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IV. F allée du Pô. — Le Pô prend sa source

3oo MÉMORIAL

au mont Viso, et reçoit successivement sur sa gauche à Turin , la Doire , qui descend du mont Genèvre ; un peu au-dessous à Chivasso , Ta Doréa-Baltéa qui vient du grand Saînt-Bernard; entre Casai et Valence, la Sésia; à Pavie, le Tésin qui descend du làc Majetir 4 et des hauteurs du Sïnïplon; entre Plaisance et 'Crémone, UAdda venu du Breriûer; £rès de Borgo-Forté, l'Oglio sorti du lac dlséo; près de Governolo , le Mincio venu dû lac dé Garda. Lé Pô reçoit à sa rive droite tous tek affluens des Apennins; le Tanaro, au-dessous de Valence et d'Alexandrie ; la Scrivïa , audessous de Tortone et dé Castel-Novo; la Trébia , au-dessus de Plaisance ; lé Taro , au-dëssus : de .Casai -Majore ; le Crostollo , près de G u as t alla; la Secchfa, près de Saint-Bé'nédettô; le Panaro et le Réno , dans les environs de Ferrare ; enfin il se jette dans F Adriatique à trente milles au-delà de Ferrare, par plusieurs bouches. Ce fleuve est une espèce- de mer par Fa grande quantité de rivières qu'il reçoit dans toutes les directions.. Il est élevé au-dessus du sol, et se trouve encaissé par des digues, de

DE SAINTE-HÉLÈNE, 3oi

sorte <jpe les pjus belles contrées de l'Italie, comme la Hollande, $ç trouvent dérobées par artifice à l'invasion des eaux. Il y a peu ou point de sollicitude à prendre sur lç cours des afflijens de la rivç gauche , la jiature s'y exerce sans Jncopy.énienç : ainsi la Doréa-Baltéa , le Tpsjn, l'Adda entrent dans le Pô sans causer d'embarras. Il nçn est pas ainsi des affluens de la rive droite : depjiis le Tanaro, tojites les rivières sont sujettes à de grands désordres , et donjvept lieij à à$ grande^ «jucstigna hydrauliques. Il f?ut phaqjue année hausser les <Jig ue $? parce que les pays limitrophes , surtout Parme, Modène, Bp^ogne, Ferr^rç éprouvent de fortes inondations. Ce sont ces perpétuelles difficultés de la nature qui ont repdu les Italiens si habiles dans la science hydraulique. Les ingénieurs de ce pays ont poussé plus loijx que partout ailleurs cette branche importante de .nos connaissances.

Les affluens des deux rives du Pô diffèrent encore, .en ce q^e tqus ceux dç Ja rive gauche sont presque toujours nayigable$, et presque jamais guéables ; tandis que çeu;x de la riv*

3o* MEMORIAL (Fév. 1816)

droite ne sont jamais navigables, et se trouvent presque toujours guéables. Les uns sont des rivières , les autres ne sont que des torrens

N. B. Ici finit la partie de ce chapitre. Je regrette d'autant plus de ne l'avoir pas dans son entier, qu'il s'y trouve rénumération méthodique de tous les moyens de défense de l'Italie contre l'Autriche f morceau que l'Empereur lui-«ême n'hésitait pas à dire être trèsbeau et devoir demeurer classique pour le métier , tant que la forme et les détails physiques de la Péninsule, disait-il , ne seront point bouleversés. Du reste on le trouvera infailliblement dans l'ouvrage complet des campagnes d'Italie,

Jeudi 1 Février.

Éloge de Sainte-Hélène par l'Empereur. — Petites ressources de l'île.

La philosophie la plus heureuse et la plus sage, est celle qui nous fait voir parfois le côté le moins défavorable des circonstances les plus fâcheuses : l'Empereur, dans ce sentiment «ans doute , nous disait aujourd'hui * eu se j>ro-

(Fév. 181G) DE SAINTE-HÉLÈNE. 3o5

menant au foftd du jagclin, qu'après tout, exil pour exil ^ Sainte-Hélène était peut-être encore la meilleure place. Dans les latitudes éleyées , nous aurions eu beaucoup à souffrir des rigueurs du froid; et nous aurions expiré misérablement sous 1 ardeur brûlante de toute autre île du tropique. « Le rocher de Sainte-Hélène, c continuait-il , était stérile, sauvage sanflgdçute, « le climat y était rfionotone, insalubre; mais

la température, il fallait, en convenir, était «douce. » i

La conversation Ta mené à me demander ce qui eût été préférable, de l'Amérique ou de l'Angleterre, dans le cas où nous eussions été libres de nos mouvemens. Je répondais que , si l'Empereur avait voulu vivre en philosophe, en sage, dans le repos et loin désormais de l'agitation du* monde , il aurait fallu choisir l'Amérique ; mais pour peu qu'il eût conservé le sentiment ou l'arrière pensée des affaires, il eût fallu préférer ^Angleterre. Et ne voulant pas rester en arrière sur la peinture flatteuse que l'Empereur venait de tracer de notre misérable rocher, j'osai même dire qu'il pourrait

3o4 - MEMORIAL (Fév. 1816)

être telles chances qui fissent que Sainte-Hélène ne se serait pas trouvée le pire des asiles : pous y demeurions à 1 écart, quand la tempête lûgissdit potir les antres ; nous nous y trouvions hors dé l'atmosphère des passions , circonstance favorable au* chances possibles d'un meilleur avertir t c'était assurément un grand désir de voir éfebeau; je reculais l'horizon de toute retendue dé l'imagination^

En attendant, potir se faire une Juste idée de Tétat de notre exil et de ses ressources > il nous à été dit» dans la journée > que nous devibns mettre de l'écohomie dans plusieurs de lioi consommations , peut-être Bkême nous attendre à eà faire lé sacrifice momentané i on nous à dit que le café devenait extrêmement rare «t fcju'il pourrait manquer bientôt; depuis long-temps nous hVrons plus de sucre blanc ; il nVn reste plus aujourd'hui que fort peu et très-^&tfAVais*, réservé exclusivement pour l'Empereftu% et nous sommes menacés de ie voir bientôt finir; il en est de même de plusieurs arutrefc productions essentielles. Notre île est un vaisseau qui tient la mer; il^ manque bien-

fFcv. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. .SoS

tôt si la traversée se prolonge ou si on le surcharge de bouches outre mesure. Nous avons suffi pour affamer Sainte-Hélène, d'autant plus que les bjtàmeas de commerce ne peuvent désormais en approcher : ou dirait que ce lieu est devenu pour eux un écueil maudît et redouté, si Ton ne savait que la croisière anglaise donne ses soins à les tenir éloignés» Mais ce qui, dans les privations dont nous sommes menacés , nous a surpris davantage et nous affecterait le plus, c'est le manque de papier à écrire. On nous a dit que depuis trois mois que nous étions ici , nous avions épuisé les magasins 4e là colonie* ee qui prouverait qu'ils sont d'or* dinaire légèrement fournis , ou bien que nous en faisons u«re furieuse consommation : notre seule réunion à Longwood , en empioirait donc, à elle seule* six ou huit fois plus que tout Je reste de la colonie ensemble. Qu'on joigne à ces détails matériels, nos privations physiques et morales g «qu'on <se dise que nous ne joyieso&s pas même des ressources «de J'He, «dont l'arbitraire «t te ^caprice nous privent eu partie : on oaus y Teftoe l'herbe et le feuillage ,. qui se

§o8 MÉMORIAL (Fer. 1816)

usage , il s'e$t trouvé vicieux, et a passé alors au général Gourgaud, meilleur écuyer <jue moi.

Samedi 3 au Mardi 6.

Progrès de l'Empereur dans l'anglais.

Le trois a été affreux, la pluie a été constante; impossible de sortir. Le mauvais temps a duré plusieurs jours de la sorte ; jamais je n'aurais soupçonné que nous pussions être aussi longtemps sans la possibilité de nous hasarder dehors.

L'humidité nous enveloppait de Jouter parts, Ja pluie gagaait au (travers 4e nojtre toiture. Nos heures intérieures ^e ressentent de ce çaajuvais temps du dehprs : j'en étais triste apparemment: « Q'avezrvous, me "dirait l'Empereur un de ces » matins; depuis quelques jours vous changez, 9 serait-ce le moral ? vous feriez^yous des Dra- » gom à la manière de M"* de Sévigné? — - Je » répondais : Sire, c'est le physique, l'état de

* mes yeux m'attriste à la mort ; car, pour le mo- » rai), je sais le tenir en bride ; au besoin j'aurais » le bridon , et YQtre Majesté m'a donné des » éperons <jui seraient une dernière et victo-

* rieuse ressource. »

(Fev. ; i8i6) DE SAINTE-HÉLÈNE. 5og>

Cependant l'Empereur travaillait trois , quatre,, jusqua cinq heures de temps à l'anglais; les progrès devenaient réellement très-grands , il en était parfois frappé lui-niême , et s'en réjouissait en enfant. Il disait un de ces jours à table , et il répète souvent, qu'il ine doit cette conquête , et qu'elle est bien grande. Je n'y aurai pourtant eu d'autre mérite que celui que j'ai employé pour les autres travaux de l'Empereur, d'avoir osé en donner l'idée , d'y être revefeii sans cesse; et, une fois entamée, d'avoir mis dans la partie de l'exécution qui dépendait dé moi, une promptitude et une régularité journalières qui faisaient tout son encouragement. S'il arrivait qu'on ne fût pas prêt quand il nous demandait, s'il fallait renvoyer au lendemain, le dégoût le saisissait aussitôt, et le travail en demeuraît là , jusqu'à ce que quelque chose vînt le remonter. « J'ai besoin d'être poussé , me » disait-il confidentiellement dans une de ces » interruptions passagères , le plaisir d'avan- » cer peut seul me soutenir; car, mon cher, » nous pouvons en convenir entre nous, rien » de tout ceci n'est amusant, il n'y a pas le

3io MÉMORIAL (Fer. 1816}

» mot pour rire dans toute notre existence. » Avant dîner, l'Empereur faisait toujours plusieurs parties d'échec. À nos après-dînées nous ^reprîmes le reversi, qui avait été long-temps abandonné. Comme on ne se payait pas jadis très-régulièrement , on convint désormais d'en faire une masse commune ; on discuta sur sa destination future, l'Empereur demanda les avis; quelqu'un proposa de l'employer à délivrer la plus jolie esclave de l'île : cette opinion enleva tous les suffrages , l'on se mit au jeu avec ardeur , et la première soirée produisit dieux napoléons et demi.

Mercredi 7. — Jeudi 8.

L'Empereur apprend la mort de Murât.

La frégate la Thébaine est arrivée du Cap , et nous a apporté quelques journaux; je les traduisais à l'Empereur en nous promenant dans le jardin. Un de ces papiers renfermait une grande catastrophe ; je lus que Murât ayant débarqué avec quelques hommes en Calabre, y avait été saisi et fusillé. A ces paroles inattendues, l'Empereur me saisissant le bras, s'est

(Fér. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE, 3n

écrié : « Les Calabrois ont été plus humains, » plus généreux que ceux qui m'ont envoyé ici. » Ce fut tout. Après quelques momens de silence , comme il ne disait plus rien, je continuai.

