‹ Mémorial de Sainte-HélèneChapitre 11 sur 51 · I.imh I mmli S · texte numérisé non relu

I.imh I mmli S

.Mes yeux étaient devenus fort malades; j'ai été oblige d'interrompre mon travail : ils s'en vont tout h fait ; je les aurai perdus sur la campagne d'Italie.

Depuis quelque temps la température éprouvait une variation sensible ; nu demeurant, nous n’entendions plus rien aux saisons ; le soleil passant dans l’année deux fois sur nos tètes , nous devions avoir, disions-nous, du moins deux étés, nu, pour mieux dire, le tout, dans nos idées accoutumées. ne ressemblait plus à rien; rnr, pour achever la confusion, nous devions faire bius nos calculs désormais an rebours de l'Europe, puisque nous nous trouvions dans l'hémisphère méridional. Quoi qu’il en fût, ij pleuvait souvent, l'nmotsphère était très-humide, il faisait plus froid L'Empereur ne sortait plus le soir; il s’enrhumait h chaque instant, il ne reposait pas bien II fut obligé de cesser de manger sous la tente, et de faire servir de nouveau dans sa chambre : il s'y trouvait mieux ; mais il ne I suivait y bouger. La conversation continuait à table après qu'on avait desservi. Aujourd’hui on parla de guerre, de grands capitaines. « Ije «sort d'une bataille, disait l’Eui|iereur, est le résultat d'un instant. « d’une pensée : on s'approche avec des combinaisons diverses, on se « mêle, on se bat un certain temps, le moment décisif se présente, « une étincelle morale prononce, et la plus petite réserve accomplit. » Il a été parlé de Lntzen et de BauUen , etc., etc.

Plus tard l' Empereur a dit qu'à la campagne de Waterloo , s'il avait suivi la pensée de tourner la droite ennemie , il y eût réussi facilement , il avait préféré de percer le centre et de séparer les deux armées. Mais tout a été fatal dans cette affaire, qu'il dit avoir pris la teinte d’une absurdité. et pourtant il devait obtenir la victoire. Jamais aucune de ses batailles n'avait présenté moins de doute à ses yeux ; il est encore à concevoir ce qui est arrivé.

« Grouchi s'est égaré, a-t-il dit. — Sey était tout lions de lui. — U'Erlon s’est rendu inutile. — Personne n'a été soi-mérae, etc. »

Si le soir il eût connu la position de Grouchi, continuait-il, et qu’il eut pu s’y jeter, il lui eût été possible ou jour, avec celte magnifique réserve, de l’établir les affaires, et peut-être même de détruire les alliés par un de t'es prodiges, de ces retours de fortune qui lui étaient familiers et qui n'eussent surplis personne; mais il n'avait nulle connaissance de Groitchi, et puis il n’était pas facile de se gouverner au milieu des débiis de cette armée. « On se la peindrait difficilement dans cette nuit de douleur,

« disait-il ; c’était un torrent hors de son lit, elle entraînait tout. »

Laissant ensuite cela, il disait que les périls des généraux de nos jours ne pouvaient se comparer à ceux des temps anciens ; il n’y avait pas de position aujourd'hui où un général ne pût être atteint par l'artillerie ; jadis les généraux ne couraient de risque que quand ils chargeaient eux-mêmes: ce qui n'était arrivé à César que deux ou trois fois.

11 était rare et difficile, disait-il dans un autre moment, de réunir toutes les qualités nécessaires à un grand général. Ce qui était le plus désirable et tirait aussitôt quelqu’un hors de ligne, c'est que chez lui l’esprit ou le talent fût en équilibre avec le caractère ou le courage : c'est ce qu'il appelait être carré autant de base que de hauteur. Si le courage, continuaitil, était de beaucoup supérieur, le général entreprenait vicieusement au delà de ses conceptions ; et, au contraire, il n’osait pas les accomplir, si 6on caractère ou son courage demeurait au-dessous de son esprit. Il citait alors le vice-roi, chez lequel cet équilibre était le seul mérite, et suffisait néanmoins pour en faire un homme très-distingué.

De là on a beaucoup parlé du courage physique et du courage moral ; et l’Kmpereur disait, au sujet du courage physique, qu’il était impossible à Mural et à .V ry de n'ètre pas braves; mais qu’on n'avait pas moins de tète qu’eux , le premier surtout.

