‹ Mémorial de Sainte-HélèneChapitre 31 sur 51 · MÉMO MAI · texte numérisé non relu

MÉMO MAI

« U"', M”\ NV, n'avaient que de la bravoure personnelle.

• Moneey était un iionnéte homme; Macdonald avait une grande « loyauté; Ii‘“ est une de mes erreurs.

« S”‘ avait bien aussi ses défauts et ses qualités ; toute sa campagne I i du midi de la France est très-belle ; et ce qu'on aura de la peine à « croire, c'est qu'avec son attitude et sa tenue, qui indiquent un grand

• caractère , il n'était pas le mnitre dans son ménage. (Juand j'appris à « Dresde la défaite de Vittoria et la perte de toute l'Espagne due à ce

• pauvre Joseph , dont les plans , les mesures et les combinaisons n'é-

• taient pas de notre temps, mais semblaient tenir bieu plutôt d'un « Soubise que de moi, je cherchai quelqu'un propre ii réparer tant de » désastres , je jetai les yeux sur S'“, qui était auprès de moi. Il était > tout prêt, me disait-il, mais il me suppliait de parler à sa femme, qui -allait fortement s'y opposer; je lui dis de me l’envoyer. Elle parut - avec l'attitude hostile, et le verbe haut , me disant que son mari ne

- retournerait certainement pus eu Espagne; qu'il avait déjà beaucoup

- fuit, et méritait après tout du repos. Madame, lui dis-je, je lie vous ai

- pas mandée |>our subir vos algarades ; je ne suis fias votre mari, moi ; « et si je l'étais, ce serait encore tout de même. Ce peu de pu mies la .. confondit; elle devint souple, obséquieuse, et ne s'occupa plus que

- de gagner quelques conditions : je n'y pris seulement pas garde , et me « contentai de la féliciter de ce qu'elle savait entendre raison. Duns les

« grandes crises, lui dis-je. Madame, le lot des femmes est d'adoucir nos » traverses ; retourner, a voire mari , et ne le tourmentez pas. «

Invitation riilimlr «le *ir llihlton l.nwc.

A qualre heures, j’étais chez rKmpeirur. Le grand maréchal y est | entré; il lui a donné un billet ; l'Empereur, après l'avoir parcouru des j yeux, l'a rendu en levant les épaules et disant : « C'est trop sol, point « de réponse! Passez-le à I jis Cases. «

Le croira-t-on ? c'était un billet du gouverneur au grand maréchal , invitant le général lion aparie à venir rencontrer à dîner, à Plantationllousc, lady London, femme de lord Moira. Je suis devenu rouge de l'inconvenance. Pouvais-je imaginer rien au monde de plus souverainement ridicule! Sir Hudson l.ovve ne trouvait sans doute rien de plus simple ; et pourtant il a été longtemps dans les quartiers généraux du continent ; il s'est trouvé mêlé aux transactions diplomatiques du temps!!!....

Na|ioUroh » l'InMitiil. — Au Conseil il'Klal. — Code civil. — Bertrand de Mollevllle. — Mot pour lord Saint- Vincent. — Sur ritil^riptirdp rAfrn|iit\ — MlnUlfre «le la marine. — I»eeré«.

Diniinch* H.

L'Empereur, sc promenant au jardin et causant sur divers objets, s'est arrêté sur l'Institut, sa composition, son esprit. Lorsqu'il y parut à son retour de l'armée d'Italie , dans su classe composée d'environ cinquante membres, il pouvait sp considérer, disait-il, comme le dixième. Lagrange, Lapluee, Monge, en étaient la tète. C'était un spectacle assez remarquable, ajoutait-il, et qui occupait fort les cercles, que de voir le | jeune général de l'armée d'Italie dans les rangs de l’Institut, discutant | en public, avec scs collègues, des objets (rré-profonds et fort métaphysiques. On l'up|>ela alors le géomètre des batailles, le mécanicien de la victoire, etc., etc.

Napoléon, devenu Premier Consul , ne causa pas moins de sensation au Conseil d'Etat. Il présida constamment les séances de la confection du

Code civil. « Tronehet en était l'Ame, disait-il, cl lui , Napoléon , ledé- « monstrateur. Tronehet avait un esprit éminemment profond et juste,

« mais il sautait par-dessus les développements , parlait fort mal , et ne « savait pas se défendre. » Tout le Conseil, disait l'Empereur, était d'abord | contre ses énoncés ; niais lui, Napoléon, dans son esprit vif et sa grande facilité de saisir et créer des rapports lumineux et nouveaux , prenait la parole, et, sans autre connaissance de la matière que les luises justes 1

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fournies j«r Tronchel, développait ses idées, éenrlnil les ohjeclions, el ramenait tout le monde.

Kji effet, les procès-verbaux du Conseil d'Étnl nous oui transmis les improvisations du Premier Consul sur lu plupart des articles du Code civil. On est frappé, il chaque ligne, de la justesse de ses observations, de la profondeur de ses vues, et surtout de la libéralité de ses sentiments.

C'est ainsi qu’en dépit des diverses oppositions, on lui doit cet article du Code : Tout individu né ni l-'rance est Français. « Fin effet, disait-il ,

« je demande quel inconvénient il y aurait à le reconnaître pour Fran- . i

« çais? Il ne peut y avoir que de l'avantagea étendre les lois civiles fran- » çaises ; ainsi , au lieu d'établir que l’individu né en France d’un père

étranger n’obtiendra les droits civils que lorsqu’il aura déclaré vouloir « en jouir, on pourrait décider qu’il n’en est privé que lorsqu’il y renonce » formellement.

« Si les individus nés en France d'un père étranger n’étaient pas eon- « sidérés comme étant de plein droit Français, alors on ne pourrait sou- » mettre à la conscription et aux autres charges publiques les lils de ces « étrangers qui se sont mariés en France par suite des événements de « la guerre.

