PERSONNES COMPOSANT I.E SERVICE DE I. EMPEKEUR
Chambre. — Marchand, Parisien, premier valet de chambre. — Saint- j \ Denis, dit Aly, de Versailles, valet de chambre. — Noverraz, Suisse, valet de chambre. — Santini, Corse, huissier.
Livrée. — Archambault aillé, de Fontainebleau, piqueur. — Archam- | baull cadet, de Fontainebleau, piqueur. — Gentilini, Elbois, valet de pied.
Bouche. — Cypriani, Corse, mort à Sainte-Hélène, maître d'hôtel. — Pierron, Parisien, officier. — Lepage, cuisinier. — Rousseau, de Fontainebleau, argentier.
Quelque nombreuse que se trouvât cette maison de l'Empereur, on pourrait dire cependant que, depuis notre départ d’Angleterre, durant notre traversée, et depuis notre débarquement à Sainte-Hélène, elle avait cessé d’exister pour lui.
Notre dispersion, les incertitudes de notre établissement, nos besoins, l’irrégularité avec laquelle ils étaient satisfaits, avaient nécessairement créé le désordre.
Dès que nous nous trouvâmes tous réunis à Longwood, l’Empereur voulut régulariser tout ce qui était autour de lui, et chercha à employer ! chacun de nous suivant la pente de son esprit. Conservant au grand maréchal le commandement et la surveillance de tout en grand, il confia I à M. de Monlholon tous les détails domestiques; il donna nu général Gourgaud la direction de l'écurie, et me réserva le détail des meubles aveel'administration intérieure de ce qui nous serait fourni. Cette dernière j partie me semblait tellement en contact avec les détails domestiques, et je trouvais que l'unité sur ce point devait être si avantageuse au bien commun, que je me prêtai le plus que je pus à m’en faire dépouiller ; ce qui ne fut ni difficile ni long.
Ces nouvelles dispositions de l'Empereur arrêtées, tout commença à j marcher tant bien que mal, et nous en filmes certainement beaucoup { * mieux. Toutefois ces dispositions, quelque raisonnables qu'elles fussent, ne laissèrent pas de semer parmi nous des germes d’éloignement qui poussèrent de légères racines, et reparurent parfois à la surface: l’un trouvait qu’il avait perdu , l'autre voulait donner trop de lustre à sa | partie, un autre se trouvait lésé dans le partage. Nous n’étions pas les j
membres d'une même famille qui, s’employant chacun selon ses moyens, ne songent qu'à faire prospérer lu masse commune. Ce que la nécessité eût dû nous contraindre de faire, nous étions loin de le mettre en pratique ; nous nous débattions encore sur les débfis de quelque luxe et les restes de quelque ambition.
Quand l'attachement à la personne de l' Empereur nous réunit autour de lui, le hasard seul, et non pas les sympathies, présida à notre agglomération ; ce fut un ensemble purement fortûit, et non le résultat des affinités. Aussi formions-nous masse à Longwood, plutôt par eucerclure que par cohésion. Et comment en eût-il été autrement? Nous étions 1 presque tous étrangers les uns aux autres, et malheureusement les circonstances, l’àge, le caractère, étaient en nous autant de dispositions à le demeurer.
Ces circonstances, bien que légères, ont eu pourtant la conséquence fâcheuse de nous priver, en grande partie, de nos plus douces ressources. Elles ont empêché parmi nous cette confiance, cet épanchement, cette union intime, qui peuvent-répandre quelques charmes, même au sein des plus cruelles infortunes. Mais aussi, par contre, ces mêmes circonstances m'ont bien souvent rendu témoin des dispositions privées du cœur de ! l’Empereur : ses invitations indirectes à nous unir et à confondre nos sentiments; son soin constant à nous épargner tout juste motif de jalousie ; cette distraction calculée qui lui dérobait ce dont il ne voulait pas s'apercevoir; enfin, jusqu'aux gronderies même si paternelles dont nous nons rendions quelquefois l'objet, et qui, pour le dire en passant à l'honneur de chacun de nous, étaient évitées avec autant de zèle, reçues avec autant de respect que si elles fussent émanées du trône des Tuileries.
Qui aujourd’hui sur la terre pourraitse flatter de connaître dans l'Empereur l’homme privé plus que moi? Qui a possédé les deux mois de solitude au désert de Briars? Qui a joui de ces longues promenades au clair de lune, de ces heures nombreuses écoulées avec lui? Qui a eu comme moi l’instant, le lieu, le sujet des conversations? Qui a reçu le ressouvenir des charmes de l'enfance, le récit des plaisirs de la jeunesse, l’amertume des douleurs modernes? Aussi puis-je m'expliquer à présent bien des circonstances qui semblaient dans le temps, à plusieurs, difficiles à entendre. Je comprends bien , surtout aujourd'hui , ce qui nous frappait si fort , et le caractérisait particulièrement aux jours de sa puissance, savoir : qu’on 1 n’était jamais complètement perdu avec lui ; que, quelque éclatante qu’eût été la disgrâce , quelque profond qu'eût été l'abline où l'on avait été jeté, on devait toujours espérer -d'en revenir; qu’une fois auprès de lui, quel-
que faute que l’on fit, quelque déplaisir que l'on causât, il était bien rare de s’en voir éloigné tout à fait. C’est qu’il est dans l'Empereur, à un degré éminent , deux qualités bien précieuses : un grand fonds de justice et une disposition naturelle il s’attacher. Quels que soient les contrariétés et les mouvements de colère qu’il vient à éprouver, il est encore un sentiment de justice qui reste tout-puissant sur lui : on est toujours sûr de le rendre uttentif à de bonnes raisons ; on est même sûr, si l’on garde le silence, de les lui voir, produire lui-même , s’il s’en présente à son esprit. D’un autre • côté, il n’oublie jamais les services une fois rendus; pas davantage les habitudes prises : tôt ou tard le ressouvenir lui en vient à l’esprit. Il se dit tout ce que l’on a dû souffrir, trouve que le châtiment a été assez long, et fait alors chercher an loin celui que le monde même avait oublié. Celui-ci réparait au grand étonnement de tous, à l’étonnement de lui-même. On en connaît une foule d'exemples.
L’Empereur, sans être démonstratif, s’attache sincèrement. Une fois qu’il a pris l’habitude de quelqu'un, il ne pense pas qu’il puisse s’en séparer. Il en aperçoit les fautes, il les condamne , il blâme son propre choix , il gronde même avec force; mais on n’n rien à craindre, ce sont comme autant de nouveaux liens.
On sera surpris sans doute de me voir esquisser ces traits du caractère de Napoléon avec autant de simplicité ; c’est que je me contente d’écrire seulement ce que je vois, et d’exprimer ce que je sens.
Ua situation matérielle adoucir.- - Mon Ut changé, etc.
Dimanche 17.
L’Empereur m’a fait demander a deux heures ; il commençait sa toi- j | lette. En me voyant, il m’a trouvé pâle. Je lui ni ditque cela pouvait venir de l’atmosphère de ma chambre, dont le voisinage de la cuisine faisait une véritable étuve souvent remplie de fumée. Il a voulu alors que je m'emparasse tout à fait du cabiuet topographique pour y travailler le jour et y coucher la nuit, dans le lit même que l’amiral lui avait fait préparer, et dont il n’avait pas voulu faire usage, préférant son lit de campagne babi- I tuel. En finissant sa toilette, et choisissant parmi deux ou trois tabatières j qu’il avait sous la main, il en a donné une assez brusquement à son valet de chambre (Marchand). • Serrez cela, a-t-il dit, je la retrouve toujours sous
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" UH“s jeux ; elle me fuit nuil. » Je ne saurais dire ce que c’étail; je présume toutefois qu’il s'agissait d'un portrait du roi de Koine.
L'Kinpereur est sorti, je l’ai suivi; il u fait le tour de la maison et a voulu entrer dans ma chambre. Portant la main à la muraille que chauffe lu cuisine, il m'a répété que je ne pouvais pas demeurer là ; qu’il voulait absolument que je couchasse désormais dans son lit du cabinet topographique, ajoutant lu parole charmante que c'était le lit d'un ami.
Nous nous sommes dirigés ensuite vers une mauvaise ferme qui était en vue. Sur notre chemin se trouvait le casernement des Chinois: ce sontdes hommes de main-d'œuvre, des laboureurs, etc., que les bâtiments anglais enrôlent ù Macao, qui restent dans l'ilc au service de la compagnie un certain nombre d'années , et s’en retournent après avoir recueilli un petit pécule à la manière de nos Auvergnats. L’Empereur a voulu leur faire beaucoup de questions, mais nous n'avons jamais pu nous entendre.
De là nous sommes descendus un jardin de In compagnie , formé dans In rigole des deux ravins opposés. L'Empereur a fait venir le jardinier et
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celui qui surveille le bétail de la compagnie et commande les Chinois ; il leur a fait, à chacun, une foule de questions relatives à leurs emplois. Il est rentré très-fatigué de sa course à pied : nous avions pourtant à peine fait | un mille ; mais c'était sa première excursion.
Avant dîner, rEmpereurin’a fait appeler, ainsi que mon (ils, pour notre travail accoutumé. Il m’appelait paresseux, et me faisait observer que mon fils en riait sous cape. Il m’en u demandé la raison ; j’ai répondu que c’était sans doute parce que Sa Majesté le vengeait. « Ah I j’entends, a-t-il « dit en riant, je suis ici le grand-père. »
Hubiludr* et lit-iire* <lr t'Euiern-ur- — Sun style aire les Ueui unjerslrlec-. — Deuils.
— Maximes de l'Empereur sur la pulice. -« Police seenile «les lettres- — Détails curieux. — l/Empcreur pour un gouvernement fixe et modéré
Lundi 18, mardi l!i.
Peu à peu nos heures et nos habitudes se régularisèrent. I.’ Empereur déjeunait vers les dix heures dans su chambre, sur un guéridon, parfois il appelait l’un de nous. A la table de service, nous déjeunions à peu près à la même heure ; l’Empereur, pour noire agrément particulier, nous avait laissés libres d'en faire les honneurs, et d’y inviter qui bon nous semblerait.
Il n’y avait pus encore d'heures fixes pour la promenade; la chaleur était très-forte dans le jour, l’humidité prompte et .grande vers le soir. On annonçait depuis longtem|>s des chevaux de selle et de voiture venant du cap de Bonne-Espérance; mais ils n'arrivuient |Miint. L’Empereur travaillait dans la journée avec plusieurs de nous ; il me réservait d'ordinaire pour le temps qui précédait le dîner, lequel n’était guère servi que sur les huit ou neuf heures. Il me faisait donc venir sur les cinq ou six heuresavec mon Bis ; je n'écrivais ni ne lisais plus, à cause de l'état de mes yeux ; mon (ils était venu à bout de me remplacer; c’était lui qui écrivait ce que l’Empereur diclait ; je n’ étais plus là que pour l'aider à se retrouver plus tard dans son griffonnage, ce à quoi je m’étais habitué de manière à pouvoir reproduire, presque littéralement et dans leur entier, toutes les paroles de l'Empereur.
La campagne d'Italie était finie, nous la repassions en entier; l'Empereur corrigeait ou dictait de nouveau. On dinnit, ainsi que je viens de le dire, de huit à neuf heures ; la table était mise dans la première pièce en entrant ; madame de Montholon était à la droite de l’Empereur ; j'étais à sa gauche; MM. de Montholon, Gourgaud et mon fils étaient dans les parties opposées. la salle avait encore de l'odeur, surtoutquand le temps était humide; et quelque peu qu'il y en eut , c'était encore assez pour in-
contmoder l'Empereur; aussi nous n’étions pas dix minutes à table.
On préparait le dessert dans la pièce voisine , qui était le salon ; nous allions nous y remettre à table, on y servait le café, la conversation se prolongeait; on lisait quelques scènes de Molière, de Rncine.de Voltaire ; j nous regrettions chaque fois de n’avoir pas Corneille. De là on passait à une table de reversi ; c'était le jeu de l’Empereur au temps de sa jeuucsse, disait-il. Ce ressouvenir lui était agréable; il pensait qu’il pouvait s'en amuser longtemps; il ne tarda pas à se détromper; du reste, nous le jouions avec toutes ses variantes, ce qui amenait beaucoup de mouvement ; j’ai vu jusqu’à quinze ou dix-huit mille flehes de remises. L’Empereuressaynit presque à chaque coup de faire le reversi, c’est-à-dire de I faire toutes les levées; ce qui est assez difficile, et cela lui réussissait néan- | moins souvent : le caractère perce toujours et partout! On se retirait de dix à onze heures.
Aujourd'hui 19, quand j’aborde l’Empereur, il me donne à lui traduire un libelle qui lui était tombé sous la main. A travers mille inepties, nous arrivons à des lettres privées qu'il adressait à l'impératrice Joséphine, sous la forme solennelle de Madame et chère épouse. Ensuite c’était une combinaison d’espions et d'agents, à l'aide desquels l'Empereur lisait dans l'intérieur de toutes les familles eu France, et perçait dans l’obscurité de tous les cabinets de l'Europe. L’Empereur n’a pas voulu aller plus loin, et m'a fait jeter le livre, en me disant : « C’est par trop bêle! »
Le fait est que Napoléon , dans ses relations privées, n'a jamais cessé d’écrire très-bourgeoisement tu à l'impératrice Joséphine, et ma bonne petite Louise à Marie-Louise.
La première fois que j’ai vu de l’écriture suivie de l'Empereur, c'est à Saint-Cloud, après la bataille de Friedland, entre les mains de l'impératrice Joséphine , qui se plaisait à nous la faire déchiffrer comme des espèces d’hiéroglyphes. Elle portait : « Mes enfants viennent d’illustrer encore « une fois ma carrière ; la journée de Friedland s’inscrira dans l'histoire « à côté de celles de Marengo, d’Austerlitz et d’Iéna. Tu feras tirer le
« canon; Cambacérès fera publier le bulletin » Plus tard la même
faveur me procura la vue de la même écriture , lors du traité de Tilsit.
Elle disait : « La reine de Prusse est réellement charmante ; elle est pleine • de coquetterie pour moi, mais n’en sois pas jalouse; je suis une toile ci- « rée sur laquelle (ont cela ne fait que glisser. Il m’en coûterait trop cher « pour faire le galant. »
A ce sujet on racontait alors parmi nous, dans le salon de Joséphine, que la reine de Prusse tenant à sa main une fort belle rose, l'Empereur la
lui avait demandée ; la reine avait d’abord hésité quelques instants, disaiton, puis elle l’avait donnée en disant: » Pourquoi faut-il que je vous donne
« si facilement, vous qui demeurez inflexible sur tout ce que je vous de- « mande?» Faisant allusion à la place de Magdebourgqu'ellc avait ardemment sollicitée. Circonstance du reste tant soit peu variée, ainsi qu'on pourra s'en convaincre plus lard par le récit même de Napoléon qu'on trouvera par la suite.
Telle était pourtant la nature des rapports privés , que des ouvrages anglais d'un certain mérite ont défigurée au point de démontrer l’Empereur comme un tyran farouche , insolent et brûlai ; prêt à faire violence, à l'aide de ses mamelouks, ù cette belle reine, sous les yeux même de son mari malheureux.
Mais voici précisément sur le même sujet et ù la même époque une i lettre authentique, dont je n’ai eu connaissance que depuis peu, et qui achèvera de donner une idée juste du style de Napoléon vis-à-vis de Joséphine, en même temps qu'elle fera connaître des formes aimables, et surtout une sensibilité et une galanterie domestiques qu'amis et ennemis étaient assurément bien loin de soupçonner alors en celui que, par toute
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l'Europe, la calomnie et le mensonge étaient venus à bout <le faire passer pour le plus dur, le plus brûlai, le plus insensible des hommes. Cette lettre de Nu poléon est une réponse il des observations que lui adressait Joséphine sur le bulletin de la grande armée, qui s'exprimait avec trop peu de ménagement sur la reine de Prusse.
i « J'ai reçu la lettre où tu me parais fâchée du mal que je dis des fem- « mes. Il est vrai que je hais les femmes intrigantes au delà de tout ; je
, « suis accoutumé à des femmes bonnes, douces et conciliantes : ce sont
« celles que j’aime. Si elles m’ont gâté, ce n'est pas ma faute, mais la « tienne. Au reste, tu verras que j'ai été fort bon pour une qui s’est mon- « trée sensible, madame d’Ilatzfeld. Lorsque je lui montrai la lettre de « son mari, elle me dit en sanglotant, avec une profonde sensibilité et « naïvement : C’est bien la son écriture. Son accent allait à l'âme, elle me « fit peine, je lui dis : Eh bien! Madame, jetez cette lettre au feu, je ne
« serai plus assez puissant pour faire condamner votre mari. Elle brûla « la lettre, et me parut bienheureuse ; son mari est depuis tranquille, deux
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» Heures plus tard il était perdu. Tu vois doue que j'aime les femmes « bonnes, naïves et douces ; mais c'est que celles-là seules te ressemblent,
« etc , etc. » (6 novembre 1806, à neuf heures du soir.)
Quant à ce grand échafaudage de police et d’espionnage dont parlait le mauvais livre que nous venons de parcourir, quel État du continent peut se vanter d’en nvoir eu moifls que le gouvernement français? F.t cependant quel terrain pouvait en demander plus que In France? Tous les pamphlets de l’Europe se sont dirigés sur ee point, pour rendre odieux chez autrui ce qu'ils cherchaient par là à cacher d’autant plus chez eux. Toutefois ces mesures, si nécessaires en principe, avilissantes sans doute dans leurs détails, n'ont jamais été traitées queforten grand par l’Empereur, et toujours d’après sa maxime constante , qu'il n'y a que ee qui est indispensable qui doive être fait. Je l’ai souvent entendu , au Conseil d'État, se faire rendre compte de ces objets, les traiter avec une sollicitude particulière, cherchera en prévenir les inconvénients, créer des commissions de son conseil pour aller visiter les prisons , et lui foire des rapports directs. Employé moi-mème dans une mission de cette nature, j’ai pu me convaincre, en effet, de tous les abus, de tontes les vexations des subalternes ; mais aussi de toute l'inclination et de l’extrême désir du souverain de les réprimer.
