‹ Mémorial de SaintHélèneChapitre 25 sur 89 · IK · texte numérisé non relu

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« Quoi qu'il en soit, nous gémissons ici, on dépit du sens et des expressions de lu législature anglaise, sous la tyrannie et l'arbitraire d'un seul homme; d'un homme qui, depuis vingt uns, n'a eu d'autre oceu-

j pation que d'enrégimenter et régir les malfaiteurs et transfuges de l'Italie; d'un homme qui ne reconnaît point de limites à ses craintes ni à I ses précautions, tant son cœur est endurci et son imagination effrayée. Celle affreuse situation est la funeste conséquence de nous trouver \ ainsi, au bout de la terre, dans les déserts de l'Océan. Combien de j , temps encore doit durer notre supplice ? Quand la vérité se frayerat-elle un passage jusqu'au peuple d'Angleterre ? Quand son indignation viendra- 1 -elle à bout de redresser des excès qui le flétrissent? Devons-nous périr sans secours sur notre affreux rocher? Nous causons de grandes dépenses à la métropole, et nous ruinons cette misérable colonie. Elle maudit notre séjour, comme nous maudissons son existence. Et puis, à quoi bon tout cela ? L'Empereur disait assez gaiement, il y a peu de jours : « Bientôt nous ne vaudrons pas l'argent que nous ! « coûtons, ni les soins que l'on se donne. » Et pourquoi les ministres j ne nous rappelleraient-ils pas? Notre retour prouverait leur force, et fixerait leur caractère. On pourrait croire alors que notre exil patsager aurait été la nécessité de la politique, et non l'ouvrage de la haine. Ils obtiendraient une grande économie, et se créeraient une véritable gloire. L'Empereur en est encore et demeure ù jamais dans les mêmes

! intentions et les mêmes vœux que lorsqu'il vînt librement et de bonne j

i foi à bord du Belléruphon. Sa carrière politique est terminée. Le rejH)s i sous la protection de lois positives est tout ce qu'il demande, tout ce qu'il veut. Le dépérissement de sa santé, les infirmités naissantes, le

, nombre de ses années, le dégoût des choses humaines, peut-être celui des hommes, le lui rendent plus désirable, plus nécessaire que jamais.

« Quant à nous qui sommes autour de lui, quelque inique que demeurât notre captivité, il n'est plus aujourd'hui de cachot sur le sol de l'Angleterre qui ne fût un bienfait pour nous. Nous serions sous la main d'un pouvoir protecteur, nous échapperions à l'arbitraire d'un agent ! subalterne, nous respirerions l'atmosphère européenne; et si nous venions à succomber, nos ossements reposeraient en terre chrétienne. ; j

« Il y a quelques mois que les commissaires des pouvoirs alliés sont | débarqués dans la colonie. Sir lludson Loue leur u signifié que leur J \ mission y était purement passive ; qu'ils n'avaient ni autorité ni interférence sur ce qui s'y passait à notre égard. Apres quoi, il a envoyé ù Longvvood le traité du 2 août, et requis l'admission de ces commis- 1

saires. L'Empereur lésa refusés dans leur capacité |K)litiquc, mais n'a montré aucune objection a les voir comme simples individus. Il a fait faire à sir H ml son Lowc, par M. de Montholon, une réponse officielle, foudroyante de logique et sublime de pensées. J'espère qu'avec le temps elle vous parviendra, en dépit de tous les efforts de sir Iludson Lowc pour la tenir secrète. Il serait difficile de vous peindre son inquiétude à cet égard ; elle m'a déjà valu des reproches personnels.

« Monseigneur, l'Empereur parle bien souvent de vous tous. Il a des . portraits de la plupart autour de lui, dans sa chambre. Son petit réduit j est devenu un sanctuaire de famille. Il a reçu votre lettre, celle de Madame, du cardinal Fesch et de la princesse Pauline. Il lui en a coûté beaucoup d'imaginer que vos expressions de tendresse avaient subi l'inspection de toute la filière des agents qui nous surveillent. Il désire qu'on ne lui écrive plus à ce prix. Il a voulu, de son côté, écrire aux siens par l'intermédiaire du Prince-Régent; mais on lui a dit ici qu'on n'expédierait pas sa letlrc, si elle n'était ouverte, ou qu'on en brise- I rait le sceau. Il s'est abstenu, et nous, nous avons souri de voir que l'outrage qu'on prétendait lui faire se perdait dans celui dont on menaçait le Prince-Kégent.