* Je pense qu’on ne doit envisager la question que sous le rapport de « l’intérêt de la France. Si les individus nés en Franco n’ont pas de biens,

« ils ont du moins l’esprit français, les habitudes françaises; ilsont l’al- « lâchement que chacun a naturellement pour le pays qui l’a vu naître;

* enfin, ils supportent les charges publiques. »

11F. SAINTK-IIÉLÉNK. 557

Le Premier Consul n'est pus moins remarquable dans la conservation du droit de Français aux enfants nés de Français établis en pays èlran- I ytr, qu'il lit étendre de beaucoup, en dépit de fortes oppositions. « Lu • nation française, disait-il, nation grande et industrieuse, est répandue « partout ; elle se répandra encore davantage par la suite ; mais les Fran- , i « çais ne vont chez l’étranger que pour y faire leur fortune. Les actes par j » lesquels ils |mraissaient se rattacher momentanément à un autre gou- ( “ reniement ne sont faits que pour obtenir une protection nécessaire à

j " leurs projets. S'il est dans leur intention de rentrer en France quand « leur fortune sera achevée, fnuilni-l-il les repousser ? Se fussent-ilsméme | « affiliés à (liai ordres de chevalerie, il serait injuste de les confondre « avec les émigrés qui ont été prendre les armes contre leur patrie.

•> Kt s'il arrivait un jour qu’une contrée envahie pur l’ennemie lui fût « cédée par un traité, pourrait-on avec justice dire à ceux de ses habi- « tants qui viendraient s'établir sur le territoire de la république, qu'ils « ont perdu leur qualité de Français pour n’avoir pas abandonné leur « ancien paysan moment même où il a été cédé, parce qu’ils auraient « prêté momentanément serment à un nouveau souverain pour se donner « le temps de dénaturer leur fortune et de la transporter en France? » i Dans une autre séance sur les décès des militaires, quelques diflicultés I s’élevant sur ceux mourant en terre étrangère, le Premier Consul reprit i vivement : « Le militaire n’est jamais chez l’étranger lorsqu’il est sous j » le drapeau; où est le drapeau, là est la France ! »

Sur le divorce, le Premier Consul est pour l'adoption du principe, et parle longuement sur la cause d'incompatibilité qu'on cherchait ù repousser; il dit : « On prétend qu’elle est contraire à l’intérêt des femmes,

« des enfants, et à l'esprit des familles ; mois rien n’est plus contraire à » l'intérêt des époux, lorsque leur humeur est incompatible, que de les « réduire à l’alternative ou de vivre ensemble ou de se séparer avec éclat, j « Rien n'est plus contraire à l'esprit de famille qu’une famille divisée. [ « Le mariage prend sa forme des mœurs, des usages, de la religion de |

» chaque peuple; c'est par cette raison qu'il n’est pas le même partout.

« Il est des contrées où les femmes cl les concubines vivent sous le même « toit, où les enfants des esclaves sont traités ù l'égal des autres; l'orga- » nisation des familles ne dérive donc pas du droit naturel : les mariages ! " des Romains n'étaient pas organisés comme ceux des Français.

» Les pré-cautions établies par lu loi pour empêcher qu'à quinze, à dix- | 1 » huit ans, on ne contracte avec légèreté un engagement qui s’étend à -• tonte la vie, sont certainement sages; cependant sont-elles suffisantes? j

» Qn'après dix an» de mariage le divorce ne soit plus admis que pour « des raisons trës-gra\es, on le conçoit ; niais puisque les mariages con- » tractés dans la première jeunesse sont si rarement l'ouvrage des époux,

" puisque ee sont les familles qui les forment d'après certaines idées de « convenances, il faut que, si les époux reconnaissent qu'ils ne sont ■■ pas faits l'un pour l'autre, ils puissent rompre une union sur laquelle « il lie leur a pas été permis de réfléchir. Cependant cette facilité ne doit • favoriser ni la légèreté ni la passion ; qu'on l'entoure donc de toutes « les précautions, de toutes les formes propres à en prévenir l'abus ;

« qu'on décide, par exemple, que les époux seront entendus par un con- « seii secret de famille formé sous la présidence du magistrat ; qu'on « ajoute encore, si l’on veut, qu’une femme ne pourra user qu’une fois « du divorce; qu’on ne lui permette de se marier qu’a près cinq ans, afln " que le projet d'un autre mariage ne la porte pas à dissoudre le premier;

" qu’après dix ans de mariage, la dissolution soit rendue très-diflieile.

« Vouloir n'admettre le divorce que pour cause d'adultère publiquc- « ment prouvé, c'est le proscrire absolument; car, d’un côté, peu d'n- « du Itères peuvent être prouvés ; de l'autre, il est peu d'hommes assez, j « éhontés pour proclamer la turpitude de leurs épouses. Il serait d'ail- ■ « leura scandaleux et contre l’honneur de la nation de révéler ce qui « se fiasse dans un certain nombre de ménages; on en conclurait, quoi- « que à tort, que ce sont là les mœurs françaises. ■*

: Les premiers légistes du Conseil étaient pour que la mort civile enlrai-

! liât lu dissolution du contrat civil du mariage. La discussion fut trèsvive. Le Premier Consul, dans un beau mouvement, s’y opposa en ces termes : « Il serait donc défendu à une femme profondément convain- » eue de l’innocence de son mari de suivre dans sa déportation l'homme « auquel elle est le plus étroitement unie; ou si elle cédait à sa convie- « tion, à son devoir, elle ne serait plus qu'une concubine! Pourquoi « ôter à ces infortunés le droit de vivre l'un auprès de l’autre, sous le i " titre honorable d'époux légitimes?

« Si la loi permet à la femme de suivre son mari sans lui accorder le « titre d'épouse, elle permet l’adultère.

