grande partie de la nuit se passa dans une anxiété cruelle. On reçut enfin des indices par quelques Arabes du désert, et te général en chef courut, sur son dromadaire, à la recherche de ses soldats. Il les trouva dans le plus profond désespoir, à la Veille de périr de soif et de fatigue; de jeunes soldats avaient même brisé leurs fusils. La vue du général sembla le» rappeler à la vie , en leur rendant A espérance. Napoléon leur annonça en effet des vivres et de 1 eau qui le suivaient. « Mais » quand tout cela eût tardé encore davantage , » leur dit-il, serait-ce une raison de murmurer » et de manquer au courage? Non, soldats; » apprenez à mourir avec honneur. »

Napoléon voyageait là plupart du temps, dans le désert, sur un dromadaire. La dureté physi*

i88 MÉMORIAL (Sept. 181 5)

que de cet animal fait qu on ne s'occupe nul-» lement de ses besoins 1 il mange et boit à peine ; mais sa délicatesse morale est extrême, il se butte et devient furieux contre le mauvais traitemens. L'Empereur disait que Ja dureté de son trot donnait des nausées, comme le roulia d'un vaisseau ; cet animal fait vingt lieues dan* la journée, L'Empereur en créa des régimens, et l'emploi militaire qu'il leur donna, fut bientôt la désolation des Arabes. Le cavalier s'accroupit sur le dos de l'animal; un anneau , passe dans les narines de celui-ci, sert à le conduire : il est très -obéissant; à un certain bruit du cavalier, l'animal s'agenouille, pour lui donner la facilité de descendre. Le dromadaire porto des fardeaux très-lourds \ on ne le décharge jamais pendant tout le voyage.: arrivé le soir àr la station, on place des étais sous le fardeau, ranimai s'accroupit et sommeille ; au jour il se relève, la charge est à sa place; il continue sa route. Le dromadaire n'est qu'une bête de somme, un animal purement de fardeau et nul* lement de trait. Toutefois, en Syrie, on était veiiu h bout de les atteler h des pièces d'ar»

(Sept; i$i5) DE SAIXTE-HÉIÊNE. 289,

tillerie, et de leur faire rendre des servicesassez essentiels. *

Napoléon, que les habitans d'Egypte n'appelaient que le sultan Kebir (père du feu) , s'y était rendu trè^-populaire. Il avait inspiré un respect spécial pou« sa personne; partout où il paraissait , on se levait en sa présence ; on n'-avait cette déférence que pour lui seul. Les égards constans qu'il eut pour lesScheiks, l'adresse avec laquelle il sut les gagner, en avaient fait le véritable souverain de l'Egypte, et lui sauvèrent plus d'une fois la vie ; sans leurs révélations, il eût été victime du combat sacré comme Kléber; celui-ci, au contraire, s'aliéna les Scheiks en eu faisant bâtonner % un, et il périt. Bertrand se trouva un des^fbges qui condamnèrent l'assassin , et il nous le faisait observer un jour à dîner, ce qui fit dire à l'Empereur : « Si les -libeilistes qui veulent que ce » soit moi qui ai fait périr Kléber, le savaient, » ils ne manqueraient pas de. vous -dire Tassas- * sin ou |e complice , et commueraient que votre » titre de Grand-Maréchal et votre séjour h

!>0O MEMORIAL (Sept. iÇi5],

• Sainte-Hélène , en ont été la récompense et » le châtiment. «

* Napoléon causait volontiers avec les gens du pays , et leur montrait toujours des sentiment de justice qui les frappaient. Revenant de Syrie, une tribu arabe lint au-devant de lui,, tout à la fois pour lui faire honneur et vendre $£& services de transport. « Le. chef était ma- » lade; il s'était fait remplacer par son fils, de » liage et de la taillé du vqtre qjie voilà , me » disait l'Empereur; il était sur son dromadaire,, » marchant à côté du général en' chef , le ser- » rant de très-près , et causant avec beaucoup » de babil et de familiarité. — Sultan K-ébir , » lui disait-il, j'aurais un bon conseil à .vous » donner , a paient que vous revenez au Caire? » — Eh bien ! Parle , mon ami ; je le suivrai , » s'il est bon. —Voici ce que je ferais, si j'étais » de vous : En arrivant au Caire, je ferais venir » sur la place le plus riche marchand d'esclaves , » et je choisirais pour moi les vingt plus jolies » femmes ; je ferais venir- ensuite les plus riches » marchanda de pierreries , et je me ferais donner » une bonne part; je ferais de même de tous

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. »$i

» les autres ; car à quoi bon régner ou être le » plus fort, si ce n'est pour acquérir des rii chesses ! — Mais, mon ami , s'il était plus beau » de les conserver aux autres? — Cette maxime » sembla le faire penser, mais non pas le con- « vaincre. Le jeune homme promettait beaucoup, » comme on voit , pour un Arabe : il était vif, » intrépide , conduisait sa troupe avec ordre et » hauteur. Peut-être est-il appelé à choisir un » jour dans la place du Caire , tout ce qu'il • conseillait d'y prendre. « . Une autre fois des Arabes, avec lesquels -on était en amitié, pénétrèrent dans un village de la frontière, et un malheureux fellah (paysan.) firt tué. Le Sultan Kébir entra dans'une grande colère , et donna Tordre de poursuivre la tribu dans le désert jusqu'à extinction, jurant d'en obtenir vengeance. Cela se passait devant \e& grands Scheiks; l'un d'eux se prit à rire de sa * colère et de sa détermination : «Sultan Kébir, » lui dit-il > vous jouez là un mauvais jeu; ne » vous brouillez pas avec ces gens là , ils peu- » vent vous rendre dix fois plus de mal que vous » ne pourriez leur en faire. Et puis pourquoi

sg* MÉMORIAL (Sept i8i5)