« Pour nous, Monseigneur, qui sommes autour de l'Empereur, je vous ai beaucoup parlé de nos peines; mais nous n'en connaissons plus ù côté du bonheur de pouvoir lui témoigner notre dévouement. Nous ne souffrons qu'en lui. Nos privations, nos tourments |>ersonnels j deviennent et sont pour nous les mérites et la joie des martyrs. Nous j vivons à jamais dans les cœurs généreux. Des milliers envient notre situation sans doute! Nous en sommes fiers, elle nous rend heureux.

•< Daignez agréer l'hommage, etc. — Signé le comte nr. Las Cksv.s. » \ ;

Mi » vive» anxiété*. — Lettre île l'Empereur, vrai bonheur.

Plus de vingt jours s'étaient écoulés, et rien n'annonçait encore aucun changement à notre affreuse situation, Ijb santé de mon lils continuait — -

à présenter les symptômes les plus alarmants. La mienne dépérissait visiblement par mes peines et mes anxiétés. Notre réclusion était si , sévère, que nous n'avions point encore appris un seul mot de Long- i vvood; j'ignorais tout ù fait comment y avait été interprétée ma mal- j | heureuse affaire ; j'avais appris seulement que l'Empereur n'élail pas sorti de sa chambre durant ces quinze ou dix-huit jours, qu'il y avait presque toujours mangé seul. Qu'on juge lout ce que ces circonstances

durent me faire éprouver ! Évidemment l'Empereur avait été affecté, mais dans quel sens? Ce doute, le dirai-je, était en moi un véritable tourment qui me rongeait dans tous les instants depuis que j'avais quitté Ixmgwood, car l'Empereur ignorait tout à fait la cause qui avait amené mon enlèvement : la fatalité l'avait fait ainsi. Qu'aurait-il pensé en entendant parler de mes lettres clandestines? Quelles auraient été ses opinions, quel motif assignerait-il a ma dissimulation vis-à-vis de lui, moi qui d'habitude n'aurais pas fait un pas ni hasardé une parole sans lui en faire part ? Je rapprochais ces torts, que je m'exagérais encore, de la bonté touchante de ses derniers moments. Quelques minutes avant d'en être arraché, il était avec moi plus gai, semblait mieux disposé encore que de coutume, et quelques instants plus tard il avait pu être amené à trouver quelque chose d'inexplicable dans ma conduite. Il s'était élevé peut-être en lui l'apparence ou le droit du reproche et des doules. Cette idée m'affligeait plus que je ne pourrais le rendre, elle prenait visiblement sur ma santé. Heureusement le gouverneur vint lui-même me rendre à la vie. Il s'est présenté aujourd'hui vers la fin du jour. Il paraissait fort préoccupé de ce qu'il avait à me dire, et, après un long préambule, auquel il m'était difficile de rien deviner, il a fini par m'apprendre qu'il avait dans ses mains une lettre que ma situation lui donnait le droit de me soustraire ; mais qu'il savait combien la main qui l'avait écrite m'était chère, quel prix j'attachais aux sentiments qu'elle m'exprimait; qu'il allait donc me la montrer, malgré toutes les raisons personnelles qu'il aurait de ne pas le faire. C'était une lettre de l'Empereur. Mes larmes coulèrent, elle était si touchante !... Eussé-je souffert pour lui mille morts, j'étais payé!

Quelque mal que nous ait fait sir Hudson Lowe, et quels qu'aient été ses motifs en cet instant, je lui dois une véritable reconnaissance pour le bonheur qu'il me donna, et quand je m'y arrête, je suis tenté de me reprocher bien des détails, certaines imputations ; mais je le devais à la vérité et à de hautes considérations. Je me montrais si ému, qu'il sembla y devenir sensible ; et lui ayant demandé de me laisser prendre copie de ce qui m'était strictement personnel, il y consentit. Mon lils le transcrivit à la hâte, tant nous redoutions qu'il ne se ravisât, et quand il fut parti, nous le recopiâmes de plusieurs manières et en plusieurs endroits; nous l'apprîmes par cœur, tant nous craignions que les réflexions de la nuit ne portassent sir Hudson Ixnve à se repentir. En effet, quand il reparut le lendemain, il m'exprima des regrets à cet égard, et je ne balançai pas à lui offrir de lui rendre la copie, l'assurant

