‹ Mémorial de Sainte-Hélène (volume 5)Chapitre 15 sur 21 · MÉMORIAL (Mars · texte numérisé non relu

MÉMORIAL (Mars

jour sons les yeux du maître , d'un maître toutpuissant, source des honneurs et des grâces, et qui avait dit Bautement qu'il ne voulait pas qu'un officier de sa maison s'adressât à d'autre qu'à lui.

Au moment du mariage de l'Impératrice, l'Empereur fit une recrue nombreuse de chambellans dans les premiers rangs de l'ancienne aristocratie; tout à la fois pour montrer à l'Europe qu'il n'existait pins qu'un parti en France, et pour entourer l'Impératrice de noms qui eussent pu lpi être familiers peut-être. L'Empereur balança même à prendre dans cette classe la dame d'honneur; la crainte que l'impératrice, dont il ne connaissait pas le caractère, n'arrivât avec des préjugés de naissance qui enfleraient trop l'ancien parti, lui fit faire un autre choix.

Depuis cet instant jusqu'au moment de nos revers , les plus anciennes , les plus illustres familles sollicitaient avec ardetfr d'entrer dans la maison de l'Empereur : et comment ne l'eus*sent -elles pas fait! l'Empereur gouvernait le monde, il avait élevé la France et les Français

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au-dessus des Bâtions; la puissance, la gloire, la force, étaient son cortège; on était heureux d'entrer dans l'atmosphère d'un tel lustre; appartenir directement à sa personne, était, audedans et au-dehors, un titre à la considération, aux hommages , aux respects.

Lors de la restauration, un royaliste qui s'était conservé pur et devant lequel j'avais trouvé grâce, me disait le plus sérieusement du monde (car quelle différence d'idées n'amène point la différence de partis), qu'avec mon nom et la conduite franche que j'avais tenue, je ne devais pas désespérer de pouvoir me placer encore auprès du Roi, ou dans la maison de quelque prince ou princesse. Quel fut le renversement de ses» idées quand je lui répondis : « Mon «cher, je me le suis rendu impossible : j'ai » servi le maître le plus puissant de la terre ,

• je ne saurais désormais prendre rien de pareil > auprès de qui que ce soit ici bas. Sachez que

• quand nous allions porter au loin les ordres » de l'Empereur, dans les Cours étrangères, en » portant sa couleur, nous noué considérions et

• nous étions considérés partout à l'égal deà

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» princes. Il nous a fait voir jusqu'à sept Rois

* attendant dans ses salons , au milieu de nous » et avec nous. Lors de son fparijage , quatre » reines portaient le manteau de l'Impératrice , » dont un de nous pourtant était le chevalier

• d'honneur et un autre l'écuyer. Croyez donc, » mon cher, qu'une ambition généreuse se » trouve rassasiée après de telles grandeurs. »

Du reste, la magnificence et la splendeur qui composaient cette Cour sans exemple, reposaient sur un ordre et une régularité d'administration qui a fait l'étonnement et l'admiration de ceux qui sont venus en fouiller les débris. L'Empereur en inspectait plusieurs fois lui-même les comptes dans l'année. On a trouvé tous «es châteaux réparés et embellis; ils renfermaient près de quarante millions de mobilier et quatre millions de vaisselle. S'il eût joui de quelques années de paix, l'imagination a de la peine à S arrêter, dit-il, sur ce qu'il aurait pu faire.

L'Empereur disait avoir eu une idée heureuse 9 qu'il était bien fâché de n'avoir pas exécutée; c'était d'avoir chargé quelques personnes de rechercher les pétitions les plus importantes :

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» Elles m'eussent indiqué chaque jour, disait-il, » trois ou quatre particuliers des provinces, qui » auraient été admis à mon lever, et m'auraient » expliqué directement leur affaire ; je l'eusse » discutée immédiatement avec eux , et leur » eusse rendu prompte justice. »

Je dis^k à l'Empereur que la commission qu'il àtait créée fort anciennement sous le titre de Commission des Pétitions 9 approchait infiniment de son idée actuelle, et faisait en effet beaucoup de bien. J'en avais été président lors du retour de l'île d'Elbe; et, dans le premier mois, j'avais déjà fait droit à plus de quatre mille pétitions, •

« Il est vrai, lui disais- je, que les circons- » tances d'abord ,' et l'habitude ensuite , n'a- » vaienf jamais permis à cet établissement de » jouir de la plus précieuse prérogative dont » il avait c^oté sa création ; celle qui aurait pro- » duit sans doute le plus d'effet sur l'opinion ,

• savoir, de lui présenter officiellement,. à sa » grande audience du dimanche , le résultat du

• travail de toute la semaine. » Mais la nature des choses, les constantes expéditions de l'Em-

pereur, et surtout la jalousie des ministres, tout avait concouru à dépouiller cette compassion de oe beau privilège.

L'Empereur était fâche aussi, disait- il, de n'avoir point établi, par l'étiquette du palais, que toutes les personnes présentées, les femmes surtout qui pourraient prétendre à obtepir de lui une audience , armeraient de plein cU^it au salon de service* L'Empereur, le traversant plusieurs fois dans la journée, eût pu satisfaire en passant à quelques-unes de leurs demandes y et se fut épargné de la. sorte le refus de ces audiences ou la perte du temps qu'elles lui causaient.

L'Emperear avait bahmcé quelque, temps , disait-il , à rétablir Iq grand couvert de nos. rois , c'est-à-dire , le dîner en public , chaque dimanche , de toute la famille Impériale, Il nous a demandé notre avis ; nous différions- :, les 1ln& L'approuvaient , présentaient ce spectqple de famille comme fort moral pour le public, et propre à produire le meilleur effet sur son esprit j c'était d'ailleurs, disaient-il& y un moyen., pour chaque individu de voir son souverpû*.: d'autres le combattaient , objectant qu'il y avait dans

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cette tférénlonie quelque cliôse dldole et de féodal , de badauderie et de servilité , qyi n'était . plus dans nos moeurs ni dans leur dignité moderne. On pouvait bien aller voir U Souverain I l'église ou au spectacle* là, où concourait da moins k ces actes rdigiéûï ou 1 on ptfenafît part è ses plaisirs ; mais , altef le vair mange* , ù'étah se donner un ridicule mutttel : là souveraineté, devenue , ainsi cpie l'avait si bien dit l'Etape* renr , une magistrature , ne devait se montre» qu'en pleine activité , accordant des grâces , réparant des torts, expédiant des affaires, passant de» revues, mais surtout dépouillée des

infirmités oa des besdin* de l'&omtne , etc

Son utilité , ses bienfaits , devaient èité son non-^ veau prestige; l'apparition du souverain devait être de fous les instans et inattendue, comme là Providence : telle était récote nouvelle, telle avait été la n&tré.

« Eh M«en * disait rE*npe*éur , a est peût^êtfé

• Vrai q«e -les circonstances du temps auraient

• dû borner cette cerétt^aie an prince itopériél', » et seulement au temps de sa jeunesse ; car*

• c'était l'enfant de toute la nation, il devait

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» donc appartenir dès-lors à tous les sentimens , » à tousses yeux. »

Au retour de File d'Elbe , l'Empereur disait avoir eu la pensée de dîner chaque dimanche dans la galerie de Diane , au milieu de quatre où cinq cents convives ; ce qui eût été sans doute , disait-il , d'un immense effet sur le public, surtout au moment du Champ de Mai, lors de la réunion des députés des départemens à Paris ; mais la rapidité et l'importance des affaires l'en empêchèrent : il craignit aussijpeutêtre qu'on ne vît dans cette mesure une trop grande affectation de popularité , et que les ennemis du dehors ne la transformassent en crainte de sa part.

On est dans l'habitude , disait l'Empereur, de citer l'influence du ton et des manières de la Cour sur celles d'une nation : il était loin d'avoir obtenu , remarquait-il , aucun résultat à ce sujet ; mais c'était le vice des circonstances et de plusieurs combinaisons inaperçues : il y .avait beaucoup réfléchi 3 et jk pensait qu'il l'eût obtenu avec ,1$ temps.

«La, Cour, continuait-il, prise collective-

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» ment, n'exerce point cette influence ; ce n'est » que parce que ses élémens,ceux qui la com- » posent, vont propager, chacun dans sa sphère » d'activité , ce qu'ils ont puisé à la source com- » mun>e ; le ton de la Cour n'arrive donc à toute » une nation qu'au travers des sociétés intermé- » diaires. Or, nous n'avions pas de sociétés, » nous ne pouvions point encore* en avoir. Les » sociétés , ces réunions pleines de charmes , où * l'on jouit si Bien des avantages de la civilisa- » tion, disparaissent subitement devant les révo- » lutioiis, et ne se rétablissent qu'avec lenteur » après la tempête. Les bases indispensables de » la société sont l'oisiveté et le luxe; or nous » étions encore tous dans l'agitation, et les » grandes fortunes n'étaient pas encore bien éta- » blies. Un grand nombre de spectacles, une » foule d'établissemens publics, présentaient » d'ailleurs des plaisirs plus faciles, moins gê- » nans , plus vifs. La génération des femmes du » jour était jeune ; elles aimaient mieux courir. « et se montrer en public que de demeurer chez » elles et se composer un cercle rétréci. Mais » elles auraient vieilli ; disait-il , et avec un peu

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de temps et de repos, toutes les choses eussent repris leur allure naturelle. Et puis encore , observait-il , ce serait peut-être une erreur . que de juger d'une Cour moderne par le souvenir des Cours anciennes : les Cours anciennes étaient véritablement b puissance ; on disait la Cour et 1* Tille. Aujourd'hui, si Ton voulait parler juste , on était obligé de dire la Ville et U Cour. Le* seigneurs féodaux, depuis qu'ils avaient perdu leur pouvoir, cherchaient en .dédommagement leurs jouissances. Les souverain* eux-mêmes semblaient désormais souiqîs h cette loi : le trône , avec nos idées libérais , cessait insensiblement d'être une seigneurie , et devenait purement une magistrature} le prince, n'ayant plus qu'une représentation morale, toujours triste et ennuyeuse à la longue, devait chercher à s'y dérober, pour venir , en simple citoyen , prendre sa part des charmes de la société. »

Parmi une grande quantité de mesures nouvelles projetées par l'Empereur pour un avenir plus tranquille, son idée favorite avait été, la paix obtenue et le repos conquis, de ne plus

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vivre que pour les épurations administratives et les améliorations locales; de se voir en tournées perpétuelles dans les départemens : il eût visité et non parcouru , campé et non voyagé $ il eut fait usage de ses propres chevaux , se fût entouré de l'Impératrice , du Roi de Rome , de toute sa Çoun Toutefois il eût vouliJque ce grand attirail n'eût été onéreux à personne, mais plutôt uû bienfait pour tous i une tenture des Gobelins et tous lés accessoires, traînés à 6a suite, . eussent meublé , décoré ses stations. Les autres personnes de là Coui* , disait-il , eussent été logées à la craie chez les bourgeois, qui eussent regardé leurs hôtes comme uh bienfait plutôt qu'un fardeau, parce qu'ils eussent toujours été pour eux la certitude de Quelque avantage ou de quelques faveurs, t (?est-là , contipuait-il , que

• J eu # e P u > ^ ans chaT 16 Ueu, prévenir les » fraudes, châtier les dilapidateurs ; ordonner » des édifices , des ponts K des chemins ; dessé-

» cher des marais, fertiliser des terres, étc

» SI le Ciel alors, continuait - il , m'eût accordé » quelques années, assurément j'aurais fait de

• Paris la capitale de l'univers, et de toute la

5*4 MÉMORIAL (Jlar* 181Ô)

» France uu véritable roman. » Il répétait souvient ces dernières paroles : que de gens déjà auront dit cela , ou le répéteront avec lui.

Mercredi 6.

Jeu d'échecs tenu de la Chine. — Présentation des 'capitaines de la flotte de la Chine.

L'Empereur est monté à cheval à sept heures ; il m'a dit d'appeler mon fils pour nous accompagner; c'était une grande faveur. Durant notre promenade, l'Empereur est descendu cinq ou six fois pour regarder, à l'aide d'une lunette, des vaisseaux qui étaient en vue ; il en a reconnu un pour être Hollandais : les trois couleurs sont toujours pour nous un objet de sentiment et de vive émotion. Dans une de ces stations , le cheval le plus fringant de la bande s'est échappé, il a fallu le poursuivre long-temps; mon fils . a gagné ses éperons ; il l'a ramené triomphant et l'Empereur a observé que, dans un tournois, ce serait une victoire.

Au retour, l'Empereur a déjeûné à l'ombre; il nous a retenus tous..

Avant et après le déjeûner, l'Empereur a causé

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avec moi seul , à 1 écart, d objets sérieux et que je ne puis confier au papier.

La chaleur était devenue forte , il s'est retiré* Il était quatre heures et demie quand il m'a, fait 'appeler; sa toilette se finissait Le docteur lui a apporté un jeu d'échecs qu'il avait été acheter à bord des bâtimens chinois ; l'Empereur en avait désiré un. Celui-ci avait été payé trente napoléons ; il était l'objet de l'admiration du bon docteur, et rien ne semblait plus ridicule à l'Empereur : toutes les pièces, au lieu de ressembler aux nôtres , étaient de grosses et lourdes images de leurs noms ; ainsi , un cavalier y était armé dje toutes pièces , et la tour reposait sur ua énorme éléphant, etc. L'Empereur n'a pu s'en servir , disant plaisamment qu'il lui faudrait une grue pour faire mouvoir chaque pièce.

