I. ISA
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• mais in moitié Je ses trou|ies sont Je véritaiJes recrues ; et, lui li.'itlu ,
• Mail loue succombe; nous Jcmcurons maîtres Je l'Italie, nous voyons « finir nos travaux, car non-seulement l'Italie, mais encore la paix gé- « ncrale sont Jans Mantoue. Vous voulez aller sur les Alpes, vous n'en « êtes plus capables. De la vie Jure et fatigante Je ces stériles rochers,
• vous avez bien pu venir conquérir les délices Je la l.omluirdir; muis « des bivouacs riants et fleuris Je l'Italie, vous ne vous élèveriez plus
aux rigueurs Je ees Apres sommets, vous ne supporteriez plus long-
• temps sans murmurer les neiges ni les glaces des Alpes. Des secours » nous sont arrivés; nous en attendons encore; l>cuueoup sont en route. » Que ceux qui ne veulent plus se battre, qui sont assez riches, ne nous » parlent pas de l'avenir. Bâtiez Alvinzi , et je vous réponds du reste!!! • Ces paroles, répétées par tout ce qu'il y avait Je r<rurs généreux, relevaient les Ames, et faisaient passer successivement à des sentiments op|K>sés. Ainsi, tantôt l'armée, Jans son découragement, eut voulu se retirer; tantôt, remplie J'enthousiasme, elle parlait Je courir aux armes.
Lorsque l'on apprit à Brescia, Bergame, Milan, Crémone, l.odi, Pavie, Bologne, que l'armée avait essuyé un échec, les blessés, les ma-
lades sortirent des hôpitaux encore mal guéris, et vinrent se ranger
dans les rangs, la blessure encore sanglante. Ce spectacle était touchant, et remplit l’armée des plus vives émotions.
VI. Marche de nuit de l’armie sur Ronca ; elle y passe t'Adiije sur un pont de bateaux . — Enfin le li novembre, à la nuit tombante, le camp de Vérone prit les armes. Ijcs colonnes se mettent en marche dans le plus grand silence : on traverse la ville et l’on vient se former sur la rive droite. L'heure à laquelle on part, la direction qui est celle de la retraite, le silence qu'on garde, contre l'habitude constante d'apprendre, par l’ordre du jour, qu'on va se battre; la situation des affaires , tout enfin ne laisse aucun doute qu'on se retire. Ce premier pas de retraite, qui entraîne nécessairement la levée du siège de Mantoue, présage la perte de toute l'Italie. Ceux des habitants qui plaçaient dans nos victoires l'espoir de leurs nouvelles destinées , suivent inquiets et le coeur serré les mouvements de cette armée qui emporte toutes leurs espérances.
Cependant l'armée, au lieu de suivre la route de Peschieru, prend tout à coup à gauche et longe l'Adi'ge : on arrive avant le jour à Honco.
I Andréossy achevait d’y jeter un pont; et l’armée, aux premiers rayons du soleil , se voit avec étonnement, par un simple à gauche, sur l'autre rive. Alors les officiers et les soldats , qui du temps qu'ils poursuivaient Wurmscr avaient traversé ces lieux, commencèrent à deviner l'intention du général. Ils voient que, ne pouvant enlever Caldiero, il le tourne; qu'uvcc douze mille hommes lie pouvant rien en plaine contre quarante-cinq mille, il les attire sur de simples chaussées, dans de vastes marais, où le nombre ne sera plus rien, mais où le courage des tètes de colounesera tout. Alors l'espoir de la victoire ranime tous les coeurs, et chacun promet de se suiqiasser (jour seconder un plan si beau et si hardi.
Kilmaiue était resté dans Vérone avec quinze cents hommes de toutes armes, les portes étroitement fermées, les communications sévèrement interdites. L'ennemi ignorait parfaitement notre mouvement.
I a; pont de Honco fut jeté sur la droite de l’Alpon , à peu près à un quart de lieue de son embouchure. S’il l'eût été sur la rive gauche, du j côté d’AIbnredo, on se fût trouvé en plaine, tandis qu'on vouluit se placer dans des marais, où le nombre demeurait sans effet. I)'un autre côté, on craignait qu’Alvinri, instruit, ne marchât subitement à Vérone et ne s’en cm parût, ce qui eût obligé le corps de Rivoli de se retirer à Peschiera, et eût compromis celui de Honco. Il fallut donc se placer sur la rive droite de l'Alpon, de manière à pouvoir tomber surlesder-
■'■ères de l'ennemi qui altaquerait Vérone, el par là soutenir cette pince par In rive gauche, ce que l'on n'eût pu faire si l'on eût jeté le pont sur la rive gauche de l'Alpon, parce que l'ennemi aurait pu border la rive droite de celte rivière, et, sous celte protection , enlever Vérone. Cette double raison avait donc déterminé le placement du pont. Or, trois chaussées partaient de Itoneo, où ce (tout avait été jeté.
et toutes étaient environnées de marais. I.a première se dirige sur Vérone en remontant l'Adige; la deuxième conduit à Villa-Nova, et jwsse devant Arcole, qui a un pont à une lieue el demie de l'Adige, sur la petite rivière de l'AI|H>n; la troisième descend l'Adige, et va sur Albaredo.
VII. Bataille d'Arcole, première journée, If» novembre. — Trois colonnes se dirigèrent sur ces trois chaussées. L'une , à gauche, remonta l'Adige jusqu’à l'extrémité des marais; de là l'on communiquait sans obstacle avec Vérone : ce point était des plus importants. Par là, plus de craintes de voir l'ennemi attaquer Vérone, puisqu’on se fût trouvé sur ses derrières. La rolonne de droite prit vers Albaredo, et occupa jusqu’à l'Alpon. Celle du centre se porta sur Arcole, où nos tirailleurs parvinrent jusqu'au pont sans être aperçus. Il était cinq heures du ma-
tin, et l'ennemi ignorait tout. Les premiers coups <te fusil se tirèrent sur le pont d'Arcole, où deux bataillons de Croates, avec deux pièces de canon, bivouaquaient comme corps d'observation pour garder les derrières de l'armée où étaient tous les parcs, et surveiller les parfis que la garnison de Legnano aurait pu jeter dans la ea ni pagne. Cette place n'était qu'il trois lieues : l'ennemi availcti la négligence de ne pas pousser des postes jusqu'à l'Adige; il regardait cet espace comme des marais impraticables. L’intervalle d'Arcole à l'Adige n'était point gardé; on s'était contenté d'ordonner des patrouilles de hussards , qui , trois fois 1 par jour, parcouraient les digues et éclairaient l'Adige. La route de Itonco à Arcole rencontre l’Alpon à deux milles, et de là remonte pendant un mille la rive droite de ce petit ruisseau jusqu'au pont, qui tourne perpendiculairement à droite et entre dans le village d'Arcole. Des Croates étaient bivouaqués.fn droite appuyée au village, et la gauche vers l'embouchure. Par ce bivouac ils avaient devant leur front la digue, dont ils n’étaient séparés que par le ruisseau ; tirant devant eux , . ils prirent en liane la colonne dont la tète était sur Arcole. Il fallut se replier en toute hâte jusqu'au point de la chaussée qui ne prêtait plus son liane à la rive gauche. On instruisit Alvinzi que quelques coups de fusil avaient été tirés au pont d’Arcole; il y lit pou d’attention. Cependant, à la pointe du jour, on put observer de Cnldicro et des clochers J voisins le mouvement des Français. D'ailleurs les ^reconnaissances des i hussards, qui tous les malins longeaient l’Adige pour s'assurer des évéj nernents de la nuit, furent reçues à coups de fusil de toutes les digues, i et poursuivies par In cavalerie française. Alvinzi acquit donode tout ! côté la certitude que les Français avaient passé l’Adige , et se trouvaient | en force sur toutes les digues. Il lui parut insensé d'imaginer qu'on put jeter ainsi toute une armée dans des murais impraticables. Il pensa plutôt que c'était un détachement posté de ce côté pour l’inquiéter lorsqu'on l'attaquerait en force du côté de Vérone. Cc|>ciidunt ses reconnaissances du côté de Vérone lui ayant rapporté que tout y était tranquille , Alvinzi crut important de rejeter ces troupes françaises au delà j de l'Adige, pour tranquilliser ses derrières. Il dirigea une division sur la digue d'Arcole, et une autre vers la digue qui longe l'Adige, avec ordre de tomber tète baissée sur ce qu'elles rencontreraient, et de tout jeter dans la rivière. Vers les neuf heures du malin, ces deux divisions attaquèrent en effet vivement. Mnsséna, qui était chargé de la digue de gauche, ayant laissé engager l’ennemi, courut sur lui au pas de charge, l'enfonça, lui causa beaucoup de perle, cl lui lit un grand nombre de
prisonniers. On en lit autant sur la digue d'Areole : on attendit que l’ennemi eût dépassé le coude du pont. On l'attaqua au pas de charge ;
on le mit en déroute, et on lui lit beaucoup de prisonniers. Il devenait de la plus haute importance de s'emparer d’Arcole, puisque de là on débouchait sur les derrières de l'ennemi et que l’on pouvait s'y établir avant que l'ennemi pût être formé. Mais ce ]Miiit d'Areole , par sa situation, résistait à toutes nos attaques. Napoléon essaya un dernier effort de sa personne : il saisit un dra|>eau , s'élança vers le pont et l’y plaça. La colonne qu’il conduisait l'avait à moitié franchi, lorsque le feu de liane lit manquer l'attaque. I.es grenadiers de la tète, abandonnés par la queue, hésitent, ils sont entraînés dans la fuite, mais ils ne veulent pas se dessaisir de leur général ; ils le prennent par le bras, les cheveux, les habits, et l'entraînent dans leur fuite, au milieu des morts, des mourants et de la fumée. Le général en chef est précipité dans un marais; il y enfonce jusqu'à la moitié du corps; il esl au milieu ( les ennemis; mais les Français s'aperçoivent que leur général n'est |toint avec eux. Un cri se fait entendra ; « Soldats, en avant pour sau- * ver le général 1 » l-es braves reviennent aussitôt au pas de course sur l'ennemi , le repoussent jusqu’au delà du puni, et Napoléon est sauvé.
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Celle journée fui celle du dévouement militaire. Le général La nues était accouru de Milan ; il avait été ldessc- à Governolo; il était encore souffrant dans ce moment : il se plaça entre l’ennemi et Na|xiléon.le couvrit
• * • • de son corps et reçut trois blessures, ne voulant jamais le quitter. Mui-
ron, aide de camp du général en chef, fut tué couvrant de son corps son général... Mort héroïque et touchante! ... ficlliard, Yignoles furent blessés en ramenant les troupes en avant. Le brave général Robert y fut tué.
On fit jeter un pont à l'embouchure de l’Alpon, afin de prendre Areole à revers; mais pendant ce temps, Alvinzi, instruit du véritable état des choses, et concevant les plus vives alarmes sur le danger de su position , avait abandonné Caldiero, défait ses batteries, et fait repasser l'Alpon à tous ses pares, ses bagages et ses réserves. Les Français, du haut du clocher de Ronco, virent avec douleur celle proie leur échapper; etc'est alors, et dans les mouvements précipités de l'ennemi, qu'on put juger toute l'étendue et les conséquences du plan du général français.
Chacun vit quels auraient pu être les résultats d’une combinaison si profonde et si hardie ; l'armée ennemie échappait à sa destruction. Ce
ne fut que vers les quatre heures que le général Guieux put marcher sur Arcole |«i r lu rive gauche de l'Alpon. Le village fut enlevé sans coup férir; mais alors il n'y avait plus rien d'utile; il était six heures trop tard ; l'ennemi s'était mis en position naturelle. Arcole n'était plus qu'un poste intermédiaire entre le front des deux armées. Le matin, ce village était sur les derrières de l'ennemi.
Toutefois de grands résultats avaient couronné cette journée : Caldiero était évacué, et Vérone ne courait plus de dangers. Deux divisions d'AIvinzi avaient été défaites avec des pertes considérables. De nombreuses colonnes de prisonniers, et grand nombre de trophées qui défilèrent au travers du camp, remplirent d'enthousiasme les soldats et les officiers, et chacun reprit la confiance et le sentiment de lu victoire.
