ROM. A
§*wjujy;
des soldats, écartant les baïonnettes de ses deux mains, et alla saisir un des fusilsdudemicrrang, avec lequel il figura lui-mème è notre façon . Alors il se lit un mouvement subit et extrême sur le visage des soldats , des officiers, de tous les spectateurs; ils peignaient l’étonnement devoir l'Empereur se mettre ainsi nu milieu des baïonnettes anglaises , dont certaines lui louchaient la poitrine. Cette circonstance frappa vivement; à notre retour du Superbe, ou nous questionnait à cet égard ; on nous demandait s'il en agissait souvent ainsi avec ses soldats, et l'on n'hésita |ias à frémir de sa confiance. Aucun d'eux n'était fait à l'idée de souverains qui ordonnassent de la sorte, expliquassent et exécutassent eux-mèmes. Il nous, fut aisé de reconnaître alors qu'aucun d’eux n’avait une idée juste sur celui qu'ils voyaient en ce moment, bien que depuis vingt années il eût été l’objet constant de toute leur attention, de tous leurs efforts, de toutes leurs paroles.
hilliienif de l’Kmiiereur Mtr 1rs Anglais du tlellri ufihou. Kr>mur ilr l'Kiit|»rrrtir.
Lundi 17 .ni vuim-iIi ’i-
Noua continuons notre route avec des vents peu favorables.
L'Empereur ne fut pas longtemps au milieu de ses plus cruels ennemis, de ceux que l’on avait constamment nourris des bruits les plus absurdes et les plus irritants, sans exercer sur eux toute l'influence de la gloire. Le capitaine, les officiers, l’équipage eurent bientôt adopté les moeurs de sa suite;; ce furent les mêmes égards, le même langage, le même respect. Le capitaine ne l'appelait que Sire et Votre Majesté; s'il paraissait sur le pont, chacun avait le chapeau bus, et demeurait ainsi tant qu'il était présent, ce qui n’avait pas eu lieu dans les premiers instants; on ne pénétrait dans sa chambre qu’à travers ses officiers; il ne paraissait à sa table que ceux du vaisseau qu'il y avait invités; enfin Napoléon, à bord du BelUrophon, y était empereur. 11 paraissait souvent sur le pont, et conversait avec quelques-uns de nous ou avec des personnes du vaisseuu.
De tous ceux qui l'avaient suivi, j’étais peut-être celui qu’il connaissait le moins; on a vu précédemment que, malgré mes emplois auprès de sa personne, j’avais eu peu de relations directes avec lui. Depuis mon départ de Paris, il m'avaitù peine adressé la parole, mais, durant notre navigation, il a commencé à s'entretenir fort souvent avec moi.
Les occasions et les circonstances m'étaient des plus favorables; je
savais assez d'anglais pour être à même de lui donner bien des éclaircissements sur ce qui se disait autour de nous.
J'avais été marin, et je donnais a l’Empereur toutes les explications qu’il désirait sur les manoeuvres du vaisseau, l’état des vents et de la mer.
J'avais été dix ans en Angleterre; j'y avais pris des idées arrêtées sur les lois, les moeurs, les usages du pays; je pouvais répondre pertinemment à toutes les questions que l'Empereur daignait m’adresser sur ees objets.
En même temps j’employai les loisirs de notre navigation au résumé qui suit’, touchant notre situation à Rochefort et les motifs qui avaient dicté la détermination de l'Empereur. J’obtenais désonnais des données exaetes et authentiques. I.es voici :
HÉSCMÉ '
La croisière anglaise n'était pas forte : deux corvettes étaient devant Bordeaux , elles y bloquaient une corvette française , et donnaient la chasse A des Américains qui sortaient tous les jours en grand nombre. A l'ile d'Aix nous avions deux fl’égtftcs bien armées; la corvette le Viileain, de premier échantillon, était au fond de la rade; enfin un gros brick; tout cela était bloqué par un vaisseau de soixante-quatorze, des plus petits de la marine anglaise, et par une ou deux mauvaises corvettes. Il est hors de doute qu’en courant risque de sacrifier un ou deux bâtiments, on serait passé; mais le capitaine commandant était fuible, il refusa de sortir; le second, tout a fait déterminé, l’eût tenté : probablement le commandant avait reçu des instructions de Fouché, qui déjà trahissait ouvertement, et voulait livrer l’Empereur. Quoi qu'il en soit, il n'y avait lien à attendre du côté de la mer; l'Empereur alors débarqua à l'ile d’Aix.