Cependant, Sutour du jardin rôdaient encore • beaucoupjjjbfficiers ou des employés des bâtimens de là Chine. Leur curiosité, quelques heures auparavant, les avait* portés à pénétrer chez nous; nous avions été littéralement envahis dans nos chambres. L'i^p disait que l'orgueil de sa vie serait d'avoir vu Napoléon; l'autre, qu'il

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n'oserait pas te présenter devant sa femme, en Angleterre , $11 ne pouvait lui dire qu'il avait été assez heureux pour apercevoir ses traits ; l'autre , qu'il abandonnerait tous les bénéfices de son voyage pour un seul coup d'œil , etc.

• L'Empereur les a fait approcher; il serait difficile de rendre leur satisfaction et leur joie : ils n'avaient pas osé autant prétendre ni espérer. L'Empereur leur a- fait, suivant son usage, dé nombreuses questions sur la Chine , son commerce , ses habitans ; leurs rapports , leurs mœurs, les missionnaires, etc. Il les a gardés plus d'une demi-heure avant de les congédier* À leur départ, ûoug lui peignions l'enthousiasme dont ces officiers nous avaient rendus les témoins, nous lui racontions tbut ce qulls avaient laissé échapper à son sujet, t Je le crois bien , dit-il ; vous ne » tous apercevez pas qu'ils sont désastres. Tout * ce que vous avez vu là est du tiwjpat d'An- » gleterre , les ennemis naturels , sans qu'ils s'en » rendent peut-être compte à eux-mêmes, de » leur vieille et insolente aristocratie. »

Au dîner l'Empereur * peu mangé, il n'était pas .bien : après le café il :a essayé une partie

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d'échecs ; mais il était trop assoupi , et s'est retiré presque atismtôt.

Jeudi 7.

mystification.

L'Empereur est monté de fort bonne heure à cheval ; il m'a dit de nouveau d'appeler mon fils pour 1 accompagner. L'Empereur , la veille , en le voyant à cheval , m'avait demandé si je i>e lui faisais, pas apprendre à panser son cheval , que rien n'était plus utile dans la vie , qu'il lavait particulièrement ordonné dans l'école militaire de Saint-Germain* J'étais fâché qu'une pareille idée m'eût échappé , je la saisis avec ajrdeur 3 et mon fils encore davantage. Il montait dans ce moment un cheval auquel personne n'avait touché que lui. L'Empe^ur, à qui je le dis ., en parut satisfait , et daigna lui faire subir une espèce de petit examen. Notre course a duré près de deux heures et demie , errant constamment autour de Longwbod.

Au retour > l'Empereur a déjeûné dans le jardin , et nous a tous retenus.

Un instant avant le dîner, je me suis rendu.

comme de coutume, au salon; l'Empereur y jouait une partie d'échecs avec le Grand-Maréchal. Le valet de chambre de service à la porte du salon est venu me porter une lettre ; il y avait dessus : très -pressé. Par respect pour l'Empereur je 'me cachais pour essayer de la lire; elle était en anglais : on y disait que j'avais fait un très-bel ouvrage ; qu'il n'était pourtant pas exempt de fautes ; que si je voulais les corriger dans une nouvelle édition , nul doute que l'ouvrage n'en valût beaucoup mieux; et sur ce, l'on priait Dieu qu'il m'eût en sa digne et sainte garde. Une pareille lettre excitait ma surprise , un peu ma colère ; le rougë m'en était monté au visage; c'était au point que je ne m'étais pas donné le temps d'en considérer l'écriture. En la reparcourant, j'ai reconnu la main , malgré la beauté inusuelle de l'écriture , et je n'ai pu m'empêcher d'en rire beaucoup à part. Mais l'Empereur, qui- me voyait par côté, m'a demandé de qui était la lettre qu'on m'avait remise. J'ai répondu que c'était un écrit qui m'avait imprimé un premiersentîment bien différent de celui qu'il me laisserait. Je le disais si natu-

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rellement , la mystification avait été si complète , qu'il se mit à rire aux larmes. La lettre était de lui; 1 écolier avait voulu se moquer de «on mai- 1* tre, et s essayer à se£ dépens Je garde soigneusement cette- lettçe ; la gaîté , le style et la circonstance , me la rendent plus précieuse ; qu'aucun diplôme qu'eût pu me donner l'Em-* *■ pereur au temps de sa puissance.

Vendredi 8.

L'Empereur en état d'employer son anglais. — Sur I* médecine. — Corvisart. — Définition* — Sur la peste, « — Médecine de Babyione.

L'Empereur n'avait pas dormi de la nuit :

dans son insomnie il s'était amu^é à m'écrire une nouvelle lettre en anglais; il me l'a envoyée : cachetée ; j'en ai corrigé les fautes , et lui ai répondu , en anglais aussi , par le retour du courrier; il m'a fort bien compris; ce qui Ta convaincu de ses progrès, et lui a prouvé qu'il pourrait désormais, à toute rigueur, corxespon- * dre dans sa nouvelle langue.

Depuis près de quinze jours, le. général Gourgaud était malade ; son incommodité avait tourné

3go MÉMORIAL (Mars rti6}

en dysenterie trè$Hualïgne qui donnait des ra- «piiétudes. L amiral venait die lui envoyer ie -médecin en Northwmberladd ( le docteur Wardeû) ; l'Empereur le fit retenir à dînerf. Datant tout le repas, et long-temps après; la conversation fat exclusive sur la médecine , tantôt gaie, 'tantôt sérieroe et profonde. L'Empereur éteit en bonne humeur, un tnot n'attendait pas l'antre \ il accablait le docteur de questions, d'argumens spirituels et subtils qui l'embarrassaient fort; cehii-ci n'y voyait que du feu ; si bien qu'après le dîner, il me prit. à part pour me demander comment il se faisait que l'Empereur fût si fort sur ces matières i 3 ne doutait pas qu'elles ne fussent l'objet de ses conversations familières. U Pas plus que toute autre chose , lui dïsais-je? * avec vérité $ mais c'est qu'il est peu de sujets » qui soient étrangers à l'Empereur, et qulï les » traite tous d'une manière neuve et piquante. » L'Empereur ne croît point à la médecine ni à : ses remèdes, dont il tfe fait aucun usage. « Docteur, disait-il, notre corps est uniema- » chine à vivre , il est organisé pour celia , c'est » sa nature ; laissez-y la vie à son aise , qu'elle

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9 s'y défende elle-même , elle fera plus* que si a vou$ la paralysiez en l'encombrant de re- » mèdçs. Notre corps est comme une montre par* * faite qui doit aller un certain temps ; l'borlo- » ger n'a pas la faculté de l'ouvrir , il ne peut là ». manier qu'à tâtons et les yeux bandés. Pou* » un qui, à force de la tourmenter à l'aida ». d'intramens biscornus ,. Tient à bout de lui », faire du bien, combien d'ignorant la détruis » sent, etc.... »

L'Empereur ne reconnaissait donc d utilité à la médecine, que dans certains cas assez rares, dans des maladies connues , consacrées par le temps et l'expérience; et il comparait alors larfe du médecin $1 celui de l'ingénieur dans les siège» réguliers, où les maximes de Vauban , les règles de l'expérience, ont soumis tous les hasards à des lois connues. Aussi , d'après ces principes r FEmpereuE avait-il conçu l'idée d'une loi qui 4'eût permis à la masse des médecins en France ,. que l'usage des remèdes innocens , et qui leur eut interdit celui des remèdes héroïques ,. c'està-dire , qui peuvent donner là mort , à moins qu'ils ne fissent trois ou quatre mille francs au

392 MÉMORIAL {Mars 1816)

moins de leur état; ce qitf supposait déjà, disait-il , de l'éducation , des connaissances et un certain crédit public. « Cette mesure , disait- » il,' était certainement juste et bienfaisante ;

• toutefois elle était encore , dans les circonstances où je me trouvais, hors de saison; » les lumières n'étaient pas encore assez géné- » ralement répandues : nul doute que la masse » du peuple n'eût vu qu'un acte de tyrannie

• dans la loi qui pourtant le dérobait à ses bour- » reaux. » •

L'Empereur avait, disait-il, souveat entrepris, sur la médecine, le célèbre Corvisart, son premier médecin. Celui-ci , à part l'honneur de son corps et de ses collègues, lui „ confessait avoir à peu près les mêmes opinions, et les mettait même en- pratique. Il était très-ennemi des remèdes, les employait fort peu. L'Impératrice Mapé-Louise , souffrant beaucoup dans sa,git>ssesse -, et le tourmentant pour être soulagée , il lui donnait malicieusement des pilules de mie de pain, qui ne laissaient pas que de lui faire beaucoup de bien, assurait-elle.

L'Empereur disait qu'il avait amené Corvî-

(Mars i8|6) DE SAINTE-flÉLÈNE. 3<j3

sait à avouer que la médecine était une ressource privilégie ; qu'elle pouvait faire du bien aux riches, mais qu'elle était le fléau des pauvres. « Mais ne croyez-vous pas , disait l'Em-

• pereur, que, vu l'incertitude de la médecine » en elle-même et l'ignorance des mains qui l'em- » ploient , ses résultats , pris en masse , sont

• plus funestes aux peuples qu'utiles?» Corvisart en convenait franchement. « Mais vous- -même n'aves-vous jamais tué personne? disait » l'Empereur; c'est-à-dire, n'est-il pas des ma- » lades qui sont morts évidemment de vos re- » mèdes? — Sans doute , répondait Corvisart ; » mais je ne dois pas l'avoir plus sur la cons- » cience que Votre Majesté , qui aurait fait périr » des cavaliers , non parce qu'elle aurait ordonné » une mauvaise manoeuvre ; mais parce qu'il » s'est trouvé sur leur route un fossé , un préci- » pice qu'elle n'avait pu voir, etc

De là l'Empereur est passé à des problêmes et des définitions qu'il proposait au docteur. « Qu'est-ce que la vie , lui disait-il ? Quand et » comment la recevons-nous ? tout cela est-il » autre chose que mystère ? »

394 mémorial (Mar»i8i6>

Puis il définissait la folie innocente , une lacune ou divagation de jugement entre des idées justes et leur application : un fou mange des raisins • dans une vigne qui n'est pas la sienne , et répond aux reproches du propriétaire : f Nous sommes deux ici, le soleil nous » voit ; donc j'ai le droit de manger des rai- » sins. » Le fou terrible était celui chez qui cette lacune ou divagation de jugement s exerçait entre des idées et des actes : c'était celui qui coupait la tête d'un homme endormi , et se cachait derrière une haie pour jouir de l'embarras du corps, mort , lorsqu'il viendrait à se réveiller*

L'Empereur demandait encore au. docteur quelle était la différence entre le sommeil et la mort, et il y répondait lui-même en disant que le sommeil était la suspension momentanée des facultés sur lesquelles notre volonté exerce son pouvoir ; et la mort , la suspension durable , non seulement de ces mêmes facultés , mais encore de celles sur lesquelles notre volonté est sans pouvoir.

De là , la conversation est tombée sur la peste.

(Mars 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 3 9 5

JLTEmpereur soutenait qu'elle $e prenait par l'aspiration aussi bien que par le contact ; il disait que son plus grand danger et sa plus grande propagation étaient dans la crainte ; son siège principal , dans l'imagination : en Egypte, tous ceux dont l'imagination était frappée, périssaient. La défense la plus sûre, le remède le plus efficace , , étaient le courage moral. Lui , Napoléon,' avait impunément touché, disait-il, des pestiférés à. Jaffa , et sauvé beaucoup de monde en trompant lés soldats pendant plus de deux mois , sur la nature du mal : ce n'était pas la peste, leur avait- , oh dit, mais une fièvre à bubons. De plus, il avait observé que le meilleur moyen d'en préserver l'armée, avait été de la mettre en marche, et de lui donner beaucoup de mouvement : la distraction et la fatigue s f étaient trouvées les. plus sûres garanties , etc. *

* On trouve dan» les Mémoires de M. Larrey,' comme phénomène, ou du moins comme chose très -rémarqua- * ble, que la force des circonstances, dans la retraite de Saint- Jean-d' Acre , ayant fait réduire la nourriture des malades à quelques simples' galettes de biscuit, et leur pansement à de l'eau saumatrç, ces malades ont traversa

3g6' MKMOfclAL (Mars 1816)

L'fetapereur disait encore au docteur : « Si » Hippocrate entrait tout-à-coup dans votre hô- 9 pital, ne serait-il pas bien étonné ? adopterait- » il vos maximes et vos mesures? ne vous réprouverai t-il pas? Vous-même, entendriez-vous 9 sen langage ? tous comprendriez-vous l'qa et 9 l'autre?» Et il terminait enfin par vanter gaiement la médecine de Babylone, où Ton expo* sait les malades à k porte, et où les parens , assis auprès d'eux, arrêtaient les passans pour leur demander s'ils avaient jamais eu pareille chose , et ce qui les avpit guéris. On avait du moins la certitude, disait-il, d'éviter ceux que les remèdes avaient tués.

Samedi 9.

J'étais à déjeuner avec l'Empereur , après la leçon d'anglais , lorsqu'on m'a apporté une let-

goïxante lieues de désert sans accidens, et avec de tels avantages, que la plupart se sont trouvés guéris lorsqu'ils ont revu l'Egypte. Il attribue cette espèce dé prodige A l'exercice direct ou indirect, aux chaleurs sèches du désert, et surtout i la joie de retrouver un pays qui était détenu pour les soldats une espèce de nouvelle patrie.