MIL Seconde journée , 10 novembre. — Cependant Davidoxvieh, avec son corps du Tyrol, avuit attaqué, dès la veille, les hauteurs de Kivoli. Il en avait chassé Vaubuis, et l'avait contraint de se retirer sur Castcl- Novo. Déjà les coureurs ennemis paraissent aux portes de Vérone. Kilmaiue, débarrassé d'Alvinzi et de toutes craintes sur la rive gauche, |>ur l'évacuation de Caldiero, avait dirigé toute son attention sur lu rive droite : mais il était à craindre que si l'ennemi marchait > igoureuscuicnl sur Custel-Novo , il ne forçât Vaubois, u'arrivùt il Mantouc, ne surprit l'armée assiégeante, ne se joignit il lu garnison . ne coupât la retraite au quartier géuérul et à l'armée qui était à Hom o. Il fallait donc être, à la pointe du jour, en mesure de soutcuir Vaubois, protéger Mantouc et sis .communications, et battre Davidoxvieh, s'il s'était avancé dans lu journée. Il était nécessaire, pour la réussite de ce projet, de calculer les heures. Il se résolut donc, dans l'incertitude de ce qui se serait passé dans la journée, de supposer que tout avuit été mal du côté de Vaubois. Il fit évacuer Arcole, qui avait coûté tant de sang, replia toute son armée snrlu rive droite de l’Adigc, ne laissant sur la rive gauche qu'une brigade et quelques pièces de canon. Il ordonna, dans cette position , qu'on fil la soupe, en attendant ce qui se serait passé du côté de Vaubois pendant cette journée. Si l'ennemi avait marché sur Custel-Novo, il fallait lever le pont de l’Adigc, disparaître de devant Alvinzi, se trouver il dix heures derrière Vaubois à Castel- fliovo, et culbuter l'ennemi sur llivoli. On avait laissé à Arcole des bivouacs allumés, ainsi que des piquets de grnnd'gardc pour qu’Alvinzi lie s'aperçût de rien. A quatre heures après minuit , l'on battit pour prendre les armes, afin d’ètre prêt il marcher. Mais dans le moment on apprit que Vaubois était encore en position à moitié chemin do llivoli à Custel-Novo, et qu’il garantissait de tenir toute
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la journée. Davidowich était le même général qui avait commandé une des divisions <|iie Wurmser avait fait déboucher par la Chiusa . il se souvenait des résultats; il n'avait garde de se compromettre. Cependant, vers trois heures du matin, Alvinzi, instruit de la marche rétrograde des Français, Ht occuper Arcole sur-le-champ, dirigea au jour deûx colonnes sur les digues de l' Adige et d'Arcole pour marcher sur nous. I.a fusillade s'engagea ii deux cents toises de notre jh >n t ; les troupes le repassèrent au |ws déchargé, tombèrent sur l’ennemi, le rompirent, le poursuivirent vivement jusqu'aux débouchés des marais qu'ils remplirent de leurs
morts. Des drapeaux, du canon et des prisonniers furent les trophées de relie journée, où deux nouvelles divisions d'Alvinzi furent défaites.
Sur le soir, le i/éufral français, par les mêmes motifs et les mêmes combinaisons, fit le meme mouvement que la veille. Il concentra toutes ses troupes sur la rive droite de l'Adigc, ne laissant qu'une avant-garde sur la rive gauche.
IX. Tromtrite journée, 17 novembre. — Cependant Alvinzi, induit. en erreur pur un espion qui assurait que le général avait repassé l'Adige , marché sur Mantoue, et n'avait laissé qu'une arrière-garde à Konco, déboucha à la pointe du jour, avec l'intention d'enlever le pontde Roneo. Un moment avant le jour, on apprit que-rien n'avait bougé du cédé de Yauhois, que Dovidovvich n’avait point fait de mouvements. On revint
sur l'autre bord de l'Adige. Les télés de nos colonnes se rencontrèrent ii moitié des dignes avec deux antres divisions d'Alvin/.i. Il se livra nu eninbat o]>iniô tre, nos troupes furent alternativement en avant et en arriére. Pendant un moment, les Iwdles arrivaient sur le pont. La 73' avait été rompue; le general en chef plaça la 3Ü* en embuscade, ventre à terre
dans un petit bois de saules, le long de la iliijne d'Arcole. Celle demibrigade se releva, lit une décharge, marcha à la baïonnette, et culbuta dans les marais une colonne ennemie, épaisse de toute sa longueur; e'éluient trois mille Croates, el ils v périrent tous, lïlasséna, sur la gauche, éprouvait des vicissitudes; mais il marcha à la tête de sa division, sou chapeau au bout de son épée en signe de drapeau, el lit un horrible carnage de la division qui lui était opposée.
Après midi , le général français jugea qu'enlin le moment d'en finir était venu. Car si Vnuhois avait élé battu le jour encore par Dnvidovvieh, il serait obligé de se porter, la nuit prochaine, à son secours et à celui de Mnutoue. Dès lors Alvinzi se |K>rtcrait sur Vérone, il recueillerait l'honneur et les résultats de la victoire : tant d'avantages remportés dans trois journées seraient perdus. Il fit compter soigneusement le nombre des prisonniers, récapitula les-pertes de l'ennemi ; il conclut qu'il s'était affaibli dans ces trois jours de plus de vingt mille hommes, qu'ainsi dé-
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| sonnais scs forces ru haluillc lie seraient |ki- beunconp /dns il un lins au-dessus des adirés II donna ordre de sortir des marais el d'aller alla guer l'ennemi en plaine.
I.es circonstances île ees trois piurucrs avaient tellement changé le moral des deux armées, i|iie la victoire nous était assurée. L’armée passa le |Hiut jeté ù remlKiuchure de l’Alpou. K.lliol. aide de camp du général en chef, chargé d'en construire un second, y fut lue. A deux heures après midi, l .urince française était eu bataille, sa gauche a Arcole et su droite dans la direction de l’orto-Legnuno ; elle avait en face l'ennemi . dont la droite s'appuyait sur l’Alpon,el la gauche à des marais. L'ennemi était il cheval sur la roule de .Montchdlo. L'adjudant Loiret était parti de Lej guano avec six à sept cents hommes, quatre pièces de canon et deux cents chevaux, pour tourner les marais auxquels Rèhncmi appuyait sa gauche.
Vers les trois heures, au moment où ce détachcnicnl de la garnison { île l.egnnnose portail sur l'ennemi, que la canonnade était vive sur toute «
la ligne, et que les tirailleurs en étaient aux mains, le général français ordonna au chef d'escadron Hercule de se porter, avec cinquante guides etqualre ou cinq trompettes, au travers des roseaux, et décharger sur
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l'extrémité de In gauche de l'ennemi, au même moment que In garnison de Legnano commencerait à la canonner |>ar derrière ; ce qu'il exécuta avec intelligence, et conlrilnia beaucoup au succès de la journée. L'cnnemi fut culbuté partout ; sa ligne rompue, il laissa beaucoup de prisonniers. Alvinzi avait échelonné sept il huit mille hommes surses derrières, pour assurer sa retraite et pour escorter ses parcs, et par là sa ligne de bataille ne se trouva pas plus for le que la nôtre. Il fut mené battant tout le reste de la soirée. Toute la nuit il continua sa retraite sur Vicence. Notre cavalerie le poursuivit au delà de Moutehello.
Arrivé à Villa-Nova, Napoléon s'arrêta pour avoir les rapports de la poursuite de l'ennemi et de la contenance que faisait son arrière-garde.
| Il entra dans le couvent de Saint-ltoniface; l'église avait servi d'ambulance. Il y trouva quatre ou cinq cents blessés, la plus grande partie morts ; il en sortait un e odeur de cadavre , il recula d'horreur! Il s'entendit appeler par son nom : deux malheureux soldais français blessés étaient depuis trois jours au milieu des morts, sans avoir mangé; ils n’avaient point été pansés, ils désespéraient d'eux-mémes; mais ils furent rappelés à la vie par la vue de leur général tous les secours leur furent prodigués.
Le général français visita les hauteurs de Caldiero, et se remit en mnr- ! che vers Vérone. A mi-chemin, il rencontra un officier d'état-major au-
i trichien, que Itavidowicb envoyait à Alvinzi. Ce jeune homme si- croyait
au milieu des siens. IVaprès ses dépêches, il y avait trois jours que les 1 deux armées ne s'étaient communiquées. Itavidowicb ignorait tout.
X. L'armée française rentre triomphante dans Vérone par la rive gauche. — Napoléon entre triomphant dans Vérone par la |iorte de | Venise, trois jours apres en être sorti mystérieusement par la |M>rte de Milan. On se peindrait difficilement l'étonnement et l'enthousiasme des habitants ; uos ennemis mêmes les plus déclarés ne purent rester froids, et joignirent leurs hommages à ceux de nos amis. Le général français passe sur la rire droite de l'Adige , et court sur Davidowich qui était encore à Kivoli. Il est chassé de |toste en posté et poursuivi l'épée dans les reins jusqu'à Roveredo. De ses soixante à soixante et dix mille hommes, on calcule qu'Alvinzi en perdit de trente à trenté-einq mille dans ces affaires, et que ce fut l’élite de ses troupes.
Cependant de si grands résultats ne s’étaient pas obtenus sans pertes , et l'armée avait plus que jamais besoin de repos. Le général français ne jugea pas devoir reprendre le Tyrol , et s’étendre jusqu'à Trente. Il se contenté de faire occuper Montebello, la Corona, les gorges de la Chiusa
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et de l' Adigc. Alvinzi se rallin à Itnssnno, et Davidovvich à Trente. Cependant on devait croire qu'on obtiendrait bientôt Maritime , avant que le général autrichien prit recevoir une nouvelle armée. I.es fréquentes sorties de W urmser pour obtenir quelques vivres, le grand nombre de déserteursqui étaient maigres et depuis un mois à la demi-ration, le déniiincnt de ses hôpitaux et le grand nombre de ses malades, tout dut donner l'espoir d'une prompte reddition.
KNISE faisait de nouvelles levées d'Esclavons, il arrivait lotis les jours de nouveaux lüilnillons dans les lagunes; les partis étaient en présenee dans toutes les villes du pays Vénitien. Les citadelles de Vérone et de étaient dans les mains des troupes françaises. Des troubles survenus à 11ergame firent sentir la nécessité d'occuper la citadelle; le général Raraguey-d'Hilliers en prit possession.
l-es négociations avec Rome continuaient; mais elles ne marchaient pas : l'expérience avait prouvé qu’on ne pouvait rien obtenir de cette cour que par les menaces et la présence de la force.
U général en chef annonça à Milan son départ pour Rome ; il fit partir
llaUille tir Rivoli.— |it*|Mit» roffniMvr tir Prmrra, lr I" janvier I7Î>7. ju*|ii .1 I.i inl.liiimi «|<> Manlotu . Ir |*r février Miivanl . iN|ncr tl'nn moi-
le général Lahosse avec quatre mille Italiens pour Bologne, y dirigea une colonne de trois mille Français , et fit prévenir le grand-duc de Toscane que ses lrou|>cs traverseraient ses États pour se rendre à Perrugia ; il partit effectivement lui-mèmc, et se rendit à Ht dogue. Mnnfrrdini vint l’y trouver, pour ménager les intérêts de son maître, et s’en retourna convaincu que le général français marchait sur Rome. Pour cette fois, cette cour ne fut |toint dupe de toutes 'ces apparences; elle resta immobile. Klle était au fait des plantfadoplés à Vienne, et en espérait le succès. Opondanl. lorsqu'elle apprit que le général français était à Bologne, le secrétaire d'Ktat fut étonné; mais le ministre d'Autriche soutint son courage, en lui faisant comprendre que rien n'était plus heureux pour ; leurs vues que d'attirer le général français dans le fond de l'Italie, etque, fallùt-il quitter Rome, ce serait encore un bonheur, puisque la défaite > des Français surl'Adigeen serait d'autant plus assurée.
II. Situation de l'armée autrichienne. — Alvinzi recevait tous les jours des renforts considérables. Le Padouan , le Trévisan et tout le Rassanais étaient couverts de troupes autrichiennes. Il s'était écoulé deux mois depuis la bataille d'Arcole; l'Autriche les avait mis à profil pour faire i arriver dans le h’rioul les divisions tirées des rives du Rhin, où les armées françaises étaient inactives et en plein quartier d'hiver. Un mouvement avait été imprimé à toute la monarchie autrichienne. On leva dans leTyrol plusieurs bataillons d’excellents tireurs: il fut aisé de leur persuader qu'il fallait défendre leur territoire et aider à reconquérir l'Italie, si essentielle à la prospérité du Tyrol. Les succès de l’Autriche dans la campagne dernière en Allemagne, el ses humiliations en Italie, avaient remué l'esprit public. Les grandes villes offraient des bataillons de volontaires : Vienne en fournit quatre : on leva ainsi un renfort de dix à douze mille volontaires. Les bataillons de Vienne re- j curent de l'im|>ératrice des drapeaux brodés de ses propres mains. Ils les perdirent, mais les défendirent avec honneur. L'armée d'Autriche
se composait de huit divisions de forces inégales, de plusieurs brigades de cavalerie ineor|K>rées avec ces divisions, et de deux divisions de cavalerie. On évaluait cette armée h plus de quatre-vingt mille combattants.
III. Situation de l’armée française. — L'armée française avait été renforcée, depuis Arcole, de deux régiments d'infanterie tirés des celles de la Provence , la 57' en faisait partie , et d'un régimen t de cavalerie. Cela faisait environ cinq à six mille hommes, et compensait les pertes d'Arcole et du blocus de Mantoue. .loubert, avec une forte division,
occupait Montebaldo , Hivoli et Busselengo. Key, avec urfe division moins forte, était en réserve à Dezenzano. Massémi était à Vérone, avec une avunt-garde à Saint-Michel; Augereau à Legnauo , avec une avantgarde à Revilaqua. Serrurier bloquait Mantoue. La Corona était couverte de retranchements. Les châteaux de Vérone et de Legnano étaient en bon état, ainsi que Peschiera et Pizzighitonc. On occupait les citadelles de Brescia, Bcrgame, le fort de F uen le, la citadelle de Ferrarc et le fort Urbin. Des forces navales sur le lac de Guarda nous assuraient la possession de ce lac. Des barques armées, placées sur le lac Majeur et le lac de Corne, y exerçaient une sévère police..