Si cette mission eût été confiée a l'amiral Verhuel, disait l'Empereur, ainsi qu'on le lui avait promis lors de son départ de Paris, il est probable qu’il eût passé. Les éqni|>ages des deux frégates étaient pleins d'attachement et d'enthousiasme.
La garnison de l’ile d'Aix était composée de quinze cents marins, formant un très-beau refcfment ; les officiers, indignés de ce que les frégates ne voulaient pus sortir, proposèrent d'armer deux chasse-marée du port de quinze tonneaux chacun; les jeunes aspirants voulurent en
' Cf résumé «*si la dictée même de .VajHiléott.
être les matelots; mais au moment de l'exécution ils déclarèrent qu'il était difficile de gagner l’Amérique sans toucher sur quelque point de la côte d'Espagne ou du Portugal.
Dans ces circonstances, l'Empereur composa une espèce de conseil des personnes de sa suite. On y représenta qu'il ne fallait plus compter sur les frégates ni sur les bâtiments armés; que les chasse-marée n'offraient aucun résultat probable de succès, qu'ils ne pouvaient guère conduire qu’à être pris en pleine mer par les Anglais ou à tomber entre les mains des alliés. Il ne restait plus dès lors que deux partis : celui de rentrer dans l'intérieur pour y tenter le sort des ormes, ou celui d’aller prendre un asile en Angleterre. Pour suivre le premier, on se trouvait à lu tète de quinze cents marins pleins de zèle et de lionne volonté ; le commandant de l’ile était un ancien officier de l'armée d'Egypte, tout dévoué à Napoléon ; il eût débarqué avec ces quinze cents hommes il Rochefort ; on s’y fût grossi de la garnison de celte ville , dont l'esprit était excellent; on eut appelé la garnison de la Rochelle, composée de quatre bataillons de fédérés qui offraient leurs services, et l'on se trouvait en mesure de joindre le général Cluusel , si ferme à la tète de l’armée de Bordeaux , ou le général (amarque , qui avait fait des prodiges avec celle de la Vendée ; tous les deux attendaient , désiraient Napoléon ; on eût nourri facilement la guerre civile dans l’intérieur de la France. Mais Paris était pris, les Chambres étaient dissoutes; cinq à six eent mille ennemis étaient dans l'intérieur de l'empire ; la guerre civile ne pouvait avoir d'autre résultat que de faire périr tout ce que lu France avait d'hommes généreux et attachés à Napoléon. Cette perte eût été sensible, irréparable; elle eût détruit les espérances des destinées futures de la France, sans produire d’autre avantage que de mettre l'Empereur dans le cas de traiter et d'obtenir des arrangements favorables à scs intérêts. Mais Napoléon avait renoncé à être souverain , il ne demandait qu’un asile tranquille; il répugnait, pour un si mince résultat, à faire périr tous ses amis, â devenir le prétexte du ravage de nos provinces, et enfin, pour tout dire, à priver le parti national de ses plus vrais appuis, lesquels tôt ou tard pourraient rétablir l’honneur et l'indépendance de la France. Il ne voulait plus vivre qu'en homme privé; l'Amérique était le lieu le plus convenable, le lieu de son choix; mais enfin l’Angleterre même , avec ses lois positives, pouvait lui convenir encore; et il paraissait, d'après ma première entrevue aveelecapitaineMaitland, que celui-ci pourrait le conduire en Angleterre avec toute sa suite, pour y être traité convenablement. Dès ce moment, l'Empereur et sa suite
DK SAINTK-HKLÈNK. 25 j |
st* trouvaient sous In protection tics lois britannii|ucs ; cl le peuple tic ce ' pays aimait trop lu gloire pour manquer une occasion qui se présentait naturellement, et devait former les plus belles pages de son histoire. Ou I résolut doue de se rendre à la croisière anglaise sitôt que Maillant! aurait exprimé positivement l'ordre de nous recevoir. On retourna vers lui , le l capitaine Maillant! exprima littéralement qu’il nvnit autorité de son gouvernement de recevoir l’Empereur, s'il voulait venir à bord du Hrllr- | l o/ihon , et de le conduite , ainsi que sa suite , en Angleterre ' . Alors l’ Empereur s’y tendit, non qu'il y fût contraint par les événements, puisqu'il pouvait rester en France, mais paiee qu'il voulait vivre en simple par- | ticulier, qu’il ne voulait plus se mêler des affaites, et surtout ne pas compliquer celles de la France. Certes, il n'eût pas pris ce parti s'il eût pu soupçonner l'indigne traitement qu'on lui ménageait; chacun en demeurera facilement convaincu. Sa lettre au prince régent publie assez, hautement sa confiance et sa |>ersuasinn ; le capitaine Muitland , à qui elle a été officiellement communiquée avant que l'Empereur se rendit il son bord, n’y ayant fait aucune observation , a, par cette seule circonstance, reconnu et consacré les sentiments qu'elle renfermait.