L'Empereur voulut même, disait-il, chercher à relever, aux yeux des l>euple$, cette branche d'administration que flétrissaient en quelque sorte les préjugés et l'opinion, en la confiant à quelqu'un dont le caractère et la moralité seraient sans reproches. Il fitappelcr en 1810, à Fontainebleau,
| un de ses conseillers d’Etat , M . Pasquier, qui avait été émigré, ou à peu près. Sa famille, de l’ancien parlement, sa première éducation, ses premières opinions, tout eût pu le rendre suspect à quelqu'un de plus défiant que l'Empereur. Dans le cours de la conversation, il lui demanda : « Si le « comte de Lille se découvrait maintenant à Paris , et que vous fussiez * chargé de la police, le feriez-vous arrêter? — Oui, sans doute, répondit I « le conseiller d'État . parce qu’il aurait rompu son ban , et qu’il y serait ■ en opposition à toutes les lois existantes. » Et l’Empereur continuant à poser des questions auxquelles il fut répondu à sa satisfaction, il termina, disant : - Eh bien, retournez à Paris, je vous y fais mon préfet de police. •
Quant au secret des lettres sous le gouvernement de Napoléon , quoi qu’on en ait dit dans le public, on en lisait très-peu à la poste, assurait l’Empereur : celles qu'on rendait aux particuliers, ouvertes ou reenchctées, n'avaient pas été lues la plupart du temps; jamais on n'en eût fini. Ce moyen était employé bien plus pour prévenir les correspondances l
dangereuses que pour les découvrir. Les lettres réellement lues n'en conservaient aucune trace ; les précautions étaient des plus complètes. Il existait depuis l>ouis XIV, disait l'Empereur, un bureau de police politique pour découvrir les relations avec l'étranger. Depuis ce souverain , les mêmes ramilles en étaient demeurées en possession : les individus et leurs , fondions étaient inconnus, c'était un véritable emploi. Leur éducation s’était achevée à grands frais dans les diverses capitales de l'Europe ; ils avaient leur morale particulière, et se prêtaient avec répugnance à l'examen des lettres de l'intérieur : c’étaient pourtant eux qui l'exerçaient. Des que quelqu'un se trouvait couché sur la liste de cette importante surveillance, ses armes, son cachet, étaient aussitôt gravés par le bureau, si bien | que scs lettres , après avoir été lues , parvenaient néanmoins intactes , et sans aucun indice de soupçon, à leur adresse. Ces circonstances, les graves inconvénients qu'elles pouvaient amener, les grands résultats quelles pouvaient produire, faisaient la principale importance du directeur généi ral des postes, et commandaient duns sa personne beaucoup de prudence, de sagesse et de sagacité.
I/Empereur a donné à ce sujet de grandes louanges ii M. Lavnlette : il n'était nullement partisan, du reste, de cette mesure, disait-il ; car, quant aux lumières diplomatiques qu’elle pouvait procurer, il ne pensait pas qu’elles pussent répondre uux dépenses qu'elles occasionnaient ; ce bureau coûtait 600,000 francs. El quant à la surveillance exercée sur les lettres des citoyens, il croyait qu'elle pouvait causer plus de mal que de bien. llarement, disait-il, les conspirations se traitent par cette voie ;
• et quant aux opinions individuelles obtenues par les correspondances « épistolaires, elles peuvent devenir plus funestes qu'utiles au prince, sur- « tout uvec notre caractère. De qui ne nous plaignons-nous pas avec notre » expansion et notre mobilité nationales? Tel que j’aurai maltraité à mon « lever, observait-il, écrira dans le jour que je suis un tyran : il m’aura ™ comblé de louanges la veille, et le lendemain, peut-être, il sera prêt à i donner sa vie pour moi. La violation du secret des lettres peut donc « faire perdre au prince ses meilleurs amis , en lui inspirant à tort de la « méfiance et des préventions ; d’autant plus que les ennemis capables ■i d'être dangereux sont toujours assex rusés pour ne pas s’exposer à ce » danger. Il est tel de mes ministres dont je n'ai jamais pu surprendre « une lettre. »
Je crois avoir déjà dit qu’au retour de l'Ile d'Elbe, on a trouvé aux Tuileries une foule de pétitions et de pièces où Napoléon se trouvait fort indécemment mentionné : il les fit brûler. » Elles eussent formé un recueil
» bien abject, disait l'Empereur. J'eus un moment l'idée d'en insérer quel- « ques-unesdans le Moniteur; elles auraient dégradé quelques individus,
« mais n'eussent rien appris sur le cœur humain : les hommes sont tou- « jours les mêmes! »
L’Empereur, du reste, était loin de connaître tout ce que la police exécutait en son nom sur les écrits et sur les individus: il n’en avait ni le temps ni. les moyens. Aussi tous les jours apprend-il de nous, ou par des pam- I phlets qui lui' tombent sous la main, des arrestations d’individus ou des | suppressions d’ouvrages qui sont tout il fait neuves pour lui.
F.n parlant des ouvrages cartonnés ou défendus par lu police, sous son règne, l'Empereur disait que n’ayant rien à faire à I’ile d'Elbe , il s’y était amusé à parcourir quelques-uns de ces ouvrages , et souvent il ne concevait pas les motifs que !n police avait eus dans la plupart des prohibitions qu’elle avait ordonnées.
W De là il est passé à discuter la liberté ou la limitation de la presse. C’est, selon lui, une question interminable et qui n'admet point de demi-mesure.
Ce n’est pas le principe en lui-même, dit-il , qui apporte la grande diffi- I culte, mais bien les circonstances sur lesquelles on aura à faire l'applica- j lion de ce principe pris dans le sens abstrait. C’Empereur serait même par nature, disait-il, pour la liberté illimitée.
C'est sous ce même point de vue, et avec les mêmes raisonnements, que 1 i je l’ai vu constamment traiter ici toutes les grandes questions ; aussi Napoléon a-t-il vraiment été et doit-il demeurer, avec le temps, le type, l'étendard et le principe' des idées libérales : elles sont dans son cœur, dans ses principes, dans sa logique. Si parfois ses actions semblent s'en être écartées, c’est que les circonstances l'ont impérieusement maîtrisé. En voici une preuve que j’acquis dans le temps, et que je n'appréciais pas i alors autant qu’aujourd'hui.
Causant à l’écart dans un de ses cercles du soir aux Tuileries, avec trois I ou quatre personnes de la cour groupées autour de lui, ainsi que cria arrivait souvent, il termina une grande questiou politique par ces paroles ] remarquables : « Car moi aussi je suis foncièrement et naturellement pour " un gouvernement fixe et modéré. » Et comme la figure d’un des interlocuteurs lui exprimait quelque surprise : «Vous ne le croyez pas, continua- « t-il ; pourquoi? Est-ce parce que ma marche ne semble point d'accord « avecmes paroles?Mais, mon cher, que vous connaîtriez peu leschoseset « les hommes ! la nécessité du moment n'est-elle donc rien à vos yeux?
- Je n'aurais qu’à relâcher les rênes, et vous verriez un beau tapage ; ni « vous- ni moi ne coucherions peut-être pas après-demain nuxTuilcries. »
-211 MthlOIllAL
Première tournée de riiiii|**reur à cheval. — Dureté de» iii»trpctiuti» tiiiiibtériellea a «ou égard.
— Nu* |icincs. nu» plainte». - Parole* de l'Ein|iemir. — Ré|»oube» brutale».
Mercredi *10 au mi net 11 U-
L'Empereur est monté u cheval apres déjeuner. Mous avons pris le chemin de la ferme ; nous avons rencontré le fermier duns le jardin de la compagnie: nous nous en sommes fait suivre. Nous avons parcouru tout le terrain avec lui ; l’Empereur lui faisant une foule de questions sur tous les détails de sa ferme , ainsi qu’il le faisait, me disait-il , dans ses chasses aux environs de Versailles, où il discutait avec les fermiers les idées du
I Conseil d'Étut, pour venir reproduire ensuite à ce même Conseil d État : les objections des fermiers. Nous avons prolongé le terrain de Longvvood le long de la vallée , jusqu'à ce que les chevaux n’ayant plus de passage , uous nous sommes vus contraints de rétrograder. Nous avons alors traversé le vallon, gagné le plateau du camp, couru jusqu’à la montagne des Signaux, et, prolongeant sa crête, nous sommes venus, en dehors du cump, par la maison des Signaux , jusqu’au chemin qui conduit de Longwood chez madame Bertrand. L’Empereur voulait d’abord aller .jusque j
chez elle ; mais li mi-chemin il s’est ravisé , et nous sommes rentrés dans
lAMlgWOOd.
Les instructions des ministres anglais, à l’égard de l'Empereur h Sainte- Hélène, avaient été dictées avec cette dureté et ce scandale qui ont présidé en Europe à leur violation solennelle du droit des gens. Un officier anglais devait être constamment à la table de l'Empereur ; mesure barbare qui nous eût privés de la douceur de nous trouver en famille : on ne s'en j J abstint que purce que l’Empereur n’eût jamais mangé que dans sa chambre. Peut-être se repentait-il, et j’ai de bonnes raisons de le croire, de n’en ! avoir |ias agi ainsi à bord du 1S orthumberland.
Un officier anglais devait sans cesse accompagner l’Empereur à cheval; gêne cruelle qui tendait à ne pas lui |iei'mettre un moment île distraction dans sa malheureuse situation. On y renonça, du moins pour l’intérieur i de certaines limitesqu’on nous lixa à cet effet, parce que l’Empereur avait < déclaré qu’autrement il ne monterait jumuis a cheval.
Dans notre triste situation . chaque jour venait ajouter quelque chose a nos contrariétés; c'était sans cesse une piqûre nouvelle, d'autant plus cruelle que le mal s'établissait pour un long avenir.
Ulcérés comme il était permis de l’être, nous étions sensibles à tout ; et trop souvent les motifs qu'on nous donnait prenaient encore les couleurs de l’ironie. Ainsi des sentinelles étaient mises, à la nuit, sous les fenêtres de l'Empereur et jusqu'à nos portes; c’était, nous disait-on, pour notre propre sûreté. On gênait la libre communication avec les habitants, on nous mettait au secret, et l’on répondait que c'était pour que l'Empereur ne fût point importuné. (.es consignes . les ordres variaient sans cesse ; nous vivions dons la perplexité, dans l'hésitation, dans lu crainte d'être exposés h chaque pas à quelque affront imprévu. L'Empereur, qui ressen- ' tait vivement toutes ces choses, prit le parti d'en faire écrire à l'amiral par M. de Montholon. Il parlait avec chaleur, et accompagnait ses paroles d'observations dignes de remarque. « Que l'amiral ne s’attende pas, di- j i « sait-il, que je traite aucun de ces objets avec lui. S'il venait demain,
• malgré mon juste ressentiment, il me trouverait le visage aussi riant et « la conversation aussi insignifiante que de coutume ; non qu'il y eût de « la dissimulation de ma part, ce ne serait que le fruit de mon expérience.
« Je me souviens encore de lord Withworth qui remplit l'Europe d’une ; « longue conversation avec moi dont à |>cine quelques mots étaient vrais.
" Toutefois ce fut alors ma faute : elle fut assez forte pour m'apprendre I « àn'y plusrevenir. Aujourd'hui l'Empereur a gouverné trop longtemps
« pour ne pas savoir qu'il ne doit point se commettre à la discrétion de | i
« quelqu'un auquel il donnerait le droit de dire à faux : I.' Empereur m'a « dit cela ; car l'Empereur n'aurait pas même la ressource d’aflirmer que « non. Un témoignage en vaut un autre; il faut donc de nécessité qu’il * emploie quelqu'un qui puisse dire au narrateur qu’il ment dans ce qu’il « lui fait dire, et qu'il est prêt à lui rendre raison de son expression, ce
que l'Empereur ne saurait faire. »
Iji lettre de M. de Montholon était vive, la réponse fut injurieuse et brutale : On ne connaissait pas telle chose à Sainte-llèlène qu’un Empereur: la justice et la modération du gouvernement anglais à notre égard I seraient l’admiration des âges futurs , etc., etc. La philosophie seule devait nous tenir lieu de ressentiment : toute satisfaction était hors de notre pouvoir ; adresser une plainte directe au prince régent, c’eût été ménager peut-être à celui qui nous offensait un titre méritoire; et puis il ne pouvait exister de plaintes de l’Empereur adressées à qui que ce fût sur lu terre ; il n'était plus pour lui . il cet égard , d'autre tribunal que Dieu, les nations et la postérité.
Le 23, la frégate la Doris est arrivée du Cap : elle apportait sept chevaux qui y avaient été achetés pour l’Empereur.
Mépri* île retnpereur pour la popularité; ** motif*, m** argument*, etc. — Sur ma fri» nu*. — La mère et la sœur du géuéral Guurgaml.
Ihotanclic -4
L'Empereur lisait quelque chose où on le faisait parler avec trop de bonté ; il s’est récrié sur l’erreur de l'écrivain : • Comment a-t-on pu me « fairedire cela? C'est trop tendre, trop doucereux pour moi ; on sait bien » que je ne le suis pas. — Sire, disais-je , on a eu une bonne intention ; la » chose est innocente en elle-même, et a pu produire un bon résultat au “ dehors. Cette réputation de bonté que vous semblez vouloir dédaigner, « eût pu avoir un poids immense sur l'opinion ; elle eût prévenu du moins » les couleurs dont un système en Eu rope a faussement peint Votre .Majesté » aux yeux des peuples. Votre cœur, que je connais à présent, est certai- » nemeut aussi bon que celui de Henri IV') que je n’ai pas connu ; eh bien ! « sa bonté est encore proverbiale; il est demeuré une idole, et je soup- « çonne que Henri IV était un tant soit peu charlatan ; pourquoi Votre Ma- ■■ jesté a-t-elle dédaigné de l’être aussi ? Ellemontre trop d’horreur pour « cette espèce de moyen. Après tout, c’est le charlatanisme qui gouverne » le monde; heureux toutefois quand il n'est qu'innocent! »
L Empereur s'est mis à rire de ce qu’il appelait mon verbiage. « Mon * cher, qu’est-ce que la popularité, la débonnaireté? disait-il. Qui fut plus
« populaire, plus débonnaire que le malheureux Louis XVI! Pourtant « quelle a été sa destinée? Il a péri! C’est qu'il faut servir dignement le « peuple, et ne pas s'occuper de lui plaire : la belle manière de le gagner,
« c'est de lui faire du bien ; rien n'est plus dangereux que de le flatter : s’il « n'a pas ensuite tout ce qu'il veut, il s'irrite et pense qu’on lui a manqué « de parole; et si alors on lui résiste, il hnitd’autant plus qu’il sedit trompé.
| « Le premier devoir du prince, sans doute, est de faire ce que veut le peu-
■ pie, mais ce que veut le peuple n'est presque jamais ce qu'il dit : sa » volonté, ses besoins doivent se trouver moins dans sa bouche que dans « le cœur du prince.
• Tout ce système peut sans doute se soutenir, celui de la débonnaireté « comme celui de la sévérité; chacun a ses avantages et ses inconvénients :
• tout se balance dans ce bas monde. Que si vous me demandez à quoi ont « pu me servir mes expressions et mes formes sévères, je répondrai : A « m’épargner de faire ce dont je menaçais. Quel mal, après tout, ai-je
| » fait? Quel sang ai-je versé? Qui peut se vanter, dans les circonstances » où je me suis trouvé, qu’il eût fait mieux ? Quelle époque de l’histoire,
« semblable à mes difficultés, offre mes innocents résultats? Car que me « reproche-t-on ? On a saisi les archives de mon administration, on est - demeuré maître de mes papiers : qu'a-t-on eu à mettre au grand jour?
| » Tous les souverains, dans ma position, au milieu des factions, des trou-
« blés, des conspirations, ne sont-ils pas entourés de meurtres et d’exéeu- « lions ? Voyez pourtant quel a été avec moi le calme subit de la France?
« Cette marche vous étonne, continua-t-il en riant, vous qui parfois « montrez la douceur et la naïveté d'un enfant? »
Kt me voilà, dans ma propre défense, soutenant vivement à mon tour que tous les systèmes pouvaient avoir leur avantage. •> Tout homme,
• convenais-je, doit se créer sans doute un caractère par l'éducation;
« mais il faut qu’il en pose les bases sur celui que lui a donné la nature ;
■ « autrement il court le risque de perdre les avantages de celui-ci , sans
« obtenir ceux du caractère qu'il voudrait se donner; ce pourrait n'ètre
• plus qu’un instrument qui fausserait sans cesse. Après tout, de quoi « pourrai-je avoir à me plaindre? Du dernier degré de la misère, je me « suis relevé seul à une assez belle aisance, et du pavé de Londres je suis « parvenu aux marches de votre trône, aux sièges de votre conseil ; le « tout sans que j’aie à être embarrassé, devant qui que ce soit, d'aucune « parole, d'aucun écrit, d'aucune démarche. N'est-ce pas aussi avoir « produit en petit mes petites merveilles? Fl qu'aurais -je pu donc faire « de mieux avec un autre tour donné à mon caractère?» •
On est venu interrompre lu conversation, pour dire à l'Empereur que l'amiral et des dames venues |>nr la linris sollicitaient In faveur d’èlrc
présentés. LV.mpereur a répondu sèchement qu'il ne voyait personne , qu'on le laissât tranquille.
Au point on nous en étions, la politesse personnelle de l'amiral était une injure de plus ; comme on ne pouvait venir à nous qu'avec la permission de l'amiral. l'Empereur ne pouvait accorder qu'on fit ainsi les honneurs de sa personne : s'il était un secret, il fallait qu'on le signifiât ; s'il n'y était pas , il devait voir qui bon lui semblait. Il ne fallait pas surtout qu’on se targuât en Europe de l'entourer de toutes sortes d'égards et de respects, quand on ne l’abreuvait que d’inconvenances et de caprices.
L’Empereur est sorti à cinq heures et s’est promené dans le jardin. Ije général-colonel du 53» régiment est venu l’y trouver, et lui a demandé la permission de lui présenter le lendemain son corps d'officiers; l'Empereur l'a accepté pour trois heures.
Demeuré? seuls nous deux, l'Empereur a prolongé sa promenade; il
s’est arrêté devant une des plates-bandes à considérer une (leur, et m'a demandé si ce n'était pas là un lis; c'en était un magnifique « Ah!
« voilà donc, a dit l'Empereur, la Heur, l'emblème des Bourbons! Cet « éclat, cette blancheur sans tache, peut prêter en effet à beaucoup de
• jolies choses ; mais pourquoi faut-il que la stupidité des Bourbons dans
• leurs derniers actes soit venue à bout de rendre tout cela odieux, anliii pathique à nos populations! »
Après le dîner, durant notre reversi accoutumé, dont l’Empereur commençait du reste a se fatiguer : » Où croyez-vous, m’a-t-il dit tout à coup, « que soit en ce moment madame de Lus Cases? — Uélas! Sire, lui ai-je « répondu. Dieu le sait ! — Elle est à Paris, a-t-il continué ; c'est aujour- » d’hui mardi, il est neuf heures, elle est à l’Opéra. — Non, Sire, elle est « trop bonne femme pour être au spectacle quand je suis ici. — Voilà bien « les maris, disait l'Empereur en riant, toujours confiants et crédules! » Puis passant au général (’.ourguud , il l’a plaisanté de même sur sa mère et sa sepur'. Celui-ci s’en attristant beaucoup, et ses yeux se mouillant,
' U* général üourgaud axait pour «a mère et «a tour une tendresse eitréme; il en Hait aimé île mémo Se* soin* |N»ur elles allaient an point de leur | teindre, dan* m** lettre*. Sainte-Hélene comme un lieu de délices, atin de les tranquilliser sur son eoui|>te s c'étaient des forêts d'oranger*, de citronnier*, un printemps perpétuel, en un mot, tout à fait du roman. Et le» ministre* anglais n'ont |tas rougi plu* tard de faire t (Minier contre lui ce» Innocente» «upercherie» de sa sollicitude liliale!! !