IV. Plan d’opération adopté par la cour de Vienne. — Wurinser avait débouché sur trois colonnes : sa droite par la chaussée deChiusa, au delà du lac de Guarda; son centre par Monlcbaldo, entre le lac de Guarda et l'Adige; sa gauche par la rive gauche de l’Adigc. Quelques mois après, Alvinzi avait attaqué sur deux colonnes; l’une opérant dans le Tyrol, l'autre sur la Piave, la Brenta et l'Adige. Mais la bataille de Lonato , celles de Castiglione , d'Arcole , avaient fait éclwuer tes deux plans de campagne. La cour de Vienne adopta cette fois un nouveau | plan, qui se liait avec les opérations de ltome. Il fut arrêté que l'armée j autrichienne ferait deux grandes attaques: la première par le Monte- | baldo, comme avait fait Wurmser; le seconde sur l'Adige par les plaines du Pndouan ; que les deux corps qui exécuteraient ces deux attaques n'auraient rien de commun entre eux; qu'ils marcheraient indépendamment l’un de l'autre; de sorte que si l’un réussissait, le premier but serait rempli et Mantoue débloqué. Le corps principal devait déboucher par le Tyrol; et, s'il buttait l’armée française, il arriverait sous les murs de Mantoue, y ferait sa jonction avec le deuxième corps qui agissait sur l'Adige. Si au contraire la principale attaque échouait , et que le second corps réussit, le siège de Mantoue serait également i levé, et la place réapprovisionnée. Alors ce corps d'armée se jetterait | dans le Séraglio, et établirait ses communications avec Rome. Le ma- ] réclial Wurmser prendrait le commandement de l'armée qui était dans ! lu Romagne. La grande quantité de généraux, d’officiers et de cavalerie | démontée qui se trouvait dans Mantoue, servirait à discipliner l'armée du pape, et ferait une diversion qui obligerait le général français à avoir aussi deux corps d’armée, l'un sur la rive gauche, l'autre sur la rive droite du Pô.
| Gu agent secret encuyé de Vienne, fort intelligent, fut arrêté pur une j I sentinelle, comme il franchissait le dernier poste de l'armée française
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devant Mnnloue. On lui lit ivmlrr sa dé|icehe qu'il avait avalée. mil'ermée dans uni* poliU* lande du ci ru à eauliuler. Celle dépêche était unu
petite lultreéurite en caractères très-lins, siguée deCoupereur François. Il annonçait à Wurniser qu’il allait être incessamment dégagé. Dans tous les cas, il lui ordonnait de ne pas se rendre prisonnier, d'évacuer la place, de passer le Pô, eu qu'il pouvait l'aire, puisqu'il était maître du Séraglio, de se rendre dans lesKtats du pape, où il prendrait le commandement de son armée. L'empereur d'Autriche supposait, comme on le voit, que Wurmser était maître du Séraglio; il était mal informé.
V. Combat de Saint-Michel. — Lu exécution du plan adopté par la cour de Vienne, Provern eut le commandement du corps d'année qui devait agir sur l'Adige pour passer cette rivière et se porter sur Mantoue. Les bataillons volontaires de Vienne faisaient partie du corps d’armée, qui était composé de trois divisions formant vingt-cinq mille hommes. Aux premiers jours de janvier, Provern porta son quurtier général à Padoue. Le 12, il sc dirigea, avec deux divisions, sur Montagna, où était l'avant-garde d'Aligercau, commandée |>ar le brave général Dupbot. Ail même moment, lu troisième division autrichienne, qui avait pris position sur les hauteurs de La Idioro , marcha sur Saint- Michel pour y attaquer l'avant-garde de Mnsséna , dont le quartier général était à Vérone : c'était une fausse nllnque. Le général Dupliot, attaqué à la pointe du jour par l’avant-garde de Provern. eomposée des
ci;
' volontaires de Vienne , In eonlinl fneilement el In repoussn. Mais vers | midi, Ionie l'armée aulriehienne s'élnnt déployée, Duphol fil retraite i el repassa l'Adicc à Legnano. La division qui forma la droite de Provera, et qui attaqua Saint-Michel , était la plus faible. Le général Masséna marcha de Vérone au secours de son avant-garde. La division j aulriehienne fut rompue, dispersée et poursuivie l'épée dans les reins jusqu'au delà de l'Alpon.
Ce fut dans ce moment que le général français arriva en poste de Bologne. Il avait été instruit, par ses agents de Venise, du mouvement dé l’armée autrichienne sur Padoue. Il avait fait camper les troupes italiennes sur la frontière de la Transpadane |K>ur s'op|ioser au pape, dirigé les deux mille Français de Bologne sur Ferrare, où ils avaient passé le Pô à Ponte-di-ljigoseui'o, et rejoint l'armée sur FAdige. De sa personne il passa le Pô à Borgoforte. se rendit au quartier général de ' Roverhella , et arriva à Vérone au plus fort du feu du combat de Saint- Michel. Il ordonna sur-le-champ à Masséna «le reployer dans la nuil i toutes ses troupes sur Vérone.
L'ennemi paraissait être en opération, el il fallait tenir toutes les lrou|>es disponibles pour pouvoir se porter où serait la véritable attaque. Dans la nuit, on reçut des nouvelles du quartier général de Legnano, qui disaient que toute l’armée autrichienne était en mouvement sur le bas Adige ; que le grand état-major de l’ennemi y était, ainsi que deux équipages de pont. Le rapport du général Duphol, officier decon-
fiance, ne laissait aucun doute sur les nombreuses forces déployées j devant lui : il les portait à vingt mille hommes, et supposait que c'était la première ligne de l'ennemi. On fut confirmé dans l'opinion que l'ennemi opérait sur le bas Adige , par la nouvelle de ce qui s'était |mssé à la : Coronn. .loubert manda que, |ieudnnt toute la journée du 12, il avait été attaqué par l’ennemi, qu'il l'avait contenu, et que la division aui Irieliienne avait été repoussée dans toutes ses tentatives.
VI. Le général Alvinzi occupe la Corona et jette un pont sur i Adige.
— Le général français ordonna à la division Masséna de repasser l' Adige et de se réunir sur lu rive droite. Il attendit ainsi toute la journée du 15 ee qui se serait passé ce même jour à Legnano, sur l’ Adige et la Corona .
Ia*s troupes furent prévenues d'être prêtes à foire une marche de nuit. I et d'être sous les armes à dix heures du soir. La division qui était à Dezen za no se porta le If à Castel-Novo, et attendit là de nouveaux ordres.
Il pleuvait à grands Ilots. Les troupes étaient sous les armes ; mais le général en chef ignorait encore de quel côté il les dirigerait. A dix heures du soir, les rapports du Montehaldo et du bus Adige arrivèrent. Joubcrt mandait que le 45, à neuf heures du matin, l'ennemi avait déployé de grandes forces, qu’il s'était hattu toute la journée; que su position étant très-resserrée, il avait eu le bonheur de se maintenir; mais qu’à deux heures après raidi, s’étant aperçu qu’il était débordé par la gauche par la marche d'une division autrichienne qui longeait le lac de Guarda et menaçait de se placer entre Peschiera et lui, et |>ar sa droite par une autre division ennemie qui avait longé la rive gauche de l'Adige, jeté un pont à une lieue au-dessus de Kivoli , passé ce fleuve , et filait par la rive I droite, longeant le pied du Montemagone, pour enlever le plateau de j Kivoli , il avait jugé indispensable d'envoyer une brigade [Kiur s'assurer ! le plateau de Kivoli, la clef de toute la position, et que sur les quatre i heures il uvuit jugé lui-même nécessaire d’abandonner lu Corona , afin | ' d'arriver de jour sur le plateau de Rivoli , qu'il serait obligé d'évacuer le lendemain avant neuf heures. Sur le bas Adige, l'ennemi avait bordé la rive gauche. Nous étions sur la rive droite. Le projet de l'ennemi se trouva dès lors démasqué. Il fut évident qu'il opérait avec deux grandes armées sur le Montehaldo et sur le lias Adige. La division Augereau parut suffisante pour disputer et défendre le passage de la rivière. Sur le Montehaldo, il n’y avait pas un ninraAt à perdre, puisque l'ennemi allait faire sa jonction avec son artillerie et sa cavalerie , en s'emparant du plateau de Rivoli; et que si on pouvait l'attaquer avant qu'il se fût emparé de ce point important, il serait obligé de combattre sans son
artillerie cl sans sa cavalerie. Il ne lut plus douteux i|ue In prim*i|iale | attaque de l'ennemi ne fût par IcMontebaldo. Toutes les troupes furent ! donc dirigées sur le plateau de ltivoli. I.e général en chef s'y rendit luimême à deux heures du matin. ,
VII. Bataille de Rivoli. — Le temps s'était éclairci , il faisait un clair de lune superbe. Napoléon monta sur différentes hauteurs et observa les diverses lignes des feux ennemis. Files remplissaient le pays entre l’Adige | et le lac de Guarda: l'atmosphère en était embrasée. On distingua | fort bien cinq corps qui paraissaient formés par cinq divisions qui avaient déjà commencé leur mouvement la veille. Les feux des bivouacs annonçaient quarante ou cinquante mille hommes. Les Français devaient être il six heures du matin à Rivoli, avec vingt-deux mille hommes: c'était encore une très-grande disproportion ; mais nous avions sur l’ennemi Pavantage d’avoir soixante pièces de canon et plusieurs milliersde chevaux. Il fut évident, par la position des cinq bivouacs ennemis, qu'ils voulaient nous attaquer vers neufou dix heures du matin. I.a colonne de droite, qui était fort éloignée, avait pour luit de venir cerner le plateau de Rivoli par derrière • elle ne pouvait être arrivée avant dix heures; la première division du centre devait avoir la destination d'attaquer notre position de gauche. La seconde, qui était sur la crête supérieure de Montchnldo, près Saint-Marco, avait pour but de s'emparer de la chapelle de Saint-Marco, de descendre par le plateau de Rivoli , et d'ouvrir le chemin à la colonne de gauche, qui avait longé le pied du Montebaldo, et se trouvait bivouaquéeau bord du plateau le long de TAdige.au fond de la vallée. Le cinquième bivouac paraissait une division de réserve; il était en arriére.
Sur ces données, Napoléon établit sou plan. Il ordonna à Joubert, qui avait évacué lu chapelle Saint-Marco, et qui n'occupait plus le plateau de Rivoli que par une arrière-garde, de reprendre de suite l'offen- ' sive; de se réemparer de la chapelle, et, à l'aube du jour, de pousser la deuxième division du centre de l'ennemi, qui était sur la crête supé- | rieurc, aussi loin que possible. Cent Croates, instruits par un prisonnier de l'évacuation de Saint-Marco, venaient d'en prendre |x>ssession , ! lorsque Joubert remonta sur celte chapelle à quatre heures du malin , et ; reprit sa position en avant.
La fusillade s'engagea avec un régiment de Croates. Au jour, Joubert attaqua la division qui était devant lui , el la poussa de hauteurs en bail- I leurs sur la crête supérieure de Montebaldo, qui domine la vallée de | l'Adige. La première division autrichienne du centre pressa alors sa I
marche, ol un peu avant neuf heures elle arriva sur les hauteurs de gauche du plateau de Rivoli. Elle n'avait point d'artillerie. La i i" et la K. Y, qui garnissaient re plateau, avaient chacune une batterie. I-a Lt\ qui occupait la droite, repoussa les attaques de l'ennemi , la 8.V fut débordée et rompue. Mais le général français courut à la division Masséna, qui, ayant marché toute la nuit, prenait un peu de repos, la mena à l'ennemi; et, en moins d'une demi-heure, la première division autri-
chienne du centre fut battue et mise en déroute; il était dix heures et demie. La division autrichienne de la gauche, composée de trois mille hommes d’infanterie, de cinq ù six mille hommes de cavalerie, de toute l'ambulance et le gros bagage de l'armée, qui était au fond de la vallée, entendant la fusillade près du plateau, et s'étant aperçue que .louberl , qui était à une lieue en avant , n'avait plus personne il la chapelle Saint- Marco, lit monter quelques bataillons de troupes légères pour l'occuper et prendre Joubcrtù dos. Lorsque ses bataillons furent à demi-hauteur, l'ennemi se hasarda à faire déboucher douze pièces de canon, deux il trois bataillons d'infanterie et mill^cllevaux. Celte opération était difficile; c'était une, véritable escalade. Joubert, »'e» étant aperçu, envoya au pas de course trois bataillons qui arrivèrent à la chn|)cl!c avant l'ennemi , et le précipitèrent nu fond de la vallée. Une- batterie de quinze pièces, pincée au plateau de Rivoli, mitrailla lu partie de la colonne de gauche qui commençait à déboucher. Le colonel Leclerc chargea par peloton avec trois cents chevaux. Le chef d'escadron Lnsalle était à la tète du premier peloton, et, par son intrépidité, dérida du sucres.
l.'enncmi fut culbuté dans le ravin ; on prit tout <*c qui avait débouché, infanterie, cavalerie, artillerie.