Quant au courage moral, il l’avait trouvé fort rare, disait-il, celui de deux heures après minuit; c'est-à-dire le courage de l improviste, qui, en dépit des événements les plus soudains, laisse néanmoins la même liberté d’esprit , de jugement et de décision. Il n'hésitait pas à prononcer qu'il était celui qui s’était trouvé avoir le plus de ce courage de deux heures après minuit, et qu’il avait vu fort peu de personnes qui ne fussent demeurées de beaucoup en arrière.

II disait à la suite de cela qu’on se faisait une idée peu juste de la force d’âme nécessaire pour livrer, avec une pleine méditation de ses conséquences, une de ces grandes batailles d’où vont dépendre le sort d'une

nrmée, d'un pays, la possession d’un trône. Aussi observait-il qu’on trouvait rarement des généraux empressé-s à donner bataille : « Ils prenaient « bien leur position, s’établissaient, méditaient leurs rombinaisons ; mais « là commençaient leurs indécisions; et rien de plus difficile et pourtant « de plus précieux que de savoir se décider. »

Passant à un grand nombre de généraux, et daignant répondre à quelques questions : « Kléber , disait-il , était doué du plus grand talent; mais « il n'était que l’homme du moment ; il cherchait la gloire comme la seule « route aux jouissances; d’ailleurs nullement national, il eût pu, sans « effort , servir l'étranger ; il avait commencé dans sa jeunesse sous les « Prussiens, dont il demeurait fort engoué.

« Desaix |X)ssédait à un degré très-supérieur eet équilibre précieux « délîni plus haut.

« Moreau était peu de chose dans la première ligne des généraux ; la « nature, en lui, n’avait pas fini sa création; il avait plus d’instinct que « de génie.

« Chez Laitues le courage l'emportuil d'abord sur l’esprit ; mais chez « lui l’esprit montait chaque jour pour se mettre en équilibre. Il était « devenu très-supérieur quand il a péri : je l'avais pris pygmée , je l'ai « perdu géant. »

Chez tel autre qu’il nommait, l'esprit, au contraire, surpassait le caractère ; on ne pouvait lui refuser de la bravoure assurément; mais enfin il calculait le boulet, ainsi que beaucoup d'autres.

Parlant d'ardeur et de courage, l'Kmpereur disait ; « Il n’est aucun • de mes généraux dont je ne connaisse ce que j'appelle son tirant- d'eau.

« Les uns, disait-il en s’accompagnant du geste, en prennent jusqu'à la « ceinture, d'autres jusqu'au menton, enfin d’autres jusque par-dessus « la tête , et le nombre de ceux-ci est bien petit, je vous assure. »

Suchet était quelqu’un chez qui le caractère et l'esprit s'étaient accrus à surprendre.

Masséna avait été un homme très-supérieur qui , par un privilège trèsparticulier, ne possédait l’équilibre tant désiré qu’au milieu du feu : il lui naissait au milieu du danger.

« Les généraux qui semblaient devoir s’élever, les destinées de l'avenir,

» terminait-il, étaient Gérard , Clausel, Foy, I.am arque , etc. : c’étaient « là mes nouveaux maréchaux. •

Situation dos prince* d'E*pagne à Valmccy. — Ep pape à Fontainebleau. — Réflexion», clr.

Mercredi 6.

L’Empereur, après m’avoir dicté ce matin , a travaillé successivement

avec ces messieurs, et a prolongé quelque temps sa promenade avec eux.

A leur départ, je l'ai suivi dans l’allée inférieure : il était triste, silencieux; sa physionomie avait quelque chose de contrarié et de sévère.

« Eh bien , m'a-t-il dit en remontant pour dîner, nous aurons ù Long-

■ wood des sentinelles sous nos fenêtres; on voudrait me forcer d’avoir « un officier étranger à ma table , dans mon salon ; je ne saurais monter « à cheval s;ms en être accompagné; en un mot, nous ne saurions faire « un pas, un mouvement, sous peine d'un outrage ! »

Je lui ai dit que c'était une goutte d'absinthe de plus dans le calice amer que nous devions boire à sa gloire et à sa toute-puissance passée ; que son stoïcisme d’ailleurs suffisait pour défier ses ennemis, et les ferait rougir de leur brutalité à la face des nations. Je me suis hasardé de dire que les princes d’Espagne à Valencey , le pape ù fontainebleau , n'avaient sans doute jamais rien éprouvé de pareil. « Je le crois bien, a-t-il repris; les » princes chassaient à Valencey, ils y donnaient des bals, sans soupçonner