Murât, sans vrai jugement, sans vues solides* sans caractère proportionné à ces circonstances,, venait de périr dans une tentative évidemment désespérée. II n'est pas impossible que le retour de l'Empereur de l'île d'Elbe ne lui eût tourné la tête, et qu'il n'espérât peut-être en renouveler le prodige pour son propre compte. Ainsi périt misérablement celui qui avait été une des causes si actives de nos malheurs! En 1814 9 5on courage , son audace , pouvaient nous tirer de l'abîme ; sa trahison nous y précipita ; il neutralisa le Vice-Roi sur le Pô ; il l'y combattit , lorsque , Téunis ensemble , ils eussent pu forcer les gorges du Tyrol, descendre en Allemagne et venir sur Râle et les rives du Rhin, détruire, saisir les derrières des alliés et leur couper toute retraite de France*

L'Empereur, à File d'Elbe ,. dédaigna toute communication avec le Roi de Naples; mais, partant pour la France , il lui écrivit qu'allant

Si* MÉMORIAL (Fer. 1816)

reprendre possession de son trône , il se plaisait à lui déclarer tfu'H notait plus de pas$é entre <eux; tju'il lui pardonnait sa conduite dernière, lui rendait sa bienveillance , lui envoyait tpael- «ju'un pour lui ligner la garantie de ses États , et lui recommandait, sur toute chose , de se maintenir en bonne intelligence. arec tes Autrichiens ,,et de se contenter de tes contenir-, dans te cas où 41s voudraient marcher sur la France, Murât , en ce moment , *tout au sentiment de sa première jeunesse, ne Youlut ni garantie ni signature : la parole de TEmpereur, son amitié, lui suffisaient, s'écria-t-il ; il prouverait qu'il avait été plus malheureux que coupable. Son dévouement, son ardeur, allaient, disait-il, lui obtenir l'oubli du passé.

« Mais il était dans la destinée de Slurat,

• disait l'Empereur , de nous faire du mal. Il » nous avait perdus en nous abandonnant, et il » nous perdit en prenant trop chaudement no- » tre parti : il ne garda plus aucune mesure ; il

# attaqua lui-même les Autrichiens sans plan

* raisonnable, sans moyens suffisarrs, et il sue-

* comba sans coup férir. »

(Fér. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 5i3

Les Autrichiens délivrés de cet obstacle, s'en servirent comme de raison- ou de prétexte pour en augure rrdes- vues ambitieuses dans Napoléon reparaissant «sur la scène. G est ce qu'ils lui objectèrent constamment toutes les fois qu'il leur protesta de sa Modération. <-

L'Empereur,' avatft la cifcons&nœ malheureuse des hostilités de Murât , avait déjà noué quelques négociations avtec l'Autriche. D'autres États inférieur*, que je crois inutile de nommer, lui. avaient fait dire qu'il pouvait compter sur leur neutralité. Nul doute que la chute du Roi de Naples n'ait donné aussitôt une autre tournure aux affaires. v

On a essayé* de faire passer. Napoléon pour un homme terrible , implacable ; le vrai c'est qu'il était étranger à' toute vengeance, et ne savait pas* Conserver de rancune, quelque mal qu'on lui ieût fait. Son courroux, d'ordinaire, s'exhalait par des •sorties violçn*es r et c'était là tout. Gèux qtti le connaissaient le- savaient bien. Muïat l'avait outrageusement trahi ;.on vient de lfre qu'il l'avait perdu deu* fois, et cependant c'est à Toulon, que -Murât accourt chercher un 2. ' - ' - ' 2 °

3i4 MÉMOKIAL (Féf. 1816)

asile. « Je l'eusse amené à Waterloo , nous disait * Napoléon ; maïs l'armée française était telle- » ment patriotique, si morale, qtill est douteux » qu'elle eût voulu supporter Je dégoût et lTiar- » réur qu^Vàit inspirés celui* qu'elle disait avoir » trahi , perdu la France. Je ne me crus pas » assez puissant pour l'y maintenir, et pourtant » il nous eût valu peut-être la victoire ; car que » nous fallut-il dans certains momens de la » journée? enfoncer trois ou quatre carrés an- » glaîs ; or Murât était admirable pour une telle » besogne; il était précisément .l'homme de la » chose ; jamais à la tête d'une cavalerie on ne » vit quelqu'un de plus déterminé , de plus » brave , d'aussi brillant, »

« Quant 4u parallèle des, circonstances de » Napoléon et de Murât, celui çte leur débar*- » quemerit respectif en France, et sur le terri- » toire de Naples, il n eh saurait exister aucun , » disait l'Empereur : Murât n'avait d'autre. bon » argument dans sa cause que le succès 9 et il » était purement chimérique au moment où et » de la manière dont il l'a entrepris. .J'étais l'élu » d'un peuple y fêtais le légitime dans leurs doc-

(Féf. 1&16) DE SAINTE-HÉLÈNE. " . J ' £1 5*

» trines nouvelles; mais Murât n'était point fîa- » politain*; les Napolitains n'avaient jamais élu » Murât; était-il à Croire qu*i] pût exciter xpàrttrf - » eux un bien *if intérêt ; aussi sa proclamation » est-elle tout-à-fait fausse et vide de choses.' » Ferdinand de Naples devait et pouvait né le » présenter que comme un fauteur d'insurjeo t

* tion ;- c'est ce qu'il a fait ,, et Ta traité eh consé- * » quence* » ' *

» ,Quetle' différence ^avec moi, Continuait Na- »frôléon! Avapt mon arrivée, toute la. France » était déjà pleine d'un même sentiment. Je dé? » barque , et ma proclamation n'est pleine que » de ce même sentiment : chacun y. Ht ce qu'il » a dans le cœur. La France. était mécontente, «fêtais sa . ressource ; les maux et le remède » furent aussitôt en harmonie : voilà toute la clef , »lle ce mouvement électrique ^ sans exemple

• dans l'histoire. Il prit sa source uniquement > dans* la nature des choses; il n'y eut point, de » conspiration , et l'élan fut général; pas une » parole ne fût portée, et tout le monde s?en-; » tendit. Les populations entières se précipi- » taient sur le passage du libérateur. Le premier

5i6 MÉMORIAL (Fév. 1816)

» bataillon que j'enlevai de ma personne , me •» valut aussitôt la totalité de l'armé?. Je me » trouvai porté jusqu'à Paris ; le gouvernement » existant , tous ses agens disparurent sans ef- » forts 9 comme les nuages se dissipent à la vue » du soleil. Et encore eussé^je succombé > ter- » minait l'empereur, encore fiissé<-jeJtombé dans - » les mains* de mes ennemis, je n'étais pas pyrei ment ifli qjief d'insurrection j'étais un souve- » rain reconnu de toute l'Europe; j'avais paon » titre, ma bannière,* mes froupes^ j'e venais » faire la guerre à mon ennemi. » ' A

Vendredi o.

Porlier , Ferdinand. — Tableaux de l'Atlas.

©ans des gazettes que jç traduisais k l'Empereur, j'ai trouvé l'histoire de Portier : c'était un des chefs les plus remarquable^ des fameuses Guérillas. Il venait d'essayer d*en appeler à la nation contue la tyrannie de Ferdinand; <nais il avait échoué , waït été pi#& et" pendu.

* L'Empereur a- dit : , « Je ne .suis pâte du tout » surpris de* cette tentative en Espagne; à mon

' » retour deTîle d'Elbe, çeus des. Espagnols qui

(Fév. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 3i 7

» s'étaient ' montrés les plus acharnés contre «mon invasion, qui avaient acquis le plus de » renommée dans la résistance , s'adressèrent » immédiatement à moi : ils m'avaient côm- «battu, disaient-ils, comme leur tyran ; il* ^ » venaient m'implorer.compie un libérateur/ Ik » ne me demandaient qu'une légère somme*, » disaient-ils , ppur s'affranchir eux-mêmes - , et » produire dans la péninsule une révolution ' » semblable à la mienne. Si j'eusse vaincu à «Waterloo, j'allais lés secourir. Cette çirfeôns- » tance m'explique la tentative d'aujourd'hui. » Nul doute qu'elle ne se renouvelle encore.

» Ferdinand., dans sa fureur,, a beau vouloir. » serrer avec rage son sceptre ; un de ces beaux » matins" il lui glissera de la main comme une - » anguille. » ^

Les gazettes finies ," l'Empereur, dans son oisiveté, feuilletait mon Atlas; j ai eu la grande j satisfaction de le voir enfin s'arrêter sur les \ tableaux généalogiques; ce *que je désirais .depuis bien long-temps, car il les passait toujours. J'ai analysé devant lui, sur le tableau de l'Angleterre, la fameuse guerre de la rose rouge et

3i8 MÉMORIAL (Fér. 1816)

de la rose blanche , inintelligible pour le grand nombre des lecteurs sans le secours de pareils tableaux. U a été frappé de leur utilité , et s'est mis alors à en parcourir un grand nombre d autres } il observait, à celui de Russie, qu'il serait Sien' difficile sans un tel secours, de suivre l'ordre irréguKer de succession des derniers aouyertafts; et il a été foft surpris, à celui de France , de la démonstration singulière , 'qu'en dépit de sept ou Tiuit applications âè ht loi satique > battis XVI eut encore régné comme si cette ioisalique'a'éût point existé.» . L'Empereur s'arrêtait beaucoup sur l'enca-» cUemeftt rigoureux et complet de ces tableaux; 4! ne revenait pas de la quantité de points de . rafliemens qui s'y trouvaient indiqués en un ■ aussi petit ^espace : lordre numérique du sou-» veraïn,son degré de génération , l'ensemble de toute sa pareuté*, etc. ;' etc. , et il me répétait alors ce'/JU'îl m'avait déjà dit ou à-pé*-près, que s'il lefc eût bien connus dans le temps, il m'eut fait venir po»r obtenir', de moi , un for* mat plus commode!, moins èoûteus, et est faire lu pâture des lycée?.

(Fer. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 3ig

IV, ajoutait qu'ij ejit vçulu voir toutes les histoire? réimprimées avec de tel§ documens à l'appui, ppurjeur intejljjgence, J# lui disais . que j'avais eu la même idée, qu'elle avait déjà été exécutée sur l'histoire d'Angleterre * par Hume, et que, sans no$ derniers événemens, éïlç allait Têtire sur l'histoire d'Allemagne de Pfefield; sur celle de France de Haiftaut, et sur une histoire des trois cpuronnes du ÎJqrd, etc; Sur les quatre heures, j'ai présenté ^ l'Empereur le capitaine de la Thébaine, qui partait le lendemain pour l'Europe, et le colonel M.%coy, du régiment de Ceylan. Ce brave soldat f semblait un monument mutilé : il avait une.

jambe de moins, un coup de sabre lui traversait le front, d'autres cicatrices couvraient son vi$age. Il était tombé sur le champ de bataille en Calabrp , et demeuré prisonnier du général Parthonaux. L'Empereur lui fît un accueil tout particulier ; - on pouvait ypir qu'il y avait sympathie réciproque, hp colonel Bjfacoy avait été major du régiment Corse que commandait le nouveau gouveroeur que nous attendons. Ce colonel disait à quelqu'un ^ qu'il trouvait un

3*a MÉlHOftlÀli (Féy. i8j6)

homme tel que l'Empereur bien mal traité ici , J ét qu'il supposait au général Lowe trop d'élévation pour ne pas penser que sa seule acceptation du gouvernement de l'île, annonçait qu'il y viendrait améliorer notre condition. ;-

L 'Empereur est ensuite monté à chevaï/Nops avons remonté notre vallée accoutumée, et ne ' sqrnmes rentrés que versées sept heures. I/Emperejir a continué de se promener dans le jardin; la température était des plus douces, le clair de lune charmant ; le beau temps était revenu tout-à-fait

Samedi ro.