Oiii-sviiiI. Itftr» d'AltglriiTrt*.
Hinwarlw +.1
A quatre heures du malin, nous vîmes Uuessant, que nous avions dépassé dans la nuit. Depuis que nous approchions de In Manche, nous apercevions à chaque instant des vaisseaux anglais ou des frégates allant ou venant dans toutes les dii-ec lions. A la nuit, nous étions en vue des côtes d'Angleterre.
Mouillage * Tnrfaay.
Ln«h <4
Vers les huit heures du matin, nous jetâmes l'ancre dans la rade de Torbav. L'Empereur, levé dés six heures du matin , ‘monté sur la dunette , observait les côtes et les préparatifs du mouillage. Je ne le quittais ; pas , pour lui fournir toutes les explications relatives.
Le capitaine Maitland expédia aussitôt un courrier à lord Keith, son
* Quatre an* âpre* la pnbUaOon ilu Mémorl:l et dis a» apre* IVvéuenunl . le capitaine Maillait, I a publié la relation df r«nbarqneinrtH rt du «éjonr df Napoléon à boni ilt* non vaU*>au. Parfaitement darrord a vrc b Wi* orint «ur prenne ton* I « puitit» . I r capitaine Maitland a différé Mir un «ntl. If pni dr bonne fol employé «If ikmm, dont on était résolu df «r rrndrr matin' a lont prix.
ff qu’a fait ressortir d'une manière victorieuse l'un il» ornement* df notre harrfau , II. Barthc, 1
plu* tard , aprf* la révolution de 1*30 , ministre df la jutfire et (tard** dr* sceaux à différente* reprlscu.
MÉMO nui.
amiral général , qui était à Plymouth. Le général Gourguud , qui était parti sur le Slany , vint nous rejoindra ; il avilit dû si- dessaisir de la lettre nu prince régent : on ne lui avait pas permis le débarquement , on lui avait interdit toute communication quelconque. Ce nous Tut d'un mauvuis augure, et le premier indice des nombreuses tribulations qui vont suivre.
Dès qu'il transpira que l'Empereur était il bord du Belléroplinn , la
rude lut couverte d'embarcations et de curieux. Le propriétaire d'une belle maison de rampagne qui était en vue lui envoya un présent de fruit».
AflIiMMH • «le iMti-am |»ouf a|M*iT(*vuir rKniprmir.
Mardi
Meme concours de bateaux , même ntlluenee de spectateurs. L'Empereur les considérait de sa chambre , et se laissait voir parfois sur le pont. Le capitaine Maitland , revenant de terre, me remit une lettre de lady C. , qui en contenait une de ma femme. Ma surprise fut grande d’abord , et égule à ma satisfaction ; mais cette surprise cessa, quand je considérai que In longueur de la traversée avait permis aux journaux de France de publier et de transmettre au loin notre destinée; uinsi tout ce qui était relatif il l'Empereur et à sa suite était déjà connu en Angleterre, et nous y étions attendus cinq à six jours uvant d'y arriver. Ma
femme s'était empressée d'écrire à ce sujet à lady C. , et celle-ci avait eu l'adresse d'écrire au capitaine Maitland, sans le connaître, et de lui cnj voyer mes deux lettres.
La lettre de ma femme respirait une douce affliction ; niais celle de lady C. , qui savait déjà à Londres notre destinée future , était pleine des plus vifs reproches. — Je ne m'appartenais pas, pour disposer ainsi de moi; c’était un crime d'uhandonner ma femme et mes enfants. Triste résultat de nos éducations modernes , qui relèvent nos âmes assez peu pour qu'on ne conçoive ni le mérite ni le charme des grandes résolutions et des grands sacrifices! On croit avoir tout dit, on a tout justifié, sitôt i qu’on u mis en avant le danger des intérêts privés et des jouissances domestiques; on ne soupçonne pus que le premier devoir envers sa femme est de lui ménager une situation honorée , et que le plus riche héritage ! à laisser à ses enfants est l’exemple de quelques vertus, et un nom qui ! se rattache à un peu de gloire.
Woiti I lape à IMyti lotit h. — Séjour, tic.
Mrrcrctli ÏG.