• physiquement leurs chaînes; le respect, les égards, les entouraient de « toutes parts. Le vieux roi Charles IV avait été transféré de Compiègne « à Marseille, et de Marseille à Rome, quand il l’avait voulu. Etcepen- » dant quelle différence de ces localités il celles d’ici! Le pape, à Fou- « tninebleau , bien qu’on errait osé dire dans le monde, avait été traité de « meme; et encore ne sait-on point le nombre des personnes qui, malgré

• tous ces adoucissements, avaient refusé, dans ces circonstances, d'en « être les gardiens ; refus qui ne m'avaient point offensé , parce qu’ils « m’avaient paru simples : ces emplois étaient du domaine delà délica- « tesse intérieure, et nos mœurs européennes veulent que le pouvoir

■ se trouve limité par l'honneur. » Il ajoutait quequant ù lui, comme homme et comme officier, il ii’eùt pas hésité ù refuser de garder le pape , dont il n'avait jamais ordonné d’ailleurs la translation en F rance.

Ma figure exprimait une grande surprise. « Ceci vous étonne? a-t-il » repris; vous ne le saviez pas? Cela est pourtant vrai, ainsique beau-

• coup d’autres choses semblables que vous apprendrez avec le temps.

« D'ailleurs, faudrait-il encore distinguer les actes du souverain qui agit « collectivement, de ceux de l'homme privé que rien ne gène dans son « sentiment : la politique admet, ordonne même è l’un ce qui demeurerait « souvent sans excuse dans l’autre. «

Le moment du diner amena d’autres conversations, et trompa sou chagrin; la gaieté prit le dessus. Cependant l’Empereur songeait à quitter sa mauvaise cabane, quelque inconvénient d'ailleurs que fit pressentir la nouvelle demeure. Il m’n chargé, en allant finir ma soirée chez notre 1

hôte, de lui porter une boite avec son chiffre, et de lui dire qu’il était fâché de tout l'embarrns qu'il devait lui avoir causé.

CiMitrariété»

l,e grand maréchal et M. Gourgaud nous ont rejoints; ils arrivaient de Longwood. L’amiral, depuis quelques jours, était fort pressé de nous y envoyer; l’Empereur n’était pas moins désireux de s’y rendre : il était si mal i) Briars! Toutefois il fallait que l'odeur de la peinture le lui permit, il était impossible à son organisation particulière de la supporter; jamais, dans les palais impériaux, il n’était arrivé de l’y exposer. Souvent , dans ses voyages , on avait été obligé de changer à la hâte les logements qu’on lui avait préparés. A bord du Nnrthumberland il avait été malade de la seule peinture du vaisseau. Ici on lui avait dit la veille que tout était prêt, qu'il n'y avait plus d’odeur. Il avait dès lors résolu de partir pour Longwood le surlendemain samedi , afin de jouir de l’absence des ouvriers le dimanche; mais le grand maréchal et M. Gourgaud lui ont déclaré en cet instant qu’ils venaient de vérifier la place, qu'elle ne serait pas tenable ; ils se sont étendus longuement sur cet objet. L’Empereur a pris beaucoup d’humeur du premier rapport qu'on lui avait fait, et de la résolution qu'il lui avait fait prendre. Ces deux messieurs s’en sont retournés ; nous avons gagné l'allée inférieure, l'Empereur toujours assez mal disposé. M. de Montholon est arrivé de Longwood fort mal à propos ; il a répété que tout était préparé , que l'Empereur pouvait y aller quand il voudrait ; la contrariété et l'humeur ont éclaté à ces deux rapports aussi voisins et aussi contradictoires. Heureusement l'instant du diner est venu faire diversion.

Lieutenant anglais -- Singularité. - Départ pour Longwood arrête. - l’olitiqiic. - État de la France.

— Mémoire justificatif tic Ney.

Vmirvdk S, umnli 9.

Le doute élevé hier sur l'odeur de la peinture à Longwood m'pyunt donné l'idée d'aller le vérifier moi-iuème. et désirant pouvoir en rendre compte à l'Empereur à son déjeuner, je suis parti de très-grand matin , faisant les trois quarts de la route à pied , parce que personne n'était encore levé aux écuries ; j'étais de retour avant neuf heures. Il était très-

vrai que les appartements sentaient peu ; mais c’était encore trop pour l’Empereur.

Le 9, l'Empereur a reçu nu jardin In présentation du capitaine du Mindeii, de soixante-quatorze , venant du Cap, et reparlant sous peu de jours pour l'Europe. Ce capitaine avait déjà eu l'honneur de lui être présenté à Paris sous le consulat, douze ans auparavant. Il a demandé la permission de présenter à l'Empereur un de ses lieutenants, à cause de quelques circonstances personnelles qui nous ont paru bien singulières.