A onze heures, lu eolonne de droite de l’armée uiitriehienne arriva ii la |K>silion qui lui était indiquée. Klle y trouva notre division de réserve de Dezenzano. Elle plaça une brigade |K»ur lu tenir en échec. L’autre brigade, forte de quatre mille hommes, se plaça sur la hauteur, à cheval sur le chemin de Véroneuu plateau de Kivoli. Elle n'avait point d'artillerie; elle croyait avoir tourné l'armée française, mais il était trop tard. A peine arrivée sur la hauteur, elle put voir la déroute de trois divisions autrichiennes du centre et de la gauche. On dirigea contre elle douze à quinze pièces de la réserve. Après une vire canonnade, elle fut attaquée , cernée et entièrement prise. La deuxième brigade, qui était plus en arrière, en position contre la réserve de Dezenzano.se mit en retraite. Elle fut vivement poursuivie; une grande partie lut tuée ou prise. Il était une heure après midi; l'ennemi était partout en retrailcet vivement poursuivi.
Joubert avança avec tant de rapidité qu'un moment nous crûmes
toute l’armée d'Alvinzi prise. Jonhêrt arrivait à l’escalier, seule retraite de l'ennemi ; mais Alvinzi, sentant le danger où il était, marcha avec ses troupes de réserve, contint Joubert et même lui lit perdre un peu de terrain. Lu bataille était gagnée. Nous avions du canon, des drapeaux et un grand nombre de prisonniers. Deux de nos détachements qui venaient rejoindre l'armée donnèrent dans la division qui nous avait coupé le chemin de Vérone. Le bruit se répandit aussitôt sur les derrières que l'armée française était cernée et perdue.
QGCNDU
Omis cette journée, le général en chef fut plusieurs fois entouré |iar l'ennemi. Il eut plusieurs chevaux tués ou blessés. Chabot occupait Vé-
rone avec une poignée de monde; mais la division de Caldiero avait été si bien battue le 12 à Saint-Michel, qu'elle n'avait pu rien entreprendre. Kllc se contenta de garder sa position.
VIII. Passage de l'Adige par Provera. Il marche sur Manloue. — Le W, Provera jeta un pont il Angbiari ; et le 15 , à la pointe du jour, il passa l'Adige et se mit en marche sur Mantoue. Augercau se porta sur le pont de l'ennemi, fit prisonniers quinze cents hommes que Provera avait laissés pour sa garde, et s'empara du pont pendant la journée du 15; mais Provera avait gagné une marche sur lui : .Mantoue était compromise.
Il est difficile d'empècher un ennemi qui a plusieurs équipages de pont de passer une rivière, lorsque l'armée qui défend le passage a pour but de couvrir un siège, le général doit avoir pris ses mesures pour arriver à une position intermédiaire entre la rivière qu'il défend et la place qu'il couvre avant l’ennemi. Le général français avait donné des ordres en conséquence. Aussitôt que l'ennemi aurait passé, il fallait se diriger sur la Molinella, y arriver avant lui, et , après avoir couvert la place, marcher il sa rencontre. L'oubli de ce prinri|>c et de ces instructions compromit Mantoue.
Napoléon , ayant appris à trois heures après midi que Provera jetnit
un pont » Anghiari, prévit sur-le-champ ce qui allait arriver. Il laissa a Masséna , à Murat cl à Joubert le soin de suivre le lendemain Alviozi, ! et partit à l'heure même avec quatre régiments pour se rendre devant Manloue. Il arriva à Itoverliello comme Provera arrivait devant Saint- Georges. Ilohcnzollcrn, qui commandait l’avant-garde de Provera, parut le l(> à l'aube du jour. Il arrivait il la tête d'un régiment couvert de j manteaux blancs à la porte de Saint-Georges. Il savait que ce faubourg u'était point fortifié, qu'il u'élait couvert que par un simple retranebement de campagne; il espérait le surprendre. Miolis.qui y commandait, ne se gardait que du côté de la ville. Il savait qu’il était couvert par une [ division qui était sur l'Adige, et que l'ennemi était très-loin. I.es hussards de Hohrnzollcrn ressemblaient au premier de hussards français. I Cependant un vieux sergent de la garnison de Saint-Georges, qui faisait du bois à deux cents pas de la place , lixa cette cavalerie arrivant sur la 1 ville; il conçut des doutes qu'il communiqua à un de ses camarades; il leur parut que les manteaux blancs étaient bien neufs pour être Berclii ni. Ges braves gens, dans l'incertitude, se jettent dans Saint-Georges ,
crient aux armes et imusscnt la barrière. I.a cavalerie se mit au galop; mais il n’était plus tem|is : elle fut reconnue et mitraillée. Toutes
les troupes furent bientôt sur les remparts. A midi Provera cerna la place. Le brave Minlis, avec quinze cents hommes, se défendit toute la journée.
IX. Bataille de la Favorite. — Cependant Provera communiqua avec Wurmser par une barque au travers du lac. Le 17, à la pointe du jour, Wurmser sort avec la garnison et prend position à la Favorite. A une heure du matin , Napoléon plaça les quatre régiments entre la Favorite et Saint-Georges, et empêcha la garnison de Mantouc de se joindre à Provera. Serrurier attaqua à la pointe du jour la garnison de Mantouc avec les troupes du blocus. Le général en chef attaqua Provera. C'est à cette bataille que la 57' mérita le nom de terrible. Seule elle aliorda la ligne autrichienne à la baïonnette et renversa tout ce qui voulut résister. A deux heures après midi , la garnison de Mantouc ayant été rejetée, Provera capitula et posa les armes, nous laissant beaucoup de
drapeaux.de bagages, plusieurs équipages de pont. Six mille prisonniers et plusieurs généraux restèrent en notre pouvoir. Il ne s’échappa des , vingt-deux mille hommes de Provera que ce qui était resté de la division qui le 12 avait attaqué Saint-Michel , et qui rontinua de rester dans sa position de Caldiero, et quinze cents hommes que Provera avait laissés sur la rive gauche de l'Adige à la garde de ses pares et magasins; tout le reste fut pris ou tué. Cette bataille fut appelée de la Favorite.
550 M KM OKI Al.
Le 15, Joubcrl poussa toute la journée Alviuzi devant lui, et arriva i si rapidement sur l'escalier, que six à sept mille hommes turent coupés. ' Murat, avec une colonne, se porta sur la Coronn et entra dans le Tyrol. La division Mnsséna se rendit à Itassano. Une division d' Alviuzi commençait à se rallier sur la Brcnta ; on la délit, et on la jeta ou delà de la Piave. Le général Augereau marcha à CasteJ-Kruneo , et de là à Trévise. Il eut aussi à soutenir quelques légères affaires d'avant-garde. Toutes les troupes autrichiennes repassèrent la Piave. Les neiges remplissaient toutes les gorges du Tvrol; ce fut le plus grand obstacle que Joubert eut à surmonter; l'infanterie française triompha de tout. Joubert entra dans Trente. Le général Victor fut envoyé sur le Laviso, et par les gorges de la Itren la il sc mit en communication avccMasséna, dont le quartier général était à Itassano.
On ramassa beaucoup de prisonniers dans divers petits combats; on trouva partout des malades autrichiens et beaucoup de magasins. L’armée se trouva dans lu même position qu'après les batailles de Roveredo, de Bassano et avant celle d'Arcole, et Bessières fut envoyé porter de nouveaux trophées à Paris. Les combats de Saint-Michel, de Rivoli, d'Anghiari et de la Favorite firent perdre a Alviuzi plus des deux tiers de son armée. l)e ses quatre-vingt mille hommes il n’en ramena que vingt-cinq mille en Autriche. •>
X. Reddition de Mantoue. — Désormais nous n'avions plus d'inquiétude sur Mantoue. Depuis longtemps la garnison avait été mise à la demi-ration ; tous les chevaux étaient mangés. On lit connaître à W u miser les résultats de la bataille de Rivoli; il n'avait plus rien à espérer. On le somma de se rendre; il répondit fièrement qu'il avait des vivres pour un an. Cependant, à quelques jours de là, Klenau, son premier aide de camp, se rendit au quartier général de Serrurier : ilprotestoque la garnison avait eneore pour trois mois de vivres; mais que le maréchal ne croyant pas que l'Autriche piit dégager la place à temps, sa conduite serait réglée par les conditions qu'on lui ferait. Serrurier répondit qu’il allait prendre les ordres du général en chef à ce sujet.
Napoléon se rendit ù Roverbello; Serrurier lit appeler Klenau. Le général français resta inconnu , enveloppé dans sa capote. La conversation s'engagea entre Serrurier et Klenau; Klenau employait tous les moyens d’usage, et diversait longuement sur les grands moyens qui restaient ù Wurmser, et lu grande quantité de vivres qu’il avait dans ses magasins de réserve. Le général français s'approcha de la table et écrivit près d’une demi-heure ses divisions en marge des pmposi-
lions de Wurmser pendant que la discussion durait toujours avec Serrurier. Quand il tut fini: «Si Wurmser, dit-il à Klenmi, avait seule-
« ment pour dix-huit à vingt jours de vivres et qu'il parlât de se rendre, « il ne mériterait aucune capitulation honorable. Voici les conditions « que je lui accorde , ajouta-t-il en rendant le papier à Serrurier; vous « y lirez surtout qu'il sera libre de sa personne, parce que j'honore son « grand âge et ses mérites , et que je ne veux pas qu'il devienne la vic- « time des intrigants qui voudraient le perdre à Vienne. S’il ouvre ses « portes demain , il aura les conditions que je viens d'écrire ; s'il tarde i » quinze jours, un mois, deux, il aura encore les mêmes conditions. Il « peut donc désormais attendre jusqu'au dernier morceau de pain. Je « pars à l’instant pour passer le l‘6 ; je marche sur Rome. Vous eonnais- • sez mes intentions, allez les dire à votre général. > klenau, qui n'avait rien conçu aux premières paroles, ne tarda pas à juger à qui il avait affaire. Il prit connaissance îles décisions, dont la nu tu iv le pénétra de reconnaissance et d'admiration pour un procédé aussi généreux et aussi peu attendu. Il ne fut plus question de dissimuler, et il convint qu'il n’avait plus de vivres que pour trois jours. Wurmser fit solliciter le général français, puisqu'il devait traverser le Pù, de venir le passer à Mantoue, ce qui lui éviterait beaucoup de détours et de difficultés. Muis déjà tous les arrangements de voyage étaient disposés. Wurmser lu! écrivit [K»ur lui exprimer toute sa recon-
naissance. Peu de jours apres, il lui expédia un aide de camp à Bologne pour l'instruire d'une traîne d'empoisonnement qui devait avoir lieu dans laRomagne, et lui donna des renseignements nécessaires pour s'en garantir : cet avis fut utile. Le général Serrurier présida donc aux détails de la reddition de Mnntouc, et vit défiler devant lui le vieux maré-
chal et tout l'état-major de son armée. Déjà Napoléon était dans lu Romagne. L'indifférence avec laquelle il se dérobait au spectacle si flatteur d'un maréchal de grande réputation, généralissime des forces autrichiennes, à la tète de tout son état-major, lui remettant son épée, fut un sujet d'étonnement qui relentil dans toute l'Europe.
N. B. Ecrit sous dictée. — !• Alvinzi, quoi qu'on trouve dans les divers rapports, avait quatre-vingt mille hommes, Provera compris. Ix!s forces du Tyrol étaient de plus de cinquante mille hommes. Provera en avait vingt-cinq, dont cinq mille combattaient à Saint-Michel, et dix-huit mille, formant deux divisions, avaient marché sur Mantoue. De ees dix-huit mille hommes, trois mille restèrent sur ses derrières, dix mille arrivèrent à Saint-Georges, et cinq mille restèrent en arrière sur la Molincllu pour parer le mouvement d’Augereau qui suivait : tout cela fut pris. S'il ne se trouva que sept mille prisonniers dans la colonne de Provera , c'est qu'il avait livré deux combats, l'un à An-
hataille de la Favorite,
ghiari, un autre à Saint-Georges, et
qui lui avait coûté du monde, et que beaucoup de soldats autrichiens entrés dans les hôpitaux ne sont pas compris dans le nombre des prisonniers. Les rapports ne marquent que vingt-trois mille prisonniers : le vrai est que les Français en firent plus de trente mille; c’est qu’en général l'armée gardait mal ses prisonniers; elle en laissait échapper un grand nombre. Le cabinet de Vienne avait organisé des administrations en Suisse et sur les roules pour favoriser leur désertion. On peut calculer qu'un quart des prisonniers se sauvait avant d'ètre arrivé au quartier général central; un uutre quart avant de parvenir en France, où il n'en arrivait guère qu'une moitié. Beaucoup aussi s'encombraient dans les hôpitaux.
Sf Si, dans le rapport officiel r Bessières ne présenta au Directoire que soixante et onze drapeaux, c’est que les méprises communes dans les mouvements d’un grand 'état-major en retinrent treize en arrière. On les trouva dans le nombre de ceux que présenta Au gerça u upres 1a prise de Mantoue.