I Empereur, le regardant de côté, disait d ’une' manière charmante : « N’est- « ce pas bien méchant à moi , bien barbare, bien tyran, de toucher ainsi « des cordes si tendres?»
L’Empereur me demandait ensuite combien j’avais d'enfants; quand et comment j’avais connu madame de Las Cases. Je lui répondais que madame de l,as Cases était ina première connaissance dans la vie; que notre mariage était un nœud que nous avions lié nous-mêmes dans notre eu tance, et que pourtant il avait fallu la plupart des événements de la révolution pour pouvoir l'accomplir, etc., etc.
l/Etti|M*rctir !mmiv«iI bit**»»1 «lait* *•$ camiMRiie*. — Cosaque*. — Jérusalem déliorér.
Lundi 35
L'Empereur, qui n’avait pas été bien la veille, a continué d’être indis- |>osé, et a fait prévenir qu'il ne pourrait pas recevoir les officiers du 55e,
| ainsi qu'il l’avait fixé. Vers le milieu du jour, il m’a fait appeler, et nous avons relu quelques chapitres de la campagne d'Italie. Je comparais celui de la bataille d'Arcole h un chant de V Iliade.
Quelque temps avant l’heure du dîner, nous nous trouvions réunis autour de lui dans sa chambre ; on est venu nous dire que nous étions servis; il nous a renvoyés ; je sortais le dernier, il m’a retenu. « Restes, m'a-t-il « dit , nous dînerons ensemble ; nous sommes les vieux , laissons aller les • jeunes; nous nous tiendrons compagnie. » Puis il a voulu s’habiller, ! » ayant l'intention, disait-il , de passer dans le salon après son diner. »
En faisant sa toilette, il passait sa muin sur sa cuisse gauebe, où se voyait un trou considérable; il y enfonçait le doigt en me le montrant significativement, et voyant que j’ignorais ce que ce pouvait ôlre, il m'u dit que c’était le coup de baïonnette qui avnit failli lui coûter la cuisse au siège de Toulon. Marchand, qui rhabillait, s’est permis d'observer qu'on le savait bien à bord du fforlhumberland ; qu'un îles hommes de l'équipage lui avait dit, lorsqu'on y arriva, que c’était un Anglais qui, le premier, avait blessé notre Empereur.
L'Empereur, prenant alors ce sujet, disait qu’on avait généralement admiré et prôné le rare bonheur qui le tenait comme invulnérable au milieu de tant de batailles. « Et l’on était dans l'erreur, ajoutait-il; seule- » ment j’avais toujours fait mystère de tous mes dangers. » Et il a raconté qu’il avnit eu trois chevaux tués sous lui au siège de Toulon ; qu’il en avait eu plusieurs tués ou blessés dans ses campagnes d’Italie; trois ou quatre au siège de Saint-Jean-d'.\cre. Qu'il avait été blessé maintes fois : qu'a In bataille de Ratisbonne une bulle lui avait frappé le talon ; qu’à celle d’Es-
fCmprirur Elcipülrra blrssr brpint Fan*bnnnf
ling ou de Wagram, je ne saurais plus dire laquelle, un autre coup de feu lui avait déchiré la botte, le bas et la peau de la jambe gauche; en 1814, il avait perdu un cheval et son chapeau à Arcis-sur-Auhe, ou dans son voisinage ; et après le combat de Brienne , en rentrant le soir à son quartier général, triste et méditatif, il se trouva chargé inopinément par des Cosaques qui avaient passé sur les derrières de l'armée ; il en repoussa un de la main , et se vil contraint de tirer son épée pour sa défense person-
nelle; plusieurs de ces Cosaques furent tués ii ses côtés. « Mais ce qui
* donne un prix bien extraordinaire à cette circonstance, disait-il, c’est
• qu'elle se passa auprès d'un arbre que je considérais en cet instant, etque » je reconnaissais pour être celui au pied duquel, durant nos récréations, « à l’âge de douze ans, je venais lire la Jérusalem Je livrée. » C’était donc là que Napoléon avait éprouvé sans doute les premières émotions de la gloire !
L’Empereur répétait qu’il avait été très-souvent exposé dans ses batailles ; mais on le taisait toujours avec le plus grand soin.. Il avait recommandé, une fois pour toutes, le silence le plus absolu sur toutes
les circonstances de cette nature. « Quelle confusion, quel désordre n’eus- • sent pas résulté du plus léger bruit, du plus petit doute touchant mon « existence! disait-il. A ma vie se rattachait le sort d'un grand empire, « toute la politique et les destinées de l’Europe! »
Cette habitude, du reste, de tenir ces circonstances secrètes, faisait, ajoulait-il en ce moment, qu’il n'avait pas songé à les relater dans ses campagnes; et puis elles étaient aujourd’hui presque hors de sa mémoire ; ce n'était plus guère, disait-il , que par hasard et dans le cours de ses conversations qu’elles pouvaient lui revenir, etc., etc.
Ma comrrsitiofi arec un Angiii-v
Mardi ïfi.
L'Empereur a continué d'étre indisposé.
lin des Anglais , dont la femme avait été refusée hier à la suite de l'amiral, est venu me rendre visite ce matin, dans l'intention d’essayer une nouvelle et dernière tentative pour parvenir à Napoléon. Cet Anglais parlait très-bien le français, ayant demeuré en France pendant toute la guerre. C’était un de ceux connus dans le temps sous le nom de détenus ; un de ceux qui, venus en F rance comme voyageurs, s’y trouvèrent arrêtés par le Premier Consul, lors de la rupture du traité d’Amiens, en représailles de ce que le gouvernement anglais avait, suivant sa coutume, saisi nos bâtiments marchands avant de nous déclarer la guerre. Cette circonstance causa une longue et vive discussion entre les deux gouvernements, et empêcha même, durant toute la guerre, un cartel d’échange. Les ministres anglais s'obstinèrent à ne vouloir pas regarder leurs compatriotes arrêtés comme des prisonniers, dans la crainte que ce ne fût une renonciation implicite à leur espèce de droit de piraterie. Toutefois cette obstination de leur part valut une lougue captivité à leurs compatriotes ; ils ont été retenus en France plus de dix ans : c’est l'absence du siège de Troie, aussi longue, aussi pénible, mais moins glorieuse.
Cet Angluis était beau-frère de l'amiral Hurtou, qui venait de mourir, commandant la station de l'Inde. Cette circonstance pouvait lui donner quelques rapports directs avec les ministres, à son arrivée en Angleterre; il pouvait avoir été choisi par l'amiral pour y rendre bien des choses qui nous concernent ; je n'ai donc pas refusé la convei-sation , je l'ai même prolongée. Elle a duré plus de deux heures, toute calculée de ma part sur ce qu’il pouvait redire à l'amiral, répéter au gouvernement ou dans les cercles en Angleterre. J'en fais grâce; on n’y retrouverait que l'éternelle récapitulation de nos reproches et de nos griefs, la fastidieuse répétition de nos plaintes et de nos douleurs.
DE S Al N TE-IJ É EE N E.
Après cette visite, l’Empereur, qui m'avait dit de demeurer avec lui, s’est promené dans le jardin ; je lui ai reudu compte de ma conversation
Mon Anglais m’a écouté avec beaucoup d’attention ; il a montré meme parfois un intérêt marqué, approuvant fort plusieurs de mes observations; mais aura-t-il été sincère, et ne tiendra-t-il pus à Londres un langage tout à fuit différent?
Chaque fois qu'un bâtiment arrive de Sainte-Hélène en Angleterre, les papiers publics présentent aussitôt sur les captifs de l.ongvvood des relations infidèles, absurdes, qui doivent nécessairement les rendre ridicules ù la musse du public. Comme nous nous en exprimions ici avec amertume, des Anglais honuètes et distingués nous dirent : « Ne vous \ méprenez pas, « ces injures ne viennent pas sans doute de nos compatriotes qui vous • visitent ici, mais bien de nos ministres ù Londres , car aux excès et ù la « violence du pouvoir l'administration qui nous gouverne aujourd’hui « joint toute la petitesse des intrigues les plus basses et les plus viles. »
sur I* «‘migration. — Htenfatance «les Anglais. — KettcMMieeet tics émigrés , elc.
Mercredi ‘27
L’Empereur, se trouvant mieux, est monté à cheval vers une heure, et au retour a reçu les officiers du 33e. Il a été pour eux tout à fuit aimable et gracieux.
Il É M O ni A I.
«le lu veille avec l'Anglais <|iii était venu me faire visite. De là ses questions se sont portées sur l'émigration, Londres et les Anglais.
Je lui disais que l’émigration n'aimait pas les Anglais, mais qu’il y avait peu d'émigrés qui ne se fussent attachés à quelque Anglais; que les Anglais n'aimaient point l’émigration , mais qu'il y avait peu de familles anglaises qui n'eussent adopté quelque Frunçuis. Ce devait être là toute lu clef des sentiments et des rapports, souvent contradictoires, qu'on rencontre d'ordinaire sur cet objet. Quant au bien qu'ils nous avaient fuit, surtout lu classe mitoyenne, qui est celle qui caractérise toujours un peuple, il était au delà de toute expression , et nous endettait envers elle d'une véritable reconnaissance. Il est difficile d'énumérer les bienfaits particulière, les institutions bienveillantes, les mesures charitables employées vis-à-vis de nous; ce sont les particuliers qui, |»ar leur exemple, ont amené le gouvernement à des secours réguliers; et quand ceux-ci ont été établis , les antres n’ont point cessé.
« Mais n’avez-vous jamais entrevu l'occasion de faire fortune? me « disait l'Empereur. — Deux fois. Sire. Un évêque de Rodez, Colbert, » Écossais de naissance, qui m’aimait beaucoup, me proposa de suivre « son frère à lu Jamaïque : il y allait chef du pouvoir exécutif, était un des « planteurs les plus considérables; il m’eût confié la gestion de ses biens, « et m’eût fait avoir celle de ses amis; l’évèque me garantissait eu trois >• ans une véritable fortune. Je De pus m'y résoudre, je préférai continuer » une vie misérable à m’éloigner des côtes de France.
« Une autrefois, des amis voulaient m’envoyer dans l'Inde; j’y eusse été « employé, protégé ; on me garantissait encore, en très-peu de temps, une « fortune considérable. Je ne voulus pas; je me trouvais trop figé, c'était « trop loin , disais-je. Il y a vingt ans «le celu , cl je suis à Sainte-Hélène.
« Cependant il en était peu dont l'émigration, dans le principe, eût été « plus dure que la mienne, bien qu’il n'en'fût pus de plus brillante vers » su fin. Je m'étais vu plus d’une fois à lu veille de manquer littéralement » de tout : pourtant je n’avais jamais été découragé ni même malheureux. « J'avais trouvé le vrai trésor de la philosophie en me comparant au grand « nombre de ceux qui , autou r de moi , étaient plus malheureux encore ; « aux vieillards, aux femmes, à ceux qui, dépourvus d’une certaine in- " structiou, de certaines facultés, n’apprendraient jamais une langue « étrangère, ne sauraient jamais se créer aucun moyen Moi , j'avais de la u jeunesse, de l'ardeur, je me sentais capable de quelque chose, j’étais « plein d'espérance; je montrais ce que je ne savais pas, tout ce qu'on >> voulait ; j'apprenais la veille ce qu’on me demandait pour le lendemain.
« Plus lard mon Allas historique fut une idée heureuse qui m'ouvrit une | « mine d'or ; ec n’était pourtant alors qu'une véritable esquisse ; mais à • Londres tout s’encourage, tout se vend ; et puis le Ciel bénit mes efforts.
« Débarqué il l’entrée de la Tamise, j'avais gagné Londres il pied, n’ayant « que 7 louis dans ma poche, sans connaissances, sans recommandations » sur ces rives étrangères ; j’en sortis en poste, possédant 2,500 guinées,
« ayant fait des amis tendres pour lesquels j'aurais donné ma vie. »
« Mais moi, si j'avais émigré, disait l’Empereur, quel eût été mon sort,
« mon lot? » Il parcourait alors inutilement diverses directions, et.s'arrètail constamment sur le militaire. « J'y aurais toujours bien fourni ma « carrière, après tout, disait-il. — Cela n’est pas sûr, répondais-je, Sire;
« vous vous fussiez trouvé étouffé dans la foule. Arrivé à Coblentz ou « dans tout corps français, vous eussiez été classé d’après le rang du ta- » bleau ; rien n’eût pu vous le faire franchir, cor nous étions stricts obser- « valeurs des formes, etc., etc. »
L’Empereur me demandait ensuite quand et comment j'étais rentré.
« Après la paix d’Amiens, par le bienfait de votre amnistie; encore « m'étais-je glissé par contrebande dans une famille anglaise, pour « atteindre Paris plus tôt. Dès que j’y fus arrivé, de peur de eompro- « mettre cette famille, j'allai moi-même faire ma déclaration à la police,
» qui me donna une carte que je devais faire viser toutes les semaines « ou tous les mois; je n'en fis rien et il ne m’en arriva rien. J’étais « décidé à me conduire sagement; qu’avais-je a craindre? disais-je.
« Cependant une fois je vis qu’il eût pu m'en coûter cher : c'était le « moment le plus violent de la crise de Georges et Piehegru. D’ordinaire « je passais mes soirées dans des sociétés intimes dons ma propre mai- « son, je ne sortais presque jamais ; niais ici conduit par la fatalité, peul- « être par le vif intérêt que je prenais a la chose du jour, je m'égarai « un soir assez tard dans le faubourg Saint-Germain ; je manquai le « passage du pont Louis XVI. que je connaissais si bien, et allai débou- « cher sur le boulevard des Invalides, sans plus savoir où je me trou- « vais. Les postes étaient doublés partout et multipliés. Je demandai ma « route à une sentinelle; j'entendis distinctement son camarade, à quel- « ques pas de là, lui demander pourquoi il ne m'arrêtait pas ; celui-ci « répondit que je ne faisais aucun mal. Je gagnai mon gite à pas redou- « blés, frémissant sur le danser que je venais de courir : j’étais en eon- « travention formelle vis-à-vis de la police; mon émigration, mon nom,
« mes habitudes, mes opinions me classaient parmi les mécontents ; tous « les renseignements qu'on eût’ pi is m'eussent été défavorables, jen’au-
« rais pu me réclamer de personne; on eût trouvé dans ma poche, et « c'est ce qui me frappait davantage, 5 guioées : bien que je fusse en « France depuis plus de deux ans, c'étaient les dernières que m'avait « valu mon travail ; je les portais toujours, je les ai ici. Leur vue était « pour moi une espèce de bonheur, elles me rappelaient un temps -« pénible qui n'était plus. Or, que ne pouvait-il, que uc devait-il pas « arriver par le concours de toutes ces circonstances? J'aurais eu beau « nier, affirmer, personne ne m'eût cru; j’eusse beaucoup souffert sans « doute, et pourtant je n’étais nullement coupable. Voilà cependant la « justice des hommes! Toutefois je ne me mis pas plus en règle vis-à-vis « de la police, et il ne m'arriva jamais rien.
« Lorsque je fus présenté à la cour de Votre Majesté, les émigrés qui « étaient dans le même cas que moi firent lever leur surveillance qui « était de dix ans; moi , je me promis bien de laisser finir la mienne de « sa belle mort. Invité, au nom de Votre Majesté, à une fête qu'elle « donnait h Fontainebleau, je trouvai plaisant d’aller à la police deman- « der un passe- port. On convint qu’il m’était régulièrement nécessaire, ™ mais on me le refusa, pour ne pas rendre, dit-on, l'administration « ridicule. Plus tard, devenu chambellan de Votre Majesté, j'eus à faire « un voyage privé; et pour cette fois, ils m'affranchirent pour toujours « et on riant de toute formalité future.
« Au retour de Votre Majesté, en 1815, voulant rendre service à « quelques émigrés qui étaient revenus nvec le roi. j'allai pour eux à la « police. J'étais un conseiller d'État, tous les registres me furent ouverts. « Après l'article de mes amis, je fus curieux de connaître le mien ; j'ap- « pris que j'y étais noté comme grand courtisan de M. le comte d'Ar- « lois, à Londres. Je ne pus m'cmpècher de réfléchir sur ce que pou- « vaient amener la différence des temps et la bizarrerie des révolutions. « Du reste, ma note était tout à fait inexacte; j'allais bien, il est vrai, « chez. M. le comte d'Artois, mais de mois en mois tout au plus peutii être; pour en être courtisan , avec la meilleure volonté, je ne l’aurais « pas pu ; j'avais a pourvoir à ma subsistance de chaque jour; j'avais In « fierté de vouloir vivre de ines occupations, le temps m'était précieux. » J'amusais beaucoup l'Empereur par mon récit, et je trouvais un grand charme à le lui faire.
Jeudi &
L’Kinpereur s’est trouvé incommodé de nouveau. Sa santé s’altère; cet endroit lui est visiblement contraire. Il m'a fnitappelcrà trois heures; il avait en un léger accès de fièvre, il se triiuvait mieux, et a fait sa toilette
DK S A I N T K - H K l. K NK.
pour essayer de se promener. Je l'ai décidé à remettre son gilet de llanelle, que, dans ce lieu de leni|iéra(ure humide et inconstante, il avait imprudemment mis de côté. Marchant à l'aventure, la pluie est venue nous surprendre, et nous a forcés à nous abriter sous un arbre à gomme. Le grand maréchal et M. de Montholon sont venus nous rejoindie. Au re- j tour, réunis dans sa chambre , lu conversation est devenue des plus intéressantes : il nous racontait des anecdotes de son plus petit intérieur, confirmant, redressant ou détruisant celles que madame de Montholon ou moi. lui disions avoir circulé dans le monde ; rien n'était plus piquant, aussi fut-ce un vrai chagrin pour nous d’entendre annoncer à l'Empereur j qu'il était servi.
Kxriir4on «linicilc. — Premier rsKti «le notre vallee. — Marais |ierti«lr. — Moiik'iiLn t'Ara<iëri*lit(ii«‘f.