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que nia reconnaissance n'en sérail pas diminuer, nous nous étions mé- I nagé les moyens d'être facilement généreux. Soit qu'il le jugeât ainsi, soit continuation de procédé de sa part, il n'en lit rien. Voici cette i j lettre dont l'original fut retenu par lui, auquel il me promit sur sa parole de faire suivre les mêmes destinées que le reste de mes papiers, et que néanmoins j'ai eu toutes les peines du monde à obtenir lorsque le gouvernement anglais, après la mort de Napoléon, n'a pas cru pouvoir se dispenser de me restituer mon Journal. Je vais transcrire ici les seules portions de la lettre que sir Hudson Urne me permit de copier alors, et telles qu'elles ont été rendues publiques à mon arrivée en Kurope; ce qu'il retint est ici mis en note au bas des pages ; leur ensemble reproduira tout l'original.

« Mon cher comte de Las Cases, mon cœur sent vivement ce que vous « éprouvez. Arraché, il y a quinze jours, d'auprès de moi, vous êtes en- j i « fermé, depuis cette époque, au secret, sans que j'aie pu recevoir ni « vous donner aucunes nouvelles; sans que vous ayez communiqué avec « qui que ce soit, Français ou Anglais; privé même d'un domestique de

■ votre choix.

« Votre conduite à Sainte-Hélène a été comme votre vie, honorable et « sans reproche ; j'aime à vous le dire.

« Votre lettre à une de vos amies de Londres n'a rien de répréhensi- | « hle, vous y épanchez votre cœur dans le sein de l'amitié.

Manquait ici mie moitié .le U lettre '.

' . cette lettre est pareille a huit on dis autre» i|ue voit* ave» écrite» a la même personne et «|ur vou* . ave* envoyé»;* décachetée*. Le commandant de ce pays ayant m l'indélicatesse d'épier les esprrssions . ipie von» contiez a l'amitié, vou* en a fait de» reproches dernièrement vous a menacé de vou» ren-

• voyrr de l'Ile . si vos lettres contenaient davantage de» plainte* contre lui. Il a par là violé le premier

• devoir de «a place, le premier arUcle de ses instructions et le premier sentiment de l'honneur: il

• vov a aiii^i autorisé à chercher les moyens de faire arriver vos épanchementsdan* le -vin de vos amis,

• et île leur faire connaître la conduite coupable de ce commandant. Hais vou» avez été bien simple

• votre couliatK-e a été bien facile a surprendre '. '. !

« on attendait un prétcite de »c saisir de vos papier» ; mais votre lettre » votre amie de (.ondres n'a

• |Mi autoriser une descente de police chez vous, puisipi'ellc ne contient aucune trame id aucun my».

• 1ère, qu'elle n'est que l'expression d'un co ur noble et franc. La conduite illégale, précipitée, qu'on

• a tenue a cette occasion, porte le cac het t l'une haine personnelle bien lasse.

« Dans les pays les moins civilisés, les eiiles, les prisonniers, même le« criminels, sont sous la pro-

• tecuon des lois et des magistrat*, cem qui sont préposes à leur garde, ont des chers, dans l'ordre adinl- . nistratif et judiciaire, qui les surveillent. Sur ce rocher, l'homme qui fait les règlements les plus . absurdes, les e\écute avec violence, et transgresse toutes les lois : personne ne contient les écarts

■ de ses passions.

• Le prince-régent ne pourra jamais être- instruit de la conduite que l'on tient en «m nom : on s'est

■ refusé à lui faire passer mes Icttri-s, on a renvoyé avec em|M»rtemenl les plaintes qu'adressait le comte

• ' UonUtolon ; et depuis on a fait connaître au ronde Bertrand qu'on ne recevrait aucunes lettres, si

• elle* étaient libellées comme elles l'avaient été jusqu'à celle heure.

• Ou environne Longwood d'un mystère qu'on voudrait rendre impénétrable, |mur cacher une con-

• iluite criminelle, et qui laisse soupçonner de pin* criminelles intentions: ::

• Par des bruits répandus avec astuce, on voudrait donner le change aux officiers , «us voyageurs. . ans habitants, et même ans agent» que l'on dit que l'Autriche et la Hustie entretiennent en ce pays.