(Mats 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. $97

tre de ma femme, qui m'a rempli de joie et de reconnaissance. Elle me mandait que la crainte ni la fatigué, ui la distance, ne sauraient l'empêcher de venir me rejoindre , qu'elle n'aurait de bonheur qu'auprès de moi, qu'elle n'attendait que la saison; Dévouement admirable 1 bien supérieur à tout le -nôtre ici , en ce qu'il s'exécute , aujourd'hui de sa part, en toute connaissance de cause. Je ne pense pas qu'on puisse avoir la barbarie à Londres de le lui refuser : que sollicite-t-elle ? des grâces, une faveur.? Non , elle demande de partager un exil, d'aller;, sur un roc abandonné, remplir ip devoir, et témoigner sa tendresse \ Cette lettre était venue par la frégate 1'Owen-Glendowe.r, qui arrivait du Cap, et qui nous a apporté en même

* Que j'étais loin de juger du cœur et de l'âme de ceux qui nous retenaient! M** dé Las Gases b'est ,*ute constamment repoussée , soit par divers prétextes ou même par le silence. Enfin, et comme pour se débarrasser de son importunité , lord Bathurst lui a fait écrire au commencement de 1817, qu'on pourra lui permettre dé se rendre au Cap de Bonne-Espérance (5oo lieues plus loin que Sainte-Hélène^, d'où, « si le gouverneur de » Sainte-Hélène (sir Hudaon-Lowe) n'y trouye aucune

398 MÉMORIAL (Mars 1816)

temps - les journaux d'Europe jusqu'au quatre décelable.

Dimanche 10 au Mardi 12.

Procès de Ncy. — Voiture perdue à Waterloo. — Entre- Tue de Dresde. — Sur l'humeur des femmes. — Princesse Pauline. — Beau mouvement dé l'Empereur.

Le temps était tourné à ces mauvaises pluies battantes qui nous permettaient à peine le jardin ; heureusement nous avions des journaux pour nous occuper. Pour cette fois* j'eus. la satisfaction de voir l'Empereur les parcourir sans *le secours de personne.

Dans ces papiers se trouvaient beaucoup de détails sur le procès du maréchal ^Ney , qui se traitait en eet instant. À ce sujet, l'Empereur disait que l'horizon était bien sombre; que ce malheureux Maréchal était certainement en grand péril ; que néanmoins il ne fallait pas désespérer encore. «Le Roi se croît sans doute

* objection, elle pourra $e rendre auprès de son époux.» .J'abandonne , sans commentaire, cette espèce de mauvaise plaisanterie à quiconque se sent un cœur dT^ommç.

(Mars 1816) DB SAINTE-HÉLÈNE. Zcfy

» bien sûr de ses pairs , disait-il ; ceux-ci sont » sûrement bien montés , bien résolus , bien » acharnés; eh bien, le plus léger incident , un » vent nouveau, que sais-je; et alors, en dépit » dé tous les efforts du Roi, et de ce qu'ils » croient être l'intérêt de leur cause, il peut

* prendre tout-à-coup fantaisie à la Chambre » des Pairs de ne pas condamner, et Ney se

• trouver sauvé. «

Cela a conduit l'Empereur à s'étendre sur

notre esprit léger, fugitif, changeant." «Tous

» les Français, a-t-ïl dit, soijt frondeurs, turbu-

» lens ; mais non conspirateurs , encore moins

» conjurés. Leur légèreté est tellement de na-

» ture , leurs variations si subites, qu'on ne

» pourrait dire qu'elles les déshonorent : 4 ce sont

» de vraies girouettes au gré des vents; mais ce

» vice, chez eux, est sans calcul; et voilà leur

» meilleure excuse. Du reste, îl est bien en-

» tendu que nous ne parlons ici que de la masse ,

» de celle qui compose l'opinion ; car des exem-

» pies individuels, au contraire, ont fourmillé

» dans nos derniers temps , qui couvrent cer-

» taines classes dune abjection dégoûtante. »

4oo MÉMORIAL (Mars 1816)

C'était cette connaissance du caractère national , continuait l'Empereur, qui lavait toujours empêché d avoir fait usage delà H aute-Çaur. Elle était dans notre constitution, le Conseil d'Etat en avait même arrêté l'organisation; mais l'Empereur avait senti tout le danger de l'éclat et de l'agitation que répandent toujours de pareils spectacles. « Une telle procédure, disait-il , était » un véritable appel au public , et devenait tou- » jours un grand échec à l'autorité , si l'accusé » l'emportait. Un ministère, en Angleterre, pou- » vait bien supporter sans inconvénient les effets » de cet appel perdu ; mais un souverain , tel » que je l'étais , et dans les circonstances ou je* 1 me trouvais , ne l'aurait pas pu sans le plus «grand danger, pour la chose publique; aussi » préférais-je m'en tenir constamment aux tri- » bunaux ordinaires. La malveillance trouva » souvent à y redire , et pourtant , de tous ceux » qu'il lui plut d'appeler alors des victimes, quel » est celui, je vous prie, qui ait survécu popu- » laire à nos dernières épreuves? Elles ont pris » soin de me justifier ; tous demeurent flétris » dans l'opinion nationale, »

(Mars 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 401

L'Empereur avait réservé , pour lire avec moi , un article du journal , relatif à la voiture qu'il a perdue à Waterloo; la grande quantité d'expressions techniques le lui avait rendju trop difficile» Le journaliste donnait un détail trèscirconstancié de cette voiture , et faisait un inventaire très-minutieux de tout ce qui s'y trouvait ; il y joignait parfois les réflexions les plus triviales : en mentionnant une petite boîte de liqueur , il observait que l'Empereur ne s'oubliait pas et ne se laissait manquer de rien ; en citant certains objets recherchés de son nécessaire , il ajoutait qu'on pouvait voir jju'il faisait sa toilette comme il foui (l'ejtpression était en français ). Ce dernier mot a produit dans l'Empereur une sensation que n'eût pas excité sans doute un sujet plus important, c Mais , me dit- 9 il avec une espèce de dégoût mêlé, de dou- » leur, ce peuple d'Angleterre me croit donc » un animal sauvage ; l'a-t-on amené véritable-* 9 ment jusque-là ? ou son prince de Galles , es- 9 pèce de bœuf Apis, m'assure-t-on, ne fait-il » pas sa toilette comme chacun de ceux qui % 9 parmi nous, ont quelque éducation ÎH.. »

4*» MÉMORIAL (Mars 1816)

II est certain que j'aurais été fort embarrassé de lui expliquer ce qu'avait voulu dire le journaliste. Au surplus, il est connu que l'Empereur est la personne du monde qui mettait le moins de prix à ses aises, et s'en occupait le moins ; mais aussi ,* et il se plaît à le confesser , il n'en fut jamais pour qui le dévouement et les soins des serviteurs en réunirent davantage. Comme il mangeait à des heures très -irrégulières , on avait trouvé le secret, dans ses courses et ses voyages , d'avoir son dîner fort ressemblant à celui des Tuileries et toujours prêt. Il n'avait qu'£ parler, et il se trouvait servi : c'était magique , disait-il lui-même. Durant quinze ans , il a bu constamment un même vin de Bourgogne ( Chambertin ) , qull aimait et qu'on croyait lui être salutaire; ce vin se retrouvait pour lui dans toute l'Allemagne , au fond de l'Espagne, partout, jusqu'à Moscow, etc., etc.; et il est vrai de dire que les arts , le luxe , le raffinement de l'élégance et du bon goût semblaient se disputer, et comme à son insu , autour de lui , pour lui ménager quelques jouissances. Le journaliste^ anglais décrivait donc

(Mars 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 4<$

une infinité d'objets qui étaient dans la voiture, sans douté, mais dont l'Empereur n'avait pas la moindre connaissance , bien qu'il ne s'en étonnait nullement, disait-il.

Le mauvais temps, qui continuait de commander notre réclusion, n'a pas influé sur l'humeur de l'Empereur, qui, précisément ces jours-ci, a montré plus d'abandon, a été plus causeur que de coutume. Il a parlé longuement et dans les plus grands détails de la fameuse entrevue de Dresde. Voici ce que j'en extrais :

Cette entrevue a été l'époque de la plus haute puissance de Napoléon; il y* a paru k^ Roi des Rois; il en était à être obligé de témoigner qu'il fallait qu'on s'occupât de l'Empereur d'Autriche, son beau-père. Ce souverain j non plus que le Roi de Prusse , n'avaient pas de Maison à leur suite; Alexandre n'en avait pas eu davantage à Tilsit ou à Erfurt. Là, comme à Dresde , on mangeait chez Napoléon. Ces Cours, disait l'Empereur, étaient mesquines et bourgeoises : c'était lui qui en fixait» l'étiquette et y donnait le ton; il faisait passer François devant lui , et celui-ci en était dans le ravisse*-

4o4 MÉMORIAL (Mars 1816)

ment Le luxe de Napoléon et sa magnificence durent le faire paraître un Roi. d'Asie : là, comme à Tilsit, il gorgea de diamans ton* cens; qui rapprochèrent. Nous lui apprîmes qu'à Dresde il n'avait pas eu un sokjat français autour de lui, et que sa Cour parfois n'avait pas été sans inquiétude sur sa personne. U avait de la peine à nous croire; mais nous rassurions que c'était un fait; quïl n'avait eu d'autre garde que les gardes-dut-corps saxons. « C'est égal, nous di- » sait-il, alors j'étais là dans une si bonne fa- 9 mille, avec de si braves gens, que j'étais sans » risque; tous m'y aimaient; et à l'heure qull » est je suis sûr que le bon Roi de Saxe dit » chaque jour un pater et un ave pour moi.

» J'ai perdu, ajoutait-il, les destinées de cette » pauvre bonne princesse Auguste, et j'ai eu » bien tort Revenant de Tilsit, je reçus à Ma- » rienverder un chambellan du Roi de Saxe , » qui me remit une lettre de $on maître; il » m'écrivait : Je viens de recevoir une lettre de » l'Empereur d'Autriche qui me demande ma «fille en mariage; je vous envoie cette lettre » pour que vous me disiez la réponse que je

(Mars 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. *o5

» dois faire. » Je serai sous peu de jours à Dresde, fut la réponse de l'Empereur; et à sou arrivée il' condamna ce mariage et l'empêcha. • J'ai en grand tort, répétait-il., je craignais » que l'empereur François ne m enlevât le Roi »>de Saxe; mais au contraire, c'est la princesse » Auguste qui m'eût «mené l'Empereur Fran- » çois, et je ne seras pas ici* »

- Napoléon , à Dresde, travaillait beaucoup, et Marie-Louise, jalouse de profiter des plus petits loisirs de sou époux, . sortait à peine pour ne pas. les perdre. L'Empereur François , qui ne faisait rien et s'enùuyait tout le jour à courir la ville , ne comprenait rien à cette réclusion du ménage; il s'imaginait que c'était pour se donner de la tenue et de l'importance. L Impératrice d'Autriche cherchait beaucoup à faire courir Marie-Louise 1 elle lui peignait son assiduité comme ridicule. Elle eût volontiers pris des tons de belle-mère avec Marie-Louise, qui n'était pas disposée à le: souffrir, leur âge étant à. peu près le même. Elle venait souvent le matin à la toilette de Marie-Louise fureter dans

son lu*e et sa magnificence : elle n'en sortait

466 HÉHORIiL (Mars ifrtft)

jamais les mains vides. • Le règne de Marie- » Louise a été fort court, disait l'Empereur; » mais elle a dû bien en jouir; elle avait la terre à » ses pieds. » L'un de nous s'est permis de demander si l'Impératrice d'Autriche n'était pas l'ennemie jurée de Marie-Louise. « Pas autrement, » disait l'Empereur, qu'une bonne petite haine » de Cour : de la détestation dans le cœur; mais » gazée sous des lettres journalières de quatre » pages , pleines de tendresse et de cajoleries. » L'Impératrice d'Autriche soignait extrêmement Napoléon, avait pour lui une coquetterie toute particulière tant qu'il était présent ; jnais sitôt qu'il avait le dos tourné, elle ne s'occupait plus 'qu'à en détacher Marie -Louise, par les insinuations les plus méchantes et les plus malicieuses; elle était choquée de ne pas réussir à prendre quelqu empire sur lui. « D'ailleurs elle » a de l'adresse et de l'esprit, disait l'Empereur,.. » et assez pour embarrasser son mari , qui avait » acquis la certitude qu'elle en faisait peu de » cas. Sa figure était agréable , piquante , avait » quelque chose de tout particulier; c'était uue » jolie petite religieuse.

(Mars 1816) DE SAINTE- HÉLÈNE. 4*7-

» Quant à l'Empereur François, on connaît sa ».débonnaireté, qui le rend toujours dupe des » intrigans. Son fils lui ressemblera.

* Le Roi de Prusse, comme caractère privé , » est un loyal, bon et honnête homme; mais » dans sa capacité politique , c'est un homme » naturellement plié à la nécessité : avec lui on » est le maître tant qu'on a la force et que la » main est levée.

» Pour l'Empereur de Russie , c'est un homme » infiniment supérieur à tout cela : il a de l'es- » prit, de ta grâce, de l'instruction; est facile- » ment séduisant; mais on doit s'en défier : il » est sans franchise ; c'est un vrai Grec du Bas- » Empire. Toutefois n'est-il pas sans idéologie » réelle ou jouée ; ce ne serait du reste , après » tout, que des. teintes de son éducation et de » son précepteur. Croira- 1- on jamais, disait » l'Empereur, 1 ce que j'ai eu à débattre avec lui: » il me soutenait que l'hérédité était un abus » dans la souveraineté, et j'ai dû passer plus » d'une heure et user toute mon éloquence et » ma logique à lui prouver que cette hérédité » était le repos et le bonheur des peuples. Peut-

4o8 MÉMORIAL (Mars 1816)

» être aussi me mystifiait-il; car il est fin, faux,

» adroit, ; il peut aller loin. Si je meurs

» ici , ce sera mon véritable héritier en Europe. » Moi seul pouvais l'arrêter se présentant arec » son déluge de Tartares. La crise est grande et » permanente pour le continent européen, sur- » tout pour Constantinople : il Ta fort désirée » de moi, j'ai été fort cajolé à ce sujet; mais » j'ai constamment fait la sourde oreille. Cet » empire, quelque délabré qu'il parût, devait * demeurer notre point de séparation à tous » deux : c'était le marais qui empêchait de tour- » ner ma droite. Pour la Grèce , c'est autre » chose! » et après s'être arrêté sur ce pays, il a repris : « La Grèce attend un libérateur!... » Ce serait une belle couronne de gloire !... Il » inscrira son nom à jamais avec ceux d'Homère, «Platon et Epam inondas!.... Je n'en ai peut- » être pas été loin!-.... Quand, dans ma cam- » pagne d'Italie, j'arrivai sur les bords de l'A- » driatique, j'écrivis au Directoire que j'avais » sous mes yeux le royaume d'Alexandre!....