— AiiglaW dtailMMfe. — l'oison il»* .Milhridali*.
Vrmlitili 2».
Il est un endroit de notre enclos d'où l'on voit au loin la partie de la mer où apparaissent les vaisseaux qui arrivent; lu est un arbre au pied duquel on peut la considérer à son aise. J'étais dans l'habitude, depuis quelques jours, d'y aller dans mes moments d'oisiveté pour voir arriver, me disais-je, le vaisseau qui doit terminer notre exil. Le célèbre Munich est demeuré vingt uns au fond de la Sibérie , buvant chaque jour à son retour à Saint-Pétersbourg, avant de voir arriver cet instant désiré. J'aurai son courage; mais j'espère n'avoir pas besoin de sa patience.
Depuis quelques jours des bâtiments se succédaient; de très-bon matin on en avait aperçu trois, dont j’en jugeai deux bâtiments de guerre. En revenant, on me dit que l'Empereur était déjà levé; j’allai le trouver dans le jardin pour lui faire part de ma découverte. Il voulut déjeuner sous un arbre, et me retint. Après le déjeuner, il me dit de le suivre à cheval. Nous prolongeâmes en dehors de Longwood tous les arbres à gomme, et essayâmes, à l'extrémité, de descendre dans une vallée très-rn- j pide et profondément sillonnée : c’étaient des sables, des cailloux presque mouvants, parsemés de ronces marines; nous fûmes obligés de descendre de cheval. L’Empereur ordonna au général Gourgaud de prendre par un autre côté avec les chevaux et les deux piqueurs qui formaient notre | suite ; il s’obstina à continuer de sa personne, au milieu des difficultés où nous nous trouvions. Je lui donnais le bras ; nous descendions et regrimpions avec peine tous les ravins; il regrettait la légèreté de sa jeunesse, me reprochait d'etre plus leste que lui : il y trouvait plus de différence que le peu d’àgequi nous séparé. C'est, disais-je, que je rajeunissais pour
le servir. Chemin faisant , il remarquait que ceux qui pourraient nous considérer en ce moment reeonnailroienl sans peine l'inquiétude et l'impatience françaises. « Au fait, disait-il, il n’y a que des Français auxquels « il puisse venir dans l'idée de faire ce que nous faisons en cet instant. » Nous arrivâmes en Un tout haletants au bas de lu vallée. ( Voyez In carte géographique.) Ce que nous avions pris de loin pour un chemin tracé n'était qu'un petit ruisseau d'un pied et demi de large; lions voulûmes le traverser en attendant nos chevaux ; mais les bords de cc petit ruisseau étaient perfides, ils semblaient d'une terre sèche qui nous supporta d’abord ; mais bieutût nous nous sentîmes enfoncer subitement, comme si nous eussions été sur de la glace qui se fût brisée ; nous étions menacés de disparaître. J'en avais déjà presque au-dessus du genou quand un effort m'en a fait sortir; je me suis retourné pour donner la main à l’Empe-
leur; il était enfoncé des deux jambes, ses mains à terre, s'efforçant de se dégager. Ce n’est pas sans peine ni sans boue que nous avons retrouvé la terre ferme ; moi ne pouvant m’empècher de m’écrier : Marais d'Arcole ! marais d’Arcole! Nous les avions travaillés quelques jours auparavant ; Napoléon avait failli y demeurer. Pour lui, il répétait, en considérant ses vêtements : « Mon cher, voici une sale aventure. » F.t puis il j disait : « Si nous avions disparu ici, qu’cùt-on dit en Europe? I^scafards l « prouveraient sans nul doute que nous avons été engloutis pour tous nos | « crimes. »
I,es chevaux nous ayant enfin rejoints, nous avons continué, forçant des haies, escaladant des murs, et avons remonté à grand'jieine toute la voilée qui sépare I gjngvvood d u pic de Diane. Nous sommes rentrés par le côté de madame Bertrand ; il était trois heures. On est venu nous dire que les i bâtiments aperçus ce matin étaient un brick et un transport venus d'Angleterre , et un Américain.
Sur les sept heures, l'Empereur m’a fait demander; il était avec le grand maréchal, qui lui lisait les papiers-nouvelles depuis le 9 jusqu'au 16 octobre; cela ne finissait pas; il était neuf heures. L’Empereur, i i étonné qu’il fût si tard, s'est levé brusquement, et impatienté qu’on ne lui donnât pas son dîner, a marché droit à la table, se plaignant qu'on l’eût fait attendre. On a eu la gaucherie de lui donner une raison fort ridicule ; celle inconvenance domestique l’a vivement choqué, puis il s'est choqué intérieurement encore de s’être montré si choqué; aussi le dîner a-t-il été sombre et silencieux.
Revenu dans le salon pour le dessert, l'Empereur a cependant pris la parole sur les nouvelles que nous avaient apportées les gazettes : les con-
DK SAINT K -HELENE.
ditions de lu paît, les forteresses livrées aux étrangers, la fermentation des grandes villes. Il a traité ces sujets en maître; mais il s’est retiré de lionne heure , l’instant qui avait précédé le diuer lui demeurait visiblement sur le cœur.
Peu de temps après il 111'u fait demander, voulant continuer les papiers. Comme je nie mettais en devoir de lire, il s'est rappelé l’état de mes veux, et ne l’a plus voulu. J'insistai, disant que je parcourrais vite, et que ce ne serait pas long; mais il lésa éloignés lui-même, ajoutant : •• l.n nature ne « se commande pas ; je vous le défends ; j'attendrai demain. » Il s'est mis ù marcher, et bientôt ce qu'il en avait dans le cœur eu est sorti. Qu'il nie semblait aimable dans ses reproches et dans ses plaintes ! Qu 'il était homme et bon ;carce qu'il disait était juste et vrai ! Mais c'étaient de ces moments précieux où la nature , prise sur le fait , montre ù nu le fond du coeur et du caractère. El je me disais en le quittant , ce que j’ai d'ailleurs si souvent l'occasion de me redire ; « lion Dieu, que l'Empereur a été mal connu daus le monde! »
Au demeurant, on lui rend déjà ici plus de justice. Ces Anglais si acharnés , si excusables d’ailleurs par les fausses peintures dont ou les a si constamment nourris, commencent à prendre une idée plus juste de j sou caractère; ils avouent qu’ils sont étrangement détrompés chaque jour, et que Napoléon est bien différent de ce Bonaparte que les intérêts politiques el le mensonge leur avaient tracé sous des aspects si odieux. Tous ceux qui ont pu le voir, l'entendre et avoir affaire à lui, n’ont plus qu’une voix là-dessus ; il est échappé plus d'une fois à l'amiral, au travers de nos querelles avec lui, de se récrier que l'Kmpereur était sans contredit le meilleur naturel de toute In bande, le plus raisonnable, le plus juste, le plus facile; et il disait vrai.
l’nc autre fois, un honnête Anglais, que nous voyions souvent, confessait à Napoléon, dans toute l'humilité de son à me, et en forme d’expiation , qu’il avait à se reprocher el qu'il était houleux d'avouer qu'il avait cru fermement tontes les abominations débitées sur son compte : ses étranglements, ses massacres, ses fureurs, ses brutalités ; enfin jusqu'aux 1 difformités de sa personne et aux traits hideux de sa figure. « Après tout,
« ajoutait-il candidement, comment ne l’aurois-je pas cru? Tous nos livres « en étaient pleins, c’étuit dans toutes nos bouches; pas une voix nes'e- « levait pour le contredire. — Eh bien! dit Napoléon en souriant, c’est il « vos ministres pourtant que j'ai l'obligation de toutes ces gentillesses:
ils ont inondé l’Europe de pamphlets et de libelles contre moi. l’eut- « être auraient ils à dire pour excuse qu'ils ne faisaient que répondre à
» ce qu'ils recevaient de France même; et ici, il faut être juste, ceux » d'entre nous qu'on a vus danser sur les ruines de leur patrie ne s'en i « faisaient pas faute, et les tenaient abondamment pourvus.
« Quoi qu'il en soit, on me tourmenta souvent, au temps de mu puissance,
■■ pour que je lisse combultre ces menées; je m’y refusai toujours. A quoi ■> m’eut servi qu'on m'eût défendu? On eût dit que j'avais payé, et cela ne « m’eût que discrédité un peu davantage. Une victoire, un monument de » plus; voilà la meilleure, la véritable réponse, disais-je constamment.
" l.e mensonge passe, la vérité reste. Les gens sages, la postérité surtout,
| « ne jugent que sur des faits. Aussi qu’est-il arrivé? Déjà le nuage se dis-
« sipe, la lumière perce, je gagne tous les jours; bientôt il n'y aura plus « rien de plus piquant en Europe que de me rendre justice. Leux qui « m'ont succédé tiennent les archives de mon administration, les archives « de In police, les greffes des tribunaux ; ils ont à leur disposition, à leur » solde, ceux qui eussent été les exécuteurs, les complices de mesatro-
cités et de mes crimes; eh bien! qu’ont-ils publié? qu'ont-ils fait cou- ;
1 j >■ naître?
« Aussi, lu première fureur passée, les gens d’esprit et de jugement me « reviendront; je ne conserverai pour ennemis que des sots ou des mé- * chants. Je puis demeurer tranquille, je n’ai qu'à laisser faire, et la suite « des événements, les débats des partis opposés, leurs productions nd- « verses, feront luire chaque jour les matériaux les plus sûrs, les plus " glorieux de mon histoire. Et à quoi ont abouti, apres tout, les immenses « sommes dépensées en libelleseonlre moi ? Bientôt il n’y en aura plus de ■■ traces; tandis que mes monuments et mes institutions me recommun- « lieront à la postérité la plus reculée.
•< Aujourd'hui , du reste, on ne saurait plus recommencer ces torts < envers moi ; la calomnie a épuisé tous ses venins sur ma personne ; elle « ne saurait plus me heurter; elle n’est plus pour moi que le poison dr <• Mithridalt. »
L‘Kni|«mir laboun- un tilloit — Denier «I»’ I» neuve. — Entrevue av«*c l'amiral. -arrangements. - U* polunai* Pionlowsky. , / -,
Samedi Jil.
L'Empereur m'avait fait appeler avant huit heures. Pendant qu'il faisait sa toilette, je lui ai achevé les papiers commencés la veille. Une fois habillé, il est sorti, a marché vers les écuries , a demandé son cheval et est parti seul avec moi, tandis qu’on préparait encore ceux de la suite. Mous nous sommes promenés à l'aventure ; arrivés dans un champ qu'on
DK S A I NtK-H ÉI.ÉN K. 261
lubouruit , l'Empereur est descendu de son chevul , dont je me suis emparé, u saisi lu charrue, au grand étonnement de celui qui lu conduisait.
et u tracé lui-mème un sillon d’une longue étendue, le tout avec mie rapidité singulière et sans autres paroles entre nous que de me dire, en quittant, de donner un napoléon. Remonté il cheval, il u continué sans intention dans le voisinage. I,es piqueurs ont rejoint successivement.
Au retour, l'Empereur a voulu déjeuner sous un arbre dans le jardin, et nous a retenus, il nous avait dit durant sa course qu’il venait de nous i faire un petit cadeau, bien léger à Ja vérité, disait-il, mais tout se mesure , aux circonstances, et dans celle-ci c'était pour lui, ajoutait-il, le denier de la reuce. C'était un truitement mensuel qu’il venait d'arrêter pour chacun de nous. Or, ce traitement devait être prélevé sur une somme assez peu forte que nous avions dérobée à la vigilance anglaise, et cette somme demeurait ici l’unique et seule ressource de Mnpoléou. On sent combien elle devenait précieuse ; aussi j’ai employé le premier instant où je me suis trouvé seul avec lui pour lui exprimer ma pensée à cet égard , et ma résolution personnelle de ne pas profiter de son bienfuit. Il en u beaucoup ri, et comme j'insistais toujours : « Eh bien, m’a-t-il dit en me saisissant « l’oreille, «i vous n’en avez pus besoin, gardez-le-iuoi , je saurai où le « retrouver quand il me le faudra.
Après son déjeuner, l'Empereur est rentré dans son intérieur, et je l'ai suivi pour finir les papiers-nouvelles. Il y avait longtem|is que je lisais ; M.de Monlholon a fait demandera être introduit; il venait de causer longuement avec l'amiral, qui désirait beaucoup voir l’Empereur. L'Empereur a interrompu ma traduction, s'est promené quelque temps comme s'il eût hésité; puis, prenant sou chapeau, il a gagné le salon pour y recevoir l'amiral. J'en ai eu une vive joie: s'il était possible que notre état d’hostilité cessât, j’étais sûr que deux minutes de lui aplaniraient plus de difficultés que deux journées entières d’aucun de nous. En effet, j'ai compris que ses arguments, sa logique, sa bonhomie avaient tout entraîné. On m’a assuré que l'amiral était sorti enchanté. Pour l’Empereur, il était fort content; il est loin de haïr l'amiral, il a même peutêtre un faible pour lui. « Vous pouvez être un très-habile homme de « mer, doit-il lui avoir dit; mais vous n'entendez rien à notre situation. « .Vous ne vous demandons rien; nous pouvons nous nourrir à l'écart « de nos peines et de nos privations, nous suffire à nous-mêmes; mais • notre estime vaut bien qu’on s’en mette en peine. » L'amiral s'est rejeté sur ses instructions. « Mais ne sait-on pas, répliquait l'Empereur, « l’espace immense qui existe entre lu dictée des instructions et leur « exécution ? Tel les ordonne de loin, qui s'y opposerait lui-même s’il « devait les voir exécuter. Qui ne sait encore, continua-t-il, qu’au înoin- « dre différend, à la moindre contrariété, au premier cri de l'opinion, « les ministres désavouent des instructions, ou blâment vivement de ne « les avoir pas mieux interprétées? »
L'amiral a été à merveille; l'Empereur n’a eu qu’à se louer de lui ; toutes les aspérités se sont émoussées, on s’est entendu sur tout. Ainsi il a été convenu que l'Empereur pourrait aller désormais dans Me;
que l'officier que les instructions attachaient à su persuuue n’exercerait qu’une surveillance lointaine, qui ne pourrait blesser les regards de l'Empereur; que les visitants arriveraient à l'Empereur, non par lu permission de l'amiral, qui était le surveillant de Longwood, mais par celle du grand maréchul, qui en faisait les honneurs.
Ce jour notre petite colonie s’est accrue d’un Polonais, le capitaine , Piontowsky. Il était du nombre de ceux que nous avions laissés à Ply-
iiioutli. Son dévouement pour l’Empereur, sa douleur d'en être séparé, ^4 avaient vaincu les Anglaise! leur avaient arraché la permission de veuille rejoindre.
Suuvgumorneiir Skrllon.
Le sous-gouverneur, colonel Skelton, et sa femme, qui s’étaient tou-
I) K SAINTK-UKI.ÉNK. 2«5
jours montrés fort prévenants pour nous, sont venus présenter leurs hommages à l’Empereur, qui, après une bonne heure de conversation, dont j’étais l’interprète, m’a fait traduire nu colonel Skelton l'invitation de le suivre dans su promenade à cheval ; le colonel a accepté avec joie. IN'ous nous sommes mis en route et avons parcouru la vallée qui nous sépare du pic de Diane, au grand étonnement du colonel, pour qui celte course était tout à fuit nouvelle; il la trouvait fatigante, et même en certains endroits n'hésitait pas à la prononcer dangereuse. L'Empereur l'a retenu à dîner ainsi que sa femme, et s’est montré fort aimable pour eux.
Premier *lo l'an. Fusil* dp chaîne, etc. — Famille du gouverneur \Vilk«.
Lundi I" janvier 1816 au mercredi 3.
Le premier jour de l'an, nous nous sommes tous réunis vers les dix heures du matin pour présenter nos hommages à l’Empereur, au sujet de la nouvelle année ; il nous a reçus quelques instants après ; nous avions
bien plutôt à lui offrir des vœux que des félicitations. L'Empereur a voulu que nous déjeunassions et passassions tout ce jour ensemble en véritable famille, a-t-il dit, et il s'est arrêté sur notre situation ici. « Vous ne com-
« posez plus i|u une poignée nu bout du monde, disnit-il, et votre con- « solution doit être nu moins de vous y aimer. » >'ous l'avons tous aceompugné dans le jardin, où il a été se promener [tendant ipi'on préparait le déjeuner. En ret instant on lui a up|Mtrlé ses fusils de ebasse, qui avaient été jusi|iie-là retenus par l'amiral. Cet envoi n'était, du reste, de In pari de l'amiral, qu’un procédé qui témoignait de ses dispositions nouvelles ;
I ees fusils ne pouvaient être d'aucun autre agrément pour l’Kmpereur, In nuture du lerrnin et le défuul de gibier ne lui pcrmetlnnt aueime illusion sur le divertissement de la chasse : il ne se trouvait ftnrmi nos arbres | à gomme que des tourterelles que quelques coups de fusil de la part du général (iourgnud et de mon Gis eurent bientôt détruites ou forcées à l'émigration.
Mais il était dit que les meilleures intentions de l'amiral, les plus bienveillantes, porteraient toujours quelques restrictions, quelques teintes de caprice propre à en détruire l'effet : avec les deux ou trois fusils de 1‘ Empereur, il s'en trouvait deux ou trois autres n nous; ils nous furent délivrés, mais avec la condition qu'ils seraient remis chaque soir dans la tente de l'officier de gurde. On s'imagine bien qu’une pareille sujétion fil remercier sans hésitation l’offre d’une telle faveur, et ces fusils ne nous restèrent sans condition qu'nprès quelques pourparlers. Cependant qui étions-nous? quelques malheureux isolés du reste de l'univers, entourés de sentinelles, gardés par tout un camp? Et de quoi s’agissait-il? I i de deux fusils de chasse. Je cite celte circonstance : elle est bien petite en | elle-même; mais elle est caractéristique, et peindra mieux que beaucoup d'autres choses la vérité de notre situation et la nature de nos peines.
Le 3, j’ai été déjeuner chez madame Bertrand avec laquelle je devais aller dîner chez le gouverneur. Lu distance de Plantation - llouse, sa demeure, demande une heure et demie de voyage avec six bœufs ; un attelage de chevaux serait dangereux. On traverse nu on tourne cinq ou six gorges bordées de précipices de plusieurs centaines de pieds de profondeur ( voyez la carie géographique); on ôte quatre liœufs aux descentes trop rapides, et on les remet aux montées. Nous nous sommes arrêtés aux trois quarts de lu route pour visiter une vieille bonne dame de quatre-vingt-trois ans, qui avait fait beaucoup de prévenances nux enfants de madame Bertrand. Sa demeure était agréable; il y avait seize ans qu’elle n’en était sortie, lorsque, apprenant l’arrivée de l'Empereur, elle se mit en route pour In ville, disant que, dût-il lui en coûter la vie, elle ' serait heureuse si elle parvenait à l’apercevoir; elle avait eu le bonheur de réussir.
