‹ Mémorial de Sainte-HélèneChapitre 39 sur 51 · KO · texte numérisé non relu

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« dor, le parti vaincu disparut tout à coup, et la majorité du Direc- « toire Iriomplia sans modération. Il devint tout, et réduisit les Con- « seils à rien.

« Napoléon sentit alors la nécessité de la paix, <|ui, terminant les af- « (aires actuelles, lui donnerait une nouvelle popularité. Il avait tout à « craindre de la continuation de la guerre; elle pouvait fournir, à ceux « qui l'auraient suspecté, des prétextes faciles de lui nuire. On pouvait « vouloir l'exposer dans des situations difficiles, et se servir contre lui •' du concoure des autres généraux.

« Deux des plus célèbres d'alors avaient manifesté des dispositions « authentiques dans celte grnndc affaire de fructidor : c'étaient Moreau j «et Hoche.

« Moreau s'était tout à fait montré contre le Directoire; et, par une ' j « conduite pusillanime et répréhensible, il se perdit tout à la fois sous « le rapport du ilgur et sous celui du |>oint d'honneur.

» Hoche fut ei^mtier pour le Directoire. Cédant à la fougue de son , « caractère, il lit marcher sur Paris une partie de son armée, manqua

« son but par trop d'impétuosité. Ses troupes furent eontremandées par « la puissance des Conseils ; et lui-mème fut obligé de se sauver de Paris,

•• dans la crainte de se voir arrêté par ces mêmes Conseils.

■i Hoche n'avait donc rien fait pour le succès de cette journée; il y « avait même nui par trop de zèle. Mais il avait montré un homme tout « dévoué; et la majorité du Directoire pouvait se lier aveuglément à ! i i «lui, bien que son imprudence eût manqué de le perdre.

« Cette même majorité «lu Directoire doutait, nu contraire, de Napo- « (l'on qui l'avait fait triompher; il lui restait toujours que ce général avait « pu calculer que le Directoire succomberait sous les Conseils, et qu'il « pourrait s’élever Mir ses ruines.

« Cependant comment le Directoire pouvait-il arranger celle ponsee 1 •• avec les actes de ce général, qui avait tout mis dans la balance pour le I « faire triompher? car il est évident que, sans l’ordre du jour de Napo- » léon et l'adresse de son armée, le Directoire était perdu.

» Dos personnes bien instruites pensent qu'au vrai Napoléon n'avait « pas assez calculé son influence personnelle en France; qu’il s'en était !

« laissé imposer par les libelles et les journaux dirigés contre lui ; qu'il « avait cru les mesures qu’il prenait propres, non il faire triompher tout « a fait le Directoire, mais juste ce qu’elles devaient être pour devenir « lui-mème le sauveur et le vrai soutien de la république. Ces personnes \

« ajoutent qu'au moment où les officiers que Napoléon avait à Paris cl j j

DF. SAINTE - HELES F.

fi*l

I | « toute In correspondance de la France lui eurent appris que sn procla- « motion avait du soir au matin chance tout a fait l'esprit de l'intérieur,

« alors seulement il s'aperçut qu'il a va il trop fait. .Nous nous rangerions a d’autant plus volontiers de relie opinion, que nous ne saurions coma prendre comment Napoléon aurait pensé sérieusement a conserver a trois directeurs dont il ni* faisait aucun cas. Celui de tous qu'il esti- « moit (Carnot) était du parti opposé, et nous savons qu'il était indigné « de la corruption onde la faiblesse des autres.

« Le nommé Ifoltot, agent intime de Barras, fut e.\|>cdic auprès de « Napoléon avec In mission secréte de le pénétrer, et de savoir |>ourquoi I il n'avait pas envoyé les trois millions dont le Directoire avait eu tant « de besoin.