Des ordres étaient venus dans lu nuit de nous rendre immédiatement à Plvmouth; nous avons appareillé de Iwui matin; nous sommes arrivés à notre nouvelle destination vers quatre heures de l'après-midi, dix jours après notre appareillage de Rochefort, vingt-sept après notre départ de Paris , et trente-cinq après l'ulidicntion de l'Empereur. Notre horizon s’est rembruni dès lors singulièrement; des canots annés ont entouré le vaisseau ■ ils ramaient au loin, écartant h-s curieux, même à-coups de fusil. L’amiral Keith, qui était en rade , ne vint point à notre bord. Deux frégates firent le signal d’un départ immédiat; on nous dit qu'un courrier extraordinaire leur avait apporté, le mutin, une mission lointaine. On distribua quelques-uns de nous sur d'autres bâtiments. Toutes les figures semblaient nous considérer avec un morne intérêt ; les bruits les plus sinistres avaient gagné le vaisseau ; il circulait pour nous le chuchotage de plusieui's destinations, toutes plus affreuses les unes que les autres.
L’emprisonnement à la Tour paraissait la plus douce, et quelquesuns parlaient de Sainte-Hélène. Sur ces entrefaites, les deux frégates, sur lesquelles on m’avait fort éveillé, appareillèrent, bien que le vent leur fût contraire pour sortir, et, arrivées par notre travers, elles laissèrent retomber l'ancre a droite et à gauche île nous, presque à nous loucher ; alors quelqu'un me dit a l’oreille qu'elles devaient nous enlever la nuit , et faire voile pour Sainte-Hélène.
MÉMO Kl H.
Non , jamais je ne rendrai l'effet de ces terribles paroles ! Une sueur froide parcourut tout mou corps : c’était un arrêt de mort inattendu ! Des bourreaux impitoyables me saisissaient pour le supplice; on m’arrachait violemment a tout ce qui m’attachait à la vie; je tendais douloureusement les bras vers ce qui m’était si cher ; c’était en vabi , il fallait périr ! Cette pensée, une foule d’autres en désordre, excitèrent en moi une véritable tempête : c’était le déchirement d'une àme qui cherche à se dégager de ses amalgames terrestres ! Mes cheveux en ont blanchi ! ... Heureusement lu crise fut courte, et mon moral en sortit vainqueur, si pleinement vainqueur, qu'à compter de cet instant je me trouvai au-dessus de toutes les atteintes des hommes. Je sentis que je pouvais désormais défier l'injustice, les mauvais traitements, les supplices. Je jurai surtout, dès lors , qu'on n'entendrait jamais de moi ni plaintes ni demandes. Mais que ceux d'entre nous auxquels j'ai dû paraître si tranquille dans ces fatales circonstances ne m'accusent point de ne pas sentir! Ils ont prolongé leur agonie en détail ; la mienne s'était opérée en masse.
L’Empereur parut sur le pont, à son ordinaire; je le vis quelque temps dans sa chambre , sans lui communiquer ce que j'avais. appris : je voulais être son consolateur, et non contribuer à le tourmenter. Cependant tous ces bruits étaient arrivés jusqu'à lui ; mais il était venu si librement et de si bonne foi à bord du Brllfrorlton , et s'y était trouvé si fort attiré par les Anglais eux-mêmes ; il regardait tellement su lettre au prince régent, communiquée d'avance au capitaine Maillund , comme des conditions tacites ; enfin il uvail mis tant de magnanimité dans sa démarche, qu'il re- |Hiussait avec indignation toutes les craintes qu'on voulait lui donner, et ne permettait pas que nous pussions avoir des doutes.
Amiral kritli. - Artianialioit'vtlo Anglais dans la rwle tk* Plyiimulit à U vin* «!«• I Eiii|mt<<iu.
Jeudi <7. wirlrenli ffl.
On peindrait difficilement notre anxiété et nos tourments : la plupart d’entre nous ne vivaient plus; lu moindre circonstance venue de terre, l'opinion la plus v ulgaire de qui que ce fût à l»ord , l'article du journal le moins authentique, étaient le sujet de nos arguments les plus graves, et la cause de nos perpétuelles oscillations d’espérance et de crainte. Nous allions à la recherche des plus petits bruits; nous provoquions du premier venu des versions favorables , des espérances trompeuses ; tant l'expansion et la mobilité de notre caractère national nous rendent peu propres à cette résignation stoïque, à cette concentration impassible, qui ne dérivent que d'idées arrêtées et de doctrines positives puisées dès l’enfance
Les papiers publies, les ministériels gurtnul, étaient décharnés contre nous : c'était le cri des ministres préparant au coup qu'ils allaient frapper.
| | Un sc figurerait difficilement les horreurs, les mensonges, les impréca- ■ lions qu’ils accumulaient contre nous ; et l’on sait qu’il en reste toujours quelque chose sur la multitude, quelque bien disposée qu’elle soit. Aussi les manières autour de nous étaient devenues moins aisées ; les politesses embarrassées , les ligures incertaines.
