‹ Mémorial de Sainte-HélèneChapitre 45 sur 51 · M KM OR I AL · texte numérisé non relu

M KM OR I AL

pnys, vinrent à Imut, à force de projets et de mémoires, de déterminer le gouvernement à chercher dans le secours de l'art ceux dont nous avait privés la nature; et apres Iteaueoup d'hésitation et de tâtonnement, on s'arrêta sur la baie de Cherbourg, qu'il s'agissait d'abriter à l'aide d’une immense digue jetée dans la mer. Par lit nous devions obtenir aux portes mêmes de l'ennemi une rade artificielle où nos vaisseaux pourraient à toute heure et par tous les vents courir sur lui ou échapper usa poursuite.

• C'était une magnilique et glorieuse entreprise, disait l'Empereur,

• bien forte pour le faire et pour les finances de l'époque. On imagina » de former la digue par d'immenses cônes construits à vide dans le « port, et remorqués ensuite jusque sur leur emplacement, où ils « étaient immergés à force de pierres dont on les remplissait ', ce

■ qui du reste était fort ingénieux. Louis XVI vint honorer ces opéra- « tions de sa présence; il quitta Versailles et ce fut un grand événe-

• ment. Dans ce temps-là un roi de France ne quittait jamais sa dc-

• meure; ses excursions n'allaient pas au delà d'une partie de chasse; « les mis ne couraient pas comme aujourd'hui ; et je crois bien, ajoutait » l'Empereur, que moi je n'ui fias peu contribué à les mobiliser.

« Toutefois, comme il fallait bien que les choses portassent le cachet « du temps, voilà lu discussion interminable, la rivalité éternelle de la « terre et de la mer qui va son train. On eût dit à cet égard qu'en

• France il y avait deux rois, ou que celui qui régnait avait deux inté-

• rets et devait avoir deux volontés, ee qui faisait plutôt qu’il n'en avait

■ aucune. Ici, il ne s'agissait que de la mer, et pourtant l'on prononça « pour la terre,' non pour la bonté de scs raisons, mais par la priorité

• de ses droits; et où il s'agissait du sort de l'empira, on ne vil sans

• doute qu’une affaire de hiérarchie, et par cela seul le grand but, la « magnifique entreprise se trouva manquée. La terre s'établit à l'ile « Pelée et nu fort Ouerqucville : elle n'était appelée là que comme « auxiliaire de la digue, qui était elle-même l'affaire principale ; mais, » au lieu de cela, la terre commença par s'asseoir, et força ensuite la « digue de se subordonner à sa bienséance, de se placer, de se courber « selon son tir. Qu'arriva-t-il ? C'est que l'abri qu'on créait et qui de- « vait être calculé pour recevoir la masse de nos Hottes, soit qu'il s’agit

■ de frapper nu rieur de l’ennemi, soit que le hasard les y fit prendre

• cône*. «h* suivante jiieils ili* hauteur, avaient cent <|iulre jiieil* île ihametre à leur lia*1 et «Fixante à leur sommet.

DK S A I NT K - H K I. È N F

» refuge, n'offrit pins deplnee qu'il une quinzaine de vaisseaux au plus,

« quand il en eût fallu pour eent et nu delà, ce que l'on eût obtenu sans « plus de peines, ni beaucoup plus de dépenses, si l'on se fût porté plus « en avant dans la nier, seulement nu delà des |Hiints que s'élnit adjugés

• elqu'uvait fixés lu terre.

' « Une autre bévue bien caractéristique et qu'on aurait de la pin ne à

« imaginer, c'est que toutes les grandes mesures, pour In rade deCher- « bourg, furent prises et arrêtées, lu digue commencée, une des |kisscs,

“ celle de l'est, complétée, et qu'on était sur le poinl'de former l'autre, celle de l'ouest, sans s'ètre procuré la connaissance exacte et précise « de toutes les sondes de la rade ; si bien que la passe déjà formée, celle « de l'est, large de cinq cents toises, poussée trop près du fort, n'udmet- « tait [ias sans inconvénient des vaisseaux à marée liasse, et que celle

• que l'on allait former à l'ouest se serait trouvée impraticable, ou du

■ moins fort dangereuse, si le zèle individuel d'un oflicier (M. deChu- « vagnne), n'avait fait à temps cette importante découverte, et forcé

■ d'arrêter l'extrémité gauche de la digue à mille deux cents toises du « fort QuerqueVille, chargé de sa défense ■ ce qui me semble être et « est en effet à trop grande distance. •

Du reste, le système des travaux de la digue, laquelle se trouve à plus j j d'une lieue du rivage et porte plus de dix-neuf cents toises de long sur j quatre-vingt-dix pieds de large, n'a pas été sans éprouver de nombreuses variations commandées au surplus par l'expérience. Les cônes, qui dans j le principe devaient se toucher par In base, furent bientôt espacés par j force d'accident ou par vue d'économie : la tempête les endommagea, i les vers les rongèrent, le temps les pourrit; on y renonça tout à fuit et l’on se contenta d'y substituer de simples pierres perdues; et quand on s’aperçut que la force des vagues rendait celles-ci mouvantes, on en vint à avoir recours à d’énormes blocs qui ont fini par répondre à tout ce qu'on attendait.

Os travaux sc sont continués sans interruption sous Louis XVI. ,\os assemblées législatives leur donnèrent d'abord un redoublement d'activité; mais les grands désordres qui suivirent bientôt les firent alian- j donner tout à fuit, et à l'époque du Consulat il ne restait plus de vestige à l'œil de cette fameuse digue. L'imperfection première, le temps, la violence des flots, avaient fait tout disparaître jusqu'à plusieurs pieds au-dessous du niveau de la basse mer.

« .Néanmoins un de mes premiers soins, disait l’Empereur, dès que " j'eus pris le timon des affaires, fut de tourner mes regards sur un

« point aussi important. J'ordonnai des coinmissioiis, je lis discuter « devant moi, je me rendis muitre de l'état des lieux, et je prononçai « que l’exhaussement de lu digue serait repris en toute liiite et ù toute « force; que les deux extrémités recevraient avec le temps deux mas- « sifs de fortification ; mais que dès cet instant même on allait se met- « Ire en mesure d'établir au centre une batterie provisoire eonsidé- . « raide. Alors commencèrent de tous les côtés les inconvénients, les

j « objections, les vues particulières, l’amour-propre des opinions pri- ! ■ vées, etc., etc. Cela ne se |Miuvait absolument pas, prétendaient plu- » sieurs; je n'en tins pas compte, j'insistai, je voulus, et cela fut fait.

« l'n moins de deux ans on vit surgir comme pur magie une île vérita- « blc, sur laquelle se montra une batterie de gros calibre. Jusqu'à cet

« instant, les Anglais n'nvnientguère fait que rire de nosefforts: ilsavuient jugé dès le principe, disaient-ils, qu’ils demeureraient sans résultats ; • ils nvaicntdcviué que les cônes se détruiraient, que les |tetitcs pierres « obéiraient aux vagues, et surtout ils s'en reposaient sur notre lassi- « Inde et notre inconstance. Muis ici ce fut tout autre chose ; aussi lirenl- « ils mine de vouloir nous y troubler; mais ils s'y prenaient trop tard, «j'étais en mesure. Lu (Misse occidentale, il est vrai, était demeurée, « par la force des choses, extrêmement large, et les deux fortifications « extrêmes ne croisant pas leur feu, il pouvait en résulter qu'un en- « nemi audacieux eût pu forcer le passage de l'ouest, venir mouiller « lui-même en dedans de la digue et recommencer le désastre d'Abou-

DE SAI KTE-II ELEÎS E.

, « kir. Mais avec ma halterie centrale provisoire j'y parais déjà. Cepen- « dant, eoninic je suis |H>ur le permanent, j'ordonnai en dedans de la « digue, à son centre et comme en soutien, en renfort d'elle, et pour lui « servir à son tour d'enveloppe, un énorme pâté elliptique dominant ' « la batterie centrale, et sup|M>rlant lui-mème, en deux étages cascinn- « tés et à l'épreuve de la bombe, cinquante pièces de gros calibre avec « vingt mortiers à grande portée, ainsi que les casernes nécessaires,

" magasin à poudre, etc., etc.

« J'ai la satisfaction d'avoir laissé ce bel ouvrage accompli.

« Ma défensive pourvue, je n'avais plus à m'occuper que de l'offensive,

« qui consistait à pouvoir réunir à Cherbourg lu masse de nos flottes.

•• Or, lu rade ne pouvait contenirque quinze vaisseaux. Pour en accroi- » tre le nombre, je lis creuser un |>ort nouveau; jamais les Romains

• n'entreprirent rien de plus fort, de plus diflicile, qui dût durer duvan-

« tage! Il fut fouillé dans le granit à cinquante pieds de profondeur; i

• j'en lis solenniser l'ouverture par la présence de Marie-Louise, lorsque « j'étais moi-même sur les champs de bataille de la Saxe.

« J'obtenais ainsi de pouvoir pincer quinze vaisseaux de plus. Ce n'é-

• tait |M)int assez encore, aussi complais-je m'étendre bien autrement.

« J'étais résolu de renouveler à Cherbourg les merveilles de l’Égypte ;

« j'avais élevé déjà dans la mer ma pyramide ; j'aurais eu aussi mon

1 • lac Mo>ris. iMon grand objet était de pouvoir concentrer à Cherbourg | • toutes nos forces maritimes ; et avec le temps, au besoin, elles eussent « été immenses, alin de pouvoir porter le grand coup à l’ennemi. J’éta-

• blissuis mon terrain de manière à ce que les deux nations tout entières

• eussent pu, pour ainsi dire, se prendre corps à corps ; et l'issue ne de-

• vait pas être douteuses car nous aurions été plus de quarante millions I « de Français contre quinze millions d'Anglais; j'eusse terminé par une

« bataille d'Actiuui. Et puis, que voulais-je de l'Angleterre ? Su destrucl « lion? Non, sans doute ; je ne lui demandais que le terme d'une usur- ! « pation intolérable ; la jouissance de droits imprescriptibles et sacrés ;

| •l'affranchissement, la liberté des mers; l'indépendance, l'honneur

• des pavillons ; je parlais au nom de tous et pour tous, et je l'eusse oh-

| • tenu degré ou de force ; j'avais pour moi la puissance, le bon droit, le

i • viru des nations, etc., etc. »

J'ai des raisons de cioire que l'Empereur, dégoûté des pertes qu'avaient coûtées sur mer les tentatives partielles, éclairé par une funeste expérience, avait adopté un nouveau système de guerre maritime. Insensiblement la querelle entre l'Angleterre et la France avait pris

la tournure d’une véritable lutte à mort. L'irritation de tous les Anglais contre Napoléon était nu dernier degré; ses décrets de Berlin et de Milan, son système continental, des expressions offensantes avaient sou- 1 levé tous les esprits nu delà de In Manche, tandis que les ministres, patleurs liltcllcs, leurs impostures et tous les moyens imaginables, avaient achevé d'y mettre en jeu toutes les passions pour nationaliser tout à fait la querelle; aussi, en plein ]>arlement, avait-on proclamé In guerre perpétuelle, ou du moins viagère. L'Eni|icreur crut devoir façonner ses plans sur cet état de choses, et renonça dès cet instant, autant par calcul que par nécessité, à toutes croisières, toutes opérations loin- ! laines, toutes tentatives chanceuses; il se détermina pour la stricte défensive, jusqu'à ce que les affaires du continent fussent terminées, et que ses forces maritimes accumulées lui |>ermisseot de frapper plus tard à coup siir. Il retint donc tous ses bâtiments dans ses ports, ne songea plus qu'ii multiplier graduellement nos ressources navales sans les compromettre davantage : tout ne fut plus calculé que pour un résultat éloigné.

