‹ Mémorial de Sainte-HélèneChapitre 44 sur 51 · L) K S A I N T K - II E L K N K · texte numérisé non relu

L) K S A I N T K - II E L K N K

« Mais arrêtez-vous, me dit l’Empereur, vous allez beaucoup trop vile,

« vous passez ee qui m'intéresse davantage. Sousquels auspices le prince « de Galles entra-t-il dans le monde? Quelle lut sa nuance politique?

! « son attitude avec l'opposition? etc. — Sire, ce prince se présenta au « public avec tous les avantages de la ligure, tous ceux du corps et de j j | « l’esprit. Il lut accueilli avec un enlbousiusme universel; mais il dé- « veloppa bientôt ces penchants et ces actes, qui, dans le milieu du der- <> nier siècle, semblaient formel' le rôle obligé de grands seigneurs il la « mode. Ce furent lu fureur du jeu et ses inconvénients, les excès de la i « table et le reste; surtout un entourage en grande partie réprouvé « par l’opinion. Alors les cœurs généreux se resserrèrent, les espé- « rances se ternirent, et la portion intermédiaire, qui partout constitue « véritablement la nation, et qui en Angleterre, il faut en convenir,

« présente la population lu plus morale de l’Europe, désespéra de son « avenir. C’était un adage reçu en Angleterre, répété surtout parmi le î « peuple, que le prince de Galles ne régnerait jamais; les diseuses de i « bonne aventure, les sorciers, disait-on, devaient le lui avoir prédit à » lui-méme, etc., etc.

« L’opposition, dans les bras de laquelle il s'était jeté, ainsi que cclu " n'est que trop commun aux héritiers présomptifs; l'opposition, dont il « était l’appui et les espérances, cherchant à s’aveugler ou autrement, se « tirait d'affaire, quand on lui exposait tous ses griefs, en répondant « qu’il renouvellerait Henri V ; que Henri V avait montré un bien muu- |

» vais sujet pour prince de Galles; mais qu'il était devenu le premier <i roi de la monarchie, et ils en concluaient que le prince de Galles serait j « un de leurs plus grands rois. — Mais, disait l’Empereur, est-ce qu'il a : « pris le parti de la révolution et défendu nos idées modernes? — Non,

■ Sire; à mesure que la crise des principes allait chez nous en croissant,

« la décence le forçait de s'éloigner de l'opposition qui en prenait lu « défense; il cessait une alliance ostensible, et remplissait le vide de sa « vie en s’abandonnant aux plaisirs et à leurs inconvénients; il était « constamment surchargé de dettes, bien que le parlement les eût déjà « payées plusieurs fois; elles l'embarrassaient fort, et compromettaient 1 « son caractère et sa popularité. Ce fut dans une de ses gènes extrêmes,

« combinées avec la querelle de madame Eitz Herbert, que M. Pilt «s'empara du. prince, en offrant de faire acquitter encore une fois ses « dettes, s’il voulait eufin se rapprocher tout à fait de son père ctcon- • sentir à se marier. Il lui fallut en passer par tout ce qu'on voulut, et

» la main de la princesse de Brunswick fut demandée et obtenue. Mais

<f>2 MÉMORIAL

«dans le court intervalle de la négociation, une femme célèbre qui « convoitait depuis longtemps de gouverner le prince, trouvant la place « vide, s'y établit. On lui prête d'avoir dit qu’elle y visait depuis vingt « ans ; car elle était encore beaucoup plus âgée que lui, circonstance « qui était comme un goût particulier il la famille; on l'a remarquée i « aussi dons plusieurs de ses frères. Celte personne fut aussitôt nommée « dame d'bonneur de la future princesse de Galles; elle fut même la » chercher, et l'amena en Angleterre. Ce fut sous de tels auspices, et • sous cette maligne influence, que la nouvelle épouse mit le pied sur le 1 « sol britannique. Aussi assure-t-on que cette malheureuse princesse n'eut « même pus la douceur de vingt-quatre heures complètes de cet instant « privilégié, si significativement appelé par les Anglais la lune de miel,

» Dès le leudemain, les moqueries, les manques d'égards, le mépris, ! « demeurèrent son partage.

« Tout ce qu'il y avait de généreux, de moral en Angleterre prit parti « pour elle, et jeta les hauts cris. Néanmoins le plus odieux, il faut en » convenir, eu retomba sur celle qui en était la cause, et qu'on accusa » d'avoir ensorcelé le prince. Elle devint l'exécration publique, et tou- « tefois le prince, assuruit-on, n'avait même pas pour excuse les pres- « tiges de son aveuglement ; car on prétend qu'à la suite d’un repas très- j « gai, au milieu de ses joyeux compagnons, l'un d'eux fut conduit par la « conversation à dire qu'il connaissait la madame de M erleuil du notre « roman des Liaisons dangereuses . Un grand nombre d'autres s'écrièrent « aussitôt qu’ils en connaissaient aussi une. Alors le prince, dit-on, pro- « posa follement que chacun écrivit à part son secret. Tous les billets « furent jetés dans un vase, et il en sortit uutant de lady "'qu'il y avait « do convives ; le prince lui-même n'ayant pas soupçonné une telle « unanimité, et n’imaginant pas être reconnu, avait aussi, dit-on, écrit « ce nom ! ! !

« J'ai connu cette dame, et il faut avouer que sa ligure et tout son « ensemble répondaient si peu ù son âge, qu’il était bien difficile de le » deviner. Elle avait tous les charmes de lu première jeunesse, re- » haussés de toute la grâce des meilleures manières, èt je dois dire que « dons les cercles où je l’ai vue, elle exerçait même une certaine uttrac- « lion de bienveillance ; soit que les mœurs de cet étage disposassent à « l’indulgence, soit qu’en effet elle ne méritât pas toutes les malédictions ■ dont on l'accablait dans la rue.

« Une faculté tout à fait privilégiée dans le prince de Galles semble « avoir été ce que les Anglais appellent le pouvoir de la fascination, \

UK SAINTE-HELENE

« Il en est doué nu dernier degré : on dirait qu'il suffit de sa volonté » pour ramener la multitude et corrompre en quelque sorte l'opinion ;

• il lu reconquiert au moindre pas qu'il tait vers elle. Sa vie est pleine •< de ces pertes, de ces retours de populnrité, et peut-être est-ce In cer- « tilude de cet heureux secret qui l'a porté si souvent à affronter, ainsi

• qu'on le lui a reproché, ectte opinion publique. Ses ennemis ont dit « de lui qu'il avait porté cette espèce de courage jusqu’à l'héroïsme. Ils

• lui ont reproché l'audurc avec laquelle, sous la condamnation lui- « même d'une vie domestique désordonnée, disaient-ils, il s'était acharné > a vouloir trouver dans sa femme ce dont il était le trop coupable

• exemple ; inconséquence qu’on ne doit attribuer pourtant sans doute « qu'aux suggestions funestes de pernicieux conseillers ennemis de sa

• gloire et de son repos. Toujours est-il certain qu’on a employé contre « la princesse et In corruption lu plus liasse, et le secours des lois, cl « toute l’inlluence de l’héritier du trône ; et tout cela en vain : ce qui, « disait-on, fuisait le supplice du prince, et le livrait au ridicule; car « on riait de son guignon sans exemple, de ne pouvoir venir à bout de « prouver ce que tant d'autres maris paieraient si cher pour tenir se- « (Tel. La haine s'accrut à chaque nouvelle défaite, et les tourments de « la victime avec elle. On la réduisit a une espèce d'exil à quelques « milles de Londres; on la priva de sa fille, on l'outragea à la vue des » souverains alliés venus à Londres. Toutefois les expressions inanités- « tées par la multitude étaient constamment là pour la venger; et il » fallut en venir à lui faire quitter l'Angleterre, ce qu'on obtint d'elle- « même à l'aide des insinuations perfides, peut-être, de quelques pré-

• tendus amis.»

Ici l'Empereur m'a interrompu de nouveau, disant que j'omettais encore un point essentiel, fjuund et comment le prince était-il arrivé au (siuvoir royal? Comment s'était-il arrangé avec l'opposition ? Qu'avoitil fait de ses anciens omis? « Sire, ai-je dit, ici finissent mes Véritables » informations. Il a été un temps où la Crise politique a porté Votre Majesté à couper toute communication entre l'Angleterre et la France.