L'amiral Keith , après s'ètre fait annoncer maintes fois , ne lit qu'apparaître : il nous était visible qu’on redoutait notre situation , qu'on évitait nos paroles. Les papiers contenaient les mesures qu’on allait prendre ; mais comme il n'y avuit rien d’officiel encore , et qu’ils se contredisaient , dans quelques petits détails, nous aimions à nous flatter, et demeurions encore dans ce vague, cette incertitude pires néanmoins que tous les résultats.
Cependant , d’un autre côté , notre apparition en Angleterre y avait produit un étrange mouvement ; f arrivée de l’Empereur y avait créé une curiosité qui tenait de la fureur; c’étaient les papiers publics eux-mêmes
qui nous apprenaient celle circonstance, en la condamnant. Toute l’Angleterre se précipitait vers Plyinouth. Une personne partie de Londres aussitôt mon arrivée, pour venir me voir, fut contrainte de s'arrêter
I bientôt par le manque absolu de chevaux et de logement dans la route, la mer se couvrait d’une multitude de bateaux autour de nous; on nous a dit depuis qu'il y en avait eu de payés jusqu’à soixante napoléons.
L’Empereur, à' qui je lisais tous les papiers, n’en avait pas moins, en public . le même calme , le même langage , les mêmes habitudes. On savait qu'il paraissait toujours vers les cinq heures sur le pont; quelque temps avant , tous les bateaux se groupaient à côté les uns des autres , il y en avait des milliers ; leur réunion serrée ne laissait plus soupçonner la mer, on eût cru bien plutôt cette foule de spectateurs rassemblés sur une place publique. A l'apparition de l'Empereur, le bruit, le mouvement, les gestes de tant de monde , présentaient un siimulier spectacle ; en même temps il était aisé déjuger qu'il n'y avait rien d'hostile dans tout cela , et que, si la curiosité les avait amenés , ils y puisaient de l'intérêt. On pou- | vait s’apercevoir même que ce sentiment allait visiblement en croissant : on s’était contenté de regarder d'abord, on avait salué ensuite, quelques- j uns demeuraient découverts, et l'on fut parfois jusqu'à pousser des acclamations ; nos symlioles mêmes commençaient à se montrer parmi eux ; des femmes , des jeunes gens arrivaient parés dVcillete rouges ; mais toutes ces circonstances mêmes tournaient à notre détriment aux yeux des ministres et de leurs partisans, et ne faisaient que rendre plus poignante notre perpétuelle agonie.
Ce fut dans ce moment que l’Empereur, frappé de tout ce qu’il entendait, me dicta une pièce propre à servir de base aux légistes, |K)ur disi cuter et défendre su véritable situation politique. Nous trouvâmes le moyen de lu faire passer à terre. Je n’eu ai point conservé de copie.
Incision niinUtérirlIc a iiolrr égard. — Anxiété* , etc.
Samedi 29. iliminrlir 30
Depuis vingt-quatre heures, ou deux jouis, le bruit étuit qu’un soussecrétaire d’État venait de Londres pour notifier officiellement à l’Empereur les résolutions des ministres à son égard. Il parut en effet : c’était le chevalier fiunbtiry, qui vint avec lord Keith , et remit une pièce j ministérielle qui contenait la déportation de l’Empereur, et limitait à trois le nombre des peisonnes qui devaient l’accompagner ; en excluant toutefois le due de Itovigo et le général Lallcmnnd , compris dans une liste de proscription en l’rancc.