« Itottot joignit le général français à Passeriano; il intrigua beaucoup dans les alentours de Napoléon ; mais il trouva chacun très-chaud « pour le parti qui avait triomphé; et, ayant quelques intérêts à traiter « pour lui-mème, il finit par avouer, dans quelques conversations inli- » mes, le secret de sa mission et les soupçons vagues du Directoire. Il | « avait été facilement détrompé par la simplicité de l'entourage du géj « néral, la franchise de Napoléon, et surtout l’élan de toute l'armée et « celui de l'Italie entière en sa faveur. Mais le Directoire eût-il eu rai- « son, il n’eût pas été difficile, au milieu de cette atmosphère, avec des « prévenances et quelques conversations naïves et simples, d'oter à Bot- « tôt jusqu'au plus petit ombrage. Aussi écrivit-il à Paris que les craintes • conçues n'étaient que de véritables chimères, bien moins dangereuses « que le mauvais esprit des gens qui voulaient les faire croire. Mais les « trois millions, lui disait-on, d'où peut venir ce refus? — Napoléon « avait prouvé que l'ordre envoyé par le Directoire était mystérieux,

] « irrégulier, et qu'environné de fripons qui avaient déjà si notoire-

« ment volé le trésor, il avait dû s'assurer prudemment de la vérité;

« qu'il avait aussitôt expédié à Paris son aide de camp de confiance La- •i Valette, et qu 'aussitôt que Lavnlette lui eut mandé le véritable état « des choses, les trois millions |>nrtaient lorsque la journée se trouva « décidée. "

Sur la <li|>loinali<’ an^Uttc.— Lord* Wltifworlh, Cl jtiaui. - Ca»tltTc.i«h, Cornw alK Foi.ctr.

Lundi 10.

Aujourd'hui la suite de la conversation a conduit l'Empereur à dire que rien n’était dangereux et perfide comme les conversations officielles avec les agents diplomatiques anglais. « Les ministres anglais, disait-il.

sa

« ne présentent jamais uueoffnire comme de leur nation à une autre na-

» tion, mais bien comme d'eux-mèmes à leur propre nation, s' embarras- !

« sont peu de ce qu’ont dit ou deve que disent leurs adversaires; ils pré- |

« sentent hardiment ce qu’ont dit leurs agents diplomatiques, ou ee qu'ils i

« leur font dire, se retranchant sur ce que ces ageuts ayant un carac- « 1ère publie, étant notariés, ils doivent avoir titre de foi dans leurs « rapports. C'est ainsi , faisait-il observer, que les ministres anglais ! « avaient dans le temps publié une longue conversation avec moi,

« Napoléon, sous le nom de lord Whitvvorth, laquelle était entièrement j « fausse »

Cet ambassadeur avait sollicité une audience du Premier Consul et des communications personnelles. Le Premier Consul, qui lui-mème ! aimait à traiter directement les affaires, s'y prêta volontiers. « Mais ce « fut pour moi, disait l'Empereur, une lc<;on qui changea ma méthode « pour jamais. A compter de cet instant, je ne traitai plus ofOcielle- ! « ment d'affaires politiques que par l’intermédiaire de mon ministre

' i » des relations extérieures. Celui-là du moins |>ouvnit donner un dé- ' « menti authentique et formel; le souverain ne le pouvuit pas. -

« Il est entièrement faux, continuait l’Empereur, que notre entrevue « personnelle ait eu rien qui sortit des bienséances accoutumées. Lord « Whitwortli lui-même, au sortir de la conférence, se trouvant avec « d’autres ambassadeurs, leur dit en avoir été très-satisfait, et qu'il ne « doutait pas que toutes nos affaires ne se terminassent bien. Or quel ne « fut pas l'étonnement de ces mêmes ambassadeurs lorsqu'ils lurent à « quelque temps de là dans les papiers anglais le l'apport de lord Whil- !

« worlh, dans lequel il m’accusait de m'être livré à des cmporlemcnLs i » extrêmes et inconvenants! Nous avions alors des amis chauds parmi « ces ambassadeurs, et quelques-uns furent jusqu'à témoigner leur sur- j

« prise nu diplomate anglais, en lui rappelant que cela ressemblait peu !

« à ce qu'il leur avait dit au sortir dp la conférence même. Lord Wliit- « worlh escobarda comme il put, mais n'en muintint pas moins les as- « sortions du documeul officiel.