Ce jeune homme était né à Bologne , précisément lors de la première entrée de l'armée française dans cette ville. Le général français, lui Napoléon, était même intervenu , pour quelque chose que le jeune homme ne sut pas expliquer, dans la cérémonie de son baptême; et le général français avait fait présent, à cette occasion, d'une cocarde tricolore, conservée précieusement depuis dans sa famille.

Après le départ de ces personnes, le grand maréchal arriva de Ixingwood ; il trouvait que l'odeur était réellement peu de chose. L'Empereur était si mal! une portion de ses effets était déjà partie, il arrêta de se

rendre il Longwood le lendemain. J'en fus bien aise pour mon compte ; depuis quelques jours j'avais pu me convaincre du parti pris d'obliger l'Empereur à déguerpir. J'avais gardé (mur moi les communications publiques ou secrètes qu'on m'en avait faites ; je nie faisais une loi de lui épargner autant de contrariétés que possible, me contentant d'agir en ■ conséquence. Il y avait deux jours qu'on était venu enlever la tente , sans que nous l'eussions désiré ; l'officier qui eu était chargé avait aussi ordre d’enlever en même temps les contrevents de la demeure de l'Empereur.

Je pris sur moi de m'y opposer ; cela ne se pouvait pas , lui dis-je , l'Empereur dormait encore , et je le renvoyai. D'un autre côté , a lin de m’effrayer, on me dit, on me confia avec mystère et sous le secret que si l’Empereur restait plus longtemps , il était question d’envoyer cent soldats camper aux portes de l'enclos. Je répondis que c’était tri-s-bien, et n’eu tins nul compte , etc. , etc.

Quel pouvait être le motif de celte presse nouvelle? Je soupçonnai que 4e caprice de nos geôliers et l'exercice de l'autorité y avaient beaucoup plus de part que toute autre chose.

Nous avions reçu des papiers jusqu’au 15 septembre; ils devinrent le sujet de lu conversation; l'Empereur les analysa : l’avenir demeurait enveloppé des nuages les plus siuistres. Toutefois trois grands résultats seulement s’offruient à la pensée , disait l'Empereur, le partage de la K rance , le règne violent , précaire , des Bourbons , ou une dynastie nouvelle, avec des institutions nationales. Louis XVIII, observait-il, avait pu régner facilement en 1814, en se faisant national ; aujourd'hui il ne lui restait plus que la chance, fort odieuse et très-incertaine, d’une excessive sévérité, celte de la terreur; su dynastie pouvait demeurer, ou celle qui lui succédei-ait n'ètre encore que dans le secret du temps. En de nous ayant fait la remarque qu'il |K>urrait se faire que ce fût le duc d'Orléans, l’Empereur a , par un mouvement fort serré, fort éloquent, prouvéqu'à moins que le duc d’Orléans n'arrivàt au trône |«ir son tour de succession, il eût été dans l'intérêt bien entendu de tous les souverains de l'Europe de le préférer, lui Napoléon, au duc d'Orléans arrivant par un crime;

* car que prétend aujourd'hui la doctrine des rois contre les événements « du jour? Empêcher le renouvellement de l'exemple que j’ai fourni « contre ce qu'ils appellent la légitimité? Or, l’exemple que j'ai fourni « ne se renouvelle pas dans des siècles ; celui que donnerait le duc d'Or- - léans , proche parent du monarque sur le trône, peut se renouveler « chaque jour, il chaque instant , dans chaque pays. Il n'est pas de sou- « verain qui n'ait à quelques pas de lui , dans son propre palais , des cou-

« sins, des neveux, des frères, quelques parents, propres à imiter faci- « lement celui qui une fois les aurait remplacés. »

Nous lûmes dans les mêmes papiers l'extrait du Mémoire justificatif du maréchal Ney. L'Empereur le trouvait des plus pitoyables : il n'était pas propre à lui sauver la vie, il ne relevait nullement son honneur. Ses moyens étaient pâles , sans couleur, pour ne pas dire pins. Avec ce qu’il avait fait, il protestait encore de son dévouement au roi, et surtout de son éloignement pour l'Empereur. « Système absurde .disait Napoléon , que « semblent avoir généralement adopté ceux qui ont paru dans ces mo- » ments mémorables, sans faire attention que je suis tellement identifié « avec nos prodiges, nos monuments, nos institutions, tous nos actes « nationaux, qu’on ne saurait plus m’en séparer sans faire injure à la « France : sa gloire est à m'avouer! et quelque subtilité, quelque détour,

« quelque mensonge qu'on emploie pour essayer de prouver le contraire,

« je n’en demeurerai pas moins encore tout cela aux yeux de celte nation.