Je ne fus point appelé auprès de l'Empereur : les deux Anglais parlaient et entendaient le français ; l'Empereur les admit seuls. J’ai su qu’il avait combattu et repoussé , avec beaucoup d’énergie cl de logique, la
DE SAINTE- HÉI-ÊNE. 31
violence qu'on exerçait sur sa personne : ■■ Il était l'hôte de l'Angleterre, « avait-il dit, il n’était point son prisonnier; il était venu librement se « placer sous In protection de ses lois ; on violait sur lui les droits sacrés
» de l’hospitalité ; il n'accéderait jamais volontairement il l’outrage qu’on « lui ménageait, la violence seule pourrait l’v contraindre, etc. , etc. » L’Empereur me donna la pièce ministérielle pour sa traduction; la voici :
Communtealion faite par tord Keith ait nom de» nunutrei
i- Comme il peut être convenable au général Bonaparte d’apprendre , sans un plus long délai , les intentions du gouvernement britannique à son égard, Votre Seigneurie lui communiquera l’information suivante :
« Il serait peu consistant avec nos devoirs envers notre pays et les alliés de Sa Majesté, si le général Bonaparte conservait les moyens. cm l’.oecasion de troubler dé nouveau la paix de l’Europe ; c’est pourquoi il devient absolument nécessaire qu’il soit restreint daiis sa liberté personnelle, autant que peut l’exiger te premier et important objet.
« L’ile de Sainte-Hélène a été choisie pour sa future résidence ; son climat est sain , et sa situation locale permettra qu'on l’y traite avec plus
I d'indulgence qu'on ne le pourrait faire ailleurs, vu les précautions indispensables qu'on serait obligé d'employer |>our s'assurer de sa personne, j « On permet au général Bonaparte de choisir parmi les personnes qui l'ont accompagné en Angleterre, à l'exception des généraux Savary et Lallemand , trois officiers , lesquels , avec son chirurgien , auront la permission de l'accompagner à Sainte-Hélène , et ne pourront point quitter l’ile sans la sanction du gouvernement britannique.
« Le contre-amiral sir Georges Lock bu ni , qui est nommé commandant en chef du cap de Bonne-Espérance et des mers adjacentes, conduira le général Bonaparte et sa suite à Sainte-Hélène , et recevra des instructions détaillées touchant l'exécution de ce service.
« Sir G. Cockburn sera probablement prêt il partir dans peu de jours ; j c’est pourquoi il est désirable que le général Bonaparte fasse sans délai le choix des personnes qui doivent l'accompagner. »
Bien que nous nous fussions attendus à notre déportation à Sainte- Hélène, nous en demeurâmes affectés, elle nous consterna tous, toutefois l'Empereur n’en vint pas moins sur le pont, comme de coutume, avec le même visage, et de la même manière, considérer la foule affamée de le voir.
pWrain Savant rf i jIWyiiaihI n#* |tomriit «iiivrr rKin|MT«*iir.
Lundi 31 .
Notre situation était nffreuse ; nos peines, au delà de toute expression; nous allions cesser de vivre pour l'Europe , (tour notre patrie, pour nos familles, pour nos amis, nos jouissances, nos habitudes : on nous laissait, à la vérité, le choix de ne pas suivre l'Empereur, mais ce choix était eelui des martyrs ; il s'agissait de renoncer à sa religion , à son culte , ou de périr. Une circonstance venait compliquer encore nos tourments : c’était l’exclusion spéciale des généraux Savary et Lallemand . qui en étaient frap|>és de terreur ; ils ne voyaient plus que l’échafaud , ils étaient persuadésque l’Angleterre, ne distinguant point les actes politiques, dans une révolution, des crimes civils dans un État Iran- | 1 | quille , les livrerait à leurs ennemis pour subir le supplice. C'eût été un tel outrage à toutes les lois, un tel opprobre pour l'Angleterre ellemême , qu'on eût été tenté de l'en défier; mais on ne pouvait parler ainsi qu'en se trouvant proscrit avec eux. Du reste, nous ne balançâmes pas à vouloir demeurer tous du nombre de ceux que l'Empereur pouvait choisir ; nous n'avions qu'une crainte , celle de nous trouver exclus.
L'tniporour me ilmiaiMlc « je le «livrai k Saintr-llil«îm\ — l'amie muarquables tic rEmitennir.
Mardi l*r mAI au jeudi 3.
Nous restions toujours dans le même état. Je reçus dans lu mutinée une lettre de Londres, dans laquelle on exprimait avec beaucoup de force que j’aurais tort, que ce serait môme un crime que de m’expatrier. La personne qui me l’adressait écrivit au capitaine Muitland de joindi •e ses efforts et ses avis pour m’ empêcher de prendre un parti aussi extrême, j'arrêtai les premières paroles du capitaine Muitland , en lui faisant observer qu’à mon âge on agissait avec réflexion.