Sur FÉgypte. —Ancien projet sur le Nil.

À présent l'Empereur allait couramment dans son anglais; et, à laide du dictionnaire, il eût pu, à toute rigueur, se passer de moi, Ses progrès décidés le ravissaient. La leçon s'est jpassée aujourd'hui à lire , dans l'Encyclopédie britannique, l'article du Nil /dont il prenait occasionnellement quelques notes pour ses dictées au Grand-Maréchal.. Il s'y eét trouvé une citation

(Fév. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 3*i

dont jadis j'avais entretenu l'Empereur, qui l'avait jusque-là regardée comme absurde. Le grand Albuquerque, proposait au roi de Portugal de détourner le Nil, avant son entrée dans la vallée 'd'Egypte, et de le rejeter dans la, mer rouge, ce qui eût rendu l'Egypte un désert impraticable, et consacré le Cap de Bonne- Espérance j)bur la route unique du grand commerce des Indes. Bruce ne croit pas cette gigantesque idée entièrement impossible; elle frappait singulièrement l'Empereur.

Sur les cinq heures, ITEmpereur est monté en calèche, la promenade a été extrêmement agréable ; la précaution d'avoir fait abattre quelques arbres, a triplé l'espace primitif, en créant plusieurs circuits naturels. Au retour on a profité de la belle soirée pour se promener long-temps datas le jardin; la conversation a été des plus intéressantes, les sujets étaient grands et profonds : c'était sur les diverses religions ; l'esprit qui les avait dictées; les absurdités, les ridicules dont on les avait entremêlées; les excès qui les avaient dégradées; les objections qu'on leur avait opposées, etc., etc. : l'Empe-

5o» MÉMO&UL (Fév. 1816)

ueur ? traité tous ces objets ayec sa supériorité ordinaire.

Dimanche n.

Uniformité. — BimuL — Solitude de Flfinpereur, — Caricatures. .

. L'Empereur a lu aujourd'hui l'article Egypte, dans l'Encyclopédie, et eu a recueilli des notes gui ge laissent pas que de lui être utiles pour sa campagne d'Egypte. Cette circonstance lui est très-agréable^ et lui fait répéter, plusieurs fois le jour, corpbien il se trouve heureux de ses progrès £ U est de lait qu'il peut maintenant |ire tout seul.

Sur les quatre heures, j'ai suivi l'Empereur dans le jardin ; nous y ayons marché seuls pendant quelque temps ; bientôt après on est venu pous rejoindre- La température était fort douce; l'Empereur a fait observer le calme de notre solitude; c'était ^dimanche, tous -les ouvriers étaient au loin* Il a ajouté qu'on ne uous accuserait pas du moins de dissipation ni d'ardentes poursuites, des plaisirs ; en effet il est difficile

(Fév. 1616) DE SAINTE-HfcLÈNE. 3a3

d'imaginer plus d'uniformité et {dus d'absente de toute diversion.

L'Empereur soutient cette situation d'une manière admirable; il nous surpasse tous de beaucoup par l'égalité de son caractère et la sérénité de son humeur. Il était difficile d'être plus sage et plus tranquille que lui , remarquait -il : il se couchait à dix heures ; ne se levait , ou plutôt ne paraissait qu'à cinq ou six heures; sa vie extérieure n'était donc guère, disait-il /de plus de quatre heures; c'était celle du prisonnier qi\'on tire chaque jour de son cachot pour le laisser respirer un peu. Mais que de pensées dans son long intérieur! que de travaux même! et au sujet du travail, l'Empereur dirait qu'il se trouvait aussi fort qu'il l'avait jamais été; qu'il ne se sentait ni flétri ni usé eu quoi que ce fût; qu'il s'étonnait lui« même du peu d'effet sur lui de tous les grands événemens dont il avait été dernièrement l'ob* jet : c'était du plomb , disait-il , qui avait glissé sur le marbre; le poids avait pu comprimer le ressort, mais n^avahpu le briser; il s'était relevé avec toute son élasticité. I/EmpereuT ajoutait

324 MÉMORIAL (Fév. 1816)

n'imaginer personne au monde qui eût mieux plié que lui sous la nécessité sans remède ; et c'était là, disait -il, le véritable empire de la raison , le vrai triomphe de l'âme.

« L'heure de la calèche est arrivée. En allant la joindre , l'Empereur a aperçu la petite Hortense , la fille de madame Bertrand , qui lui plaît beaucoup; il Ta fait venir, l'a embrassée tendrement deux ou trois fois, et a voulu la prendre en voiture avec le petit Tristan de Montholon. Durant la course , le Grand-Maréchal , qui venait de parcourir les papiers , racontait divers bons mots et caricatures qu'il y avait trouvés; il nous en citait une assez piquante : deux actions composaient le tableau; l'une était Napoléon donnant à la princesse d'Hasfeld, pour la jeter au feu, la lettre dont la disparition sauvait son mari; au bas était : acte tyrannique d'un usurpateur. Le pendant était de toute autre nature.

Cela nous a conduits à raconter à l'Empereur la foule de caricatures dont nous avions été inondés après la restauration ; il en était beaucoup qui l'ont fort amusé; une. surtout Ta fait sourire : c'était un changement de dynastie.

(Fév. 1816) DE SAINTE -HÉLÈNE. 3a£

L'Empereur a observé que si les caricatures vengeaient quelquefois le malheur , elles harcelaient sans cesse le pouvoir. Et combien n'en a~ t-on pas fait sur moi , disait-il ! Alors , il nous en a demandé quelques-unes. Parmi toutes celles que nous avons citées, il a fort applaudi celle* ci , comme fort jolie et d'un fort bon goût : c'était le vieux George III qui , de sa côte d'Angleterre f jetait en colère à la tête de Napoléon y siP'la rive opposée , une énorme bettrave en disant : Va te faire sucre.

Lundi i2*

Longue course à pied de l'Empereur.

Le temps s'était remis au beau. Vers les quatFé 4ieures , l'Empereur se promenait dans le jardin ; la température était des plus agréables , chacun de nous se récriait sur ce que c'était une de nos belles soirée^ d'Europe; nous n'avions encore rien éprouvé de pareil depuis nôtre arrivée dans T|le f L'Empereur a fait demander la calèche , et , cpmme par diversion , il a voulu «laisser là nos arbres à gomme , pour aller, par le chemin qui conduit chez le Grand-Maréchal, prendre la

9s6 MÉMORIAL (Fér. 1816)

route qui contourne le bassin supérieur de notre vallée favorite , et gagner, si c'était possible , le site appartenant à une demoiselle Masson , qui est sur le revers opposé en face de Longwood. Arrivé chez M rae Bertrand, l'Empereur Ta fait monter dans sa calèche, où se trouvait déjà M"* de Montholon et moi ; le reste suivait à cheval ; nous étions tous réunis. À quelques pas de chez M"* Bertrand , au poste militaire même qui s'y trouve établi , le terrain était fort à^ic et très-inégal ; les chevaux se sont refusés , il a fallu descendre , la barrière s est trouvée à peine suffisante pour la largeur de la voiture ; mais les soldats anglais sont accourus \ et de tout cœur l'ont, en un instant, fait franchir à force de bras. Cependant une fois dans le nouveau bassin, la promenade à pied était si agréable que l'Empereur a voulu la continuer. Au h^out de quelque temps , comme le jour baissait, il a voulu que la calèche allât seule reconnaître le chemin jusqu'à la porte de M"* Masson , tandis que tfous continuerions* à marcher. La soiréeî, était réellement des plus agréables; la nuit était venue; mais il faisait le 'plus beau clair de lune possible.

(FéT. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 3*7

tyotre promenade pouvait réveiller le souvenir de celles autour de nos châteaux en Europe , dans les belles soirées d'été.

La calèche revenue , l'Empereur n*à point Voulu y monter encore ; il Ta envoyée attendre chez M^ Bertrand , et quand il y ar été rendu , il a voulu continuer èncdrè à pied jusqu'à Long* ttood, où il est arrivé très - fatigué : il avait marché prés de six milles, ce qui est beaucoup pour lui, qui n'a jamais beaucoup marché à aucune époque de sa vie.

Mardi i3 au Vendredi 16.

Mauvaise température de Saiate-Hélène. — Observation

importante sur l'esprit de ce Journal, *

J'ai déjà dit qu'il n'y «avait point de saisons à Sainte-Aélène ; ce sont seulement des veines de bon et de mauvais temps * fort irrégultèrea. 11 a phi constamment chaque jour 9 nous n'ayons pu sortir -à peine que quelques instans. II nie serait difficile d employer quatre mots à exprimer , durant ces quatre jours , aucune déviation quelconque de noire vie accoutumée. Et ici d'aijlenrs je saisis l'occasion de prévenir , une

3»fr MJSBtQAUL CFéY. 1816}

fois pour toutes , que s'il se rencontre de temps à autre , dans le cours de mon Journal, plusieurs jours réunis sous un même article, c'est que souvent j'ai élagué une partie de ce que chacun d'eux me présentait ; ce à quoi j'ai été conduit , comme on le devinera sans peine, par divers motifs : parfois les objets m'ont paru trop puérils; parfois, au contraire, ils m'onf semblé trop'graves et demander un temps plus éloigné ; ou bien encore P i*e présentaient-ils que des - personnalités , et il est dans mon caractère de lés écarter soigneusement : que si , malgré cela , ..on en trouve quelques-unes , c'e§t que j'y aurai été forcément conduit par l'objet essentiel de mes récits qui est de faire connaître le caractère de l'Empereur; et même alors, ai-je pu me dire encore pour ma satisfaction intérieure % que ces personnalités ne concernent guère que descarac r (ères publics , et ne mentionnent que des choses déjà connues de beaucoup de monde. - . Du reste,, je ne me suis nullement dissimulé que la tâche quêtai entreprise pouvait me créer de nombreux, inconvénients ; mais je me suis cru ua devoir sacré, et je m'efforce de le remplir

(Fér. 1816) DE SAINT&-HÉLÈNE. fe»

du wjeqx qu'il m'est possible : advienne qvt povrgaj

Samedi 17.

Politique de l'Empereur sur les affaire» de France.

A «U kSRBP* <fo ffia|in , ^fSmpçreçr est monté à OÎHîtaJ. tyçus fivpps fait ?e Jour 4» $**P* fi pQ»meaçan£ dçirç la direction de nofre vallée, ç$ çg K&iaqt gagner le çheigin qui conduit dq camp chez le Grand-MaréchaK Devant la portç 4e celui-ci, a'*st arrêté ei mijen Kgne, pour nous laufcer passer ? un g?o» 4? Ofcat cinquante à deux cents matelots du NortblOnberiaad , qui chaque jour portent des planches ou des pierres pou? le service de Longwood qu du camp ; l'Empereuf à parlé aux officiers, et à souri avec plaisir à nos «nciens compagnons»; ils avaient Pair ravi de le voir.