« La défense politique de Ney, continuait l'Em|iereur. semblait toute « tracée : il avait été entraîné par un mouvement général qui lui avait « paru la volonté et le bien de la patrie ; il y avait obéi sans préméditation,

« sans trahison. 1a>s revers avaient suivi , il se trouvait traduit devant un « tribunal , il ne lui restait plus rien à répondre sur ce grand événement.

« Quant à la défense de sa vie, il n'avait rien b répondre encore, si ce n'est « qu’il était à l’abri derrière une capitulation sacrée qui garantissait à • chacun le silence et l'oubli sur tous les actes, sur toutes les opinions « politiques. Si, dans ce système, il succombait, ce serait du moins à la " face des peuples, en violation des lois les plus simples ; laissant le son- « venir d’un grand caractère, emportant l’intérêt des Ames généreuses,

« et couvrant de réprobation et d’infamie ceux qui, au mépris d’un traité « solennel, l'abandonnaient sans pudeur. Mais ce rôle est peut-être an- « dessus de ses forces morales, disait l'Empereur. Ney est le plus brave « des hommes : là se bornent toutes ses facultés. »

Il est certain que Ney quitta Paris tout au roi ; qu’il n'a tourné qu'entraîné par ses soldais. Si alors il s'est montré ardent en sens contraire, c’est qu'il sentait qu'il avait beaucoup à se faire pardonner. Du reste, il est juste* de dire qu aprés son fameux ordre du jour, il écrivit à l'Empereur que ce qu’il venait de faire était principalement dans l’intérêt de la patrie ; et que ne devant pas lui être agréable, il le priait de trouver bon qu'il se retirât. L’Empereur lui fit répondre de venir, qu'il le recevrait comme le lendemain de la bataille de la Moscowa. Ney, rendu près de Napoléon, lui disait encore que, d'après ce qui était arrivé a Fontainebleau, il devait lui rester

sans doute des préventions sur son attachement et sa fidélité, qu’en conséquence il ne lui demandait d'autre poste que celui de grenadier dans sa garde. L'Empereur, pour réponse, lui tendit la main, en l'appelant le

Brave des Braves, comme il laisait souvent. Plus tard il disait à l'Empereur

L’Empereur fit alors le parallèle de la situation de Ney avec celle de Tu renne révolté. Ney pouvait être défendu, disait-il ;Turenne était injustifiable ; et pourtant Turenne lut pardonné, honoré, et Ney allait probablement périr.

» En 164-9, Turenne, disait-il, commandait l'armée du roi; ce com- « mandement lui avait été conféré par Anne d'Autriche, régente du « royaume. Quoiqu'il eût piété serment de fidélité, il corrompit son ar- • niée, se déclara pour la Fronde, et marcha sur Paris. Mais dès qu'il « fut reconnu coupable de haute Irahifon, son urmee repentante l’uban- « donna , et Turenne , pouisuivi, se réfugia auprès du prince de Hesse, » pour échapper à lu justice.

« Ney, au contraire, futentrainé par le vœu, par les clameurs unanimes « de son armée. Il n'y avait que neuf mois seulement qu’il reconnaissait

« un monarque qu'avaient précédé six cent mille baïonnettes étrangères ; « monarque qui n'avait pas accepté la constitution à lui présentée par le « Sénat, comme condition formelle et nécessaire de son retour, et qui, ■ déclarant qu'il régnait depuis dix-neuf ans, manifestait par là qu'il regar-

• dait tous les gouvernements précédents comme des usurpations. Ney,

• élevé dans la souveraineté nationale, uvait combattu |iendunt vingt-cinq « uns poursoutenir cette cause, et de simple soldat s'étaitélevé au rang de « maréchal. Si sa conduite au 20 mars n'est pas honorable, elle est au « moins explicable, et sous quelques rapports excusable; mais celle de « Turenne était véritablement criminelle, parce que bi Fronde était un « parti allié ù l'Espagne, lequel faisait alors la guerre à son roi; enfin,

• parce qu'il était poussé par son propre intérêt et celui de sa famille, « espérant obtenir une souveraineté aux dépens de la France, et par « conséquent au préjudice de sa patrie. •

ÉTABLISSEMENT A LUNGWüOD.

Tr ati«laUoii j |,i>iikwinmI. — I >e*cri|»l|4»n «lr la rnul** — Prise île lumeMion. — Prciniri lutin . «•( f.