5» Des soixante drapeaux qu’Augereau présenta au Directoire, treize étaient un reste des trophées de Rivoli et de la Favorite qu'aurait dû présenter Bessières. Les quarante-sept autres furent trouvés dans Mantoue, et font connaître les nombreux cadres de l'armée de Wurmser qui s'étaient renfermés dans cette place. Le choix d’Augereau pour porter ees drapeaux fut la récompense des services qu'il avait rendus à l’armée, surtout à la journée de Castiglione. Cependant il eût été plus naturel encore de les envoyer par Masséna , qui avait des titres bien supérieurs. Mais le général en chef comptait beaucoup plus sur celui-ci pour sa campagne d'Allemagne , et ne voulut point s’en séparer, il en est qui ont cru que Napoléon, s'apercevant qu’on affectait d’élever outre mesure le général Augereau, fut bien aise, en l'envoyant à Paris, de mettre chacun à même d'apprécier justement le caractère et les talents de cet officier, qui ne pouvait que perdre h l'épreuve. D'antres ont pensé, au contraire, que le général en chef avait eu pour but de fixer les regards de Paris sur un de ses lieutenants. Augereau était Parisien.
Troisième jour «le réclusion. — Beau résumé de l'histoire de l'Empereur par lui-même.
Mercredi I** mai
L'Empereur n’est pas plus sorti de sa chambre que la veille. Je me suis trouvé malade de la course de Briars; j'ai eu un peu de fièvre et une forte courbature. Sur les sept heures du soir, l'Empereur m'a fait venir dans sa chambre. Il lisait Rollin , que, selon sa coutume il disait beaucoup trop bonhomme. 11 ne semblait pas avoir souffert, et me di-
suit même qu’il était très-bien ; mais je n'en étais que plus inquiet de sa réclusion et de son calme. 11 u voulu .dîner plus tard que de coutume, cl m'a fait rester. 11 a demandé un verre de vin de Constance quelque temps avant sou dîner; c'est ce qu'il fait d'ordinaire quand il se sent le ! iH'soin d'être réveillé.
Après le dîner, il a parcouru quelques-unes des adresses , des proclamations ou actes du Kccucil de Goldsmith, d'ailleurs si incomplet; quelques-unes l'ont remué. Alors, posant le livre et se mettant à marcher, il a dit: « Après tout, ils auront beau retrancher, supprimer,
• mutiler, il leur sera bien difficile de me faire disparaître tout à fuit. .. Un historien français sera pourtant bien obligé d'aborder l'empire; et, - s'il u du cœur, il faudra bien qu'il me restitue quelque chose, qu'il me ■i fasse ma part, et sa tache sera aisée, car les faits parlent, ils brillent > comme le soleil.
» J'ai refermé le gouffre anarchique et débrouillé le chaos. J'ai des-
• souillé la révolution, ennobli les peuples et raffermi les rois. J'ai excité « toutes les émulations, récompensé tous les mérites, et reculé les li- « mites de la gloire! Tout cela est bien quelque chose! Et puis sur quoi « pourrait-on m'attaquer, qu’un historien ne puisse me défendre? Se-
• rait-ce mes intentions? mais il est en fonds pour m'absoudre. Mon « despotisme? mais il démontrera que la dictature était de toute néees- « sité. Dira-t-on que j'ai gêné la liberté? mais il prouvera que la licence, » l'anarchie, les grands désordres, étaient encore au seuil de la porte.
• M'accusera-t-on d'avoir trop aimé la guerre? mais il montrera que j'ai « toujours été attaqué; d'avoir voulu ln monarchie universelle? mais il « fera voir qu’elle ne fut que l’œuvre fortuite des circonstances, que ce « furent nos ennemis eux-mêmes qui m'v conduisirent pas à pas. Enfin « sera-ce mon ambition ? Ah ! sans doute, il m'en trouvera, et beaucoup,
« mais de In plus grande et de la plus haute qui fiU peut-être jamais!
" celle d’établir, de consacrer enfin l’empire de la raison et le plein « exercice, l’entière jouissance de tontes les facultés humaines! Et ici » l'historien peut-être se trouvera réduit à devoir regretter qu’une telle « ambition n’ait [ms été accomplie, satisfaite! » Et après quelques secondes de silence et de réflexion : « Mon cher, a dit l’Empereur, en « bien peu de mots, voilà pourtant toute mon histoire. »
Quatrième jour de rfcltition abnollic. — L»* Moniteur favorable à l'Empereur.
Jeudi*.
E’Empereur u encore gardé la chambre comme les jours précédents Il m'a fait appeler le soir après notre dîner, sur les neuf heures. Il
DK S A I N T E - Il EI.EN E
avait passé la journée sans voir personne. Je suis demeuré avec lui jusqu'à onze heures; il était gai et bien portant. Je l'assurai que les journées nous étaient bien longues quand on ne le voyait pas; qu'il était difficile qu’il ne sentît pas bientôt les effets funestes de sa stricte réclusion et du manque de respirer l'air du dehors. Pour moi , j’en étais fort inquiet et très-affligé. En effet, une demi-heure au moins avant que de me renvoyer, il s’est mis dans son lit. Les jambes lui refusaient, disait-il, le service; il se sentait fatigué d’avoir tant marché avec moi, bien qu'il n'eôt fait que quelques tours dans sa chambre.
Il avait beaucoup parlé de la Légion-d'Honncur, du Recueil dcGoldsmith et du Moniteur. Il disait, à l'occasion de celui-ci, qu’assurément c’était une chose bien remarquable et dont bien peu d’autres pourraient se vanter, que d’avoir traversé la révolution, si jeune et avec tant de fracas, sans avoir à redouter le Moniteur. « 11 n’est pas une phrase, disait- * il, que j’aie à en faire effacer. Au contraire, il demeurera infailliblc- « ment ma justification toutes les fois que je pourrai en avoir besoin. »
Sur la Légion-d'Honncur, il a dit, entre antres choses, que la diversité des ordres de chevalerie et leur spécialité de récompense consacraient les castes , tandis que l’unique décoration de la Légion-d'Ilonneur, avec l'universalité de son application , était au contraire le type de V égalité. L'une entretenait l’éloignement parmi les classes, tandis que l'autre devait amener la cohésion des citoyens; et son influence, ses résultats dans la grande famille pouvaient devenir incalculables : e'élnit le centre commun , le moteur universel de toutes les ambitions diverses, le véhicule de tous les lustres, la récompense et l’aiguillon de tous les efforts généreux , etc., etc.
Notre éducation et nos moeurs passées nous faisaient bien plus vaniteux que forts penseurs. Aussi bien des officiers se trouvaient-ils choqués devoir leur même décoration descendre jusqu’au tambour, et embrasser également le prêtre, le juge, l'écrivain et l'artiste. Mais ce travers se fût passé; nous marchions vite, et bientôt les militaires se seraient trouvés honorés de se voir en confraternité avec les premiers savants et les plus distingués de toutes les professions , tandis que ceux-ci se seraient sentis ennoblis de se trouver en ligne avec ce qu'il y avait de plus vaillant, et l’ensemble eût composé vraiment la réunion de tout ce qu'il y avaitde plus honorable dans l'État.
Et il termina par ees paroles remarquables : « Le jour où l’on s’é- ' « loignera de l’organisation première, on aura détruit une grande peu- I « sée, et ma Légion d‘ Honneur cessera d’exister. »
Cinquième jour de la réclusion.
L’Empereur n'est pas sorti davantage ; c'était son cinquième jour de réclusion, il continuait à ne voir personne. Il me faisait appeler, pour ainsi dire, à la dérobée; et comme je ne m'en vantais pas, nous ignorions tout à fait au dehors ce qui se (tassait dans son intérieur. J'y suis entré aujourd’hui sur les six heures du soir.
Je lui ai renouvelé notre inquiétude et notre peine de le voir ainsi renfermé. 11 m'a dit qu'il supportait fort bien la chose. Mais les journées étaient longues, et les nuits eneore davantage. 11 n’avait rien fait de tout le jour; il s’était trouvé de mauvaise humeur, disait-il : encore en ce moment il était silencieux, sombre, appesanti. Il s’est mis au bain; je l’ai suivi, et ne l’ai quitté que pour le laisser essuyer. Il a fini la soirée par des objets ou des récits bien importants
Sixième jour de réclusion.
Samedi 4.
L’Empereur n'est pas sorti eneore. Il m'avait dit qu il monterait à cheval sur les quatre heures; mais la pluie est venue déranger son intention. Il a reçu le grand maréchal.
Sur les huit heures, il m'a fait appeler pour dîner avec lui. Il a dit que le gouverneur était venu chez le grand maréchal, qu'il y était demeuré plus d'une heure. Il y avait tenu une conversation souvent pénible, môme parfois offensante. Il avait parcouru divers objets avec beaucoup d'humeur et très-peu d'égards, d’une manière très-vague et sans résultats, nous reprochant surtout, à ce qu'il paraissait, de nous plaindre beaucoup et sans raison, disait-il. Il soutenait que nous étions très-bien , et devrions être contents; que nous scmblions nous abuser étrangement sur nos personnes et nos situations, etc., etc.; que, du reste (du moins cela a été compris ainsi), il voudrait être assuré chaque jour, par témoignage évident, de l'existence et de la présence de l'Empereur.
Il est certain que ce point était la véritable couse de son humeur et de son agitation. Plusieurs jours venaient de s'écouler sans qu’il eût pu recevoir de rapport de son officier ou de ses espions, l'Empereur n'étant point sorti , et personne n'étant censé avoir été admis chez lui.
Mais comment s'y prendrait-il? c'est ce qui nous a fort occupés à notre tour. L’Empereur ne se soumettrait jamais, fét-ee au péril de sa vie, il une visite régulière, qui pourrait, au fait, se renouveler capricieusement à toute heure du jour et de la nuit. Le gouverneur em-
ploiera-t-il In force et In violence pour disputer ù l'Empereur un dernier asile de quelques pieds en carré et quelques heures de repos? Ses instructions doivent avoir prévu le cas; aucun outrage, aucun manque d'égards, aucune Itnrlmrie ne me surprendraient dans les ordres donnés.
Quant aux expressions du gouverneur sur ce que nous nous abusions sur nos personnes et notre situation , nous savons fort bien qu’au lieu d'étre aux Tuileries, nous sommes h Sainte-Hélène ; qu'au lieu d’ètre maîtres, nous sommes captifs. En quoi dès lors pourrions-nous donc nous abuser?
Sur la Cltinr et la Ruade. — Rapprochement* îles «leur grande* révolution*
«le France et d'Angleterre.
Dimanche &.
Sur les dix heures du matin, l'Empereur allait monter ii cheval : c'était sa première sortie. I.e résident de la compagnie des Indes il la Chine se trouvait la , sollicitant depuis longtemps l’honneur de lui être présenté. Il l'a fait appeler, l'a questionné peiidanl quelques minutes avec beaucoup de bienveillance. Nous avons fait route ensuite pour aller voir madame Bertrand. L'Empereur y est resté plus d'une heure. Il est faible et changé, sa conversation traînante. Nous avons gagné l.ongvvood. L'Empereur a voulu déjeuner il l'air.
Il a fait appeler notre hé»te de Briars, le bon M. Italcombc, et le résident de la Chine qui se trouvait encore là. Tout le temps du déjeuner
s'est passé en questions sur la Chine et sur sa population . ses lois, ses usages, son commerce, elr.
Le résident rneonlait qu'il y avait peu d'années il était arrivé un accident entre les liusscs et les Chinois, qui eût pu avoir des suites, si les affaires d’Europe n’eussent entièrement absorbé la Russie.
Le voyageur russe Kruscnstern, dans sa course autour du monde, relâcha à Canton avec ses deux bâtiments. On le reçut provisoirement , et on lui permit, tout en attendant les ordres de lu cour, de vendre des fourrures dont étaient chargés ses vaisseaux, et de les remplacer par du thé. Ces ordres se firent attendre plus d'un mois. M. de Kruscnstern était déjà parti depuis deux jours quand ils arrivèrent. Ils portaientque les deux vaisseaux eussent à sortir à l’instant ; que tout commerce avec les Russes, dans cette partie, demeurait interdit; qu'on avait assez accordé à leur empereur, par terre, dans le nord de l'empire; qu'il était inouï qu'il eût tenté de l'accroître encore, dans le midi , par mer ; qu’on montrerait un vif mécontentement à ceux qui leur auraient appris cette route. L’ordre portait encore que, si les l>âliments étaient partis avant l'arrivée du reserit de Pékin, la factorerie anglaise serait chargée «le le faire parvenir, par la voie de l'Europe, à l'empereur des Russes.
Napoléon s'était trouvé très-fatigué de sa courte sortie; il y avait sept jours qu’il n'avait pas quitté la chambre : c’était la première fois qu’il reparaissait au milieu de nous. Nous avons trouvé ses traits visiblement altérés.
Sur les cinq heures , il m'a fait appeler ; le grand maréchal était auprès de lui. J’ai trouvé l’Empereur déshabillé. Il avait essayé vainement de reposer; il se croyait un peu de lièvre, c’était de la courbature. Il avait fait allumer du feu, et n’avait pas voulu de lumière dans sa cham- j bre. Nous avons causé ainsi dans l'obscurité, a conversation perdue, jusqu'à huit heures.
Il avait été question, dans le jour, du rapprochement des deux grandes révolutions d’Angleterre et de France. « Elles ont beaucoup de simi- » lilude et de différence , faisait observer l'Empereur; elles sont inépui- » sables pour la méditation. » Et il a dit des choses fort remarquables et fort curieuses. Je vais réunir ici ce qui a été dit en cet instant, ou bien encore dans d’autres moments.