J!ai déjà dit que, 4e temps à autre, nçus recevons des journaux de l'Europe qui nous occupent diversement, et amènent toujours à lai fin quelques tableaux vifs, et animés de |a part de l'Empereur. Il trouvait aujourd'hui quVn résumé , l'état dé la Ffancfe ne s'était poitat am^~;

S5o MÉMOHUL (Fôv. 1816)

lioré. « Les Bourbons; répétait-il , Savaient 1 eu ; » cette foii % d'autre parti que celui de la sévév rite. Quatre mois étaient, déjà écoulés , les

* alliés allaient repartir, on n'avait pris encore

* que des demi-mesures; l'affaire demeurait mal

* embarquée. Un gouvernement , disait-il , ne » peut vivre que de son principe ; il est évident » que celui-ci est le retour aux vieilles maximes ; i il fallait le. faire franchement. Les chambres > surtout , dans cette circonstance ., seront fa- » taie»; elles inspirèrent au Roi uneft&isse.con- .*. fiance, et n'auront aucun poids sur la jnatien. » Bientôt le Roi n'aura plus aucurtmoyen de com- » munication^avec elle, cfe ne sera plus la même » religion ni le même langage ; il ne $era pçr-

.» sonne qui ait le droit de détromper le peuple » sur les absurdités <yn'il plaira au premier Venu » de lui débiter, lorsqu'on voudra lui faire croire

* qu'on veut empoisonnée les sources , , jGtfre

* sauter Je territoire-, etc., etc.... » LHïmpereur concluait. qu'il y aurait quelques exécutions juridiques ,* et un extrême désir, de réaction : qu'elle. serait assez forte pour irriter, pas assez pour soumettre, etc. > etc. .;...♦. •. . . „

(Fér. i$i6) DE SAINTE-HÉLÈNE. 3$t

• Quant à l'Europe , elle semblait'à l'Empereur aussi èûffammée qu'elle l'avait jamais été. Elle avait anéanti la France ; maïs la résurrection de celle-oî pouvait venir un jour de fexplosion des peuplés, -que ht politique des souverains, du reste, était dès plus propres à aliéner; elle pouvait venir encore dé la* querelle prochaine des puissances entre elles ; ce qui, trèè-probablfrmettt, finirait par avoir lieu. <

Quant à notre affaire personnelle ici-, elle ne pourrait s'améliorer quepâr l'entremise de l'Angleterre ; et celle-ci ne pouvait nous devenir favorable que par quelqu'intérêt s politique , 1 quelque • changement de ministre , la ' mort de quelque souverain ; ou bien encore par -le! sent, timent 3e la gloire nationale, excité par le torf renVdé l'opinion. Or les intérêts politiques, il était des combinaisons qui pouvaient les amener ; quant au changement des personnes, îl était "danà lès accidens du tempi; enfin, pour le sentftneiit de l'a gloire nationale , sf facile à corn-» prendre, le ministère actuel l'avait méconnu? mais uir autre pouvait ne pas y être insensible.

33a MÉMORIAL (Fcv. 1816}

. Dimanche, 18.

Peinture du toaheiir domestique par l'Eptyereur. — . Beux DemoiseQes de l'île.

L'Empereur m'a fait appeler sur les dix heures; il venait de rentrer. Où m'avait dît qu'il avait été à la chasse ; {1 m'apprit que non , qu'il avait été à cheval vers lés six heures ; mais qu'il n'avait pas Voulu qu'on troublât le Sommeil de Sen Excellence* Nous avons travaillé à l'un-, glais ; le déjeûner est venu , it était détestable ; je n'ai pu m 'empêcher de le remarquer. Il m'a plaint d'en faire un aussi mauvais , et m'a dît qu'il était vrai qu'il fallait avoir faim pour pouvoir le manger. Nous avons continué notre leçon jusqu'à une heure , la chaleur alors a c<#bmandé le repos.

Sur lés cinq heures , l'Empereur a été se promener au jardin. Il s'est mis à peindre lebor\heur du particulier honnête et aisé , jouissant paisiblement, dans le fonct de sa province, des champs et de la maison qu$l a reçus de ses pères; rien assurément n'était plus philosophique ; nous n'avons pu mous empêcher de sou-

(Fév, i8f6) DE SAINTE-HELENE. 533

rire à un tableau si paisible, ce qui l'a fait pânpçr les oreilles de tttfa ijta nous* *B* reste , a-4r*l » confinai, ce fcmïreur ae pejut guèjne au^ir- » d'haï èe connaître en Franc* , aqne par tradi* » iion ; la révolution a to»t bouleverse ; elle* a » paré les anciens ; et les noweÈrtixsont efteosp » neufe & celte jouissante { ^e que je viens de ii peindre nfarisife plus* i Et il observait alors qu'être pri*é de sa chambre natale, du jardin qu'on avait parcourir dans son enfonce; n'avoir pas^rhabitàtion ^paternelle y c'était n^avoir point de patrie. Quelqu\m ajoutait qne perdre la demeure qu'on Vêtait créée après le naufrage , la maison qu'on avait partagée wec sa feratme , celle ou l'on affait donpé le jour >à sesenfans , c'était encore perdre sa sçcoo^e patrie. Que de inonde en était là! ! ! et quelle époque avait ç^é la nôtre!!!

Nous* sommes montés <en calèche et nous avons fait notre promenade accoutumée.

Le soir pendant le dîner.» t>n a parlé de deux demoiselles de l'île, dont l'une est grande, fort belle et très -agaçante; l'autre, beaucoup moins jolie, mais douce dans ses manières,

334 ' ÎHKriOKIAL (JPét> i8f6)

dune grâce et d'une tenu* parfaites. Tetts les avis se partageaient L'Empereur , qui ne cç*imassait que la première , tenait fovteipeût pour elle* Quelqu'un a pris la liberté; 4e lui dire que sTil voyait la seconde ? eljç np lui jf^aR pas changer d'opinion. Cela ne lui a pas .suffi ^ il a voulu qné ce quelqu'un* exprimât sou propre choix; ^.cel(ïi'- ci a répondu *qa 'il était de bea,u r coup jpoiir t là seconde ;• ce qui a parçi çontradic-r toireV l'Empereur a voulu l'explication. « C'est ,

* a refondu- de: cpielqu'un, que-, si je voulais

* acheter une esclave, je me fixeras sur iaprefl mière ; mais que si je trouvais quelque bon T

* heur à le devenir moi-même , je m'assiérais » à la seconde/ — C'est donc à,; dire,, a repris, » vivement l'Einperçur , que yous^me croye? de ^ mauvais goût et de mauvais ton? — Non , Sire ; » mais je soupçonne à Vôtre ftfajesté des dispo^- » skions différentes des miennes. » Il a ri et n'a pas contredit, * 4 .* .

r Lundi 19.

Aujourd'hui , de fort bon matin ,. l'Empereur est sorti pour monter fr cheval 1 ; il était à peine

tFéy. iSi$) , DE HPWJB^4^k 33»

six iietoes et pourtant fêtais tout prêt , j'avais doMqté ordre qu'en ^'éveillât; il a été surpris de me voir Jào et de me trouver si diligent. Nous avotis erré daqs le bofe à l'aventure. Nous étions rentrés vers les neuf heures , le soleil commençaitf déjà à êt*e très-chaud.

. I/Empereur, sur les quatre heures, a voulu essayer 90a anglais; mais il n'était pas bien; tout dans t la journée lui avait paru mauvais, disait-U, rien ne lui avait réussi. La. promenade du Jardin ne la point remis;. il n'était pas bien à dîner ; il n'a pu faite ses parties d'échecs accoutumées; il s'est retiré souffrant aussitôt après la prepjière partie. -, . ■ » . .

• ' '■ Mardi 10. -

Travaux de l'Empereur à l'île d'Elbe* — Prédilection de» Barbaresques pour Napoléon*

Le temps a été extrêmement mauvais. L'Empereur avait été assez mal toute la nuit ; au matin il était beaucoup mieux : il n lest pas sorti de sa chambre avant cîhq heures. Vers \e$ six heures * nous avons. profité d'une éclaircie pour faire le tpur du parc en calèche* Les chevaux , dont

338 HÉMOUAL (*ftr. rStft)

On nous a gratifiés sont vitfeui, ItitelfilMteifft au premier ob&tadé et dènieuréit1ttittîo^l*8H ils se sont arrêtés àujourdlnft plfe&rirb Wfc ; tft pluîe qull avait faat rendait iecu>'titâhè$lrfr f$hiblè ; un moment il a tallu réunir tbtïsîës élfott* pour n'être pas obligés de reVènir à ^îed^ le Grand-Maréchal et le généra Ckràrgaud tt*t été obligés de mettre pied à terre et de potsseri fe roue. Enfià ", après bien derpeïiïefc, feoétf &Ànàtfëft rentrés*, la conversation, durant là promenade , était stir l'île dfeftie : ÏÈmpërrtùr pèïltAt de* chemins qûll y tfeiÉitïuts, des^aisoàs^ù^l y avait bitfes; les ïnéillétùrs ôrtfc&s <¥ltàlte '# disputaient l'honneur d y trav^lër , fet §bllfeitaièiit comme une faveur^ de pouvoir les embellir, etc. . Il disait que ses. couleurs, que son pavillon , étaient devepus les premiers de la Méditerranée. Son pavillon était sacré , observait-il, pour les Barbaresques , qui d ordiriaiVe faîsaieiit des présens aux capitaines/ leur ajoutant qu lis acquittaient ta dette de Mo'scbw. Le (3r and -Maréchal nous disait que quelques bâtimen* rèûnifc, de cette nation , ' étant venus mouiller à 111e d'Elbe, y avaient donné beaucoup d'inquiéfudè : on

(Fé*. i«f<5) DE SilfîlTS-tlâtÈNE. $$j

âràft iffltërfogé c* gètts-Jà stemm Uwà&>nb>, Wt%tBPp&fSmëkaiÊ9èr rfétfetfrfiltafe ftfefe*» tes Vùefclfeâ*Hé& ïlfc^Vïreit i^tââèi^ kGofirti* ii le GT^tid'Nirfpoléoii? Abl ^âte. ik \ : rtéuê tté » tfkftons pas Ife guette à D^eft 1*» ,•'.."..

Qàand fe paVtttoà 4te lllè tâ'Élfeé «BfrÉi^d^ un <jta» ^ofts dfe HtUféiirefrraâ^è^ iMfcrite éfci ce^té 9 il ^ &ait ifeÇè «vite dé Vives <acdà*tt*^ tions; c'était la patrie <jtii fcétttbfeiT rttfénfc Qtfelqites bâtintenk fri^ftiV , VëiMs de la fttetag»e et de la Flandre, qui relâchèrent & 13te ijPËlbe/téiûdtgfièrMt *e même sen^thtfetft

» Tottt %fct gradation dan» le tekmcte, èoiw ii chtâit ÎEïrfpet^r. f/îie d'Etbe , tr<hkée A * ttflaavaise *i y a Otnmy eM «th Ifcu de délices » côriiparôs \ '8*rifc*£ifiélèrfe. ^aatot tt Sainte » Hélène , :«M iélfo petit % défier t&ife r im tegffcffr fcVràfflrl •• '

Mercredi 21 au Vendredi V3.

PiopttowBky- — Caricature.