Ihinanclir IU.

ans In mutinée l'Empereur m’u fait appe- Iit pour le suivre dans le jardin : il était contraint de sortir de iMmne heure de su chambre, tout ilevant en être enlevé le matin même pour être transporté à Longwood. Arrivé au jardin, l'Empereur y avait tait appeler notre hôte, M. Balcoiuhe, .et u demandé son déjeuner; il a voulu que M. Balcombe déjeunât avec lui. Il était à merveille; sa conversation a été fort gaie.

Vers les deux heures, on a annoncé l'amiral ; il s'uiançait avec un certain embarras : lu manière dont l'Empereur s'est vu traiter à Briars, les gènes imposées à ceux des siens demeurés à la ville, avaient créé de l'éloignement; l'Empereur avait cessé de recevoir l'amiral : toutefois il l’a truité en ce moment comme s'ils s’étaient vus la veille.

Enfin on -a quitté Briars, on s'esl mis en route pour Longwood. L'Empereur a monté le cheval qu'on lui avait fuit venir du Cap ; il le voyait pour

MÉMORIAL UK SAINTE-IIÉLÈNK. 227

lu première fois ; il était petit , vif, assez gentil. L'Empereur avilit repris , son u informe des chasseurs de la garde ; sa grâce et sa bonne mine étuienl J particulièrement remarquables ce jour-là ; tout le monde en faisait I ob-

i servulkm autour de nous, et je me complaisais à l’entendre dire. L'amiral

lui prodiguait ses soins. Beaucoup de monde s’était réuni sur la mute

pour le voir passer, et plusieurs ofliciers anglais, joints à nous, grossissaient sa suite.

Pour se rendre de Brinrs à Longvvood on revient pendant quelque temps vers la ville, puis, tournant tout à coup à droite, on franchit, à l'aide de trois ou quatre sinuosités, la chaine qui forme un des côtés de la vallée; alors on se trouve sur un plateau un tant soit peu ascendant, et l'on découvre un nouvel horizon, de nouveaux sites. On laisse derrière

soi lu chaîne des montagnes pelées et des rocs stériles qui caractérisent le côté du débarquement; on a en front une nouvelle chaine transversale, dont le pic de Diane est le sommet le plus élevé, en même temps qu'il semble être la clef et le noyau de tout le système environnant ; sur la gauche, qui est la partie orientale de l’Ileou le côté de Longvvood, l'Iio-

rizon est fermé par la chaîne crevassée de rochers nus qui forment le contour et la barrière de l'ile ; le sol se montre entièrement en désordre, inculte et désert; mais sur la droite l'œil plonge sur le terrain assez étendu, | fort tourmenté il est vrai, mais du moins montrant de la verdure, un assez grand nombre d'habitations et toutes les traces de la culture ; de ce côté, le tableau, il faut l'avouer, est tout à fait romantique et même agréable.

A mesure qu’on avance sur une route en fort lion état, se creuse sur la gauche une vallée profonde. Au bout de deux milles, la route fait brusquement un coude à gauche; à ce coude se trouve Hut's-gale, mauvaise petite maison choisie pour la demeure du grand maréchal et de sa famille. A quelques pas de là, la vallée de gauche, qui va toujours en se creusant, forme alors un gouffre circulaire, auquel son étendue, sa profondeur et son ensemble gigantesque ont fait donner le nom de Bol-de-Punch-du- Diable; la route étant fort rétrécie en cet endroit par une éminence à droite, on se trouve obligé de prolonger à gauche et de très-près ce précipice jusqu'à ce qu'elle s’en détache pour atteindre Longwood, qu'on rencontre bientôt sur la droite.

A la porte de Longwood s'est trouvée une garde sous les armes, ren-

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danl les honneurs prescrits à l'auguste captif. Son cheval, vif et indocile, peu accoutumé à tout ce spectacle et effrayé par le tambour, se refusait obstinément à franchir le seuil, et ce n'est que par la force de l'éperon que le cavalier est venu à bout de l'y lancer; et alors aussi des regards significatifs se sont échangés involontairement entre ceux qui formaient son escorte; et nous nous sommes trouvés enfin dans notre nouvelle demeure.

L'amiral s'est empressé de tout montrer dans les plus petits détails : il avait constamment tout dirigé, certains ouvrqges étaient même de ses mains. L'Empereur a trouvé le tout très-bien; l'amiral s’en est montré des plus heureux; on voyait qu'il avait redouté la mauvaise humeur et le dédain ; mais l’Empereur au contraire témoignait une bonté parfaite.