« Le fait, ajoutait l'empereur, est que tous les agents politiques nn- « glais sont dans le cas de faire deux rapports sur le même objet : l'un « public et faux pour les archives ministérielles, l'autre confidentiel et

' Nous tous qui avons été à Sainte-Hélène, non» tous qui avons vu et avons été |>our quelque chose ' dans te» faits allégués au parlement d'Angleterre par lord Bathurst, nous pouvons affirmer devant Dieu et devant les hommes que les ministre» anglais n'ont pas cessé île mériter les justes reproches encourus j

au temps de lord Whitworth. Nombre d'Anglais, sur le» lieu* même», en sont demeuré» d'accord avec j

nou», et ont rougi, ont-ils dit, (tour leur pays !!....

DE SAINTE-IIÉLÉNE.

« vrai pour les seuls ministres ; et qiiurnl la responsabilité de ceux-ci se " trouve en jeu, ils produisent le premier, qui, bien que* faux,, répond il « tout et les met à rouvert. Et «'est ainsi, disait l'Empereur, que lesmeil- J « leures institutions deviennent vicieusesquand la morale cesse d'en être « la base, et quand les agents ne sont plus conduits que par l’égoïsme,

» l'orgueil et l’insolence. Le pouvoir absolu n'a pas besoin de mentir ;

« il se tait. Le gouvernement responsable, obligé de parler, déguiso et » ment effrontément.

« C'est, du reste, une chose bien remarquable que, dans ma grande « lutte avec l'Angleterre, son gouvernement ait eu l’art de jeter con- « slammcnt tant d'odieux surina personne et mes actes; qu'il se soit si j « impudemment récrié sur mon despotisme, mon égoïsme, mon ambi- « tion, ma perfidie, précisément quand lui seul était coupable de tout 1 !

« ce dont il osait m’accuser. Il fallait donc qu'il existât un bien fort «préjugé contre moi, et que je fusse réellement bien ù craindre,

« puisqu'on pouvait s'y laisser prendre. Je le conçois de la part des rois «et des cabinets, il y allait de leur existence; mais de la part des !

« peuples! II...

« Les ministres anglais ne cessaient deparler de mes déceptions ; j « mais pouvait-il être rien de comparable a leur machiavélisme, ii leur « égoïsme, durant tout le temps de lioulcversement et les convulsions i 1 « qu’ils alimentaient eux-mêmes?

« Ils sacrifièrent la malheureuse Autriche en 180.'», uniquement pour « échapper à l'invasion dont je les menaçais.

« Ils la sacrifièrent encore en 1809, seulement pour s<* mettre plus ! « à l’aise sur la péninsule espagnole.

« Ils sacrifièrent la Prusse en 1800, dans l'espoir de recouvrer le ; « Hanovre.

« Ils ne secoururent pas la Russie en 1807, parce qu'ils préféraient « aller saisir des colonies lointaines, et qu'ils essayaient de s'emparer ! « de l'Egypte.

« Ils donnèrent le spectacle de l'infâme Immbnrdcmcnt de Copenhague « en pleine |inix, et du larcin de la Hotte danoise |iar un \ rai guet-a|>eus.

« Déjà ils avaient donné un pareil spectacle par la saisie, aussi en pleine | « paix.de quatre frégates espagnoles chargées de riches trésors; ce qu'ils « avaient opéré en véritable vol de grands chemins.

« Enfin, durant toute la guerre de la péninsule, dont ils cherchent à « prolonger la confusion et l’anarchie, on ne les voit s'empresser qu’à ■ trafiquer des besoins et du sang espagnol, en faisant acheter leurs set*- !

• vices et leurs fournitures au |H>iiis de l’or et des concessions. | j

« Quand toute l'Europe s'égorge à In faveur de leurs intrigues et de :

« leurs subsides, eux ne s’occupent à l’écart que de leur propre sûreté, j « des avantages de leur commerce, de la souveraineté des mers et du « mono|K>le du monde. Pour moi, je n’avais jamais rien fait de touteela, j j » et jusqu’à la malheureuse affaire d'Espagne, qui du reste ne vient qu'a- j » près celle de Copcnhugue, je puis dire que ma moralité demeure inat- !

» taquable. Mes transactions avaient pu être tranchantes, dictatoriales, ;

• mais jamais perfides.

« Et que l’on s'étonne a présent, que l'on se demande comment il « s’est fuit qu'en 1K14, l'Angleterre ayant été la vraie libératrice del'Eu- J « rope, aucun Anglais néanmoins n'ait pu faire un pas sur le continent I » sons trouver partout les malédictions, la haine, l’exécration !... C’est " que tout arbre porte son fruit, que l'on ne recueille que ce que l'on a !