Notre marine avait fait de grandes perles en vaisseaux, la plupart de nos bons matelots étaient prisonniers en Angleterre, et tous uos ports se trouvaient bloqués par les forces anglaises qui en gênaient les communications. L’Empereur ordonna des canaux en Bretagne, à l'aide desquels, en dépit de l'ennemi, on devait communiquer désormais de Bordeaux, Rochefort, Nantes, de la Hollande, Anvers, Cherbourg, avec Brest, et lui procurer les approvisionnements en tous genres dont il pouvait manquer. Il voulut avoir à Klessingue ou dans le voisinage des bassins propres a recevoir, durant l'hiver, la flotte d'Anvers toute armée, et pouvoir la mettre en mer dans les vingt-quatre heures ; car dans l'état présent elle était retenue prisonnière par les glaces dans l'Escaut quatre ou cinq mois de l'année. Enlin il projetait du côté de Boulogne, ou de quelque endroit de cette côte, une digue (Mireille à celle de Cherbourg, et entre Cherbourg et Brest un mouillage convenable à Elle- ( à- Bois, le tout pour assurer, en tout teni|>s et sans péril. In libre et pleine communication de nos vaisseaux de haut bord depuis Anvers jusqu'à Brest, yuant au manque de matelots et aux grandes difficultés d'en former, il fut ordonné d’y pourvoir en exerçant chaque jour de jeunes conscrits dans toutes nos rades. Ils seraient placés d'abord sur de petits bâtiments légers : une flottille de ce genre devait même navigucr dans le Zuiderzée ; et de là ces matelots, passablement formés, seraient versés sur les gros vaissenux, et remplacés aussitôt par d'autres qui de-

vaient suivit1. Les vaisseaux, de leur côté, avaient ordre d'appareiller chaque jour, de multiplier leurs exercices, d’évoluer autant que l'espacc le permettrait, d’uller même échanger des coups de canon avec I l'ennemi, pourvu qu'on fut certain de ne pus se trouver engagé, etc-, etc.

(testait lu quantité de nos vaisseaux ; elle était grande encore malgré * toutes nos pertes ; et l'Empereur calculait pouvoir en construire vingt 1 : ou vingt-cinq par an ; les équipages s'en trouvaient formés au fur et il mesure, si bien qu'au bout de quatre ou six ans, il eût pu compter sur deux cents vaisseaux de ligne, et peut-être sur trois cents au bout de dix ans s’il s’y fût trouvé forcé. Kt (prêtait ce temps en regard avec la i guerre perpétuelle ou viagère qui nous était vouée? Cependant les af- | fa ires sur terre se seraient terminées, cl tout le continent fût entré dans notre système ; l'Empereur eût pu ramener le plus grand nombre j de ses troupes sur nos cotes ; et c'est dans cet état qu'il comptait enfin , rendre la lutte décisive. Toutes les ressources respectives des deux nni lions eussent été mises en jeu, et nous devions alors, pensait-il, soumettre nos ennemis par la force morale, ou les étouffer pur notre force motéricllr.

L'Empereur projetait pour la murine plusieurs idées, et comptait j employer une partie de sa lactique de terre. Il établissait sa ligne offensive et défensive du cap Einistére aux lamelles de l'Elbe. Il eût en I trois corps d'escadre avec des amiraux en chef, comme il avait des ■ corps d'armée avec leurs maréchaux : celui du centre aurait eu son quartier général à Cherbourg, celui de gauche à Brest, et celui de la droite, à Anvers. De moindres divisions aux extrémités, à Kochefort et ! I au Ferrol, au Texel et aux bouches de l'Elbe, pour tourner et déborder j l'ennemi pur ses lianes. De nombreuses stations intermédiaires unis- I saient tous ces points, et leurs amiraux en chef respectifs leur élaienl sans cesse comme présents, à l'aide des télégraphes qui, bordant la côte,

I tenaient ce grand ensemble en constante communication.

Cependant quel |>arti eussent pris les Anglais durant nos préparatifs i et notre accroissement progressif ? Eussent-ils continué de bloquer nos ports? Nous aurions eu la satisfaction de les voir forcés d'augmenter leurs croisières, nous les aurions amenés à avoir cent et cent cinquante vaisseaux constamment exposés chaque jour sur nos eûtes aux hasards i de la tempête, aux dangers des écueils, à toutes les chances de désastres; avant pour nous, au contraire, toutes celles du succès, si jamais ; les accidents de la nature ou les fautes de leurs amiraux amenaient 1 quelque catastrophe imprévue, laquelle, par la suite du temps, ne |>ou-

inu

7'JA MÉMO RI Al.

vail manquer d'arriver. Quel avantage n’en aurions-nous pas tiré, nous, frais et en bon état, qui guettions ce moment, toujours prêts il mettre sous voiles et à combattre ! Les Anglais se seraient-ils lassés, nos vaisseaux sortaient aussitôt |Kiur exercer, former leurs équipages.

Nos armements complétés et le moment décisif approchant, les Anglais, effrayés |Kiur leur île, se seraient-ils groupés en tète de leurs j principaux arsenaux, Plymoulli, Portsmouth et la Tamise, nos trois corps de Brest, Cherbourg et Anvers allaient à eux, et nos ailes les tournaient sur l’Irlandeet sur l'F.eosse. Se déterminaient- ils, liera de leur adresse et de leur courage, à se présenter en masse, alors le tout se trouvait réduit a une affaire décisive, dont nousaurions choisi nousmêmes le temps, le lieu, la saison ; et c'est ce que l'Empereur appelait sa Iwtnille d'Actium, dans laquelle, si nous étions battus, nous n'éprouvions que de simples pertes, taudis que si nous triomphions, l’ennemi j cessait d’exister. Telle avait été une de ses hautes idées, une de ses ! gigantesques conceptions.

Napoléon a si prodigieusement fait, que ses œuvres, ses monuments semblent se nuire les uns les autres par leur nombre, leur variété, leur ini|iortance; aussi aurais-je bien voulu consigner ici l’ensemble de ses travaux exécutés à Cherbourg, cl ceux qu'il y avait projetés. L'n des hommes précisément du métier même, et l’un de ses premiers ornements, m’en a promis le tableau. S’il me lient parole, on le rencontrera dans le volume suivant.

.niiliriin' «tonnée au jtoiivmHiir.-Om»fr»allon mua r<|uaM<-.

Mardi tu.

Sur les deux heures on est venu demander à l’Empereur s’il voulait recevoir le gouverneur. Il lui a donné une audience de près de deux heures, n parcouru sans se fâcher, disait-il, tous les objets en discussion.

Il lui a récapitulé tous nos griefs, énuméré tous ses torts ; il a parlé tour à tour à su raison, ù son esprit, à ses sentiments , a son cœur. « Je l’ai « mis à même de tout réparer, de retravailler à neuf, disait-il; mais « vainement, car cet homme est sans libres : il n’en faut rien attendre.»

Le gouverneur l’avait assuré, disait l'Empereur, qu'en arrêtant le domestique de M. de Moiitholon , il avait ignoré qu'il fi'it à notre service ; il n ajouté qu'il n'avait point lu la lettre cachetée de madame Bertrand. L'Empereur lui n fait observer que sa lettre au comte Bertrand était tout ii fait en dehors de nos mœurs, et tout à fait en opposition avoc nos préjugés; que si lui. Napoléon, étant simple général et confondu dans la vie

DE SilNTE-HÉl.ÈNE.

privée, avait reçu de lui, gouverneur, une telle lettre, il se serait coupé la gorge avec lui; qu'on Winsul tait pas, sous peine de réprobation sociale, | '

1 un lioinnie aussi connu et aussi vénéré sans doute en Europe ipie devait l'ètre le grand maréchal ; qu'il ne jugeait pus bien sa situation avec nous; que loutre qu'il faisait ici était déjà l'histoire; que même la conversa- i lion de cet instant était l'histoire, Qu'il blessait chaque jour |uir sa conduite son propre gouvernement, sa propre nation, et qu’il pourrait lui en coûter avec le tem|is. Que son gouvernement le désavouerait à la lin, et qu’il resterait sur son nom une tache qui rejaillirait sur scs enfants.

■ Voulez-vous, lui disait l’Empereur, que je vous dise ceque nous pen- » sons de vous? Nous vous croyons capable de tout, mais de tout: et tant « <iue vous demeurerez avec votre haine, nous demeurerons avec notre « pensée. J’attends encore quelque temps , parce que j’aime à être sûr ;

et je me plaindrai alors de ce que le plus mauvais procédé des minis- « très n’a point été de m’envoyer à Sainte-Hélène, mais bien de vous en « avoir donné le commandement. Vous êtes pour nous un plus grand « fléau que toutes les misères de cet affreux rocher. » l,e gouverneur répondait à tout cela qu’il allait rendre compte à son gouvernement ; qu’avec l’Em|iereur il apprenait du moins quelque chose, tandis qu'avec nous il ne faisait que s’aigrir, et que nous envenimions tout.

Du reste, au sujet des commissaires des puissances, que le gouverneur demandait à présenter à l’Empereur, l’Empereur les a refusés dans leur capacité politique ; mais il u dit au gouverneur qu’il les recevrait volontiers comme hommes privés; qu'il n’avait d’éloignement pour aucun d'eux, pas même pour celui de France, M. de Muntchenu , qui pouvait être un fort brave homme, qui avait été son sujet dix ans, et qui, ayant ! été émigré, lui devait probablement à lui, Napoléon, le bienfait de sa rentrée en France; et puis, après tout, c’était un Français; que ce titre était ineffaçable pourlui, qu’il n’était point d'opinion qui pût le détruire j à ses yeux, etc. ■ j

Enfin, au sujet des bâtisses nouvelles à Longvvnod, dont la proposition avait été le grand objet de la visite du gouverneur, l’Empereur avait répondu qu’il n’en voulait point, qu’il préférait demeurer mal comme il était, que d’acheter un mieux très-éloigné au prix de beaucoup de bruit et de remue-ménage ; que les constructions dont il venait de lui parler demandaient des années pour leur accomplissement , et qu’avant ce temps, ou nous ne vaudrions plus ce que nous coûtions, ou la Providence l'aurait délivré de nous, etc.

Sur lr*t belle* Italienne*.

, M*rer«.li 17.

La conversation a roulé particulièrement sur les Italiennes, leur caractère, leur beauté.

Lejeune général qui lit la conquête de l'Italie y excita, des le premier instant, tous les enthousiasmes et toutes les ambitions ; l'Empereur se complaisait à l'entendre et à le redire. Il n'v avait pas de beauté surtout qui n’aspiràt à lui plaire et il le toucher; mais ce fut en vain. « Mon àme « était trop forte, disait-il, pour donner dans le piège : sous les fleurs je « jugeais du précipice. Ma position était des plus délicates, je enmmnn- » dais de vieux généraux ; ma tâche était immense ; des regards jaloux « s'attachaient à tous mes mouvements: ma circonspection futextréme. » Ma fortune était dans ma sagesse ; j'eusse pu m'oublier une heure, et « combien de mes victoires n'ont pas tenu à plus de temps! »

Plusieurs années après, lors du couronnement à Milan, une chanteuse célèbre ((îrassini) attira son attention; les circonstances étaient moins austères : il la lit demander, et dans son entretien elle se mit à lui rappelerqu'ellc avait débuté précisément lors des premiers exploitsdu général de l’armée d’Italie. « J'étais alors, disait-elle, dans tout l'éclat de ma « beauté et de mon talent. Il n’était question que de moi dans les Vierges « du soleil. Je séduisais tous les yeux, j'enflammais tous les coeurs. Le « jeune général seul était demeuré froid, et pourtant lui seul m'occupait! « Quelle bizarrerie, quelle singularité ! Quand je pouvais valoir quelque « chose, que toute l'Italie était à mes pieds, que je la dédaignais héroï- « queraent pour un seul de vos regards, je n'ai pu l’obtenir; et voilà que « vous les laissez tomber sur moi, aujourd'hui que je n'en vaux pas la « peine, que je ne suis plus digne de vous ! »

F.njMHjrR Sainl-Oniuln. — Ari«torr.ti«' : ilOnorrali..— LTmjifrriir HU voulu ^pouwr uw Franr.ivo.