» Plus tard je liai des relations avec Aly-Pacha; » et quand on nous a saisi Corfou , on aura dû

(Mars 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 409

» y trouver des munitions et un équipejftejH

» complet pour une armée de quarante à ciar

» quante nulle hommes. J'avais fait lever lç$

» cartes jle la Macédoine, de la Servie », de 4 'Air

» baniç , etc. , dtc, ■ ,

» La Grèoe , le Péloponèse du moinis , doit

» être le lot de la puissance européenne qui

» possédera l'Egypte, Ce devait être Je. jiqtre...,

» £t puis*^/ au nord, un royaume indépendant ,

» Constantinople avec $e$ provinces , pour $er-

» vir comme de barrage à la puissance russe ,

» ainsi qu'on a prétendu le faire à l'égard de

» la France , en créant le royaume de la Bel-

• giqije. >

Dans une autre de ces soirées, l'Empereur déclamait contre l'humeur des femmes : Car rien, disait -il, n'annonçait plus chez elles le rang, la bonne éducation, le bon ton, que légalité de leur caractère $t le constant désir de plaire. Il ajoutait quelles étaient tenues à se montrer toujours mfâtrçsseç d'elles-mêmes, à être toujours en scène. Ses deux femmes, observait-il , avaient toujours été ainsi ; elles étaient assurément bien différentes dans 'leurs qualités 2. 26

410 MÉMORIAL (Mars 1816)

et leurs dispositions ; toutefois elles s étaient ressemblées tout à fait sur ce point Jamais il n'avait été témoin de la mauvaise humeur de Tune ou de l'autre; toutes deux avaient été constamment occupées à lui plaire, etc..

Quelqu'un a osé observer pourtant que Marie-Louise s'était vantée que toutes les fois qu'elle voulait quelque chose , si difficile que cela fût , elle n'avait qu'à pleurer. L'Empereur en a ri; c'était pour lui, disait-il, une découverte : il aurait pu le soupçonner de Joséphine ; mais il ne le savait pas de Marie -Louise. Et puis, s'adressant à mesdames Bertrand et Montholon : • Tous voilà bien , Mesdames , leur » dit- il; sur certaines choses, vous êtes toutes » les -mêmes. »

Il a continué long-temps sur les deux Impératrices, et a répété, suivant sa coutume, que. l'une était l'innocence et l'autre les grâces. Il est passé de là à ses sœurs, et surtout s'est arrêté particulièrement et long -temps sur les attraits de la princesse Pauline. Il a été convenu que c'était, sans contredit, la plus jolie femme de PaHs. L'Empereur disait que les artistes

(Mars 1816) DE SÀltyTE-IIÉLKNE. 4u

s'accordaient à en faire une véritable Vénus de Médicis; et comme on achevait de détailler ses attraits avec beaucoup d'élégance et de grâces, il a demandé tout-à-coup si une princesse du jour... .......

On s'est permis de plaisanter sur l'empire que la princesse Pauline avait pris à 111e d'Elbe sur lé général Drouot, dont elle accueillait là cour assidue , en dépit de la différence de quel* ques années et de la sévérité de son visage. La princesse, disait-on, lui avait arraché le secret du départ huit jours d'avance*. Il avait renouvelé la faute de Turenne; et à cela l'Empereur disait : « Voilà bien les femmes et leur pouvoir » dangereux! » Sur quoi M™ Bertrand s'est récriée que le Grand-Maréchal n'en avait sûrement pas fait autant. « Madame, lui a répliqué vive- » ment l'Empereur, avec un sourire, c'est qu'il

* Le général Drouot a réclamé, avec raison et en toute justice, contre ce faux bruit. (Voyez à ce sujet le redressement en note, tome IV, journée du samedi quatorze septembre.) Si la rectification n'a pas été faite ici au texte même, c'est par l'extrême désir de s'éloigner le moins possible de la publication primitive.

4»2 MÉMORIAL (Mars 1816)

'* était votre mari. » Quelqu'un ayant dit ensuite

•que la pritacesse Pauline, étant à Nice, avait

-organisé un fourgon en poste qui arrivait chaque

jour de Paris, chargé de modes et d'ajustemens ,

l'Empereur disait ; « Si je l'avais su, cela n'eût

• h pas continué long-temps , elle eût été grondée ■ » d'importance. Mais voilà ce qui arrive, quand

» onestEmpereur,onnesaitjamaisceschoses-là.»

A la suite de ces conversations, l'Empereur

• demanda quelle était la date du mois? c'était le onie' mars. « Eh bien , dit-il , il'y a un an aujour- » d'hui, c'était un beau jour; j'étais à Lyon, je

' » passais des revues, j'avais le maire à dîner, ' » qui , par paranthèse , s'est vanté depuis que » c'était le plus mauvais dîner qu'il eût fait de sa » vie. » L'Empereur s'est animé, il marchait à ~ grands pas. « J'étais redevenu une grande puis- » sance! continua-t-il ; » et il a laissé échapper un soupir qu'il a relevé aussitôt par ces paroles , dont il serait difficile de tracer l'accent et la chaleur : « ; J'avais fondé le plus bel empire de la » terré , et je lui étais si nécessaire, qu'en dépit * de toutes les secousses dernières , ici , sur mon » rocher, je semble demeurer encore comme le

(Mars 1816) DE SAINTE-UikÈNE. 41*

» maître de la France. Voyez ce qui s'y passe > » lisez les. journaux , vous te trouverez à chaque » ligne. Qu ou m'y laisse pénétrer, on verra xe » Qu'elle est et ce que; je puis! » Et alors que d'idées, que de projets il a développés pojuc la gloire et le bonheur de la patrie ! Il a parlé long-temps avec tant d'intérêt et un tel abandon r que nous pouvions publier les heures, les lieux, et les temps* En voici quelque. chose :

«Quelle fatalité , digailnU* que l'on ne s'en * soit pas tenu à mon retour de ltte d'Elbe ! que » chacun n'ait pas vu que j'étais le plus propre » et le plus nécessaire à l'équilibre et au repos » européens! Mais les rois et, les peuples m'ont » craint; ils ont ex\ tort, et peuvent le payer » chèrement Je revenais un homme nouveau; » ils n'ont pu le croire 5. ils n'ont pu imaginer » qu'un homme eût l'âme a$ses forte pour chan- » ger son caractère ,. ou se pljer à dga eircons» » tances obligées» J avaispourtant fait mes preuve» 1 et donné quelques gages de ce genre- Qui ne «sait que je né suis pas un homme à d«mi-me~ » sures! J'aurais été franchement le monarque * 4e la constitution et de la paix, comme j'avais

4i4 MÉMORIAL (Mars 1816)

9 été celui de la dictature et des grandes entre-

* prises.

» Et raisonnons un peu sur ces craintes des » rois et des peuples à mon égard. Quelles pou- » vaientêtre les craintes des rois? Redoutaïent- » ils toujours mon ambition , mes conquêtes , » ma monarchie universelle? Mais ma puissance » et mes forces n'étaient plus les mêmes, et

* puis fe n'avais vaincu et conquis que dans ma 9 propre défense ; c'est une vérité* que le temps » développera chaque jour davantage. L'Europe 9 ne cessa jamais de faire la guerre à la France , » & ses principes , à moi ; et il nous fallait abattre, » sous peine d'être abattus. La coalition exista » toujours, publique où secrète, avouée ou dé- » mentie? elle fut toujours en permanence; 9 c'était aux alliés seuls à nous donner la paix ; 9 pour nous , nous étions fatigués : les Français

• s effrayaient de ^conquérir de nouveau. Moi- 9 même, me croit-on insensible aux charmes 9 du repos et de la sécurité , quand la gloire et » rhonneur ne le veulent pas autrement? Avec

• nos deux Chambres, on m'eût refusé désor- » mais de passer le Rhin; et pourquoi l'eussé-je

(Mars 1816) DE SAÏNTE-HKLrNE. 4i5

» voulu? Pour ma monarchie universelle? Mais

» \e n'ai jamais fait preuve entière de démence ;

» or , ce qui la caractérise surtout, c'est la dis-

» proportion entre les vues et les moyens. Si j'ai

» été sur le point d'accomplir cette monarchie

» universelle , c'est sans calcul*, et parce qu'où

» m'y a amené pas à pas. Les derniers efforts

» pour y parvenir, semblaient coûter à peine;

» était -il si déraisonnable de les tenter? Mais au

» retour de l'île d'Elbe , une pareille idée., une

» pensée aussi folle , un résultat aussi impossible,-

» pouvaient-ils entrer dans la tête du moins sage

» des hommes? Les souverains n'avaient donc

» rien à craindre de mes armes. -

» Redoutaient-ils que je les inondasse de prin- 1 cipes anarchiques ? Mais ils connaissent par » expérience mes doctrines sur ce point. Us » m'ont vu tous occuper leur territoire ; combien » n'ai-je pas été poussé à révolutionner leurs » pays « municipalité r leurs villes , soulever leurs » sujets. Bien qu'on m'ait salué ; en leur nom , » de moderne Attila , de Robespierre à cheval* » tous savent mieux dans le fond de leur coeur.. .^ » qu'ils y, descendait ! Si^e l'avais été , je régne-

416 MÉMORIAL (Mars 1816)

» rais encore peut-être; mais eux, bien sûre- » ment et depuis lotig-temps , ils ne régneraient » pins. Dans là grande causé dont je mie voyais » lé chef et l'arbitre , deux systèmes se présent » taient à suivre : de faire entendre raison aux

* rois par les peuples, ou dé conduire à bon » port les peuples par les rois ; mais oh sait s'il » est fbcile d'arrêter les peuples quand une fois » ils sont lancés 1 il était pluà naturel de compter » un peu sur la sagesse 1 et l'intelligence des rois ;

* j'ai dû supposer toujours assez d'esprit pour de » si clairs intérêts ; je me suis trompé : ils n'ont » tenu compte de rien; et, dans leur aveugle » passion, ils ont déchaîné contre moi ce que » j'avais retenu contre eux. Ils verront ! ! !

» Enfin , les souverains se trouvaient-ils offus* » qués de voir un simple soldat parvenir à une » couronne? Redoutaient-ils l'exemple? Mais les » solennités, mais lès circonstances qui ont ac-

* compagne mon élévation , mon empressement » à m associer à leurs mœurs, à ûi'identifier à » leur existence , à m'allîer à leur sang et à leur

* politique, fermaient assez la porte aux nout veaux concurrens, Bfen plus , si Ton . eût d&

(Murs 1816) DE SÀtNTE-HÈLÈNE. 4t^

» avoir le spectacle d'une légitimité interrompue, » je maintiens qu'il leur était bien plus avant*m geux que ce Ait par moi, soiti des rangs ,. » qtlè par un prince membre dé leur famille; » car des milliers dé siècles s'écouleront, avant » que les circonstances' accumulées sur ma tète » aillent en jfruiser un autre dans la foule , pour

* reproduire lé même spectacle ; tandis qu'iF » n'est pas de souverains qui n'aient , à quelque » pas de lui, dans son palais , des cousins, des

* neveux, des frère*, quelques parens propres » à imiter facilement celui qui une fois les aurait

* remplacés,

» D'une aufafe part , de quoi pouvaient s^ef- 1 » frayer les peuples? Que je vinsse les ravager > » leur imposer des chaînes? Mais je revenais l&

* Messie de la paix et de leurs droits : cette doc-* » trine nouvelle faisait ma forcé ; la violer c'était 1

* me perdre. Cependant les Français mêmeP i m'ont redouté ; ils ont eu I'msanité de discutei! 1

* quand il n'y avait qu'à combattre, de se diviser*

* quand il fallait à tout prix se réunir. Et ne » vàlait-il pas mieux encore courir les dangers » de m'avoir pour maître, que de s'exposer- à

4<* MÉMORIAL (Mars i«i6)

« itibir le joug de l'étranger? N 'était-il pas plus » aisé de se défoire d'un despote , d'un tyran , » que de secouer les chaînes de toutes les nations » réunies? Et puis d'où leur venait cette défiance » sur ma personne ? Parce qu'ils m'avaient déjà

• vu concentrer en moi tous les efforts , et les » diriger d'une main vigoureuse. Mais n'appren- » nent-ils pas aujourd'hui à leurs dépens com- » bien «c'était nécessaire? Eh bien! le péril fut » toujours le même , la lutte terrible et la crise » imminente. Dans cet état de choses, la dicta- » ture n'était-elle pas nécessaire , indispensable ? » Le salut de la patrie me commandait même de » la déclarer ouvertement au retour de Leipsick, » J'eus dû le faire encore au retour de l'île » d'Elbe. Je manquai de caractère , ou plutôt de

• confiance dans les Français, parce que plu- » sieurs n'en avaient plus en moi , et c'était me » faire grande injure. Si les esprits étroits et » vulgaires ne voyaient dans tous mes efforts » que le soin de ma puissance , les esprits larges » n'auraient-ils pas dû démontrer que , dans les » circonstances où nous nous trouvions, ma » puissance et la patrie ne faisaient qu'un? Fal-

(Mars 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 419'