« semé, et que tel devait être le résultat infaillible des méfaits de l'ad- « minislration anglaise, de la dureté, de l'insolence des ministres à j « Londres, et de celle de leurs agents par tout le globe.

« Depuis un demi-siècle, les ministères anglais ont toujours été en i « baissant de considération et d'estime publiques. Jadis ils étaient dis- j ; « pulés par de grands partis nationaux, caractérisés par de grands sys- :

« ternes distincts; aujourd'hui ce ne sont plus que les débats d'une même » oligarchie, ayant toujours le même but, et dont les membres diseur- j « dants s'arrangent entre eux, à l'aide de concessions et de compromis : !

• ils ont fait du cabinet de Suint-James une boutique.

» La politique de lord ChuUim pouvait avoir ses injustices; mais il les i ; » proclamait du moins avec audace et énergie : elles nvuient une cer- « taine grandeur. M. Pitt y a introduit l'astuce et l'hypocrisie : lord

• Castlereagh, son soi-disant héritier, y a réuni le comble de. toutes les ,

« sortes de turpitudes et d’immoralités. Clinlam se faisait gloire d’être

• un marchand ; lord Castlereagh, au grand détriment de sa nation,

! « s'est donné la jouissance de faire le Monsieur; il a sacrilié son pays \

- pour fraterniser avec les grands du continent, et des lors a joint les

1 s » vices du salon a la cupidité du comptoir; lu duplicité, la souplesse du 1 « courtisan, a la dureté, à l'insolence du parvenu.

» La pa livre constitution anglais»* est gravement compromise nujour- j

- d'hui : il y il loin de là tiuv Eux, aux Sheridan, aux Cray ; à ces grands j » talents, a ces lieaux caractères de l'opposition, que l'oligarchie victo-

I | « rieuse a tant bafoues.

<> Lord Cornvvalis , disait l'Em|iercur, est le premier Anglais qui ; !

1>E SAINTE -HÉLÈNE. «HS :

« m'ail lionne une sérieuse lionne opinion de su nation ; puis Fox, et je ! « pourrais encore ajouter ici au besoin l'amiral d'aujourd'hui (Malcolm). !

| « Cnrntpalis, disait-il, était dans toute l'étendue du ternie un digne,

| « brave et honnête homme. Lors du traité d'Amiens, et l'affaire eonve- « nue, il avait promis de signer le lendemain à une certaine heure :

» quelque empêchement majeur le retint chez lui ; mais il envoya sa pa- « rôle. Le soir même un courrier de Londres vint lui interdire certains ! «articles; il n'qiondit qu'il avait signé, et vint apposer sa signature. !

» Nous nous entendions à merveille; je lui avais livré un régiment qu'il « s’amusait fortà faire manœuvrer. En tout j'en ai conservé un agréa- « ble souvenir, et il est certain qu'une demande de lui eut eu plus d'ent- « pire sur moi peut-être que celle d'un souverain. Sa famille a paru le ; « deviner; on m’a fait quelquefois des demandes en son nom, elles ont |

J « toutes été satisfaites.

« Fox vint en France immédiatement apres le traité d'Amiens. Il « s'occupait d’une histoire des Stuarts.et me fit demander à fouiller dans « nos archives diplomatiques. J'ordonnai que tout fût mis à sa disposi- « tion. Je le recevais souvent; la renommée m'avait entretenu de ses - talents; je reconnus bientôt en lui une belle âme, un bon cœur, des I I « vues larges, généreuses, libérales, un ornement de l'humanité : je « l'aimais. Nous causions souvent, et sans nul préjugé, sur une foule I , « d'objets ; quand je voulais l'asticoter, je le ramenais sur la machine « infernale ; je lui disais que ses ministres avaient voulu m'assassiner ;

« il me combattait alors avec chaleur, et finissait toujours en médisant « dans son mauvais français : Premier Consul, ôtes-rous donc cela de i « voire télé. Mais il n'élait pas convaincu sans doute de la bonté de sa ! « cause, et il est à croire qu'il s'escrimait bien plus en défense de l'hon- « neur de son pays qu'en défense de la moralité des ministres. »