W, is

Sur les quatre heures , l'Empereur m'a fait demander ; il se trouvait très-faible; il s'était oublié trois heures dans un bain fort chaud, et s'était fait une brûlure à la cuisse droite avec le robinet d’eau bouillante; il y avait lu deux volumes. Il s'est rasé et n'a pas voulu s'habiller.

A sept heures et demie, l'Empereur a commandé deux couverts dans son cabinet. Il s'est trouvé fort contrarié qu'on eût dérangé ses papiers pour faire usage de la table, les a fait remettre, et a ordonné qu'on se \ servit d’une uutre petite table.

Nous avons causé longtemps ; il m'a remis sur des sujets qui lui reviennent souvent avec moi, et dans lesquels je dois bâcher de ne pas me

DE SA I Pi TE- HÉLÈNE. 797

répéter, d'autant plus qu'ils uni aussi bien dos charmes |>our moi. Nous avons beaucoup parlé de nos jeunes années, de notre temps de l'École militaire. De In il est |tussé de nouveau aux écoles qu'il avait établies à Saint-Cyr et à Saint-Germain. Enfin il est revenu sur l’émigration et sur ee qu'il appelle nos encroûtée. Il s'était animé, avait pris de la gaieté à la suite de quelques anecdotes que je lui citais du faubourg Saint- Germain , relatives à sa personne; et comme les plus petits objets s'agrandissent aussitôt qu'il les touche, il a dit : « Je vois bien que j'ai mal » fait mes arrangements avec votre faubourg Saint-Germain : j'ai fait « trop ou trop peu. J'ai fait assez pour mécontenter le parti opposé, et « pas assez pour m'attacher tout à fait celui-là. Pour quelques-uns « d’entre eux qui sont avides d'argent, la foule se fét contentée de ho- « chefs et de vent, dont j'eusse pu la gorger sans blesser au fond nos >■ nouveaux principes. Mon cher, j’ai fait tropet pas assez, et cependant « cela m'a fort occupé. Malheureusement j’étuis le seul dans mes inten- « lions ; tout ce qui m'entourait les contrariait au lieu de les servir, et « pourtant il ne pouvait y avoir que deux grands partis à votre égard :

« celui A' extirper ou celui de fusionner. Le premier ne pouvait entrer « dans ma pensée ; le second n'était pas facile, mais je ne le croyais pas « au-dessus de mes forces. Et en effet, bien que nullement secondé,

" contrarié même, j’en étais venu à bout. Si je fusse demeuré, la chose « se trouvait accomplie. Cela semblera prodigieux à celui qui sait juger « du cœur des hommes et de l'état de la société. Je ne pense pas qu'on

• ait rien ù citer de pareil dans l'histoire ; qu'on puisse montrer un « aussi grand résultat obtenu en aussi peu de temps. J’en avais mesuré

« toute l'importance. Je devais compléter cette fusion , cimenter cette t « union ù tout prix ; avec elle nouseussioos été invincibles. Le contraire « nous a perdus, et peut prolonger longtemps encore les malheurs, l'a- , « gônie de cette pauvre Eranee. Je le répète de nouveau, j'ai fait trop

• ou trop peu : j'aurais dû m'attacher l'émigration à sa rentrée, l’aristo- « cratie m'eût facilement adoré ; aussi bien il m’en fallait une; c'est le « vrai, le seul soutien d'une monarchie, son modérateur, son levier,

• son point résistant : l'Etat sans elle est un vaisseau sans gouvernail ,

« un vrai ballon dans les airs. Or, le bon de l'uristocratie, sa magie, est « dans son ancienneté, dans le temps ; et c'étaient les seules choses que « je ne pusse pas créer; mais je manquai d'intermédiaires. M. de Bre- « teuil s’était insinué auprès de moi , et m'y portait. M. de Talleyrand ,

, > au contraire, qui n'en était pas aimé sons doute, m'en éloignait de ! « tous ses moyens. La démocratie raisonnable se borne à ménager à tous

« l'égalité pour prétendre et obtenir. I.u vraie marche eût été d'employer tes débris de l'aristocratie avec les formes et l’intention de ladémo- « cratie. Il fallait surtout recueillir les noms anciens, ceux de notre •' histoire : c’est le seul moyen de vieillir tout aussitôt les institutions « les plus modernes.

« J’avais là-dessus des idées tout à moi. Si l'Autriche et la Kussie « eussent fait des diflicultés, j'allais épouser une Française; j'aurais « choisi un des premiers noms de la monarchie, c'était même là mu « première pensée, ma véritable inclination ; mes ministère ne purent I m’en empêcher qu’en implorant la |>olitique. Si j'eusse eu autour de " moi des Montmorency, des Nesle, desClisson, j’eusse fait épouser j « leurs filles aux souverains étrangers en les adoptant. Mon orgueil et j

■ mon plaisir eussent été d’étendre ces belles tiges françaises, si elles j

« eussent été ou si elles se fussent données tout à fait à nous. Ils n’ont ; < « pas su me deviner ! Eux et les miens n’ont vu en moi que des préju- « gés, lorsque j’agissais par les plus profondes combinaisons. Quoi qu’il j

■ en soit, les vôtres ont plus perdu en moi qu'ils ne pensent!... Ils sont « sans esprit, sans connaissance de la véritable gloire. Par quel mullieu- « Ceux penchant ont-ils préféré d’aller se vautrer dans la fange des alliés,

« au lieu de me suivre sur lu cime du Simplon |m>ih* y commander le ■■ respect et l’admiration du reste de l’Europe ? Les insensés !... Ail sur- « plus, a-t-il continué, j’avais dans mon portefeuille, le temps seul m’a

« manqué , un projet qui lil’eùt rallié beaucoup de tout ce monde-là , et !

« qui, après tout, n’eût étéque juste. C’est que tout descendant d’ancien j « maréchal on ministre, etc., etc., eût été apte, dans tous les temps, à se ! « faire déclarer due, en présentant la dotation requise. Tout filsdegéné- . « rai, de gouverneur de province, etc., etc., eût pu en tout temps se ;

» faire reconnaître comte, et ainsi de suite ,- ce qui eût avancé les uns , |

" maintenu les espérances des autres, excité l’émulation de tous, et n’eût " blessé l’orgueil de personne : grands hochets, tout à fait innocents, du !■ « reste, dans ma marche et mes combinaisons.

« I.es nations vieilles et corrompues ne se gouvernent pas comme les « peuples antiques et vertueux : pour un aujourd'hui qui sacrifierait tout » au bien publie, il en est des milliers et des millions qui ne connaissent « que leurs intérêts , leurs jouissances , leur vanité : or, prétendre régéi « nérer un peuple en un instant et en poste, serait un actede démence.

« Le génie de l'ouvrier doit être de savoir employer les inatériuux qu'il ; « a sous lu main; et voilà, mon cher, un des secrets de la reprise de toutes j I « les formes monarchiques, du retour des titres, des croix, des cordons. !

DK SAINTE- HÉLÈNE. "»#

« Le secret du législateur doit être de savoir tirer parti même des Ira- !

» vers de ceux qu'il prétend régir. F.t, après tout ici, tous ces colifichets : « présentaient peu d'inconvénients et n'étaient pas sans quelques avan- I ! « tages. Au point de civilisation où nous demeurons aujourd’hui , ils I « sont propres a appeler les resprats de la multitude, tout en comman- | " daut aussi le respect de soi-même; ils peuvent satisfaire la vanité du

I » fnihle, sans effaroucher nullement les tètes fortes, etc. » Hélait fort tard, et l'Empereur en me congédiant a dit : « Allons, mon cher, voilà ■ encore une lionne soirée. »

l.r frit prend 4 nutrc tlLil»li'%**aiioilt.— Kli«|tirllé il<* l/tngwooil.

Vmlrah 19

Iæ feu a pris, dans la nuit, à la cheminée du salon ; il n'a éclaté qu'au jour. Deux heures plus tôt, l'établissement était consumé.

L'Empereur s’est promené, nous étions plusieurs autour de lui ; nous avons fait à pied le tour du parc.

Dans la route, la boucle de son soulier est venue à s'échapper, nous nous sommes précipités pour In remettre, le plus prompt a été le plus heureux. L'Empereur s'v est prêté avec une espèce de satisfaction ; il laissait faire, et nous lui savions gré de ne pas nous priver d'un acte qui nous honorait à nos propres yeux.

Ceci me conduit à faire observer que je n’ai point encore parlé de nos manières habituelles auprès de sa personne, et je dois le faire, d'uu- | tant plus que nombre de journaux anglais nous sont arrivés pleins de contes absurdes à ce sujet, qu'ils répandent en Europe, en affirmant que l'étiquette impériale était aussi rigoureusement observée il LongvWiod i qu'aux Tuileries.

L'Empereur était constamment pour nous le meilleur et le plus paternellement familier des hommes. l'our nous, nous demeurions, vis-àvis de lui, les plus attentifs, les plus respectueux des courtisans ; nous cherchions en tout temps à deviner scs désirs; nous épiions tous ses besoins; a |>cinc avait-il commencé un geste, que nous étions déjà en ! mouvement.

Aucun de nous n’arrivait dans sa chambre sans avoir été appelé, et si | j l'on avait quelque chose d'importunt à lui communiquer, on faisait de- ! mander à être reçu. S’il se promenait avec un de nous tète à tète, nul autre | ne venait le joindre sans être appelé. Dans le principe, nous demeurions constamment chapeau bas auprès de sa personne, ce qui semblait étrange | aux Anglais, qui avaient reçu l’ordre supérieur de se eouvriraprès l’avoir abordé. Ce contraste parut si ridicule à l’Empereur, qu'il nous com-

KUO MF. MO 111 Al.

manda, mu* fois pour loutcs, de lie pas taire autrement qu'eux. Nul , excepté les deux dames, ne s'asseyait devant lui qu'il ne l'eût ordonné. Jamais la parole ne lui était adressée sans son interpellation, à moins que la discussion ne fût engagée, et toujours , et dans tous les cas, il ! i gouvernait lu conversation. Telle était l’étiquette de Longwood, purej I ment, comme on voit, eellede nos souvenirs et de nos sentiments.

DPjnil*. »lt* mendicité en Praucr— Projets de Napoléon Mtr rillyrir. - Hôpitaux.- Kiifanls trouvé*.

Prisonniers «l'Étal. - Idée* de rEinpereur.

Samedi ÏU

L'Empereur m'a Tait appeler dans la matinée ; je l'ai trouvé lisant un ! ouvrage anglais qui traitait de la taxe désœuvrés, deson immensité, de l’innombrable quantité d'individus à la charge de leurs paroisses; on n'y comptait que par millions d'hommes et centaines de millions d’argenl.

L'Empereur craignait d’avoir mal lu , d’avoir fait un contre-sens ;

| cela ne lui semblait pas possible, disait-il. Il ne comprenait pas par quels vices il pouvait se trouver autant de pauvres dans un pays aussi i ! riche, aussi industrieux, aussi plein de ressources pour le travail que ! l'Angleterre. Il comprenait encore moins par quelle merveille les propriétaires , surchargés de leurs effroyables taxes ordinaires et extraor- j dinaires , pouvaient subvenir en outre uux besoins de cette multitude.

» Mais nous n’avons rien de conqiarahlc chez nous , an centième , au " millième. Ne m'avez-vous pas dit que je vous avais envoyé en mission , \ particulière dans les départements, au sujet de la mendicité? Voyons,

« combien uvions-nousde mendiants? Que coûtaient-ils? Combien avnis- « je créé de maisons de mendicité? Que* renfermaient-elles de reclus? j I « Où en était l'extirpation? »

A celle foule de questions je me suis vu forcé de répondre qu'il s'étnil ! écoulé déjà bien du temps, que beaucoup d’autres objets avaient frappe'' depuis mon esprit, qu'il me serait impossible de répondre de mémoire, i mais que j’nvnis précisément ce rapport dans mon peu de papiers, et qu'à la première fois qu'il daiguerait m'appeler je serais en élat de le satisfaire. « Mais allez me le chercher tout de suite, a-t-il dit, les choses « ne fructifient que quand elles sont appliquées à propos, et puis je l'aurai bientôt parcouru , arec' le pouce, comme dit ingénieusement 1 « l'abbé de Pradt, bien qu'à dire vrai je n'aime pas trop aujourd’hui à

i « m'occuper de pareils objets : ils me rappellent la mou tarde après dîner. »

En deux minutes ce rapport fut sous ses yeux. « Eli bien ! me dit l'F.ni- - pereur en fort peu de minutes aussi, car on eût dit réellement qu'il * avait à peine feuilleté, eh bien! cela ne ressemble, en effet, en rien à

snj

» il me (allait féconder nn galop, et malheureusement trop souvent je | « ne jetais que sur du sable et dans des mains stériles.