* tant de bmit? Parce qu'ils ont tué un misé- » rable ? £st~ce qu'il était votre cousin (e xpres- ■9 won proverbiale chez eux) ? — Il est bien

* mieux que cela, reprit vivement Napoléon,

* tous ceu* que- je gouverne sont mes enfans ; *fe puissance ne m'a été donnée que pour » garantir leur sûreté, « Tous les Sc^eiks s'inclinmt à ces paroles dirent : « Oh I C'est be*u l » Tu as parlé comme Iç prophète. »

La décision de la grande Mosquée du Caire, en laveur de l'armée française , fut un chef T d œuvre d'habileté de la part du gépéfal en chef: il «mena le synode des grands Scheiks à déclarer, par un acte public, que les Musulmans pouvaient obéir et payer tribut au général français. C'est Je premier et seul exemple de la sorte, depuis l'établissement dp Koran qui défend de se soumettre aux Infidèles j Jes détails en sont précieux; on les. trouvera dans Jes campagnes d'Egypte»

Il est biwrre san* doute, de vpir f à Saiut- Jean~d'Acre , des Européens venir se battre dans une bicoque d'Asie, pour s'assurer h posse*aioft d'une partie de l'Afrique j mais il l'est bien

(Sept. i8i5) DE tfAINTË-HÉLÈNE. <t<&

dataritage que Ceux qui dirigeaient ta» efforts opposés fussent de la môme nation, du niême fige/ de la même classe , dé la même arme* de la mêtne école.

JPhitlpptauxj aux isflens duquel les* Anglais et léâ Turcs durent U salut de Saint*Jeâa-* d'Acre j afait été camarade d* Napoléon à rjS- £ole militaire de Paris; ils y avaient été examinés ensènlble avant d'être ényoyés à lefcn* corps respectifs, « Il était de votre taille* % me disait uû jour l'Empereur * qui venait d'en dicter l'éloge dans tin dés chapitre*; dû la campa* gne d'Egypte, après y avoir mentionné tout le mal qil'il en avait reçu. »-— * Sire, répondais*je* il y

* avait bien plus d'affinité encore; nous avion» » été intimes «t inséparables à l'École militaire* » En passant par Lcwdres, avec sir Sydney Smith, i dont il venait de procurer l'évasion du Tefcu » pie, il me fit chercher partout; je ne le man-

* quai à son logement que d'une demi-heure} » je l'eusse probablement suivi, je ne faisais rien

* alors, deà aventurés m'etossenj paru sédui-

* 6ante4* et pourtant quelle combinaison non- »*êïfcrdôfis Mes destinées! il

*94 MEMORIAL (Sept. 181 5}

» C'est par ce que je sais' toute la part que » le hasard a sur hos déterminations politiques , » disait à ca sujet l'Empereur, que j'ai toujours » été sans préjugés, et fort indulgent sur le » parti que l'on avait suivi dans nos con vu Irions : être bon* Français, ou vouloir le de- 1 yenir, était tout» ce qu'il me fallait. » Et l'Empereur comparait la confusion de nos troubles à des combat^ de nuit , où souvent 1 on frappe sur le voisin au lieu de frapper sur l'ennemi, et où tout se pardonne au jour, quand -l'ordre s'est rétabli, et que tout s'est éclairci. « Et moi- 1 même , puis-je affirmer, disait-il , malgré mes » opinions naturelles , qu'il n'y eût pas eu » telles circonstances qui eussent pu me faire » émigrer? le voisinage de la frontière; une » liaison d'amitié, l'influence d'un chef, etc.. » En révolution ,- on ne peut affirmer; que ce. » qu'on a fait : il ne serait pas; sage d'affirmer, » qu'on n'aurait pas pu faire autre ch#se. » Et il citait à ce . sujet un exemple bien singulier, du hasard sur, les destinées : Serrurier et >Hë~ douvitle cadet marchent de compagnie pour émigrer en Espagne ; une patrouille les rencontre :

Digitizéd by VjOOQ 1C

(Sept. tÔiâ) DE SÀINTE-H&LÈNE. acj5

Hédouville, plus jeune, plus leste, franchit là frontière, se croit très-heureux, et va végéter misérablement en Espagne. Serrurier, obligé de rebrousser dans l'intérieur, et s'en désolant, devient Maréchal : voilà pourtant ce qui en est des hommes, de leurs calculs et de leur sagesse ! * •

A Saint-Jean-d'Acre , le général en chef- perdit Cajfareili* qu'il aimait extrêmement et dont il faisait le plus grand cas ; celui-ci portait une espèce de culte à son général en chef; l'influence était teHe qu'ayant eu plusieurs jours de délire avant de mourir, lorsqu ? on lui' annonçait Napoléon, ce nom semblait le rappeler à la vit; il' se recueillait, reprenait ses' esprits, causait avec suite et retombait aussitôt après son départ î cette espèce de phénomène se renouvela toutes les fois que le général en Chef vint auprès de lui. .