Il s’est retiré vers les six heures et m’a fait signe de le suivre dans sa chambre. Il a parcouru alors divers petits meubles qui s’y trouvaient, s’informant si j'en avais autant; sur la négative, il me h-s a fait emporter avec une grâce charmante, disant ; « Prenez toujours; pour moi je ne ■ manquerai de rien, on me soignera plus que vous. » Il se trouvait trèsfatigué ; il m’a demandé s’il n'en portait pas les traces. C'était le résultat j de cinq mois d'un repos absolu : il avait beaucoup marché le matin, et venait de faire quelques milles à cheval.

Cette nouvelle demeure se trouvait garnie d’une baignoire que l'amiral j était venu à bout de faire exécuter tant bien que mal par ses charpentiers. L'Empereur, qui avait été privé de bains depuis lu Malmaison, et pourqui ils étaient devenus une des nécessités de la vie, a voulu en prendre un dès l'instant même. Il m'a dit de lui tenir compagnie durant ce temps, et là il traçait les petits détails de notre établissement nouveau ; et comme le local qu’on m'avait assigné était des plus mauvais, il a voulu que je m'établisse, durant le jour, dans ce qu’il a appelé son cabinet topographique, attenant à son propre cabinet , le tout , disait-il , afin que je me trouvasse moins éloigné de lui. Tout cela était dit avec une bonté qui me pénétrait. Il l’a poussée même jusqu’à me dire, à plusieurs reprises, qu’il fallait que je vinsse le lendemain prendre aussi un bain dans sa baignoire ; et sur ce que mon attitude s’en excusait par un respect profond et une retenue indispensable : « Mon cher, a-t-il dit, en prison il faut savoir s’entr’aider.

« Je ne saurais, après tout, occuper cette machine tout le jour, et ce bain • vous ferait autant de bien qu'à moi. » On eût dit qu'il cherchait à me dédommager de ce que j’allais le perdre, de ce que je ne serais plus le seul auprès de lui.

Après son bain, l'Empereur, ne voulant pas se rhabiller, a dîné dans sa ehambre et m'a retenu avec lui ; nous étions seuls, lu conversation a

conduit à une circonstance toute particulière, dont le résultat pouvait être d'une grande importance. Il m'en a demandé mon avis, et m’a chargé de lui un présenter le lendemain mes idées

lii'MTipÜnu <lr LoiirwooiI. etc. — Detail de* appar Imwiil-.

•Laruli II MjrtNÜ 14.

Knlin se déroulait |>our nous nnc portion nouvelle île notre existence

sur le malheureux rocher de Sainte-Hélène. On venait de nous établir

dans nos futures demeures, et de nous assigner les limites de notre sauvage prison.

Longwood, dans le principe, simple ferme de lu compagnie, abandonné au sous-gouverneur pour lui tenir lieu de maison de campagne, se trouve dans une des |>arties les plus élevées de Cite. Le thermomètre anglais marque dix degrés de différence en moins avec la vallée où nous avions débarqué. C’est un plateau assez étendu sur la côte orientale, et assez près du rivage. Des vents éternels, parfois violents et toujours de la même partie, en balayent constamment la surface ; des nuages le couvrent presque toujours; le soleil, qui y parait rarement, n’en a pourtant pas moins d’infldenee sur l'atmosphère : il attaque le foie, si on ne s'en préserve avec j soin. Des pluies abondantes et soudaines achèvent d'em pécher qu’on ne distingue ici aucune saison régulière; il n'en est point à I .ongwood , ce n’est qu’une continuité de vents, de nuages, d’humidité; toujours une température modérée et monotone qui présente, du reste, peut-être plus d'ennui que d’insalubrité. I,’ herbe, eu dépit des fortes pluies, disparait rongée par le vent ou flétrie par la chaleur ; l'eau y est amenée par un conduit, et se trouve si malsaine, que le sous-gouverneur, que nous avons remplacé, n'en faisait usage, pour lui et pour ses gens, qu’après l’avoir fait bouillir : nous avons été contraints d'en faire autant nous-mêmes. Las ] arbres qu’on y voit, et qui de loin lui prêtent un aspect riant, ne sont que des arbres à gomme-, arbuste chétif et bâtard qui ne donne point d'ombre. Une partie de l'horizon présente au loin l’immense mer ; le reste n’offre plus que d’énormes rochers stériles, des abîmes profonds, des vallées déchirées, et au loin la chaîne nuageuse et verdie du l'ic-dc-Diane.

Lu résumé, l’aspeet de Longwood ne saurait être agréable qu’au voyageur fatigué d'une longue navigation, pour qui toute terre a des charmes. S’il s’y trouve transporté par un beau jour, frappé des objets bizarres qui ! s'offrent soudainement à sa vue, il |>cut s’écrier même : Que c’est beau !