« Quelles sont les autres missions que je vous ni données ? — l'ne en « Hollande, une nuire en lllyrie. — En avez-vous les rapports ? — Oui, |

« Sire. — Allez me les chercher. » Mais je n'étais pas encore à In porte qu'il m'a dit : « Non, revenez, éparpnez-moi plutôt de telles lectures !...

« Au fait, elles sont désormais sans objet. « Tout ce que me décou- j f vraienl lù de telles paroles ! ! !...

Au sujet de l'Illyrie, l'Empereur a repris :« Jamais, en acquérant ITI- « lyrie, mon intention n'uvnit été de In garder; jamais il n'entra dans « mes idées de détruire l’Autriche : elle était au contraire indispensable I « n mes plans. Mais l'Illyrie dans nos mains était une avant-garde nu « cœur de l’Autriche, propre à la contenir; une sentinelle aux portes de I « Vienne pour forcer de marcher droit ;'et puis je voulais y introduire,

» y enraciner nos doctrines, notre administration, nos codes ; c'était un j « pas de plus vers la régénération européenne. Je ne l'avais prise qu’en » gage, je comptais la rendre plus tard contre la Galieie, lors du relè- « vement de In Pologne, que j’ai précipitée malgré moi. Au demeurant,

» j'ai en plus d'un projet sur cette lllyrie, car j’en rhangetus. jsou vent ; ^ \ » j'avais peu d'idées véritablement arrêtées, et cela parce que je ne m'olv

• stinais pas à maîtriser les circonstances, mais que je leur obéissais « bien plutôt, et qu'elles me forçaient de changer à chaque instant.

. « Toutefois, après mon mariage surtout, l'idée dominante avait été d'en ■ faire |tour l'Autriche le gage et l'indemnité de la Galieie lors du réln- « hlissemcnt, il tout prix, de la Pologne en couronne séparée, indépen-

• Haute, et il m'importait peu sur quelle tète, amie, ennemie, alliée,

« pourvu que cela fût. Mon cher, j’ai en de vastes projets et en grand

« nombre » Et puis, revenant brusquement à mon rapport, il m'a

dit: » J'ai vu que vous aviez parcouru un grand nombre de départe- « ments; votre mission a-t-elle été longue? La course a-t-elle été agréa- « ble? Y avez-vous bien profité ? Avez-vous beaucoup recueilli ? JugcAles-

• vous bien de l'étal du pays, de celui de l'opinion ? etc., etc.

» Je me rappelle à présent que je vous choisis précisément parce que « vous reveniez.de votre mission d'Illyrie, et que j'avais trouvé dans vos « rapports des choses qui m'avaient frappé; car c'est étonnant comme « il me revient chaque jour A présent des choses qui, dans le temps,

« m'ont frappé en vous, et qui, par une fatalité singulière, se sont en- ■ tièrement effacées dès le lendemain. Pour ces missions spéciales et de • confiance, je me faisais présenter le décret avec les noms en blanc.

UK SAINTE-HÉLÈNE. KO.*, j

j « que je remplissais Ho mon choix privé; c'est moi «jui vous mu ni in- j « scrit de mu main.

« — Sire, ai-je répondu, il n'exisla pent-dlre jamais de mission plus , i « agréable et plus satisfaisante sous tous les rapports. Je la commençai • « avec les premiers jours du printemps ; j’allai de Paris à Toulon, et de j j » Toulon à Anvers en longeant les côtes et serpentant dans l’intérieur.

« Je fis près de treize cents lieues. Malheureusement le temps fut bien

• court; le ministre, dans ses instructions, avait rigoureusement pres- « crit le terme de trois mois, de quatre au plus. Il me serait difficile « de rendre dignement tout le charme, les jouissances, les avantages

■ que me présenta un tel voyage. J'étais membre de votre Conseil, ofli- « eier de votre maison: je portais vos couleurs; partout on ne vit en

• moi qu'un de vos miui dominici; partout je fus reçu, traité à l'ave- i « liant. Plus j'employni de circonspection, plus j'usai de modestie et de

• simplicité, me rendant moi-mème auprès des hauts fonctionnaires

• qu'on m'avait donné le droit de mander près de moi, et plus je trou-

| • vai de déférence et d'obséquiosité. Pour un qui montraitde la défiance

j « ou laissait percer quelque dépit ou jalousie, car j'ai appris depuis et

« d'eux-mèmes que mes titres de noble, d'émigré et de cbumbcllan j « étaient trois réprobations pour certains ; pour un, dis-je, qui me re- J • gardait de travers, il en étaiUbeaucoup d'autres qui n'bésitaient pas I « à courir au-devant d'objets sur lesquels j'eusse été loin de me per- | « mettre de les interroger. Ils aimaient à s’ouvrir à moi sans réserve, j « assuraient-ils, disant que le poste que j'ocrtipais auprès du souveruin

• leur offrait un intermédiaire favorable ; que j’étais pour eux le con-

• fesseur auquel ils se fiaient pour transmettre leurs pensées les plus

■ secrètes au Trit-Haut, etc., etc. Plus je les nssurais qu’ils se mépre-

• liaient beaucoup sur la nature de ma mission, plus ils se confirmaient | • dans la pensée contraire. En si peu de temps quelle leçon pour moi

• sur les hommes ! Il n'était pas de ces hauts fonctionnaires qui ne dif-

• férassent sur presque tous les objets, de vues, de moyens, d'intention,

| « et ils étnient tous pourtant des hommes d'élite, éprouvés, et générale-

• ment de beaucoup de mérite. Les particuliers aussi, me prenant pour i

• un rayon de la Providence, s'adressaient à moi publiquement ou avec « mystère. Que de choses j’appris! Que de dénonciations ou de délations

• me fuient faites! Que d'abus locaux, que d'intrigues subalternes me « parvinrent!

• Tout à fait neuf aux affaires, et jusque-lii absolument étranger à

• l'administration, je mis à profit cette occasion unique de m'instruire. |

Mit MÉMORIAL

» Je nu manquai pas du m'informer aveu chacun du (ous lus objets et de « tous les détails de sa partie. Je ne craignis pas de me montrer novice « aux premiers, afin de pouvoir discuter avec les derniers en connaisi « sanee de cause.

» Ma mission spéciale. Sire, n'avait eu, il est vrui, d'autre objet que

• les dépôts du mendicité et les maisons de correction ; mais, sentant ' « tout le besoin d'acquérir des données propres à me rendre utile ou

« Conseil d’F.tat, et profitant des avantages de ma situation, j'y adjoignis « de mon chef d'inspecter minutieusement les prisons, les hôpitaux, les » bureaux et établissements de bienfaisance, etc., comme aussi de par- “ courir tous nos ports et de visiter toutes nos escadres.

« Quel magnifique ensemble me présenta le tableau que celte heuj « reuse circonstance déroulait à mes yeux! Partout la tranquillité la

• plus parfaite et une confiance entière dans le gouvernement ; tous les I « bras, toutes les facultés, toutes les industries en mouvement; le sol

« resplendissant d'agriculture, c'était le plus beau moment de l’année; j | « lus routes admirables; des travaux publics presque partout ; le canal

1 » d'Arles, le beau pont de Bordeuux, les travaux du Itoebefort, les cn-

' ' « naux de Nu nies à Brest, à bennes, il Saint-Malo; In fondation dcNn-

; « poléon-Ville, calculée pour être la clef de toute la péninsule bretonne;

! ! « les magnifiques travaux de Cherbourg; ceux d'Anvers; desécluses, des

« jetées ou autres améliorations dans la plupart des villes de la Man- « clic : voilà l'esquisse de ce que je rencontrai.

» D’un autre côté, les ports de Toulon, Itoebefort, Lorient, Brest,

« Saint-Malo, le Havre, Anvers, présentaient une activité extraordi- ;

« nairc ; nos rades se couvraient de vaisseaux dont le nombre s’accrois- « sait chaque jour ; nos équipages se formaient en dépit de tout obsta-

• de; de nos jeunes conscrits on obtenait désormais de lions matelots.

• J'étais émerveillé, moi, de l'ancienne mnrinp, de tout ce que je voyais « à bord de chaque vaisseau, tant étaient grands h» progrès que l’art

• avait faits, et tant ils laissaient en arrière, sous tous les rap|iorts et « en toutes choses, ce que j'avais connu.

« Dans chaque rade, chaque escadre avait journellement son appa- « reillage et ses exercices régulière, connue les garnisons ont leur pa-

• rade ; et le tout se passait à la vue et sous le canon des Anglais, qui « s'en moquaient sans prévoir le péril qui les menaçait: car jamais, à ’« aucune époque, notre marine n’avait été plus formidable ni nos vais- « seaux plus nombreux ; nous en comptions déjà à flot ou en construc- « lion nu delà de cent, et nous les augmentions journellement. Les offi-

| « ciers étaient pleins d’instruction, de zèle, d'ardeur et d’impatience.

! « Avant d’avoir vu tout cela, je ne m’en doutais assurément pas; je ne j « l'eusse môme pas cru, si l’on me l’eût raconté.

« Quant aux débits de mendicité, l’objet spécial de ma mission, vos « intentions, Sire, avaient été mal comprises, le but tout à fait manqué. « Non-seulement la mendicité, duns la plupart des départements, n’avait » point été détruite, elle n’avait pas môme été entamée : c’est que plu- I « sieurs préfets, loin de faire des dépôts un épouvantail pour les men-

• diants , n'y avaient vu qu’un refuse pour les pauvres ; au lieu de pré- » senter lu réclusion comme un châtiment, ils la faisaient solliciter « comme un usile : aussi le sort des reclus pouvait-il être envié par les

f « paysans laborieux du voisinage. On eût de la sorte couvert la France « de pareils établissements, qu'on eut trouvé à les remplir, et qu’on n’en j « eût pu: eu moins de mendiants, qui d’ordinaire s'en font une profes- * » sion, et l’exercent par goût. Toutefois, je pus voir que l'extirpation de « cette lèpre était très-possible, et il suflisait île quelques départements, « où les préfets avaient mieux vu la chose, pour s'en convaincre. Il en « était où elle avait presque entièrement disparu.

« Une observation qui frappe tout d'abord, c’est que, toutes choses | « d’ailleurs égales, la mendicité est beaucoup plus rare dans les parties

• pauvres et stériles, beaucoup plus communes dans les provinces ferli- « les et abondantes ; comme aussi elle est inliniment plus difficile à ex- « tirper dans les endroits où le clergé a été plus riche et plus puissant. » Dans la Belgique, par exemple, on voyait des mendiants se faire hon- « ncur de leur profession, se vanter de l'exercer depuis plusieurs géné-

• rations; c’étaient là leurs titres a eux ; là aussi la mendicité avait ses «quartiers. — Mais je n’eu suis pas étonné, a repris l'Empereur, le « nœud de cette grande affaire est tout entier dans la stricte sépara- « lion du pauvre qui commande le respect, d’avec le mendiant qui doit

j « exciter la colère ; or nos travers religieux mêlent si bien ces deux clas- ■ ses, qu’ils semblent faire de la mendicité un mérite, une espèce de ( « vertu, qu’ils la provoquent en lui présentant des ix-eompenses cé-

« lestes : au fuit, les mendiants ne sont ni plus ni moins que des moines « au petit pied ; lellemeut que dans leur nomenclature se trouvent les « moines mendiants. Comment de telles idées ne porteraieut-elles pas « la confusion dans l'esprit et le désordre dans lu société? On a eano- « nisé grand nombre de saints dont le grand mérite apparent était la | » mendicité. On semble les avoir placés dans le ciel pour ce qui, eu

« bonne police, n'eût dû leur valoir sur la terre que le châtiment et la

« réclusion ; ce qui n’eùtpas empêché, du reste, qu’ils ne méritassent le «ciel. Mois continuez.