« La société est assez vengée par la condamnation, lorsque le coupable j « est privé de ses biens, séparé de ses amis, de ses habitudes ; faut-il en- « core étendre la peine jusqu’à la femme, et l’arracher avec violence a j » une union qui identifie son existence avec celle de son époux? Elle vous | « dirait : Mieux valait lui ôter la vie, du moins me serait-il permis de i » chérir sa mémoire; mais vous ordonnez qu'il vive, cl vous ne voulez ,

» pas que je le console ! Eh ! combien d'hommes ne sont cou|«ibles qu'à « cause de leur faiblesse pour leurs femmes ! Qu'il soit donc permis à « celles qui ontcausé leurs malheurs de les adoucir en les partageant. Si « une femme satisfait à ce devoir, vous estimez sa vertu, et cependant « vous ne mettez aucune différence entre elle et l’être infâme qui sepro- « stitue.ete., etc. • On pourrait faire des volumes de pareilles citations.

En 1815, après la restauration, causant avec M. Bertrand de Molleville, ancien ministre de lu marine de Louis XVI, homme très-capable et fort distingué à plus d'un titre, il me disait : « Voire Bnonaparte,

« votre Napoléon, était un homme bien extraordinaire, il faut en eonve- « nir. Que nous étions loin de le connaître de l’autre côté de l’eau! Nous « ne pouvions nous refuser à l’évidence de ses victoires et de ses inva- « sions, il est vrai; mais Genseric, Attila, Alaric, en avaient fait autant.

« Aussi me laissait-il l'impression de lu terreur bien plus que celle de » l'admiration. Mais depuis que je suis ici, je me suis avisé de mettre le • nez dans les discussions du Code civil, et dès cet instant ce n'a plus

> été que de la profonde vénération. Mais où diable avait-il appris tout ■ cela!... Et puis voilà que chaque jour je découvre quelque chose de « nouveau. Ah! Monsieur, quel homme vous aviez là! Vraiment, il faut

> que ce soit un prodige!... »

Sur les cinq heures, l'Empereur a reçu le capitaine Boxven, de la frégate la Salci(e, qui part demain, lia été fortgraeieux pour lui, et comme la conversation a amené le nom de lord Saint-Vincent, qu'il disait être son protecteur, l’Empereur lui a dit ; » Vous le verrez. Eh bien, je vous « charge de lui faire mes compliments comme à un hou matelot, à un « brave et digne vétéran. »

Sur les sept heures, l'Empereur s'est mis au bain ; il m'a fait venir, et nous avons beaucoup parlé des affaires du jour, puis de littérature, et enfin de géographie. Il s'étonnait qu’on n'eùt pas de notions certaines sur l'intérieur de l’Afrique. Je lui disais que j’avais eu l’idée, il y a quelques années, de présenter à son ministre de la marine un projet de voyage dans l’intérieur de l'Afrique : non pas une excursion furtive et aventureuse, mais une véritable expédition militaire, digne en tout du temps et du faire de l'Empereur. Le ministre me rit au nez lors de ma première conversation à ce sujet, et traita mon idée de folie.

J'avais voulu, disais-je, attaquer l'Afrique parles quatre points cardinaux, soit que de ces quatre points on fût venu se réunir au centre, soit que, débarquées à l'est et à l'ouest, vers son milieu, les deux parties de l'expédition fussent venues au-devant l’une de l’autre, pour se séparer de

nouveau el aller l'une vers le nord, l’autre vers le sud. Il est à croire, pensais-je, qu'en exigeant de la cour de Portugal tous les renseignements qu'elle eût pu procurer, ou eut trouvé que la communication de l'est à l'ouest existait déjà, ou que ce qui restait à faire était peu de chose. Avec, nos idées du jour, notre enthousiasme, nos entreprises, nos prodiges, on eut facilement trouvé cinq à six cents bons soldats, des chirurgiens, des médecins, des botanistes, des chimistes, des astronomes, des naturalistes, tous de bonne volonté, qui eussent indubitablement accompli quelque chose digue du temps.

L’attirail nécessaire en bêles de somme, en petites nacelles de cuir pour traverser les rivières, en outres pour porter de l’eau à travers les déserts, en petite artillerie très-maniable, etc., en eût assuré une entière et facile exécution.

« Nul doute, disait l'Empereur, que votre idée ne m’eût plu. Je m'en « serais saisi, je l'aurais fait passer dans les mains de quelque conimis- « sion, et j’aurais marché nu résultat. »

Il regretlait fort, disait-il, de n'avoir pas eu lui-mème le temps, durant son séjour en Égypte, d'accomplir quelque chosede cette espèce. Il avait des soldats tout propres à braver le désert. Il avait reçu des présents de la reine du Darfour et lui en avait envoyé. S'il fût demeuré plus longtemps, il allait pousser fort loin nos vérifications géographiques dans les parties septentrionales de l’Afrique, et cela avec la plus grande simplicité d'exécution, en plaçant seulement dans chaque caravane quelques olliciers intelligents, pour lesquels il se serait fait donner des otages, etc.

La conversation est passée de là à la marine et à son département. I/Empureur l’a traitée à fond. Il ne pouvait pas dire qu’il fût content de Drcrès; et l’on pouvait, pensait-il, lui reprocher peut-être sa constance I àsonégard. Maislemnnquedesujetsavait dûlemaintenir; car après tout, assurait-il, Decrès était encore ce qu’il avait pu trouver de mieux. Gantheaumr n'était qu'un matelot nul et sans moyens, qui avait fait manquer trois fois, disait-il, la conservation de l'Égypte. Caffarelli avait été perdu dans son esprit, parce qu'on s'était artificieusement étudié à lui peindre sa femme comme une faiseuse d'affaires ', eequ'on savait équivaloir pour lui à une proscription certaine. .1/ issiessi était un homme peu sûr ; lui et sa famille étaient très-attachés aux Bourbons, ce qui les avait fait accuser

' l»es amis m'ont assuré que ces expressions avaient été bien pénibles à ceux qui en étaient l'objet ; cependant je puis assurer quelles avalent été prononcées dans des intention* tout à f.dt bienveillantes pour Caffarelli , cl faites même pour le flatter. I/Empercur. en mentionnant les causes que l'intrigue avait mises en avant pour écarter du ministère cet administrateur distingue , avait été bien loin de prononcer qu'elles étaient réelles; bien au contraire : et j'aurais rté d'autant plus malencontreux dans mon récit . que c'est une famille à laquelle je suis fort attaché.