Il on

« Votre société m'était nécessaire. Seul, vous lisez, vous priez cl en- ; « tendez langUiis. Combien vous avez passé de nuits |>endant mes mala- " dies ! Cependant je vous enlace, et au lK>soin vous ordonne de requérir \ » le commuudant de ce pays de vous renvoyer sur le continent : il ne J •< peut point s'y refuser, puisqu'il n'a d'action sur vous que pur l'acte vo- | lontaire que vous avez signé. Ce sera pour moi une grande consolation que de vous savoir en chemin pour de plus fortunés pays. « Arrivé en Europe, soit que vous alliez en Angleterre ou que vous rctourniez dans la patrie, oubliez le souvenir des maux qu'on vous u foit souffrir; vantez-vous de la fidélité que vous m'avez montrée et de ! « toute l'affection que je vous porte.

« Si vous voyez un jour ma femme et mon fds, embrassez-les ; depuis « deux uns, je n'en ai aucunes nouvelles directes ni indirectes.

(Manquait iri trois on quatre lignes'.)

* Toutefois consolez-vous, et consolez mes amis. Mon corps se trouve, « il est vrai, au pouvoir de la haine de mes ennemis : ils n'oublient rien « de cequi peut assouvir leur vengeance : ils me tuent à coups d'épingle; I « mais la Providence est trop juste pour qu'elle permette que cela se pro- « longe longtemps encore, l/insalubrité de ce climat dévorant, le manque « de tout ce qui entretient la vie, mettront, je le sens, un terme prompt « ;i celte existence,

l Manquait iiï quatre ou cinq lignes*.)

» Comme tout |k>i te u penser qu'on ne vous |>ermeltra pas de venir " me voir avant votre départ, recevez mes embrassements , l'assurance

• «le mon estime et de mon amitié. Soyez heureux !

« Longvvood, de 11 décembre 1816. — Votre dévoué, Napolko.v »

Sur la lettre de l'Empereui -RélVxi<.m.-né1ails.-Noi.velles diflicnltés .Ip sir llmlson Ui«f.

»l...t, 17 .u jcttlt 19

l.a lettre de rKm|>ereur était pour moi un véritable bonheur, j'y revenais sans cesse; elle détruisait mes inquiétudes, raffermissait mes

• Sam cloute <|Ue l'un (rompe tic même le gouvernement anglais par des récit» adroits et mensongers, t on a saisi vu» papier», parmi lequel» ou «avait qu'il y eo avait qui m appartenaient, sans aucune

- formalité, a roté île ma chambre, avec un éclat cl une joie féroce. J'en fus prévenu |*u Je moment* . après; je mi* la tète à la fenèlre. et je vlsinVon vous enlevait, l u nombreux état-major caracolait au- . tour de la maison; il me parut vi.ir des habitant* de la mer du Sud danser autour du prisonnier qu'ils

• allaient dévorer. •

' « Il y a dans ce |tays. depm» *ix mois, un Itotauiste allemand qui le* a vus dans le jardin deScbceo-

• lirunn. quelque» mois avant son départ. Les barbares ont empêché soigneusement qu'il ne vint me ■ ■luiinei «le leurs nouvelles! >

.... dont le* dérider» moments seront un acte d'opprobre pour le caractère anglais; et l'Europe

• signalera un Jour avec horreur cet homme astucieux et méchant : les vrais Anglais le désavoueront . |H>ur Urelon •

DE SAINTE-IIKI.ÈXK. .V>.">

pensées; elle me rendait heureux. Je la relisais soigneusement, j'en pesais toutes les paroles, je me plaisais, d'après la connaissance que j'avais de ['Empereur, à imaginer comment elle avait été amenée; je voyais son inquiétude sur ce qui pouvait avoir produit mon enlèvement, sa surprise d'entendre parler de correspondance clandestine ; je le suivais dans sa manière habituelle de considérer une affaire sous toutes ses faces; j'aperçevais sa sagacité se fixer précisément sur ce qui avait eu lieu, et se déterminer alors à m'écrire en conséquence, et je devinais si juste en toutes ces choses, que j'ai appris depuis qu'après quelque délai il m'avait écrit sans savoir, en effet, nullement quelles pouvaient être les pièces qui m'avaient fait arrêter.