» lait-il donc de si grands malheurs sans remèdes, » pour pouvoir me faire comprendre ? L'histoire » me rendra plus dé justice ; elle me signalera, » au contraire, comme l'homme des abnégations

• et du désintéressement De quelles séductions » ne fus-je pas l'objet à l'armée d'Italie? L'Àogle- » terre m offrit d'être Roi de France; lors du » traité d'Amiens. Je repoussai la paix de Châ- » tfllon; je dédaignai toute stipulation person- » nelle à Waterloo : pourquoi? C'est que rien » de tout cela n'était la patrie, et «je n'avais » d'autre ambition que la sienne, celle de sa 9 gloire, de son ascendant, de sa majesté. Et

• aussi voilà pourquoi , en dépit de tant de mal-

• beurs, je demeure si populaire parmi les Fran- .» çaïs. C'est une espèce d'instinct, d'arrière-

• justice de leur part.

c Qui sur la terre eut plus de trésors à sa

• disposition?* J'ai eu plusieurs centaines de » millions dans mes caves ; plusieurs autres cen- » taines composaient mon domaine de l'extraor- » dinaire : tout cela était mon bien. Que sont-ils » devenus? Ils se sont fondus dans les besoins » de la patrie. Qu'on me considère ici ^ je de-

4*0 MÉMORIAL (Mars 1816)

» meure nu sur mon roc ! Ma fortune était toute, » dans celle de la France! Dans Ja situation » extraordinaire où le sort m'avait élevé, mes » trésors étaient les siens; je m'étais identifié

* sans réserve avec . ses destinées. Quel autre » calcul eût pu m atteindre si haut? M a-t-on

* jamais vu m occuper de moi ? Je ne me suis

* jamais connu d'autres jouissances, d'autre* » richesses que celles du public; c'est au point; y que quand Joséphine, qui avait le goût des » arts, venait à bout, à la faveur démon nom , » de s'emparer de quelques chefs-d'œuvre, bien

* qu'ils fussent dans mon palais, sou» mes »yeux, dans mon ménage, je m'en trouvais » comme blessé , je me croyais volé 1 iiè n'èêerient » pas au Muséum.

* « Ah ! sans doute le peuple français a beau-

* coup fait pour moi ! plus qu'on né fit jamais

* pour un homme! Mais » aussi qui fit jamais fr autant pour lui?... qui jamais s'identifia de la » Sorte avec lui?...

« Mais revenons. Après tout encore , quelles » pouvaient être ses craintes?, Les Chambres et «la constitution nouvelle n'étaient -elles pas

(Mars 1816) DE MAINTE-HÉLÈNE. 421

: » désormais des garanties suffisantes? Clés actes » additionnels, contre lesquels on s'est tant

* » életé , ne portaient-ils pas en euK-mfemes tous » les correctifs, les remèdes absolus? Gomment » les eussé-je violas? je n'avais pas à ffirôi seul » des millions de bras, je n étais qu'un honime; » l'opinion m élevait de nouveau , Topiriion pou- » vait m abattre de même; et, à côté de ce » péril , qu'avais-je à gagner?

» Mais autour de nous , je reviens à celle-là

•.surtout, à l'Angleterre. Quelles pouvaient être

»«es craintes, ses motifs , ses jalousies ? On se

» le demande en vaiin. Avec notre constitution

» nouvelle, nos deux Chambres, n'avions-nous

» pas désormais embrassé sa religion? N était-ce

» donc pas là un moyen sûr de nous entendre ,

» de faire désormais cause commune ? Xes ca-

» priées , les passions des gouvernans une fois

» enchaînés , les intérêts des peuplés marchent

» sans obstacles dans leur route naturelle. Qu'on

» regarde les négociations des nations opposées ;

; » ils continuent de s'entendre et de- faire leurs

«affaires, bien que leurs gouveraemens guer-

* royent : les deux peuples en étaient arrivés, là.

4m MÉMORIAL (Mars 1816)

» Grâce à leurs parïemens respectifs , chacun fut ji devenu la garantie, de l'autre ; et sauçp-t-on jamais «jusqu'à quel point pouvait se porter l'union des deux peuples , et celle.de leurs intérêts ; les combinaisons nouvelles qu'il était possible de mettre en œuvre? Ce qu'il y a de certain , c'est qu'avec l'établissement de nos Chambres et de notre constitution , les ministres d'Angleterre ont tenu dans leurs mains la gloire et la prospérité de leur patrie, les destinées et le bieû-être du monde. Si j'eusse battu l'armée anglaise et gagné ma dernière bataille, j'eusse Causé un grand et heureux étonnement ; le lendemain je proposais la pfcix , et pour le coup c'eut été moi qui aurais prodigué les avantages à pleines mains. Au lieu de cela , peut-être les Anglais seront-ils réduits à pleurer un, jour d'avoir vaincu à Waterloo!!!

» Je le répète , les peuples et les rois ont eu «tort; j'avais retrempé les trônes; j'avais re- » trempé la noblesse inoffensive; et les troncs » et la noblesse peuvent *e trouver de nouveau » en péril. J'avais consacré, fixé les limites rai-

(Mars 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 4*5

» sonnables des droits dés peuples; et les récla- » malions vagues, absolues et immodérées peu- » vent renaître. »

» Mon retour et mon maintien sur le trône , » mon adoption franche cette fois de la part des » souverains , jugeaient définitivement la ..cause » des rois et des peuples : tous les deux l'avaient • gagnée. Aujourd'hui on la remet en question : » tous deux peuvent la perdre. On pouvait avoir » tout fini , on peut avoir tout k reprendre ; on » a pu se garantir un calme long et assuré , » commencer à jouir ; et au lieu de cela , il peut » suffire d une étincelle pour ramener une con- » flagration universelle ! Pauvre et triste huma- » nité ! »

Pénétré comme je le suis des paroles et des opinions que j'ai recueillies de Napoléon sur son roc , et bien que parfaitement persuadé et convaincu de toute leur sincérité, je n'en éprouve pas moins une jouissance indicible, lorsqu'une contre-épreuve vient m'en démontrer l'exacte vérité ; et je dois dire que je goûte ce bonheur toutes les fois que je rencontre les occasions de ces contre-épreuves.

2^4 MÉMORIAL (Mars 1616)

On vient dé lire le morceau remarquable -ci-dessus, dans lequel» Napoléon, exprime ses idées, ses intentions, ses sentiment. Quels prix «es paroles, recueillies à Sainte-Hélène, n acquièrent-elles pas en les voyant reproduites en Europe, à deux mille lieues, par un écrivain célèbre, qui lui-même, avec une nuance différente d'opinion , et dans un tout autre temps , les reçut de la même bouche ! Quelle heureuse circonstance pour l'histoire ! aussi je ne puis m empêcher j du reste, de produire ici ce morceau de AL Benjamin Constant , soit à cause du mérite intrinsèque des paroles , soit à cause du poids qu'elles acquièrent du publiciste distingué qui nous les donne , enfin spit aussi par tout le plaisir que j'éprouve à les voir coïncider si bien <avec ce que j'ai recueilli moi-même sur un autre hémisphère. Ce sont les mêmes intentions, le même fonds de pensée, les mêmes sentimens.

« Je me rendis aux Tuileries peu de jours *près le 20 mars, dit M. Benjamin Constant, je trouvai Bonaparte seul. Il commença le premier la conversation : eJle fut longue ; je n'en

(Mars 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE.. 4*5

donnerai qu'une analyse ; car je ne me propose pas de mettre en Scène un homme malheureux.

Je n'amuserai point mes lecteurs aux dépens de la puissance déchue; je ne livrerai point k la curiosité malveillante celui que j ai servi par un motif quelconque , et je ne transcrirai dé ses discours que ce qui sera indispensable; mais» dans ce que j'en transcrirai , je rapporterai ses propres paroles.

€ Il n'essaya de me tromper ni sur ses rues , ni sur 1 état des choses. Il ne se présenta point comme corrigé par les leçons de l'adversité ; il ne voulut point se donner le mérite de revenir à la liberté par inclination ; il examina froidement dans son intérêt , avec une impartialité trop voisine de l'indifférence , ce qui -était possible et ce qui était préférable.

. » La nation , me dit-il , s'est reposée douze » ans de toute agitation politique ; et depuis » une année elle se repose de la guerre : ce » double repos lui a rendu un besoin d'activité. » Elle veut f ou croit vouloir une tribune et * des assemblées : elle ne les a pas toujours » voulues. Elle s'est jetée à mes pieds quand a. 37

4a6 MÉMORIAL (Mars 1816)

» je suis arrivé au . gouvernement ; vous devez » vous en souvenir, vous qui essayâtes de l'op-

* position Où était votre appui, votre force? » Nulle part. J'ai pris moins d'autorité que l'on » ne m'invitait à en prendre Aujourd'hui

* tout est changé. Un gouvernement faible ., con- » traire aux intérêts nationaux, a donné à ces » intérêts l'habitude d'être en défense et de » chicaner l'autorité. Le goût dçs constitutions ,

» des débats, des harangues, paraît revenir

» Cependant ce n'est que la minorité qui le ». veut, ne vous y trompez, pas. Xe peuple, ■ ou » si vous l'aimez mieux, la multitude , ne veut » que. moi; ne l'avez vous pas vue cette multitude se pressant sur mes pas, se précipitant ». du haut des montagnes , m appelant, me cher- » chant, me saluant *. À ma. rentrée de Cannes » ici, je. n'ai pas conquis, j'ai. administré.. .. Je

* Note de M. Benjamin Constant. Bonaparte mettait lin grand prix à prouver que so,n retour n'avait pas été un mouvement militaire. Je suis fâché de n'avoir. pas avec moi six pages qu'il avait écrites ou dictées à ce sujet, et qu'il avait- soigneusement corrigées. Il me les remit lors de la communication que je rapporte ipi. Il

(Mars 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 427

» ne suis pas seulement, comme on la dît, l'Em- » pereur des soldats ; je suis celui des paysans , » des plébéiens, de la France. ... Aussi, tnalgré » tout le passé , vous voyez le peuple revenir à » moi : il y a sympathie entre nous. Ce n'est pas » comme avec les privilégiés ; la noblesse ma » servi, elle s'est lancée en foule dans. mes anti- • chambres; il n'y a pas de places qu'elle n'ait » acceptées , demandées , sollicitées. J'ai eu des » Montmorenci* des Noailles , des Rohans, des » Beauveatiy des Mortemart. Mais il n'y a jamais » eu analogie. Le cheval faisait des courbettes , » il était bien dressé; mais je le sentais frémir. » Avec le peuple, c'est autre chose : la fibre » populaire répond à la mienne ; je suis sorti

désirait que je répondisse à lord Castelreagh, qui avait , dans une harangue au parlement, attribué tout son succès à l'armée.

Ne voulant rien écrire avant que d'être sûr que ce n'était pas un despote que je rendais à la France , je me refusai à ce travail; et, en 181 5, je confiai l'esquisse que Napoléon m'avait remise à un de mes amis qui partit pour l'Angleterre , d'où j'ai négligé jusqu'à présent de la faire revenir. Il y avait beaucoup de chaleur, des expressions bizarres , mais fortes ; une grande rapidité de pensée , et quelques traits d'une véritable éloquence.

4*3 MÉMORIAL (Mars 1816)

» des rangs du peuple , ma voix agit sur lui. » Voyez ces conscrits, ces fils de paysans; je ne » les flattais pas, je les traitais durement : ils ne » m'entouraient pas moins , ils n'en criaient pas » moins vive l'Empereur! C'est qu'entre eux et » moi il y a même nature ; ils me regardent » comme leur soutien , leur sauveur contre les

» nobles Je n'ai qu'à faire un signe, ou

» plutôt détourner les yeux, les nobles seront » massacrés dans toutes les provinces. Ils ont » si bien manœuvré depuis six mois!..... Mais y je ne veux pas être le roi d'une jacquerie. S'il » y a des moyens de gouverner par une cons- » titution, à la bonne heure.... J'ai voulu l'em- » pire du monde ; et , pour me l'assurer , un » pouvoir sans bornes m'était nécessaire. Pour » gouverner la France seule , il se peut qu'une » constitution vaille mieux.... J'ai voulu l'empire * dn monde, et qui ne l'aurait pas voulu à ma » place? Le monde m'invitait à le régir : souve- » rains et sujets se précipitaient à l'envi sous » mon sceptre. J'ai rarement trouvé de la résis- » tance en France; mais j'en ai pourtant ren- » contré davantage dans quelques Français

(Mars 1S1&) DE SAINTE-HELENE. 4a 9

» obscurs et désarmés, que dans tous ces rois, » si fiers aujourd'hui de n'avoir plus un homme » populaire pour égal... Voyez donc ce qui vous^ » semble possible. Apportez-moi vos idées. Des » élections libres? des discussions publiques? » des ministres responsables? la liberté? Je yeux » tout cela..;» La d liberté de la presse surtout, * l'étouffer est absurde; je suis convaincu sur » cet article... Je suis l'homme du peuple ; si » le peuple veut réellement la liberté , je la lui » dois; j'ai reconnu sa souveraineté, il faut que » je prête l'oreille à ses volontés, même à ses » caprices. Je n'ai jaiâais voulu l'opprimer pour > mon plaisir; j'avais de grands desseins; le sort » en a décidé, je ne suis plus un conquérant, » je ne puis plus l'être. Je sais ce qui est possi- » ble et ce qui ne 1 est pas ; je n'ai plus qu'une » mission : relever la France et lui donner un » gouvernement qyi lui conviçnpe.,. Je *ie: trais » point la liberté ; je l'ai é$$r]tée lorsqu'elle» » obstruait ma route ; mais je la ç&mpfÇnfa^ » j'ai été nourri dans ses pensées. ,.. Aussi bien, » l'ouvrage de quinze années est détruit; il ne » peut se recommencer. Il faudrait vingt ans et

[fio MÉMORIAL (Mars 1816)

» «deux millions d'hommes à sacrifier.... D'ail- » leurs , je désire la paix , et je ne l'obtiendrai » qu'à force de victoires. Je ne veux pas vous » donner de fausses espérances ; je laisse dire » qu'il y a des négociations , il n'y en a point. » Je prévois une lutte difficile , une longue » guerre. Pour la soutenir il faut q'ue la nation » m'appuie ; mais en récompense elle exigera 4 e » la liberté : elle en aura.... La situation est » neuve. le ne demande pas*ïnieux que d'être » éclairé. Je vieillis; l'on n'est plus à quarante- »cinq ans ce qu'on était à trente. Le repos » d'un Roi constitutionnel peut me. convenir. II » conviendra plus sûrement encore à mon fils. »

( Minerve française , 9^ //V., tome VIII, 1 \ 9 lettre sur les cent jours y par M. B. Cokstant. )

Mercredi i3.