Napoléon reçut, durant le siège de Saint- Jean -d'Acre, une preuve de dévouement héroïque et bien touchante : étant dans la tranchée, une bombe tomba à ses pieds; deux grenadiers se jetèrent aussitôt sur lui, le pla--

*tf ttfeUMLi Ai (Sept. 1 8 1 5 )

çèreût entre eux d'eux; et élevant leurs bras au-dessus de sa tète, le cpûvrireut' de toutes parts* Par bonheur, la bombe reépee ta tout le groupe ; nul ne, fui -touché* . v ' . "

Un de cas graves grefcadiers a été depuis le

* général Dosmenil, qui perdit une jambe dans la 'cfcmpagne^dfe Moscou ,ei commanda la place de YincénnéB tofs dé 'Kinvasion de i8t4- I- a capitale était occupée depuis plusieurs semaines par lès $Hié9, que.Bosxbenii tenait encore. 11 n'était alors question, dauâ tout Fans/ que de son obstination à se défendre , et de la gaîté ûa éa réponse aux sommations russes ':

« Quand tous m* rendues jaa jambe , je voijs

. » rendrai ma place* \» •* • • «

-■ L'aimée française s'était acquise en Egypte, une réputation «ans ;égale * et elte la méritait; ♦elle- avait dispersé et frappé de terrètfr tes célèbres Mamelouks, la milite* la {dus redoutable de l'Orient.* Après la rétraite de Syrie, une armée turque vint débarquer à Aboukif;

• Mourad-Bey, le plus brave et le plus capable des Mamelouks, sortit de la Haute-Egypte v *où il s'était réfugié, et gagna, par des chemins

(Stpt.'|8i5) DE SÀINTK-H&LÈNE. jig?

détournés, le camp des Turcs.. ^W débarquemeqt d$ ceux-ci t les détachement français s'étaient repHps pour se concentrer : fier de cette apparence de crainte , le pacha qui comityandjait 4it avec emphase, en apercevant Mour^d-JBey : % Eh bi£p ! ces Français tant redou-

* f4s * *te n t \n> »'as pii soutenir la présence j je » Pfte montre, ^es voifà qui fuyent devant moi! » lytçur^dr-B^Vj viveçnent blessé , lui répondit avec MRS espèce dç fureur : t Pach^, rend$ grâce » au jPrpphètç qu'il conyienne % ç£8 français » dç se retirer;, car s'ils se retournaient , tu

* disparaîtrais devant eux compote la - poussière

* devant J'aquilon. »

Il prophétisait ; à quelques jpurs de là, les Ffa^çaiç vinrenjt fqndrç §ur cette jtnpée j ejle disparut, et Mourad-JBey, qui eut des entre- Vues avec plusieurs de nos généraux, ne revenait pas de la petitesse de leur taille, et de l'état pjhétif 4e leur personne : le? Orientaux attachent vue hajutç importance, ayx fornies de la nature ; ils ne concevaient pas comment t^nt $% «çép^e po t \iY^if se trouver soys une si n^nce W^°pjpç- J^a vuf feule de Kléb,e? sati^t leur i. 19

298 MEMORIAL (Sept. 181 5)

pensée : c'était un homme superbe, mais de manières très-dures. La sagacité des Egyptiens leur avait fait deviner qu'il n'était pas Français; en effet, bien qu'Alsacien, il avait passé ses premières années dans l'armée prussienne, et pouvait passer pdur un pur Allemand. * L un de nous prétendit alors qu'il avait été janissaire dans sa jeunesse, ce qui fit rire beaucoup l'Empereur, qui lui dit qu'on s'était moqué de lui.

Le Grand-Maréchal disait à l'Empereur, qu'à la bataille d'Aboukir il se trouvait pour la première fois dans son armée , et près de sa personne : il était si peu fait, continuait-il, à l'audace de ses manœuvres, qu'il comprit à peine aucun des ordres qu'il entendit donner. «Surtout, Sire, disait-il, quand je vous entep- 9 dis crier à un officier de vos guides : Allons, » mon cher Hercule, prenez vingt-cinq hommes, » et chargez-moi cette canaille. — Vraiment je » me crus hors de mes sens : Vota* Majesté, > montrait dé la main peut-être mille chevaux » turcs, »

Du reste , les pertes de l'armée d*Egypte sont loin d'être aussi considérables que pour-*

(Sept. 181S) DE SAINTE-HÉLÈNE. S99

raient le faire présumer un sol aussi étranger, l'insalubrité du climat, l'éloignement de toutes les .ressources de la patrie, les ravages de la peste, et surtout les nombreux combats qui ont. immortalisé cette armée* Elle était, au dé* barquement, de trente mille hommes; ellesao crut de tous les débris de la bataille navale d'Aboukir, et peut-être encore de quelque arrivage* partiel 4e France; et cependant la perte totale, depuis Tentrée en campagne jusqu'à de*u mois après ,1e départ du général en chef pour, l'Europe, c'est-à-dire dans l'espace de vingt-sept à .vingt-huit mois , ne s'élève qu'à •huit mille neuf cent quinze, ainsi que le prouve le document officiel de l'ordonnateur eu chef .de cette aimée.*

\ Tués dans les combats , . .,,.,.,.. S614 Morts de leurs blessures. ............ 854

Morts par accidens , . 290

. Morts par maladies ordinaires, ....... &468

llpxts de U fièvre pestilentielle. . f . , , . 1689

Total, . , . . . 891$ Au C*lre» le 10 frimàirç 411 IX.

&gne\ l'ordonnateur en, chef \ fuiyçijOw..' .