Kl quel prix je devais mettre à cette lettre! moi qui lui avais entendu dire si souvent qu'il n'écrirait pas à sa femme, à sa mère, à ses frères, puisqu'il ne le pouvait sans que ses lettres Tussent ouvertes et lues par ses geôliers. Or ici ma lettre avaitété ouverte, et de son consentement, et de ses propres mains ; car, après avoir été expédiée à sir Hudson Lovve par l'officier de garde, elle avait été renvoyée par sir lludson Lovve avec cette observation qu'elle ne pouvait être remise qu'après qu'il l'aurait lue, et s'il le jugeait convenable. On la reporta donc à l'Empereur. Il

était étendu sur son canapéquand elle lui fut remise avec celle nouvelle

difficulté ; alors, allongeant la main au-dessus de sa tète, «ans prononcer une parole, il la saisit, brisa le cachet, et la rendit immédiatement sans avoir aperçu la figure de celui qui la lui avait présentée.

Autre prix à mes yeux : celte lettre portait la signature pleine et cnl tièredc l'Empereur, et je savais combien il y répugnait dansées cirj constances nouvelles; c'était la première, je crois, qu'il ait donnée dans l'île. Et il est aisé de voir à l'original que ce n'est pas sans hésitation, et qu'il a dù lui eu coûter; car il se contente d'abord d'écrire de sa main la simple date: Longtpood , le H décembre 181(>, terminant avec son paraphe accoutumé; puis on voit qu'il se ravise, ne jugeant pas la chose suffisante, et ajoute plus loin : Votre dévoué, Napoléon, renouvelant son paraphe. Le tout porte les traces évidentes d'une grande contrariété '.

Mais la plus grande satisfaction intérieure que me procura cotte lettre de l'Empereur fut la joie de l'avoir deviné dans ce que j'avais à faire. ■ Je vous engage et au besoin je vous ordonne de quitter cette île, » me disait-il. Or, l'on a vu qu'au secret, isolé de tous, n'ayant d'autre j 1 conseil que moi-môme, c'était précisément le parti que j'avais pris dès les premiers jours de ma réclusion. Je ne saurais plus être aujourd'hui, m'étais-jedit, d'une grande consolation pour l'Empereur; mais peutêtre qu'à présent je pourrai lui être utile au loin; j'irai en Angleterre, j'aborderai les ministres ; je ne saurais leur être suspect de préméditation; j'ai été enlevé comme de mort subite: tout ce que je leur dirai ne viendra évidemment que de moi et de mon cow. Je leur peindrai la vérité, ils seront touchés des maux que je leur ferai connaître, ils amélioreront le sort de l'illustre proscrit, et je viendrai porter moimême à ses pieds les consolations que mon seul zèle aura conquises.

Je renouvelai donc avec instance mes prières et mes sommations. Ce qui m'y portait encore davantage en ce moment était une nouvelle crise de mon (ils, qui l'avait laissé près d'une demi-heure sans connaissance et sans autres secours que mes soins et mon inexpérience. Qu'on juge de mou état et de ma douleur, je n'étais guère moi-même en meilleure situation. J'écrivis au gouverneur: <■ Vous me mette/, au • désespoir; de quelle responsabilité vous vous charge/ dans mon eouir! « Vous êtes père, puissent un jour de semblables alarmes ne pas trop

* Celle lettre ot ri-rile |»r un de» Ren» rie l'Empereur ; mai* lui-m^me en a inari|iie. <lr m» propre j main, U ponctuation ; cl }e ferai «h-rrvtr. vu payant, à l'appui de la niiftuUrite quej al fait remarquer lH-anro<ip plu* haut. «pie lui. <|ui quand 11 écrivait ne mettait |>a« un mot d'roihofrraplie. «e trouve en avilir crirrifté ici île Irgert» imperfection»

■ vous rappeler mes impuissantes sollicitations d'aujourd'hui! » 11 est sûr qu'en nous gardant il nous conduisait au tombeau, et j'avais peine à comprendre comment il se plaisait ù compliquer ainsi les affaires, et pourquoi il ne préférait pas nous laisser aller mourir ailleurs.

Sir lludson Lowe est arrivé le même jour, amené, m'a-t-il dit, par mon billet au sujet de mon Gis ; il avait fait mander le docteur Baxter, qui le suivit de près.