L'Empereur a fait dire au Grand-Maréchal d'écrire à l'Amiral pour savoir si une lettre que lui, Napoléon, écrirait au Prince Régent, lui serait envoyée.

Vers quatre heures, le sous -gouverneur Skelton et sa femme ont fait demander à pré-

(Mars 1816) DE SAÎNTB-HÉLÈNE. 43*

senter leurs hommages à l'Empereur, Il les à reçus , les a menés promener dans le jardin et tes a fait ensuite monter en calèche avec lui. Le temps avait été fort brumeux toute la jour«r née; dans une éclaitcïe, nous avons vu tout à coup tine corvette ou frégate fort près entrant à pleines voiles,

Jeudi 14. — Vendredi i5.

Injure à l'Empereur et au prince de Galles. — Exécution de Nej. — Évasion de Laralette.

Nous avons reçu la réponse de l'Amiral ; après avoir commencé., selon son protocole ordinaire, par dire qu'il ne connaissait personne du nom d'Empereur à Sainte-Hélène, il marquait qu'il enverrait la lettre mentionnée au Prince Régent, sans doute; mais qu'il s'en tiendrait à la lettre de ses instructions , qui portaient de ne laisser partir aucun papier pour l'Angleterre , qu'il n'eût été ouvert et lu par lui.

Cette lettre, il faut l'avouer, nous jeta- dans une grande surprise : la partie des instructions citées p>ar l'Amiral avait deux objets , tous deux

43» MÉMORIAL (Mars 1816).

étrangers à l'interprétation que lui donnait cet officier.

Le premier était , au cas que nous fissions des plaintes , pour que les autorités loeales pussent y joindre leurs observations f et que le gouvernement, en Angleterre, put nous rendre justice plus promptement, sans être obligé do. renvoyer dans l'île pour demander des renseignemens ultérieurs; cette précaution était done tout à fait dans nos intérêts. Le second objet de cette mesure était pour que notre correspondance ne pût être nuisible aux intérêts du gouvernement ou de la politique d'Angleterre. Mais nous écrivions au souverain, au chef, à l'homme même de cç* intérêts et de ce gouvernement; et si quelqu'un conspirait ici, ce n'était pas nous qui lui écrivions; mais bien celui qui interceptait notre lettre, ou prétendait en violer le secret. Qu'on établit auprès de nous des geôliers avec tout leur attirail, sans le trouver juste , cela nous paraissait possible. Mais que ces geôlière fissent réagir leur fonction jusque sur leur souverain même, c'est ce qui nous semblait n'avoir pas de nom ;

(Mars 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 455

c'était entacher celui-ci tout à fait de l'idée de Roi fainéant, ou de Sultan renfermé dans le fond du sérail; c'était une véritable monstruosité dans nos mœurs européennes !

Depuis long-temps , nous avions peu ou point de rapport avec l'Amiral. Quelqu'un pensa que la mauvaise humeur peut-être avait dicté sa réponse ; un autre voulut qu'il craignît que la lettre ne renfermât des plaintes contre lui* Mais l'Amiral connaissait trop bien l'Empereur pour ne pas savoir qu'il ne s'adresserait jamais à d'autre tribunal qu'à celui des nations. Moi qui savais quel eût été le sujet de la lettifc, j'en ressentais une plus vive indignation : l'unique intention de l'Empereur avait été* d'employer cette voie, la seule qui semblait convenable à sa dignité , pour écrire à sa femme, et se procurer des nouvelles de son fils: Toutefois le Grand-Maréchal répondit à l'Amiral , qu'il outrepassait ou interprétait mal ses instructions; qu'on ne pouvait regarder sa détermination que comme une monstrueuse vexation de plus; que la condition imposée était trop au-dessous de la dignité de l'Empereur, aussi bien que de

454 MÉMORIAL (Mars 1816)

celle du prince de Galles , pour qu'il conservât la pensée d écrire,

La frégate qui venait d'arriver était la Spey 5 portant les journaux de l'Europe jusqu'au trente et un décembre : ils contenaient l'exécution de l'infortuné maréchal Ney et l'évasion de Lavalette.

« Ney, disait l'Empereur , aussi mal attaqué » que mal défendu , avait été condamna par là » chambre des Pairs , en dépit d'une capitula- » tion sacrée. On l'avait laissé exécuter , c'était » une faute de plus ; on en avait fait dès cet » instant un martyr. Qu'on n'eût point par- » donné Labédoyère , parce qu'orf 1 n'eût vu » dans la clémence qu'une prédilection en fa- » veur de la vieille aristocratie, cela se conce- » vait ; mais le pardon de Ney n'eût été qu'une » preuve de la force du gouvernement et de la » modération du prince. On dira peut-être qu'il » fallait un exemple ; mais le maréchal le deve- » naît bien plus sûrement par un pardon, après » avoir été avili par un jugement ; c'était pour » lui une véritable mort morale ; qui lui ôtait » toute influence ; et cependant ie : coup de

(Marsi8i6) ÊE SAINTE-HÉLÈHE. 435

» l'autorité était porté, le souverain satisfait et » l'exemple accompli.

» Le refus de clémence vis-à-vis Lavalette et

» son évasion , étaient de nouveaux grieft- tout

» aussi impopulaires , disait l'Empereur. Mais

» les salons de Paris , faisait-il observer , mon-

» traient les mêmes passions que les clubs, la

» noblesse recommençait les jacobins. L'Europe

» du reste demeurait dans une complète ahar-

» chie ; on y suivait hautement le code de l'irn*

» moralité politique; tout ce qui tombait sous

» la main des souverains , devenait bon pour cha-

» cun d'eux. Au moins , de mon temps , étais-

» Je le point de mire de toutes les récrimiria-

» tions de ce genre. Les souverains alors ne

» parlaient que principes et vertus ; mais au-

» jourd'hui, continuait-il, qu'ils étaient victo-

» rieilx et sans frein, ils pratiquaient «sans pu-

» deur tous les torts qu'ils reprochaient alors

» ^eux-mêmes. Quelles ressources et quel espoir

» laissaient-ils donc aux peuples et à la morale?

» Nos Françaises du moins , observait-il , illus-

» traient leurs sentimens : M me Labédoyère avait

«failli expirer de douleur; ces journaux nous

436 MÉMORIAL (Mars 1816)

» apprennent que M™ Ney avait donné le spec- » tacle du dévouement le plus courageux et le » plus acharné. M M Lavalette allait devenir l'hé- » roine de l'Europe, etc. , etc.

Samedi 16.

Commission pour le Prince Régent.

L'Empereur avait quitté l'Encyclopédie britannique pour prendre ses leçons d'anglais dans les Annual Registers. Il y a lu l'aventure d'un M. Spencer-Smith, arrêté à Venise, condamné à se rendre à Valenciennes, et qui s'échappa dans sa route. « Ce doit être une chose très- » simple, disait l'Empereur, dont le narrateur » aura fait une grande histoire. Cette affaire » m'est tout à fait inconnue, a-t-il ajouté, c'é- » tait un détail de police d'une importance trop » inférieure, pour qu'il eût pu remonter jus- » qu'à moi* »

Vers les quatre heures , on a présenté à l'Empereur le capitaine de la Spey qui arrivait d'Eu* rope, et le capitaine du Ceylan qui partait pour l'Angleterre. L'Empereur était assez triste, il n'était pas bien; l'audience du premier a été

(Mars 1816) DE SÀIOTE-HÉL1ENE. tfiy

fort courte ; celle du second eût été de même , s'il n'eût réveillé l'Empereur en demandant si nous avions des lettres à envoyer en Europe.

L'Empereur alors m'a dit de lui demander s'il verrait le Prince Régent; sur son affirmation, j'ai été chargé de lui traduire que l'Empereur avait voulu écrire au Prince Régent; ma\$ que sur l'observation inouie de l'Amiral, qu'il ouvrirait cette lettre, il s'en était abstenu comme d'une chose ccfntraire à sa dignité et à celle du Prince Régent même. Qu'il avait bien entendu vanter les lois d'Angleterre , mais qu'il n'en apercevait le bénéfice nulle part; qu'il ne lui restait plus qu'à attendre, qu'à désirer un bourreau ; que l'agonie qu'on lui faisait éprouver était inhumaine , barbare ; qu'il eût été plus franc * plus énergique de lui donner la mort. L'Empereur m'a fait répéter au capitaine qu'il voulût bien se charger de^ces mots, et Ta congédié; celui-ci était très-rouge et fort embarrassé.

458 MÉMORIAL (Mars 1816)

Dimanche 17.

Esprit de l'île de France.

Un colonel anglais arrivé du Gap et venant de l'île de France, s'est présenté dans la matinée chez moi pour tâcher de pouvoir faire sa cour à l'Empereur, L'Amiral n'avait accordé à son vaisseau que deux ou trois heures de mouillage , et ayant obtenu que l'Empereur voulut bien le recevoir à quatre heurts, il m'assura qu'il préférerait manquer son vaisseau, plutôt que de pefdre une telle occasion. L'Empereur n'était pas très-bien , il avait passé plusieurs heures dans son bain ; à quatre heures il reçut le coloneL

L'Empereur lui fit beaucoup de questions sur l'île de France , cédée depuis peu aux Anglais : il paraît que sa prospérité et son commerce souffrent du changement de domination.

Au départ du colonel , resté seul avec l'Empereur dans le jardin, je lui ai raconté que sa personne semblait être demeurée bien chère aux habitatis de l'île de France ; que le colonel m'avait dit que le nom de Napoléon n'y était

(Mars 1816) DE SAIN TE-njÈLÈNE. ' 43$)

prononcé qu'avec attendrissement. Lorsqu'on y apprit sa sortie de Francç et sa venue à Plymouth, c'était précisément un grand jour de .fête dans la colonie; le spectacle devait être tout à fait remarquable; la nouvelle étant parvenue dans le, jour, le soir il ne parut pas un .seul colon au théâtre , soit blanc ou de couleur : il n'y eut que des Anglais, 'qui en demeurèrent embarrassés et fort irrités. L'Empereur m'écoutait « C'est tout simple, m'a- 1- il dit, après » quelques momens de silence : cela prouve que » les habitans de l'île de France sont demeurés .» Français; j ensuis la patrie, ils l'aiment; on l'a » blessée en moi, ils s'en affligent » J'ajoutai que le changement de domination gênant leurs expressions, ils n'osaient pas porter publiquement sa santé ; mais qu'on n'y manquait pourtant, jamais, disait le colonel; on buvait à lui; ce mot lui était consacré. . Ces détails le touchaient. «Pauvres Français! a- 1- il dit avec » expression. Pauvre peuple! Pauvre nation! Je » méritais tout cela, je, t'aimais! Mais toi, tu ne ». méritais pas, assurément, tous les maux qui » pèsent sur toi ! Ah ! que tu méritais bien

44<> MÉMORIAL (Mart 1816)

# qu'on sa dévouât pour toi! Mais il faut en » convenir, que d'infamie, de lâcheté et de dé- » gradation j'ai eues autour de moi ! » Et me infant il ajouta : c Et je ne parle pas icr de vos » amis du faubourg Saint- Germain ; car pour » eux , c'est encore une autre question. »

Il nous parvenait souvent des traits et des mots qui, pareils à ceux de l'île de France, étaient propres à remuer la fibre du cœur : l'île de l'Ascension , dans notre voisinage , avait toujours été déserte et abandonnée ; depuis que nous sommes ici , les Anglais ont cru devoir y faire un établissement Le capitaine qui en a été prendre possession nous dit, à son retour, qu'il avait été fort étonné, en débarquant, de trouver sur le rivage : Vive à jamais le grand Napoléon.

Dans les derniers journaux qui venaient de nous arriver, parmi plusieurs traits ou jeux dfe m6ts bienveillans, il se trouvait, en plusieurs langues , que Paris ne serait heureux que quand on lui aurait rendu son Mèlène : c'était quelques gouttes de miel dans notre coupe d'absinthe.

(Mats tSiG) DE SAINTE-HÉLÈNE. 44i

Lundi 18. — Mardi 19.

Ses intentions sur Roflie. — Horrible nourriture. — Britannica**

L'Empereur e&t monté à cheval siit les htiit hmités J il y avait bien long -temps qu'il s'éh était abstenu; le défaut d'espace à parcourir en est la causé. Sa éanté eii souffre tisiblemetit ,« et l'on doit s'étonne* que le manque d'exercice ne èoit pas plud tlttisible eilcore à celui qui en prenait journellement de si violent Au retour, l'Empereur â déjeûné dehors; il fccfas a tous reteùtis. Aptes le déjeune*, la conversation est tombée sur Hérculàmm et Pompelà* le phénomène et l'époque dé leur destruction! -, le tetnpS et lefe hasards dé leur découverte tnoderne, les iriontinietis et lé£ curiosités qu'ils nous ont fournis dëpttiS. L'Empereur disait que^si Roine fût testée sous Sa domination * elle fût Sortie dé seS rtànés; il se proposait de la nettoyer de tous ses décombres, |e restaurer tout ce qui eût été possible, etc. ïl ne doutait pas que le même esprit s'étendant dans lé voisinage, il eût ' „ 28

44s MÉMORIAL (Mars 1816)

pu en ôtre'en quelque sorte de même d'Hercu- Janum et de Pompeïa.