Je Usais chaque jour à l’Empereur les divers papiers-nouvelles. Aujourd’hui il s’en trouva deux dans le nombre, soit que la bienveillance nous les eitt fait adresser, soit que les opinions commençassent il se diviser, qui plaidaient notre cause avec beaucoup de chaleur, et nous dédommageaient des grossières injures dont les autres étaient remplis. Nous nous livrâmes à l’espoir qu’à la haine qu'avait inspirée un ennemi succéderait bientôt l'intérêt que doivent exciter les grandes actions, et nous nous dîmes que l'Angleterre avait une foule de cœurs nobles et d’àmes élevées’ qui deviendraient indubitablement d’ardents avocats, etc., etc.
La foule des bateaux croissait chaque jour; l’Empereur se montrait en publicà son heure ordinaire, et l’accueil était de plus en plus favorable.
Quant à son intérieur, l’Empereur demeurait encore pour lu plupart de nous toujours comme aux Tuileries ; nous l’avions suivi en grand nombre , de tous rangs , de tous grades ; le grand maréchal et le duc de Rovigo seuls le voyaient habituellement ; tel, depuis notre départ, ne l’avait guère plus approché, et ne lui avait pas parlé~duvantagc qu’il ne l’eût fait à Paris. Moi, j’étais appelé dans la journée toutes les fois qu’il y avait des papiers à traduire, et insensiblement l’Empereur prit l'habitude de me faire appeler tous les soirs, vers huit heures, |M>ur causer quelque temps.
Aujourd'hui, dans le cours de la conversation , et à la suite de divers sujets , il m'a demandé si je le suivrais à Sainte-Hélène ; j'ai répondu avec la dernière franchise , mes sentiments me le rendaient facile. Je lui ai dit qu’en quittant Paris pour le suivre, j’avuis sauté à fieds joiuts sur toutes les chances, celle de Sainte- Hélène n'avait rien qui dût la faire excepter; mais que nous étions en grand nombre autour de lui; qu'on ne lui permettait d’emmener que trois d'entre nous; que bien des personnes me Taisaient un crime d'abandonner ma famille : que j’avais donc besoin, vis-à-vis d'elle et vis-à-vis de ma propre conscience, de savoir que je lui serais utile et agréable; qu'en un mot, j'avais besoin qu’il me choisit; que celte observation ne renfermait aucune
st' jeter ii l’eau , et qu’on avait eu toutes les peines du monde à retenir. Qu’on juge, par cette sortie, de tout ce qui se passait en nous.
Au matin , le due de Kovigo m'apprend que je suis décidément du voyage de Sainte-Hélène; l'Empereur, en causant, lui avait dil que, si
arrière-pensée, car je lui avais donné désormais ma vie sans restriction.
Sur ces entrefaites, madame Bertrand, sans avoir été demandée, sans s’ètrc fait annoncer, s’est précipitée tout il coup dans la chambre de l’Empereur; elle était hors d'elle-mème; elle s'écriait qu'il n'allàt pas il Sainte- Hélène, qu’il n’emmenât pas son mari. Sur l’étonnement , le visage et la réponse calme de l’Empereur, elle ressortit aussi précipitamment qu’elle était entrée. L’Empereur, toujours étonné, me disait; Concevez-vous rien il cela? » quand nous entendîmes de grands cris , et le mouvement de Ion I l'équipage qui accourait en Immilte vers l’arrière du vaisseau. L’Empereur m’ordonna de sonner pour en connaître la cause; c’était madame Bertrand qui, après être sortie de chez l’Empereur, avait voulu
nous devions n'èlre que deux ù le suivre, il comptait encore que je serais du nombre ; qu'il attendait de moi de l'utilité et de la consolation. Je dois à lu bienveillance du duc de ltovigo la douceur de connaître ces paroles de l'Empereur : j'en suis reconnaissant; sans lui, elles me seraient toujours demeurées inconnues. A moi, l’Empereur n’uvnit rien répondu quand nous avions traité ce sujet : c’est sa manière : j’aurai plus d'une ! fois l'occasion de le montrer.
Je nu me trouvais de véritable connaissance avec aucun de ceux qui avaient suivi l'Empereur, si j'en excepte toutefois le général Rcrtrund et J sa femme , dont j'avais été comblé dans ma mission en lllyrie , où il commandait en qualité de gouverneur général.
Jusqu'alors je n’avais jamais parlé au duc de Itovigo; certaines préventions m’en avaient toujours tenu au loin ; à peine nous fûmes-nous I vus qu’elles furent détruites.
Snvary aimait sincèrement l’Empereur; je lui ai connu de l'Ame , du | cœur, de la droiture, de la reconnaissance; il m'a semblé susceptible d’une véritable amitié : nous nous serions sans doute intimement liés. Puisse-t-il lire jamais Us sentiments et les regrets qu’il m'a laissés!