Dans une fort longue conversation, j'ai pu démêler que sir lludson Lowe était aujourd'hui fort préoccupé de quelque but secret à mon égard. Nous nous sommes sondés réciproquement sur plusieurs points ; il a fini par établir d'abord n'avoir pu me renvoyer en Angleterre, l'Empereur ayant réclamé mon Journal , me disait-il, comme écrit par son ordre, tandis que moi j'exigeais, de mon côté, que celte pièce m'ac- , compagnat en Angleterre; raisonnement de sa part toutà fait d'une astu- - I cieuse absurdité; puis, comme frappé d'un trait de lumière et d'un éclair de condescendance, il en est arrivé a me dire que si je voulais retourner à Longwood, il s'y prêterait volontiers. J'en tressaillis... Néanmoins, me rappelant la lettre et les paroles significatives de l'Empereur, je répondis que c'était, quant à présent, tout à fait contre mon intention ; mais qu'au seul désir connu de l'Empereur, ma résolution changerait aussitôt. A cela il m'a dit qu'il avait des raisons de croire que l'Empereur le désirerait, et il se montrait fort préoccupé; il afeit évidemment quelque intention nouvelle a mon sujet, mais je ne la de- j vinais pas. Lui ayant fait observer qu'il me faudrait écrire à Longwood | pour connaître ce désir de l'Empereur, il ne s'y refusait pas précisément, mais il s'exprimait de la manière la plus entortillée. Enfin il me , quitta, du moins je le crus, et je le supposais déjà bien loin, mais il était demeuré; il avait conféré tout ce temps à l'écart avec son officier de confiance, et est rentré pour me dire qu'après avoir réfléchi, il trouvait bon que j'écrivisse au grand maréchal louchant mon retour, mais qu'il demeurait certain que ce serait la manière dont je présenterais mes idées qui porteraient l'Empereur à exprimer son désir ou non. Cela n'était pas douteux, et j'en ni ri. Au surplus, voulant constater les points les plus importants de notre longue conversation, et dans l'espoir d'avancer vers un dénoument, je lui adressai, aussitôt son départ, la lettre suivante :

« Monsieur le gouverneur, il m'est revenu ù l'esprit que dans votre « visite, me parlant des embarras qui avaient gêné votre détermination » à mon sujet, vous avez dit qu'une des difficultés qui vous empèche-

raient de m'envoyer en Europe serait que mon Journal, que je réela- « mais qui m'y suivit, avait été réclamé en même temps à Longwood : | « double circonstance, disiez-vous, à laquelle il vous était impossible , « de satisfaire. Sans doute, Monsieur, que vous avez eu dans votre sa- j j « gesse de puissants motifs pour laisser subsister celte difficulté, qu'il « vous eût été si facile de détruire. Tout vœu, tout mot de Longwood « est mu loi suprême : j'eusse renoncé à mes papiers des que vous « me l'eussiez fait connaître, comme aussi on s'y serait peiil-èlre dé- « sisté dès que vous auriez donné connaissance de ma résolution. Dans « tous les cas, je regarderais comme une obligeance de votre part que » vous voulussiez bien y faire parvenir mes dispositions à ce sujet, « comme une marque de mon profond et éternel respect, et prévenir « toute difficulté ultérieure a cet égard. Du reste, plus je vais, plus « je m'étonne de ce qu'une affaire aussi simple et d'aussi peu d'impor- « tance que la mienne s'entoure de tant de bruit et de complication. « Cela ne servira qu'à propager et à donner plus d'apparence ù l'idée

que mes deux lettres clandestines n'ont été que le prétexte, et mes « autres papiers le véritable motif; et ce qui généra surtout toujours « votre position morale dans cette affaire, c'est le grand intérêt qu'on « vous supposera ù retenir mon Journal, dont une portion vous est per- « sonnelle. En ne m'envoynnt pas en Angleterre, vous confirmez la « crainte qu'on vous suppose, que rien d'ici ne transpire dans votre j » pays. Vous deviez remercier le ciel de l'occasion que je vous donnais « de montrer solennellement le contraire à tous les yeux. Je vous avais <> présenté des moyens qui obviaient ù tout. Mais, au demeurant, ceci « n'est que moral et du ressort de l'opinion; ce qui serait plus positif,

- comme du ressort direct des lois, c'est que vous gardassiez au secret j « plusieurs mois, jusqu'au retour des réponses d'Angleterre, quelqu'un

« qui, s'élant retiré de la sujétion volontaire où il s'était placé vis-à-vis <• de vous, et vous ayant demandé uiitlientiqucmcnt de s'éloigner de • celle ile, s'était réduit ù ce dilemme si simple :