« Les journaux ne nous parvenaient plus ; les lettres nous étaient inter- « dites ; les deux peuples n’avaient plus rien de commun. Il existe donc « en moi une véritable lacune que je craindrais de ne remplir que par » devrais barbouillages. Toutefois je crois avoir compris qu'après des « chutes et rechutes du vieux roi, tous les partis s'accordèrent enfin à « remettre au prince de Galles la régence, avec le plein exercice de l'au- « torilé souveraine. Alors arriva cette époque tant attendue de change-

I *f> I MÉMORI AL

« monts et d'espérances. Le ciel s'ouvrait enlin |H)iir celte o|>|»ositioii si i I « longtemps panégyriste du prince, pour ces anciens amis, qui, dès l'en- « fanoe, semblaient avoir uni leurs destinées à la sienne. Mais, à la « grande surprise de tous, et par je ne sais quelle rouerie, dit-on, de « lord Casllereagli, rien ne fut changé. Ces anciens ministres, si long- « temps l'objet de la réprobation du prince, demeurèrent, et ces amis ,

« si chers, si tendres, si longtemps Dallés, n'arrivèrent point !

« L’opposition jeta les hauts cris : mais on lui répondit plaisamment « que, quand le méchant prince de Galles était devenu un grand roi,

« son premier acte avait été de repousser son entourage. Cela pouvait » être gai, mais nullement applicable ; car les plus beaux caractères de « l'empire se trouvaient à la tète de cette opposition, et ils étaient loin ! j « d’ètre des Faliiafftni autres bouffons et autres mauvais sujets de la " sorte: aussi montrèrent-ils dès cet instant |>our le prince un éloigne- « ment absolu : les uns ne voulurent plus le voir; d'autres refusèrent ses ,

I « invitations ou repoussèrent les avances qui leur étaient faites. On en • cite un |>oiirtnnL qui, par la suite, se laissa aller, dit-on, à accepter du , prince un dîner privé. Celui-ci, recourant à ses moyens de séduction « constamment victorieux, essaya de lui prouver, avec sa gréce accou- « tuméc, qu’il n'avait pas pu agir différemment, et demanda de lui dire ■ enfin ce dontses anciens amis pouvaient l’accuser avec justice. Le eon- « vive, encore le coeur gros, profita de l’occasion et lui récapitula sans « ménagement tous ses torts; elle tout ave*- une telle chaleur, que la « princesse Charlotte, qui se trouvait à table et |>encbnit peut-être en « secret pour l'opinion du convive, se mit à fondre en larmes. Cette « scène étant parvenue le lendemain à lord Byron, il la consacra dans " des vers qui firent quelque bruit.

» Pleure, fille des rois, y était-il dit, pleure les fautes de ton père!

« Puisse chacune do les larmes effacer un de ses torts ! Puisse surtout « le peuple d'Angleterre, pressentant dans ta douleur son heureux ave- » nir. paver d'un sourire chacun do tes pleurs '!

' Depuis mon retour en lvuropc , je inc *>ui» procuré ce» ver* en original. Si nu tr.* lue lion (irésoute i

•pirhpic différence. c'est «|u'.1 Saitite-llclènc je citai» de mémoire. Le» voici :

Wceji. tlaugMer of a royal line,

A «vire* disgrâce , a rr.tlin's derav :

Ah , liappv! if each tcar of tliinc Conid w.idi a fallu r's fault ..vvay!

Wcep for ll»y tcar» are virtue's (fin AtiHpiciou* to these snffering i»lc»:

And lw each drop in future jrcar»

Repald tliee by Ihy peuple'» «milr*!

Mtirr.h 1812.

DE SAINTE-HÉLÈNE. "«à

« El) 1814, lors du ma course à Londres, j'ai eu l’honneur d’être " présenté au prince de Galles à Carlton-llouse. — Et que diable allicz- « vous faire là ? m'a dit l'Empereur. — Votre Majesté a certainement « bien raison ; mais j'y fus conduit pur une espèce de point d'honneur;

| j « je crus ne pouvoir pas faire autrement : beaucoup de Français étaient « en cet instant à Londres; j'étais le seul qui eût approché Votre Ma- I «jesté, porté ses couleurs, suivi la ligne qu’on semblait réprouver en ; i I « cet instant. Quelqu'un m'ayant dit que les autres ne souffriraient eer-

« tuinement pas mu présentation, cela me décida. Nous filmes en effet j

j « vingt-deux Français présentés à la fois à un des grands levers du

I « prince, et je dois dire que je ne vis jamais plus de grâce dans les ma-

j » nières, plus de charmes dans l'expression, plus d'harmonie dans tout

! « l’ensemble, je crus apercevoir le beau idéal du bon ton. Je conçus j

« tout le pouvoir, toute la vérité de cette magie d'enchantement que i

« j’avais entendu si souvent lui attribuer; et encore en ce moment. Sire,

« en me retraçant cette belle ligure où je croyais lire l'élévation d'âme, i . « l'appréciation, le désir de la gloire, je suis à me demander comment j | « Votre Majesté se trouve ici; comment des ministres atroces ont pu le « faire condescendre à se déclarer le geôlier, le bourreau ! — Mon cher,

| « m'a dit l'Empereur, c'est que peut-être vous n'êtes pas physionomiste,

« vous avez pris l'auréole de lu coquetterie pour celle de la grandeur,

« l'occupation de plaire pour l'amour de la gloire ; et puis l'amour de la » gloire n'est pas précisément sur lu ligure; il sc trouve au fond du coeur,

« et vous ne l’avez pas fouillé '.

« Et ne me traduisiez-vous pas l'autre jour, a continué alors l'Eni- j « percur, je ne sais quel papier ou quel ouvrage où il était dit que le

• prince régent avait fait un grand étalage d’intérêt et de sympathie en « faveur des derniers Stuarts? qu’il a mis le plus haut prix à obtenir ce « qui leur axait appar.'enu, ce qu'ils avaient laissé? qu'il parlait d'élever

• un monument au dernier d'entre eux ? 11 y a là dedans, a ajouté l’Em- « pereur, encore bien plus de calcul que de magnanimité ; c'est qu'il est

j " soigneux d'affirmer et de consacrer leur extinction. Là commence,

« se dit-il, sa légitimité, sa sécurité, et il a raison. Si de mon temps et « dans les circonstances où les ministres anglais avaient plongé l'Angle-

' Depuis ce» parole*, la grantlc \iclune a *ur< oml»- i... . Md, «»n servi leur, j'ai vu runimenccr un

| tortures ; «J\nitro ni'oul transmis le* angoisse* «le sa longue agonie ! ! !.. . Elle a expiré ! ! ! Et Cou |

| i n'a resté «le frapper «/« instamment au nom «lu prince! AumI nmmortelfr victime a-t-elle laissé «le scs I propre* main* ce* mots terrible* : • Jê lègue i’oyprobre Je ma mort à In maison régnante H‘/4n- : jletern !... •

! « terre, il se lût trouvé encore quelque jeune Stuart, brave, entrepre- >

« imut, capable, à la hauteur du siècle, il eût été débarqué en Irlande,

« escorté des doctrines modernes, et l’on eût vu sans doute le spectacle « des Stuarts régénérés, chassant à leur tour les Brunswick dégénérés. j « L’Angleterre aussi eût eu son 20 mars. El ce que c’est pourtant qu'un | <• trône et tous ses poisons ; à peine y est-on assis , qu'on en ressent In j | « contagion. Ces Brunswick, amenés par les idées libérales, élevés par I • la volonté du peuple, sont à peine assis, qu’ils ne recherchent que l'ar- I « bitraire et la toute-puissance; il leur faut absolument rouler dans » l’ornière qui a fait culbuter leurs devanciers ; et cela, parce qu’ils sont | " devenus rois?... Et l’on diraitque c’est la marche inévitable 1 Cette

« belle tige des Nassau, par exemple, ces patrons en Europe d'une noble ! • indépendance, eux dont le libéralisme devrait être dans le sang et

l » jusque dans la moelle de leurs os; ccs Nassau enfin, qui ne seront qu'à « la queue par leur territoire, et qui pourraient se placera la tète par » leurs doctrines, on vient à les asseoir sur un trône ; eh bien ! vous les « verrez infailliblement ne s’occuper que de se rendre ce qu'on appelle I j « aujourd'hui légitimes, en prendre les principes, la marche, les tra- 1 j “ vers, etc. Eh I mon cher, moi-mème, uprès tout, ne m'n-t-on pas fait » le même reproche? et peut-être n’est-ce lias sans quelque apparence « de raison, car enfin peut-être bien des nuances se seront dérobées à « moi-même. J’ai pourtant déclaré dans une circonstance solennelle I •i qu'à mes yeux la souveraineté u’était point dans le titre, ni le trône » dans son appareil. On m’a reproché qu’ù peine au pouvoir j’avais | « exercé le despotisme, l’arbitraire ; mais c’est la dictature qu’il fallait 1 « dire, et les circonstances m'absoudront assez. Ce qu’on m’a reproché | ; « encore, c’est de m'être laissé enivrer par mon alliance avec la maison

« d’Autriche, de m’être cru bien plus véritablement souverain après

- mon mariage, en un mot, de m'être cru dès cet instant Alexandre

« devenu le fils d'un dieu ! Mais tout cela était-il bien juste? Ai-je donc !