• — Sire, ce ne fut pas sans émotionque je suivis les détails dcsétablis- » senients de hienfaisancc. Kn contemplant toute la sollicitude, les soins,

« l'ardente charité de tant de belles àines, je pus voir que nous élious « loin de le céder en quoi que ce fût à aucun peuple ; que seulement » nous y mettions moins d'ostentation, moins d’art peut-être à nous j « faire valoir; le Midi surtout, le Languedoc particulièrement, faisait « remarquer un surcroît de zèle et de ferveur dont on aurait peine à se !

• former une juste idée : partout les hôpitaux, les hospices étaient nom- « breux et généralement bien tenus. Les enfants trouvés avaient dé- » copié depuis la révolution ; je ne manquai pas de prononcer aussitôt « que c'était l'effet delà démoralisation du temps; maison me lit ob-

« server, et une attention soutenue me convainquit, qu’on devait ce ré- |

« sullat, au contraire, à des causes très-consolantes. Jadis, me dit-on,

« les enfants trouvés étaient si mal soignés, si mal nourris, si mal te- i «nus, que toute leur population était chétive, malingre, expirante;

• sur dix, il en périssait toujours sept à neuf; tandis qu'aujourd’lmi la « nourriture, la propreté, les soins de toute espèce, sont tels qu'on les

• sauve presque tous, et qu'ils montrent une enfance magnifique : ainsi « ils ne se sont multipliés que de leur propre conservation. La vaccine « aussi y a contribué dans un rapport immense. On prend aujourd’hui « un tel soin de ces enfants, qu'il en est provenu un abus singulier; il

« arrive à des mères, même aisées, d’exposer leurs enfants; puis elles 1 « se présentent à l'hospice, s'ol'frant charitablement de prendre un nour- « risson chez elles : c’est le leur quelles reprennent, mais avec un petit « sulaire. Le tout se fait par compérages des agents mêmes et souvent « pour procurer une légère pension à l'un des siens. Un autre abus de ce « genre, non moins singulier encore, que je rencontrai en Belgique, était « des inscriptions prises longtemps à l'avance pour être reçu à l'hôpital.

« Uu jeune couple, tout en se mariant, obtenait de se faire inscrire pour « des places qui lui écherraient de droit il quelques années de là : c’é-

• tait une portion de la dot. — Jésus! Jésus ! s’est écrié ici l'Empereur,

« levant les épaules en riant; et puis faites des règlements et des lois !...

| « — Mais quant aux prisons. Sire, c’était presque universellement un

« tableau d’horreur et de véritable misère, la partie honteuse de nos «départements; de vrais cloaques infects, des réduits abominables,

« qu’il m'a fallu parfois .traverser en courant, ou dont j'étais re- » poussé en dépit de tous mes efforts. Autrefois en Angleterre j’avais

UK SAINTE-HÉLÈNE. K#7 j

« visité certaines prisons, et je m'étais permis lie rire de l’espèce de luxe « qu'elles présentaient; mais ici c'était bien autre chose, et je me sen- « lais indigné de l’excès contraire. Il n'est pas de foutes, on poiir- ! « rail même dire de crimes, qui ne se trouvent déjà assez punis par

« un tel séjour; cl en sortant, il ne doit certainement plus demeurer,

« en toute justice, que peu ou point à expier, et pourtant ce n’est là en- « «ire que la demeure de simples prévenus ; car, pour les condamnés,

« les vrais coupables, les grands scélérats, ils avaient leurs prisons spé- « ciales, les maisons de correction, où ils étaient peut-être trop bien,

« car là encore le journalier vertueux pouvait trouver à envier, et faire « une comparaison injurieuse à la Providence et à la société. Toutefois « un inconvénient frappant se faisait remarquer encore dans res inni- « sons de correction; c'était l’amalgame, la fréquentation habituelle de « toutes les classes de condamnés, dont les uns n'y devant rester j « qu'une année |iour des fautes moins graves, tandis que d'autres y « étant pour quinze, vingt ans, pour toute leur vie, à cause d'horribles « forfaits, il devait nécessairement en résulter bientôt une espèce de ni- « veau moral, non pour l'amélioration des scélérats, mais bien plutôt • par l'aggravation des moins coupables.

« Ce qui encore me frappa fort dans la Vendée et ses alentours, fut « que les fous y étaient en nombre décuple peut-être que dans les autres « parties de l'empire; comme aussi les dépôts de mendicité et autres « lieux de réclusion y présentaient des individus retenus comme vaga- « bonds, ou qui pouvaient le devenir, n’ayant point de parents, ignorant « leur origine, ayant été recueillis dès leur enfance sans qu’on sût d'où « ils venaient. Quelques-uns avaient sur leurs personnes des blessures « dont ils ignoraient le principe, les ayant reçues sans doute au berceau, i | « On a laissé passer le temps de tirer parti de ces individus, qui n'ont « jamais reçu aucune idée sociale. On ne sait plus aujourd’hui qu'en i « foire. — Ah! s'est écrié l'Empereur, voilà bien la guerre civile et son « effroyable cortège! Si quelques chefs font fortune, la poussière de la po- « pulalion est toujours foulée aux pieds; aucun des maux ne lui échappe!

« — Au demeurant, je trouvai dans l'ensemble de ces établissements ; - un bon nombre d'individus qu'on me dit, à tort ou à raison, être des

I « prisonnière d'État, des détenus de la haute, moyenne et basse police.

« J 'écoulai tous ces prisonniers, je reçus leurs plaintes , j’acceptai ■ toutes leurs pétitions, sans néanmoins rien promettre; je n’en avais I « pas le droit, et puis je sentais fort bien que, n'entendant que leur pro- ! « pre témoignage, je ne «levais trouver aucun coupable.

» Au Mont-Saint-Miehcl, une femme, dont j'ai oublié le nom, attira « particulièrement mon attention. D’assez bonne mine, d'un extérieur « doux, d'un maintien modeste, elle se trouvait détenue depuis quatorze « ans, ayant pris dans le temps une part très-active aux troubles de la « Vendée, y ayant constamment accompagné son mari, chef d'un hatail- j « Ion d'insurgés, en ayant même pris le commandement après sa mort.

* La misère et les pleurs L’avaient flétrie. Ses moeurs douces et ses « autres mérites lui avaient créé une espèce d’empire sur les femmes « grossières et dépravées dont elle se trouvait entourée. Elle s'était « vouée au soin des malades de la prison : on lui avait confié l’infirmc-

* rie, et tous la chérissaient.

« A cette femme près, à quelques prêtres et à deux ou trois anciens « espions chouans, le reste n’était plus que de la turpitude, et ne mon- « trait que des saletés dégoûtantes ou grotesques.

« C’était un mari jouissant de quinze mille livres de rente, enfermé « évidemment par les seules intrigues de sa femme, à la façon des an- « eicnnes lettres de cachet; c’étaient des filles publiques, médisant être « renfermées, non en punition de leur facilité pour tous, mais par ledépit « de leur manque de complaisance pour un seul. Elles me mentaient « ou non ; mais devaient-elles être honorées pourtant du titre de pri- « sonnières d'Etat, coûter deux francs par jour, et concourir à rendre « le gouvernement odieux et ridicule? Enfin, dans une ville de la Bel- « gique, c’était un malheureux qui avait épousé une de ces rosières « que les municipalités dotaient dans les grandes occasions; il était « renfermé pour avoir volé, disait-on, la dot, parce qu’il avait négligé « de la gagner : on s'obstinait à exiger qu'il acquittât cette dette impor- \ « tante; lui s'obstinait à s'y refuser. Peut-être lui demandait-on l'im- « possible, etc., etc.

« Aussitôt de retour à Paris, je fus trouver M. Réal, préfet de police « de l'arrondissement que je venais de parcourir. Je me faisais un de- « voir, lui disais-je, de venir lui communiquer officieusement ce que «j’avais recueilli. Je dois lui rendre justice : soit qu’il ne demandât « qu’à savoir, soit que ma bonne foi le touchât, soit peut-être encore,

« Sire, la magic toujours influente de vos couleurs, il me remercia ,

« assurant que je lui rendais un vrai service, et me promettant qu’il «allait immédiatement adoucir et redresser; ce furent ses expressions.

« Mais à quelques jours delà, me rencontrant dans une assemblée, il me " dit avec une peine apparente : — Eh bien ! voilà une malheureuse « affaire bien défavorable à votre amazone (c'était l'événement et l’é-

I)F. SA I N T E- Il F I. F N E. *00

" chauffourée du general Mollet). Ce que j'aurais cru pouvoir fairp de « mon elief il y a quelques jours, je ne puis désormais me le permettre « sans une décision supérieure. — Et je ne sais pas ce qu'il en arriva. »

L'Empereur s'est arrête quelque temps sur les alius que je venais d’exprimer, puis il a conrlii : « D'abord, mon cher, pour procéder « régulièrement, il faudrait savoir si l'on vous a dit vrai ; il faudrait en- « tendre contradictoirement ceux qui sont accuses ; ensuite il est vrai « de confesser tout bonnement que les abus sont inhérents à toute so- « ciété humaine. Voyez que presque tout ce dont vous vous plaignez se « trouve commis précisément par ceux-là mêmes qui avaient charge « expresse de l’empêcher; aussi un de mes rêves, nos grands événe- ! « ments de guerre accomplis, de retour à l’intérieur, et respirant, eût

* été de chercher une demi-douzaine ou une douzaine de vrais bons

* philanthropes, de ces braves gens ne vivant que pour le bien, n'exis- « tant que pour le pratiquer; je les eusse disséminés dans l’empirp,

■ qu'ils eussent parcouru en secret pour me rendre compte à moi-même :

« ils eussent été les espions de la rerlu ! Ils seraient venus me trouver » directement ; ils eussent été mes confesseurs, mes directeurs spiri- » tuels, et mes décisions avec eux eussent été mes bonnes oeuvres se- « crêtes. Ma grande ocrupation, lors de mon entier repos, eût été, du « sommet de ma puissance, de m'occupera fond d'améliorer la condi- « tion de toute la société. Et c'est parce que je savais très-bien que toute « cette fourmilière d'abus devait exister, parce que je voulais sauver ou » rendre plus difficiles les tyranuics subalternes et intermédiaires, que « j'avais imaginé, pour notre temps de crise, mon organisation des » prisons d'fttat. — Oui, Sire; mais elle fut loin de faire fortune dans » nos salons, et ne contribua pas peu à vous rendre impopulaire. Nous « criâmes de tous oètés aux nnurelles Bastilles, au renouvellement des » lettres de cachet. — Je le sais bien, a dit l'Empereur, cela fut répété « par toute l'Europe, et me rendit odieux. Et pourtant voyez quel peut «être l'empire des mots, envenimés encore par la mauvaise foi! Le « tout vint principalement de la gaucherie du titre de mon décret, qui » me passa par distraction ou autrement; car, au fond, je soutiens que

* cette loi était un grand bienfait, et rendait en France la liberté indivi-

* dnelle plus complète, plus assurée qu'en aucun autre pavs de l'Europe.