5oo MÉMORIAL (Sept. i&i5)

Assurément, il faut bien que la vie d'un homme soit pleine de prodiges, pour qu'on s'arrête à peine sur un des actes dont on ne trouve pas d'exemples dans l'histoire. Quand César passa le Rubicon , et que la souveraineté en fut le résultat, Cësar avait une armée, et marchait à son corps défendant. Quand Alexandre, poussé par l'ardejir de la jeunesse et par le feu de son génie, alla débarquer en Asie, pour faire la guerre au grand roi, Alexandre était fils d'un roi, roi lui-même, et il courait aux chances de 1 ambition et de H gloire, à la tète des forces de «on royaume. Mais qu'un •impie particulier, dont le nom, trois ans au* paravant, était inconnu à tous, qui n'avait eu, en cet instant, d'autre auxiliaire que quelques victoires, son nom- et la conscience de son génie, ait osé concevoir de saisir à fui seul les destinées de trente millions d'hommes, de les sauver des défaites du dehors et des dissensions du dedans; qu'ému, à la lecture des troubles qu'on lui peignait, à l'idée des* désastres qu'il prévoyait^ il se sfcit écrié: 4 De » beaux parleurs , des bavards , perdent la

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 3oi

France! il est temps de la sauver! » Qu'il ait ahàndo&aé sou armée, traversé Igs mers, au péril de sa liberté, de sa réputation; atteint le sol français, volé dans la capitale; qu'il y ait saisi en effet Je timon 9 arrêté court une cation ivre de tous les excès; qu'il Tait replacée subitement dans les Trais sentiers de la raison et des principes; qu'il lui ait préparé, dès cet instant, un jet de puissance et de gloire inconnu jusque là , et que le tout fie soit accompli sans qu'il en coulât une terme pu une gputte 4e sang k personne, c'est ce qu'on petit appeler une des plus gigantesques et des plus . sublimes entreprises dont on ait jamais entendu parler; c'est ce qui saisira detonnement et d'admiration une postérité calme, sans passions; et c'est pourtant ce que des gens du temps qualifièrent d'évasion désespérée , d'infâme désertion. Toutefois l'armée qu'il laissa après lui , occupa l'Egypte deux ans encore.

L'opinion de l'Empereur était qu'elle ne devait même jamais y être, forcée; le Grand- Maréchal, qui y est resté jusqu'au dernier instant , en convenait aussi.

ft>* MÉMORIAL (Sept. i8i5)

Après le départ du Général en chef pour là France , Kléber, qui lui succéda, circonvenu et séduit par des faiseurs, traita de l'évacuation de l'Egypte ; mais quand le refus des ennemis l'eut contraint de s'acquérir une nouvelle gloire et de mieux connaître ses forces, il changea tout à fait de pensée et devint lui-même' partisan de l'occupation de l'Egypte ; ce devint aussi le sentiment général de l'armée. Klébei* alors ne s'occupa plus qu'à s'y maintenir; il éloigna de lui tes meneurs qui avaient dirigé sa première intention, et ne s'entoura plus que de l'opinion contraire. I/Egypté n'eût jamais couru de dangers s'il feût Vécu; sa mort sètdë en amena la perte. Alors l'armée se partagea entre Menou et Régnier ; ce ne ftit plnû qu'uri champ d'intrigues ; la force et le courage "des Français restèrent les mêmes ; mais l'emploi ou la direction qu'ett fit le général , me ressemblèrent plus à rien.

Menou était tout à fait incapable. Les Anglais vinrent l^t&qùër avec Vingt mille hôïttMes ; il avait des forces bèaufcbup plus nombreuses , et le moral des deux- armées ne pouvait pas se

(Sept i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 3o3

comparer* Par un aveuglement inconcevable , Menou se hâta de disperser toutes sep troupes., dès qu'il apprit que les Anglais paraissaient ; ceuxrfci se présenterait en masse,. et ne furent atjtaqués qu'en détail. Ici l'Empereur disait: « Gomme la Fortune est aveugle ! Avec des me- » sures inverses, les Anglais eussent été infailliblement 4étçuits, et que jde nouvelles ehapces • pouvait amener un tel échec !*,,..,.

Leur débarquement, du reste, fut admirable disait le Grand-Maréchal ; *n moins de crinq k six. minutes, ils présentèrent cfrïq mille cinq cents hommes en bataille, c'était • un motive^ ment dopera; ils en firent ^rois pareils; Dou^e cents hommes seuls supposèrent à ce débarquement, et causèrent beaucoup de dommages.

À trèé-peti de temps délai cette masse de treize à quatorze mille hommes fut intrépidement attaquée par le général Lanùsse , qui n en avait que trois nulle, et qui, brûlant d'ambition, et ne désespérant pas d'en venir à bout à lui seul , ne voulut, attendre personne; il renversa tout d'àbord, fit un carnage immense, et succomba*

So4 MÉM0RIA1 (Sefrt. r8i5)

S'il eût êU sëùlettieht dt&x à frttisfeillle EttiftiôeS de plus, â feiilJ)liéiâl%oh pitofèfc.

très ÂiigMs fàrëift ïifen iùi$ffkv«ï*ttd 9k jugèrent par eùi-ttiêthei de tifctrè îifàatknà &* Egypte, ets'estîfctèfretil bïèh hëuftWdéfa i*to* nùre'qu'àvaieiitpmfeîeSiffâlt'ëài ' < -

Le général Hutchiiison , Çtri rëfeûeflKt fe Jétta* quête, dfeait plhs tard èft Eàtfèftè , ^ tàh avaient connu lé VëtëttiMé état tfefc dteaa*, ifc n'auratettt cërttffàfexnetkt jamais tenté te débarqtttoinent) mate on* tait jtebuiatdé *» Jmglcterte xju'il n'y avait pas six iwtte F*anÇai$ en Egypte* Cette erreur venait <*éë .lettres interceptées et des ixiteHigeoce*,4ai*$ le puys ïnême. «Tant U .».est dans le caractère frappais, disait l'Empe- » reuty d'exagérer., de ce plaindre et de tout » défigurer dès qu'on est mécontent, La foule » de ces rapports pourtant, n'étaient que le ré- » sultat de la mauvaise humeur,, ou des imagi- » nations malades : il n'y avait rien à manger » en Egypte , écrivait-on ; toute l'armée avait » péri à chaque nouvelle bataille \ les maladies » avaient "tout emporté , îl ne restait plus per- » sonné, etc. *