IlE SAINTE-HÉLÈNE. 25* j

! Mais cet homme n’y est que pour un instant; et quel supplice sa fausse admiration ne fait-elle pas éprouver alors aux captifs condamné; il y demeurer toujours!

Depuis deux mois on n'avait pas cessé de travailler pour mettre l.ongwood en état de nous recevoir; toutefois les résultats étaient bien peu de chose.

On entre à Longwood par une pièce qui venait d’ètre bâtie, destinée il servir tout à la fois d'antichambre et de salle à manger ; de là on passe dans une pièce attenante, donton avait fait le salon ; on entre ensuite dans une troisième fort obscure, en travers sur celles-ci; on l’avait désignée pour reccvoirles cartes et les livres de l'Empereur :elle est devenue plus tard la salle à manger. En tournant à droite, dans cette chambre, on trouvait la porte de l'appartement de l’Empereur ; cet appartement consistait en deux très-petites pièces égales, à la suite l’une de l’autre, formant son cabinet et sa chambre à coucher; un petit corridor extérieur, en retour de ces deux pièces, lui servait de salle de bain. A l'opposite de j l'appartement de l’Empereur, à l'autre extrémité du bâtiment, était le logement de madame de Montholon, de son mari et de son fils, local qui a formé depuis la bibliothèque de l'Empereur. En dehors de tout cela, et ou travers d'issues informes, une petite pièce carrée, au rez-de-chaussée, contiguë à la cuisine, fut ma demeure. Au travers d'une trappe pratiquée au plancher, et à l'aide d'une échelle de vaisseau, on arrivait ou gîte de mon fils, véritable grenier qui ne renfermait guère que la place de son lit. Nos fenêtres et nos lits demeuraient sans rideaux ; le peu de meubles de nos chambres provenait évidemment de ce dont les habitants s'étaient défaits dans cette circonstance; heureux, sans doute, de trouver cette occasion de les placera profit pour les renouveler ensuite avec avantage.

Le grand maréchal, sa femme et ses enfants avaient été loissés à deux milles en arrière de nous, dans un abri tel que dans le pays même il porte le nom de Hutte (Ilut’s-gate).

Le général Gourgaud fut mis sous une tente, ainsi que le médecin 1 et l’officier préposé à notre garde, en attendant que l’on eût achevé leurs chambres, que construisaient à lu hâte les matelots du Northumberland.

En face de nous, et séparé par un ravin assez profond, était rampé,

* Ce inAlmn iHalt !>■ Uttclmr O'Mlara .lu ftorlHumbfrtnnd, ijui, voyant Napoléon partir pour i Sainte-Hélène sans médecin, t’offrit généreusement, aux grands applaudissement* «le ton* le* siens.

et it la vive reconnaissance «le nous tous. Les ministres anglais seul» semblent s’en être irrités : j

I tout le monde sait les outrages, les Injustices révoltante*, le» persécutions qoe leur froide cl barbare j, j furie a accumulés plus tard sur la tête de ce digne Anglais, qui n’avait fait («ourlant qu'honorer riHimanlté. son pays rt son errur.

à une lisser, petite distance, le 53*, dont divers postes couronnaient les sommités voisines : tel était notre nouveau séjour.

Le 12, je rendis compte à l'Empereur de l’objet particulier sur lequel il m'avait dit, deuxjoursauparavant.de lui représenter mes idées; il ne décidu rien, croyant la chose tout à Tait inutile. J’avais osé insister, purée que, dans le doute même, il n’y avait du moins rien à risquer ni à perdre: c'était se donner la chance de la loterie sans la dépense de la mise. L'événement a prouvé, du reste, qu'il avait bien jugé; la chose eût été parfaitement inutile ; elle n'eùt pu amener aucun résultat.

1/? même jour le colonel Wilks, ancien gouverneur pour la compagnie.

que l'amiral était venu déplacer, vint faire sa visite à l’Empereur; je servis d'iuterprète.

Ri'sulirisillon ,le 11 iniiMin lie l'Empereur. — Situation morale Ur* captif, entre nu , rlc. - Qui*Ii|U«h nuance* du caractère dr l’Emiicmjr.

Vendredi l.\wmed, |C.

La maison domestique de l'Empereur, au départ de Plymouth, se

I)E SAINTE - Il El. EN E.

1 trouva composée encore de onze personnes. Je me fais un plaisir de consacrer ici leurs noms ; je le dois à leur dévouement.

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