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d'avoir livré Toulon. L'Empereur avait eu un moineiit l’idée d'jSménau, mais il ne le trouva guis à celte liauteur. Il se demandait si Truguet n'eût pas réussi; il le croyait fort |ieu capable, bon administrateur |x>urtnnt; mais il avait été trop chaud, disait-il, dans la révolution ; il avait poussé la chose outre mesure.

« Du reste, remarquait l'Empereur en passant, j'avais rendu tous mes « ministères si faciles, que je les avais mis à la portée de toiit le monde,

« pour peu qu'on possédât du dévouement, du zèle, de l'activité, du trn- « vail. Il fallait en excepter tout au plus celui des relations extérieures,

« parce qu'il s'agissait souvent, disait-il, dans celui-là d'improviser etde « séduire. Au vrai, concluait-il, dans la marine la stérilité était réelle, et « Decrès, apres tout, était peut-être encore le meilleur. Il avait du com- « mandement; son administration était rigoureuse et pure. Il avait de » l'esprit, et beaucoup, mais seulement pour sa conversation. Il lie « créait rien, exécutait mesquinement, marchait et ne voulait pas eou- « rir. Il eût dû passer la moitié de son temps dans les porls et sur les - Hottes d'exercice ; je lui en eusse tenu compte ; mais, en courtisan, il <> craignait de s'éloigner de son portefeuille. Il méconnaissait mal; il » eût été bien mieux défendu là que dans ma cour : son éloignement eût « été son meilleur avocat. »

L’Empereur regrettait fort, disait-il, Lainuche-Tréville ; lui seul lui avait présenté l'idée d'un vrai talent : il jx-nsait que cet amiral eût pu donner une autre impulsion aux affaires. L’attaque sur l'Inde, celle de l'Angleterre eussent été du moins entreprises, disait-il, et se fussent peut-être accomplies.

L’Empereur se blâmait touchant les ixhiichcs de lloulogue. Il eût mieux fait d'employer, disait-il, de vrais vaisseaux à Cherbourg. Toutefois Villeneuve, avec plus de vigueur au cap Finistère, eût pu rendre l'attaque praticable. « J'avais combiné cette apparition de Villeneuve de très-loin, » avec beaucoup d'art et de calcul, en opposition à la routine des marins « qui m'entouraient. Et tout réussit comme je l'avais prevu jusqu’au " moment décisif; alors la mollesse de Villeneuve vint tout perdre. Et

Dieu sait d'ailleurs, ajoutait l'Empereur, les instructions que lui avait « données Decrès. Dieu sait les lettres particulières qu'ils se sont écrites » et que je n’ai jamais pu éclaircir, car j’étais bien puissant, bien fure- " leur, et ne croyez gras pourtant que je vinsse à bout de vérifier tout ce « que je voulais autour de moi.

» Le grand maréchal disait l'autre jour qu'il était reconnu parmi vous « autres, au salon de service, que je n'étais plus abordable si toi que j’a-

« vais reçu le ministre de la marine. Le moyen qu'jl n’en filt pas ainsi ! il j ! « n'avait jamais que de mauvaises nouvcllesà me donner. Moi-mème j’ai « jeté le manche après la cognée lors du désastre de Trafalgar. Je ne pou- « vais pas être partout , j'avais trop à faire avec les armées du continent.

« Longtemps j’ai rêvé une expédition décisive sur l'Inde, mais j’ai été « constamment déjoué. J'envoyais seize mille soldats, tous surdesvais- « seaux de ligne; chaque soixante-quatorze en eût porté cinq cents, ce « qui eût demandé trente-deux vaisseaux. Je leur faisais prendre de l'eau « |tour quatre mois ; on l'eût renouvelée à l’IJo-de-Frnlice ou dans tout » outre endroit Imhité du désert de l'Afrique, du Brésil ou de la mer des « Indes ; on eût nu besoin fait In conquête de cette eau partout où on « eût voulu relâcher. Arrivé sur les lieux, les vaisseaux jetaient les sol- « dais à terre et repartaient aussitôt, complétant leurs équipages par 1 « le saeriliee de sept ou huit de ces vaisseaux , dont la vétusté avait • déjà marque In condamnation; si bien qu'une escadre anglaise ar- ! | « rivant d’Europe à la suite de In nôtre n’eût plus rien trouvé.

« Quant à l'armée, abandonnée à elle-même, mise aux moins d'un chef « sûr et capable, elle eût renouvelé les prodiges qui nous étaient fnmi- « tiers, et l'Europe oût appris la conquête de l'Inde comme elle avait « appris celle de l'Égypte. »

J'avais bcnucoupconnu Décrûs, nous avions commencé ensemble dans la marine. Il avait pour moi, je le crois, toute l'amitié dont il étai t sus- < I ceptiblc; quant à moi, je lui étais tendrement attaché. C’était une passion malheureuse, répondais-je à ceux qui m'en plaisantaient, ce qui arrivait souvent, car son impopularité était extrême; et j'ai pensé plus , d'une fois qu'il s'y complaisait pur calcul. J'étais, à Sainte -Hélène comme ailleurs, presque toujours seul à le défendre. Or, je disais à l'Empereur que j'avais beaucoup vu Décrûs pendant le séjour à i'île d'Ellte, qu'il avait été parfuit pour lui. Nous nous étions parlé alors à coeur ouvert, et j'ai lieu de croire que depuis il aurait eu en moi une confiance pleine et entière.