L'Empereur a terminé, disant; « Il suffirait d'une demi-douzaine de

« Fox et de Cornwalis pour faire la fortune morale d'une nation

« Avec de telles gens, je me serais toujours entendu ; nous eussions été i » bientôt d'accord. Non-seulement nous aurions en la paix avec une • nation foncièrement très-estimable, mais encore nous aurions fait I i « ensemble de très-bonne besogne. «

CiMf)vn>K-B.iilli, • .t Fajrllr. 'lonflc, Grégoire. i*U\— Saint-I unilingue. - Sytvtt'me.t mi i vie.

Ijirrctfllp.

Mji.Ii If >ii nirmr.li 12.

{ Nous avions eu trois jours d'un temps affreux, l'Empereur n profilé j d'un instant de beau |muii- monter en calèche. Il venait de lire l'his- j

toiredc In Constituante par Knbnutde Saint-Étienne. Il portait contre celui-ci il peu prés les mêmes plaintes que contre Laeretelle ; il est passe de là à certains caractères : • liailli, disait-il, avait été bien loin d'ètre « méchant, mais c'était un niais politique. La Fayette en avait été un

• autre. Sa bonhomie politique devait le rendre constamment dupe des « hommes et des choses. Son insurrection des Chambres, au retour de « Waterloo, avait tout perdu. Qui avait donc pu lui persuaderque je n'ar- « rivais que pour les dissoudre, moi qui n'avais de salut que par elles? «

Quelqu'un ayant dit comme excuse ou atténuation: « Sire, e'est pour- « tant le même homme qui, traitant plus tard avec les alliés, s’est indi- « gné qu’on lui proposât de livrer Votre Majesté, leur demandant avec

• chaleur si c'était bien au prisonnier d’OImutz qu'on osait s’adres- « ser. — Mais, Monsieur, a repris l'Empereur, vous quittez là tin sujet « pour en reprendre un autre, ou plutôt vous concordez avec ma pen- « sée, loin de la combattre. Je n'ai point attaqué les sentiments ni les « intentions de M. de La Fayette, je ne me suis plaint que de ses « funestes résultats. »

Puis l'Empereur a continué de la sorte à passer en revue les premiers acteurs du temps; il s'est fort arrêté sur l'affaire Favras, etc.

« Du reste, concluait l'Empereur, rien n’était plus commun que de « rencontrer des hommes de celle époque fort au rebours de la réputn- » lion que sembleraient justifier leurs paroles cl leurs actes d’alors. On « pourrait croire Monge, par exemple, un homme terrible. Quand la « guerre fut décidée, il monta à la tribune des Jacobins, et déclara qu’il « donnait d’avance ses deux tilles aux deux premiers soIdaLs qui seraient « blessés par l’ennemi ; ce qu’il pouvait faire à toute rigueur pour sou « compte, disait l’Empereur; mais il prétendait qu'on y obligeât tout » le monde, et voulait qu'on tuât tous les nobles, etc. Or Monge était le « plus doux, le plus faible des hommes, et n'aurait pas laissé tuer un « poulet s'il eût fallu en faire l'exécution lui-même, ou seulement devant « lui. Ce forcené républicain, à ce qu’il croyait, avait pourtant une » espèce de culte pour moi, c'était de l'adoration : il m'aimait comme « on aime sa maîtresse , etc.

« Autre exemple, disait l’Empereur. Grégoire, si acharné contre le " clergé, qu'il voulait ramener à sa simplicité première, eût pu être pris « pour un héros d'irréligion; et Grégoire, quand les révolutionnaires « reniaient Dieu et abolissaient la prêtrise, faillit se faire massacrer en

■ montant à la tribune pour y proclamer hautement ses sentiments

■ religieux, et protester qu’il mourrait prêtre. Quand on détruisait les

l)E SAINTE-HÉLÈNE.

î « autels dans toutes les églises, Grégoire en élevait un dans sa ehami » bre, et y disait la messe chaque jour. Du reste, ajoutait l'Empereur,

| " le lot de celui-ci est tout trouvé. S'ils le chassent de France, il doit | « aller se réfugier à Saint-Domingue. L'ami, l'avocat, le panégyriste des i •' nègres, sera un Dieu, un saint parmi eux. »

De là, la conversation est passée naturellement à Saint-Domingue.

