‹ Mémorial de Sainte-Hélène (volume 4)Chapitre 7 sur 11 · V» > MÉMORIAL · texte numérisé non relu

V» > MÉMORIAL

cru si robuste, qui avait résisté à tant de travaux, qu'avaient épargné. tant de fatigues, qu'avaient soutenu les victoires et la gloire , courbait désormais sous des infirmités que hâtait la méchanceté des hommes. C'était presque chaque jour quelque incommodité nouvelle, des ressentimens de fièvre , des fluxions violentes , des symptômes de scorbut , des rhumes continuels ; les traits s'altéraient, la marche devenait pesante, les jambes se gonflaient, etc. IMos cœurs se déchiraient de le voir courir visiblement vers une destruction infaillible et prochaine ; tous nos soins n'y pouvaient rien. «.

Il avait renoncé depuis long-t^inps au cheval, et finitpar renoncer À peu près aussi à la calèche ; même la simple promenade à pied devint rare , et il se trouva réduit, à peu de chose près, à la stricte réclusion de ses appartemens. Il ne s'occupait plus désormais d'un travail suivi et régulier; il ne nous dictait guère qu'à de longs intervalles et sur des sujets de pure fantaisie du moment. Il passait la plus grande partie du jour seul dans sachambre occupé à feuilleter quelques livres, ou plutôt ne faisant rien. C'est à ceux qui

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ont dignement jugé de toute la puissance de ^es facultés, à apprécier la force d'âme qull lui fal-* lait pour dévorer paisiblement la charge acca^ Liante d'un tel ennui , d une aussi odieuse exis-* tence, car, vis-à-vis de nous, c'était toujours la même sérénité de visage, la même égalité de caractère , le même piquant, la même liberté d'esprit, parfois même de la gaité, de la plaisanterie ; mais dans les détails de l'intimité, il était aisé de s'apercevoir qu'il n'y avait plus en lui ni préoccupation de l'avenir, ni méditation du passé, ni souciance du présent; il obéissait passivement désormais à la nature physique; et, dans l'entier dégoût de la vie, le terme en était peut-être en secret désiré. Tel était l'état des choses quand je fus enlevé de Longwood; car ce moment ap- ' proche ; il n'est pas loin.

Je n'ai point consigné dans le cours de mon recueil toutes les minutieuses circonstances de nos querelles avec le Gouverneur, non plus que les nombreuses notes officielles échangées entre nous. J'ai omis également les ignobles misères accumulées sur notre existence animale. Mon but n'était point d'écrire l'histoire de Longwood 6. 28

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et de ses douleurs , mais seulement de faire ressortir les nuances caractéristiques de Napoléon. Au surplus, si on en est curieux, on peut aller chercher tous ces détails dans la relation du docteur O'Méara. C'eût été petitesse à moi, l'un de ceux sur lesquels ils frappaient , que de trop m'y arrêter; mais chez le docteur, qui n'en était que le témoin, qui nous était étranger, qui était, on pourrait même dire, du parti adverse, ce soin de sa part et dans sa situation , ne peut , ne doit avoir été que le résultat d'une émotion profonde, d'une indignation généreuse qui honore son cœur.

J'apprends en ce moment que l'ex-Gouverneur de Sainte-Hélène l'attaque devant les tribunaux, en diffamation et en calomnie; je suis plein de vénération pour les juges des grands tribunaux d'Angleterre ; parce que je sais comment ils se composent ; toutefois , comment être sûr aujourd'hui d'un résultat? Car , dans la malheureuse crise politique de nos jours, il apparaît partout comme deux vérités à la fois; or, la bonne pour chacun est celle qu'on porte dans le cœur ; car bien qu'on en dise , on ne saurait

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se mentir à soi-même , et ce sera â tout événement, $ans doute, la consolation du 'docteur O'Méara; car, je dois déclarer ici que tout ce que je trouve à cet égard dans son ouvrage , et qui a pu être à ma connaissance lorsque j étais sur les lieux, est de la plus stricle vérité, d'où je dois naturellement conclure, par analogie^ qu'il en est de même, sans doute, de tout ce que je n'ai pas vu , ce qui se prolonge de dixhuit mois au-delà. Aussi , je n'hésite pas à pror noncer que je le tiens pour tel dans mon âme et conscience.

Précisément au moment où j'écris , je reçois de sir Hudson Lowe des extraits de lettres qu'il me dit avoir reçues confidentiellement, dans les temps, du docteur O'Méara^ lequel, me fait-il observer, s'exprimait très-improprement à mon égard , et lui faisait des rapports secrets à mon sujet. Quelle a pu être en cela Tintention de sir Hudson Lowe vis-â-vis-de moi ? Aux termes où nous en sommes , ce ne saurait être un intérêt bien tendre. Aurait-iL espéré me prouver que M. O' Méara était son espion auprès de nous?