« A peine Votre Majesté rentrait aux Tuileries, disais-je, que Décrûs et » moi nous nous sautions un cou, nous écriant : Nous le tenons ! nous le ■ tenons ! Ses yeux étaient remplis de larmes, je lui dois ce témoignage. J - Tiens, me dit-il encore tout ému et sa femme présente, tu me prouves « en cet instant que j'ai eu des torts avec toi, et je t'en dois la répara- i | » lion ; mais tes anciens titres te rapprochaient si naturellement de ceux ». qui nous quittent aujourd'hui, que je ne doutais pas que tôt ou tard tu » ne fusses très-bien auprès d'eux, si bien que tu as gêné plus d'une fois

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DK SAINTE-tlÉLÈNE.

■ peut-être mes expressions et mes vrais sentiments. — Kl vous l'aurez cru, | mi livre niais ! s’est écrié l'Empereur en riant aux éclats; ri'élait-ce

• pas là plutôt l'admirable finesse de cour, une touche pour La Bruyère,

• un vrai trait d'esprit, du reste? car, s'il lui était arrivé pendant mon » absence de laisser échapper quelque drôlerie contre moi, voiisvoyezque « |Nir là il remédiait à tout, et une fois pour toutes. — Eh bien, Sire, » ai-je continué, ce que je viens de dire peut n'étre que plaisant ; mais « voici ce qui est plus essentiel :

» An plus fort de la crise de INI 4, avant la prise de Paris, Decrès fut » sondé de la manière la plus délicate pour conspirer contre Votre Ma- « jesté, et il s'y refusa franchement. Decrès murmurait facilement et » souvent; il avait une certaine autorité d'expressions et de manières ; « c'était une acquisition à ne pas dédaigner dans un parti. Il se trouva, à - cette époque de douleur, faire visite à un personnage fameux, le héros « des machinations du jour. Celui-ci, qui s'était avancé au-devant de » Décrûs, le ramenant en boitant à sa cheminée, y prit un livre disant : « Je lisais tout à l'heure quelque chose qui me frappait singulièrement. » Écoutez : Montesquieu, livre tel, chapitre tel, page telle. « fjuund le » prince s’est élevé au-dessus de toutes les lois, que la tyrannie est » devenue insupportable, il ne reste plus aux opprimés — C'est

" assez! s'écria Degrés en lui mettant la main sur la bouche, je n'écoute

« |>lus, fermez votre livre.» El l'autre ferma tranquillement son livre | comme si de rien n'était, et se mit à causer de tout autre chose.

| « Plus tard un maréchal, apres sa fatale défection, effrnyé de ses ré-

» sultats sur l'opinion, et cherchant vainement autour de lui de l'appro- « hation et île l'appui, essaya d'v intéresser Decrès en quelque chose. —

• .le me suis toujours souvenu, lui disait-il, d'une de nos conversations i « où vous nous peigniez si énergiquement les maux et les embarras de

« la patrie. Votre souvenir, la force de vos arguments sont pour beau- » coup dans ce qui m'a porté à y remédier. — Oui, mon cher, reprit « Decrès avec une réprobation marquée ; mais vous êtes-vous dit aussi « que vous aviez sauté par-dessus le cheval ?

« Et pour apprécier justement ces anecdotes, disais-je à l'Empereur, n il faut savoir qu’elles m'étaient racontées par Decrès lui-mème pen- | « liant l'absence de Votre Majesté, et bien assurément sans le moindre

» soupçon do votre retour. »

La conversation avait duré plus de deux heures dans le bain ; l'Empereur n'a dîné que fort tard. Nous avons causé de l’École militaire de Paris. Comme je n'en étais sorti qu'un an avant qu'il y arrivât, les mêmes officiers, les mêmes maîtres, les mêmes camarades nous avaient été communs. Il trouvait un charme particulier à repasser ainsi de compagnie ce temps de notre enfance, nos occupations, nos espiègleries, nos jeux, etc.

Dans sa gaieté, il a demandé un verre de vin de Champagne, ce qu’il j fait bien rarement; et sa sobriété est telle, qu'il suffit de ce seul verre \ pour colorer son visage et le porter il parler davantage. On sait qu’il ne passe guère plus d'un quart d’heure ou d'une demi-heure il bible ; il y avait plus de dent heures que nous y étions. Son étonnement a été grand en apprenant de Marchand qu’il était onze heures. • Comme le

• temps a passé ! disait-il avec une espèce de satisfaction. One ne puis- « je avoir souvent de pareils moments! Mon cher, ni 'a-t-il dit en me » renvoyant, vous nie quittez heureux H ! »

État «lariKPrrnf «li* mon (il*. l'arol»^ rrmanjiMlilc!* — D'rtiounoii r des GirourUra. — Ittrlliolcl.

Lundi 13,

Le docteur Warden ébiit venu se joindre il deux autres de ses confrères pour former une consultation pour mon fils, dont l'indisposition uie donnait de l'inquiétude. I

U K SAIKTK-IIE1.EMF..

L’Empereur a bien voulu recevoiv, à ma requête, cette ancienne connaissance du Piorthumberland, et a causé près de deux heures, passant familièrement en revue les actes de son administration qui ont accumulé sur lui le plus de haine, de mensonges et de calomnies. Itien n’était plus correct, plus clair, pins simple, plus curieux, plus satisfaisant, me disait plus tard ce docteur.