Planlatioii-Hoiueeslle lieu le mieux situé et le plus agréable de l'ile ; le château, le jardin et les dépendances rappellent les demeures, dans nos provinces, des familles de vingt-cinq à trente mille livres de rente. Cet endroit est bien soigné et tenu avec goût : enfenné dans l'enceinte de Plantation-House, on pourrait se croire en Europe, et ne pas soupçonner les lieux de désolation qui composent la plus grande partie du reste de l’ile. Le maître de la maison en ce moment, le colonel Wilks, le gouverneur pourla compagnie que l’amirul était venu déplacer, est un homme du meilleur ton, fort agréable ; sa femme est bonne et aimable ; sa Qlle, charmante.
Le gouverneur avait réuni une trentaine de personnes ; les manières, les expressions, les formes, tout y était européen. Nous y avons passé quelques heures qui ont été les seules d’oubli et de distraction que j'aie éprouvées depuis notre sortie de France. Le colonel Wilks me montrait une partiulité et une bienveillance toutes particulières ; nous en étions aux compliments et à la sympathie de deux auteurs qui s’encensent réciproquement. Nous n\'ons fait échange de nos- productions : il comblait M. Le Sage de choses flatteuses , et celles que je lui rendais étaient des plus sincères; car son ouvrage renferme des points intéressants et nouveaux sur l'indostnn , qu’il a habité longtemps en mission diplomatique : , une douce philosophie , beaucoup d’instruction et un style fort pur, concourent à en faire un livre distingué. M. Wilks, dans ses opinions politi- | ques, est, du reste, un homme très-froid, qui juge avec calme et sans passion des affaires du moment, qui conserve les idées saines, les principes libéraux d’un Anglais sage et indépendant.
Au moment de nous mettre a table, à notre grande surprise, on nous a annoncé que l’Empereur venait de passer avec l’amiral presque à la porte de Plantation-House; et un des convives (M. Doveton de Sandy-Bay) nous dit alors avoir eu la bonne fortune de le posséder ce matin même chez lui pendant trois quarts d’heure.
Vie de l.on*wood. — Course à cheval de l'Empereur. — Notre nymphe. - Sobriquets- — Des Ile», de leur défense. — Grandes forteresse». — Gibraltar. — Culture et loi» de nie. — Enthousiasme . etc.
( Jeudi 4 au lundi 8.
Quand je suis entré chez l’Empereur pour lui rendre compte de notre excursion de la veille , il m’a dit , en me saisissant l'oreille : • Eh bien !
« vous m'avez abandonné hier, j’ai pourtant bien fini ma soirée. N'allez « pas croire que je ne saurais me passer de vous. » Paroles charmantes, que le ton qui les accompagnait et la connaissance que j'avais de lui désormais me rendaient délicieuses.
Tous les jours le temps a été beau, la température sèche, la chaleur forte.
2m; mémorial
mais tombant subitement, ainsique de coutume, vers les cinq on six heures.
I/Empercur, depuis son arrivée à Longwood , avait interrompu ses dictées ordinaires : il passait son temps à lire dans son intérieur, faisait sa toilette de trois à quatre heures, et sortait ensuite à cheval avec deux ou trois de nous. les matinées devaient lui paraître plus longues ; mais sa santé s’en trouvait mieux. Nos courses étaient toutes dirigées vers la ■vallée voisine, dont j'ai déjà parlé ; soit que nous la remontassions en la prenant dans la partie inférieure et revenant par la maison du grand maréchal ; soit ou contraire que nous commençassions par ce dernier côté, pour la parcourir en descendant. Une fois même ou deux, nous la franchîmes en écharpe , et traversâmes de la sorte d'autres vallées pareilles. Nous explorâmes ainsi le voisinage, et visitâmes le peu d'habitations qui s’y trouvaient : toutes étaient pauvres et misérables. Les chemins étaient parfois impraticables, il nous fallait même de temps en temps descendre de cheval; nous avions à franchir des haies, à escalader des murs' de pierre qu'on rencontre fort souvent ; mais rien ne nous arrêtait.
Dans ccs courses habituelles, nous avions adopté depuis quelques jouis une station régulière dans le milieu de la vallée; là, entourée de roches sauvages, s'était montrée une fleur inattendue : sous un humble toit nous avait apparu un visage charmant de quinze à seize ans. Nous l'avions
DE SAINTE-HÉLÈNE. 267 j
surprise le premier jour dans son coltume journalier, il n’annonçait rien moins que l'aisance ; le lendemain nous retrouvâmes la jeune personne avec une toilette fort soignée ; mais alors notre jolie fleur des champs ne nous parut plus qu’une fleur de parterre assez ordinaire. Toutefois nous nous y arrêtions chaque jour quelques minutes ; elle s’avançait alors de quelques pas pour entendre les deux ou trois phrases que l’Empereur lui adressait ou lui faisait traduire en passant, et nous continuions notre route tout en devisant sur ses attraits. Dès cet instant elle augmenta la nomenclature spéciale de Longwood ; elle ne fut plus que noirs nymphe.
L’Empereur, dans son intimité, avait la coutume de baptiser insensiblement tout ce qui l’entourait : ainsi la vallée que nous parcourions d’habitude en cet instant n’avait plus d’autre nom que la valie du Silence ; notre hôte de Briars n’était que notre Amphitryon ; son voisin , le major aux six pieds de haut, notre Hercule; sir Georges Cockbum, monseigneur l'amiral tant qu’on était en gaieté; dès que l’humeur arrivait, ce n’était [ plus que le Requin, etc., etc.
Nofre nymphe est précisément l’héroïne de la petite pastorale dont il a plu au docteur Wurden d’embellir ses lettres ; bien que j’eusse redressé j
son erreur lorsqu'il m'en donna lecture avant son départ pour l’Europe, |
lui disant : « Si vous avez le projet de créer un conte, c’est bien ; mais si l
* vous avez voulu peindre la vérité, vous avez tout à changer. > Appa- '
remment qu'il aura pensé que son conte avait beaucoup plus d’intérêt, et il l’a conservé.
Du reste, on m’a appris que Napoléon avait porté boobeur à notre nymphe : la petite célébrité qu’elle en avait acquise a attiré la curiosité des voyageurs ; ses attraits ont fait le reste ; elle est devenue la femme d’un très-riche négociant ou capitaine de la compagnie des Indes.
Au retour de nos courses, nous trouvions déjà rendues les personnes que l’Empereur invitait à diner. Il eut successivement le général-colonel du 53e, plusieurs de ses officiers et leurs femmes, l’amiral , la bonne, belle et douce madame Hodson, la femme de notre Hercule, que l'Empereur avait été visiter un jour dans le fond de Briars, et dont il avait tant caressé les enfants , etc., etc.
I.e jour où dîna l’amiral, l’Empereur, en prenant son café, a causé quelques instants sur la position de l’ile. L'amiral a dit que le 66e venait renforcer le 53e ; l’Empereur en a ri, et lui a demandé s’il ne se croyait pas déjà assez fort. Puis, passant à des observations générales, il a dit qu'un soixante-quatorze de plus valait mieux qu'un régiment; que la sûreté d'une île, c'étaient des vaisseaux ; que des fortifications n'étaient
qu'un retard; qu'un débarquement fait à forces supérieures était un résultat tout obtenu, au temps prés, si la distance n'admettait point un secours.
L'amiral lui ayant demandé quelle était dans son opinion la place la ! plus forte du monde, l’Empereur a répondu qu’il était impossible de l'assigner, parce que la force d’une place se compose de ses moyens propres, et de circonstances étrangères indéterminées. Pourtant il a nommé Strasbourg, Lille, Met*, Mnntoue, Anvers, Malte, Gibraltar. L'amiral ayant dit qu’en Angleterre on lui avait supposé, pendant quelque temps, le dessein d’attaquer Gibraltar. « Nous nous en serions bien donné de « garde, a dit l’Empereur; cela nous servait trop bien. Cette place ne < vous est d'aucune utilité ; elle ne défend , n’intercepte rien ; ce n'est « qu’un objet d’amour-propre national qui coûte fort cher à l’Angleterre,
• et blesse singulièrement la nation espagnole. Nous aurions été bien « maladroits de détruire une pareille combinaison. »
Le 7, l'Empereur a reçu la visite du secrétaire du gouvernement et d’un des membres du conseil de l'ile. Il les a beaucoup questionnés sur la culture, la prospérité et les améliorations dont leur colonie serait susceptible. Ils répondaient qu'en 1 773 on avait adopté le système de fournir, des magasins de la compagnie, de la viaride à moitié prix aux habitants ; il en était résulté une grande paresse dans l'industrie et l’abandon de l'agriculture. Depuis cinq ans on avait changé ce système; ce qui, joint à d’autres circonstances, avait ramené l’émulation, et porté I jleà un état supérieur à ce qu’elle avait jamais été. Il est à craindre que notre venue ne soit un coup mortel pour cette prospérité croissante.
Sainte-Hélène, de sept à huit lieues de tour, environ la grandeur de Paris , obéit aux lois générales d’Angleterre et à des lois locales de l’ile ; j ces lois locales se font ici par le conseil , et se sanctionnent en Angleterre par la cour de la compagnie des Indes. Le conseil se compose du gouverneur, de deux membres civils et d’un secrétaire qui tient les registres ; tous sont uommés par la compagnie, et sont révocables il volonté. Les membres du conseil sont législateurs, administrateurs et magistrats; ils décident sans appel , à l’aide du jury, au civil et au criminel. Il n'y a ni procureur ni avocat dans l’ile : le secrétaire du conseil légitime tous les actes, et se trouve une espèce de notaire unique. La population de l’ile est en ce moment de cinq à six mille âmes environ, y compris les noirs et la garnison. ,
L’Empereur se promenait seul avec moi dans le jardin. Un matelot de vingt -deux à vingt-trois ans, d’une figure franche et ouverte, nous a abor-
DE sAINTE-UÉLÈNE. 26Ï
dés avec l'émotion de l'empressement et de la joie, et l'inquiétude d'étre aperçu par nos surveillants du dehors. Il ne parlait qu’anglais, et me
disait avec précipitation avoir bravé deux fois l'obstacle des sentinelles et tous les dangers d'une défense sévère pour voir de près l'Empereur; qu’il obtenait ce bonheur, disait-il tout en le considérant; qu'il mourrait content; qu'il faisait des vœux au ciel pour que Napoléon se portât bien et qu'il fût un jour plus heureux. Je l'ai congédié; et, en nous abandonnant, il se cachait encore derrière les arbres, les haies, afin de nous apercevoir plus longtemps. Nous recevions souvent ainsi des preuves non équivoques du senliment bienveillant de ces marins. Ceux du Northumberland surtout se croyaient désormais des rapports établis avec l’Empereur. Lors de notre séjour à Briars, où notre réclusion était moins complète, ils venaient souvent rôder le dimanche autour de nous, disant qu’ils venaient revoir leur compagnon de vaisseau (ships male). I-e jour où nous quittâmes cet endroit, étant seul avec l'Empereur dans le jardin, il s'en était présenté un à la porte, nie demandant s'il pouvait y faire un pas sans offenser: Je lui demandai son pays et sa religion. Sa réponse fut plusieurs signes de croix rapides en signe d’intelligence et de fraternité ; puis, fixant l'Empereur devant lequel il se trouvait, et levant les yeux au ciel, il commença avec lui-même une conversation île gestes que sa grosse
ligure réjouie reniait partie grotesque, partie sentimentale. Cependant il était difficile d'exprimer avec plus de vérité l'admiration, le respect, les vœux et la sympathie': de grosses larmes commençaient à rouler dans ses yeux. « Dites à ce cher homme que je ne lui veux pas de mal, me disait-il, « que je lui souhaite bien du bonheur. Nous sommes beaucoup comme « cela : il faut qu’il se porte bien et longtemps. » Il avait à la main un bouquet de fleurs champêtres. Il indiquait l& pensée de vouloir les offrir ;
mais, hésitant, et comme combattu en lui-méme, il nous fit subitement un salut brusque, et disparut.
L’Empereur ne put s’empêcher de se montrer sensible à ces deux circonstances, tant la figure, l’accent, le geste de ces hommes portaient le caractère de la vérité. Il disait alors : « Ce que c'est pourtant que le pou- « voir de l'imagination ! tout ce qu'elle peut sur les hommes! Voilà des « gens qui ne me connaissaient point, qui ne m'avaient jamais vu, seule- » ment ils avaient entendu parler de moi : et que ne se sentent-ils pas, que » ne feraient-ils pas en ma faveur! Et la même bizarrerie se renouvelle « dans tous les pays , dans tous les âges, dans tous les sexes I Voilà le • fanatisme! oui, l'imagination gouverne le monde ! »
L'Bmpercur vivement contrarié. — Nouvelle* brouilleriez avec l'amiral.
* Mardi »
L'enceinte tracée autour de Longvvood , où nous avons lu liberté de nous promener, ne permet guère qu'une demi-heure de course à cheval ; ce qui a porté l’Empereur, pour agrandir l'espace ou gagner du temps, à descendre dans le fond des ravins par des chemins très-mauvais et parfois dangereux,
L’ile n'ayant [ias trente milles de tour, il eût été désirable que l’enceinte eût été portée à un mille des bords de la mer. Alors on eût pu se promener et même varier ses courses sur des espaces de quinze à dix-huit milles. La surveillance n'eùt été ni plus pénible ni moins effective en la plaçant sur les rives de la mer et les débouchés des vallées, en traçant même par des signaux tous les pas de l’Empereur. On nous avait fait observer, il est très-vrai, que l’Empereur était le maître de parcourir toute l'Ile sous l'escorte d'un officier anglais; mais l'Empereur était décidé à ne sortir jamais, s'il devait se priver, durant sa promenade, d’ètre absolument à lui-même ou à l'intimité des siens. L’amiral, dans sa dernière entrevue
avec l'Empereur, avait .très-délicatement arrêté et promis que, lorsque l Empereur voudrait sortir des limites, il en ferait prévenir le capitaine anglais de service à Longvvood ; que celui-ci se rendrait au poste pour ouvrir le passage à l'Empereur, et qu'ensuite la surveillance serait faite, s’il en existait , de manière que l'Empereur, durant le reste de sa promenade, soit qu'il entrât dans quelqués maisons ou profitât de quelque beau site pour travailler, n'aperçât rien qui pût le distraire d'un moment de rêverie.
D'après cela , l’Empereur se proposait ce matin de monter à chevul à sept heures. Il avait fait préparer un petit déjeuner, et comptait aller, dans la direction de Sandy-Bay, chercher une source d’eau, et profiter de quelques belles végétations, dont on est privé ù Longvvood, pour y passer la matinée, et y travailler quelques heures.
Nos chevaux étaient prêts. Au moment de monter, j’ai été prévenir le capitaine anglais, qui, à mon grand étonnement, a déclaré que son projet était de se mêler avec nous ;que l'Empereur ne pouvait trouver mauvais, après tout, qu'un officier ne jouât pas le rôle d’un domestique, en restant seul de l'arrière. J'ai répondu que l’Empereur approuverait sans doute ce sentiment, mais qu’il renoncerait dès l'instant à sa partie. « Vous devez « trouver simple et sans vous en croire offensé, lui ai-je dit, qu’il répugne « à la présence de. celui qui le garde. » L’officier se montrait fort peiné.
et me (lisait que su situation était des plus embarrassantes. » Nullement, « lui ai-je observé, si vous n'exécutez que vos ordres. Nous ne vousdeman- « dons rien, vous n’avez à vous justifier de rien. Il doit vous être aussi
• désirable qu'à nous de voir les limites poussées vers les bords de la « mer; vous seriez délivré d'un service pénible et peu digne. Le but qu'on « se propose n’en serait pas moins bien rempli ; j'oserais vous dire qu'il « le serait davantage. Quand on veut garder quelqu'un, il faut garder la » porte de sa chambre ou celles de son enceinte; les portes intermédiaires « ne sont plus que des peines sans efficacité. Vous perdez de vue l’Em- « pereur tous les jours quand il descend dans les ravins de l’enceinte ; « vous ne connaissez son existence que par son retour. Eh bien ! failes- « vous un mérite de cette concession qu’amène la force des choses;
| |" « élendez-la jusqu'à un mille du rivage : aussi bien vous pouvez le tracer
• sans cesse, à l'aide de vos signaux, du haut de vos sommités. »
Mais l'officiel' en revenait toujours à dire qu’il ne demandait ni regard ni parole de l'Empereur, qu'il serait avec nous comme s’il n'y était pas. Il ne pouvait comprendre et ne comprenait pas, en effet, que sa vue seule pût faire du mal à l’Empereur. Je lui ai dit qu’il était une échelle pour la manière de sentir, et que la même mesure n’était pas celle de tout le monde. Il semblait croire que nous interprétions les sentiments de l'Empereur,et que, si les raisons qu'il me donnait lui étaient expliquées, il se rendrait ; il était tenté de lui écrire. Je l'assurai que, pour ce qui lui était personnel, il n'en dirait jamais autant à l'Empereur que j’en pourrais dire moi-mème ; que, du reste, j'allais de ce pas lui rendre mot à mot notre conversation. Je suis revenu bientôt lui confirmer ce que je lui avais dit d’avance. L’Empereur avait dés l'instant renoncé à sa partie.
Voulant toutefois, pour mon compte, éviter tout malentendu qui aurait pu accroître les discussions toujours fâcheuses, je lui ai demandé s'il aurait quelque objection à me montrer le compte qu'il rendrait à l’amiral. Il m’a dit qu’il n'en aurait aucune, mais qu'il ne le lui rendrait que de vive voix. Résumant alors notre longue conversation en deux mots, je l'ai réduite à deux points bien positifs ; lui, à m'avoir dit vouloir se joindre nu groupe de l’Empereur; moi, à lui avoir répondu que l'Empereur dès lors renonçait à sa partie et ne sortirait pas des limites : ce qui a été parfaitement agrée de nous deux -.
L'Empereur m'a fuit appeler dans sa chambre. Dévorant en silence le contre-temps qu’il venait d’éprouver, il se trouvait déjà déshabillé et en robe de chambre. Il m’a reteuu à déjeuner, et a fait observerque le temps tournait à la pluie, que nous aurions eu un mauvais jour pour notre
11F. SAINTE-IIELGNE.
excursion ; mais c’était un faible adoucissement ù lu contrainte aigue qui venait de troubler un plaisir innocent.