(Sept. i8i5) DE SAINTE-HELENE. - 5o5

La continuité de ces rapporte avait fini par persuader ï>itt j et comment ne l'eût-fl pas été? Par une bizarrerie des circonstaAces , tes pre~ mières dépêchés de kléter adressées ait Directoire et les lettres dé l'armée ; ftirérit iteçuès à Paris précisément par fancien géfcërai d'Esté, qui renaît d'étécuteir le dix-huit Brumaire; et qu'on expliqué, si l'on peut, îes contradictions qu'elles renfermaient ; qu oh se serte , si l'on veut ensuite, d'autorités individuelles pour soutenir son opinion. Kléber, général en chef, mandait au Directoire qu'il n'avait que six mille hommes; et, dans le même paqtret, les états, de ? inspecteur aux revues, en montraient au-delà de vingt mille. Il disait qu'il était sais argent, et les comptes du trésor montraient aé grandes sommes. Il disait que Vartillerie n'était plus qu'un parc retranché , vide de toutes munitions, et les états de cette arme constataient des approvisïonnemens 'pour plusieurs campagnes.

« Aussi, disait ; Napoléon, si ILlebër, en vertu »'du traité qu'à avait Commencé, avait évacué » l'Egypte , Je n'eusse pas manqué de le mettre » en jugement à son arrivée en France. Toutes

5o6 MÉMORIAL (Sept. i&i5)

» ces pièces contradictoires . avaient été déjà • soumises à l'examen et. à l'opinion du Ooïi- » seil d'État »

Qu ! on juge, d'après les lettres de Kiéber, le général en chef, ce que pouvaient être x celles d'un rang inférieur, celles, des simples soldats? Voilà cependant ce que les Anglais interceptaient tous les jours; ce qu'ils oujt imprimé , ce qui a dirigé leurs opérations, ce qui aurait dû leur coûter bien cher. L'Empereur, dans toutes ses campagnes, disait-il, a toujours vu le même effet des lettres interceptées, et quelquefois il en a recueilli de grands fruits.

Dans les lettres qui lui tombèrent alors dans les mains , il trouva des horreurs contre sa personne ; elles durent lui être d'autant plus sensibles, que plusieurs venaient de gens qu'il avait comblés, auxquels il avait donné sa confiance, et qu'il croyait lui être fort attachés. Un d'eux , dont il avait fait la fortune , et sur lequel il devait compter le plus , mandait que le général en chef venait, de s'évader, volant deux millions au trésor. Heureusement, dans ces mêmes dépèches, les comptes du payeur témoignaient que

(Sept. 181») DK SAINTE-HÉLÈNE. 3o?

le général ji'jurait pas même pris la, totalité de son traitèrent, à à cette lecture, ...disait lEmpe- » reur , j'éprouvai Un Vrai dégoût des hommes 1 » ce fut le premier découragement moral que » j'aie a«ti ; et s'il n'a pas été le seul , du moins » il a été peut-être le .plus Vif, Chacun , dans » l'acmée, me croyait perdu., et l'oU s'<erapressait 1 défà,de ; faire sa £our à mes dépens. » .Du reste, cette même personne tenta depuis de rentrer en favettr^rEmpei^ur dit qu'il* netbpSeh* poiôt <ju r on ne remployâtsubalternejaient; mais il nr voulut jamais Je revoir c U répondit constamment qu'il ne le connaissait pas ; ce fut là toute sa vengeance.

L'Empereur répétait jusqu'à satiété , que l'Egypte devait demeurer à la France,: et qu'elle y fût infailliblement demeurée, si elle eût été défendue par Kiéber ou Desaix* C'étaient sei deux Heutenans Içs plus distingués, disait-il t tous deux : d'un grand et tare, mérite ,, quoique d'un caractère et de . dispositions bien différentes. On en trouvera les portraits dans les Mémoires de la campagne d'Egypte. *

Kiéber était le talent de la nature : celui de

3o8 MÉMORIAL (Sept. i8i5)

D&sah) était entièrement «étui de l'éducation et du travail* Lé génie de Klébef ne jaillissait cpie par gnomens , quand il était réveillé par l'importance de l'occasion, et il ae rendormait aussitôt après au sein de la môlleèse et dis pian sira. Le talent dé Desai* était de tous les ifts* tans; il ne vivait, ne respirait que l'ambition noble et la véritable gloire : c'était un caractère tout à fait antiques. L'Eaipfcrew dit q&è a* mort a été la plut grande perte . qu'il ait pn faire i leur conformité d'éducation et de principe»

eussent fait qu'ils êe seraient toujours entefndifts* Desak se ferait contenté du second rang* et fût toujours demeuré dévoué et fidèle. $11 fe'eût pas été tué k Marengo, le Premier Consul lui eût donné l'amée d'Allemagne, au Heu de la continuer à Monéadi Du reste, «ne circonstance bien extraordinaire dans là destinée de ces deus lieutenans dé Napoléek , c'est que le même jour et à la même heure où Desaix tombait à Marëngo d'un coup de cftfton > KMber périssait

(Oet. i8i5) DE SAINTE-HÉLÈNE. 5o 9

Dimanche i au Mardi 3 Octobre. .