L’Empereur termina par ces paroles remarquables : « Je m'inquiète > peu de tous les libelles lancés contre moi ; mes actes et les événements I « y répondent mieux que les plus habiles plaidoyers. Je me suis assis | « sur un trône vide. J'y suis monté vierge de tous les crimes ordinaires « aux chefs de dynasties. Qu'on aille chercher dans l'histoire, et que » l’on compare. Si j'ai à craindre un reproche de la postérité et de I hisn toire, ce ne sera pas d'avoir été trop méchant, mais peut-être d’avoir « été trop bon. »

Après le dîner, l’Empereur a parcouru le Dictionnaire des Girouettes nouvellement arrivé, dont l'idée est plaisante et l’exécution manquée. C'est le recueil alphabétique des personnes vivantes qui ont paru sur la scène depuis la révolution, et dont les expressions, les sentiments ou les actes avaient suivi la variation du vent. Des girouettes accompagnent leur nom, avec l’extrait des discours en regard, ou les actes qui les leur [ avaient méritées. En l'ouvrant, l'Empereur a demandé s'il s’y trouvait quelqu'un de nous. Non, Sire, lui a-t-on réqiondu plaisamment ; il n'y I a que Votre Majesté. En effet. Napoléon y était pour avoir consacré la république et exercé la royauté.

L’Empereur s'est mis à nous lire divers articles. La transition des discours de chacun était vraiment curieuse; le contraste était parfois exprimé avec tant d'impudeur et d'effronterie, que l'Empereur, tout en lisant, ne |K>uvait s'empêcher d'en rire de bon cœur. .Néanmoins, nu bout de quelques pages, il a rejeté le livre avec l'expression du dégoût et delà douleur, faisant observer qu’après tout ee recueil était la dégradation de la société, le code de la turpitude, le bourbier de notre honneur. Un article lui a été particulièrement sensible, celui de Itertholel, qu’il avait tellement comblé, sur lequel il devait tant compter, disait-il.

Tout le monde connaît ce trait charmant : Bertholet ayant éprouvé ! des pertes et se trouvant gêné, l'Empereur, qui l'apprit, lui envoya cent mille écus, ajoutant qu'il avait à se plaindre de lui, puisqu'il avait ignoréqne lui, Napoléon, était toujours nu service de ses amis. Eh bien! j Bertholet, lors des désastres, avait été très-mal pour l'Empereur, qui

HKMOHUI.

5<ir.

en fat vraiment affecté dans le temps, répétant plusieurs fois : « Quoi ! « Bertholet! mon ami Bertholet!... Bertholet sur lequel j'aurais dû tant « compter! »

Au retour de l'ile d'Elbe, Bertholet sentit se réveiller ses sentiments pour son bienfaiteur; il se hasarda à reparaître aux Tuileries, faisant dire par Monge à l’Empereur que, s'il n'en obtenait un regard, il se tuerait à la porte en sortant. Et l'Empereur ne crut pas pouvoir lui refuser un sourire en passant devant lui.

L'Em|>erenr, durant son règne, avait répété sa noble et généreuse obligeance en faveur de plusieurs gros manufacturiers. II voulait chercher leur article, mais toutes les voix se sont élevées |>our témoigner en leur faveur.

Réception ties passagers île la floltc de Bengale.

Mar.il 14

Vers les quatre heures, il nous est arrivé un très-grand nombre de visiteurs; c'étaient les passagers de la flotte des Indes, que l'Empereur ! avait consenti à recevoir. On comptait parmi eux un M. Strange, beau- | frère de lord Melvil, ministre de la marine d'Angleterre; un M. Arbuthnut : sir IKi'/bams Biironyh, un des juges de la cour suprême de Caïeu lia ; deux aides deeampde lord Moira; d'autres encore, parmi lesquels plusieurs femmes. Nous étions tous à causer dans la salle d'attente. L’Rmpereur.sortantdesa chambre pourgagnerle jardin, a excité |>armi nos visiteurs un empressement extrême. Ils se sont précipités aux fenêtres pour le voir passer; cela nous rappelait tout à fait Plymouth. Le grand maréchal a conduit toutes ces personnes à l’Empereur, qui lésa reçues avec une grâce parfaite et ce sourire qui exerce tant d'empire. I.'avidité était dans les regards de tous, l'émotion sur la ligure de plusieurs.

l.'Empereur a |>arléù chacun d'eux, connaissant, suivant sa coutume, ce qui se rattachait à certains noms à mesure qu'il les entendait. Il a beaucoup parle législation et justice avec le juge suprême ; commerce et administration avec les officiers de la compagnie; a questionné les militaires sur leurs années de service et leurs blessures; a dit à deux de ces dames des choses fort aimables sur leurs ligures et leur teint respecté par les fournaises du Bengale; puis, s'adressant à l'un des aides de camp de lord Moira, il lui a dit que son grand maréchal lui avait appris que lady Loudoil était dans l'ile; que si elle eût été en dedans de ses limites il se fut fait un vrai plaisir de lui faire sa cour, mnis

qu'étant t>n doliors dp son piipoinlo, c'était pour lui roinmp si ollo était piiporpmi Bengale. -,

Durant ces conversations, dont j'ai été l'interprète, M. Slrnnge, avec : j qui j'avais déjà causé auparavant, no put s'empêcher de m'attirer à lui l»r.lc pan de mon habit, pour que dire avec l'accent de la surprise et de la satisfaction : « Ah ! combien d'esprit et de grâce dans la manière « dont votre Empereur tient un lever! — Monsieur, c'est qu'il n'est « pas sans quelque habitude là-dessus. »

Nous les avons reconduits à notre salon, d'où lu curiosité les a fait pénétrer jusqu'à la seconde pièce, le salon de l'Empereur. Sir Williams Burough, que son emploi rend marquant dans son gouvernement, m'a demandé si c'était la salle à manger. Je lui ai dit que c'était le salon, et, pour mieux dire, le tout. Il en a été fort étonné. Je lui ai montré alors j par la fenêtre les deux pièces qui composent tout l'intérieur de l’Em- i pereur. Sa ligure était peinée; son esprit semblait faire des comparaisons avec le passé ; et, considérant les meubles misérables et la petitesse de l’espace, il m'a dit d'un air pénétré : « Mais bientôt vous serez « mieux. — Comment donc! quitterions-nous celte ile? — Non ; mais « il vous arrive de fort beaux meubles et une belle maison. — l.e vice