Le fait est que l’officier avait reçu de nouveaux ordres. Mais l'Empereur n’avait eu l’idée de sa petite excursion que sur les promesses ante- | rieures de l'amiral ; promesses pour lesquelles l’Empereur s’était plu à i | lui témoigner de la satisfaction. Ce changement, survenu sans en avoir rien fait dire, devait nécessairement être très-sensible à l’Empereur. On lui manquait de parole, ou l’on avait voulu le rendre dupe. Ce tort de ! l’amiral est un de ceux qui ont le plus pesé sur le cœur de l'Empereur.
L’Empereur a pris un bain et n’a point dîné avec nous. A neuf heures, il m’a fait appeler dans sa chambre. Il lisait Don Quichotte, ce qui nous a amenés à causer de la littérature espagnole, des traductions de Lesage, etc., etc. Il était fort triste et causait peu. Il m’a renvoyé au bout de trois quarts d’heure.
ChainliH* de MarMiaml. — • l-iuf , vrteinrnU de rKmprreur. 1nanlr.11» de M.irrngo.
Éperon» de <;bam|>- Aubert . etc.
MhwkIi 10.
Vers les quatre heures, l’Empereur m’a fait appeler dans sa chambre.
Il était habillé et en bottes ; il comptait monter à cheval ou se promener dans le jardin, mais il pleuvait un peu. Nous avons marché el causé en attendant que le temps s'éclaircit. Il a ouvert la porte de sa ! chambre sur le cabinet topographique, afin d’allonger sa promenade de toute l’étendue de ce cabinet.- En approchant du lit qui s’y trouve, il m’a demandé si j’y couchais toujours. Je lui ai répondu que j’avais , cessé dès l’instant où j’avais su qu’il voulait sortir de bon matin. « Qu’im- » porte, m’a-t-il dit, revenez-y ; je sortirai au besoin par ma porte de « derrière. »
La pluie continuant, il a renoncé a la promenade , mais il regrettait que le grand maréchal ne fût pas arrivé. Il se sentait aujourd’hui disposé au travail; depuis quinze jours il l’avait interrompu. En attendant Bertrand, il cherchait à tuer le temps. « Allons chez madame de Montbolnn, » m'a-t-il dit. Je l’y ai annoncé. Il s'est assis, et nous avons causé d’ameublement et de ménage. Il s’est mis alors à faire l'inventaire de l’appartement pièce à pièce, et l’on est demeuré d’accord que le mobilier ne s'élevait guère au delà de trente napoléons. Sortant de chez madame de Montholon, il a couru de chambre en chambre, el s’est arrêté devant l’escu-
lier <|iii, dans le corridor, conduit en haut chez les gens : c’est une espèce d'échelle de vaisseau fort rapide. « Voyons, dit-il, l'appartement de « Marchand ; on dit qu’il y est comme une petite-maitresse.«Nous avons grimpé. Marchand s’y trouvait. Sa petite chambre est propre ; il y a collé du papier qu’il a peint lui-même. Son lit n'était point garni. Marchand ne couche point si loin de la porte de son maitre. A Briars, lui et les deux autres valets de chambre ont constamment couché par terre en travers de la porte de l'Empereur; si bien que, quand j’en sortais tard, il me fallait leur marcher sur le corps. 1,’Empereur s’est fait ouvrir les armoires; elles n’ont présenté que son linge et ses habits; le tout était fort peu considérable, et |>ourtnnt il s'étonnait encore d’être si riche.
On y voyait son habit de Premier Consul, en velours rouge, brodé soie et or. Il lui avait été présenté par la ville de Lyon, circonstance qui faisait sans doute qu’il se trouvait ici, son valet de chambre sachant qu’il l’affectionnait beaucoup, parce qu’il lui venait, disait-il, de sa chère ville de Lyon.
On y voyait aussi le manteuu de Marengo, manteau glorieux sur lequel j ont été plus tard exposés religieusement les restes mortels de 1 immortel vainqueur; manteau qui figure aujourd'hui dans les objets spécialement légués par Napoléon à son fils. O bizarre succession des événements, des personnes et des choses ! Ainsi donc ce manteau de Marengo se verra dans les palais autrichiens, au sein des princesd'Autriche, et précisément comme monument de famille, tandis que l’événement qui le rendit si célè- j bre avait semblé dans le temps les menacer de la destruction, eux et leur monarchie.
Après un léger inventaire, qui n'était pas sans prix pour moi ; « Com- « bien ai-je d’éperons? a-t-il dit en se saisissant d’une paire? — Quatre « paires, a répondu Marchand. — Y en a-t-il de plus distingués les uns « que les autres? — Non, Sire. — Eh bien! j’en veux donner une à Las » Cases. Ceux-ci sont-ils vieux? — Oui, Sire, ils sont presque usés ; ils « ont servi à Votre Majesté dans la campagne de Dresde et dans celle de i » Paris. — Tenez, mon cher, m’a -t-il dit en me les donnant, voilà pour « vous; ils m’ont servi à Champ-Aubert. » J'aurais voulu qu’il me fût permis de les recevoir à genoux ; ils avaient été illustrés par les belles cl glorieuses journées de Champ-Aubert, Montmirail, Craonne, Naugis, Montereau ! Au temps des Amadis, fut-il jamais de plus digne monument de chevalerie! « Votre Majesté me fait chevalier, lui ai-je dit; mais com- « ment gagner ces éperons? Je ne puis plus prétendre à aucun fait
Cependant le grand maréchal ne venait pas, et l'Empereur voulait tru- | i vailler. « Vous ne pouvez donc plus écrire, m'a-t-il dit, vos yeux sont tout ,
« à fait perdus? » Depuis que nous étions ici, j'avais interrompu tout travail ; ma vue disparaissait, et j'en éprouvais une tristesse mortelle. « Oui.
« Sire, lui ai-je répondu , ils le sont tout h fait, et ma douleur est de les •• avoir perdus sur la campagne d'Italie, sans avoir eu le bonheur et la « gloire de l’avoir faite. Il a cherché à me consoler en me disant qu'avec I | du repos ma vue se réparerait sans doute, ajoutant : « Ah ! que ne nous | I « ont-ils laissé Planât ! ce bon jeune homme me serait aujourd'hui d’un « grand service. •
J.u.1, II.
Après le déjeuner, vers midi et demi , me promenant devant la porte , j'ai vu arriver une nombreuse cavalcade, précédée du générul-colonel
« d'armes ; et quant à l’amour, au dévouemenl, ü la Qdélité, depuis long- « temps. Sire, je n'ni plus rien il ions donner. »
M É M O II I A L
du 85' : c'était l'amiral Taylor, arrivé la veille du Cap avec «on escadre, et reparlant le surlendemain pour l'Kurope. Parmi ses capitaines était
son lils, ayant un bras de moins , il l avait perdu à Trafalgar, on son père enimuandail le Tonnant.
L'amiral Taylor était venu payer ses respects, me dit-il, à l'Empereur ; mais on venait de lui répondre qu'il était malade, et il en était cruellement désappointé. Je lui fis observer que le climat de Longwood était très-défavorable à .Napoléon. Je choisissais mal mon temps; le ciel était très-beau , et le lieu déployait en ce moment toute l’illusion dont il pouvait être susceptible : aussi l'amiral remarqua-t-il que le site était charmant. Mais à peine lui eus-je répondu d'un air triste et vrai: « Oui. monsieur « l’amiral, aujourd'hui, et pour vous qui n'y resterez qu'un quart d'heure, qu’il se confondit en excuses, me priant de lui pardonner son impertinente expression, disait-il. Je dois celte justice à tonte la grâce qu'il témoigna en cet instant.
I/Rmpemir couche en joue. — No* pa*se-tem|* du *oir. — Roman*. — Sortie politique.
Vendredi 15 dimanche 14
L’Empereur, depuis plusieurs jours, avait entièrement interrompu ses
promenades à cheval. La reprise qu'il voulut en Taire le <2 ne Tut pas propre à lui en redonner le goût ni l’habitude : nous avions Tranchi notre vallée ordinaire, nous la remontions sur le revers opposé à Longwood , lorsque, d'une des crêtes on jusque-là il n’y avait eu aucun poste, un soldat nous fit beaucoup de cris et de gestes. Comme nous étions dans le bassin de notre enceinte, nous n'en tînmes aucun compte ; alors cet homme descendit hors d'haleine, chargeant sou arme en courant. Le général Gourgaud resta de l’arrièrp pour voir ce qu'il voulait, tandis que nous continuâmes notre route. Je pus le voir, à l'aide de plusieurs tournants, colleter le soldat et le contenir ; puis il le fit suivre de Force jusqu'au poste
voisin du grand maréchal, où le général Gourgaud voulait le Taire entrer; mais il lui échappa. Il se trouva que c'était un caporal ivre qui avait mal entendu s8 consigne ; il nous avait plusieurs fois couchés en joue. Cette circonstance, qui pouvait se répéter si facilement, nous fit frémir pour l'existence de l'Empereur; lui n’y vit qu'un affront moral, un nouvel obstacle à son exercice du cbeval.
L’Empereur avait interrompu ses invitations à diner ; l'heure , la distance, la toilette étaient pénibles pour les convives; quant à nous,
278 M É M O III A I
nous en éprouvions de lu gène dans nos habitudes, sans en recueillir j aucun agrément. L’Empereur était moins avec nous, sa conversation n'avait plus le même abandon.
L’après-dinée était désormais consacrée à la lecture de quelque ouvrage. L'Empereur lisait lui-même tout haut; quand il était fatigué, il passait le livre à quelqu'un ; mais alors il n’en supportait jamais la lecture plus d’un quart d'heure, il s'endormait. Nous en étions en ce moment à des romans; uous en entamions beaucoup que nous ne finissions pas. C’était Manon Lescaut , que nous rejetâmes bientôt comme roman d’antichambre; les Mémoires de Grammont, si pleins d'esprit, mais qui ne font point d’honneur aux hautes mœurs du temps ; le Chevalier de Faublas . qui n’est supportable qu'à vingt ans, etc. Quand ces lectures pouvaient uous conduire jusqu'à onze heures ou minuit, l’Empereur en témoignait une véritable joie : il appelait cela des conquêtes sur le temps, et il trouvait qu'elles n'étaient pas les plus faciles.
La politique aussi avait son tour. Environ toutes les trois ou quatre semaines nous recevions un gros paquet de journaux d’Europe : c’était un coup de fouet qui nous ravivait et nous agitait fort durant quelques ' jours, pendant lesquels nous discutions, classions et résumions les nouvelles ; après quoi nous retombions insensiblement dans le marasme. Les derniers journaux nous avaient été apportés par la corvette la l^evretle, ! arrivée depuis quelques jours; ils remplirent une de nos soirées, et firent éclater dans l'Empereur un de ces moments de chaleur et de verve dont j’ai été parfois le témoin au Conseil d’État, et qui lui échappent de temps I à autre ici.
Il marchait à grands pas au milieu de nous, s'animant par degré et ne | s’interrompant que pur quelques instants de méditation.
I « Pauvre France, disait-il, quelles seront tes destinées? Surtout qu’est « devenue ta gloire!... » Je supprime le reste, d’une assez longue étendue, ! il le faut.
/V. B. Aujourd'hui que le temps ne gène plus cette publication, le voici.
« Quelles seront tes espérances, tes ressources? Un roi sans système,
« incertain, à demi-mesures, quand elles devraient être positives et extré- « mes ; une ombre de ministère, quand il lui faudrait tant de force et de « talent; division dans la maison royale, quand il n’y faudrait qu’une a volonté; un prince du sang à la tète d'une opposition toute nationale!
« Que de sujets de troubles, que de combinaisons pour l’avenir! Qui pour- « rait assigner le dénoûment ! Quelles adresses que celles de ces deux « Chambres! (in lésa lues tout à l’heure, à qui de nous en reste-t-il quel-
* que chose? Elles sont sans couleur, sans but, sans résultats, propres à « tous les temps, à toutes les circonstances ; de mauvais oripeaux de sou- « veraineté, guenilles de trônes, lieux communs, flagorneries abjectes et « stupides, qui nous dégradent et nous avilissent aux yeux des étrangers.
» Y a-t-il rien dans tout cela de national ? je le demande. Aperçoit-on une
I « lueur de cette opposition utile à la dignité et à la force du souverain?
« Comment osent-ils parler de son chagrin, pleurer avec lui ! c’est lui qui
« cause leurs maux, il était de la coalition, il est l'allié de leurs bour-
.. reaux!... Ils disent qu'il n'a qu'à parler, que tous les sacrifices qu'il
« demandera, ils sont prêts à les faire!... Ils appuient surtoutsur lesys-
» tème de lu légitimité, auquel ne croit aucun de ceux qui parlent!...
.. Mais c’est là le discours de Metlernich, de Nesselrode, de Castlereagh,
« et non celui de Français!... A quoi bon des assemblées sous le roi?
« C'est de sa part une faute de plus, elles ne feront qu’éveiller, et il fallait
.1 endormir. Elles ne sont composées que de ses affidés, dit-on, soit ; mais
! I « qu'en peut-il uttendi'e? Croit-il qu’elles lui donneront du crédit dans la
" nation? elles sont anti-nationales. Si elles marchent avec lui, furieuses I II
i « dans leurs réactions, elles le porteront plus loin qu’il ne voudra ; si au
i « contraire elles témoignent la moindre opposition, elles le gêneront dans
» sa marche. Jamais les assemblées n'ont réuni prudence et énergie, sa-
» gesse et vigueur, et c’est pourtant aujourd'hui ce qu’il faut au roi.
« Louis XVIII, l’année dernière, pouvait s'identifier avec la nation ; au-
• jourd’hui il n’a plus de choix, il faut qu’il pèse avec les principes de son « parti, il ne peut plus essayer que le régime de ses pères... D’un autre » côté, les alliés n’ont pas mieux entendu leurs intérêts : il fallait affaiblir
« la France, ruais non la désespérer ; il fallait lui enlever du territoire, et |
« non lui imposer des contributions. Ce n'est pas ainsi qu'on traite vingt- !
« huit millions d’hommes. Les Français devaient au moins racheter In » perte de la gloire par du repos et du bonheur. Eu imposant des hurni- '• liations, il fallait donner du pain, il fallait essayer de réduire ce grand “ corps à la stagnation. »
L'Empereur a terminé en disant qu’il était bien sinistre sans doute; i mais qu'il avait beau faire, qu’il ne pouvait voir que des catastrophes, des massacres, du sang.
Sur Y Histoire secrète du cabinet de t/onajutrle , par Uoldamlth. — Détails, rtr.
Lur-li 15
J'avais entendu parler, a bord du vaisseau, de l'/fisloire secrete du cabinet de Bonaparte, par Coldsmith, et au premier moment de loisir ici
j'avais eu la' fantaisie de le parcourir; mais j’ai eu beaucoup de peine à me le procurer, les Anglais s’en défendirent longtemps; ils disaient que c'était un si abominable libelle, qu’ils n'osaient me le mettre dans les mains : ils en avaient honte eux-mèmes, disaient-ils. Il me fallut insister longtemps ; leur répéter maintes fois que nous étions tous cuirassés sur de pareilles gentillesses; que celui-là même qui en était l’objet ne faisait qu'eu rire quand le hasard les lui plaçait sous la main; et puis, si cet ouvrage était si mauvais qu'on le disait, il manquait son but, il cessait de I être. Je demandai ce qu’était ce Goldsmitb, son auteur. C'était un Anglais, me disait-on, qui avait longtemps desservi son pays à Paris pour de l'argent et qui, de retour en Angleterre, cherchait à échapper au châtiment et à gagner encore quelque argent, en accablant d’injures et d'imprécations l'idole qu'il avait longtemps encensée. J’obtins enfin cet ouvrage. Il faut en convenir, il est difficile d’amasser de plus horribles et de plus ridicules vilenies que n’en présentent ses premières pages ; le viol, l'empoisonnement, l’inceste, l'assassinat et tout ce qui s’ensuit, sont accumulés par l'auteur sur son héros, et cela dès la plus tendre enfance. Il est vrai qu’il importe peu à l'auteur, à ce qu’il semble, de les rendre croyables, cl qu’il les démontre iui-méme impossibles, ou bien les détruit par les anachronismes, les alibi, les contradictions de toute espèce, les méprises des noms, des personnes, des faits les plus authentiques, etc. Ainsi, lorsque Napoléon n’avait encore que dix à douze ans, et se trouvait sous les barreaux de son école militaire, il lui fait commettre des attentais qui demanderaient du moins l’àge viril et une certaine liberté. L'auteur lui fait entreprendre ce qu’il appelle ses brigandages d'Italie à la tète de huit mille galériens échappés des bagnes de Toulon. Plus tard, il fait abandonner les rangs autrichiens à vingt mille Polonais, qui passent sous les drapeaux du général français, etc., etc. Le même auteur fait venir Napoléon en fructidor à Paris, quand tout le monde sait qu’il ne quitta jamais sou armée. Il le fait traiter avec le prince de Condé, et demander Madame Royale en mariage, pour prix de sa trahison. Je passe une foule de choses d’une aussi absurde impudence. Il est évident que pour la partie surtout des anecdotes sales ou ridicules, il n'a fait qu'entasser tout ce qu’il a entendu ; mais encore à quelle source a-t-il été puiser? La plupart de ces traits ont pris certainement naissance dans certains cercles fort malveillants de Paris ; mais encore, sur ce terrain, avaient-ils un certain esprit, du sel, du mordant, certaines couleurs dans l'apparence, certaines grâces dans la diction ; ici ces traits sont déjà descendus des salons dans la rue ; ils n'ont été recueillis qu'après avoir roulé dans le ruisseau. les Anglais
convenaient que c’était si fort, qu'à l’exception des classes les plus vulgaires, cet ouvrage avait été un poison qui portait son antidote avec lui.
A présent on s’étonnera peut-être que, dès les premières pages, je n'aie pas repoussé une pareille production. Mais c’est si grossièrement méchant, que cela ne saurait exciter la colère ; d'un autre côté, il n’est point de dégoût que ne fasse surmonter l'oisiveté de Sainte-Hélène, on est heureux d'y avoir quelque chose a parcourir. Nous n'avons de trop ici que du temps, disait très-plaisamment l’Empereur il y a peu de jours : j’ai donc continué ; et puis, le dirai-je? ce n’est pas sans quelque plaisir que je lis désormais les contes absurdes, les mensonges, les calomnies qu'un auteur lient toujours, comme de coutume, de la meilleure autorité, sur ! des objets que je connais aujourd'hui si parfaitement moi-même, qui me sont devenus aussi familiers que les détails de mu propre vie. Comme [ aussi je trouve quelque charme à laisser des pages remplies des couleurs les plus fausses, un portrait purement fantastique, pour venir étudier la vérité aux côtés du personnage réel, dans sa propre conversation pleine de choses toujours neuves, toujours grandes.