Aurait-il pensé m'indisposer assez pour altérer

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la nature et la force de mes témoignages en faveur de son adversaire. Mais, au demeurant, ces lettres sont-elles bien entières? Ne sont elles pas tronquées à la façon de Ste. -Hélène? Et encore , leur sens serait-il plein , réel , en quoi devraientelles me fâcher? Quels droits , quels titres avaisje dans ce temps sur O'Méara? Il est bien vrai que plus tard, à son retour en Europe, le voyant poursuivi, persécuté, puni pour l'humanité dont il ayait usé envers Napoléon, je lui en ai exprimé ta plus vive reconnaissance , et je lui ai écrit que si Tinjustice venait à le forcer de quitter son pays, il deveiiiait libre , à son 'gré , de venir prendre place dans! nia famille ; que je partagerais avec lui. Mais À Stc-Hélène! ye le connaissais à peine ; je ne crois pas lui avoir adressé la parole dix fois durant tout mon séjour à Longwood. Je le considérais comme m'étaat opposé de nation , d opinion , dïntérêts : voilà quels étaient mes rapjports avec M* O'Méara* II était done entièrement libre à mon égard; il demeurait maître d'écrire alors ce qu'il lui plaisait,. sans que. cela pût influrer sur l'opinion q.u'il mi'a in^iïée depuis. Que sir Hudson Lowe prétende insinuer aujourd'hui

que le docteur était deux et trois fois espion dan» le même temps, savoir ; pour le gouvernement, pour Napoléon et pour lui, sir Hudson Lowe; cela détruirait-il la vérité, Tauthenticité des faits exposés dans son livre? Au contraire ; et duquel des trois corrupteurs gagnerait-it le salaire en révélant ces faits au public? Napoléon n'est plus; le docteur n'a rien à en attendre; et il s'est fait des deux autres, par sa publication, d'ardens persécuteurs, qui lui ont ravi spsemplois, et menacent son repos ; c'est que son* véritable crime ,. à leurs yeux , est le zèle importun d'un ami de la bienséaace et de^ lois , qui révolté d'inconvenantes^et ignobles vexations ,^^en a signalé les vrais auteurs pour en disculper son pays : voilà la chose. Je n'ai donc vu dans la communication si tardive des lettres confidentielles que vient de m'adresser sir Hudson Lowe , au moment même de son procès avec le docteur,, qu'une espèce de délation intéressée, que chacun qualifiera comme il l'entendra. Je n'en ai pas même accusé réception; j'ai bien moins songé encore à m'en plaindre.

Mais puisque j'en suis à }/L 0' Méara et à son

ouvrage ; qu'il se trouve avoir tenu aussi un journal vers le même temps que moi , dans le même lieu et sur les mêmes sujets, je ferai observer que c'est assurément une circonstance bien heureuse pour l'authenticité des récits que le concours singulier de deux narrateurs qui y de position , de nation , d'opinion différentes , sans rapport entre eux, relatent des faits qu'ils ont puisés à la même source. Il devient curieux de les opposer l'un à l'autre. 0' Méara est traduit chez nous , qu'on parcoure , qu'on compare les deux productions. Si Ton fait la part du génie des deux langues , des préjugés nationaux réciproques, de la différence de position des deux narrateurs , que présente la masse des deux récits? Une similitude parfaite; car les légères différences sont même, en quelque sorte, la garantie de chacun, en ce qu'elles sont inévitables; où a-t-on jamais vu deux hommes écrivant ce dont ils ont été témoins, ne pas différer? Et que d'innocentes infidélités, d'ailleurs, n'avons-nous pas dû involontairement commettre en essayant de répéter de pures conversations prises au vol ! Toutefois^ je ne terminerai pas sans arrêter le

lecteur SMr une circonstance qui ma frappé moi^ même en lisant O'Méara; c'est que les conversations de Napoléon portent précisément avec elles le caractère de la position des deux per- ^sonnes avec lesquelles il s'entretenait : tous les objets importans, chez O'Méara, sont beaucoup plus développés , plus suivis ; c'est que Napoléon parlait à quelqu'un à qui il croyait devoir apprendre; chez moi, au contraire, ils sont presque toujours en sommaires; c'est que l'Empereiur s'exprimait alors devant celui qu'il supposait savoir. Au surplus, les récits du docteur ont eu un succès prodigieux en Angleterre; c'est que le sujet était riche , l'intentioa louable , le but mo^ rai ! En voilà assez pour faire fortune.

Pour moi , de mon côté , j'avance dans mon entreprise; déjà j'en entrevois le terme, et je dois des actions de grâce pour le bon accueil aussi dont jusqu'ici je me vois accompagné. Je me suis cru un devoir , et me suis voué à le remplir, non à demi , mais en conscience. Ayant à essayer de peindre l'homme des prodiges, non par mes faibles couleurs, mais à l'aide de ses propres paroles, de ses propres gestes^ j'ai dû m'attacher

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