- n'est point (tans les mentîtes et dans In maison i|iii sont ici ; il est " dans le roe sur lequel elle re|iose, dans la latitude qu’elle occupe : tant « qu'on ne changera pas eette latitude, nous ne serons jamais bien. »

Je lui ai répété littéralement ce que l’Empereur avait dit peu de jours j auparavant au gouverneur sur le meme sujet. Cet homme s'est ému, et, me serrant la main, in'n dit avec chaleur: • Mon cher Monsieur,

« c'est un trop grand homme ; il a trop de grands talents, il s'est rendu « trop redoutable, il est trop à craindre |Miur nous. — Mais, lui ai-je • dit à mon tour, pourquoi n'avoir pas tiré ensemble le char de front,

" au lieu de se tuer réciproquement ii le tirer en sens opposé? Quelle " n'eût pas pu être sa course alors! » Il m'a regardé, et, me serrant de i nouveau la main d'un air pensif, il m'a dit : « Oui, cela vaudrait bien

mieux sans doute; mais »

Du reste, tous étaient également frappés, surtout de la liberté des j manières de l'F.mpercur et du calme de sa ligure. Je ne sais ce qu'ils s’attendaient à trouver. 1,’un d eux me disait qu’il ne |>ouvnit pas se faire | une juste idée de la force d'A me (pii avait été nécessaire à Napoléon pour supporter de |>areilles secousses. « Cestque personne ne commit « encore bien l’Empereur, ai-je repris. Il nous disait l’autre jour qu’il « avait été de marbre pour tous h*s glands événements, qu'ils avaient 1 « glissé sur lui sans mordre sur son moral ni sur ses facultés. »

I. atnir.il. — l.aily IaiikIoii. — Mon alla*. cirronsLitirr singitlUTt' A et* sujet.— YMtr «lit gtitivmtetir.

Coin civ il i<ui rliaiulc avec l'Empereur.

Merci ntl 15. jeudi IG.

I.ady London, femme de lord Moiru, gouverneur général des Indes, était depuis quelques jours dans l'ileel attirait toutes les attentions. C'était une grande dame, répondant peut-être il nos duchesses dnns la vieille monarchie. Les oflieiers anglais lui prodiguaient les derniers égards. L'mniral l'avait à bord du Nurllutmberland ce jour-la, et lui donnait une petite fêle. Il envoya une ordonnance à cheval me prier de lui prêter mou Allas jmhi r la soirée, voulant le faire considérer à lady London, dont le mari s'y trouvait indiqué comme le premier représentant des Plantageuets, et conséquemment comme le légitime du troue d'Angleterre.

L'amiral et moi nous étions sur le pied d’une complète indifférence, a peu près étrangers l'un il l’autre depuis qu'il m'avait débarqué. C'était donc moins une bienveillance pour moi qu'un compliment pour l'ouvrage lui-même. On s'en était entretenu, In dame avait désiré le ;

■ïfi!) ! |

voir, et on avait en envie de le lui montrer. Toutefois je ne pus satisfaire ce désir; il était dans la chambre de l'Empereur : ce fut ma réponse.

L'Empereur rit du succès que l'amiral avait voulu me ménager, et moi je plaignais fort la dame sur l'espèce de divertissement qu'on avait voulu lui donner. Tout cela conduisit l’Empereur à s’arrêter lui-mème sur l'Atlas, et à rappeler une partie de ce qu'il en avait déjà dit plusieurs fois. Il ne revenait pas, disait-il, d'entendre toujours et partout parler de eet ouvrage, de le voir couru des étrangers à l'égal au moins des nationaux. Il en avait entendu parlera bord du Bellérnphon, à bord du I\orthumberland, à Elle de Sainte-Hélène; partout, ce qu’il y avait d'instruit et de distingué le connaissait on demandait il le connaître.

« Voilà ce que j'appelle, concluait-il gaiement, un vrai triumphr « et beaucoup de bruit dans la république des lettres, etc. Je veux que « vous me fassiez, à fond l'historique de eet ouvrage, quand et comment i « il a été conçu, de quelle manière il a été exécuté ; ses résultats; pour- » quoi, dans le principe, vous l'avez mis sous un nom emprunté; pour- « quoi, plus tard, vous ne lui avez pas substitué le véritable, etc. ;

« enlin, mon cher, un vrai rapport; entendez-vous, monsieur le con- « seiller d'État? •

J'ai répondu que ce serait long, mais que ce ne serait pas sans charme pour moi ; que mon Atlas était l’histoire d'une grande partie de ma vie; que je lui devais surtout le bonheur de me trouver ici près de lui, etc...

Le lti, le gouverneur s'est présenté sur les trois heures, suivi de son secrétaire militaire; il désirait voir l'Empereur pour lui parler d'affaires. La brèche était décidée entre nous et le gouverneur depuis ce que l’on m'a vu np|>eler plus haut sa première méchanceté, sa première j injure et sa première brutalité. L'éloignement, la mésintelligence et l’aigreur mutuels allaient toujours croissant ; nous étions fort mal disposés les uns et les autres. L'Empereur se portait assez mal ; il n’était point habillé ; toutefois il m'a dit qu'il le recevrait, sa toilette faite. En ' effet, peu d’instants après il est passé dans son salon, et j'ai introduit j sir Hudson Lovve.