1 « prêté véritablement à de tels travers? Il m’arrivait une femme jeune, i « l>elle, agréable ; ne m'étail-il donc pus permis d’en témoigner quel- « que joie? Ne pouvais-je donc, sans encourir le blâme, lui consacrer » quelques instants? Ne m'était-il donc pas permis, il moi aussi, de me

- livrer à quelques moments de bonheur? Eût-on donc voulu qu'à la ■1 façon de votre prince de Galles, j'eusse maltraité ma femme dès la » première nuit? Ou bien encore attendait-on que j'eusse fait voler sa ■i tète, à la façon de ce sultan, pour échapper aux reproches de la nml-

» titude? Non, ma seule faute dans celte alliance a été vraiment d’y avoir ]

PE SAINTE-BELENE.

« np(>orté un cœur trop bourgeois... J’avais si souvent répété que le cœur « d'un homme d'Étal ne devait être que dans sa tète !... Malheureuse- « ment ici le mien était demeuré à sa place pour les sentiments de fa- « mille, et ce mariage m'a perdu, parce que je croyais surtout i) la reli- « gion, à la piété, à la morale, à l’honneur de François. Je l'estimais « essentiellement... Il m'a cruellement trompé!... Je veux bien qu’on « l'ait trompé a son tour; aussi je lui pardonne... Mais l'histoire l’épar- « gnera-t-elle? Si toutefois... »

Et Napoléon a gardé le silenee quelques instants, la tète appuyée sur une de ses mains. Puis se réveillant : « Quel roman pourtant que ma

« vie! a-t-il dit en se levant. Mais ouvrez ma porte et marchons. »

Et nous avons parcouru quelque temps les diverses pièces adjacentes...

RESDIIL UES TROIS MOIS, AVRIL, Sll ET JUIN.

J'ai déjà fait observer qu’il était impossible, dans un recueil comme le mien, de maintenir en quoi que ce soit l'unité d’intérêt et de but; or je vais essayer d'y ramener, en retraçant ici en bien peu de mots, et sans interruption, les aggravations dont on a frappé l'Empereur pendantees trois mois; les mauvais traitements qu'on a multipliés, la détérioration visible de sa sauté, l'ensemble de ses habitudes et les prinripoux objets de sa conversation ; en un mot, le bulletin physique et moral de sa personne.

Dons cette courte période :

t" Un nouveau gouverneur arrive, et il se trouve que c'est un homme à vues fort étroites ou très-méchant ; un caporal avec sa consigne, et non un général avec ses instructions.

2* On exige de chacun des captifs une déclaration comme quoi il se soumet d’avance à toutes les restrictions qu'on pourrait imposer à Napoléon, le tout dans l'espoir de les détacher de sa personne.

5* On nous communique officiellement la convention des souverains ail iés qui, sans autre forme de procès, proclament et consacrent l'ostracisme, l'emprisonnement de Napoléon.

4' Nous recevons le bill du parlement d’Angleterre qui convertissait en loi l'acte oppressif des ministres anglais sur la persoune de Napoléon.

5" Enfin des commissaires viennent, au nom de leurs monarques, surveiller les chaînes et contempler les souffrances de la victime. Ainsi notre horizon se rembrunit de plus en plus, les chaînes se racconrcis-

i sent, toute espérance d'amélioration future nous échappe, et le plus sinistre avenir seul demeure.

L'arrivée du nouveau gouverneur est le signal des grandes misères. C’esl pour la personne de l'Empereur le eommeneement d'un supplice nouveau ; chaque jour il m;oil un coup d'épingle.

Le premier pas de sir Hudson Lowe est une insulte; une de ses premières paroles, une barbarie; un de ses premiers actes, une méchanceté, j

Bientôt il ne semble plus avoir d'autre occupation, n'avoir reçu d'autre emploi que de nous tourmenter et de nous faire souffrir sous toutes les formes, sur tous les objets, de toutes les manières.

L’Empereur, qui s'était promis d'abord de s'en tenir nu plus complet stoïcisme, s'en émeut néanmoins et s'en exprime fortement. Les conversations sont chaudes, la brèche s’ouvre, chaque jour va l’agrandir.

I.a santé de l’Empereur s'altère visiblement, et nous le voyons changer [ i> vue d'oeil. Contre sa nature, il se sent incommodé très-souvent; une fois il garde sa chambre jusqu'à six jours de suite sans sortir du tout ; une mélancolie secrète qui se déguise à tous les yeux, peut-être aux siens propres, un mal concentré, commencent à le saisir; il rétrécit chaque | jour le cercle déjà si resserré de son mouvement et de ses distractions; j il renonce au cheval ; il n’invite plus d'Anglais à diner ; il abandonne même son travail régulier; ses dictées, auxquelles jusque-là il avait semblé trouver quelques charmes, ne vont plus : le dégoût l'avait saisi, ! et il ne se trouvait plus le courage, medisait-ii parfois, de s'y remettre.

La plupart de ses journées se passent à parcourir des livres dans sa chambre ou en conversations avec nous, publiques ou privées, et le soir il nous lit lui-méme, après son diner, quelques pièces de théâtre de nos maîtres, ou toute autre production amenée par le hasard ou les caprices du moment.

Toutefois la sérénité de son âme, son égalité de caractère, n’éprouvent par ces circonstances nulle altération vis-à-vis de nous; au contraire, nous n'en semblons que plus resserrés en famille; il est plus à nous, et nous lui appartenons davantage; ses conversations présentent plus d'abandon, d'épanchement et d'intérêt.

11 me faisait venir à présent très-souvent dans sa chambre pour causer, et scs conversations privées le conduisaient parfois à des sujets très-importants, tels que la guerre de Russie, celle d'Espagne, les conférences de Tilsit et d’Erfurt, qu’on rencontre dans cette ]iériode de mon recueil. Et ici je dois faire ou répéter quelques observations que je prie ceux qui me liront de ne pas perdre de vue durant tout le coure de cet

■ Ta

fT-'.J.

I) K SAINTE - H E l. K N E .

ouvrage elles servironl à prévenir quelques reproches ou objections qu'on serait tenté d’élever sur le manque d’ordre, l’insuriisance et le peu de fini d'objets aussi essentiels. (Test que, si je ne l'ai déjà dit, en eonversalion publique ou privée avec L'Empereur, je ne me suis jamais permis aucune observation ou demande d'éclaircissements, lors même qu'ils m'ont semblé les plus nécessaires ; je me sentais celte réserve commandée :

1" Par le respect et la bienséance;

2" Parla crainte d'interrompre une conversation constamment précieuse ;

ô" Par l'espoir de prendre la vérité, pour ainsi dire, nu vol, et de In saisir de la sorte plus naturellement;

d" Par In persuasion d'être à demeure maintenant et pour toujours auprès de l'Empereur; la certitude par là qu'avec le temps j'entendrais mentionner de nouveau les mêmes objets qui sc redresseraient et se compléteraient d'eux-mêmes ;

.V Parce que l'Empereur devait, avec le temps, voir lui-même mon Journal, et que je ne doutais pas qu'encouragé par ce qu'il y trouverait déjà sur ces divers objets, il ne les convertît en dictées régulières ; je ne les ai pas eues, et par là, de quels morceaux nous demeurons privés !

ü" Enfin, et ceci a été un de mes plus grands motifs, c'est que l'Empereur, arrivé parfois, dans le cours de longues conversations tout à fait familières, à des objets de la plus liante importance, ne racoqlait pas néanmoins pour m’apprendre, mais le plus souvent par désoeuvrement, seulement pour causer; et l'on eût pu dire par forme de rabâchage, s'il était permis d'appliquer une telle expression à une telle personne et à de tels objets. Il s'en entretenait avec moi comme si j’eusse dit les connaître aussi bien que lui-même.