« Dans les deux pays, lu tempête se forme sous les deux règnes indolents et faibles de Jac«|ues I" et de Louis XV; elle éclate sous les deux infortunés Charles I" et Louis XVI.
«Tous deux tombent victimes; tous deux périssent sur l’échafaud, et leurs deux familles sont proscrites et bannies.
« Les deux monarchies deviennent deux républiques, et , durant cette
période, les deux nations se plongent dans tous les exeès qui peuvent dégrader l'esprit et le cœur. Elles se déshonorent |>nr des scènes de fureur, de sang et de folie; elles brisent tous les liens et renversent tous les principes.
« Alors dans les deux pays deux hommes, d’une main vigoureuse, arrêtent le torrent et régnent avec lustre. Après eux les deux familles héréditaires sont rappelées, mais toutes deux prennent une mauvaise direction. Elles font des fautes; une nouvelle tempête éclate inopinément dans les deux endroits, et rejette en dehors du territoire les deux dynasties rétablies , sans qu elles aient pu venir à bout de faire opposer la moindre résistance aux deux adversaires qui (es renversent.
* Dans ce parallèle singulier, Napoléon se trouve avoir été en France tout à la fois le Cromwell et le Guillaume III de l'Angleterre. Mais comme tout rapprochement avec Cromwell a quelque chose d'odieux , je me hâte d'ajouter que si ces deux hommes célèbres coïncident dans une seule circonstance, il est difficile de différer davantage sur toutes
1 les autres.
« Cromwell (Mirait sur la scène dans un Age mûr. Il n'arrive nu premier rang qu’à force de duplicité , d'adresse et d'hypocrisie.
» Napoléon s'élance à peine nu sortir de l'enfance, et ses premiers pas brillent d'une gloire pure.
« C'est en opposition et en haine de tous les partis, en imprimant une souillure éternelle à la révolution anglaise, que Cromwell arrive au pouvoir suprême.
« C'est au contraire en effaçant les taches de la révolution française , et par le concours de tous les partis qui s'efforcent tour à tour de l'avoir -pour chef, que Napoléon monte sur le tronc.
« Toute la gloire militaire de Cromwell fut acquise sur le sang anglais; tous ses triomphes durent être autant de deuils nationaux. Ceux deNapoléon ne frappèrent jamais que l'étranger, et remplirent d’ivresse | la nation française.
« Enfin la mort de Cromwell fut la joie de toute l'Angleterre; elle ! devint une délivrance publique. On ne saurait en dire précisément autant de Napoléon.
• En Angleterre, la révolution fut le soulèvement de toute la nation contre le roi. Il avait violé les lois, usur|>é le pouvoir absolu : elle voulut rentrer dans ses droits.
« En France, la révolution fut le soulèvement d'une partie de la nation contre une autre partie; celui du tiers étal contre la noblesse ; la
réaction des Gaulois contre les Francs. Le roi fut moins attaqué comme souverain que comme chef de la féodalité : on ne lui reprocha point d'avoir violé les lois, mais on prétendit s’affranchir et se reconstituer à neuf.
« En Angleterre, si Charles I" avait cédé de bonne foi, s'il avait eu le caractère modéré, incertain de Louis XVI , il eût survécu.
« En France au contraire, si Louis XVI avait résisté franchement, s'il avait eu le courage, l'activité, l’ardeur de Charles I", il eût triomphé.
« Durant tout le conflit, Charles Ier, isolé dans son ile, n'eutautourdc lui que des partisans, des amis; jumais aucune branche constitutionnelle.
« Louis XVI avait une armée régulière; les secours de l'étranger, deux portions constitutionnelles de la nation : la noblesse et le clergé. Il se présentait en outre à Louis XVI un second parti décisif que n’eut pas Charles I", celui de renoncer il être le chef de la féodalité, |>our le devenir de la nation; malheureusement il ne sut prendre ni l'un ni l'autre. .
Charles 1" périt donc pour avoir résisté, et Louis XVI |>our n'avoir pas résisté. L'un était intimement convaincu des droits de sa prérogative : il est douteux, assure-t-on , que l'autre en fût bien persuadé, non plus que de sa nécessité.
« En Angleterre, la mort de Charles I" fut l’ouvrage de l'ambition astucieuse, atroce, d’un seul homme.
i En France, ce fui l’ouvrage de la multitude aveuglée, celui d'une assemblée populuirc et désordonnée.
« En Angleterre, les représentants du peuple, par une teinte de pu- | (leur, s'abstinrent d'ètre juges et parties dans le meurtre qu’ils commandaient; ils nommèrent un tribunal pour juger le mi.
« En France, ils ont osé être tout à la fois accusateurs et juges.
« C'est qu’en Angleterre l'affaire était conduite par une main invisible; elle avait plus de réflexion et de calme. En France, elle le fut par lu multitude dont la fougue est sans bornes.
« En Angleterre, la mort du roi donna naissance à la république. En France, au contraire, ce fut la naissance de la république qui causa la mort du roi.
« En Angleterre, l'explosion politique s'opéra par les efforts du fanatisme religieux le plus ardent. En France, elle se lit uux acclamations d’une cynique impiété : chacun selon son siècle et ses moeurs.
« En Angleterre , c'étaient les excès de la sombre école de Culvin. En France , c’étaient ceux des doctrines trop relâchées de l’école moderne.
« En Angleterre, la révolution se trouva mêlée avec une guerre civile.
DE SAtNTE-UÉLÈNE.
En France, elle le fut avec îles guerres étrangères ; cl c'est à ces efforts, il cette contradiction des étrangers, que les Français attribuent avec raison la faute de leurs excès. Les Anglais n’ont aucune excuse de ce genre.
« C’est l'armée, en Angleterre, qui fut coupable de toutes les fureurs, de toutes les extravagances; elle fut le lléau des citoyens.
« En France, au contraire, c'est à l’armée qu'on dut tout. Ce furent ses triomphes au dehors qui affaiblirent ou liront oublier les horreurs du dedans; c’est elle qui donna à la |witrie l'indépendance, la gloire, les trophées.
« Kn Angleterre, la restauration fut l'ouvrage des Anglais mêmes;
! elle fut reçue avec la plus vive exaltation : la nation échappait à l'esclavage, et crut retrouver lu liberté.
“ En France, au contraire, la restauration fut l'ouvrage des puissances « étrangères ; elle porta l'humiliation, le deuil dans les âmes françaises, j " lu nation vit ternir sa gloire et tout rentrer dans l'esclavage.
« En Angleterre, l'expulsion de Jacques II fut l'ouvrage d’un prince cl de soldats étrangers ; il y eut hésitation ; et après son succès, le nouveau I souverain ne se trouva guère qu’à la tète d’une faction.
« En France, l’expulsion identique fut l’ouvrage d’un seul homme ; il suffit de sa seule présence , parce qu’il ramenait l’indépendance , la gloire, les espérances nationales; c’était l’homme de la pairie; il réunissait tous les cœurs, tous les vœux; su marche fut un triomphe, son retour un délire.
« Enfin, en Angleterre un gendre renverse son beau-père du trône : il eslappuyéde toute l’Europe, et l'ouvrage demeure impérissable cl révéré.
« En France, au contraire, l’élu d’un peuple qu’il a déjà gouverné quinze nus avec l’assentiment du dedans et du dehors ressaisit une couronne qu’il prétend lui appartenir. L’Europe entière se lève en masse ; elle le met hors la loi. Onze cent mille hommes marchent contre sa seule personne, il succombe ; on le jette dans les fers, et l’on prétend ! flétrir sa mémoire ! ! ! »
Uuctcur O'Mlara; triplication. — Cumulai. — Opinion de IVinfgratiun sur le romul. — M<v de l'Empereur sur le bien des émigrés. — .Sytulic.it projet»*. - Circonstances heureuses •pii concoururent à la carrière de l'EmixTrur. — Opinion des Italiens. —
Couronnement par le pape.— Les mécontents séduits lors de TILsitt,
— Bourbons d'Espagne.— Arrivée du fameux |»alaisde bois.
Lundi 6 oui
L’Empereur m’a fait appeler sur les neuf heures. Il était Iracassé des dispositions du nouveau gouverneur, surtout de l’idée qu’on osât violer le dernier sanctuaire de son intérieur; il préférait la mort ù ee dernier
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M F. M O ni A I.
outrage, el était résolu h on courir les risques. L'ne catastrophe lui semblait inévitable, il supposait qu'elle était ordonnée, que l’on ne cherchait que les prétextes; il était décidé à ne pas les éviter.
« Je m'attends a tout, mcdisuit-il dans un certain moment d'nlwn- « don ; ils me tueront ici , c'est certain »
Il a fait venir le docteur O'Méara pour connaître son opinion personnelle, et m'a chargé de lui traduire qu'il ne se plaignait nullement de lui jusqu'à présent, bien au contraire, qu'il le regardait comme un honnête homme, et la preuve en était qu'il allait s'en rapporter à ses réponses. Il s'agissait de s'entendre : se considérait-il comme son médecin, à lui personnellement, ou comme le médecin d'une prison, et imposé l>nr son gouvernement? était-il son confesseur ou son surveillant; faisaitil des rapports sur lui, ou en ferait-il au besoin? Dans l'un des deux eus, l'Empereur continuait de recevoir volontiers ses services , était recon-
naissant de ceux qu'il avait déjà reçus; dans l’autre, il le remerciait, el le priait de les discontinuer.
Le docteur a répondu bien positivement et avec affection. Il a dit que son ministère étant tout de profession , et entièrement étranger à la politique, il se considérait comme le médecin de sa personne, et demeurait étranger à toute autre eousidératiou ; qu'il ne faisait aucun rapport, qu'on ne lui en avait pus encore demandé ; qu'il n'imaginait pas de cas
qui pût le porter il en faire, que celui de maladie grave où il aurait liesoin d'appeler les secours d'autres gens de l'art, etc., etc.
Sur les trois heures, l’Empereur est sorti dans le jardin, se préparant à monter à cheval. Il venait de dicter longuement à Gourgaud , et avait à peu près complété son é|>oque de 1815 ; il était content de son travail.
J’ai osé lui recommander ensuite celle du consulat, celte époque si brillante, où une nntion en dissolution se trouva magiquement recomposée en peu d'instants dans ses lois, sa religion , sa morale, dans les vrais principes, les préjugés honnêtes et brillants ; le tout aux applaudissements et à l’admiration universelle de l’Europe étonnée.
J’étais en Angleterre à cette époque; la niasse de l'émigration, lui disais-je , avait été vivement frappée de tous ses actes : le rap|>el des prêtres, celui des émigrés, avaient été reçus comme un bienfait; la grande foule s’était empressée d’en profiter.
L’Empereur nie demandait alors si ce mot d’amnistie ne nous avait pas choqués. « Non , disais-je, nous savions toutes les difficultés que le « Premier Consul avait éprouvées à notre égard ; nous savions que tout » le bon de celte mesure n’était dû qu’à lui, que lui seul était pour nous,
« que tout ce qu’il y avait de mauvais venait de ceux qu’il avait été « obligé de combattre en notre faveur. Plus tard, ajoutai-je, et rentrés « en France, nous trouvions, il est vrai, que le Consul eût pu nous traiter « mieux a l'égard de nos biens, et sans beaucoup de |ieinc, par sa seule » attitude silencieuse et passive; c’en eût été assez pour amener partout » des arrangements à l'amiable entre les déqiouillés et les acheteurs.
« — Sans doute je l'eusse pu, disait l'Empereur; mais pouvais-je me « fier assez à vous autres pour cela? lté|>ondcz.
« — Sire, disais-je, à présent que je suis plus habitué aux affaires, que « je vois plus en grand, je comprends facilement que la politique le vou- « lait ainsi. Les dernières circonstances ont montré combien c'était sage; « il ne fallait point désintéresserainsi la nntion. L’affaire des biens natio- « naux est un des premiers arcs-lioulnntsdc l'esprit cl du parti national.
« — Nous y êtes, répliquait l’Empereur : toutefois j'eusse pu accorder « toutes choses ; j'en ni eu un moment In pensée, et j'ai fait une fautede « ne pas l'accomplir. C'était de composer une masse, un syndicat de tous « les biens restants des émigrés, et de le leur distribuer à leur retour, • dans une échelle proportionnelle. Au lieu de cela, quand je me suis mis O à rendre individuellement, je n’ai pas tardé à m’apercevoir que je les « rendais trop riches et ne faisais que des insolents. Tel à qui, grâce à « scs mille sollicitations et à ses mille courbettes, on rendait cinquante
M É M O II I A I
mille écus, cent mille écus de renie , ne nous lirait plus le chapeau le lendemain ; et loin d’avoir la moindre reconnaissance, ce n'était plus qu'un impertinent qui prétendait même avoir payé sous main la faveur qu'il avait obtenue. Tout le faubourg Saint-Germain allait prendre cette direction. Il se trouva que j'allais recréer sa fortune, et qu'il n'en fût pas moins demeuré ennemi et antinational. Alors j’arrêtai, en opposition à l'acte d'amnistie, la restitution des bois non vendus, toutes les fois qu'ils dépasseraient une certaine valeur. C’était une injustice, d'après la lettre de lu loi, sans doute; mais la politique le voulait impérieusement : la faute en avait été à la rédaction et à l'imprévoyance. Celte réaction de ma part détruisit le lion effet du rappel des émigrés, et m'aliéna toutes les grandes familles. J'eusse pourvu à cet inconvénient, ou j'en eusse neutralisé les effets par mon syndicat.