- Vous exercez sur moi un acte arbitraire. Je vous somme d'observer

- les lois. Si je ne suis pas coupable, renvoyez- moi ; si je le suis, livrez- •• moi aux tribunaux, faites-moi juger. Mais vous avez des papiers, dites- « vous; si ces papiers sont étrangers à mon affaire, rendez-les-moi; «s'ils en font partie, adressez-les à mes juges, et moi avec eux. «Mais ces papiers sont réclamés aussi par une autre personne, dites- « vous encore. J'y renonce des que vous me ferez parvenir son vn»u, ou « peut-être celle personne se désislcra-l-elle si vous lui faites connoi-

j « lie le mien. Voila la question toule nue. Au surplus, le grand objet » de ma lettre est que vous vouliez bien faire parvenir à Longwood une « nouvelle preuve de mon respect à eet égard. Quant ù y écrire moi- j « même au sujet de la faveur que vous m'avez fait entrevoir, la fa- ! « culte d'y revenir, j'attendrai que j'aie l'honneur de vous revoir avant » de m'y déterminer. J'ai l'honneur, etc. »

ixfctslou ofbcleHe «le un déportation au i:ap. - Jlcuuns astork-UM-» ei rklicuM de »Jr

Hudson Lowe.

Cependant sir Hudson Lowe, poursuivi par mes constantes sommations, gêné dans la position où il s'était placé vis-à-vis de moi, commençait à être embarrassé d'avoir fait autant de bruit pour aussi peu de chose ; il éprouvait évidemment le désir de me voir revenir auprès de l'Kmpereur, ce qui en effet l'eût tiré d'embarras en remédiant h tout. Afin de me déterminer plus promplement, sans doute, il m'a adressé la décision officielle par laquelle il me déportait au cap de Bonne-Espérance, et l'a accompagnée d'une lettre où il me répétait, dans des expressions fort calculées, la facilité qu'il me laissait de retourner à Longwood. J'écarte, autant qu'il est en mon pouvoir, les documents de notre correspondance, j'abrége même parfois quelques-unes de mes lettres, dans la crainte d'en fatiguer le lecteur.

J'accusai sur-le-champ réception, et voulant répondre ù l'offre du gouverneur de me laisser retourner à Longwood, je lui adressai immédiatement, à ce sujet, une lettre pour le grand maréchal, afin qu'il en prit connaissance et voulût bien la transmettre.

On aura de lu peine à croire que sir Hudson Lowe me renvoya ma lettre, en ayant effacé au crayon tout ce qui lui convenait; il l'a réduisait à fort peu de lignes, prétendant ainsi me dicter ce que je devais écrire au comte Bertrand.

Continuation .le i-nrrMpondJiice. — U ROUv.Tnriir «Wromralé par ma rémlutlo» finale.

D, »..«!.. tt. ImA U

Le gouverneur est venu pour connaître l'effet de sa déclaration et de ses deux lettres : il ne doutait pas qu'elles ne dussent avoir produit une grande impression, et il croyait certain de trouver prèle, et avec les : corrections qu'il avait indiquées, ma lettre au grand maréchal, laquelle devait amener, selon lui, mon retour à Longwood; mais je lui ai dit froidement que puisqu'il s'était permis de vouloir me dicter, je n'écrirais plus. Il en a paru fort surpris el très-déconcerlé, et après de lon-

gues réflexions en lui-même, il a été aussi loin que de me demander si les corrections qu'il avait faites étaient mon seul empêchement. Celle condescendance inusitée de sa part devenait pour moi un guide assuré; aussi ai-je tenu ferme et coupé court, en lui disant que le soir même il recevrait de moi ma détermination irrévocable et mes motifs aussi bien que mes observations aux diverses pièces qu'il m'avait adressées. Je voulais en cela éviler des paroles fugitives, toujours faciles à nier, j'aimais bien mieux les consacrer d'une manière authentique sur le papier. Voici ma lettre :

« Monsieur le gouverneur, vous me renvoyez, avec vos corrections

• indiquées, ia lettre que j'avais écrite au comte Bertrand sur l'offre « verbale que vous m'aviez faite de retourner à LongWood . Ainsi, comme « cela vous arrive presque toujours ici, l'offre n'était réelle qu'en appo- « renée, et devait s'évanouir dans les détails de l'exécution. J'en suis « peu surpris. Réfléchissant l'autre jour a voire offre, après votre dé-

• part, j'avais conclu qu'il en serait ainsi. Vous aviez eu la bonne foi de « me dire que vous ne vouliez pas permettre qu'entre Longvvood et moi « nous combinassions nos idées, c'est-à-dire, en d'autres mois, que » nous connussions nos véritables désir». Vous pouvez avoir sans doute

de bonnes raisons pour cela, je ne dis pas le contraire ; mais aussi, ; » de môn côté, je ne dois pas me rendre dupe et concourir à induire i