Or, j'étais tout à fait étranger à ses grands projets, à ses bailles conceptions, circonstance d’ailleurs que je me suis convaincu plus tard ici m’être commune avec la plupart de ceux qui, lors de sa puissance, l'approchaient davantage, voire même ses ministres ; aussi lui arrivaitil quelquefois, soit que ma figure exprimât trop l'étonnement, soit que revenant à lui, et sachant bien ce qu'il en était, de me dire ; - Maisecla * est peut-être neuf pour vous ? • A quoi je n'avais rien de mieux à répondre, pour être vrai, que : « Oui, Sire, et tout à fait, pour la plus « grande partie. » Qu'eùt-ce donc été si, dans ces occasions inappréciables, j'eusse été gauchement l'interrompre pour lui faire apercevoir que j'avais de la peine à le suivre ou à l'entendre! je n'eusse pas manque

de le dégoûter de causer, et moi j'aurais perdu beaucoup. Je le laissais I 1 donc aller, quelque désir que j'eusse eu parfois de m’éclaircir. Ce que | j’en saisissais une première fois me semblait déjà du plus haut prix. L'Empereur se répétait souvent, jé le savais : Alors j'en apprendrai davantage avec le temps, me disais-je, et je ne désespérais pas d'arriver j de la sorte à être assez maître de la matière pour oser me permettre par la suite de la raisonner tant soit peu avec lui ; ce que sa bonté pour ( moi, dans les derniers temps, eut daigné trouver convenable; je lui eusse 1 même été agréable, j'en suis sûr, en ce que eelu eût réveillé ses idées et fourni un aliment nouveau à sa conversation. Malheureusement mon | | enlèvement subit et imprévu d’auprès de sa personne m'a laissé les seuls détails que j'avais recueillis jusque-là ; et à la douleur d’avoir été enlevé à des soins pieux qui étaient devenus mon bonheur, se joindront désormais d'éternels regrets d’avoir, par ma trop grande 'circonspection ;

peut-être, perdu pour l'histoire une occasion unique qui ne peut se | renouveler jamais.

J'ai été bien aise d’entrer minutieusement ici dans res détails, alin qu'on comprit comment j'ai obtenu une portion de mes récits, et qu'en J me lisant, on pût se répondre à soi-mème pourquoi des objets aussi importants demeurent aussi imparfaits.

Toutefois, si l’historien n’y trouve pas la trace lumineuse qu'il re- j cherche et qu'il aurait cru devoir y trouver, du moins y rencontrera-t-il une foule d'étincelles propres à le mettre inévitablement sur la voie ; circonstance spéciale qui me servira à caractériser moi-mème mon propre recueil, en disant qu'il y a de tout et qu’il n'y a nVn ; qu'il n'y a rien, mais qu'il y a de tout. Et en disant qu'il n’y a rien, je me trompe assurément, car on y rencontrera une foule de traits sur les qualités privées, les dispositions naturelles, le cœur et l'âme de l'homme ex- • traordinaire auquel cet ouvrage est consacré; si bien qu'il deviendra impossible à tout homme de bonne foi et recherchant la vérité de n'étre pas à même de se lixer sur son caractère. Or, je prie de se rappeler que j tel a été mon unique but. le seul que j'aie annonce.

M«mi 1il< IoihIk: île rhrval.-Mll.iRr par II* anufrs — carartrrr «lu «nldal français. iWailx «If Walrrlnn par l«‘ nmivfl amiral

l,o ru li I" juillet l8lfi «ujniJi 4

Hier mon (ils, dans sa promenade, oui porté par son cheval, el crai I gnnnt de se frapper aux arbres, avait cru devoir se jeter à terre. Il s’é

Init foulé le pied assez fortement pour être condamné à un mois de i chaise, longue.

L'Empereur a daigné entrer dans ma chambre, sur les onze heures, ' ; | pour connaître la .situation de mon (ils, dont il a fort grondé la nwludresse. Je l’ai suivi dans le jardin.

La conversation est tombée sur le pillage des armées et les horreurs | qu'il entraîne.

Pavie, disait l’Empereur, était la seule place qu'il eût jamais livrée au pillage : il l'avait promis il ses soldats pour vingt-quatre heures; mais au bout de trois il n'y put tenir davantage, et le lit cesser. • Je » n’avais que douze cents hommes, disait-il ; les cris de la population.

« qui parvenaient jusqu’à moi, l'emportèrent. S’il y eût eu vingt mille !

• soldats, c'eût été eux dont la masse, au contraire, eût étouffé les ;

• plaintes de la population ; il ne serait rien parvenu jusqu'à moi. Du « reste, continuait-il, heureusement la politique est parfaitement d'ae-

• cord avec lu morale pour s'opposer au pillage. J'ai beaucoup médité

• sur cet objet ; ou m'a mis souvent dans le cas d'en gratifier mes sol-

« dats; je l'eusse fait si j'y eusse trouvé îles avantages. Mais rien n’est i « plus propre il désorganiser et à |>erdrc tout à fait une armée. Un sol- « dut n'a plus de discipline dès qu'il peut piller; et si en pillant il s'est « enrichi, il devient aussitôt un mauvais soldat, il ne veut plus se bal- I " Ire. D'ailleurs, observait-il encore, le pillage n'est pas dans nos mœurs « françaises : le cœur de nos soldats n'est point mauvais; le premier [ ■ moment de fureur [Misse, il revient à lui-même, il serait impossible

« à des soldats français de piller pendant vingt-quatre heures : beau- ; • coup emploieraient les derniers moments à réparer les maux qu'ils

« auraient faits d'abord. Dans leur chambrée, ils se reprochent plus «tard les uns aux autres les excès commis, et frappent eux-mêmes de « réprobation et de mépris ceux d'entre eux dont les actes ont été trop « odieux. ■

Sur les trois heures, le nouvel amiral, sir Pùlteney Malcolm, et tous ses officiers ont été présentés à l'Empereur. L'amiral a causé d'abord seul avec lui près de deux heures. Il a dû être très-frappé de la conversation, car il a dit en sortant qu'il venait de prendre une bien belle et bonne leçon sur l'histoire de France.

L'Empereur a dû lui dire, en terminant : » Vous avez levé une contri- « Inition de sept ccnls millions sur la France ; j'en ai imposé une de plus j « de dix milliards sur votre [tays. Vous avez levé la vôtre par vos baïon- « nettes; j'ai fait lever la mienne par votre parlement. » — Etc'estbien là la véritable analyse des affaires, a répondu l’amiral.

L'amiral était à Bruxelles à dîner avec lord Vellington, lorsque Illucber envoya dire qu'il était attaqué. Wellington, disait l’amiral, avait à Waterloo quatre-vingt-dix mille hommes, et Bulow vingt-cinq mille. C'était précisément lu le compte qu'avait estimé l’Empereur. L'amiral | ramenait d’Amérique douze mille hommes de vieille troupe, sans aucun soupçon du nouvel état de l'Europe. A la mer, un bûtiment lui apprit la révolution du retour de File d'Elbe ; elle lui sembla si magique, qu'il ne put la croire. Toutefois, à In vue de Plymoulb, il reçut ordre de continuer en toute hâte sur Üstendc; il l’atteignit à temps : quatre mille hommes purent prendre part à la bataille ; et ils étaient sans contredit ce qu’il y avait de meilleur dans loutclu ligne, assurait l'amiral. Qui peut assigner leur degré d’influence ! Les Anglais crurent la bataille perdue tout le jour, et ils conviennent qu’elle l’était sans la blute de Grouchy. L’amiral était venu de sa personne durant lu bataille à portée de Wellington.

Anecdotes sur le li brumaire.— Sitfye*.~ Grand électeur.— Cambærfrts. — l^’brun, etc.

Vrnlrfiti 4

Le temps était délicieux. L’Empereur a fait au galop deux tours en calèche. J’étais seul avec lui. Il m'a beaucoup parlé de mon (ils, de son ' I avenir, avec un intérêt et une bonté qui me remplissaient le cteur. Il | disait que, vu son âge, cette circonstance de Sainte-Hélène était sans prix pour le reste de sa vie; que son moral s'y serait trouvé en serre I chaude, etc., etc.

Après dîner, l'Empereur est revenu sur le 18 brumaire, et nous l'a ! raconté avec une infinité de petits détails. Comme il l’a dicté depuis longtemps au général Gourgaud, c'est là que je renverrai pour la masse de l'événement. Je n'en vais donner ici que quelques traits ou accessoires qui ne s'y trouveront sans doute pas.

Lu situation de Napoléon, à son retour d'Égypte, fut unique. Il s'était vu aussitôt sollicité par tous les partis, et avait reçu tous leurs secrets, il en était trois bien distincts : le Manège, dont un général fort connu, Beruadotte, était un des chefs; les Modérés, conduits par Siéyès, et les Pourris, disait-il, ayant Barras à leur tête.