Pour une grande famille mécontente, j’eusse attaché cent nobles de la province, et satisfait au fond à la stricte justice, qui voulait que l'émigration entière, qui avait couru une même chance, embarqué sa fortune en commun sur le même vaisseau, éprouvé le même naufrage, encouru une même peine, obtint un même résultat. C'est une faute de ma part, ajoutait l'Empereur, d autapt plus grande que j'en ai ou l’idée ; mais j'étais seul, entouré d'oppositions et d'épines ; tous étaient contre vous autres ; vous vous le peindriez difficilement ; et cependant les grandes affaires me talonnaient, le temps courait, j'étais obligé de voir ailleurs.
« lincore aussi tard que mon retour de l'ile d'Elbe, a continué l'Empereur, j'ai été sur le point d’exécuter quelque chose de la sorte. Si j l'on m'en eût donné le temps, j'allais m’occuper des pauvres émigrés 1 de province que la cour avait délaissés. Et ce qu'il y a d'assez singulier, ! I e'estque l'idéeen avait été réveillée en moi précisément par un ancien ex-minislrc de Louis XVI (Bertrand de Molleville), que les princes avaient laissé fort mal récompensé, et qui me présentait les moyens de réparer avec beaucoup d'avantages bien des choses de ce genre. »
Je répondais à l'Empereur : « I.esgens raisonnables, parmi l’émigration, savaient bien que le peu d'idées généreuses et libérales à leur égard ne venaient que de vous; ils ne se dissimulaient pas que tout votre entourage les eût détruits. Ils savaient que toute idée de la noblesse lui était odieuse; ils vous tenaient grand eomptede ne pas penser ainsi. Leur amour-propre, le croirez-vous? trouvait même parfois quelques consolations à se dire que vous étiez de leur classe, etc. »
Alors l'Empereur m’a demandé ce que nous disions donc, dans l’é-
Il F. SAIN T K - Il F I. F N F .
migration, do sa naissance et do sa personne, etc. Je répondais qu'il lions i avait apparu pour la première fois à la tète de l’armée d'Italie . aucun de nous ne savait ce qui précédait; il nous était tout a fait inconnu. Nous ne pouvions jamais prononcer son nom de Buunaparte. Cela l'a beaucoup fait rire, etc.
La conversation alors l'a conduit a dire qu'il s'était souvent urrété et avait réfléchi maintes fois sur le concours singulier des circonstances secondaires qui avaient amené sa prodigieuse carrière.
« 1° Si mon père, disait-il, qui est mort avant quarante ans, eut vécu, " il eût été nommé député de la noblesse de Corse il l'Assemblée consti- « tuante. Il tenait fort à la noblesse et à l'aristocratie; d'un autre côté, il « était très-chaud dans les idées généreuses et libérales ; il eût donc été ou tout à fait du côté droit, ou au moinsdans la minorité de la noblesse. « [tans tous les cas, quelles qu’eussent été mes opinions personnelles, " j'aurais suivi sa trace, et voilà ma carrière entièrement dérangée et
■ perdue.
« 2° Si je m'étais trouvé plus âgé au moment delà révolution, j’eusse " été peut-être moi -même nommé député. Ardent et chaud, j’eusse
• marqué infailliblement, quelque opinion que j'eusse suivie; mais, " dans tous les cas. je me serais fermé la route militaire, et alors « eneore voilà ma carrière perdue.
« 3° Si même ma famille eût été plus connue, si nous eussions été " plus riches, plus en évidence, ma qualité de noble, même en suivant « la route de lu révolution, m'eût frappé de nullité ou de proscription.
■ Jamais je n’eusse obtenu la confiance ; jamais je n'eusse commandé - une armée; ou si je l'eusse commandée, je n'eusse jamais osé tout « ce que j'ai fait. Supposant même tous mes succès, je n'aurais pu
• suivre le penchant de mes idées libérales à l'égard des prêtres et des » nobles, et je ne fusse jamais parvenu à la tète du gouvernement.
» 4° Il n'est pas jusqu'au grand nombre de mes frères et de me*
! " sœurs qui ne m’ait été grandement utile, en multipliant mes rapports
; • et mes moyens d'influence.
« 5° l.a circonstance démon mariage avec madame de Beauharnais
• m’a mis en point de contact avec tout un parti qui m'était nécessaire
■ pour concourir à mon système de fusion , un des principes les plus « grands de mon administration, et qui la caractérisera spécialement.
■ Sans ma femme . je n’aurais jamais pu avoir avec ce parti aucun
, « rapport naturel.
• (i° Il n’y a pas jusqu'à mon origine étrangère, contre laquelle on a
« essayé de crier en France, qui ne m'ait été bien précieuse. F.lle m'a « fait regarder comme un compatriote par tous les Italiens; elle a gran- ■ dement facilité mes succès en I talie. Ces succès, une fois obtenus, ont » fait rechercher partout les circonstances de notre famille, tombée « depuis longtemps dans l'obscurité. Elle s’ est trouvée, au su de tous ; * les Italiens, avoir joué longtemps un grnnd rôle nu milieu d'eux.
» Elle est devenue , à leurs yeux et à leurs sentiments, une famille ita- « lienne; si bien que quand il a été question du mariage de ma sœur « Pauline avec le prince Borghèse, il n’y a eu qu'une voix à Rome et en » Tosrane, dans cette famille et tous ses alliés : C'est bien , ont-ils tous » dit, c’est entre nous, c'est une de vos familles. Plus tard, lorsqu'il a été « question du couronnement par le pape à Paris , cet acte de la plus « haute importance, ainsi que l'ont prouvé les événements, essuya de « grandes difficultés ; le parti autrichien , dans le, conclave, y était vio- » lemment opposé ; le parti italien l'emporta, en ajoutant aux considé- « rations politiques cette petite considération de l'amour- propre natio- « nul : Après tout, c’est une famille italienne que nous imposons aux ■. barbares pour les gouverner; nous serons vengés des Gaulois. »
Delà l'Empereur est passé naturellement au pape, qui n'était pas sans quelque penchant pour lui, disait-il. Le pape ne lui imputait pas d'avoir ordonné sa translation en France. Il s'était indigné de lire dans certains ; ouvrages que l’Empereur s'était porté à des excès sur sa personne. Il avait reçu à Fontainebleau tous les traitements qu'il avait désirés : aussi, revenu à Rome, il était bien loin de lui conserver du fiel. Quand il avait j appris le retour de File d’Elbe en France, il avait dit à Lucien, d'un air qui marquait sa confiance et sa |iartialité, c sliarcato, é arrivalo (il est débarqué, il est arrivé). Il lui avait ajouté plus tard : « Vous allez à j " Paris, c’est bien ; faites nia paix avec lui. Je suis à Rome : il n'aura
/« jamais aucun désagrément de moi. »
« Aussi est-il bien sùr, disait l'Empereur, que Rome sera un asile j « naturel et très-favorable pour ma famille : on y croira qu'elle est chez ) “ elle. Enfin , terminait-il en riunt , il n’est pas même jusqu'au nom de |
« Napoléon, peu connu, poétique, rédondant, qui ne soit venu ajouter « quelques petites choses à la grande circonstance. »
Je répétais alors à l’Empereur que la masse de l’émigration était loin ! d'être injuste à son égard. L’opposition sensée de la vieille aristocratie | avait de la haine contre lui, il est vrai, mais uniquement parce qu'elle j le rencontrait un obstacle. Elle était loin de ne pas apprécier justement < ses actions et ses talents ; elle les admirait malgré elle. Les mystiques
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mêmes ne trouvaient en lui qu'un défaut : Ahl que n'est il légitime! leur est-il arrivé de dire plus d'une fois. Austerlitz nous ébranla, mais ne nous vainquit pas ; Tilsit subjugua tout. « Votre Majesté, disais-je,
« a dù juger elle-même et jouir à son retour de l'universalité des « hommages, des acclamations et des vœux.
« — C’est donc à dire, reprenait l'Empereur en riant , que si, à cette « époque, j’eusse pu ou j’eusse voulu m'en tenir au repos et au plaisir, j « si j’eusse adopté le rôle des fainéants, si tout eût repris son ancien « cours, vous m’eussiez adoré ? Mais, mon cher, si j'en eusse eu le goût « et la volonté, ce qui n'était pasdans ma nature assurément, les circon- « stances mêmes encore ne m’en eussent |«is laissé le maître. »
I)e là l'Empereur est passé aux difficultés sans nombre qui l'ont en- J touré et maîtrisé sans cesse; et, arrivé à la guerre d'Espagne, il a dit :
« Celte malheureuse guerre m'a perdu ; elle a divisé mes forces , multi- j « plié mes efforts, attaqué ma moralité; et pourtant on ne pouvait « laisser la Péninsule aux machinations des Anglais, aux intrigues, à l’es- « poir, au prétexte dcsRourbons. Du reste, ceux d’Espagne méritaient » bien peu qu’on les craignit : nationalement, ils nous étaient et nous t « leur étions tout à fait étrangers : au château de Marrach , à Bayonne , ,
« j’ai vu Charles IV et la reine ne pas savoir la différence de madame i de Montmorency aux dûmes nouvelles ; les derniers noms leur étaient « même plus familiers, à cause des gazettes et des actes publics. L’im- .
« pératrice Joséphine , qui avait le tact le plus exquis sur tout cela, n’en !
« revenait point. Quoi qu’il 911 soit, cette famille était à mes pieds, pour « que j'adoptasse une fille quelconque et que j'en fisse une princesse des
* Asturies. Ils me demandèrent nommément mademoiselle de Taseher, !
* depuis duchesse d'Aremberg; des raisons personnelles à moi s'y op- j « posèrent. En instant je m’étais fixé sur mademoiselle de La Jtorlu-
» foucauld, depuis princesse Aldohrandini; mais il me fallait quelqu'un « qui me fût vraiment attaché , une femme qui fût uniquement Fran- !
« çaise, qui eût la tète, les talents à la hauteur d’une telle destinée , et j « je craignais de ne pas trouver tout cela. »
Puis revenant à la guerre d’Espagne, l’Empereur a repris: « Cette |
» combinaison m’a perdu. Toutes les circonstances de mes désastres ^ « viennent se rattacher à ce nœud fatal ; elle a détruit ma moralité en j » Europe, compliqué mes embarras, ouvert une école aux soldats ;
« anglais. C’est moi qui ai formé l’armée anglaise dans la Péninsule.
« Les événements ont prouvé que j’avais fait une grande faute dans le « choix de mes moyens; car la faute est dans les moyens bien plus que
s*» M KM O Kl Al.
■ dans les principes. Il est hors de doute que, dans la crise ou se trou- j " vait la France, dans la lutte des idées nouvelles, dans lu grande cause
« du siècle contre le reste de l’Europe, nous ne pouvions laisser l'Es- ;
" pagne en arrière , à la disposition de nos ennemis : il fallait Penchai- 1 ner, de gré ou de force, dans notre système. Le destin de la France le i " demandait ainsi, et le code du salut des nations n’est pas toujours ce- i j " lui des particuliers. D'ailleurs, à la nécessité de la politique se joignait j ' | • ici , pour moi , la force du droit. L'Espagne, quand elle m'uvait cru j
en péril , l'Espagne , quand elle me sut aux prises à Iéna , m’avait à " peu près déclaré la guerre. L'injure ne devait pus passer impunie ; je i * pouvais la lui déclarer à mon tour ; etcertes lesuccès ne pouvait point « être douteux. C'est cette facilité même qui m'égara. La nation inépri- !
• sait son gouvernement ; elle appelait à grands cris une régénération.
« De lu hauteur a laquelle le sort m’avait élevé, je me crus appelé, je i « crus digne de moi d'accomplir en paix un si grand événement. Je j I J i voulus épargner le sang, que pas une goutte ne souillât l’émancipation « castillane. Je délivrai donc les Espagnols de leurs hideuses institutions; i « je leur donnai une constitution libérale; je crus nécessaire, trop « légèrement peut-être, de changer leur dynastie. Je plaçai un de mes
■ frères à leur tête ; mais il fut le seul étranger au milieu d'eux. Je res- I « portai l'intégrité de leur territoire, leur indépendance, leurs mœurs, le
; j i reste de leurs lois. Le nouveau monarque gagna la capitale, n'ayant « d'autres ministres, d'autres conseillers, d'autres courtisans que ceux
■ de la dernière cour. Mes troupes allaient se retirer ^'accomplissais le
« plus grand bienfait qui ait jamais été répandu sur un peuple, me di- j : « sais-je , et je me le dis encore. I es Espagnols eux-mêmes , m'a-t-on - assuré, le pensaient nu fond, et ne se sont plaints que des formes.
« J'attendais leurs bénédictions ; il en fut autrement : ils dédaignèrent « l’intérêt pour ne s'occuper que de l'injure; ils s’indignèrent à l'idée « de l'offense, se révoltèrent à la vue de la force, tous coururent aux
■ armes. Les Espagnols en masse se conduisirent comme un homme
• d'honneur. Je n'ai rien à dire à cela , sinon qu'ils ont triomphé, qu'ils j » en ont été cruellement punis! qu'ils en sont peut-être à regretter!...