Nature des dictées de l'Empereur.

Le veut, la mer, h température restaient toujours le» wêmes, Ce leut d'Ouest, qui noua avait été d'abord si favorable, commençait & 0OU3 devenir eoutrair** pou» w>u$ étions jeté» A l'Çst, dws J'espoir d*3 veut* afiz^sj mais à présent nous nous trouvions sous le vent de potre destination , par la continuité de ces vents d'Ouest » dont la constance surprenait tout le monde, e* fafeaitla désolation de topt l'équipage.

Pour l'Empereur, il continua régulièrepeat chaque matin &fs dictée, ^qjquellea il ^attachait chaque jour davantage $ aussi \es heure* lui eembltieut-ëUe$ ^sfflrpw ipoins Jaur4ef .

Le vaisseau *v*it été pousse teUeiueitf vite hors dupwt, que tout y étete K*t4i $ ftwfft e* pleine orer, XI «'y fifrait p*# IpugHtemj** qu'o» venait de le {Kwafdfet. l'gfnper^V # J'odprat extrêmement déftwti cette t>d&m de jWflWre laffeota apécâalemaiit, U en fa* irè^ipcatuiuqdé, «et garda Ja chambre de tt* jowrfc

Chaque aoir 4>'<telt w #wsi* #pur W, eu

ùigiti;

Sio MÉMORIAL (Oct. i8i5)

se promenant sur le pont, de revenir sur le travail du matin. Il ne s'était trouvé d'abord d'autre document qu'un mauvais ouvrage , sous le titre de Guerre des Français en Italie, sans motif, sans but, sans chronologie suivie ; l'Empereur le parcourait, sa mémoire faisait lé reste, je la trouvais d'autant plus admirable, qu'elle semblait arriver au besoin et comme de commande.

L'Empereur se plaignait chaque jour, en commençant, que ces objets lui étaient devenus étrangers; il semblait se défier de lui; disant qu'il ne pourrait jamais arriver au résultat ; il rêvait alors pendant quelques minutes, puis se levait , se mettait à marcher et commençait à dicter. Dès cet instant, c'était un tout autre homme; tout coulait de source, il parlait comme par inspiration; le* expressions, les lieux, les dates, rien ne l'arrêtait plus.

Le lendemain, je lui rapportais au net ce qu'il avait dicté. A la première correction qu'il indiquait , il continuait à. dicter lé même sujet , comme s'il n'eût rien dit la veille; la différence de cette seconde version à la première, était fort

(Oct. i8i5). DE SAINTE-HÉLÈNE. Su

grande; celle-ci était plus positive, plus abondante, mieux ordonnée; elle présentait même parfois des différences matérielles avec la première. Le surlendemain , k la première correction , encore même opération et troisième dictée , qui tenait des deux premières, et les mettait d'accord. Mais à partir de là, eût-il dicté une quatrième, une septième, une dixième fois, ce qui n'a pas été sans exemple, c'était désormais toujours précisément les mêmes idées , la même contexture , presque les mêmes expressions ; aussi , n'avait-on plus besoin de prendre la peine d'écrire, bien que sous ses yeux, il n'y faisait pas d'attention, et continuait jusqu'au bout. Si l'on n'avait pas entendu, c'eût été vainement qu'on eût essayé de le faire répéter , il allait toujours , et comme c'était extrêmement vite, on ne s'y hasardait pas, dans la crainte de perdre encore davantage , et dé ne plus s*y retrouver.

3i2 MKMOEIÀI ^ (Oct. i8i5)

Mardi 4 au Samedi 7.

Singulière biiarrerie cta hasard»

Les vents constans <Ju. Sud-Ouest étaient devenus une véritable calamité; nous reculions désormais au lieu d'avancer; clous nous enfoncions tout à fait dans le golfe de Guinée. Nops y aperçûmes un bâtiment qu'on fit reconnaître : Ton fit signal que c'était un français égaré comjne nous , et hors de sa, route, qui, parti d'un port de Bretagne , se rendait à l'île de Bourbon. L'Empereur s'occupait beaucoup de son piaqque de livres; je lui dis en Haut que j'en i^rçis peut-être une caisse à bord de ce bâtiment ; car j'en ayais expédié une à cette destination , il y avait peu de mois. Ce que peut h bizarrerie <Jn hasard, je disais vrai! Si j'avais cherché ce bâtiment, j'aurais inutilement, ^tns dpute, parcouru toutes les mers; c'était lui , je l'appris le lendemain , quand je connus son nom par l'officier qui en avait fait la visite. Celui-ci avait étrangement surpris le capitaine français, en lui disant que l'Empereur Napoléon était à bord du vaisseau qu'il voyait, fai-

(<**.. i$>5) DE SAINTE-flÉtÈNE- lil

saint route pour Sainterfléièpe. Le bonhomme; secouant la tête a^ec douleur, lai avait dit j c Vous noua prives de Cotise trésor , vous nous i enlevez celui <jui pouvait nous gouverner siii* » vaut nos mœttts et.Aos goûts» »

Dimanche 8 au Mercredi n, *

• *' .'" ' " t ".\ . * il'/ . >î?:'t

armures contre 4 I'Anii|aL..-r, Ewnça.^d'jio; qçujçl Ouvrage. — Réfutations,* — Réflexion*. T