La détermination que prit Napoléon de s'associer aux Modérés lui lit courir de grands dangers, disait-il. Avec les Jacobins il n'en eût couru aucun ; ils lui avaient offert de le nommer dictateur : « Mais après avoir

• vaincu avec eux, disait l'Empereur, il m'eût fallu presque aussitôt » vaincre contre eux. Un club ne supporte point de chef durable, il lui

• en faut un pour chaque passion. Or, se servir un jour d’un parti, pour » l’attaquer le lendemain, de quelque prétexte qu’on l’enveloppe, c’est « toujours trahir; ce n’était pas dans mes principes.

« Mon cher, me disait l'Empereur dans un autre moment, après » avoir parcouru de nouveau l'événement de brumaire, il y a loin de « là, vous en conviendrez, à la conspiration de Saint-Béal, qui offre « bien plus d'intrigues et bien moins de résultats : la nôtre ne fut que « l'affaire d'un tour de main. Il est sur, ajoutait-il, que jamais plus « grande révolution ne causa moins d'embarras, tant elle était désirée;

« aussi se trouva-t-elle couverte des applaudissements universels.

« Pour mon propre compte, toute ma part dans le complot d’cxécu- ■ « lion se borna à réunir à une heure fixe la foule de mes visiteurs, et à ■ marcher à leur tète pour saisir la puissance. Ce fut du seuil de ma

• porte, du haut de mon perron, et sans qu'ils en eussent été prévenus

! * d'avance, que je les conduisis à cette conquête ; ce fut au milieu de

« leur brillant cortège, de leur vive allégresse, de leur ardeur unanime

» que jo inc présen la i ù lu barre des Aurions pour les remercier de lu » dictature dont ils m'investissaient.

| « On a discuté métaphysiquement, et l'on discutera longtemps encore j

| | « si nous ne violâmes pas les lois, si nous ne fûmes pas criminels; mais

» ce sont autant d'abstractions bonnes tout au plus pour les livres et les " tribunes, et qui 'doivent disparaître devant l'impérieuse nécessité; 1 |

* autant vaudrait accuser de dégât le marin qui coupe ses mâts pour ne |

• pas sombrer. Le fait est que la patrie sans nous élait perdue, et que

« nous la sauvâmes. Aussi les auteurs, les grands acteurs de ce mémo- i

» rable coup d’Etat, au lieu de dénégations et de justifications, doivent- j

« ils, à l'exemple de ce ltomain, se contenter de répondre avec fierté à !

« leurs accusateurs : Xous protestons que nous avons sauvé notre pays, j « venez avec nous en rendre grâces aux dieux.

• Et, certes, tous ceux qui dans le temps faisaient partie du tourbillon l « politique ont eu d'autant moins de droits de se récrier avec justice, i

! - que tous convenaient qu’un changement était indispensable, que tous

! ■« le voulaient, et que chactiu cherchait à l'opérer de son côté. Je fis le

i « mien il l'aide des Modérés ; la fin subite de l'anarchie, le retour im- I

: « médiat de l'ordre, de l'union, de la force, de lu gloire, furent ses ré-

UK SAINTE-HÉLÈNE

« sultuts. Ceux (tes Jacobins ou ceux des Immoraux miraient-ils été su- » périeurs? Il est permis de croire que non. Toutefois il n’est pas moins » très-naturel -qu’ils en soient demeurés mécontents, et en nient jeté « les hauts cris. Aussi, n'est-ce qu’à des temps plus éloignés, à des hoin- » mes plus désintéressés qu'il appartient de prononcer sainement sur « cette grande affaire. ■

Au surplus, voici deux traits qui aideront à juger de l’état réel de la république à l'époque de brumaire. Après cette journée, il ne se trouva pas au trésor de quoi expédier un courrier; et quand le Consul voulut se procurer la force précise de l’armée, il fut réduit à envoyer des personnes sur les lieux. » Mais, disait-il, vous devez avoir des rôles au bureau de la guerre? — A quoi nous serviraient-ils? répondait-on, il y a eu tant de mutations dont ou n'a pu tenir compte. — Mais du « moins vous devez avoir l'état de la solde qui nous mènera à notre " but! — Nous ne la puyons pas. — Mais les états de vivres? — Nous ne « les nourrissons pas. — Mais ceux de l'habillement? — Nous ne les • babillons pas. »

La révolution de brumaire accomplie, il se trouva trois Consuls provisoires : Napoléon, Siéyès et Ducos. Il fallait un président. La crise était chaude et rendait le général bien nécessaire : aussi saisit-il le fauteuil, et scs deux acolytes n’eurent garde de le lui disputer. Ducos, d’ailleurs, se prononça dès cct instant une fois pour toutes. Le général seul pouvait les sauver, disait-il ; et dès lors il se déclarait pour toujours j de son avis en toutes choses. Siéyès s’en mordit les lèvres; mais il dut > en faire autant. ,

Siéyès calcule volontiers ses intérêts. Dès la première réunion des trois Consuls en séance, et dès qu’ils furent seuls, Siéyès alla mystérieusement regarder aux portes si personne ne pouvait entendre; puis, revenant à Napoléon, il lui dit avec complaisance et à demi-voix, en lui montrant une commode : « Voyez-vous ce l>enu meuble? vous ne vous | « doutez peut-être pas de sa valeur? » Napoléon crut qu’il lui faisait considérer un meuble de la couronne, et peut-être qui aurait servi à Louis XVI. » Ce n’est pas du tout cela, lui dit Siéyès voyant sa méprise;

« je vais vous mettre au fait. Il renferme huit cent mille fraucs ! ! ! et ses « yeux s’ouvraient tout grands. Dans notre magistrature directoriale,

« nous avions réfléchi qu’un directeur sortant de place pouvait fort bien » rentrer dans sa famille sans posséder un denier, ce qui netait pas « convenable. Nous avions donc imaginé cette petite caisse, de laquelle « nous tirions une somme pour chaque membre sortant. En eel instant.

TTC. MÉMORIAL

« plus de directeurs ; nous voilà donc possesseurs du reste. Qu’en fe- » rons-nous? » Napoléon, qui avait prêté une grandealtention, et commençait enlin à comprendre, lui répondit : » Si je le sais, la sommé

« ira au Trésor public; mais si je l'ignore, et je ne le sais pointencore, » vous pouvez vous la partager, vous et Ducos, qui êtes tous deux anciens « directeurs; seulement, dépècliez-vous, car demain il serait |ieut-èlre

* trop tard. Les collègues ne se le lirent pas dire deux fois, observait « l'Empereur. Siéyès se chargea hâtivement de l'opération, et fit le pnr- « tage, comme dans la fable, en lion. Il fit nombre de parts: il en prit •• une comme plus ancien directeur, une autre comme ayant dù rester en « charge plus longtemps que son collègue, une autre parce qu’il avait'

• donné l'idée de cet heureux changement, etc., etc. ; bref, dit l'Empc- « reur, il s'adjugea six cent mille francs, et n'en envoya que deux cent

! « mille nu |>auvre Ducos, qui, revenu des premières émotions, voulait

« absolument réviser ce compte et lui chercher querelle. Tous les deux « revenaient à chaque instant, à ce sujet, à leur troisième collègue pour « qu'il les mit d’accord ; mais celui-ci répondait toujours : Arrangez-

, « vous entre vous ; soyez surtout silencieux, car si le bruit remontait

« jusqu'à moi, il vous faudrait abandonner lé tout.

« Lorsqu’il fallut se fixer sur une constitution, disait l’Empereur,

« Siéyès donna uni' nuire scène fort plaisante. Les circonstances et l’o- « pinion publique en avaient fait une espèce d'oracle en ee genre ; il dé- « roula donc aux commissions des deux Conseils, mystérieusement et « avec poids et mesure, les différentes hases, qui furent toutes adoptées,

» bonnes, imparfaites ou mauvaises. F.ntin il couronna l'oeuvre en dé- I •< voilant la sommité, ce qu’on attendait avec une vive et curieuse impatience. Il proposa un grand électeur qui résiderait à Versailles,

« jouirait de six millions annuels, représenterait la dignité nationale, et " n’aurait d'autre fonction que de nommer deux Consuls : celui de la « paix, celui de la guerre, tout à fait indépendants dans leurs fonctions.