• en erreur peut-être ceux qui s'intéressent à moi. Vous êtes trop avan- \ . tageusemenl situé, Monsieur, entre Longwood et moi, je ne dois point

» écrire au comte Bertrand, non mes jH'iisées, mais ce que vous me die- « teriez. Je m'en abstiendrai donc; je regarderai votre offre comme > « non avenue, parée que l'acceptation en a été impraticable, et je me j « référerai irrévocablement, pour mes pensées, mes sentiments, mes » décisions sur cet objet, à ma lettre du 50 novembre. « Vous êtes dans l'erreur, Monsieur, si vous avez compris que je ;

• vous demandais des ré|ionses à tous les arguments et à tous les articles « de mes lettres. Je respeele vos occupations et le prix de votre temps; « aussi n'ai-je demandé que le simple accusé de réception, et pour la - régularité des choses ; je ne pense pas que vous puissiez avoir aucune « raison pour me le refuser.

« Vous paraissez surpris, Monsieur, de l'état déplorable de la santé ■ de mon (ils et de la mienne en cet instant ; et vous revenez deux fois « à vous étonner que je ne vous en aie pas fait parvenir mes plaintes «lorsque j'étais à Longwood. Monsieur, je ne songeais guère à mon «corps à Loncwood; et d'ailleurs, quand je souffrais, je me plaignais

DE SAINTE - HELENE. V2î>

« au docteur, et non u l'autorité; vous pouvez vous eu informer auprès « «le lui. Quant ù mon fils, je suis bien étonné, Monsieur, qu'il ne vous « soit rien revenu par la voix publique de sa situation, des consultations « qui ont été faites ù son sujet, des crises qu'il a éprouvées, de ses sai- « gnées nombreuses, etc. , etc. Est-il bien extraordinaire que nos cireon- « stances présentes accroissent nos maux, empirent rapidement notre - état?

« Je viens à votre arrêté de ma déportation au Cap. J'y vois que l'on « retiendra tous ceux de mes papiers qui auront des rapports avec l'au-

• guste personne à laquelle je trouvais doux de consacrer mes soins et ; « ma vie. Quels autres papiers, Monsieur, pourrais-je avoir? Que veut ;

• donc dire que je serai libre d'emporter tous les autres? N'est-ce pas j

• encore ici offrir quelque chose et ne rien donner?

« Vous retenez mon Journal, ce seul et véritable objet de tant de « bruit, ce dépositaire encore informe, inexact, jusqu'ici inconnu à <• tous, où, jour par jour, j'écrivais ce que je pensais, ce que je voyais, ce que j'entendais. Est-il de papier plus sacré, plus à moi que celui-là, «et pouvez-vous prétexter cause d'ignorance de son contenu? Je vous « l'ai laissé parcourir deux heures à discrétion, à feuille ouverte, ou à « article choisi dans la table des matières. Ne deviendriez-vous pas « responsable de la tournure que vous aurez donnée, de l'abus que vous « en uurez fait faire? N'aurez-vous peut-être pas à vous justifier un jour « de l'idée très-fausse que vous en aurez présentée sans doute ù vos « ministres? Vous me l'avez dit un journal politique. Je n'avais pas le « droit, ajoutiez-vous, dans la situation où je me trouvais, de tenir re- « Bistre de ce que disait I empereur Napoléon. C'était un abus, surtout, « que j'y eusse introduit des pièces officielles, ditiez-vous. Comme si « tout ce que je voyais, lisais, touchais, entendais, n'était pas, de droit «et sans inconvénient, du domaine de ma pensée et de ma propriété « tant que le recueil en demeurerait mystérieux et secret! Soupeon- « nerait-on de pareils principes puisés au sein des idées libérales d'An- «gleterre? n'y reconnai trait-on pas bien plutôt les maximes odieuses «de la police du continent? Et que trouvera-t-on dans ee Journal? des

• dires, des actes, des mots sublimes, sans doute, de l'auguste personne « qui en était l'objet; des matériaux de sa vie, et aussi des choses peu

• agréables pour vous peut-être! Mais qui leur aura donné de la publi- «cité?Nedevait-ce pas être retouché? Ne pouvait-ce pas être changé, « altéré, rectifié? Qui l'aura empêché? Ce n'est pas, du reste, Monsieur, « que rien de ce qui arrive aujourd'hui puisse d'ailleurs me porter

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