Letempfi 4ttft d^toe obstination *aAè exemple* Chaque soir çn se» Consolait de la con* trariété du jour, dan* fespoir dïàia crise beu-r rewe de k Mit; mais chaque iteatih on se réveillait' avec le même chagrtin. Noute avions été presque la vue du Congo; noûfc courions pour im>us en éloigner. Le temps semblait pris de manière' à H3 bhanger jetaais; Le décourfi* gement était titjtrèipe , l'ennui atf dehaiér degré* Les Anglais* $«n prenaient à, Igw Amiral sisîl avait p«itf la route de tout le toottde, diaail-oh^ on serait auriré depuis léng-4emp6 $ «es* caprices l'avaient rpwrté > cootre toute raison, à une expérience dbnt on ne> ferrait pas la fin. Lès vkùrmures cependant n étaient pas aussi violens î. 20

It4 MftMOMAIt (Oct. ifcrS)

que eoatre Christophe Colomb} nous eussions trop ri, pour notre compte, de le voir réduit à trouver un Saint-Salvador pour se dérober à la crise. Pour moi , que le travail employait en entier, je m'occupais à peine de ce contre-temps t et qu'importait après tout une prison ou une autre ! Quant à l'Empereur, il y semblait plus Insensible encore , jl ne voyait dans tout cela que des jours écoules.

- La Mémoires de Napoléon Bonaparte, far, quelqu'un qui ne l'a jamais quitté pendant quinze ans s tel lut l'ouvrage qui, dans mon examen, succéda à celui de M. Wilson ; volume anonyme,, ce qui devait suffire déjà pour inspirer à tous Une première- défiance ; mais sa contexture et son style imposent bientôt des doutes plus positifs ettcore à tout lecteur qui a de la réflexion , et l'habitude des Ouvrages; enfin, celui qui if vu et qui connaît tant soit peu l'Empereur, n'hérite pas , dès les premières pages , à affirmer que cet écrit est un véritable ramtn fait à plaisir; que son auteur n'a jamais connu, ni approché l'Empereur : il est à cent lieues de son langage, de ses habitudes et de tout ce qui le

(Oct. t8i5) DE SAINTB*HÉLÈI*E. 3*5

concerne* L'Empereur n'a jamais dît à un ministre : c Comte, fiâtes ceci, Comte, exécutez » cela ; » les ambassadeurs ne venaient point à son lever; Napoléon ne pouvait faire , à quatorze ans, à une dame, en compagnie, la réponse qu'on lui prête au sujet du vicomte de luronne , parce que de dix ans à dix-huit, il était aux écoles militaires, et qu'on n'y recevait pas la compagnie des dames; ce n'est pas Pérignon, qui ne le connaissait pas, mais Dugommier , qui avait été son général, qui le recommandait d'une manière si distinguée au Directoire ; c&st «ne lettre pour • rétablir la démocratie, et non tes Bourbons , qu'un militaire adressa dans le temps au Premier» Consul , etc., etc.* Jamais l'Empereur, auquel on accorda assez généralement en Europe d'avoir été impénétrable dans fces projets et s#s yues, n'a eu l'habitude des -gestes qui eussent pale trahir, encore. moins cette des monologues qu'on eût pu entendre?

sa colère. ne le jeta jamais dans des accès dm- *ahité ou d'épilepsie, feble ridicule qui a fait long-temps la nourriture de certains salona de Pàm 9 et qu'ils avaient fini par abandonner eux-

5i6 MÉMORIAL (Oot,i8i5)

mêmes, quand ils eurent vu que ces accidens il arrivaient jamais dans les occasions importantes. Cette production est indubitablement un ouvrage de commande, une spéculation de libraire, lequel aura fourni. le titre* Quoiqu'il en soit, on eût pensé qu'avec une carrière aussi publique que celle de l'Empereur et de ceux qui l'entouraient, l'auteur £ût -pu montrer plus de connaissance et de vérité : il sent son insuffisance' à cet égard , et cherche h s'en défendre en disant qu'il a dû altérer les qpms, et n'a pas voulu faire certains pprtraits .trop re$r semhlans; ornais il pousse cette, circonspection jusqu'aux faits mêmes; on né saurait les recon*» naître, la plupart sont entièrement de son.imar çination. : ainsi eé papier d'Egypte , dont la perte cause tant-d'anxiété au Général ça i&ef ;c^U^ recommandation du jeune Anglais, qui transporte Bonaparte de joie, en lui ouvrant u#e si brillante perspective de fortune à ConstantinopJe; -ce vrai mélodrame de la Malmafcon , où l'héroïsme de M"" Bonaparte ,, dont il fait une wazone, pourvoit avec tant de courage , d'activité^ an salut de son mari , peuvent exciter, l'intérêt

(Oct. i8i5) DE SAIÏfTE-HÉLÈHB. Si}

du lecteur; mais ils sont autant de fables, dont la dernière, pour le dire en passant, nous montre ijue le caractère et les dispositions de l'Impératrice Joséphine n'étaient pas plus familiers à l'auteur que ceux de l'Empereur. Toutefois l 'écrivain , en vantant de temps à autres certains traits, relevant certaines actions, combattant certaines impostures, se donne un air d'impartialité qui, aux yeux du vulgaire , joint à sa prétendue situation auprès de l'Empereur durant quinze ans, produit un merveilleux effet. La plupart des Anglais du vaisseau s'étaient attachés à cet ouvrage comme à une espèce d'oracle. Ils ne revenaient pas de voir l'Empereur si différent du caractère que lui prête ce roman ; ils étaient plus naturellement portés à penser que l'adversité ou la contrainte changeait l'Empereur, que d'imaginer que ces choses imprimées étaient tout bonnement autant de mensonges; à mes observations, ils répondaient toujours : » C'est » pourtant d'un homme impartial et qui ne l'a » pas quitté depuis quinze ans? — Mais, leur » disais- je, quel est le nom de cet homme?