« Kneore si cet électeur avait fait un mauvais choix, le Sénat devait-il « l’absorber lui-méme. C'était l'expression technique, c'est-à-dire le « faire disparaître en le faisant rentrer par forme de punition flans la » foide des citoyens. »

Napoléon, faute d'expérience dans les assemblées, et aussi par une circonspection commandée par le moment, avait pris peu ou point départ à ce qui avait précédé; mais ici, à <? point décisif, il se mit à rire, ditil, au nez de Siéyès, et sabra ee qu’il appelait ses niaiseries métaphysiques. Siéves n’aimait pas à se défendre, disait l'Empereur, et ne savait pas le faire. Il essaya pourtant ici de dire qu'après tout un roi n'était pas autre chose. Napoléon lui répondait : « Mais vous prenez l'abus pour " le principe, l'ombre pour le corps. » Puis il l’acheva en lui disant ■ Et comment avez-vous pu imaginer, monsieur Siéyès, qu'un homme « de quelque talent et d'un peu d'honneur voulûtse résigner au rôle d'un " cochon à l'engraisde quelques millions? • Après une telle sortie, qui, di- ' sait l'Empereur, fit rire aux éclats tous les assistants, la création de Siéyès demeura noyée; il n'y eut plus moyen pour lui de revenir à son grand électeur, et l'on se décida pour un Premier Consul à décision suprême, ayant la nomination à tous les emplois, et deux Consuls accessoires à i voix délibératives seulement. C’était au fait, dès cet instant, l’unité du pouvoir. Le Premier Consul était un vrai président d'Amérique, gazé i sous des formes que commandait encore l'esprit ombrageux du moment; aussi l'Empereur dit-il que son règne commença réellement dès ! ce jour-là.

L'Empereur regrettait en quelque sorte que Siéyès n'eiH pas été l'un des trois Consuls. Celui-ci, qui le refusa d'abord, le regretta aussi, mais quand il n'était plus temps. Il s'était mépris sur la nature decesConi suis, disait Napoléon ; il craignait pour son amour-propre et redoutait d'avoir à chaque instant le Premier Consul à combattre. « Ce qui eût

SR

M É M O II I A I

« été vrai, observait l’Empereur, si tous les Consuls eussent été égaux : « nous aurions été alors tous ennemis; mais la eonstitution les ayant » laits subordonnés, il n'y avait plus de lutte d'amour-propre, aueune «cause d'inimitié, mais mille d'une véritable union. » Siéyès le reconnut, mais trop tard. 1,’Empereur disait qu'il eût pu être fort utile nu conseil, meilleur peut-être que les autres, parce qu'il avait parfois des idées neuves et très-lumineuses; mais que du reste il n’était pas du tout propre-à gouverner. En dernière analyse, disait l’Empereur, pour gouverner il faut être militaire : on ne gouverne qu'avec des éperons et ries ) bottes. Siéyès, sans être peureux, avait peur de tout : ses espions de police troublaient son repos. Au Luxembourg, durant le Consulat provisoire, il réveillait souvent Napoléon, son collègue, et le harcelait avec les trames nouvelles qu'il apprenait à chaque instant de sa police particulière. « Mais a-t-on gagné notre garde? lui disait celui-ci. — Non. — * Eh bien, aller, dormir. En guerre comme en amour, pour conclure, « mon cher, il fautse voir de près. 11 sera temps de nous inquiéterquand « on attaquera nos six cents hommes. »

L'Empereur disait qu'au demeurant il avait choisi en Cambacérès et Lebrun deux hommes de mérite, deux personnages distingués ; tous deux sages, modérés, capables, mais d'une nuance tout à fait opposée. L’un, avocat des abus, des préjugés, des anciennes institutions, du retour des honneurs, des distinctions, etc.; l’autre, froid, sévère, insensible, combattant tous ces objets, y cédant sans illusion, et tombant naturellement dans l'idéologie.

L’Empereur revenait à faire observer que Siéyès aurait peut-être contribué à donner une autre couleur, une autre tournure, d'autres nuances à l'administration impériale; mais on répliquait que cette variante n'eût pu qu’être nuisible; car on avait beaucoup loué dans le temps le choix de Napoléon. Les hommes qu'il avait appelés, lui disait-on, n'étaient pas dans le cas d’être désavoués de personne en Europe. Ils avaient * beaucoup contribué à lui ramener l'opinion des diverses nuances parmi nous en France, il n'en eût pas été de même de Siéyès. Son nom et son souvenir eussent aux yeux de beaucoup nui aux actes auxquels il eût participé, et on cita dans ce temps, avec un empressement qui faisait voir toute la malveillance qu'on lui portait, une anecdote qu'on disait s’être passée aux Tuileries entre lui et l'Empereur. Il était échoppé à Siéyès, disait-on, parlant de Louis XVI à l’Empereur, dédire le tyran. « Monsieur l'obbé, faisait-on répondre à l'Empereur, s’il eût été un « tyran, vous diriez la messe, et moi je ne serais pas ici. » L'Empereur

a souri a celte anecdote, sans exprimer milrcnicnl si elle était vraie ou non. On verra plus loin <|u'elle était fausse.

V'Mivrjlu loris ilu KOUliThcur - ,V> Jl-onlili-

ImmI. 6 ju Uiii.Ii H

Il va longtemps «pie je n’ai parle ilu gouverneur. Mous cherchions a l'éloigner le plus possible de notre pensée; nous ne l'apercevions presque plus. Ses mauvaises manières, ses vexations, me forcent d'y revenir aujourd'hui : elles semblent prendre une nouvelle activité. Il vient de nous garder des lettres d’Europe, bien quelles fussent venues ouvertes et de la manière la plus ostensible; mais seulement parce qu’elles n'avaient point fiassé par les mains du secrétaire d'État, sans faire attention qu'un manque de Formalité peut se réparer facilement en Angleterre, mais qu'il demeure sans remède pour nous à deux mille lieues de distance. Si encore, en exécutant aussi rigoureusement la lettre de scs instructions, il avait l'humanité de nous faire savoir qu’il a reçu ces lettres et de qui elles sont, il nous tranquilliserait sur des personnes dont nous pleurions la négligence ou la santé ; mois il a la barbarie de . nous en faire un mystère. Il y a peu de jours que la comtesse Bertrand ayant écrit à la ville, il a fait saisir le billet et le lui a renvoyé comme ! ayant été écrit sans son aveu. Il u accompagné cette injure d'une lettre officielle par laquelle il nous interdit dès à présent toute communication (>ar écrit ou même verbale uvec les habitants sans avoir été soumise à son visu ; et, chose absurde et |ieu croyable, c’est qu'il nous a fait cette interdiction vis-à-vis de personnes qu’il nous laisse la liberté d'aller visiter à notre gré. Il a accompagné la publication du bill qui nous concerne de commentaires qui ont répandu la terreur parmi les habitants ; I il se l'écrie sur l’excessive dépense de la table de l’Empereur; il insiste sur de fortes diminutions.On n’avait point entendu que le général Bonaparte aurait autant de personnes autour de lui. Les ministres, nous ditil ingénument, n'avaient point douté que lu permission qu'il nous avait apportée de nous en aller ne nous eût décidés à quitter l'Empereur, etc. Toutes ces tracasseries ont amené un échange de notes assez vives. A un article du gouverneur, dans lequel il disait que si les restrictions qu'on nous impose nous semblaient trop dures, nous pourrions nous en affranchir en uous en allant, l’Empereur a dicté lui-mème l'addition suivante à la réponse que uous avions déjà faite : « Qu'honorés par lui « dans sa prospérité, nous pincions notre plus douce jouissance à le ser-

^ « vir, iiujounl’hui qu'il ne pouvait rien pour nous; et tant pis pour

« quiconque ne comprenait pas cette conduite. »

j Nouvelle* vexation*. — Tristan. — Pableade l.a Fontâltn- . etc. — Le ventre gouverne le moo'ie.—

Wfficulte île jnx«r les honim»-».

Mardi 9 au jeudi 1 1 ■

Les vexations du gouverneur continuent, et il ne cesse de gagner du terrain sur notre innilieiireu.se situation. Son parti semble pris de nous mettre au secret. Il a publié une proclamation en ville, ordonnant de lui envoyer, sous peine de châtiment, dans les vingt-quatre heures, tous j billets ou lettres que nous pourrions adresser aux habitants, pourquel- | que motif que ce fût. Il a interdit à ceux-ci de visiter le grand maréchal | et sa femme, qui se trouvent en tète de notre enceinte. Les premiers moments de ce nouveau blocus de madame Bertrand ont été si sévères, que des médicaments envoyés d'ici |>ar le docteur à un des gens du grand maréchal qui était à la mort n'ont pu y entrer, et que ce n'est que par accommodement que l'oflieier a pris sur lui de les faire parvenir pardessus le mur.