L’Empereur m'ayant fait venir ce soir, comme de coutume , pour causer, à la suite de beaucoup d’objets divers, il s’est arrêté sur Sainte- Hélène; il m’a demandé ce que ce pouvait être, s'il serait possible d'y supporter la vie, etc., etc.... « Mais après tout, m’a-t-il dit, est-il bien t \ « sûr que j’y aille? Un homme est-il donc vlépendantMe son semblable,
« quand il veut cesser de l’être?
Nous nous promenions dans sa chambre; il était calme, mais affecté, ] et en quelque façon distrait.
* Mon cher, a-t-il continu^ j’ai parfois-fenvie de vous quitter, et cela « n’est pas bien difficile; il ne s’agit que de se monter un tant soit peu la « tète, et je vous, aurai bientoEécbappé ; tout sera fini , et vous irez re- « joindre tranquillement vos familles. D’autant plusquemes principes inté- « rieurs ne nwrgèneqj nullement : je suis de ceux qui croient que les peines « de f nfltre monde n’ont été imaginées que comme supplément aux at- I « traits insuffisants qu'on nous y présente. Dieu ne saurait avoir voulu a un tel contre-poids à sa bonté infinie, surtout pour des actes tels que n celui-ci. Et qu’ est-ce après tout? Vouloir lui revenir un peu plus vite. »
Je me récriai sur de pareilles pensées. Le poète, le philosophe, avaient dit que c’était un spectacle digne des dieux que de voir l'homme aux prises avec l'infortune; les reverset la constance avaient aussi leur gloire ; un aussi noble et aussi grand caractère ne pouvait pas s'abaisser
■iC MÉMO RI Al.
au niveau des Ames tes plus vulgaires; relui qui nous avait gouvernés avec tant de gloire, qui avait fait et l'admiration et les destinées du monde, ne pouvait finît* comme un joueur au désespoir, ou comme un amant trompé. Que deviendraient donc tous ceux qui croyaient, qui espéraient en lui? Abandonnerait-il donc sans retour un champ libre à ses ennemis? L’extrême désir que ceux-ci en faisaient éclater ne suffisait-il pas pour le dérider à la résistance? D’ailleurs, qui connaissait les secrets du temps? Qui oserait affirmer l’avenir? Que ne pourrait pas amener le ' simple changement d’un ministère, la mort d’un prince, celle d'un de ses confidents, la plus légère passion, la plus petite querelle ?... etc., etc.
« Quelques-unes de ces paroles ont leur intérêt, disait l'F.mpereur:
« mais que pourrons-nous faire dans ce lieu perdu? — Sire, nous vivrons « du passé; il a de quoi nous satisfaire. Ne jouissons-nous pas de la vie « de César, de celle d'Alexandre? Nous posséderons mieux, vous vous » relirez, Sire ! — Eh bien! dit-il, nous écrirons nos Mémoires. Oui, il failli dra travailler ; le travail est aussi la faux du temps. Après tout, on doit « remplir ses destinées ; c’est aussi ma scande doctrine. Eh bien ! que j « les miennes s'accomplissent. » Et reprenant dès cet instant un air aisé et même gai , il passa à des objets tout à fait étrangers il notre situation, j ;
A|i|>aniltag<- «lo PI>iito«lli. — Cnwslrn* ilans la Manche. etr. — Prol»*statiou.
Vrnditili 4
L'ordre ébiit venu dans la nuit d’appareiller de bon matin. Nous mimes sous voiles; cela nous intrigua fort. Les papiers , les communications officielles, les conversations particulières , nous avaient appris que nous devions être menés à Sainte- Hélène par le Norlhumberland ; nous savions que ce vaisseau était encore à Chatamou ii Portsmoutb.en armement ; nous devions donc compter encore sur huit ou dix jours au moins de relâche: Le Bellérophon était trop vieux pour ee voyage, il n’avait point les vivres nécessaires ; de plus, les vents étaient contraires en ce moment |Muir cingler vers Sainte-Hélène. Aussi , quand nous vîmes remonter la Manche vers l'est , nos incertitudes, nos conjectures recommencèrent.
Cependant nous pensions que l'Empereur, en ce moment décisif, devait montrer une opposition officielle à cette violence. Pour lui, il y attachait [>eu de prix , et ne s’en occupait pas. Je hasardai de lui lire une J rédaction que j'avais essayée; le sens lui plut , il en corrigea quelques mots, la signa, et l'envoya à lord Keith ; la voici ;