« Après les crises dont nous sortions, a-t-il dit, avec les factions qui « nous avaient divisés, les complots qui avaient été tramés, ceux qu'on > tramait encore, des emprisonnements étaient indispensables, et ils « n'étaient qu'un bienfait, car ils remplaçaient l'échafaud. Or, je voulus

l tl>2

StO MÉMOIIIAL

• rendre ces emprisonnements légaux ; je voulus les enlever mi caprice, « à l'arbitraire, à In haine, aux vengeances. Nul, par ma loi, ne pouvait « plus être emprisonné, détenu comme prisonnier d'Ktat, sans la déei- « sion de mon Conseil privé. Seize |>ersonnes le composaient, les prc- « mières, les plus indépendantes, les plus distinguées de l'Étal. Quelle » petite passion eût osé se compromettre avec un tel tribunal ? Moi-

• même ne m'étais-je pas là interdit de la sorte la faculté d'une arres- « talion capricieuse? Nul ne pouvait être détenu que pour une année, « sans une nouvelle décision du Conseil privé ; il suffisait de quatre voix « sur seize pour amener sa libération. Deux conseillers d'Ktnt allaient « entendre ces prisonniers, et se trouvaient dès lors leurs avocats zélés » nu Conseil privé. Ces prisonniers avaient de plus pour eux In commis-

• sion de la liberté individuelle du Sénat, dont on n'a ri dans le public - que parce qu’elle ne faisait point d'étalage de ses efforts et de ses résul- « bits ; mais elle a rendu de grands services ; car ce serait bien peu con- « naitrcles hommes que d'imaginer que les sénateurs, qui n'avaient rien

• à attendre des ministres, et qui rivalisaient d'importance avec eux, « n'eussent pas fait usage de leurs prérogatives pour les importuner ou

leur rompre en visière vis-à-vis de moi, s'ils en eussent trouvé une

• occasion flagrante. De plus, j’avais donné la surveillance des prison- » niers et la police des prisons aux tribunaux, ce qui paralysait des l'in- » stant tout l'arbitraire des autres branches de l'administra tiou et de « ses nombreux agents subalternes '.

« Après de telles précautions, je n'hésite pas à prononcer que, par la « signature de ce décret, la liberté civile se trouvait assurée en France « autant que possible. On méconnut ou l'on feignit de méconnaître « cette vérité; car nous autres Français il faut que nous murmurions « de tout et toujours.

« le vrai est que, lors de ma chute, les prisons d'Ktnt ne renfer- " niaient guère que deux cent cinquante individus, et que j’en avais « trouvé neuf mille en arrivant au consulat. Qu'on parcoure la liste de « ce qu’on a dû y trouver, et que l'on cherche les causes et le motif de « leur détention, on verra qu'il n'en est presque aucun qui n'eût mé- « rité la mort, qui ne l'eût trouvée par un jugement, pour qui consé- « quemment la détention ne fût de ma part qu'un bienfait. Pourquoi ne

1 On trouve sur leu priions d’Ktat un article spécial et développé, an tome rr de* Mémoires de Xajtoiéon ■ Je pourrais m’autoriser souvent aujourd’hui du témoignage de cc précieux recueil ; et ce n’est pas une petite satlsfaciion pour mol , à mesure ijuc les volume* |taraiwient, que tic retrouver dan» les propres dictées de Napoléon , qui, n’ayant eu lieu qu'aprè* mon départ de Sainte-Hélène, m’étaient conséquemment Inconnues, une foule ti’objets que je me trouve avoir saisis au vol dans se* conversations , et avoir reproduits fidèlement avec une concordance parfaite.

» publie-t-on rien contre moi aujourd’hui à ce sujet? Où donc sont les . grands griefs qu'on me reproche? C'est qu'en effet il ne se trouve rien.

. Je le répète, les Français, à mon époque, ont été les plus libres de « l'Europe ; tous les pays qu'on a séparés de nous ont regretté les lois . avec lesquelles je les ai gouvernés : c'est là un hommage rendu à leur « supériorité. •

Stir VÊgyptr. - Salnt-J«m d*Acrf. — Le «Ifcert.

- Anecdotes , etc.

DtmancUa 11.

Vers les trois heures, l'Empereur a demandé sa calèche, m’a fait appeler, et nous avons marché ensemble jusqu'au fond du bois, où il avait ordonné à la calèche de venir le joindre. J'avais à lui communiquer de petits détails qui lui étaient personnels

Dans le cours de la promenade nous avons aperçu des bâtiments qui arrivaient.

Au dîner, l'Empereurs’est trouvé fort causant. Il venait de travailler à sa campagne d’Égypte, qu'ilavnitlaisséequelque temps, etqu’il nousavait dit devoir être aussi intéressante qu'un épisode de roman. Au sujet de sa pointe sur Saint-Jean-d’Acre, il disait : « C’était pourtant bien auda- « cieux que d’avoir osé se placer ainsi au milieu de la Syrie avec seule- « ment douze mille hommes. J'étais, continuait-il, à cinq cents lieues de « Desaix, qui formait l'autre extrémité de mon armée. Sidney Smith « a raconté que j'avais perdu dix-huit mille hommes devant Saint- « Jean-d'Acre; or, mon armée n’était que de douze mille hommes.

« Si j’avais été maître de la mer, j’eusse été maître de l’Orient ; et la « chose était si possible, que cela n'a tenu qu’à la stupidité ou à la mau-

• vaise conduite de quelques marins.

• Volney, voyageant en Égypte avant la révolution, avait écrit qu’on

■ ne pourrait occuper ce pays sans trois grandes guerres : contre l'Angle- « terre, le Grand Seigneur, et les habitants. La dernière surtout lui pa-

■ raissait difficile et terrible. Il s'est trompé toutà fait à l’égard de celle- « ci, car elle n'a été rien pour nous, nous étions même venus à bout « d'avoir, en peu de temps, les habitants pour amis, et d'avoir mêlé « leur cause à la nôtre.

«Une poignée de Français avait donc suffi pour conquérir ce beau « pays, qu'ils n'eussent jamais dù perdre ! Nous avions vraiment aecom- « pli des prodiges de guerre et de politique ! Notre affaire n’avait rien « de commun avec les anciennes croisades : les croisés étaient innom- « brables et mus par le fanatisme; mon armée, au contraire, était fort

• petite, et les soldats si peu passionnés pour leur entreprise, qu'ils

NI2 M KM uni VL

« furent tentés souvent, daus le principe, d'enlever leurs drapeaux et de

• revenir. Toutefois j'étais venu à bout de les réconcilier avec le pays,

• où il y avait abondance de toutes choses, et à si bon marché, que je » fus un moment tenté de les mettre il lu demi-solde pour leur conserver » l'autre moitié en réserve. Je m’étais acquis un tel empire sur eux, « qu’il in’cùt sufli d'un simple ordre du jour pour les rendre maliomé-

• tans. Ils n’eussent fait qu'en rire ; lu |>opulution eût été satisfaite, et « les chrétiens de l’Orient eux-mèmes eussent cru leur cause gagnée; ils » nous eussent approuvés, pensant que nous ne pouvions pus faire mieux » pour eux et pour nous.

« Les Anglais ont frémi de nous voir occuper l'Égypte. Nous mon- « trions à l'F.urope le vrai moyen de les priver de l’Inde. Ils ne sont pas « encore bien rassurés, cl ils ont raison. Si quarante ou cinquante mille « familles européennes fixent jamais leur industrie, leurs lois cl leur ■ administration en Égypte, l'Inde sera aussitôt perdue pour les Anglais, » bien plus encore par la force des choses que parcelle dés armes. » Legrand maréchal a rappelé à l’F.mperrur une de Vs conversations avec le mathématicien Mongr, à Cutokié, au milieu du désert. yue

« vous semble de tout ceci, citoyen Monge? disait Napoléon. — Mais,

UK SAINTK-IIÉJ.KNK. S|.;

« citoyen général, répondait Monge, je pense que si jamais on voit ici « au tant de voitures qu'il l'Opéra, il faudra qu’il se soit possède fameuses « révolutions sur le globe.» L'Empereur riait beaucoup à ce ressouvenir. Il avait pourtant alors sur les lieux, disait-il, une voiture à six cbe- i vaux. C’était assurément la première qui eût traversé le désert de lu sorte ; aussi elle étonnait fort les Arabes.

L'Empereur disait que le désert avait toujours eu pour lui un attrait j iwrticulier. Il ne l'uvuit jamais traversé sans une certaine émotion. C'é- j tait pour lui l'imuge de l'immensité, disait-il ; il ne montrait point de bornes, n 'avait ni commencement ni lin ; c'était un Océan de pied ferme. Ce $|iccloclc plaisait à son imagination, et il se complaisait à faire observer que Napoléon veut dire lion du désert !...

L’Euipcrcur disait encore que, quand ou le sut en Syrie, on avait arrangé au Caire qu'on ne le reverrait jamais ; et il racontait alors le vol ! j et l'effronterie d'un petit Chinois qu’il avait ù son service. « C'était un » petit nain, difforme, dont Joséphine, disait-il, s'était engouée dans le !

« temps ii Paris. Il était le seul Chinois cil E rance, et des lors elle avait • du l’avoir derrière su voiture. Elle le promena en Italie; mais comme « il la volait, elle ne savait plus qu'en faire. Pour l'en débarrasser, je i « le pris avec moi duns mon expédition d’Égypte. C'était toujours le re- i » porter il lu moitié de son chemin que de le jeter en Égypte. Toutefois « ce petit monstre avait au Cuire l’iutendance de ma cave; je n'eus pus » plutôt passé le désert, qu'il vendit, et ù vil prix, deux mille bouteilles « de vin de liordeuux délicieux, ne cherchant qu'il faire de l’urgent,

« duns lu persuasion que je ne reviendrais jamais. (Juuiid on annonça « mon retour, il ne se déconcerta nullement; il courut aii-dcvuni de moi « et me découvrit en serviteur lidcle, disait-il, lu dilapidation de mou « vin, qu'il attribuait effrontément ù tous ceux qu'il lui plut d’uccu- « ser. La fourberie était si |k-u soutenable, qu'il fut en un instant con- « duit ù s'avouer lui-mème le coupable. On me pressait fort de le faire » pendre ; je ne le lis point parce qu'en toute justice il eût donc fallu en « faire autant de tous les habits brodés qui avaient sciemment acheté et ■ bu le vin. Je me contentai de le chasser et de l'expédier pour Suez, où » il devint ce qu’il voulut. »

Je dois ajouter il ce sujet qu'iri nous avons pu croire un moment il un rapprochement bien singulier. Il y a quelques mois qu’il nous Tut dit que duns l'un des bâtiments de la Chine qui passaient alors, retournant en Kuro|ie, se trouvait un Chinois disant avoir servi l'Empereur en Égypte. L'Empereur alors s'était écrié que c'était son |ieli(

*1* MÉMORIW.

voleur, celui dont je viens de raconter l'histoire; mais ce n'était au vrai qu'un cuisinier de Kléber.

L'Empereur, plus gai que de coutume, a terminé brusquement la conversation en se tournant vers madame Bertrand : « Eli bien ! Ma- « dame, quand serez-vous à votre logement des Tuileries? lui a-t-il de- « inondé en riant. Quand donnerez-vous vos beaux dîners d'ambussu- « deurs ? Mais vous serez obligée, du moins assurc-t-on, de changer vos « ameublements, vous les trouverez passés. » Alors on en est venu tout naturellement au grand luxe dont nous avons été témoins sous l'Empereur. J

AvU jtaterncl, etc. -Convenatlon remanjtulile. — Cagliovtro ; Ucsiiht ; Gall ; l-avater, etc. — l/org4iiiulion crauolo£i<|ne de Napoléon une vraie merveille selon Gall.

Lundi 1*

L'Empereur est entré dans ma chambre sur les dix heures, et m'a pris pour marcher avec lui. Au retour, nous avons tous déjeuné dehors. Le temps était magnilique, la chaleur forte, mois bienfaisante. L'Empereur a demandé sa culcchc; deux de nous étaient avec lui; le troisième, à cheval, suivuil à côté ; le grand maréchal n’avait pu venir. L'Empereur est revenu sur quelques bouderies qui avaient eu lieu il y avait quelques jours. Il a analysé notre position, nos besoins : « Vous êtes destinés,

• nous disait-il, en rentrant dans le grand monde un jour, à vous y

* trouver frères à cause de moi. Ma mémoire vous le commandera.