Le déjeûner fini , l'Empereur a envoyé mon fils chercher le volume de Crevier qui renferme les catastrophes d'Herculanum et de Pompeïa, et nous les a lues, ainsi que la mort et le caractère de Pline. Il s'est retiré vers midi pour prendre du repos.

Sur les six heures, nous avons fait, en calèche, notre course d'habitude; l'Empereur avait fait monter avec lui M. et M m * Skelton, qui étaient venus lui faire visite*

Au retour, l'Empereur, chassé du jardin par l'humidité, a été voir le général Gourgaud, qui se rétablit rapidement. Après le dîner, en quittant la table et rentrant dans le salon , nous n'avons pu nous empêcher de revenir sur le repas que nous venions de faire ; rien à la lettre n'avait été mangeable : le pain mauvais, le vin impotable , la viande dégoûtante et malsaine ; on est obligé d'en renvoyer souvent; on tient, malgré les représentations, à nous la fournir tuée, parce que c'est le moyen de nous faire passer les animaux morts. L'Empereur, choqué

(Mari 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 44$

de ce tableau, oia pu s empêcher de dire avec chaleur ; « Saas doute il est: bien des individus ».dans une condition physique, pire encore;

• mais ceja ne nous ôte pas le droit de juger » la nôtre, ni lès traitement -infâmes dont on » nous entoure! Les mauvais procédés du gou- » yernement anglais ne se sont point bornés à » nous envoyer ici,' ils se sont étendus jusqu'au

# choix des individus auxquels on a remis nos » personnes • et nos besoins l Pour moi , je soufr » frirais inoin& A j'étais sûr. qu'un jour quel- ». qu'un te divulgâb à* L'univers , de manière à «b entacher d'infamie ceux qui en sont.coupa*

* blés ! Mais parlons d'autre ' chose , a-t-il dit ; » quel jour est aujourd'hui? — t.Qudqu'uri adit<, » le dix -neuf mars. — Quoi, s est -1 il écrié,' là » veille du vingt mars! Et après quelques sè~ » coudes ; Mais parlons encore d'autre chose. » Il a envoyé chercher un volume de Racine ; il a d'abord commencé la comédie des Plaideurs ; mais après une ou deux scènes, il nous a lu Britannicus. La lecture finie et le juste tribut d'admiration payé , il a dit qu'on reprochait ici à Racine un dénouement trop prompt; qu'o»

444 MÉMORIAL (Mars 1816)

ne pressentait pas d'assez loin l'empoisonnement de Brifcaroiom» Il a fort <l<mé la vérité do caractère de Narcisse, observant que c'était toujours en blessant X amour propre des prince* qu'on influait le plus sur les déterminations.

Mercredi zq.

Vingt Mars* — Couchqsde l'Impératrice.

. Après le dhier, un de nous a fait* observe* qu'à pareil jour, à pareil moment , il y avait un «0» (vingt mars)* l'Empereur était moins isolé, moins tranquilles t Je me à>ettai& à table. aux ». Tuileries ,- a dit .Napoléon. J'y • étais . parvenu >itve6 difficulté, je venais de courir au moins »Jes danger» d'une bataille* » £n effet, il avait été saisi en- arrivant, par plusieurs milliers d'officiers et de citoyens; on se l'était arraché; il n'était pas monté au château , ort l'y avait porté , et bien plus dans le tumulte de quelqu'un qu'on va déchirer, que dans L'ordre et le respect de celui qu'on .vent honorer. Mais c'était le senti» ment et l'intention qu'il fallait juger ici, c'était dé l'enthousiasme et de l'amour jusqu'à la rage «tac délire* . . ...

(Mars 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. ft»

■ L'Empereur a ajouté qu'il était à cmire cpxe plus d'une personne en parierai! 0e soir en£cH rope y et qu en dépit de toute surveillabeey H 5» viderait Kent de* bouteffles en soi intention

La conversation est ensuite tombée sur te Roi de Rome; ce joui était Pauniversa'Fre de stf naissance ; l'Empereur comptait qu'à avait cic^f ans. II est passé de là aux eoùehetf de l'Impératrice,' et Ser&tlait* se complaire ô se vanfer devoir été /dans cette efréotfsfaâeé «, dSsrôf-tf, aussi l>on mari que qui que ce t&f au monde : 3 aida constamment téwte la nwt nitapératrîcë à mot* cher; nous en savions quelque eàoee, nous qui étions de la maison; nous avions été i côn?v0qué£ tous au ehâfeafu dès dix heures dw soîr* nous y passâmes là nuit entière; les cris arrivaient par-* fois jusqu'à nous. Vers le ma^in», Faceoweheuf ayant dit à? l'Empereur qmf lés ! douleurs avaient cessé et que cela pourrait être long encore, FEmpeiteur alïàr se mettre aw bah*, et Foi* ntnw congédia , en nous prévenant de ne pas nous écarter de chez nous. Il »y avait pas long-temps que l'Empereur était dans fe hairr, que les- doubleurs reprirent, et que l'accoucheur vint, là

444 MÉMORIAL (Mars 1&16)

tète perdue ; lui dire qu'il était le plus malheureux des hommes, que sur mille couchés qui arrivaient dans Paris, il ne s'en présentait pas de plus difficile. L'Empereur se rhabillant à Ja hâte, le rassurait en lui disant qu un homme qui savait son métier, serait impardonnable de perdre la tète ; qu'il n'y avait rien ici qui dût le troubler; qu'il n'avait qu'à se figurer qu'il accouchait une bourgeoise de la rue Salât- Denis ; que la nature n'avait pas deux lois; qu'il était bien sûr qu'il ferait pour le mieux , et qu'il n'aurait à craindre surtout aucun reproche. On lui représenta qu'il y avait un grand danger pour la mère ou pour l'enfant. « Avec la mère, ré- 9 pondit-il sans hésiter, j'aurai un autre enfant. » Conduisez-vous ici comme si vous attendiez » le fils d'un savetier. • •

Arrivé auprès de l'Impératrice , il put s'assurer qu'elle était réellement en danger; l'enfant se présentait mal, et tout portait à croire, qu'il serait étouffé.

L'Empereur demanda à Dubois pourquoi il ne l'accouchait pas. Celui-ci s'en défendit, ne le youlant, disait-il, qu'en présence de Corvisart,

(Mars i&6) DE SAINTE-HÉLÈNE. 44?

qui n était pas -encore arrivé; « Mais que vous » dira-t-il? disait l'Empereur. Si c'est un témoin- » ou une justification que vous vous réserve* ; » me voilà, moi. » Dubois alors, mettant bas son habit, se mit au travail. À l'aspect des fers, l'impératrice poussa des cris douloureux , s'écriant qu'on voulait là tuer. Elle était fortement tenue par TÈmpérelir, M m * de Montefequiou , Corvkart, qui venait d'entrer, etc. * M** de Montesquiou saisit adroitement l'occasion de la rassurer, en lui disant qu'elle s'était trouvée ellemême plus d'une fois dans cette situation.

Cependant l'Impératrice se persuadait tou-

* Cette scène se passait en présence de yingt-deux personnes :

L'Emperecb,

Dubois, Goryisart, Bourdier et Ivan;

M mw : de Montébellô, de Luçay et de Montesquieu.

Les six premières dames : Ballant, Deschamps, Durant, Hûreau, îïabussori et Gérard; -' Cinq femmes de chambres : Mesdemoiselles Honore, Edouard, Barbier, Àubert et Geoffroy;

La garde Madame Biaise, et deux ailes de garde-robe.

( Souvenirs de Madame Durand , veuve du général. Tome 1 , page 98. )

84$ JUtltOftUL (Mm 1816)

jours qu'où en ujait #fféremioe^ avec elle qu'arçeç tPttt? ff?Ç* s §| répétait, souvent ; «Parce que je suis hapératripe* »e swr$fiwu-»

* trop ! * Eite ç*t eanveuue depuis* ayçç l'Eutpe» reur, que eefe (ivajt été yéçUejnem; ss* çr^Jn^ Eufcu, oa la délivra. J,e péril avaH été si gpanci , que tante l'étiquette , dit lTSmpiWW, qui ay*ît été recherchée et arrêtée h ce sujet 5 fut mse de côté » et l'enfaut p«sé à l'écart* sur, \e pl^ cker, pendant qu'on ne s'occupait uniquement que de la mère* il y demeura plusieurs kt$t39&* et on le croyait mort ; ce fut Corviaaft qui le releva, Jfe frotta et lui it pousser un cri, etc. * s -

* On Ut dans l'Intéressant Ouvrage de M. le Baron Fleury de Chaboukn, sur k retour de Vue d'Elbe : « Lorsque le jeune Napoléon vint au monde,, en le crut » mort; il était sans chaleur, sans mouremens, sans » respiration; on fusait des effort? mutjtipHés paur le » rapçekf à la yk, lorsque partirent successivement ». les cent coups de canon destinés à célébrer sa nais- » sance ; la commotion et l'ébr^nkineaft qu'Us occasion-

* néwM» %gk#A* d feçteneift Wi |e* OfgafWfcdti royal » enfant, qu'il reprit les seu* *

(Mars i8«6) DE SAIOTE-HJ&ÈNE. 449

Jeudi 21. — Vendredi 22.

torons» <*- Sommeil fawrt te bataill* -* Ççsar^ ses GQi^EQentaifes. — Dpa divers système militaires.

L'Empereur est monté à cheval de fort bonne heure ? nous ayons fait te tour des limitç* dans plusieurs directions* C'est durant cette prome» ïiacte que l'Empereur prend à présent sa leçon d'anglais : je marche à côté de lui : il fait des phrases anglaises que Je traduis mot à mot, à mesure qu'il les proponce ; ©e qui lui fait voir qu'il est entendu ou le me! à; même- de seeom* ger. Quand il a fini la phrase, je la lui répète en anglais , de manière qu'il Teuteade bien à son tour, ee qui sert à lui fermer l'oreille.

Aujourd'hui l'Empereur lisait , dans l'histoire romaine , ta conjuration de Catfâmt? il ne pouvait la comprendre telle quelle est tracéç t » Quelque scélérat que fût CatiMqa, observait* » il , il devait avoir* un objet i oe -ne pouvait être » celui de gouverner dans Home, puisqu'on lui » reprochait d'avoir voulu y mettre le feu aux » quatre coins. » L'Empereur pensait que e 'était

#>• MÉMORIAL (Mats 1816)

plutôt quelque nouvelle faction à la façon de Marius et de Sylla, qui, ayant échoué, avait accumulé sur son chef toutes les accusations banales dont on les accable en pareil cas. Quelqu'un alors fit observer à l'Empereur que c'est ce qui lui serait infailliblement arrivé à luimême, s'il eût succombé en vendémiaire, en fructidor ou en brumaire, avant d'avoir éclairé d'un si grand lustre uq horizon purgé de nuages.

Les Gracques lui inspiraient bien d'autres doutes, bien d'autres soupçons, lesquels, disait-il, devenaient presque des certitudes quand on s'était trouvé dans les affaires de nos jours. $ L'histoire , observait-il , présente en résultat » les Gracques comme des séditieux , des révo- » lutionnaires , des scélérats ; et dans les détails » elle laisse échapper qu'ils avaient des vertus, » qu'ils étaient doux, désintéressés,, de bonnes » mœurs ; et puis ils étaient les fils de l'illustre » Cornélie ; ce qui , pour les grands cœurs , doit » être tout d'abord une forte présomption en » leur faveur. D'où pouvait donc venir un tel » conteste ? Le voici , disait l'Empereur : c'est

(Mars 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. ^i-

» tjue les Gracques s'étaient généreusement dé- » voués; pour les droits du peuple opprimé, » contre un sénat oppresseur , et que leur grand » talent, leur beau caractère, mirent en péril » une aristocratie féroce qui triompha, les égor- » gea et les flétrit. Les historiens du parti les ont » transmis avec cet esprit; sous les Empereurs » il a fallu continuer; le seul mot des droits du » peuple, sous un maître despotique, était un » blasphème, un vrai crime ; plus tard il en a » été de même sous la féodalité, fourmillière » de petits despotes.. Yoilà la fatalité sans doute » de la mémoire dès Gracques : leurs vertus » n'ont donc jamais cessé, dans la suite des » siècles , d'être des crimes ; mais aujourd'hui » qu'avec nos lumières nous nous sommes avisés » de raisonner, les Gracques peuvent et doivent » trouver grâce à nos yeux.