*L'Eriff*erèur a "côûttimé de Se lef er <fc btfritie heure et de'se prômehér àchëfsfl, bien «Joé'oe fût au pas, ^ule?itieùt dans Je pài^c et *h %}Keu

m HJtlIOELM* . (Fér. 1S16)

des a&res ji gomme. Cependant ce léger exercice lu étiik bon , il le forçait à prendre encore l'air $ il revenait avec meilleur appétit , et travaillait avec plus de gaîté. Il déjeunait dans le jardin, sous quelques arbres qu çn avait entrelacés pgur lui procurer un peu d'oipbrage. Un de ces matins, en se mettant à table, il aperçait au loin le polonais Piantkçw$ky , et le fit appeler pour qu'il déjeûnât avec Jui, 11, s'amuse à le questionner .quand il le trouve sous ses pas.

Ptontkowaky , dont on ne connaît pas trop l'origine, ,ét«t venu à l'Ile d'£lbe et *vait obtenu d'y servir comme soldat dans la garde ; au retour de l'île d'Elbe , il avait été porté au grade de lieutenanjt; à notre départ de Paris, il avait reçu la permission de, suivre : il fut à Plimouth du nombre de ceux que les Instructions anglaises séparèrent? de nous. Pioatkowsky, avec plus de constance ou plus d'adresse que ses camarades , avait obtenu de nous rejoindre. L'Empereur, du reste , ne Kavait jamais connu , et lui parlait à Sainte-Hélène pour la pr entière foi$.* .

>Àucun de^nous «ne le connaissait davantage;

(Fer. i**6) DE SAINTE-HÉLÈNE. 53q

les Anglais furent surpris de notre peu d*-ejnplissement à, son arrivée. Quelqties-unsdeceu* quine aou9 aimaient pas, écrivaieitf que nous lavions fort mal reçu, ce qui était faux; mais c'en fat assez pour que les papiers iùinistérfcls, anglais y employassent leur grâce et leur esprit ' accoutumés : l'Empereur rayait battu, nous J avtens ëhasâé ,' et 1 on m'a parlé plus tard <f une caricature où l'Empereur le saisissait dans ses griffes ; moi , j'avais sauté dessus pour le dévorer, et ce n'était qu'à l'aide d'un bâton mis etftte mes dents que le conducteur des* bêtes vendit à bout de m'arracher de son' éparfrte * voilà 1& gentillesses ' élégantes dont on nous rendait l'objet. •

' Samedi 24.

Retour de l'île d'Elbe. — Détails , etc.

Après dîner; l'Empereur, prenant le café-, dkait que c'était à-peu-près vers de temps que, l'année derçière, il avait quitté 111e d'Elbe, Lre Grand-Maréchal luia dit que celait le vingt- six Février, et un dimanche : «à telles enseignes* » Sire, que vous ave? fait ayancer la messe,

6*o MÉMORIAL' (Fé*. 1816)

* pràvr twirplus de temps à dicter des «rates»»

* ' L'ap*è<Mnf<K «btoftè ife ^Meat partis; 4e fee- Aettaftr «natte , ils étaient «encore en wœ+ mr lès dkfeéfcittê» -à la grands onxtéfté ée tw «pi è%té repaient à tesr *ioo^.

« ca**é plùid\inë*eii»degtéétoiils^ «twétoemertt unique dans ll&toire £ar *a «htrrdàease de rentreptlse «t k^ ïtfëHNSfflefe (te «Vsséâttliee. Je renvoie jtfus lefe son récit.

Dimanche 26 au Mardi 28.

Campagne* d'Halte età'Èçfrte. — Qpiition êe r£a>fmreur*sut nescgrands poètes. — Trogédû* modecnej*. --

Hector. — Les États de Bloiju — Talina.

Là plupart de nos journées se ressemblaient beaucoup; si elles nous semblaient longues en détail , elles s* perdaient rapidement dans le pésaé relies élaient«m c»aetère^tosK3oufeur, «t ne *WHfs teissaient que des soarenks uragua. Ji'an^abiaBatt dfe miete en mie©x^ empereur convenait sMëp >eu un fmomeiii de «fégovt ; il avait un instant, me disdU^iiy *u /passer sol. fur ia Jpawsei; wms je l'wais ranimé,, daeifc-il, par

(lé*. iiiÔ) OB SAINTÇ-HKLÈÎSE. 3*f

une métlaoée qu'U tratowt a&ie^2flj*JU]|)p, 1* meilleure de toupies pnfehadQSS eaUç de lire et d'analyser w sente p*g* et dp feçeeoffttHeii». cer jusqu'à ce qu'elle $t M? >i^*Ui*k*bl*r ment : fea **gte* graHMt&afaB V^sj^qjanpt ekemia ftotei } de J* port?* il n'y ipaiim w> ment de penhi pWP IMtitfb* et la méqpfee; Je# progrès semblent lents d'§k«*4, o» cwit ayjpcer peu; mais qu«d en Write àla cinqijrati^jnepige, on est tout étonna 4& £*▼*& 4* bngpe. Koqs avions doua a)OQt^ m page de Télgigaqué m «este de notre leçon , ^t nç«i3 flous en trowkms très-bien. Du «est* l'ftmperetyr, $9 m mowpnX*, bien qu'il n'eût encore qg# yingjt pu vingt-cinq leçons complètes, p^e^urait faus }eâ livres, aurait fait eatend&e par écrit, 0$ 4pnj; il*eùt eu besoin. Il ne comprenait p*s twî, U est waîf nais «a ne pourrait désormais lijû peu, bâcher, disait-il^ et e 'était j gwPfiM ft , Véfrfr pm «f»* quête aclresée-

La ontopagué d'Egypte était qppjpjétée «rep Bertrand, autant que Jcunaiwjue 4* pjatériarç* pouvait le permettre. LTon^WW ,ept*n*ait, a?ec lun.de ces jcaesaiews f u|p noçvejlç ipo-

34a MÉMOMÂL (Pér. »8i6)

•que bien précieuse , celte du départ de Fontai* nebleau jusqu'au retour à Paris» et sa seconde abdication. II, ne possédait atfcuue pièce sur ces événemens si rapides ; mais c'est cette rapidité -qui me faisait te supplter d'employer sa mémoire à consacrer des circonstances que tes événemens V>u Fesprît de parti pourrait affaiblir ou dénaturer. L^mperetir revoyait anssî fort 3oiïVent ar?ec moi lés divers chapitres de la campagne d'Italie; ; le modelât qut ^>récédâit~le dfrier était consacré ^ordinaire à cette révision.' îl m'avait chargé dé couper chaque chapitre ^'une manière régulière, unifcriiie? à*en indiquer les paragraphes convenable^ ; d'en noter et d'eti recueillir les pièces 'justificatives,' etc. ,* etc. C'est 'ce - qu'A appelait la triture^oti l'a charlatannerie de Fédidîtëtir. VËt cela vous, regarde, me disait-*} :ua > joui*,* avec une grâce et une bonté qui lue

V pénétraient ; èe sera désormais votre bien : la i campagne d'Italie portera votre nom*; >et » la campagne d'Egypte, celui de Bertrai^d. Je vveilxqu'^JUe fas*e «>ut-à-la-fois la fortune * de votre'' poète et ; éeHé de vptre * membre ;

Y vous aurez totjours bien là dent mille franco,

(Fé* t*\&) m sât&VE-JitibÈm. # 3&

» et votre nom durerai autant que le souvenir * » de me» bertatftes, -efc.vetc. ». • : - ■■>*

Quant à nos après-rdîpées > le *emm ,^tafc tombé à plat tme seconde ibtt , sa reprise^ n'a* vait pu durer ; dès le ctetf&ième ou troisième tour, les carte» étalent abandonnées pou* kl conversation. Notas avions repria les lectures; nos rbmans étant épiïis4s , tes pièces de théâtre nous occupaient en ce moment, les tragédies surtout. L'firapefeur les aijne particulièrement , et se plaît à les analyser r il y •porte une logique singulière et beaucoup de' goût. Il sait* une foule de. vêts dont il s? souvient depuis son enfance, époque , dit-il; (?ù il savait beaucoup plus qu aujourd'bu'y XTïmpfcreur efet ravi de /Racine, il j trouve de vraies délice ; il admire éminemment- Corneille , et- fait fort peu de -cas de Voltaire , plein , dit-il , de boarsoufflure , de clinquant; toujours km% 9 ne cotin^s^aïit w ni les hommes ni * les choses, ni la* vérité, ni la grandeur 'dès passions.' ' ■■ :. ^ v ." •• *

* L'Empereur > jt un de ses -couchers à Saiàt- Cloud , analysait la pièce quï venait^de secouer , c'était Hector, $& Lùce de Ltncivak :' cette

•44 MBUOWAL ,. {thf. 1A16)

pièce lui plaj»a#vbeaucaHp« «\Uç wwt de. la chaleur / de l'élan , il l'.apj>e{ajft # u^e, pujpe de

#«*;'&> &Wwi> *m&*\ $*'<# ir ^ 1 «W*»* ^ tenue** apr& V«#r- $«îewk»§i ff»'* 1 <* CaR^F** 1 feMUtigup 4»% «*fc mpji*, et0. , eft.

& là pj*ttp& aji* ànw*> gtt ! U «PBF^t te tW g é id iM <te» &»»e« d* $ham)*re , jj ^disai* C*pdMe* île «pppmr au plus la prendre, fepré- MOt*ttpn;-aâ aMafenfc ew»ite toRKIIR sp gerdaftf ; un* boane tragédie-, *» «iw|*ajre, gagaait chaque jour davantage. J* taftte tragéjfce , cpn : tinuait-U , était l'&rafe «^ «SU"?*» bonnes ; c-VétaU Je def ois fies aonrestia» de neççconrager -aide la. répawixe; et il n'éjgfc pas nécerffape , ppéteedait-il , d'être, pofce «pour la jugW; U Sttflbatt 4» connaît*» te$ tomme* et les choses , {Payeur de t'éjératipn et d'être, howqae-' $$tat ; ft «'animant par degré ; « La tragédie , dirait-il *ar«e chaleur, éd*anfte A'âroe, ^èy« le coeur,

# péqt et doit créer des héros. Sons ce rapport,

• peut-êtBe , la France doit à Corneille une partie ■»{&£«$ focHes actions*) tmsi , M&fiew» * s'il tvivqft, je fié fierais frittée,*

* Une autre tts, piareiUèiaerat £ #» coucher.

