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run de nos torts en redoublant pour nous d'égards et d'attentions. Notre arrivée dans l'Ile les avait dépossédés de Longwood ; elle avait j amené la suppression de leur emploi et leur renvoi en Europe où ils doivent se trouver sans fortune.
Enfin arrivèrent avec le temps les fameuses pièces clandestines : ma j lettre au prince Lucien et celle à ma connaissance de Londres. Sir Hudson Lowe les avait fait soigneusement retranscrire, mais avec des lacunes; faute d'avoir pu tout lire, certains mots s 'étant trouvés effacés sur le satin pour avoir été accidentellement mouillé depuis que je m'en était dessaisi. Je poussai la complaisance jusqu'à les rétablir bénévolement, et alors commença sur moi une espèce d'interrogatoire.
Deux points occupaient beaucoup le gouverneur, qu'il tenait fort à éclaircir, si je n'y avais pas d'objection, disait-il. La première question a été relative à ces paroles de ma lettre au prince Lucien : « Ceux dont « nous sommes entourés se plaignent amèrement que leurs lettres sont
• falsifiées sur les papiers publics, etc. » Quelles étaient ces personnes? me demandait-on. L'aide de camp tenait la plume pour noter mes réponses. J'ai fait écrire que ne voyant aucun inconvénient à répondre, j'allais le faire purement à l'amiable; car si le gouverneur pensait m'interroger d'autorité, j'allais garder le silence, et j'ai dit : « Que ces i « paroles de ma lettre étaient vagues, générales, sans aucune application
•< quelconque; que c'était ce qui nous avait été dit partout le monde, « lorsqu'on avait cherché à nous consoler des expressions ou des pein- ■ tures très-déplacées à notre égard que nous rencontrions parfois dans j « les journaux de l^ondres, sous la date de Sainte-Hélène ; qu'il m'en « revenait en cet instant un exemple spécial, celui d'une dame du camp « qui lui était connue, et qui répétait partout n'avoir point écrit ia « lettre ridicule qui avait paru sous son nom, soit que ses amis en An- « tileterre y eussent fait des changements, soit qu'ayant été lue en so-
• ciété, elle eût été mal retenue et infidèlement livrée à l'impression. »
La seconde question du gouverneur s'appliqua à ma lettre privée : j'y avais trucé la commission de faire demander à lord Holland s'il avait reçu les paquets que je lui avais adressés. Sir Hudson Lowe me demandait ce que c'était que ces paquets et par qui je les avais fait passer, etc. ; et ici il redoublait visiblement d'aménité et de douceur pour obtenir une réponse satisfaisante. Il convenait n'avoir aucun droit |iour me forcer ù répondre ; niais ce serait, disait-il, abréger et simplilier de beaucoup mes affaires, etc., etc. Je répondis avec assez de solennité que cet article était mon tecrel, ce qui fil une impression évi-
dente sur la figure de sir Hudson Lowe; et, comme mes paroles étaient écrites à mesure, je continuai de dicter, ajoutant que la réponse que je venais de faire n'était, au demeurant, que celle de mon éducation et de mes mœurs, que toute autre eût pu entraîner les doutes du gouverneur, et qu'il ne convenait pas que je dusse exposer la vérité de mes paroles au plus léger soupçon ; que toutefois, après cet ex- |K>sé préalable, je n'hésitais plus à déclarer à présent que je n'avais jamais eu de ma vie aucune communication avec lord Holland. Cette finale inattendue fut un coup de théâtre, une véritable scène de comédie ; il serait difficile de rendre la surprise du gouverneur, l'ébahissement des officiers, la plume arrêtée dans les mains du greffier. Sir Hudson Lowe n'a pas hésité à dire qu'il me croyait assurément, mais qu'il devait avouer qu'il n'y pouvait rien comprendre. Je lui confessai de mon côté que je ne pouvais m'empécher de rire de l'embarras que je lui causais, mais que je lui avais pourtant tout dit. Le fait est que j'avais compté, lorsque mon domestique aurait reparu, lé charger en outre pour lord Holland de plusieurs documents authentiques sur notre situation; mais on ne m'en avait pas laissé le temps, on s'était trop pressé de venir m'enlever. Je n'avais l'honneur de connaître sa seigneurie que par la noblesse et l'élévation de sa conduite publique; mais lui adresser la vérité, à lui législateur héréditaire de son pays, membre de la chambre suprême de la Grande-Bretagne, ne me semblait rien que de très-convenable dans nous deux, de bienséant et d'utile même pour l'honneur du caractère anglais.