Ce matin l'Empereur m'ayant fait venir après sou déjeuner, je l’ai trouvé en robe de chambre , étendu sur son canapé. La conversation l'a conduit à me demander quelle était ma lecture du moment. J'ai répondu que c'était un des plus fumeux, des plus sales libelles publiés contre lui, el je lui ai cité à l'instant quelques-uns des traits les plus abominables. Il en riait beaucoup, et a voulu voir l'ouvrage ; je l’ai fait venir ; nous l'avons parcouru ensemble. En tombant d’horreurs en horreurs, il s'écriait
1 Jésus! Jésus! se signait; geste que je me suis aperçu lui être
familier dans sa petite intimihT, lorsqu'il rencontre des assertions monstrueuses, impudentes, cyniques, quiexcitentson indignation ou su surprise, sans le porter à la colère. Chemin faisant, l'Empereur analysait certains faits, redressait des points dont l'auteur avait su quelque chose. Parfois il haussait les épaules de pitié, parfois il riait de bon cœur; jamais il ne montra le moindre signe d’humeur. Quand il lut l'article de ses nom- | breuses débauches, les violences, les outrages qu’oii lui faisuit commettre, il observa que l'auteur avait voulu sons doute en faire un héros sous tous les rapports ; qu'il le livrait du reste à ceux qui voulaient le faire impuissant, que c'était à ces messieurs à s'accorder ensemble, ajoutant gaiement que tout le monde n'était pas aussi malheureux que le plaideur de Toulouse. Toutefois on avait tort, disait-il , de l'uttaquer sur ses mœurs , lui que tout le monde savait les avoir singulièrement améliorées partout où il avait gouverné ; on ne pouvait ignorer que son naturel ne le portail pas à
M KM O R I A I
la débauche ; la multitude de ses affaires ne lui en auraient pas d'ailleurs laissé le temps. Arrivé aux pages où sa mère était peinte à Marseille sous le rôle le plus dégoûtant et le plus abject, il s'est arrêté répétant plusieurs fois, avec l'accent de l'indignation et d’une demi-douleur . » Ab! « Madame!... Pauvre Madame!. . . Avec toute sa fierté!.... Si elle lisait « ceci!.... lirand Dieu! »
.Nous avons passé ainsi plus de deux heures, au bout desquelles il s'est mis à sa toilette ; on a introduit le docteur O’Meara , c'était l'heure à laquelle d'ordinaire il était admis. « Itollore, lui dit-il en italien, tout en
« faisant sa barbe . je viens de lire une de vos belles productions de l.on- « dres contre moi. » l.a figure du docteur demandait ce que c'était ; je lui fis voir le livre de loin ; c’étai! précisément lui qui me l'avait prêté, il était déconcerté. « On a bien raison de dire, continuait l'Kmpereur, « qu’il n'y a que la vérité qui offense , je n'ai pas été fâché un instant, « mais j'ai ri souvent. ■> l.e docteur chercha il à répondre et s'entortillait dans de grandes phrases : c'était un libelle infâme, dégoûtant, tout le monde le savait, personne n'en faisait de cas; toutefois quelques-uns pouvaient le croire, faute d'y avoir répondu. « Mais que faire à cela? « disait l’Empereur. S'il entrait aujourd'hui dans la tête de quelqu'un « d imprimer qu’il m'est venu du poil et que je marche ici a quatre pattes. « il est des gens qui le croiraient, et diraient que c’est Dieu qui m'a puni
« comme Nabiichodonosor. F.t que pourrais - je faire? Il n'y a aucun « remède à cela.» Le docteur sortit, concevant à peine la gaieté, l'indifférence, le naturel dont il venait d’èlre témoin ; pour nous, nous y étions désormais accoutumés.
I/Emperaur se déride à apprendre l'anglais.
Mardi 16.
Sur les trois heures, l'Empereur m’a fait venir pour causer pendant qu'il faisait sa toilette; nous avons été ensuite faire quelques tours dans le jardin. Il est venu à remarquer qu’il était honteux qu'il ne sût pas encore lira l’anglais. Je l’ai assuré que s'il avait continué, après les deux leçons que je lui avais données aux environs de Madère , il lirait aujourd'hui toute espèce de livres anglais. Il en demeurait convaincu, et m'a commandé alors de le forcer chaque jour à prendre une leçon. I)c là la conversation a conduit à faire savoir que je venais de donner à mon fils sa première leçon de mathématiques ; c’est une partie que l'Empereur aime beaucoup, dans laquelle il est très-fort. Il s'est étonné que je montrasse à mon tils d'abondance, sans livre et sans cahier; il ne me savait pas de cette force, disait-il, et nt'a menacé alors de le voir parfois, à l'iin- I proviste, examiner le maître et l'écolier. A dîner il a entrepris ce qu'il a ! appelé M. le professeur de mathématiques., et bien lui en a pris d’ètre (erré ; une question n'nttendail pas l 'autre ; souvent elles étaient fort subtiles. Il ne revenait pas, du reste, que dans les lycées on ne montrât pas de très-bonne heure les mathématiques; il disait qu’on avait gâté toutes ses intentions louchant son université, se plaignait fort dcM. de Kontanes, se récriant sur ce qu’on lui gâchait tout chez lui pendant qu'il était contraint d’aller faire la guerre au loin, etc. , etc.
Première leçon d'anglais . rie.
Mncrr.li 17
Aujourd’hui l'Empereur a pris sa première leçon d anglais ; et comme mon grand but était de le mettre à même de lire promptement les papiersnouvelles , cette première leçon n'a consisté qu’à faire connaissance avec une gazette anglaise, à en étudier les tonnes et le plan, à connaître le placement toujours uniforme des divers objets qu'elle renferme, à séparer les annonces et les commérages de ville d’avec la politique, et dans celle-ci apprendre à discerner ce qui est authentique d'avec ce qui n'est qu’un bruit hasardé.
Je me suis engagé, si l'Empereur avait la constance de s'ennuyer tous les joui s de pareilles leçons, à ce que dans un mois il pût lire les journaux sans le secours d'aucun de nous. L'Empereur ensuite a voulu faire quel-
2Ht MÉMORIAL
«pics thèmes : il écrivait des |di rases dictées, et les traduisait en anglais, il l aide d'nn petit tableau que je lui ai fait pour les verbes auxiliaires et les articles, et à l'aide du dictionnaire pour les autres mots que je lui taisais chercher lui-méme. Je lui expliquais les régies de la syntaxe et de la grammaire, à mesure qu'elles se présentaient : il a tait de la sorte quelques phrases qui l'ont plus amusé que les versions que nous avions aussi essayées. Après la leçon, sur les deux heures, nous sommes passés dans le jardin ; on a tiré plusieurs coups de fusil ; ils étaient si prés, qu'il semblait que ce fût dans le jardin même. L’Eni|>ereurn fait l'observation que mon fils ( nous croyions que c'était lui) semblait faire une lionne chasse : j'ai ajouté que ce serait la dernière fois qu’il la ferait aussi près de l'Empereur. « Effectivement, a-t-il repris, allez dire qu'il ne nous approche « qu’à la portée du canon. » J'y ai couru , nous l'accusions il tort ; tout ce bruit se faisait pour les chevaux de l'Empereur que l'on s'occupait à dresser.
Après le dîner, pendant le café, l'Empereur m'acculant il la cheminée, m'appuyait la main sur la tète comme pour me mesurer la taille, et me
disait " Je suis un géant pour vous. — Votre Majesté l'est pour lunl
» d’autres , lui ai-je répondu , que cela ne saurait m'affecter.» Il a parlé aussitôt d'autre chose, car il ne s’arrête pas volontiers sur les phrases de cette nature.
Non habit mien journalière*. - Conversation avec le gouverneur Wilks. — Année*.
— Chimie. — Politique. — Détails wir l'Inde. — Delphine, de madame de Stafl. — MM. .Necker, Galonné.
Jeudi 18 au «outil 30.
Notre vie se passait dans une grande uniformité. L'Empereur ne sortait pas du tout le matin ; vers les deux heures, la leçon d’anglais était devenue très- régulière ; venait ensuite la promenade du jardin ou quelques présentations qui étaient fort rares ; puis une petite course en calèche, car les chevaux étaient enfin arrivés; avant le dîner, la révision des campagnes d’Italie ou d’Égypte ; après le dîner, la lecture de nos romans.
Le 20, l’Empereur reçut le gouverneur Wilks, avec lequel il eut une conversation à fond sur l'armée, les sciences, l'administration et les Indes. Parlant de l’organisation de l’armée anglaise, il s’est arrêté sur son mode d'avancement, s’étonnant que chez un peuple où existait l’égalité des droits les soldats devinssent si rarement officiers. Le colonel Wilks avouait que leurs soldats n’étaient pas faits pour le devenir, et que les Anglais s'étonnaient à leur tour de l’immense différence, à cet égard, qu’ils avaient remarquée dans l’armée française, où presque chaque soldat leur avait montré les germes d’un officier. « C’est une des grandes conséquences de « la conscription , faisait observer l’Empereur : elle avait rendu l’armée « française la mieux composée qui fût jamais. C'était, continuait-il , une « institution éminemment nationale et déjà fort avancée dans nos mœurs : « il n’y avait plus que les mères qui s’en affligeassent encore ; et le temps « serait venu où une fille n’eùt pas voulu d'un garçon qui n’aurait pas « acquitté sa dette envers la patrie. Et c'est dans cet état seulement, » ajoutait-il, que la conscription aurait acquis la dernière mesure de ses » avantages : quand elle ne se présente plus comme un supplice ou « comme une corvée, mais qu'elle est devenue un point d’honneur dont » chacun demeure jaloux, alors seulement la nation est grande, glo- » rieuse, forte; c'est alors que son existence peut défier les revers, les » invasions, les siècles.
» Un reste, continuait-il, il est vrai de dire encore qu'il n’est rien qu'on « n’obtienne des Français par l’appnt du danger ; il semble leur donner « de l’esprit; c'est leur héritage gaulois... La vaillance, l’amour de la « gloire sont chez les Français un instinct, une espèce de sixième sens « Combien de fois, dans la chaleur des batailles, je me suis arrêté à con-
« (empler nies jeunes conscrits se jetant dans la mêlée pour la première « fois : l'honneur tl le courage leur sortaient par tous les pores! »
l»e là, l'Empereur sachant que le gouverneur Wilks était très-fort sur la chimie, l'a attaqué sur cet objet. Il lui a parlé des immenses progrès que cette science avait fait faire à toutes nos manufactures. Il lui a dit que l' Angleterre et la F rance avaient sans doute également de grands chimistes ; mais que la chimie était bien plus généralement répandue en France, et surtout beaucoup plus dirigée vers des résultats utiles ; qu'en Angleterre elle demeurait une science; qu'en France elle commençait à n’être plus qu'une pratique. Le gouverneur convenait de la vérité littérale de ces assertions, et ajoutait, avec grâce de son côté, que c'était à lui, Empereur, que ces avantages étaient dus, et que toutes les fois que la science serait conduite pur lu main du pouvoir, elle aurait de grands et d'heureux résultats pour le bien-être de la société. L'Empereur disait que dans les derniers temps la France avait conquis le sucre de betterave, de meme qualité et de même prix que le sucre de canne, l^e gouverneur en a été fort étonné : il ne le soupçonnait pas. L'Empereur lui a affirmé
que c'était un fuit des plus avérés, bien qu'en opposition directe aux préjugés encore existants de l'Europe, et même de la France. Il a ojouté de I plus qu'il en était de même du pastel, substitut de l'indigo, et ainsi de presque tous les objets coloniaux, à l'exception du bois de teinture. Ce qui le portait à conclure que si In découverte de la boussole avait produit une révolution dans le commerce, les progrès de la chimie étaient appelés à en produire la contre-révolution.
On a parlé ensuite des émigrations nombreuses actuelles des ouvriers de France et d'Angleterre en Amérique. L'Empereur remarquait que ce pays privilégié s'enrichissait de nos folies. Ia* gouverneur a souri, disant que celles de l'Angleterre se trouvaient en tête du catalogue, par les nombreuses fautes ministérielles qui avaient amené la révolte de ces colonies et leur émancipation. A cela l'Empereur faisait observer que cette émancipation, au surplus, avait dé être inévitable; que quand les enfants sont devenus aussi grands que leurs pères, il est difficile qu’ils obéissent j longtemps.
Alors la conversation a conduit naturellement aux ludes; le gouverneur y a demeuré nombre d'années, il y occupait de hauts emplois, il y a fait de grandes recherches, il a pu répondre à une foule de questions de l'Empereur sur les lois, les mœurs, les usages des Indous, l'administration des Anglais, la nature et la confection des lois actuelles, etc., etc.
Les Anglais, aux Indes, sont régis par les lois d’Angleterre ; les indigènes, par les lois locales faites par les divers conseils, agents de la compagnie, qui ont pour règle fondamentale de se rapprocher le plus possible des lois mêmes de ces peuples.
Ilyder-Aly était un homme de génie ; Tippoo, son fils, n'était qu'un présomptueux, fort ignorant et très-inconsidéré. Hyder-Aly uvait eu jus- i qu'au delà de cent mille hommes ; Tippoo n'en avait guère jamais compté que cinquante mille. Ces peuples ne manquent pas de courage ; mais ils u'ont pas nos forces physiques ; ils sont sans discipline et sans tactique. Dix-sept mille hommes de troupes anglaises, dont quatre mille Européens seulement, avaient suffi pour détruire cet empire de Mysore. Cependant il était à croire que tôt ou tard l'esprit national affranchirait ces contrées du joug britannique : le mélange du sang européen avec celui des indigènes créai! une race mixte, dont le nombre et lu nature préparaient certainement de loin une grande révolution. Toutefois aujourd’hui ces peuples étaient certainement plus heureux qu'avant lu domination anglaise : l'administration d'une exacte justice et la douceur du gouvernement étaient, quant à présent, les plus fortes garanties de la métropole. On
M ÉHORIAL
avait cru devoir y joindre aussi la défense aux Anglais et aux Européens d’y acheter des terres ou d'y former des établissements héréditaires, etc. Voilà ce que j'ai recueilli de plus marquant dans l'intéressante conversation de M. Wilks.
Delphine, de madame de Staël, occupait en ce moment nos soirées. L’Empereur l'analysait : peu de choses trouvaient grâce devant lui. Le désordre d’esprit et d’imagination qui y règne animait sa critique : c'étaient toujours, disait-il, les mêmes défauts qui l’avaient jadis éloigné de son auteur, en dépit des avances et des cajoleries les plus vives de celle-ci.
Dès que la victoire eut consacré le jeune général de l’armée d’Italie, madame de Staël, sans le connaître et par la seule sympathie de la gloire, professa dès cet instant pour lui des sentiments d'enthousiasme dignes de sa Corinne ; elle lui écrivait, disait Napoléon, de longues et nombreuses 1 épitres pleines d’esprit, de feu, de métaphysique : c’était une erreur des institutions humaines, lui mandait-elle, qui avait pu lui donner pour femme la douce et tranquille madame Bonaparte : c’était une âme de feu, l comme la sienne, que la nature avait sans doute destinée à celle d’uu i héros tel que lui, etc.
Je renvoie aux campagnes d’Italie pour faire voir que l’ardeur de madame de Staël ne s’était pas ralentie pour n’avoir pas été partagée. Opiuiâlre à ne pas se décourager, elle était parvenue plus tard à lier connaissance, même à se faire admettre ; et elle usait de ce privilège, disait l'Empereur, jusqu’à l’importunité. Il est vrai, ainsi qu’on l'a dit dans le monde, que le général voulant le lui faire sentir, s’excusait un jour d’être à peine vêtu, et qu’elle avait répondu avec sentiment et vivacité, que cela importait peu. que le génie n'avait point de sexe.
Madame de Staël nous u transportés naturellement à son père, M. Necker. L’Empereur racontait qu’en allant à Marengo, il avait reçu sa visite à Genève ; que là il avait assez lourdement montré le désir de rentrer ou ministère, désir du reste que M. de Colonne, son rival, vint aussi témoigner plus tard à Paris avec une inconcevable légèreté. M. Necker avait ensuite écrit un ouvrage dangereux sur la politique de là Fiance, pays qu'il essayait de prouver ne pouvoir plus être ni monarchie ni république, et dans lequel il uppelaitlc Premier Consul i/iomme nécessaire.
Le Premier Consul proscrivit l'ouvrage, qui dans ce moment pouvait lui être fort nuisible ; il en livra la réfutation au consul Lebrun, qui, avec sa belle prose, disait l’Empereur, en lit pleine et prompte justice. La coterie Necker s’en aigrit, madame de Staël intrigua, et reçut l’ordre de sortir de France; depuis elle demeura toujours une ardente et fort active
ÎIF. SAINTE-HÉLÈNE. 28S j
ennemie. Toutefois, au retour de lile d'Elbe, madame de Staël écrivit ou fit dire à l'Empereur, lui exprimant à sa manière tout l'enthousiasme que venait de lui causer ce merveilleux événement, qu'elle était vaincue, que ce dernier acte n'était pas d'un lion me, qu’il plaçait dès cet iustant son auteur dans le ciel. Puis, en se résumant, elle finissait par insinuer que si l’Empereur daignait laisser payer les deux millions déjà ordonnancés par le roi en sa faveur, elle lui consacrerait a jamais sa plume et ses principes. L'Empereur lui fit répondre que rien ne le flatterait plus que son suffrage, car il appréciait tout son talent ; mais qu’en vérité il n'élait pas assez riche pour le payer tout ce prix.
Mon nouveau logement, elr. — Dotcnptiaii. - Visite matinale. e|r.
Dianinrl.r T t
J'étais enfin venu dans le logement qu'on avait bâti pour me tirer de mon étuve. Sur un terrain constamment humide on avait posé un plancher de dix-huit pieds de long sur onze de large; on l’avait environné d'un mur d'un pied d'épaisseur, formé d une espèce de pisé ou de torchis qu'on eût pu abattre d’un coup de pied ; ù lu hauteur de sept pieds on l’avait abrité d'une toiture en planches recouvertes de papier goudronné : tel était l’ensemble et le contour de mon nouveau palais ; partagé en deux pièces, dont l une renfermait juste deux lits séparés par une commode, et ne pouvait admettre qu'un seid siège; l'autre, tout à lu fois mon salon et mon cabinet, avait une seule fenêtre scellée à demeure, à cause de la violence des vents et de la pluie ; à droite et à gauche d'elle deux tables à écrire pour moi et mon fils, un canapé en face et deux sièges; voilà tout l'emménagement et le mobilier, yu'on ajoute que l'exposition des deux fenêtres était tournée vers un vent constamment de la même direction et la plupart du temps au degré de tempête, et vers des pluies très-communes et fort souvent battantes, qui pénétraient déjà par les ouvertures ou filtraient par le toit et les murs avant que nous fussions venus nous y établir, et l'on aura la description complète de ma demeure.