<F«v. 1&16) DE SAINTE-HÉLÈNE. 346

il analysait et condamnait les États de Blois 3 qu'on yenait de j#uçr sur le théâtre de la Cour pour la» première fois*, et apercevant parmi no^s i'arehi-trésorier Lebrun , littérateur fort distin-

tingué, il lu} demanda son opinion : celuî-ei,

sans doute dans l'intérêt de l'atitéur , se contenta dp répondre que le sujet était mauvais. « Mais ce serait la première faute de M. Ré-

• noaardj répliqua l'Empereur , il Ta choisi Jèî- » même, personne ne lui a imposé ; et pfaîs , » il n'e«t pas de sujet si mauvais. dont le grand » talent ne sache tirer quelque parti ; et Côr- » n<ajHe< serait encore sans doute Corneille , » même dans celui-cL Quant à M. Henouard , il

• a manqué tout à fait son affaire; il ne montre » ici d'autre talent que celui de. la versification , » tout Je reste est mauvais , très-mauvais .: sa » conception , «es détails , son résultat , sont » manques ; il viole la vérité de Uiistoire ; ses

• caractères sont faux, sa politique est dange~ »reuse, et peut être nuisible. Cette etreens- « tance me confirme , ,ce que du reste chacun » sait très-bien , qu'il est une énorme différence

• entre la lecture et la représentation d'une

546 MÉMORIAL Fév. 1816)

» pièce. J'avais cru d'abord que celle-ci pouvait passer : ce n'est que ce soir que j'en ai vu les iaconvéniens : les éloges prodigués aux Bourbons sont les moindres; les diatribes contre les révolutionnaires sont bien pires encore- M. Rénouard.a été faire, du chef des Seize, le capucin Chabot de la Convention. Il y a dans sa pièce pour tous les partis j pour toutes les passions; si je la laissais, donner dans Paris, on pourrait venir m apprendre que cinquante personnes se sont égorgées dans le parterre* De plus, l'auteur a fait de Henri IV un vrai Philinte , et du duc de Guise un Figaro , ce qui est trop choquant en histoire. Le duc de Guise était un des plus grands personnages de son temps , avec des qualités et des talens supérieurs > et auquel il ne manqua que d'oser, pour commencer, dès-lors , la quatrième dynastie; die plus, c'est un parent de l'Impératrice, un prince de la maison d'Autriche avec qui nous sommes en amitié, dont l'Ambassadeur était, présent ce soir à la représentation. L'auteur a plus d'une fois étrangement méconnu toutes lès convenances. » Et l'Empereur

(FéY. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 47

disait ensuite se raffermir plus que jamais dans k détermination qu'il avait prise, de ne pas laisser jouer une tragédie nouvelle sur le théâtre public , avant qu'elle n'eût été mise è l'épreuve sur le théâtre de la Cour; Il fit donc interdire la représentation des États de Bïois. Mais ce qui est bien digne de remarque , c'est que sous le Roi , cette pièce & reparu solennellement avec toute la faveur que devait lui donner la proscription de l'Empereur, et qu'elle est tombée néanmoins , tant avait été juste le jugement que Napoléon en avait porté.

Talma , le célèbre tragique , parvenait trèsfcôuvent jusqu'à l'Empereur, qui faisait grand cas de son talent et le récompensait magnifiquement. Quand le Premier Consul devint Empereur, les bruits de Paris furent qu'il faisait venir Talma pour prehdre des leçons d'attitude et de costume. L'Empereur , qui n'ignorait jamais rien de ce qui se disait cobtre lui, en plaisantait un jour Talma : celui-ci en demeurait déconcerté, confondu. « Vous avez tort , lui disait l'Empe- » reùr , je n'aurais sans doute eu rien de mieux » à faire , si toutefois j'en avais eu le temps. »

348 MÉMORIAL (Fév. 1816)

Et alors c'était lui qui donnait à Talma des leçons sur son art : « Racine , lui disait-il , a » mal à propos chargé Oreste en niaiseries , et * vous le chargez encore davantage ; dans la » Mort de Pompée , vous ne jouez pas César en » grand homme; dans Britanniciis, vous ne jouez » pas Néron en tyran , etc. , etc. , » et tout le monde sait que ce grand acteur a fait en effet depuis de grandes corrections dans ces rôles fameux.

Jeudi 29.

Les feiseurs d'affaires dans la révolution- — Crédit de . l'Empereur à son retour. — Sa réputation dans les

bureaux cotome vérificateur. — Ministres des Finances ,

du Trésor. — Cadastre

Après le travail, l'Empereur a été se promener dans le jardin ; nous sommes ensuite montés en calèche ; il faisait tout à fait nuit, et pleuvait fort quand nous sommes rentrés.

Après le dîner, et pendant le café, que nous avons pris à tahle dans la salle à manger, la conversation est tombée sur ce qu'on appelle à Paris les gens d'affaires * les grandes fortunes

(Fév. 181&) DE SAINTE-HÉLÈNE. 349

acquises dans la révolution. Il n'était pas une de ces personnes dont l'Empereur ne connût le nom , la famille , les affaires et le degré de moralité.

• ~ A peine Premier Consul, il se trouva aux prises, dit-il, avec la célèbre M" 1 * Récamier : son père avait été placé dans tes^ postes ; Napoléon en entrant au Gouvernement -, avait ét^ obligé de signer de confiance une foule de listes; mais il eut bientôt établi' une grandie surveillance dans toutes lès parties; il trouva qu'une correspondance avec les Chou&ftS' *e faisait sous le couvert de M* Bernard, pètfe de M mo Récamier ; il fut aussitôt destitué, et couvrait risque d'être jugé, et misa' mort S* fille accourut auprès du Premier Consul, et, sur des sollicitations , le Premier . Consul voulut bieh faire grâce du ptocès ; mais il fut inébranlable sur le reste, et M** Récamier, habituée à tout obtenir, ne prétendait à rien moins qu'à .la réintégration de -sou père r telles étaient les mœurs du temps. Cette sévérité die la part du Premier Consul fit jeter le* hauts cris , on n'y était pas accoutumé ; M"* Récamier et ses parti-

55o MÉMORIAL (Fér. 1816)

«ans , qui étaient fort nombreux, ne le lui par* donnèrent jamais. ,

» Le» fournisseurs et les fauteurs d'affaires étaient ceux surtout qui tenaient le plus au cœur du nouvemi magistrat suprême, qui .appelait cette «lasse le fléau, la lèpre d'une nation* L'Empe- -jreur observait (Jue la France entière n'aurait pas suffi alprs à cevx de Paris; qu'à. son arrivée à la tête des affoUœa ils composaient une véritable puissance > îèt qu'ils .étaient des plus dangereux pour l'État \. dont ils obstruaient et corrompaient les ressorts par leurs intrigues, belles de lemtf agens et de leur nombreuse -^lientelle. Au vrai , ils ne pouvaient , disait-il , jamais présenter que des sources empoisonnées et ruineuse^ , à la façon des juifs et des usuriers. Us avaient déconsidéré le Directoire , et i]§ prétendaient bien diriger aussi le Consulat : on ipeut dire qu'ils. composaient alors Ja tête de la société , qu'ils y tenaient le premier, rang.

«Un des plus grands pas rétrogrades, disait

«l'Empereur, que je fis faire à la société, vers

» son état et ses mœurs passées > fut de faire

.* reqtrer tout ce faux bistre dans la foule; ja-

(Fcv. 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 35 1

» mais je n'en voulus élever aucun aux bon- » neurs : de toutes les aristocraties , celle-là me * semblait la pire. »

L'Empereur rend à Lebrun la justice de l'avoir affermi spécialement dans ce principe. « Ge » parti m'en a toujours voulu depuis , disait » l'Empereur ; mais ce qu'il m'a bien moins » pardonné encore, c'est inquisition sévère »que je faisais exercer dans leurs comptes vis- » à-vis du Gouvernement* t

L'Empereur disait avoir fait à ce sujet un usage admirable de son conseil d'État : il nommait une commission de quatre ou cinq de ses membres, gens intègres et capables; ils lui faisaient leur rapport, et lui, Premier Consul ou Empereur, n'avait plus, s'il y avait lieu k poursuites , qu'à apposer au bas : Renvoyé au Grand- Juge pour faire exécuter les lois* Arrivés à ce point, les impliqués venaient d'ordinaire à composition; ils regorgeaient un, deux, troi|, quatre ipillions, plutôt que de se laisser poursuivre. L'Empereur savait bien que tous ces faits étaient faussement représentés dans les cercles de la capitale ,. qu'ils lui créaient une foqle d'enne-

55a MÉMORIAL (Fév. 1816)

mis , lui attiraient les reproches d'arbitraire et 4e tyrannie ; mais il acquittait un grand devoir vis-à-vis de la société en masse , et elle devait , pensait-il , lui tenir compte de pareilles mesures vis-à-vis ces sangsues publiques.

. « Les hommes sont toujours les mêmes , disait » Napoléon; depuis Pharamon, les traitans se » sojit toujours conduits ainsi , et on en a tou- » jours usé de même à leur égard ; mais à aucune » époque de la monarchie , ils n'ont été attaqués » avec des formes aussi légales, ni abordés avec » autant d'énergie et de franchise que par moi* » L'opinion des gens d'affaires eux-mêmes était » bien différente de celle des salons : ceux qui > avaient de la moralité et de la droiture , trou- » vaient même une nouvelle garantie dans cette » extrême sévérité , et il s'en est vu une preuve » bien remarquable au retour de l'île d'Elbe ; » des maisons de Londres , d'Amsterdam , m'ont « ouvert secrètement un crédit de quatre-vingts à » cent millions > au simple taux de sept à huit pour » cent L'argent qu'elles déposaient au trésor à » Paris, net de tout, leur était payé par des » rentes sur le grand livre à cinquante ; elles

(Fév. i8i6) DE SAINTE-HÉLÈNE. 355

» étaient alors pour le public à cinquante-six ou » cinquante-sept. »

Cette ressource , ai utile pour les affaires , dans la crise où l'on se trouvait, et si satisfaisante , si flatteuse pour celui qui en était 1 objet , prouve l'opinion véritable que Ton avait en Europe sur l'Empereur , et la confiance qu'il inspipirait dans les affaires. Cette négociation , inconnue dans le temps , explique, ce qu'on ne comprit pas alors à Paris, les moyens financiers que l'Empereur se trouva posséder tout-à-coup à son retour.

L'Empereur jouissait d'une réputation singulière parmi tous les bureaucrates et les faiseurs de chiffres ; c'est qu'il s'y entendait réellement beaucoup lui-même. « Ce qui commença ma «réputation, disait-il, fut que vérifiant la ba+ » lance d'une année lors du Consulat , je relevai » une erreur de deux millions qui se trouvaient » au désavantage de la République. M. Dufresne, » alors chef de la trésorerie , au demeurant par- » faitement honnête , n'en voulait d'abord rien » croire ; pourtant c'était une affaire de chiffres , » il fallut bien en convenir. On' fut plusieurs

554 MÉMORIAL (Fév. 1816)

» mois à la trésorerie à pouvoir découvrir 1er- » reur : elle se trouva enfin dans un compte du » fournisseur Séguin , qui en convint aussitôt , » sur la présentation des pièces , et restitua , » disant qu'il s'était trompé. •

' Une autre fois Napoléon , visitant la solde de la garnison de Paris , marqua un article de soixante et quelques mille francs, affectés à un détachement qu'il assura n'avoir jamais été dans la capitale. Le ministre nota cet objet, oomme par complaisance, intérieurement convaincu que l'Empereur se trompait ; c'était pourtant vrai , et la somme dçt être rétablie, *

* La publication du Mémorial m'a fait recevoir de l'autorité la plus compétente (le Ministre même du Tré-» sor), la confirmation la plus positive de l'article çiaessus : voici les détails qui m'ont été adressés à ce sutet. Je les transcris littéralement.