Du reste, voici cette lettre au prince Lucien, dont il a été tant question. J'aurais voulu pouvoir l'épargner a mes lecteurs ; mois elle a trop de rapport avec Longwood, et joue un trop grand rôle dans mes malheurs, pour que je puisse m'empécher de la reproduire ici telle qu'elle a été publiée dans le temps, lors de mon retour en Europe.
« Monseigneur, je viens de recevoir votre lettre de Rome, datée du (i mars dernier. Je m'estime bien heureux que Votre Altesse ait daigné m' honorer de cette marque de son souvenir. Je m'efforcerai d'y ré- (MHidre, en lui donnant de temps à autre, pour toute sa famille, un détail suivi de tout ce qui concerne l'Empereur, sa santé, ses occupations et les traitements qu'on lui fait éprouver. Je vous manderai surtout, Monseigneur, les choses telles qu'elles se seront passées et telles qu'elles se trouveront, m'en reposant sur Votre Altesse pour déguiser ou besoin, au cœur toujours sensible d une mère, ce qu'il ponrrait y avoir de trop affligeant pour elle.
« Afin de rendre ma relation plus complète, je la ferai remonter à pen près an moment où je quittai Votre Altesse, au Palais-Royal, pour m'aller mettre spontanément de service auprès de l'Empereur; je la prendrai a l'instant où je suivis Sa Majesté à la Malmaison, pour ne plus la quitter ; au moment enfin où, près de monter en voiture, l'Empereur, au bruit du canon de l'ennemi, fit dire au gouvernement provisoire « que pour avoir abdiqué la souveraineté, il n'avait pas renoncé « h son plus beau droit de citoyen, celui de combattre pour la patrie ; « que, si on voulait, il irait se mettre a la téte de l'armée; que l'état « des choses lui était bien connu; qu'il répondait de frapper l'ennemi » de manière à assurer au gouvernement le temps et les moyens de « traiter avec plus d'avantage; que, le coup porté, il n'en poursuivrait » pas moins immédiatement son voyage. »
« Sur le refus du gouvernement provisoire, nous nous mîmes en route, dans la soirée du 29 juin, pour Rochefort, où deux frégates étaient commandées pour nous transporter aux États-Unis d'Amérique. C'était l'asile que l'Empereur s'était choisi.
L'Empereur, avec une partie de sa suite , composée de plusieurs voitures, parcourut cet espace sans escorte, et an milieu des acclamations de toute la population qui accourait sur les routes. Il était difficile de n'être pas ému. L'empereur seul se montrait impassible. On pouvait aisément distinguer sur tous ces visages les vœux pour ce qu'ils perdaient, l'anxiété pour ce qui devait suivre. Ce spectacle avait quelque chose de touchant et d'étrange. Il offrait beaucoup au cœur et a In méditation.
« Arrivés à Rochefort, nous y attendîmes vainement plusieurs jours les passe-ports dont on nous avait flattés en quittant Paris. Cependant les événements marchaient avec une grande rapidité. Tout nous coni mandait un appareillage sans délai. Les ennemis étaient entrés dans Paris. Notre armée principale se retirait en deçà de la Loire, pleine d'indignation et de fureur. Celle de la Vendée, celle de Bordeaux, partageaient les mêmes sentiments. Toute la population était dans une fermentation extrême. De toutes parts on sollicitait l'Empereur de revenir se charger de la fortune publique ; mais sa détermination était irrévocable*. D'un autre côté, les croiseurs anglais étaient en présence ; toutes les passes étaient fermées; les vents nous demeuraient constamment contraires. Ainsi, quand tout commandait à terre de précipiter le départ, tout concourait du côté de la mer à le rendre impraticable. Dans cette extrémité, l'Empereur m'envoya à la croisière ennemie,
comme devant avoir, par mon ancienne émigration, plus de connaissance des Anglais. J'y demandai si on y avait entendu parler de nos passe-ports pour l'Amérique ; on ignorait cette circonstance. Je peignis notre véritable situation, les offres faites à l'Empereur, ses refus et son intention inébranlable. Je posai la proposition de notre départ sur un neutre : le capitaine anglais avait l'ordre de le saisir. Je parlai de la sortie des frégates sous pavillon parlementaire : il avait ordre de les combattre. Je lui représentai toute l'étendue des maux dont il pouvait être la cause, s'il forçait l'Empereur de redescendre à terre : il m'assura ne pouvoir rien prendre sur lui à cet égard , mais qu'il allait s'adresser immédiatement à son amiral, et me ferait une réponse sous deux jours.