» S'il vous avait injurié personnellement dans

il* MÉMOUIAL (Oct. iSiS)

» son livre, comment le traîneriez-vous devgnt » un tribunal, pour en avoir justice? Le premier » d'entre nous ne pourrait-il pas en être l'au- » teur? » Ces argumens étaient sans réplique sans doute; mais il leur ea coûtait beaucoup pour détruire eux-mêmes la première impression qu'ils avaient reçue : tel est le vulgaire , et reflet inévitable que produisent toujours sur lui les mensonges imprimés I

Quoi qu'il en soit, je n'irai pas plus loin sur tin ouvrage, qui ne vaut pas qu'on s'en inquiète davantage; je fais grâce de ce qu* suivait, je le supprime. En relisant mon' manuscrit , en Europe, je trouve que l'opinion a fait de tels progrès, que j'aurais honte aujourd'hui de combattre des allégations et des faits que l'esprit et le bon goût ont repoussés depuis long-temps, et qu'on ne retrouve plus que dans la bouche des sots.

Toutefois , en détruisant les idées imaginaires que notre anonyme s'est plu à donner du caractère de Napoléon, on. pensera peutrètre que j'aurais dû y .substituer les miennes? je m'en : donnerai bien de garde ; je me contenterai d'ins-

(Oct i8t5) DK SàBTB-BÉLÈNE. Si»

crire ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu; je rendrai ses conversations , et Ton ne demandera plus rien# '

Jeudi 12. — Vendredi i3.

Cependant, à force de patience et à l'aide de quelques légères variations , nous approchions du but; et, bien que privés de la mousson naturelle, nous portions désormais sur notre destination ou très-près. A mesure que nous avancions, le temps nous favorisait davantage; enfin le vent devint bon tout à fait; mais ce ne fut guère qu'à viagt-quatre heures de notre but.

Samedi 14. •

Tus de Sainte-Hélène.

On s'attendait à voir Sainte-Hélène ee jour»

là même; l'Amiral nous lavait annoncé. À pein^ étions-nous sortis de table,- qu'on cria : Terçel C'était à un quart d'heure près de l'instant qu'on avait fixé. Rien ne peut montrer davantage les progrès de la navigation , que cette espèce de merveille , par laquelle on vient de si loin, attaquer et rencontrer, à heure fixe, un seul point

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5*o MÉMORIAL (Oot. i*i5)

dans l'espace j phénomène jqwi résulte de lobservatioa rigoureuse 4e point» fixes ou de mou-» yemens constans dans l'univers, .

L'Empereur gagna l'avant du vaisseau pour voir la terre, et crut l'apercevoir; moi, je ne vis rieû. NoUs restâmes en panne toute k nuit*

Dimanche 1 5.

Arrivée à Sainte-ïlélèae. , , .

Au jour, j'ai vu l'île à mon awe et de fort près : «a forme m'a para d'abord asise< considérable; mais elle rapetissait beaucoup à mesure que nous approchions. Enfin , soixante-dix jours ,a{pès avoir -.quitté l'Angleterre ,.et cent dix après avoir quitté Paris , nous jetons l'ancre vers midi ; elle touche le fond , et c'est là Je premier anneau de la chaîné qui via clouer le moderne Prométhée sur son roc.

< Nous trouvâmes au mouillage une grande par^ tie des bâtimens de notre escadre , qui s'étaient séparés de nous, ou que nous avions laissés en arrière comme trop mauvais marcheurs ; ils étaient pourtant arrivés il y avait déjà quelques jours : preuve de plus de l'extrême incertitude

(Oct. 181S) DB SAINTE-HÉLÈNE. 5si

dans tous les- calculs de la mer, dès cju'ils reposent sur les caprices des calmes, la force et les variations du vent.

L'Empereur, contre son habitude , s'est habillé de bonne heure et a paru sur le jfont ; il s'est avancé sur le passe-avant pour considérer le rivage pftis à son aise. On voyait une espèce de village encaissé parmi d'énormes rochers arides et pelés qui s'élevaient jusques aux nues *. Chaque plateforme , chaque ouverture , toutes les crêtes , se trouvaient hérissées de canons. L'Empereur parcourait le tout avec sa lunette ; j'étais à côté de lui ; mes yeux fixaient constamment son visage ; je n'ai pu surprendre la plus légère impression , et pourtant c'était là désormais peut-être sa prison perpétuelle! Peut-être son tombeau L... Que me restait-il donc, à moi, à sentir ou à témoigner !

L'Empereur est rentré bientôt après; il m'a fait appeler , et nous avons travaillé comme de coutume.

* Voyez la vue A, publiée jour faire suite au Mémorial de Sainte-Hélène.

3a» MÉMORIAL DB 8AINTK-HÊLÈWP. (Oct *8i5)

L'Amiral , qui était descendu de bonne heure à terre , est revenu sur les six heures extrêmement fatigué ; il aurait parcouru toutes les localités, et croyait avoir trouvé quelque chose de convenable £ mais il y fallait des réparations 9 elles pouvaient tenir deux mois; il y en asait déjà près de trois que nous occupions notre cachot de bois , et les instructions précises des ministres étaient de nous y retenir jusqu'à ce que notre prison à terre fût prête. L'Amiral, il faut lui rendre justice , ne se trouva pas capable d'une telle barbarie ; il nous annonça , en laissant percer une espèce de jouissance intérieure , qu'il prenait sur lui de nous débarquer dès le lendemain.

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