« Soyez-lc donc des aujourd'hui. » Il peignait alors le bien que nous pourrions nous créer, les peines que nous pourrions tromper, etc., etc. C’était tout ù la fois une leçon de fumille, de morale, de sentiment et de conduite.

Vers les cinq heures, l'Empereur est entré dans ma chambre, où je travaillais uvcc mon lils le chapitre d’Arcole. 11 avait quelque chose à me dire. Je l'ai suivi dans le jardin, où par lu suite il est revenu longuement sur sa conversation de lu calèche....

Le dîner se |»isse ù présent dans l'ancien cabinet topographique, contigu au cabinet de l'Empereur et ù l’ancien logement du ménage Montholon dont on a fuit une bibliothèque assez propre, ù l’aide des livres et de quelques boiseries venus dernièrement d'Angleterre.

Les traces de l'incendie dans le salon se réparant lentement, nous sommes contraints de demeurer à table, dans notre nouvelle salle à manger, jusqu'à ce que l’Empereur se relire. C’est, du reste, au grand profit de la conversation.

L'Empereur aujourd'hui étuil fort causant. On parlait de rêves, de pressentiments, de prévisions, ce que les Anglais appellent double sighl

(double vue). Nous avons débité Ions les lieux communs qu'amènent d'ordinaire ces objets, jusqu'à parler de sorciers et de revenants. l.’Einpereur n conclu : « Toutes ces ebarlnloneries et tant d'autres, telles que « celles de Cagliostro, Mesmer, Gall, Lavoter, etc., se détruisent par ce « seul raisonnement, bien simple pourtant : Tout cela peut être, mais cela « n'est pas.

• L'homme aime le merveilleux, disait-il, il a pour lui un charme « irrésistible, il est toujours prêt à quitter celui dont il est entouré, pour « courir après celui qu'on lui forge. Il se prête lui-même à ce qu'on le

• trompe. Le vrai c'est que tout est merveille autour de nous. Il n'est 1 » point de phénomène proprement dit ; tout est phénomène dans lu na-

« ture; mon existence est un phénomène; le bois qu'on met dans la « cheminée, et qui me chauffe, est un phénomène ; lu lumière que voilii « et qui m'éclaire, est un phénomène ; toutes les causes premières, mon « intelligence, mes facultés, sont des phénomènes, car tout cela est, et « nous ne savons le définir. Je vous quitte ici, continuait-il, me voilà à « Paris, entrant à l'Opéra ; je salue les spectateurs, j'entends les acclamn- « lions, je vois les acteurs, j'entends la musique. Or, si je puis franchir « la distance de Sainte-Hélène, pourquoi ne franchirais-je pas la distance « des siècles ? Pourquoi ne verrais-je pas l'avenir comme le passé? L’un

• serait-il plus extraordinaire, plus merveilleux que l'autre? Non; mais b seulement cela n'est pas. Voilà le raisonnement qui détruira toujours,

b sans réplique, toutes les merveilles imaginaires. Tous ces charlatans | » disent des choses fort spirituelles; leurs raisonnements peuvent être b justes, ils séduisent; seulement la conclusion est fausse, parce que » les faits manquent.

• Mesmer et le mesmérisme ne se sont jamais relevés du rapport de « lluilly, au nom de l'Académie des Sciences. Mesmer produisait des

effets sur une personne, en In magnétisant en face. Cette même per- " sonne, magnétisée par derrière, à son insu, n'éprouvait plus rien.

- C'était donc (je sa part une erreur de son imagination, une faiblesse

• des sens : c'était le somnambule qui, la nuit, court sur les toits sans » danger, parce qu'il ne craint pas; le jour il se casserait le cou, parce b que ses sens le troubleraient.

« J'entrepris un jour, disait-il, à une de mes audieuccs publiques, a le charlatan Puységur sur sa somnambule. Il voulut le prendre très- « haut ; je le terrassai par ces seuls mots : si elle est si savante, qu'elle « nous dise quelque chose de neuf. Dans deux cents ans, les hommes b auront fait bien des progrès; qu’elle en spécifie un seul. Qu'elle dise j

MC

■ ci’ que je ferai dans huit jours. Qu'elle fasse oonnnilre les numéros « qui sortiront demain il la loterie, etc.

. J'en lis dp même pour Gall; j'ai beaucoup contribué à le perdre.

• Corvisart était son grand sectateur : lui et ses semblables ont un grand

• penchant pour le matérialisme, il accroîtrait leur science et leur « domaine. Mais la nature n'est point si pauvre. Si elle était si grossière » que de s'annoncer par des formes extérieures, nous irions plus vite en « besogne, et nous serions plus savants. Ses secrets sont plus fins et » plus délicats, plus fugitifs; jusqu’ici ils échappent à tout, lin petit « lwissu se trouve un grand génie; un grand l>el homme n’est qu'un sot. ™ l'ne large tète il grosse cervelle n'a parfois pas une idée, tandis qu'un « petit cerveau se trouvera d'une vaste intelligence. Et voyez l'imbécil- « lité de Gall : il attribue à certaines bosses des pochants et des cri- » mes qui ne sont pas dans la nature, qui ne viennent que de la société

• et de la convention des hommes : que devient la bosse du vol, s'il n'y « avnit pint de propriétés? la ltos.se de l'ivrognerie, s'il n’existait pint « de liqueurs fermentées? celle de l'ambition, s'il n'existait pint de

■ société?

« Il en est de mèmedecet insigne charlatan Laraler, avec ses rappris

• du physique et du moral. Notre crédulité est dans le vice de notre na-

• turc; il est en nous de vouloir aussitôt nous prer d'idées psitives,

■ lorsque nous devrions, nu contraire, nous en garantir soigneuse- « ment. A pine voyons-nous les traits d’un bomme.que nous voulons

• prétendre connaître son caractère. La sagesse serait d'en repasser « l'idée, de neutraliser ces circonstances mensongères. L’n tel m’a volé, « il avait les yeux gris ; depuis je ne verrai plus d’yeux gris sans l’idée,

la crainte du vol ; c’est une arme qui m’a blessé, et que je redoute « partout où je la vois; mais sont-oe bien les yeux gris qui m'ont volé? « La raison, l’expérience, et j'ai été dans le cas d'en faire une grande

• pratique, montrent que tous ces signes extérieurs sont autant de men- « songes ; qu'on ne saurait trop s'en garantir, et qu'il n'est réellement

• d'autre moyen de juger et de connaître sûrement les hommes que de « les voir, de les essayer, de les pratiquer. Après tout cela, il se reneon- « tre des figures tellement hideuses, il faut l'avouer (et il en a cité une

• qui nous a tous fait rire, celle du gouverneur), que la raison la plus i « forte est mise d'abord en fuite, et que la condamnation se prononce I * en dépit de toute cette raison même. »

y. B. Le docteur Gall, dont il vient d'être question, trompnt les prévisions de l'Empreur, a triomphé de ses premiers échecs, et n'en

DE SAINTE-HÉLÈNE. 817 j

n point consent* de rancune, ou a préféré du moins In faire céder aux applications de sa doctrine. Il u dit, répétée! même écrit, je crois, que la contexture cranologique de Napoléon était ce qu’il avait vu de plus extraordinaire, et qu’elle tenait du merveilleux. Dans l'étude réfléchie qu'il en avait faite, ses principes l’avaient porté à soupçonner que celle tète avait dit croître et grossir fort tard, même après la virilité ; et pour- • suivant avec opiniâtreté cette vérification, il en était arrivé à recueillir du chapelier de l’Empereur la connaissance précieuse, qunussi lard que sous l’empire, on avait été obligé d'altérer, en effet, et d'accroître la forme 3u chapeau de Sa Majesté.

Arcniniitalinn ningultér* '*r cwilrarVlé», Hr.

Mardi 43.

Sur les trois heures, l’Empereur a voulu se promener. Je l’ai suivi.

Il avait la figure sombre; il souffrait depuis la veille. T.a grande chaleur, durant son tour de calèche, lui avait fait mai. Il a vu de dehors une nouvelle porte que l'on pratiquait; elle eût changé tout l'inférieur du cabinet topographique et de l'ancien logement de madame de Montholon. On ne lui en avait pas parlé ; il en a été vivement contrarié, et, faisant appeler sur-le-champ celui qui l'avait ordonnée, les mauvaises raisons que celui-ci a données n’ont fait que le contrarier davantage; il lui a commandé vivement d’aller la faire refermer à l’instant même.

Nous avons voulu marcher; mais il était dit qu’aujourd’hui il serait poussé à bout, que tout concourrait à lui donner de l’humeur : des Anglais se sont trouvés sur son passage ; il les a évités presque avec de la colère, me disant que bientôt il ne serait plus possible de mettre le pied dehors. A deux pas de la, le docteur l'a joint pour lui faire pari, assez gauchement, de quelques arrangements qu'on projetait pour lui. Napoléon, et il lui demandait son avis. Or on lui parlait là d'une des choses qui lui répugnaient peut-être davantage. Il n évité de répondre, chose j qui lui était ordinaire contre les inconvénients ; mais cette fois c'était avec une humeur marquée. Il a gagné la calèche, et y est monté ; mais I

sur notre route se sont trouvés encore des officiers anglais, et alors il j

a commandé subitement une autre direction, et nu galop.

Cependant la nouvelle ouverture faite à la maison, sans qu'on lui en eût rien dit, et qu'il trouvait si gauche, lui pesait encore sur le cœur : il allait l'alléger en s’en prenant gaiement à la femme de relui qui l'avait dirigée, laquelle se trouvait dans la calèche. « Ah ! vous voilà, a-t-il

i. to.»

« dit; \t>us êtes sons mu main, c'est vous <|ui porterez In peine : If « mûri n fait la faute, c’est lo femme qui sera bourrée : heureux celte i fois l'absent! » Muis nu lieu d'abonder dans ce sens, qui n'avait que de la grâce, sans le moindre inconvénient, et dont le résultat eût été certain, la femme s'en est tenue toujours à vouloir inopportunément excuser son mari, û reproduire des raisons qui ne faisaient que ramener l'humeur. Eufin, pour combler la mesure, l’un de nous, en découvrant les tentes du camp, lui n appris que les évolutions et les manœuvres de la veille étaient en réjouissant* d'une des grandes victoires anglaises en Espagne, et que cela allait d'aulant moins à ce régiment, qu'il y avait j û peu prés péri. Il était facile de lire dans les yeux de l'Empereur tout ce qu'il éprouvait d'un tel sujet de conversation. » Un régiment ne périt | * jamais devant l'ennemi, Monsieur, il s'immortalise! » a été toute su

réponse; il est vrai qu'elle était faite sèchement.

Moi, je méditais en silence sur cette cumulation de contrariétés, frappant ainsi à coups redoublés dans aussi peu de temps. Je trouvais l’in- | stant précieux pour un observateur, j'évaluais le supplice qu elles devaient créer, et j'admirais le peu que l’Empereur en laissait échapper. Je me disais : Voilà pourtant l'homme intraitable , le tyran. L’on eût dit qu’il m’avait deviné; car, en descendant de la calèche, et nous trouvant deux pas en avant, il m’a dit à mi-voix : • Si vous aimez à étudier « les hommes, npprenez jusqu'où peut aller la patience, et tout ce qu'on « peut dévorer ! »

En arrivant, il n demandé du thé ; je ne lui en avais jamais vu prendre. Madame de Montholon occupait pour la première fois son nouveau salon; il a voulu le voir, n trouvé quelle serait bien mieux que nous tous; il n fuit apporter les échecs, a demandé du feu, et a joué successivement avec plusieurs de nous. Peu à peu il est revenu à sa situation naturelle. Nous avons atteint l'heure du diner, où il a mangé un peu, ce qui l'a remis tout à fait. Il s’est livré alors à la conversation ; est rei venu de nouveau sur ses premières années, qui ont toujours du charme |Kiur lui. Il a beaucoup [varié de ses anciennes connaissances, de la difficulté qu'après son élévation quelques-unes ont eue à pénétrer jusqu’il lui, et il n fait l'observation que si ou ne pouvait franchir le seuil de son palais, c'était assurément bien en dépit de lui-mème : et que de- ! vail-ce donc être, disait-il, avec les autres souverains? etc., etc.