«Tous les dix jours (décadi) le directeur, ensuite » ministre du trésor , apportait au Premier Consul des » états de la situation de toutes les parties de la finance; » ils formaient un volume de trente-cinq à quarante » pages grand in-folio. Celaient de nombreuses colpnnes » de chiffres, auxquelles dix commis avaient travaillé » pendant plusieurs jours.. Le Premier Consul les par- » courant, ^'arrêtait, à divers articles,' demandait des

(Fév; 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 355

L'Empereur regardait comme de la plus haute importance la séparation du ministère des finances d'avec celui du trésor : elle amenait la extinction des objets , et créait un contrôle mutuel. Le ministre du trésor était , «puft un chef tel que lui, l'homme le plus important de l'Empire f disait-il; non pas comme ministre du trésor, mais coBHBe contrôleur-général : toutes les onlgjggpiBées de l'Empire lui passaient sous les j^etix; il pouvait donc découvrir les vols ^t le* abus de quelque part qu'ils viÉUKcret ,42$ les faire connaître en secret au souverain ; ce qui arrivait en effet journellement.

» explications, en donnait lui-même; c'était une chose » merveilleuse que sa promptitude à démêler, dans ces » lignes pressées, ce qui était vraiment important. Un jour, » dans le 'cours du travail, son doigt s'arrêta sur un » article de soixante mille francs payés à un régiment. » Il le fait remarquer au ministre et dit : * La somme » a-t-elle été payée à Paris ? — Sans doute. — Les pièces » bien vérifiées ? — Assurémerft. — Eh bien ! c'est une » grande fraude , le détachement est à cent lieues d'ici :

* voyez dès aujourd'hui s'il y a du remède. »

» Je me fis rendre cgmptc; c'était une fraude hardie, » commise à l'aide de formules imprimées, revêtues de

• signatures parfaitement imitées. »

356 MÉMORIAL (Fév. 1816)

La spécialité était un. autre point sur lequel il •s'arrêtait avec complaisance , comme ayant été un des ressorts les plus heureux de son administration. m

Parlant du cadastre , tel qu'il l'avait arrêté, il disait qu'il eût pu être considéré à lui seul, comme la véritable constitution de l'Empire ; c'est-à-dire la véritable garantie des propriétés , et la certitude de l'indépendance de chacun ; car une fois établi, et la législature ayant fixé l'impôt , chacun faisait aussitôt son propre compte ? et n'avait plus à craindre l'arbitraire de l'autorité ou celle des répartiteurs , qui est le point le plus sensible et le moyen le plus sûr pour forcer à la soumission. L'Empereur , durant cette conversation, a donné son opinion sur les talens et le caractère de MM. Gaudin* Moltien* Louis , ainsi que la plupart de ses autres ministres et conseillers d'État , et a terminé le sujet en concluant qu'il était venu à bout de créer une administration la plus pure et la plus énergique sans doute de l'Europe ; et qu'il en possédait tellement les détails lui-même , qu'il pensait qu'avec les Moniteurs seuls, il serait en état de tracer d'ici

(Mars 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 35 7

l'histoire de toute l'administration financière de la France durant sen règne.

Vendredi 1 Mars.

Aujourd'hui sont arrivés des bâtimens venant du Cap; l'un d'eux était leWellesley, de soixantequatorze canons , qui portait dans sa calé un autre vaisseau démonté. Ils v avaient été construits tous les deux dans llnde , en bois de teck , à trois quarts meilleur marché qu'en Angleterre. Ce bois est excellent , et le vaisseau de nature à durer beaucoup plus long-temps que ceux d'Europe ; mais jusqu'ici on se plaint qu'ils marchent moins bien ; toutefois c'est une révolution probable qui se prépare dans les matériaux et la construction de la marine anglaise.

Samedi 2.

La flotte de la Chine est arrivée ce matin ; plusieurs vaisseaux sont entrés successivement dans la journée , et beaucoup d'autres sont demeurés en vue : c'est la joie, la fête , la moisson de l'île. L'argent que laissent les passagers pen*

558 MÉMORIAL (Mars 1816)

dant leur courte relâche , fait une grande partie des revenus des habitans. *

À cinq heures, l'Empereur est sorti dans le jardin , et est descendu à pied jusqu'à 1 ouverture d'une gorge d'où l'on découvrait plusieurs vaisseaux faisant route à toutes voiles pour le mouillage. Le dernier bâtiment, venu du Cap , avait apporté un phaéton pour l'Empereur : il a voulu l'essayer ce so* , il y est monté avec le Grand-Maréchal, et a fait un tour dans le parc ; il a trouvé cette espèce de voiture inutile ici et ridicule pour lui. Le soir , après dîner , l'Empereur se sentait fatigué , il se plaignait depuis plusieurs jours ; il s'est retiré de fort bonne heure.

Dimanche 3.

Sur l'invasion en Angleterre. — Détails.

L'Empereur m'a fait venir sur les deux heures; il faisait sa toilette et m'a dit que je voyais en lui un homme mort, bon à enterrer; que je devais en savoir quelque chose , qu'il avait dû m'éveiller souvent dans la nuit. Effectivement je l'avais entendu constamment tousser et éter*

(Mars i&tà) DE SAINTE-HÉLÈNE. 3>4g

nuerj il avait un rhume de cerveau des plus violens ; il lavait pris hier au soir , en demeurant trop tard à l'humidité 5 il se promettait bien , à l'avenir, d'être toujours rentré à six heures. La toilette faite, il s est mis à travailler un moment à l'anglais ; cela n'a pas été long, il était réellement accablé , tant il avait la tête prise. Il m'a dit de m asseoir à côté de lui, et m'a fait bavarder plus de deux heures sur Londres , durant, mon émigration. Un moment il a dit :

» Oût-ils.eu bien pe»rde mon invasion en An- » gleterre? Quelle. fut alors l'opinion générale à » ce sujet. 1 — Sire, ai-je répondu, je ne saurais » vous le dire, j'étais déjà repassé çn France. » Mais dans les salons de Paris, nous en faisions » des gorges chaudes , et les Anglais <jui s'y trou- » vaient faisaient comme nous : nous racontions » que chacun, jusqu'à Brune t même, s'en mo- » quait , et que vous aviez fait mettre ce dernier ».en prison,, pour avoir eu l'insolence de plai- » santer dans . ses rôles , avec des coquilles de » noix surnageant dans une cuvette , cq qu'il » appelait travailler au,ssi à sa petite flottille. — » Eh bien , a repris l'Empereur , vous avez pu e u

36o MKMORUL (fca*. 1816)

» rire à Paris , mais Pitt n'en riait pas dans » Londres ; il eut bientôt mesuré toute 1 étendue » du danger; aussi me jeta- 1 - il une coalition » snr le dos au moment où je levais le bras pour » frapper. Jamais l'olygarchie anglaise ne courut » de plus grand péril.

» Je m étais ménagé la possibilité du débar- » quement; je possédais la meilleure armée qui » fut jamais , celle d'Austerlitz , c'est tout dire. » Quatre jours m'eussent suffi pour me trouver » dans Londres ; je n'y aérais point entré en « conquérant , mais en libérateur : j'aurais re- » nouvelé Guillaume III , mais avec plus de

* générosité et de désintéressement. La disci- » pline de mon armée eût été parfaite , elle se » fut conduite dans Londres, comme si elle eût » été encore dans Paris : point de sacrifices , pas » même de contributions exigées des Anglais;

* nous ne leur eussions pas présenté des vain- » queurs , mais des frères qui venaient les » rendre à la liberté f à leurs droits. Je leur » eusse dit de s'assembler, de travailler eux-

* mêmes à leur régénération , qu'ils étaient nos

* aînés en fait de législation politique ; que nous

(Mars I8i6) DE SAINTE-HÉLÈNE. " 56 1

» ne voulions y être pour rien , autrement que » pour jouir de leur bonheur et de leur prbspé*

• rite , et j'eusse été strictement dé Bonne foi» » Aussi, quelques mois ne se seraient pas écoulés,

• que ces deux nations, si violemment ennemies, » n'eussent plus composé que des peuples identifiés désormais par leurs principes, .leurs » maximes , leurs intérêts $ et je serais parti de » là pour opérer, du Midi au Nord, sous les cou- » leurs républicaines (j'étais alors Premier Con- » sul) , la régénération européenne;, que plus » tard j'ai été sur le point d'opérer du Nord au » Midi , sous les forme» monarchiques. Bt ces » deux systèmes pouvaient être également bons , » puisqu'ils tendaient tous les deux au même » but , et se seraient tous deux opérés avec fer- » meté , modération et bonne foi. Que de maux » qui nous sont connus , que de maux que nous » ne connaissons pas encore, eussent été épar*

• gnés à cette pauvre Europe! Jamais projet, » plus large dans les intérêts de la civilisation , » ne fut: conçu avec des intentions plus géné- » reuses, et n'approcha davantage de son exécu- » tion. Et , chose bien remarquable , les obs-

36a MÉMORIAL (Mats 1846;)

». tacles qui mont fait échouer ne sont point » yenu» des hommes; ils sont tous venus des » éîémens : dans le Midi, c'est la mer qui ma » perdu ; et c'est l'incendie de Moscow , les » glaces de l'hiver , qui m ont perdu dans le » Nord ; ainsi , L'eau , l'air et le feu , toute la » nature , et rien que la nature ; voilà quels ont »>été les ennemis d'une régénération univer- » selle , commandée par la nature mêmeï.......

«Les problèmes de la Providence sont insor-

» lubies M t.

Après quelques iustans de silence, l'Empereur en est revenu à développer son invasion : » On croyait, a-t-il dit,, que mon invasion n'é- » tait; qu'une vaine menacé; parce qu'on ne » voyait aucun moyen raisonnable de la tenter £ » mais je m'y étais pris de loin , }' opérais sans » être aperçu;, j'avais dispersé tous nos vais- » seaux, les Anglais étaient obligés de courir » après sur les divers points du glbbe ; les » nôtres pourtant n'avaient d'autre but que de » revenir, à Timprovis te, et tout à la fois, se » réunir en masse sur nos cotes. Je devais avoir * soisantercKx ou quatre-vingt vaisseaux fran-

(Mars i8ï6) DE SAINTE-HÉLÈNE. 363

» çaîs ou espagnols dans la Manche; j'avais cal- » culé que j'en demeurerais maître pendant » deux mois; j'avais trois ou quatre mille petits » bâtimens qui n'attendaient que lé signal ; mes » cent mille hommes faisaient chaque jour la » manœuvre de l'embarquement et du débar- » quement , comme tout autre temps de leur » exercice ; ils étaient pleins d ardeur et de » bonne volonté; l'entreprise était très-popu~

* laire parmi les Français, et nous étions appe- » lés par les vœux d'une grande partie des An- » glais. Mon débarquement opéré , je ne devais «calculer que sur une seule bataille rangée) » l'issue n'en pouvait être douteuse , et la vie-

* toire nous plaçait 4ans Londres ; car le local » du pays n'admettait point de guerre de chi~ » cane ; ma conduite morale eût fait le reste, » Le peuple anglais gémissait sous le joug de » lolygarchie; dès qu'il eût vu son orgueil mé« »nagé, il eût été tout aussitôt à nous; nous «n'eussions plus été pour lui que des alliés » venus pour le délivrer* Nous nous pinééen- » tions avec les mots magiques de liberté et » d'égalité, etc.* *

364 MÉMORIAL (Mars 1816)

Et après être revenu encore à une foule de petits détails d exécution tous admirables , et avoir fait remarquer à combien peu il avait tenu que le tout ne s'exécutât , 3 s'est interrompu assez brusquement, disant : « Mais sortons, * allons faire un tour. *

Et nous avons été nous promener dans le jardin. .Lé temps , qui avait été pluvieux depuis trois jours, s'était remis tout-à-fait au beau. Cependant l'Empereur, se rappelant sa résolution d'être rentré à six heures, a demandé tout de suite la calèche , pour être revenu de bonne heure. Mon fils a suivi à cheval ; c'était la première fois qu'il jouissait d'une telle faveur ; il s'est fort bien acquitté dis son début : l'Empereur l'en a complimenté.