Le gouverneur, ayant lu dans une de mes lettres pour l'Europe que je demandais plusieurs objets de vêtements et de toilette, est venu me dire que je pouvais prendre la plupart de ces objets parmi ce que le gouvernement avait envoyé ici pour Napoléon; et comme je lui ai répondu que je préférais les acheter, 11e voulant pas gêner mes sentiments d'aucune reconnaissance, le gouverneur a observé sèchement qu'il me serait loisible de les payer si j'en avais lu fantaisie ; à quoi j'ai répliqué : « Par- « donnez, monsieur, j’aime à choisir mes boutiques. » Il en est résulté que le gouverneur m'u faitdire plus tard par le docteur qu'il allait porter des plaintes contre moi aux ministres pour avoir refusé avec mépris, disait-il, les dons du gouvernement. A quoi je lui ai riposté aussitôt que j je lui serais obligé, étunt bien plus heureux qu’il eut à transmettre à ses ministres des refus que des demandes.

L'Empereur a rencontré le petit Tristan, lits ainé de M. de Montholon, qui n'a guère que sept ans, et court tout le jour. Il l’a fait approcher entre ses deux jambes et a voulu lui faire réciter quelques fai blés, dont le pauvre enfant sur dix mots n’en comprenait pas deux. L'Empereur en riait beaucoup, condamnait qu'on donnât Iji Fontaine aux enfants qui ne pouvaient l'entendre, et s'est mis à expliquer ces ! fables à Tristan, à vouloir les lui rendre sensibles, et rien de plus curieux que ses développements, leur simplicité, leur justesse, leur logique.

DE SAINTE-HÉLÈNE. 7»l

Duns la fable du Loup et de l'Agneau, rien n'était plus risible comme de voir le petit bonhomme dire Sire et Votre Majesté, et en parlant du

loup, et en parlant de l'Knapereur, mêler a tort et à travers tout cela dans sa bouche, et bien plus encore probablement dans sa tète.

L’Empereur trouvait qu'il y avait beaucoup trop d'ironie dans cette fable pour être à la portée des enfants. Kilo péchait d'ailleurs, disail-il, dans son principe et sa morale, et c'était la première fois qu'il s'en sentait frappé. Il était faux que la raison du plus fort fut lu meilleure; et, si cela arrivait en effet, c'était lit le mal, disait-il, l'abus qu'il s'agissait de condamner. Le loup donc eût dû s'étrangler en croquant l'agneau, etc., etc.

Tristan est fort paresseux. Il avouait à l'Empereur qu'il ne travaillait pas tous les jours. « Ne manges-tu pas tous les jours? disait l'Em- « pereur. — Oui, Sire. — Eh bien ! tu dois travailler tous les jours,

« car on ne doit point manger si l’on ne travaille pas. — Oh bien ! en ce « cas, je travaillerai tous les jours, disait vivement l'enfant. — Voilà | « bien l'inlluvucedu petit ventre, disait l'Empereur en tapant sur celui « de Tristan ; c'est la faim, c’est le petit ventre qui fait mouvoir le « monde. Allons, mon petit, si tu es sage, nous te ferons page de

« Louis XVIII. » — « Mais je ne veux pas, » disait Tristan en grognant j et faisant lu grimace.

Cette oprès-dînée, lisant un ouvrage où l'auteur observait que la ligure trompait souvent sur le caractère, TKmpcreur s’est arrêté, a posé le livre avec un visage pénétré, un accent convaincu; il a dit : « C’esl « bien vrai . Que de preuves j'ai dans ce genre ! Par exemple, j'avais quel- « qu’un auprès de moi; sa figure, sans doute, était loin... Mais, non; « après tout, ce quelqu'un avait en effet un ceil de pie ; j’aurais dù y de-

• viner quelque chose. » Et il s'est étendu sur le caractère de cette personne. Ilss'élaieuteonnusdèsl'enfance, disait-il; il lui avait donné longtemps toute sa confiance; il avait du talent, des moyens; l'Empereur croyait même qu’il avait été attaché, fidèle. • Mais il était aussi par « trop avide, disait-il, il aimait trop l'argent. Quand je lui dictais et

• qu'il lui arrivait d'avoir à écrire des millions, ce n'était jamais sans « un mouvement sur toute sa figure, un lèchement de lèvres, une eer-

• (aine agitation sur sa chaise qui, plus d'une fois, m'avait porté à « lui demander ce que c'était, ce qu'il avait, etc. »

L'Empereur disait que le vie» était trop prononcé pour qu'il eût pu garder celte personne auprès de lui. Mais que, vu ses autres qualités, il j eût dû |ieiit-étre se contenter de la placer différemment, etc., etc.

s«r le Matu|iic «le Frr, etc.— Fable injtfnloii**.

Vcntlrnli 11

La conversation a conduit aujourd'hui il traiter le Masque de Ker. On a |iussé en revue ce qui a été dit par Voltaire, IHitcns, etc., et ce que l'on trouve dans les Mémoires de Richelieu ; ceux-ci le font, comme l'on sait, frère jumeau de Louis XIV et son ainé. Or, quelqu'un a ajouté que, travaillant à des cartes généalogiques, on était venu lui démontrer sérieusement que lui, Napoléon, était le descendant lincal de ce Masque de Fer, et par conséquent l'héritier légitime de Louis XIII et de Henri IV, de préférence à Louis XIV, et à tout ce qui en était sorti. L’Empereur de son côté a dit en avoir, en effet, entendu quelque chose, et il a ajouté que la crédulité des hommes est telle, leur amour du merveilleux si fort, qu'il n’eût pas été difficile d'établir quelque chose de la sorte pour la multitude, et qu’on n'eût pas manqué de trouver certaines personnes dans le Sénat pour le sanctionner, et probablement celles-là mêmes qui plus tard se sont empressées de le dégrader sitôt qu'elles l'ont vu dans l’adversité.

DK SAINTE-HELENE.

Je suis passé alors à développer les bases et la marche de celle fable. Le gouverneur des îles Sainte-Marguerite, disait-on, auquel la garde du Masque de Fer était alors confiée, se nommait M. de Bonpart, circonstance au fait déjà fort singulière. Celui-ci, assurait-on, ne demeura pas étranger aux destinées de son prisonnier. Il avait une fille; les jeunes gens se virent, ils s'aimèrent. Le gouverneur en donna connaissance à la cour ; on y décida qu'il n'V avait pas grand inconvénient à laisser cet infortuné chercher dans l'amour un adoucissement à ses malheurs, et M. de Bonpart les murin.

Celui qui parlait en ce moment disait que quand on lui raconta la chose, qui l’avait fort amusé, il lui était arrivé de dire qu'il la trouvait très-ingénieuse, sur quoi le narra leur s'était fâché tout rouge, prétendant que ce mariage pouvait se vérifier aisément sur les registres d'une des paroisses de Marseille qu'il cita, et qui en attestait, disait-il, tonies les traces. Il ajoutait que les enfants qui naquirentdece mariage furent clandestinement nu sans bruit écoulés vers la Corse, où la différence de langage, le hasard nu l'intention avaient transformé leur nom de Bonpart en Bonaparte et Buonaparte; ce qui au fond présente le même sens.

A cette anecdote on a ajouté qu'au moment de la révolution on avait fait une histoire semblable en faveur de la brandie d'Orléans. On la fondait sur une pièce trouvée à la Bastille. On supposait qu'Anne d'Autriche, qui accoucha apres vingt-trois uns de stérilité, avait mis nu monde une tille; la crainte qu'elle n'eùt point d'autre enfant avait porté Louis XIII à éloigner cette fille et lui substituer fuussement un garçon, qui avait été Louis XIV. Muis l’année suivante la reine accoucha encore, et celte fois ce fut un garçon, Philippe, chef de la maison d'Orléans, qui se trouvait ainsi, lui et les siens , les héritiers légitimes, tandis que Louis XIV et les siens n'étaient plus que des intrus et des usurpateurs. Dans cette version, le Masque de Fer était une fille. Une brochure courut les provinces à ce sujet lors de In prise de In Bastille. Mais l'histoire ne fit pas fortune ; elle mourut sans avoir même un instant, à ce qu'il parait, occupé la capitale.

Sur li* itiiinS'Iul tanin*. Murai . *a femme, rlr.