En causant de la sorte, nousavons atteint onze heures, sans que l'Em-

pereur, ni aucun de nous, s'en fût aperçu.

0 F SAINTB-BÉI ÈNE. 819

vi.ul.inn* dp Ralbi.— Détail* , etc. — Anecdotes de IVinigralimt.

Mncrrtli

Avant diner, l'Empereur nie faisant causer dans sa cliatn hre surl’é- I migration, le nom de madame de Balbi, laquelle avait été dame d’atour

' de Madame et fort en évidence an commencement de nos affaires, a été

prononcé. Sur quoi l’Empereur a dit : ■■ Mais cette madame de Itallii « n'était-elle pas une très-mérhanlc femme? — Assurément non, ai-je « ré|K»ndu ^ bien nu contraire, c’est la meilleure femme du monde, de « beaucoup d'esprit, et d’un excellent jugement. — Eh bien ! a dit l'Em- 1 | « pereur, elle doit avoir beaucoup à se plaindre de moi. Voilà le mal-

« heur des faux rapports : on nie l'a fait fort maltraiter. — Oui, Sire, j j « vous l’avez rendue très-malheureuse. Madame de Ralbi n’existait que « pour le charme de la société, et vous l’avez bannie de Paris et confinée ) » dans la provinee, où je l'ai rencontrée dans une de mes missions, ava-

* tant sa langue d'ennui, et ne maudissant pourtant pas Votre Majesté, » sur laquelle je la trouvais raisonnable. — Eh bien, pourquoi n'ètes- « vous pas venu me tirer d'erreur? — Ah ! oui. Sire, vous nous étiez, si « peu connu, pour ce que je vous connais à présent, que je ne l'eusse « pas osé pour moi-même. Mais voici un mot de madame de Balbi, à « Londres, au fort de notre émigration, qui vous la fera plus connaître » que tout ce que je pourrais dire. Au moment do votre arrivée au con-

i « sulal, quelqu'un venant de Paris se trouvait chez elle h une petite réu- « nion ; il devint bientôt accidentellement l'bomme de la fête, par tous « les détails qu'il était en état de nous donner d'un lieu et de choses « qui nous intéressaient si fort. Et comme on le questionnait sur le

* Consul : « Il ne peut vivre longtemps, répondit-il, jaune à faire plai- » sir. » Ce fut son mot ; et, s’animant par degrés, il porta pour santé : «A la mort du Premier Consul! — Oh! l'horreur! s'écria aussitôt

* madame de Balbi. A la mort d'un homme ! ti donc ! voici qui vaudra mieux : A la santé du roi!

* — Eh bien ! je répète que je l'ai fort maltraitée, disait l'Empereur, « et sur les rapports que l'on m'en faisait. On me l’avait représentée «comme intrigante, se mêlant de politique, et surtout comme fort adonnée au sarcasme : et cela me rappelle un mot qu'on lui prête peut- « être, et qui ne m'a frappé, du reste, que parce qu'il était très-spiri- « tuel. Un personnage distingué (Louis XYIII) qui s'occupait fort d’elle, « me disait-on, s'étant avisé de jalousie, ce dont elle se justifiait Irès- « bien, et ne se tenant pas pour battu, lui répondit qu'après tout elle

«devait bien savoir que la femme de César ne devait pas même être « soupçonnée. A quoi madame de Balbi trouva plaisant de riposter, aus- « sitôt, que les deux petites lignes reçues renfermaient deux graves er- « reurs, ear il était uotoire à tous quelle n'était pas sa femme, et que « lui n'était pas César. «

Ce soir l’Empereur souffrait beaucoup de son côté droit : c’était le résultat de l'humidité qui l'avait frappé le matin à sa promenade, et nous n'étions pas sans crainte que ce ne fut un symptôme de la maladie ordinaire dansées climats brûlants.

En rentrnut chez moi, j'ai trouvé une lettre de Londres, avec un paquet de quelques effets de toilette. Il venait d’arriver un bâtiment de guerre d'Angleterre : c'était It Griffon.

L'Kinprivur rrrnil «Je» U- lire» île» «faut. — Conversation avec l'amiral. • Commissaires de* «lit*1», etc-, etc.

Sur les neuf heures, j’ai reçu du grand maréchal, pour remettre à l'Empereur, trois lettres qui étaient pour lui. Elles venaient de Madame Mère, de la princesse Pauliue et du prince Lucien. Cette dernière était dans une à moi, que le prince Lucien m'adressait de Rome, le G mars.

L'Empereur a passé toute la matinée à lire les papiers du "2!> avril au 13 mai. Ils contenaient la mort de l’impératrice d’Autriche, lu prorogation des Chumhrcs en France, l'acquittement de Carabroue, 1a condamnation du général Bertrand, etc. 11 a dit beaucoup de choses sur chacun de ces objets.

Sur les trois heures, l'amiral Malcolm a fait demander a être présenté à l'Empereur. 11 lui apportait les journaux des Débat* jusqu'au 13 mai. L’Empereur m'a dit de le lui amener, et a causé avec lui près de trois heures. 11 plaît fort à l'Empereur, qui l'a traité, du premier instant, avec beaucoup d'abandon et de bonhomie, tout à fuit comme une uneienue connaissance. L'amiral s'est trouvé entièrement dans son sens sur une foule d’objets. Il avouait que l’évasion de Sainte-Hélène était extrêmement difficile, et ne voyait aucun inconvénient à donner i'ile entière. Il trouvait absurde qu'on n’eùt pasmis l'Empereur à Plantatioullousc ; il sentait, mais depuis qu'il était ici seulement, avouait-il, que lu qualification de géuérnl pouvait être injurieuse; il trouvait que lady London avait été ridicule ici, qu’elle ferait rire d'elle à Londres ; il pensait que le gouverneur avait de bonnes intentions sans doute, mais qu'il

DE 8AINTE-HÉLÈNE.

ne savaitpas foire. Les ministres, disait-il, avaient eu de l’embarras avec l'Empereur, et non de la haine ; ils n’avaient su qu'en faire. En Angle- . terre, il eût été et il demeurait encore un épouvantail pour le continent; il eût été une arme trop dangereuse et trop puissante entre les mains de l'opposition, etc., etc. I)u reste, il craignait, disait-il , que toutes ces circonstances pussent nous retenir longtemps ici, et il assurait que l'intention des ministres était qu'à l'évasion près, on comblât Napoléon à Sainte-Hélène, etc. Tout cela était rendu d'une manière si convenable, que l’Empereur discutait la chose avec lui sans plus de chaleur que si elle lui avait été étrangère.

Un moment, l'Empereur l'a visiblement ému, lorsqu'au sujet des commissaires alliés, il lui a exprimé l’impossibilité de les recevoir.

• Enfin, Monsieur, lui a-t-il dit, vous et moi, nous sommes hommes;

• j’en appelle à vous. Se peut-il que l'empereur d’Autriche, dont j’ai « épousé la fille, qui a sollicité ce mariage à genoux, auquel j'ai rendu ■ deux fois sa capitale, qui retient ma femme et mon fils, m’envoie son

• commissaire sans une seule ligne pour moi, sans un petit bout de bul-

• letin de la santé de mon fils? Puis-je bien le recevoir? avoir quelque « chose à lui dire? Il en est de même de celui d'Alexandre, qui a mis de « la gloire à se dire mon ami, contre lequel je n'ai eu que des guerres

• politiques et non des querelles personnelles. Ils ont beau ètresouve-

| « rains, nous n’en sommes pas moins hommes ; je ne réclame pas d’au-

• tre titre en ce moment! Ne devraient-ils pas tous avoir un cœur? « Croyez, Monsieur, que, quand je répugne au titre de général, il ne

• peut m’offenser. Je ne le décline que parce que ce serait convenir que «je n'ai pas été empereur. Et je défends ici plus l'honneur des autres

• que le mien ; je défends l’honneur de ceux avec qui j'ai été, à ce titre,

• en rapport, en traité, en alliance de sang et de politique. Le seul de « ces commissaires que je puisse recevoir, peut-être, serait celui de

• Louis XVIII, qui ne me doit rien. Ce commissaire a été longtemps « mon sujet ; il ne fait que marcher avec les circonstances indépendantes « de lui : aussi le recevrais-je demain, si je ne craignais les mauvais

• contes qu’on ferait sans doute, et les sottes couleurs dont on ne man-

• querait pas de peindre cette circonstance, etc. »

Cour de l'Empereur.— Dépenses* économies, citasses, écuries, pages, service d'honneur, elc., etc.

Vendredi *6 «a dimsncl* 48

Notre vie accoutumée : sur le milieu du jour, le tour en calèche; le soir, la conversation.

! Le 27, l'Empereur a reçu un moment un colonel, parent dos Walsh- i Serrant, venant du Cap sur le Haycomb, et repartant le lendemain pour l’Europe. Il avait été gouverneur de Bourbon, dont il nous a fort en- I j tretenus, et sous des rapports agréables.

Après le dinar, la conversation a été sur l'ancienne et la nouvelle I cour, leurs arrangements, leurs dépenses, leur étiquette, cto., etc. Je supprime ici ce qui no serait que pure répétition.

La cour de l'Empereur était bien plus magnifique, sous tous les rapports, que tout ce qu'on avait vu jusque-là, cl cependant, disait-il, clic coûtait infiniment moins. La suppression des abus, l'ordre et la régularité dans les comptes, faisaient cotte grande différence. Sa clinsse, à j quelques particularités près, inutiles ou ridicules, comme celle du faucon et autres, était aussi splendide, aussi nombreuse, aussi bruyante que celle de Louis XVI, et elle ne lui coûtait annuellement, assurait-il, que quatre cent mille francs, tandis qu'elle revenait au roi à sept millions. Il en était de même de In table. I/ordra et la sévérité de Duroc, disait l'Empereur, avaient accompli des prodiges sur ce |H>int. Sous Ira I rois, les palais ne demeuraient point meublés;on transportait les mêmes i meubles d'un {valait» à l'autre. On n’en fournissait point aux gens de lu cour : c’était à chacun à s'en pourvoir. Sous lui, au contraire, il n'y avait personne en service qui ne se trouvât, dans la chambre qui lui était assignée, aussi bien et mieux que chez lui, pour tout ce qui était ; nécessaire ou convenable.

L’écurie de l'Empereur lui coûtait trois millions; les chevaux revenaient, en somme, à trois mille francs l'un dans l'autre par an. Un page coûtait de six a huit mille francs. Cette dernière dépepse, observait-il, était la plus forte peut-être du palais : aussi pouvait-on vanter l'éducation qu’on leur donnait, les soins qu'on en prenait. Toutes les premières familles de l’empire sollicitaient d'y placer leurs enfants ; et elles avaient raison, disait l'Empereur.

Quant à l'étiquette, l'Empereur disait qu'il était le premier qui eût séparé le service d'honneur ( expression imaginée sous lui)du service des besoins. Il avait mis de côté tout ce qui était sale et réel, pour y substituer ce qui n'était que nominal et de pure décoration. « Un roi, di- • sait-il, n'est pas dans la nature, il n'est que dans la civilisation ; il n'en ;

« est^point de nu, il n’en saurait être que d'habillé, etc. »

L’Empereur disait qu'on ne saurait être plus sûr que lui de la nature et de la comparaison de tous ces objets, parce qu'ils avaient été tous arrêtés par lui, et sur les procès-verbaux des temps passés.

où il n'avait fait qu'élaguer le ridicule, et conserver ce qui pouvait ! être bon , etc.

Iji conversation s'était prolongée au delà de onze heures. Elle avait | été assez gaie, et l'Empereur a encore observé, eu nous quittant, qu'il fallait, après tout, que nous fussions une bonne pâte de gens pour pou- j voir nous contenter uinsi à Sainte-Hélène.

TA nu;

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