« Ils méritaient mieux ! »
Aujourd'hui l'Empereur a diné avec nous; il y avait longtemps que nous en étions privés. Après le dîner, il nous a lu des morceaux de Paul i et Virginie , qu’il aime beaucoup par des ressouvenir^ de ses premiers ans, disait-il.
I/î transport l'Adamante est arrivé : ce vaisseau avait manqué l'ile ; il
faisait partie d’un convoi dont les autres bâtiments étaient arrivés depuis j i prés d'un mois. Sur ces bâtiments était le fameux palais de bois qui avait j rempli toutes les gazettes d' A ngleterre, et probablement celles de toute l'Europe. Là étaient aussi les meubles magnifiques, les envois splendides | que ces mêmes gazèttes ont tant annoncés. Le palais de bois s’est trouvé ! n'ètre qu'un certain nombre de madriers brutsdont on ne sait que faire ( ici , et qui demanderaient plusieurs années pour être employés conve- j nablement; le reste s'est trouvé à l'avenant. L'ostentation, la pompe, le ' luxe, ont été pour l'Europe ; la vérité et les misères pour Sainte-Hélène.
. Iliatle, IkinWrr.
Mardi 7.
Le gouverneur est venu vers les quatre lieu l'es , u fait le tour de l'établissement et n'a demandé aurun de nous. Sa mauvaise humeur s’accroît visiblement, ses manières deviennent farouches et brutales.
Sur les cinq heures, l'Empereur m'a faitdemander; le grand maréchal y était depuis longtemps. Après son départ, nous avons causé littérature ; nous avons passé en revue tous les poèmes épiques anciens et modernes. Il s’est arrêté sur l'Iliade, en a pris un volume, et en a lu i tout haut plusieurs chants. Cet ouvrage lui plaisait infiniment. « 11 était, !
» disait-il , ainsi que la Genèse et la Bible , le signe et le gage du temps.
« Homère, dans sa production, était poète, orateur, historien, législa- “ leur, géographe, théologien : c’était l'encyclopédiste de son époque. »
L'Empereur estimait Homère inimitable. Le père Hardouin avait osé attaquer cette antiquité sacrée, et l'attribuer à un moine du dixième siècle. C’était une imbécillité, disait Napoléon. l)u reste, ajoutait-il, jamais il n'avait été aussi frappé de ses beautés qu’en cet instant ; et les sensations qu'il lui faisait éprouver lui confirmaient tout à la fois lu justesse de l'approbation universelle. Ce qui le frappait surtout, remarquait-il, c'était la grossièreté des manières avec la perfection des idées.
Un voyait les héros tuer leur viande, la pré|mrer de leurs propres mains . et prononcer pourtant des discours d'une rare éloquence et i d’une grande civilisation.
L'Empereur m'a retenu à dîner, «quoique, m'a-t-il dit, vous feriez « peut-être mieux d'aller à la table de service ; vous mourrez de faim « avec moi.
« — Sire, ai-je répondu , il est silr que vous êtes bien mal ; mais « j'aimerai toujours ce mal au-dessus de toutes cooses. »
Il avait souffert delà tète dans la journée; nousnousen plaignions tous I aussi. Je regrettais fort qu'il ne fut pas sorti; le temps avaitété très-beau.
Après son dîner, il n fait entrer tout le inonde dans sa chambre et nous a gardés jusqu'à dix heures.
L'Empereur est sorti vers cinq heures et a fait un tour en calèche.
Au retour, l'Empereur a reçu plusieurs Anglais ; il leur a fait une foule de questions suivant sa coutume. Leur vaisseau était le Cornwall, se rendunt à la Chine et devant repasser au mois de janvier prochain , dans son retour pour l'Europe,
Le diner fini , l'un de nous disait a l'Empereur qu’il avait souffert vivement dans la journée en mettant au net sa dictée sur lu bataille de Waterloo, voyant que les résultats n’avaient tenu qu’à un cheveu.
L'Empereur, pour toute réponse , avec un accent qui venait de loin , a dit à mon fils : « My son ( mon fils), c'était son expression d'habitude,
« allez nous chercher Iphigénie en Aulide, cela nous fera plus de bien.»
Et il nous n lu cette belle pièce, qu'on aime chaque fois davantage.
Paroles caractéristiques de l'Empereur relatives à moi.
Mexruli 8.
Je suis allé diner à Iiriars avec mon fils et le général Gourgaud ; nous y sommes demeurés à un petit bal. J'y rencontrai l'amiral, et jamais je ne le trouvai mieux. C’était la première fois que je le voyais depuis l’aventure de Soverraz ; je savais combien il devait l’avoir sur le cœur : il allait retourner en Europe , et je connaissais les sentiments de l’Empereur; je fus tenté vingt fois d’aborder franchement le sujet et de le rapprocher ainsi de Napoléon. Lu vérité, lu justice , notre intérêt le demandaient ; je fus arrêté par de trop petites considérations sans doute : t
que de fois je m'en suis blâmé depuis!... mais je n’avais pus reçu cette missiou délicate, et je n'osais la prendre tout à fait sur moi. L'amiral pouvait lui donner de la publicité et une tournure qui eussent fort déplu à l'Empereur, et m’auraient exposé à des désagréments très-possibles.
A ce sujet, je vnis citer le trait suivant; il caractérise trop Napoléon pour être omis.
Il me peignait un jour tous les vices de la faiblesse et de la crédulité dans le souverain, les intrigues qu’elles alimentaient dans le palais, l'instabilité dont elles étaient les sources ; il prouvait très-bien qu’il ne pouvait échapper à l’adresse des courtisans ni à celle de la calomnie .
« Et je vais vous en donner une preuve , disait-il ; vous voilà, vous, qui « avez tout quitté pour me suivre ; vous dont le dévouement est noble I « et touchant ; eh bien ! que pensez-vous avoir fait?.,. ÇJui croyez-vous « être!... Rien qu’un ancien noble, qu’un émigré, agent des Bourbons,
| « et d’intelligence avec les Anglais ; qui avez concouru à me livrer à eux, !
l)E SAINTE-HELENE.
« el ne m'avez suivi iei que pour m’observer el me vendre. Votre plus « grand éloignement eontre le gouverneur, sa plus grande animosité « contre vous, ne sont que des apparences convenues pour mieux ca- « cher votre jeu. • Et comme je riais de la tournure spirituelle qu'il créait et de la volubilité avec laquelle il l'exprimait : « Vous riez? a-t-il « repris ; mais je vous assure qu’iei je n'improvise pas , je ne suis que
•• l’éeho de ee qu’on a essayé de faire parvenir jusqu'il moi Etcom-
» ment voulez-vous, continua-t-il , qu'une tète sans sagacité, faible et » crédule, ne soit pas ébranlée par de tels rapprochements el de telles « combinaisons? Allez, mon cher, si je n’étais supérieur à la plupart « des légitimes , j'aurais pu déjà me priver île vos soins iei , et votre « coeur droit serait peut-être réduit aujourd'hui à dévorer nu loin les « cruels tourments que cause l'ingratitude. » El il finit disant ' « Pauvre
« et triste humanité ! L’homme n’est pas plus à l'abri sur la pointe
» d'un rocher que sous les lambris d'un palais! il est le même partout ! « l’homme esl toujours l'homme !
Ifnclir. — Divrn pnPr.iux.
Vendredi 10.
Le temps a été affreux; il était impossible de sortir. L'Empereura été contraint de marcher dans la salle à manger; il a fait allumer du feu dans le salon , et s'est mis à jouer aux échecs avee le grand maréchal.
Après dîner, il nous a lu l'histoire de Joseph, dans la Bible, et ensuite l'Andromaque de Racine.
Plusieurs bâtiments étaient entrés la veille au soir : c'était lu flotte
<lu lleugalc. Lady London, reinmo do lord Moira , gouverneur général de l'Inde, était au nombre des passagers.
Aujourd'hui dans le eours de la conversation, le nom de Hoclie avant été prononcé, quelqu’un a dit qu'il était bien jeune encore, mais qu’il donnait beaucoup d'espérances. • C'est bien mieux que cela , a repris
* Napoléon , dites qu'il les avait déjà beaucoup remplies. » Ils s'étaient vus tous les deux, continuait-il, et avaient causé deux ou trois fois. Hoche avait pour lui de l'estime jusqu’à l'admiration. Napoléon n'a pas fait difficulté de dire qu’il avait sur Hoche l'avantage d'une profonde instruction et les principes d’une éducation distinguée. Du reste, il établissait cette grande différence entre eux : « Hoche, disait-il, cherchait toujours " à se faire un parti, et n'obtenait que des créatures; moi, je m'étais « créé une immensité de partisuns, sans rechercher nullement la popu-
* larité. De plus , Hoche était d'une ambition hostile, provoquante ; il " était homme à venir de Strasbourg avec vingt-cinq mille hommes saisir " le gouvernement par force, tandis que moi je n’avais jamais eu qu'une » |K>litique patiente, conduite toujours par l'esprit du temps et les » circonstances du moment.
L'Empereur ajoutait que Hoche, plus tard, ou se serait rangé, ou se serait fait écraser par lui ; et comme il aimait l'argent, les plaisirs, il ne doutait pas qu'il ne se fût rangé. Moreau, dans cette même circonstance, disait-il, n'avait su faire ni l'un ni l'autre; aussi Napoléon n'en faisait i aucun cas, et le regardait connue tout à fait incapable, n'entendant |>ourtant pas en cela parler de son mérite militaire. « Mais c'était un « homme faible, disait-il, mené par ses alentours, et servilement soumis i « a sa femme : c'était un général de vieille monarchie.
■ Hoche, continuait l'Empereur, périt subitement et avec des cir- « constances singulières qui donnèrent lieu à beaucoup de conjectures ; j » et comme il existait un parti avec lequel tous les crimes me revenaient " de droit, l’on essaya de répandre que je l’axais fait empoisonner. Il fut » un temps où rien de mauvais ne pouvait arriver que je n'en fusse « l'auteur : ainsi, de Paris, je faisais assassiner Kléber eu Égypte; à » Marengo, je brûlais la cervelle à Desaix ; j’étranglais, je coupais la •• gorge dans les prisons; je prenais le pape aux cheveux, et cent absur- • dités pareilles. Toutefois, comme je n'y faisais pas la moindre atten- " lion, la mode s'en |kissu ; je ne vois pas que ceux qui m'ont succédé se » soient empressés de la réveiller; pourtant, s'il eût existé un seul de ces » crimes, ils ont à leur disposition les documents, les exécuteurs, les ■ complices; etc., etc
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ItE SAINTE-HÉLÈNE. * ' 533
* Néanmoins, lel est l'empire (les bruits, quelque absurdes qu'ils « soient, qu’Àl est probable (jue tout cebi a été eru du vulgaire, et qu'une .. bonne partie le croit peut-être encore; heureusement qu’il n’en est pas ainsi de l’histoire ; elle raisonne. »
Puis revenant; «C’est une chose bien remarquable, a-t-il dit, que « le nombre de grands généraux qui ont surgi tout à coup de la révolu- « tion. Piehegru, Kléber, Mnssénn , Marceau , Desaix, Hoche, etc., et « presque tous de simples soldats ; mais aussi là semblent s'ôtre épuisés « les efforts de la nature; elle n'a pu rien produire depuis, je veux dire « du moins d’une telle force. C’est qu’à cette époque tout fut donné au « concours parmi trente millions d'hommes, et la nature doit prendre > ses droits; tandis que plus tard on était rentré dans les bornes plus « resserrées de l'ordre et de la société. On a été jusqu'à m'aceuser de ne « m’ètre entouré , au militaire et nu civil, que de gens médiocres, pour « mieux me conserver la supériorité; mais aujourd'hui qu'on ne rou- « vrira sûrement pas le concours, à eux de mieux choisir; on verra ce «^qu’ils trouveront.
« Une autre chose non moins remarquable, continuait-il, c'est l’ex- « tréme jeunesse de plusieurs de ces généraux qui semblent sortir tout « laits des mains de la nature. Leur caractère est à la venant ; à l'excep- « tion de Hoche , qui donnait le scandale des mœurs , les autres ne eon- « naissaient uniquement que leur affaire: la gloire et lu pairie, voilà « tout leur cercle de rotation; ils tiennent tout à fait de l'antique.
« C'est Desaix, que les Arabes nomment te sultan juste ; c'est Marceau, « pour les obsèques duquel les Autrichiens observent un armistice, par « la vénération qu'il leur avait inspirée; c'est le jeune Duphot, qui était « la vertu même.
« Mais on ne peut pas dire qu’il en fut ainsi de tous ceux qui étaient « plus avancés en âge; c'est qu'ils tenaient du temps qui venait de dis- « puraitre. M"\ A"‘, II"’, et lieaucoup d’autres étaient des dépréda- « teurs intrépides.
« Lun d’eux, en outre, était dune avarice sordide, et l'on a prétendu que je lui avais joué un tour pendable; que, révolté un jour de ses » dernières déprédations, j'avais tiré sur son banquier pour deux ou '• trois millions. Grand embarras! earenlin mon nom était bien quel- « que chose. Le banquier écrivit qu'il ne pouvait payer sans autorisation; « il lui fut répondu de payer tout de même , que le plaignant aurait les « tribunaux pour se fuire rendre justice ; mais l'intéressé n'en lit rien « et laissa payer.