13, ilimani'lir (4

Durant le diner, nu sujet de toilette et de parure, on disait que, parmi les grands personnages du jour, aucun n’en avait poussé le ridicule plus loin que Murat, et encore, observait-on, était-elle la plupart

du temps tellement singulière, tellement bizarre, que le publie l’en n|e pelait le roi Franconi. 1,’Emporeur en a beaucoup ri. confessant ipi'il

était vrai que certains costume* et eerlaines manières lui donnaient en effet parfois l'apparence d'un opérateur, l’air d'un ebarlalan. En revenant à la toilette, on ajoutait que Hernadotie y mettait aussi un soin infini, ef Laitue* beaucoup de temps. L'Empereur s'est montré fort surpris de ce qu'on lui apprenait des deux derniers. Cela l'a conduit naturellement bientôt a répéter ses vifs regrets sur la perle du maréchal l.annes, qu'il a terminés en disant : « Ce pauvre Lannes, dans son ago- « nie, à chaque instant, me demandait ; il se cramponnait à moi, disait « Napoléon, de tout le reste de sa vie ; il ne voulait que moi, ne pensait

• qu'à moi. Espèce d’instinct! Assurément il aimait mieux sa femme et

• ses enfants que moi ; il n'en parlait pourtant pas : c'est qu'il n'en al-

• tendait rien ; c'était lui qui les protégeait, tandis qu'au contraire moi « j’étais son protecteur; j'étais pour lui quelque chose de vague, de supé- « rieur; j’étais sa providence, il m'implorait !....»

Quelqu'un observa alors que le bruit des salons avait été bien différent ; qu’on y avait répandu que Cannes était mort en furieux, maudissant l’Empereur, contre lequel il se montrait enragé, et on ajoutait qu'il avnit toujours eu de l'éloignement pour lui, et le lui avait souvent

Hlorl «ii fll.milj.il l'unnci

UE SAINTE-IIÉLÉNE. 785

témoigné avec insolence... « Quelle absurdité ! u repris l'Empereur; !

« Lamies m'adorait au contraire. C'était assurément un des hommes au « monde sur lequel je pouvais le plus compter. Il est bien vrai que dans « son humeur fougueuse il eût pu laisser échapper quelques paroles «contre moi; mais il était homme à casser la tète de celui de qui il

• les aurait entendues. »

ltevenant ensuite à Mural, quelqu'un observa qu’il avait grandement influé sur les malheurs de 1814. « 11 les u décidés, a repris l'Empereur;

« il est une des grandes causes que nous sommes ici. Du reste, lu pre-

• mière faute en est à moi. Ils étaient plusieurs que j'avais faits trop « grands; je les avais élevés au-dessus de leur esprit. Je lisais, il V a

« peu de jours, sa proclamation en se séparant du vice-roi ; je ne la con- j « naissais pas encore. Il est diflieile de concevoir plus de turpitude :

« il y dit que le temps est venu de choisir entre deux bannières, celle du « crime ou de la vertu. Or c’est la mienne qu'il appelle celle du crime.

« Et c'est Murat, mon ouvrage, le mari de ma sœur, celui qui me doit « tout, qui n'eût été rien, qui existe, qui n'est connu que par moi, j «qui écrit cela! Il est difficile de se séparer du malheur avec plus « de brutalité, de courir avec plus d'impudeur au-devant d'une fortune « nouvelle. »

Madame Mire, depuis cet instant, ne voulut avoir aucun rapport avec lui ni avec sa femme, quelques efforts d'ailleurs qu’ils fissent vis-à-vis d’elle ; sa constante réponse était qu’elle avait en horreur les traîtres et la trahison. Dès qu'elle fut à Home, après les désastres de 1814, Murat s'empressa de lui envoyer de scs écuries de Naples huit très-beaux che- | vaux. Madame n'en voulut point entendre parler. Elle rc|mu8so de même toutes les tentatives de sa tille Caroline, qui ne cessait de répéter qu'après tout il n’y avait pas de sa faute, qu'elle n'y était pour rien, qu’elle n'avait pu commander son mari. Mais Madame répondait comme Clytemnestre : « Si vous n'avez pu le commander, vous auriez dû le combattre;

« or quels combats avez-vous livrés ? quel sang u coulé ? Ce n'est qu’au 1 « travers de votre corps que votre mari devait percer votre frère, votre ! » bienfaiteur, votre maître. »

« A mon retour de l'ile d'Elbe, continuait l'Empereur, la tète tourna j « à Murat de me voir débarqué. Les premières nouvelles lui apprirent j « que j’étais dans Lyon. Il était habitué il mes grands rejours de fortune.

« Il m'avait vu plusd'une fois dans des circonstances prodigieuses. Il me « crut déjà maître de l’Europe, et ne songea plus qu'à m'arracher l’Ita- « lie , cor c'était là son but et ses espérances. Vainement des gens à

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« grand crédit parmi las peuplas qu'il voulait soulever se jetèrent-ils a «genoux, lui dirent-ils qu'il s'abusait; que les Italiens avaient un roi,

« que celui-lù seul avait leur amour et leur estime : rien ne put l’arrè-

• ter. Il se perdil, et eontriluin à nous perdre une seconde fois, parce . que les Autrichiens, ne doutant pas que ce ne fût à mon instigation, ne » voulurent pas croire à mes paroles et se délièrent de moi. La malhcu- « relise lin de Murat répond à toute cette conduite. Murat avait un trèsci grand courage et fort peu d'esprit. La trop grande différence entre « ces deux qualités l'explique en entier. Il était diftieile, impossible « même, d'être plus brave que Murat et l-annes. Murat n'était demeuré

• que brave. L'esprit de Lunncs avait grandi nu niveau de son courage; I { « il était devenu un géant.

.. Au surplus, a terminé l'Empereur, l'exécution de Murat n'en est .. pas moins horrible! C'est un événement dans les mœurs de I'Eii-

ropc, une infraction aux bienséances publiques. I n roi a fait fusiller un roi reconnu comme tel par Ions les autres ! ! !. . Uuel charme il a violé!... »

Hill de nuire riil. — nrauiiiarcli.il*.— Historique «leu tr.iv.un île Ctierliourg.

Lundi II,

Sur les dix heures, l'Empereur est entré dans ma chambre; voulant ■ promener, je l'ai suivi ; il a marché quelque temps vers le Irais, où

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la calèche t'ai vernie le prendre. J'étais seul avec lui, et lu conversa* I lion a roulé tout le temps sur le liill qui le concerne et qui nous est étranger

Au retour, l'Empereur a hésite s’il déjeunerait sous les arbres; mais il s'est décidé à rentrer, et n'est pas ressorti de tout le jour; il a diné seul.

Après son dîner il m'a fait appeler; il lisait des Mcrrures ou journaux anciens. Il y trouvait diverses anecdotes et circonstances de Beaumarchais. Cette lecture était piquante par l'extrême différence des mœurs, bien que dans des temps si voisins. Elle lui a présenté le voyage de Louis XVI à Cherbourg, sur lequel il s’est arrêté quelque temps, puis j il a passé aux travaux de Cherbourg et a parcouru leur historique avec cette clarté, cette précision, ce piquant qui caractérise tout ce qu’il dit.

Cherbourg se trouve au fond d'une anse semi-circulaire, dont les deux extrémités sont File Pelée à droite, et la pointe Querqueville à gauche, [.'alignement qui joint ces deux points forme In corde ou le diamètre, et court de l’est à l'ouest.

En faee, au nord, et il très-peu de distance, vingt lieues environ, est le fameux Portsmouth, le premier arsenal des Anglais. Le reste de leurs côtes court presque parallèlement aux nôtres. La nature a tout fait pour nos rivaux ; à nous elle a tout refusé. Leurs rivages sont sains et se nettoient encore chaque jour; ils présentent beaucoup de fond, une multitude d'abris, de havres, de porls excellents; nos côtes, au contraire, sont remplies d'écueils, elles ont peu d'eau et s'encombrent journellement davantage. Nous n’avons pas un seul véritable port de grande dimension dans ces parages; si bien que les escadres ennemies, mouillées à Portsmouth, n’ont |>as même besoin de mettre sous voiles pour nous inquiéter : il leur suffit de quelques bâtiments légers pour les avertir; et en un moment, sans peine et sans danger, elles se trouvent sur leur proie : on pourrait dire que de là les Anglais sont tout à la fois et chez eux et chez nous.

Si nos escadres, au contraire, osent se hasarder dans la Manche, qui ne devrait s’appeler à bien dire que la Mer Française, elles s'v trouvent en péril permanent; la tempête ou la supériorité de l’ennemi peut amener leur destruction totale, parce que dans les deux cas il n'est point d’abri pour elles. C’est ce qui arriva à la fameuse journée de la Hogue, où Tourville, à la gloire d’un combat aussi inégal, eût pu joindre encore la gloire d’une belle retraite, s’il eût existé un port où j se réfugier.

Dans cet état de choses, les gens à bonnes vues, aimant le bien de leur

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