Je venais de passer ma première nuit dans ce lieu nouveau, je ne me portais |>as bien, et le changement de lit m'avait privé de tout sommeil; on vint me prévenir, sur les sept heures, que 1 Empereur allait montera cheval ; je répondis que, me sentant incommodé, j'allais essayer de reposer; mais peu de minutes s’étaient écoulées, que quelqu'un, entrant brusquement dans ma chambre, vint ouvrir mes rideaux avec autorité, trouva mauvais que je fusse aussi paresseux, décida qu'on devait secouer
2!)rt MÉMORIAL
ses incommodités; puis, frappé de l'odeur de la peinture, de l’extrême petitesse du lieu, du voisinage des deux lits, prononça qu’il ne pouvait être toléré de dormir ainsi l’un sur l’autre, que cela devait être trop malsain, que je devais retourner au lit du cabinet topographique, qu'une fausse délicatesse ne devait pas me le faire abandonner, que si j’y gênais on saurait bien me le dire. Ce quelqu’un, 'on l’a deviné, c'était l’Empereur.
Je fus bientôt, comme on le juge, en bas de mon lit, réveillé, guéri et vêtu. Toutefois il était déjà bien loin, et il me fallut le chercher dans la campagne. Après l’avoir rejoint, la conversation tomba sur la longue audience accordée la veille au gouverneur Wilks. Il s’arrêta avec beaucoup de gaieté sur la grande importance que mon ouvrage (l'Atlas historique de Le Sage) semblait m’avoir donnée à ses yeux, l’extrême bienveillance qu’il semblait lui avoir inspirée. • l)u reste, continuait l’Empereur, à « charge de revanche, sans doute ; tendresse et fraternité usuelle d’au- « leurs, tant qu’ils ne se critiquent pas. Et sait-il votre parenté avec le « vénérable Las Casas? » J’ai répondu que je n’en savais rien; mais le général Gourgaud, qui se trouvait à l'autre côté de l’Empereur, lui a dit que oui.
I^ctiir»* tk» TEmpcrair. — U «liante tic Sêvigitr. - Châtie » XII. — Pattlri Virginie. — v<*rlot. - Unllin. VHIv. - Garnier.
L'irvli W au vradrnh ?6
Tous ces jours ont été gâtés par des pluies presque continuelles. L'Empereur n'a pu monter a cheval qu'une fois le matin dans le parc, et tenter une seule fois après midi de franchir notre vallée, que le temps avait rendue presque impraticable. Il n'a pas été plus possible de faire usage de la calèche ; il a donc fallu se réduire à quelques tours de jardin, et partager la tristesse du temps. Nous en avons travaillé davantage; l'Empereur a pris régulièrement d’excellentes et foi les leçons d'anglais. Il passe de coutume toute la matinéeà lire; il lit de suite desouvrages entiers fort considérables, sans s'en trouver nullement fatigué ; il m’en lisait toujours quelque peu avant que de se mettre à l'anglais.
C’étaient les Lettres de madame de Sivigné, dont le style est si coulant et peint si bien les moeurs du moment. Lisant la mort de Turenne et le procès de Fouquet, il remarquait, pour celui-ci, que l'intérêt de madame de Sévigné était bien chaud, bien vif, bien tendre pour de la simple amitié.
C’était Charles XII, dont il lisait la défense contre les Turcs dans sa
maison de Bender; il ne pouvait s’empêcher de rire et de répéter avec eux : Tète de fer! Tête de fer! Il me demandait si on était bien d’accord sur la nature de sa mort. Je lui disais tenir de la propre bouche de Gustave 111 qu'il avait été assassiné par les siens : Gustave l’avait visité daus son caveau ; la balle était d’un pistolet, elle avait été tirée de près et par derrière, etc., etc. Au commencement de la révolution, j’avais connu beaucoup Gustave III aux eaux d’Aix-la-Cbapelle, elquoique je fusse bien jeune alors, j’avais eu plus d'une fois l'honneur de sa conversation; il m’avait même promis de me placer dans sa marine, si nos affaires de France tournaient mal.
Un autre jour, c’était Paul et Virginie que lisait l’Empereur; il en faisait ressortir les endroits touchants, ceux-là étaient toujours simples et naturels; ceux où abondaient le patbos, les idées abstraites et fausses, tant à lu mode lorsque l'ouvrage fut publié, étaient tous froids, mauvais, manqués. L'Empereur disait avoir été fort engoué de cet ouvrage dans sa jeunesse.
Mais si l'Empereur aimait Paul et Virginie, il riait de pitié, disait-il, des filudes de la Nature du même auteur. Bernardin, disait-il, bon littérateur, était à peine géomètre ; ce dernier ouvrage était si mauvais, que les gens de l’art dédaignaient d’y répondre; Bernardin en jetait les hauts cris. Le célèbre mathématicien Lagrange répondait toujours à ce sujet, en parlant à l’Institut : « Si Bernardin était de notre classe, s'il parlait « notre langue, nous le rappellerions à l'ordre, mais il est de l’Académie,
• et son style n’est pas de notre ressort » Bernardin se plaignant un jour, . j comme de coutume, au Premier Consul du silence dessavantsàson égard, celui-ci lui dit: « Savez-vous le calcul différentiel, monsieur Bernardin?
» — Non. — Eh bien, allez l'apprendre: et vous vous répondrez à vous- « même. « Plus tard, étant Empereur, toutes les fois qu’il l'apercevait, il avait coutume de lui dire : » Monsieur Bernardin, quand nous donnerez- « vous des Paul et Virginie ou des Chaumière indienne? Vous devriez
• nous en fournir tous les six mois. «
En lisant les Révolutions romaines île Verlol , que l’Empereur estimait fort d’ailleurs, il en trouvait les harangues délayées. C’est la plainte constante de l’Empereureontrc tous les ouvrages qu’il rencontre; cela avait été aussi, disait-il, son défaut à lui-même dans sa jeunesse; assurément il s’en est bien corrigé depuis. L’Empereur s’est amusé à rayer au crayon les phrases parasites qu'il condamnait dans Vertot : il est sûr qu’avec ces suppressions, l’ouvrage présentait en effet bien autrement de la force, de l’énergie et de la chaleur. « Ce serait un travail bien précieux et bien
« goûté sans doute, disait-il, que de se dévouer à réduire ainsi, avec goût « et discernement, les principaux ouvrages de notre langue. Je ne connais « guère que Montesquieu, disait-il, qui pût échapper à ces réductions. » Il parcourait souvent Kollin, et le trouvait diffus et trop bonhomme. Crévier, son continuateur, lui semblait détestable. Il sc plaignait de nos matériaux classiques et du temps que de si mauvais livres faisaient perdre à la jeunesse. C'est qu’ils étaient composés par des rhéteurs, de simples professeurs, et que ces sujets immortels, la base de nos connaissances dans la vie, eussent dû être, disait-il, présentés, écrits et rédigés par des hommes d'fitat et des hommes du monde. Napoléon avait à ce sujet des idées très-heureuses; le temps seul lui avait manqué pour les faire exécuter.
L'Em|>ereur était encore moins satisfait de nos histoires de France; il n’en pouvait lire aucune : Velly était plein de mots, et vide de choses ; ses continuateurs étaient encore pires. « Notre histoire, disait-il, devait être i « en quatre ou cinq volumes ou en cent. » Il avait connu Garnier, le continuateur de Velly et de Villaret : il demeurait tout près de la Malmaison. C’était un bon vieillard octogénaire qui occupait un entre-sol sur le chemin, avec une petite galerie. Frappé de l'empressement affectueux que témoignait ce bon vieillard toutes les fois que passait le Premier Consul, celui-ci s'informa qui ce pouvait être. Apprenant que c'était Garnier,
^ il expliqua son empressement. • Il pensait, sans doute, disait gaiement « Napoléon, qu'à titre d'historien, le Premier Consul était de sou do- « inaine; mais il devait s’étonner de retrouver des consuls où il était ha- « bitué à voir des rois. » Et c'est ce que lui dit en riant le Premier Consul, qui le fit appeler un jour et lui donna une forte pension. « Le « bonhomme, ajoutait l'Empereur, dans sa reconnaissance, eût écrit « depuis cet instant volontiers et du fond de son cœur tout ce qu'on eût - voulu. »
Oiftimltt vaincue. — Daii^rr* personnel* de l'Empereur * fcylan, a limita , rtc. - Troupe* russe* , autrichienne* , prussiennes. — Jeune (•uIImtI. — Cortitneau.
Maréchal Tanne*. — BwulAfe*. Du rue.
I Sur les cinq heures, l’Empereur est sorti en calèche; la soirée était fort belle, nous allions fort vite, et l’espace à parcourir est fort court. L'Empereur a fait ralentir dans l'intention de l'allonger. Comme nous rentrions, jetant les yeux sur le camp, dont nous n'étions séparés que par le ravin, il a demandé pourquoi on ne franchissait pas cet espace, qui doublerait notre promenade. On a répondu que c'était impossible, et
ûotaillc i>r fllarrngo.
DE SAINTE-HÉLÈNE. i»3
nous continuions de rentrer; mais comme réveillé tout il coup parce mot impotsible, qu'il a si souvent dit n'ètre pas français, il a ordonné d'aller reconnaître le terrain ; nous avons tous mis pied à terre ; la calèche seule a continué vers le point difficile; nous l'avons vue franchir les obstacles, et nous sommes rentrés triomphants, comme si nous venions de doubler nos |iossessions.
Pendant le dîner et après, on a parlé de divers faits d'armes. I.e grand maréchal disait que ce qui l'avait le plus frappé dans la vie de L Empereur était le moment, à Eylau, ou, seul avec quelques officiers de sou étatmajor, il se trouva presque heurté par une colonne de quatre à cinq mille Russes : l’Empereur était il pied; le prince de Ne'ufchètel fit aussitôt avancer les chevaux ; l'Empereur lui lance un regard de reproche, donne l'ordre de faire avancer un bataillon de sa garde, qui était assez loin en arrière, et demeure immobile, répétant plusieurs fois, à mesure que les Russes approchaient : Quelle audace ! quelle audace! A la vue des
grenadiers de la garde, les Russes s’arrêtèrent net. « Il était plus que « temps, disait Bertrand; l’Empereur n'avait pus bougé; tout ce qui l'en- « Unirait avait frémi. •
L’Empereur avait écouté ce récit sans aucune observation, mais il a ensuite ajouté qu’une des plus belles manœuvres qu’il se rappelait était celle qu’il avait exécutée à Kckmulh. Malheureusement il n'en a point dit
davantage, et n’a rien détaillé. « Le succès à la guerre, a-t-il continué, « tient -tellement nu coup d’oeil et au moment, que la bataille d’Austerlitz, » gagnée si complètement, eiil été perdue si j’eusse attaqué six heures « plus tôt. Les ltusses s’y montrèrent des troupes excellentes qu'on n'a « jamais retrouvées depuis : l'armée russe d'Austerlitz n’aurait pas • perdu la bataille de la Moscown.
» Marengo, continuait Napoléon, était la bataille où les Autrichiens « s'étaient le mieux battus; leurs troupes s’y étaient montrées admira- ■■ blés, mais leur valeur s'y enterra ; on ne les a plus retrouvés depuis.
« Les Prussiens n'ont pas fait à Iéna la résistance qu'on attendait de leur ! .. réputation. Du reste, les multitudes de 1814 et de 181 S n'étaient que de
« la canaille auprès des vrais soldats de Marengo, d'Austerlitz etd'léna. »
L Kinpereur disait avoir couru le plus grand danger la veille d’Iéna ; il eût pu disparaître, pour ainsi dire, sans qu’on connût bien sa destinée ; il s'était approché, durant l'obscurité, des bivouacs ennemis pour les reconnaître; il n'avait avec lui que quelques officiers. L'idée qft'on se fuisait de l'armée prussienne tenait chez nous tout le monde en alerte ; on croyait les Prussiens disposés surtout aux attaques de nuit. L'Kmpereur, en revenant, reçut le feu de la première sentinelle de son camp ; ce fut un signal pour toute lu ligne, si bien que Napoléon n’eut d’autre ressource que de se jeter à plat ventre, jusqu è ce que la méprise fût reconnue ;
Odtaillr b'îrnii
DE SAINTE-IIÉ LKNE. 2<tr>
encore toute sa ci ainte était-elle que la ligne prussienne, dont il était fort prés, n’en fit alors autant.
A Marcngo, les soldats autrichiens avaient bien conservé le souvenir du vainqueur de Casliglione, d'Arcole et de llivoli; son nom était bien quelque chose sur leur esprit, mais ils étaient loin de le croire présent . ils le croyaient mort; on avait pris soin de leur persuader qu'il avait péri en Égypte; que ce Premier Consul dont on leur parlait n'était que son frère. Ce bruit s'était tellement accrédité partout, que Piapoléon fut dans l'obligation de se montrer publiquement à Milan pour le détruire.
L’Empereur, passant ensuite à un grand nombre d’o(ficiers et de ses aides de camp, leur distribuait couramment le blâme et la louange; il les connaissait tous à fond. Deux des circonstances, disait-il, qui l avaient le plus affecté sur les champs de bataille, avaient été la mort du jeune Guihrrl et celle du général C nrbineau : un boulet, à Aboukir, avait percé
la poitrine du premier, de part en part, sans l'achever; l'Empereur, après lui avoir adressé quelques paroles, s’était vu contraint, par la force de ses propres sensations, de s'éloigner. L'autre avait été enlevé.
29fi MÉMO RI Al.
roulé, réduit ii rien par un boulet, à Eylau, sous les yeux de l’Eiupereur, comme il achevait de lui donner des ordres.
L’Empereur citait aussi les derniers moments du maréchal Lanntt, re valeureux duc de Montebello, si justement appelé le Iloland de l'armée. qui, visité par l’Empereur sur son lit de mort, semblait oublier sa situation pour ne s’occuper que de celui qu'il aimait par-dessus tout. L’Empereur en Taisait le plus grand cas. • Il n’avait été longtemps qu’un sa- « hreur, disait-il. mais il était devenu du premier talent. » Quelqu’un a dit alors qu’il serait curieux de connaître quelle conduite il eût tenue dans ces derniers temps. « Nous avons appris à ne jurer de rien, disait l’Em- « pereur. Toutefois je ne pense pas qu’il eut été possible de le voir man- « quer à l’honneur et au devoir. D’ailleurs il est à croire qu’il n’aurait - pas existé ; brave comme il l’était, il est indubitable qu’il se Tût Tait tuer » dans les derniers temps, ou du moins qu’il eût été assez blessé pour se » trouvera l’écart, hors du centre et de l'influence des affaires. Enfin, « s'il eût été disponible, il était de ces hommes à changer la face des af- « faires par son propre poids et sa propre influence. »
L’Empereur vint ensuite à Duroc, sur le caractère et la vie privée duquel il s’arrêta longtemps. •• Duroc, concluait-il, avuit des passions vives, ■ tendres et secrètes qui répondaient peu à sa froideur extérieure. J’ai été longtemps avant de le savoir, tant son service était exact et régulier ; ce « n'était que quand ma journée était entièrement close et finie, quand je
DE S A I N T E - Il E L E N E.
« reposais déjà, que la sienne commençait. Le hasard seul ou quelque « accident ont pu me le faire connaître. Duroc était pur et moral, tout à « fait désintéressé pour recevoir, extrêmement généreux pour donner. » L'Empereur disait qu'en ouvrant la campagne de Dresde, il avait perdu deux hommes bien précieux, et eelu, remarquait-il, le plus bêtement du monde . c'étaient Bessiéres et Duroc. Il affectait en ce moment d'en parler avec un stoïcisme qu'on s'apercevait bien n’ètre pas naturel. Quand il alla voir Duroc, après son coup mortel, il essaya de lui donner quelques
espérances; mais Duroc, qui ne s'abusait pas, ne lui répondit qu'en le suppliant de lui faire donner de l'opium. L'Empereur, trop affecté, ne put prendre sur lui de rester longtemps, et se déroba à ce déchirant spectacle. Alors l'un de nous lui a rappelé que, revenu d'auprès de Duroc, il se mil à se promener seul devant sa tente; personne n'osait l'aborder. Cependant on avait des mesures essentielles à prendre pour le lendemain ; on se hasarda donc à venir lui demander où il fallait placer la batterie de la garde. A demain loul. fut la réponse de l’Empereur. A ce ressouvenir, l'Empereur avec affectation a parlé brusquement d'uutre chose.
Duroc fut une de ces personnes dont on ne connaît le prix qu’aprcs l’avoir |>erduc : telle a été, apres sa mort, la phrase de la cour et de la ville, tel a été le sentiment unanime partout
Duroc était natif de Nancy, dépai tcmeul de la Meurllie. On doit avoir lu plus haut l'origine de sa fortune Napoléon l'avait trouvé au siège de Toulon, els' y intéressa tout d abord. Depuis il s'y était attaché chaque jour
2f)8 MÉMORIAL
davantage, et l’on pourrait même dire qu’ils ne s’étaient plus quittés. J'ai dit ailleurs avoir entendu de l’Empereur que, dans tonte sa carrière, Duroc seul avait possédé sa confiance aveugle et reçu tous ses épanchements. Duroe n'était pas brillant, mais il avait un excellent jugement, et rendait des services essentiels que sa modestie et leur nature laissaient peu connaître, i . Duroe aimail l'Empereur pour lui-méme ; c’était à l'homme privé surtout qu'il portait son dévouement bien plus qu’au monarque. En recevant et accueillant les sensations intimes du prince, il avait acquis le secret, peut-être le droit de les ndoucir et de les diriger : combien de fois n'nt-il pas dit à l'oreille de gens consternés par la colère de l'Empereur :
» Laissez-le aller; il dit ce qu’il sent, non ce qu'il pense ni ce qu'il fera « demain. • Quel serviteur! quel ami! quel trésor que celui-là! que d'éclats il a arrêtés! que d’ordres reçus dans le premier mouvement, qu'il n'a pas exécutés, sachant qu’on lui en saurait gré le lendemain ! L'Empereur s’était fait à cette espèce d’orrangement Incite, et ne s'en abandonnait que davantage h celte explosion qu'arrache parfois la nature, et qui soidnge par son épanchement.
Duroe périt de la manière la plus malheureuse, dans un moment bien critique, et sa mort fut encore une des fatalités de la carrière de Napoléon.
U- lendemain de la bataille de Wtirchen, sur le soir, le léger conduit de Iteichenhacli venait de finir; tous les coups avaient cessé. Duroe, du haut d'une éminence, et causant avec le général Kirrhner, oliservait à l'écart la retraite des derniers rangs ennemis. Une pièce fut ajustée sur ce i groupe doré, et le fatal boulet fit périr les deux généraux. I,e général
Je