L'Empereur, continuant d'être souffrant, s est retiré encore de fort bonne heure.

Lundi 4.

Flotte de la Chine.

Aujourd'hui, l'Empereur a reçu quelques capitaines de la flotte de la Chine,; il a causé fort long-temps avec eux sur la nature de leur

(Mars 1816) DE SAÏNTE-HÉLKNE. 365

commerce , la facilité de leurs relations avec les Chinois, les mœurs de ceux-ci , etc. , etc.. Ces bâtimens de la Chine Sont de quatorze ou quinze cents tonneaux, à-peu-près égaux aux vaisseaux de soixante-quatre ; ils tirent vingtdeux ou vingt -trois pieds; ils sont chargés, presqu'en totalité, de thé; l'un d'eux en avait près de quinze cents tonneaux à bord. Les six bâtimens qui sont entrés hier sont estimés environ «soixante millions, et comme ils seront frappés en arrivant d'un droit de cent pour cent ils jetteront dans la circulation dé l'Europe une valeur de cent vingt millions.

Les Européens ont très-peu de liberté à Canton : ils ne peuvent guère circuler que dans les faubourgs ; ils sont traités avec le plus grand mépris par les Chinois, qui exercent sur eux une grande supériorité et beaucoup d'arbitraire. Ceux-ci /sont très-intelligèns et fort perspicaces, industrieux, alertes, voleurs et de mauvaise foi. Toutes les affaires se traitent en languePluropéennes , qu'ils parlent avec facilité.

L'arrivée des flottes ici, fait le bonheur de l'île et celui des passagers ; les habitans ven-

566 MEMORIAL ' (Mars 1816)

dent leurs denrées, et achètent leurs provisions ; les passagers respirent l'air de terre , et se rafraîchissent. Cl mouvement dure ordinairement quinze jours ou trois semaines; mais dans cette circonstance , l'Amiral , au grand chagrin de tous, a réduit la relâche à deux jours seulement pour les deux premiers bâtimens venus, obligeant le reste à demeurer sous Toiles au-dehors , pour n'entrer successivement de la sorte que deux à deux. Il faut qu'il ait reçu des ordres bien sévères ou qu'il conçoive de vives inquiétudes , dont nous ne nous doutons pas.

L'Empereur s'est promené pendant quelque temps dans le jardin , avant de monter en calèche. Au travers des arbres, dans le voisinage, on voyait roder plusieurs des officiers nouvellement venus, qyi cherchaient à apercevoir YEmpereur ; ils y attachaient un prix infini.

{Mars 1816) DE SAINTE HÉLÈNE. 36?

Mardi 5.

Cour de l'Empereur, étiquette, etc. — Anecdote de Tarare. — Grands officiers. — Chambellans.— -Splendeur «ans égale de la Cour des Tuileries.— Belle administration du palais. — Intention de l'Empereur à ses le* vers. — Grand couvert* — De la Cour et de la vill&

Aujourd'hui, la conversation de l'Empereur test tombée sur sa Cofcr et sur son étiquette ; il s'y est arrêté fort long «temps. Voici ce que j'en ai recueilli :

Au moment :d^ \ révolution , disait-il, la Cour d'Espagne, celle de Naples, reposaient encore sur l'importance et la grandeur de Louis XIV, mêlées à la boursouflure et à l'exagération des Castillans et des Maures. Elles» étaient tristes et ridicules; celle de Pétersbourg avait pris la couleur et les fonfees des saloûs ; à Vienne, eUe était devenue bourgeoise; et il ne restait pas de vestiges du bel esprit, des grâces et du bon goût de celle de Versailles.

Napoléon, arrivant à la souveraine puissance, trouva donc, ainsi qu'on le dit vulgairement, terre ras* et maisonnette* et put composer une'

Cour tout-à-fatt à son gré. Il rechercha, dit-il f un milieu raisonnable , roulant accorder la dignité du trône avec nos mœurs nouvelles, et surtout faire servir cette création à l'amélioration des manières des grands , et à l'industrie d** peuple. Certes, ce n'était pas une petite affaire que de relever un trône sur le terrain même où Ton avait juridiquement exécuté le Monarque régnant, et où chaque année Ton avait juré constitutionnellêment la haine des Rois. Ce n'était pas une petite affaire que de rétablir les dignités, les titres, les décorations, au milieu d'un peuple qui combattait et triomphait, depuis quinze ans, pour les proscrire. Toutefois Napoléon , qui semblait toujours faire ce qtfïl voulait, disait-il, parce qu'il avait l'art de vouloir juste et à propos , enleva de haute lutte ces difficultés. On le fit Empereur, il créa dès grands et se composa une Cour. Bientôt la victoire sembla prendre le soin elle-même d'affermir et d'illustrer subitement ce nouvel ordre de choses. Toute l'Europe le reconnut, et il fut même un moment où l'on eût dit que toutes les Cours du continent étaient aècourues

(Mars 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 36g

à Paria pour composer celle des Tuileries -, qui devin t la plus brillante et la plus nombreuse que Ton eût jamais vue. Elle eut des cercles , des ballets, des spectacles; on y étala une magnificence et une grandeur extraordinaires. La seule personne du souverain conserva- toujours une extrême simplicité , qui servait même à le foire reconnaître. C'est que ce luxe, ce faste, qu'il encourageait autour de lui, étaient dans ses combinaisons, disait-il, non dans ses goûts,. Ce luxe , ce faste étaient calculés pour exciter et payer nos manufactures et notre industrie

nationale. Les cérémonies et les fêtes du ma-

riage de l'Impératrice, et celles du baptême du Roi de Rome, ont laissé bien loin derrière tout ce qui les a devancées, et ne se renouvelleront probablement jamais.

L'Empereur prit à tâche dp rétablir, au de* hors tout ce qui pouvait le mettre en harmonie avec les autres Cours de l'Europe ; niais au dedans, il eut le soin constant d'ajuster lés formes anciennes avec nos nouvelles mœurs. .

Ainsi, il rétablit les levers et les couchers de nos Rois; mais, au lieu qu'ils étaient réels

3?o MÉMORIAL (MarsiSiG)

alors, Us ne furent plus que nominaux. Au lieu de présenter les plus petits détails d'une vraie toilette et les saletés qui pouvaient en être la suite , ces iastans, sous l'Empereur, n'étaient réellement consacrés qu'à recevoir le matin, ou congédier le soir ceux de sa maison qui oyaient des ordres directs à prendre de lui, et dont la prérogative était de pouvoir lui faire leur cour à ces heures privilégiées.

v Ainsi . l'Empereur rétablit des présentations spéciales auprès de sa personne, des admissions à sa Cour; mais au lieu de ne se décider que sur la naissance, ce ne fut plus que sur" la base combinée de la fortune, do l'influence et des services.

Ainsi 4'Empereur créa des titres, dont la qualification donnait la main à l'ancienne féodalité; mais sans valeur réelle , et d'un but purement national; sans prérogatives, sans privilèges; ils allaient atteindre toutes les naissances , tous les services,. toutes les professions. II les disait un rapprochement utile avec les mœurs de la vieille Europe au-dehors , et un hochet innocent pour bien des vanités du dedans. « Car , observait-il ,

(Mars 1816) DE SAINTS-HÉLÈNE. S?i

9 combiea d'hommes supérieurs sont enfans plus » d'une fois dans la journée ! »

Ainsi l'Empereur fit reparaître des décorations, et distribua des croix et des cordons; mais , au lieu de ne les répandre que sur des classes spéciales et privilégiées, il les étendit à toifte la société , à tous les genres de services, à toqs les genres de talens; et, par un privilège exclusif peut-être en la personne de Napoléon , plus il en accorda , plus ils acquirent de prix. Il estime à vingt-cinq mille peut-être, le nombre des décorations de la Légion d'honneur qu'il a distribuées ; et le désir de les obtenir, disaitil , allait toujours croissant : c'était devenu une espèce de fureur. Après la campagne de Wagram , il l'adressa à l'archiduc Charles ; et , par un raffinement de galanterie qui n'appartenait qu'à Napoléon , ce fut la croix d argent , précisément celle. du simple soldat , qu'il lui envoya.

C'était, disait l'Empereur, la pratiqué fidèle et volontaire des maximes qu'on vient de voir, qui faisait de lui le Monarque vraiment national , et qui aurait rendu la quatrième dynastie* la

5 7 i MÉMORIAL (Mars 1816)

dynastie vraiment constitutionnelle* « Aussi , ob- » servait-il souvent , le peuple du plus bas étage » en avait-il l'instinct secret » Et à ce sujet il racontait qu'en revenant de sofa couronnement d'Italie, et dans les environs de Lyon , la population accourant sur les routes, il lui prit fantaisie de monter seul et à pied la montagne de Tarare.' Il avait défendu que personne ne le suivît; se mêlant à la foule, il accosta une bonne vieille à qui il demanda ce que cela signifiait; elle lui répondit que a était l'Empereur • qui allait passer. Sur quoi, après quelques paroles de politique, il lui dit : « Mais, la bonne, autre- » fois vous aviez le tyran Capet, à présent vous » avez le tyran Napoléon* que diable àvez-vous « gagné à tout cela? » La force de l'argument, disait Napoléon, déconcerta la «vieille pour un moment. « Mais cependant elle se remit et lui répondit : « Mais pardonnez -moi , Monsieur : » après tout, il y a une grande différence , nous » avons choisi celui-ci, et nous avions l'autre » par hasard*. .1 Et la bonne vieille avait raison, » ajoutait l'Empereur, et elle découvrait là plus * d'instinct et de bon sens que bien des gens

(Mars 1816) DE SAINTE-HÉLÈNE. 3 7 5

» d'une grande instruction et de beaucoup d es- » prit» »

L'Empereur s'entoura de grands officiers de la couronne; il se composa une nombreuse maison d'honneur en chambellans, écuyers et autres ; il les prit , et parmi les personnes nouvelles que la révolution avait élevées, et dans les familles anciennes qu'elle avait dépouillées. Les premiers se regardaient sur un terrain qu'ils avaient acquis , les autres sur un terrain qu'ils croyaient recouvrer. Pour l'Empereur, il ne cherchait dans ce mélange que l'extinction des haines et la fusion des partis. Toutefois il était aisé, dit-il, d'apercevoir des mœurs et des manières bien différentes : les anciens mettaient bien plus d'empressement et de grâce dans leur service ; une M m * de Montmorency se serait précipitée pour renouer les souliers de l'Impératrice ; une dame nouvelle y eût répugné ; celle - ci eût craint d'être prise pour une femme de chaînbre; M m6 de Montmorency n'avait nullement cette crainte. Ces emplois d'honneur étaient pour la plupart sans émolument, ils portaient même à de grandes dépenses; mais ils mettaient chaque

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