Dans ma jeunesse, j’avais vu cette colonie au plus haut point de sa splendeur. L'Empereur m'a questionné beaucoup, et s'est informé de tous les détails de cette époque éloignée.

« Après la restauration, disait l'Empereur, le gouvernement français « y avait envoyé des émissaires et des propositions qui avaient fait rire « les nègres. Pour moi, ajouta-t-il, à mon retour de l'ile d’Elbe, je me « fusse accommodé avec eux : j'eusse reconnu leur indépendance, je « me fusse contenté de quelques comptoirs, à la manière des côtes d’A- : « frique, et j'eusse tâché de les rallier à la mère patrie et d'établir avec

* eux un commerce de famille, ce qui, je pense, eût été facile à obtenir.

« J’ai à me reprocher une tentative sur cette colonie lors du consulat.

« C'était une grande faute que d'avoir voulu la soumettre par la force;

« je devais me contenter de la gouverner par ('intermédiaire de Tous- « saint. La paix n’était (vis encore assez établie avec l'Angleterre. Les » richesses territoriales que j'eusse acquises en la soumettant n’auraient ; « enrichi que nos ennemis. » L'Empereur avait d'autant plus à se reprocher celte faute, disait-il, qu'il l'avait vue et qu'elle était contre son inclination. 11 n'avait fait que céder à l'opinion du Conseil d'État et à celle de ses ministres, entraînes par les criailleries des colons, qui formaient à Paris un gros |<arti, et qui de plus, ajoutait-il, étaient presque tous royalistes et vendus à la faction anglaise.

L'Empereur assurait que l'armée qui y fut envoyée n'était que de seize mille hommes, etqu'elle était suffisante. Si l'expédition manqua, ce fut purement par des circonstances accidentelles, comme la lièvre jaune, lu mort du général en chef, surtout les fautes qu'il commit, une nouvelle guerre, etc.

« L’arrivéedu capitaine général Leclerc, disait l’Empereur, fut suivie

• d’un succès complet; mais il ne sut pas s'en assurer la durée. S'il j * avait suivi les instructions secrètes que je lui avais adressées moi- ! « même, il eût sauvé bien des malheurs et se fût épargné de grands | « chagrins. Je lui ordonnais, entre autres choses , de s'associer les

« hommes de couleur pour mieux contenir les noirs; et, aussitôt après j • la soumission de la colonie, d'envoyer en F' rance tous les généraux et

MEMORi Al.

■ officiers supérieurs noirs à In disposition du ministre de In guerre, « q ni les eiU employés dans leurs grades respectifs. Oette mesure, qui

• eut privé In population nègre de ses chefs et de ses meneurs, eut élé « d'une politique décisive, sons blesser en eux les lois et les reglements

■ militaires. Mais Leclerc fit tout le contraire ; il abattit le parti de

■ couleur et donna sa confiance aux généraux noirs : il arriva ee qui » devait arriver, il fut dupé par ceux-ci , se vit assailli d'embarras , et « la colonie fut perdue. 11 11e voulut pas envoyer en France, daus le « principe, Toussaint, qui y eût occupé un poste éminent, et à quelque « temps de lu il se vit contraint à le faire arrêter et à nous l'envoyer « prisonnier, ce que lu malveillance ne mauquu pas de peindre sous les « couleurs odieuses de la tyrannie et de lu déloyauté , représentant « Toussaint comme une innocente victime digne du plus vif intérêt ; et « pourtant il était éminemment criminel.

« Toussaint n’était pas un homme sans mérite, bien qu'il ne fût pas « ce qu'on a essayé de le peindre dans le temps. Son earnctèred’ailleurs « prêtait peu , il faut le dire, à inspirer une vérituble confiance : il était « lin, astucieux ; nous avons eu fort à nous en pluindre ; il eût fallu

* toujours s'en délier.