Demeuré dans la salle d'attente avèe le secrétaire militaire, j'ai pu entendre, par le son de la voix de l’Empereur, qu'il s'animait et que la scène était chaude. L'audience a été fort longue et très-orageuse. Le gouverneur congédié, j’ai couru nu jardin où l'Empereur me faisait

MKMOniAI.

demander. Depuis doux jours il n’était pus bien : ceci a achevé de le | ! bouleverser. F.li bien ! m'n-l-il dit en ni 'apercevant, la crise a été » forte, je me suis fâché, mon cher! on m'a envoyé plus qu'un geôlier! j « sir Lowe est un bourreau ! Quoi qu'il en soit, je l'ai reçu aujourd'hui « avec ma figure d’ouragan, la tète penchée et l'oreille en avant Nous |

" nous sommes considérés comme deux béliers qui allaient s’encorner : 1 « et mon émotion doit avoir été bien forte, car j'ai senti la vibration

* démon mollet gauche. C'est un grand signe chez moi, et cela ne m’éj <■ tait pas arrivé depuis longtemps. »

l.e gouverneur avait abordé l’Empereur avec embarras et en phrases coupées. Il était arrivé des pièces de bois, disait-il... I.es journaux devaient le lui avoir appris, à lui Napoléon... C'était une habitation pour <

lui... Il serait bien nisede savoir ce qu'il en pensait etc., etc. A quoi

l'Empereur a répondu par le silence el un ges te très-significatif. Puis, j passant rapidement il d'autres objets, il lui a dit avec chaleur qu’il ne lui demandait rien, qu'il ne voulait rien de lui, que seulement il le priait de le laisser tranquille ; que tout en se plaignanl de l’amiral, il lui avait constamment reconnu un cieur; qu'au milieu et en dépit de ; ses contrariétés, il l'avait pourtant reçu toujours en parfaite confiance; qu'il n'en était plus de même aujourd'hui ; que depuis un mois que, lui Napoléon, se trouvait en d'autres mains, il avait été plus agacé que durant les six autres mois qu’il avait été dans l'ile.

I.c gouverneur ayant répondu qu'il n 'était pas venu pour recevoir des | leçons : » Ce n'est pourtant pas faute que vous en ayez besoin, a repris « l'Empereur. Vous avez dit, Monsieur, que vos instructions étaient <• bien plus terribles que celles de l’amiral. Sont-elles de me faire mon- : i « rir parle fer ou par le poison V Je m'attends il tout de la part de vos j *

• ministres: me voilà, exécutez votre victime! J'ignore comment vous j » vous y prendrez pour le poison; mais quant à m'immoler par le fer, j

I » vous en avez déjà trouvé le moyen. S'il vous arrive, uinsi que vous J ■ m'en avez fuit menacer, de violer mon intérieur, je vous préviens i « que le brave 53* n’y entrera que sur mon cadavre.

« En apprenant votre arrivée, je me félicitais de trouver un général » de terre, qui, ayant été sur le contiueut et dans les grandes affaires,

« aurait su employer des mesures convenables vis-à-vis de moi ; je me « trompais grossièrement. » Le gouverneur ayant dit qu'il était militaire dans l’intérêt et les formes de sa nation, l'Empereur a repris :

« Votre nation, votre gouvernement, vous-même, serez couverts d'op- « probre à mon sujet; vos enfants le partageront ; uinsi le voudra la

« postérité, Fut-il jmnais Je barbarie plus raffinée ijne la votre, Mon- « sieur, lorsqu'il y a peu de jours vous m'avez invité à votre taille sous « la qualilieatiou de général Bonaparte, pour me rendre la risée ou j « l'amusement de vos convives! Auriez-vous mesuré votre considérui « lion au titre qu'il vous plaisait de me donner? le ne suis point pour 1 » vous le général Bonaparte ; il ne vous appartient pas plus qu’il per- j « sonne sur la terre de m'oter les quulilicatious qui sont les miennes. !

•• Si lady London eût été dans mon enceinte, j'eusse été la voir sans I " doute, parce que je ne compte point avec une femme ; mais j'eusse ;

1 " cru l’honorer beaucoup. Vous avez offert, m’a-t-on dit, des officiers » de votre état-major pour m'accompagner dans l’ile, au lieu du simple !

| officier établi dans l.ongvvood. Monsieur, quand des soldais ont reçu , " le buptème du feu dans les batailles, ils sont tous les mêmes à mes « veux ; leur couleur n’est point ici ce qui m’importune, mais l'ohligai » lion de les voir, quand ce serait une reconnaissance tacite du point • que je conteste. Je ne suis point prisonnier de guerre ; je ne dois donc « point me soumettre aux règles qui en sont la suite. Je ne suis dans vos i 1 » mains que par le plus horrible abus de confiance. «

Le gouverneur, au moment de sortir, ayant demandé à l’ Km perçu r de lui présenter son secrétaire militaire, l'Empereur a répondu que c'était fort inutile; que si cet officier avait l'Ame délicate, iLdevait s’en soucier fort pou ; que pour lui il le sentait de la sorte; qu’il ne pouvait d'ailleurs exister aucun rapport de société entre les geôliers et les prisonniers; que c’était donc parfaitement inutile. Il a congédié le gouverneur.

| Legrand maréchal est venu nous joindre ; il arrivait de chez lui, où j

I i le gouverneur était descendu avant et après su visite à l'Empereur. Il a rendu un compte détaillé de ces deux visites.

En repassant, le gouverneur avait montré une extrême mauvaise humeur, et s'était plaint fortement de celle de l’Empereur. Ne s’en liant |H)int à son propre esprit, il avait eu recours à celui de l’abbé dePradt. dont l'ouvrage nous était présent à tous en ce moment. Il avait dit :

» yuc Napoléon ne s'était pas contenté de se créer une France imngi- J naire, une Espagne imaginaire, uue Pologne imaginaire, mais qu’il

! voulait encore se créer une Sainte-IIilène imaginaire. « Et l'Empereur i

j n'a pu s’empêcher d'en rire.

Nous avons alors fait notre tournée en calèche. Au retour, l'Empereur s'est mis au bain. Il m’a fait appeler, a dit qu’il ne dincrait qu'a neuf heures, et m'a retenu. Il est beaucoup revenu sur la scène du jour.

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