» Dans cette lutte terrible de l'aristocratie et » de la démocratie qui vient de se renouveler » de nos jours ; dans cette exaspération du vieux » terrain contre l'industrie nouvelle qui fer- » mente dans toute l'Europe , nul doute que » si l'aristocratie triomphait par la force , elle

45* MÉMORIAL (Mm 1816)

» ne montrât partout beaucoup de Gracqoes , » et ne les traitât à l'avenant tout aussi béni- » gn émeut que l'ont fait leurs devanciers, *

L'Empereur ajoutait qu'il était aisé de voir du. reste qu'il y «tait lacune cher les auteurs anciens dans, cette époque de l'histoire; que \axkt ce que nous en présentaient les modernes m'était évidemment formé que de grapittagê. Puis il revenait sur les reproches déjà faits au bon Rollin et à son élèw Crevier : ils étaient tous deux sans talent , sans intention, sans couleur. 11 fallait convenir que les Anciens nous étalent bien supérieurs sur ce point ; et cela parée que chez eux les hommes d'Etat étaient hommes de lettres; et. les hommes de lettres hommes d'État ;> ite aceuBauLaieitf; les professions, tandis que nous les séparons» d'une manière absolue. Cette division fameuse du travail, qui chea nous amène la perfection d^s ouvrages mécaniques, lui est tout k fait funeste dans les productions mentales : tout ouvrage d'esprit est d'autant plus supérieur, que celui qui te produit est plus universel; Nous devons à ^Empereur d'avoir cherché » établir ce principe, en employant sou*

(Hors 1816) DE SMNTE-HÉLÈNE. 45*

veat les ^mèmes hommes à plusieurs objets tout à fart étrangers entre eux; c'était son système. Un jour il nomma, de propre mouvement, un de ses Chambellan* pour aller en Illyriè liquider la dette autrichienne : c'était un objet considérable et fort compliqué ; le Chambellan , jus* que-là étranger k toute affaire, en frémit, et le ministre, privé de- cette nomination , et conséquemment mécontent, se hasarda de représenter à TEmpereur qu*e*sa nomination étant tombée sur, quelqu'un d'entièrement neuf, il était* à craindre qu'il ne sût pas s'en tirer* « J'ai la main » heureuse , Monsieur, fut sa réponse $ *seux sur m qui je la pose sont propres à tout. »

L'Empereur continuant «a critique, condamnait aussi beaucoup ce qu'il appelait des niaiseries historiques, ridiculement exaltées par les traducteurs et les commentateurs. Elles prouvaient dans l'origine?, disait-il, des historiens qui jugeaient mal des hommes et' de leur situation* « C'était à tort , par exemple, observait-il, 9 qu'ils vantaient si haut la continence de Sciplôn, » et s'extasiaient sur le calme d'Alexandre , de »* César et d'autres^ pour avoir dormi la veille

454 MEMORIAL ( Mars 1816}

» d'une bataille. Il n'y a qu'un moine, disait-il, » privé de femme , dont le visage s'enlumine à » leur seul nom et qui hennit à leur approche » derrière ses barreaux , qui puisse faire un » grand mérite à Scipion ne n avoir pas violé » celle que le hasard mettait en son pouvoir, » quand il en avait tant d'autres à sa libre dispo- » sition : autant vallait qu'un affamé lui tint » aussi grand compte, d'être passé tranquillement » à côté d'une table bien servie sans s'être rué » dessus. Quant à avoir dormi au moment d'une » bataille , il n'est point, assurait-il, de nos sol- » dats , de nos généraux qui n'aient répété vingt » fois cette merveille ; et tout leur héroïsme » n'était guère que dans la fatigue de la veille.» A cela le Grand-Maréchal a ajouté qu'il pouvait dire avoir vu , lui Napoléon , dormir, non seulement la veille de la bataille , mais durant la bataille même. « Il le fallait bien, disait » l'Empereur : quand je donnais des batailles » qui duraient trois jours , la nature devait » aussi avoir ses droits ; je profitais du plus petit » instant , je dormais où et quand je pouvais. » L'Empereur avait dormi sur le champ de ha*

(Mars 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 4§5

taille de Wagram et de Bautzen , durant le combat même , et fort en dedans de la portée des boulets. Il disait sur cela qu'indépendamment de l'obligation d'obéir à la nature ,- ces sommeils offraient au chef d'une très -grande armée, le précieux avantage d'attendre/ avec calme, les rappdrts et la concordance dé toutes ses divisions, au lieu de se laisser emporter peut -être par le seul objet dont il serait le témoin.

L'Empereur disait encore qu'il trouvait dans Roilin , dans César même , des circonstances de la guerre des Gaules qu'il ne pouvait entendre. Il ne comprenait rien à l'invasion des Helvé tiens , au chemin qu'ils prenaient , au but qu'on leur donnait , au temps qu'ils étaient à passer la Saône, à la diligence de César, qui avait le temps d'aller en Italie^ chercher des légions aussi loin qu'Aquilée, et qui retrouvait les envahisseurs encore à leur passage de la Saône, etc.. Qu'il n'était pas plus facile de comprendre la manière d'établir des quartiers d'hiver qui «s'étendaient de Trêves à Vannes. Et comme nous nous récriions aussi sur les tra~

tatix immenses que les généraux obtenaient de leurs soldats ; les fossés , les murailles 9 les grosses tours, les galeries» etc., l'Empereur observait qu'alors tous les efforts Remployaient eu confection et sur les lieu» mêmes 9 au lieu qtie de nos jours, ils consistaient dans le transport. Il croyait d'ailleurs que leurs soldats travaillaient en effet plus que les nôtres* Il a le projet de dicter quelque! chose là-dessus.

« Au surplus , continuait-il », l'histoire an- » cïénftë est longue , et le système de guerre

* à changé souvent. De nos jours , il n'est déjà

* plus Celui du temps de Ttfïenne et de Yauh ban. Aujourd'hui , lès travaux de campagne

* devenaient inutiles ? le système même de nos » placée était désormais problématique ou

* sans effet ; l'énorme quantité dû bombes et » d'obus changeait tout. Ce n'était plus contre

* l'horizontale qu'on avait à se défendre; mais

* contre là courbe et la développée. Aucune

* des places anciennes n'était désormais à l'a* » brl : elles cessaient d'être tenables * aucun

* pays n'était assez riche pour le% entretenir. » Le revenu de la France ne pouvait suffire à

(Mars 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 457

9 ses lignes de la Flandre ; car les fortifications » extérieures n'étaient guère aujourd'hui que le » quart ou le cinquième de là dépense néces-' »saire; les casemates, les magasins, les étan »blissemens à l'abri delà bombe, voilà désor- » mais ce qui était indispensable, et ce à quoi » on ne pourrait suffire. » L'Empereur se plai* gnait surtout de la faiblesse de la maçonnerie actuelle ; le génie avait un vice radical sur cet objet, il lui avait coûté des sommes immenses en pure perte.

L'Empereur, frappé de ces vérités nouvelles* avait imaginé un système tout à fait au rebours des axiomes établis jusqu'ici : c'était d'avoir un calibre de gros échantillon, poussé en dehors de la ligne magistrale vers l'ennemi , et d'avoir cette ligne magistrale elle-même, au contraire, défendue par une grande quantité de petite artillerie mobile; par là, l'ennemi était arrêté court dans son approche subite : il n'avait que des pièces faibles pour attaquer des .pièces fortes; il était dominé par ce gros échantillon, autour duquel les ressources de la place, les petites pièces venaient se grouper, ou même se 2. 29

458 MÉMORIAL (Mars 1816)

portaient au loin en tirailleurs , et pouvaient suivre tous les mouvemens de l'ennemi par leur facile mobilité. Il fallait à l'ennemi dès -lors de l'artillerie de siège ; il devait ouvrir la tranchée ; on gagnait du temps , et le véritable objet de la fortification était accompli. L'Empereur a employé ce moyen avec beaucoup de succès, et, au grand étonnement des ingénieurs, à la défense de Vienne et à celle de Dresde : il voulait l'employer à celle de Paris , qu'il ne croyait défendable que de la sorte ; mais du succès duquel il ne doutait nullement, etc..

(Mars'1816) DE SÀÏNTË-HÉLÈNE, 45<y

Hésumé des neuf mois écoulés.

Voilà déjà neuf mois que j'écris mon Journal , et je crains bien qu'au travers des parties hérétogènes qui s'y succèdent sans ordre, on n'ait que trop souvent perdu de vue mon principal j mon unique objet , ce qui concerne Na* poléon et peut servir à le caractériser. C'est pour y suppléer, en tant que de besoin , «que je vais essayer ici un résumé de quelques lignes ; résumé, d'ailleurs, que je me propose, pou* le même motif, de réitérer désormais tous les trois mois.

En quittant la France nous étions demeurés un mois à la disposition du brutal et féroce ministère anglais; puis notre traversée à Sainte- Hélène avait été de trois mois.

À notre débarquement, nous .avons occupé Briars , près de deux mois.

Enfin , nous étions à Longwood depuis trois mois.

Or , ces neuf mois eussent composé qua.tr*

ifio MÉMORIAL (Mars 1 8, G)

époques bien distinctes pour celui qui se serait occupé d'observer Napoléon.

Tout le temps de notre séjour à Plymouth , Napoléon demeura concentré et purement passif, n'opposant que la force d'inertie. Ses maux étaient tels et tellement sans remède, qu'il laissait stoïquement courir les événemens.

Durant toute notre traversée, ce fut en lui constamment une parfaite égalité et surtout la plus complète indifférence; il ûe témoignait aucun désir, n'exprimait aucun Contre-temps. On lui portait, il est vrai, les plus grands égards; il les recevait sans les apercevoir; il parlait peu, et toujours le sujet était étranger à sa personne. Quiconque, tombé subitement à bord, aurait été témoin de sa conversation , eût été bien loin sans doute de deviner à qui il avait à faire : ce n'était pas l'Empereur. Je ne saurais mieux le peindre dans cette circonstance , qu'en ie comparant à ces passagers de haute distinction qu'on transporte avec gçand respect au fieu de leur mission.

Notre séjour à Briars présenta une autre nuance. Napoléon, réduit presqu'à lui seul, ne

; (3Vlar$ 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 46*

recevant personne, tout à son travail, semblant oublier les événemens et les hommes, jouissait en apparence du calme et de la paix d'urfe solitude profonde, dédaignant, par distraction ou par mépris , de s'apercevoir jies înconvéniens pu des privations dont on l'environnait ; s'il en exprimait parfois quelque cliose, ce n'était que réveillé par l'importunité de quelque Anglais, ou excité par le récif des outrages faits aux siens. Toute sa journée était remplie par ses dictées; le reéte du temps donné au délassement d'une conversation toute privée, H ne mentionnait point les affaires dé l'Europe; parlait rarement de l'empire , fort peu du consulat ; mais beaucoup de son général at d'Italie, et bien plus encore, et presque constamment, des plus minutieux détails de son enfance et de sa première jeunesse. Ces derniers sujets surtout semblaient, en cet instant,- d'un charme tout particulier pour lui. On eût dit qu'ils lui procuraient un oubli complet; Us le portaient même à la gaîté. C'était presque uniquement de ces objets .qu'il remplissait les heures nombreuses de ses promenades nocturnes au clair de lune.

46a MÉMORIAL (Mars 1816)

Enfin, notre établissement à Loagwood fut une quatrième et dernière nuance. Toutes nos situations jusque-là n'avaient été qu'éphémères et transitoires. Cette dernière devenait fixe , et menaçait d'être durable* Là allait commencer réellement notre exil et nos destinées nouvelles. L'histoire les prendrait là ; les regards de l'univers allaient nous y considérer. L'Empereur, semblant faire ce calcul, régularise tout ce qui l'entoure, et prend l'attitude de la dignité qu'opprime la force; il trace autour de lui une enceinte morale derrière laquelle il se défend à présent pouce à pouce contre les inconvenances et les outrages ; il ne passe plus rien à ses persécuteurs; il se montre susceptible sur les formes , hostile contre toute entreprise. Les Anglais n'avaient pas douté que l'habitude ne produisît enfin la familiarité. L'Empereur les ramène au premier four, et le respect le plus profond se manifeste.

Ce ne fut pas pour nous une petite surprise, ni une légère satisfaction, que d'avoir à nous dire que , sans savoir comment ni pourquoi , U devenait pourtant visible que, dans l'esprit et

(llar« 1816) DJI SAINTE-HÉLÈNE. 46S

aux regards des Anglais , l'Empereur se trouvait à présent plus haut qu'il no l'avait été jusquelà; nous pouvions même nous apercevoir que ce sentiment allait chaque jour croissant

Avec nous, l'Empereur reprit tout à fait, dans ses conversations , l'examen des affaires de l'Europe. Il analysait les projets et la conduite des souverains; il leur opposait la sienne ; jugeait, tranchait, parlait de son règne» de ses actes, en un mot nous retrouvions l'Empereur , et tout Napoléon, Ce n'est pas qu'il eût jamais cessé de l'être un instant pour notre dévouement et nos soins, ni que, de notre côté, nous eussions à en. souffrir le moindrement, sous aucun rapport. Jamais il ne fut pour nous d'humeur plus égale , de bonté plus constante ,, d'affection plus habituelle.. C'était précisément au milieu .de nous, et tout à fait en famille, qu'il concertait ses sorties contre l'ennemi commun ; et celles qu'eux trouvera les plus vigoureuses , qui paraîtront dictées par la colère , ne J'ont presque jamais été même sans quelque rire et sans quelque gaîté,

La santé de l'Empereur, durant les six mots

464 MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE. (Mars 1816} qui précédèrent notre* établissement à Longwood, ne sembla pas éprouver la moindre altération; pourtant c'était un régime si contrains ! Les heures, la nourriture, n'étaient plus les mêmes ; ses habitudes étaient toutes bouleversées. Lui, accoutumé à tant de mouvement, était demeuré* renfermé tout ce temps daps une chambre. Les bains étaient devenus une partie de son existence, et il en avait été constamment privé , etc. , etc. Ce ne fat qu'après être arrivé à Longwood, et lorsqu'il eut retrouvé une partie de ces objets, qu'il eut couru à cheval et repris des bains , qu'on commença à apercevoir une altération sensible.

Chose singulière! tant qu'il avait été mal, il s'y eut point de traces de ses souffrances ; ce ne fut que dès qu'il fut mieux qu'on les vit apparaître. Ne serait-ce pas que dans l'ordre moral , comme dans Tordre physique , 3 se trouve souvent un long intervalle entre la cause et les effets.

FIN DU SEGOm VOLUME.

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