• l'n officier du génie ou d'artillerie, directeur des fortitications de « Saint-Domingue (le colonel Vincent), le conduisait en grande partie. « Cet officier était venu en France avant l'expédition de Leclerc; on » avait conféré longtemps avec lui ; il avait beaucoup cherché à détour- « ner de l'entreprise ; il en avait peint exactement toutes les difficultés, « sans prétendre néanmoins qu'elle fût impossible. » L' Km pereur pensait que les Bourbons réussiraient à soumettre Saint-Domingue, s'ils employaient la force; mais ee n'était pas le résultat des armes qu'il fallait calculer ici, c'était plutôt le résultat du commerce et de lu haute politique. Trois nu quatre cents millions de capitaux enlevés de France pour être transportés au loin, un temps indéfini pour en recueillir les avantages, la presque certitude de les voir enlevés par les Anglais, ou les révolutions, etc., voilà ce qu'il y avait à considérer, et l'Empereur terminait, disant : « Le système colonial que nous avons vu est fini pour « nous ; il l’est pour tout le continent de l'Europe ; nous devons y « renoncer et nous raliattre désormais sur la libre nnvigation des mers

■ et l'entière liberté d'un échange universel. *

l.t Moniteur, etc — Liberté de la presse.

JmnN 13.

L'Empereur venait de parcourir beaucoup de Moniteur*. « CeaMoni-

DE SA1NTE-I1KI.ÈNE. «8!» !

« leurs, disail-il, si terribles, si a charge il tant de réputations, ne sont | « constamment utiles ef favorables qu'à moi seul. C’est avec les pièces '

« officielles que les gens sages, les vrais talents, écriront l'histoire ; or,

« res pièces sont pleines de moi, et ce sont elles que je sollicite et que « j’invoque. » Il ajoutait qu'il avait fait du .)/ nhileur l'Ame et la force de son gouvernement, son intermédiaire et ses communications avec l'o- | i pinion publique du dedans et du dehors. Tous les gouvernements depuis l’ont imité plus ou moins.

Arrivait-il au dedans, parmi les liants fonctionnaires, une faute grave quelconque : « Aussitôt, disait LT.mpereur, trois conseillers dT.tnt éta- I •• blissaienl une enquête; ils me faisaient un rapport, aflirmaient les J « faits, discutaient les principes ; moi, je n'avais plus qu’à écrire au lias :

» Enraye pour faire exécuter les lois de la re'publiqtte ou de l’empire, et « mon ministère était fini; le résultat publie obtenu, l'opinion faisait ■i justice. C’était là le plus redoutable et le plus terrible de mes tribu*

« naux. S’agissait-il, au dehors, de quelques grandes combinaisons poli- I " tiques ou de quelques points délicats de diplomatie, les objets étaient | | « indirectement jetésdans/e Moniteur; ils attiraient aussitôt l’attention ! « universelle, occupaient toutes les discussions, c’était le mot d’ordre

» pour les partisans du gouvernement , en même temps qu’un appel à i « l’opinion pour tous. On a accusé le Moniteur pour ses notes tran- « chantes, trop virulentes contre l’ennemi ; mois, avant de les condam- « lier, il faudrait mettre en ligne de compte le bien qu’elles peuvent j « avoir produit; l'inquiétude parfois dont elles torturaient l’ennemi; I , « la terreur dont elles frappaient un cabinet incertain ; le coup de fouet

« qu'elles donnaient à ceux qui marchaient avec nous ; la confiance et ! » l’audace qu’elles inspiraient à nos soldats, etc., etc. » l.a conversation est tombée de lii sur la liberté de la presse. 1,'Empe- 1 j rrura conclu qu'il était des institutions aujourd'hui sur lesquelles on ! n’était plus ap|ielé à décider si elles étaient bonnes, mais seulement s’il j était possible de les refuser au torrent de l'opinion. Or, il prononçait I j que son interdiction, dans un gouvernement représentatif, était un I anachronisme choquant, une véritable folie. Aussi, à son retour de |

^ file d'Elbe, avait-il abandonné la presse à tous scs excès, et il pensait

l__ bien qu'ils n’avaient été pour rien dans sa chute nouvelle. Quand

on voulut discuter au Conseil, devant lui, les moyens d’en mettre l'autorité à l’abri : « Messieurs, avait-il dit plaisamment, c’est apparemment « pour vous autres que vous voulez défendre ou gêner cette liberté ; car,

" pour moi , désormais je demeure étranger à tout cela. La presse s’est i

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