« Kn attendant, de notre coté, nous avions épuisé, pour notre sortie, tout ce que l'imagination pouvait fournir. On avait été jusqu'à la proposition désespérée de traverser l'Océan sur deux frêles chasse-marées. l>e jeunes aspirants, pleins d'ardeur et d'enthousiasme, étaient venus s'offrir pour en composer les équipages. L'Empereur accepta; mais au moment.de partir, il fallut bien y renoncer: entre autres difficultés, ils déclarèreut qu'on serait obligé de relâcher sur les côtes d'Espagne et de Portugal, pour faire de l'eau.
<. Cependant la tempête morale allait toujours croissant autour de nous; elle s'approchait sans cesse; les sollicitations se multipliaient auprès de l'Empereur. Des généraux venaient en personne le supplier d e se mettre h leur tète. L'Empereur demeurait inébranlable. « Non, <> répondit-il toujours, le mal est à présent sans remède. Je ne puis " plus rien aujourd'hui pour la patrie. Une guerre civile serait désor- « mais sans objet, sans résultat pour elle. Elle ne pourrait être utile i « qu'à moi, à qui elle obtiendrait quelques termes sans doute; mais je « l'achèterais par la perte infaillible de ce que la France a de plus gé- " néreux. Je le dédaigne. «
« C'était ce même sentiment qui, lors de son abdication, rendue si nécessaire par la perfldie, l'empêcha de se réserver la Corse, où aucune croisière ennemie n'eut pu l'empêcher d'arriver. Mais il ne voulut pas qu'on put dire que, dans le naufrage du peuple français, qu'il n«' prévoyait que trop, lui seul avait su se créer un asile, eh se retirant chez lui.
• Ne voyant pas venir de réponse, je retournai à bord du vaisseau anglais. Le capitaine n'avait pas encore eu de nouvelles de son amiral ; mais il me dit cette fois qu'il avait autorité de son gouvernement de
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conduire Napoléon et sa suite en Angleterre, si cela lui était agréable. Je lui répondis que j'allais transmettre cette offre, et que je ne doutais pas que l'Empereur n'en profitât avec magnanimité et sans défiance, pour aller demander en Angleterre même les moyeqsdese rendre en Amérique. Le capitaine me fit l'observation qu'il ne garantissait pasqu'on nous les accordât; mais il m'assura, et plusieurs officiers le secondèrent, que nous ne devions avoir nul doute d'y recevoir le traitement digne i de l'élévation, de la grandeur, de la générosité de leur nation.
« A mon retour, l'Empereur nous réunit autour de lui, pour connaître notre pensée. L'opinion fut unanime pour accepler l'hospitalité qui nous était offerte ; il ne s'éleva pas la moindre inquiétude. « C'est « une occasion de gloire, disait-on, qui sera avidement saisie par le « Prinee-Régent. Quel plus beau triomphe pour l'Angleterre que celle « noble confiance de son grand ennemi, que cette préférence obtenue sur « un beau-père et un ancien ami î Ce sera, disait-on, une des belles pages « de son histoire! Quel hommage rendu à l'excellence, à In supériorité « de ses lois! » Ici, Monseigneur, j'osai m 'appuyer de la haute opinion de I Votre Altesse même, sur le caractère national du peuple anglais, sur sa moralité, sa* noblesse et son influence sur les actes de la sou verni- I neté même. L'Empereur pensait bien que sa retraite en Amérique serait vue avec jalousie, sans doute, et que cet article éprouverait quelques difficultés; mais, comme il ne choisissait cet asile que pour vivre sous des lois positives, et que l'Angleterre lui offrait les mêmes avantages, il lui importait peu d'être contraint d'y demeurer. Il s'y détermina même et écrivit au Prince-Régent une lettre remarquable, qu'ont répétée tous les papiers de l'Europe «.
« Je retournai le soir même coucher a bord du HeUSrophon, annonçant l'arrivée de l'Empereur pour le lendemain matin. J'étais accompagné du général Gourgaud, aide de camp de Sa Majesté, qui fut expédié sur-le-champ pour l'Angleterre. Il était porteur de la lettre |>our le Prince-Régent, et devait faire connaître à S. A. R. le désir de l'Empereur de débarquer dans ses États sous le titre de colonel Duroc, et de se fixer, avec son agrément, dans une des provinces les plus favorables à sa santé.
■ A peine l'Empereur était arrivé a bord du Hellérophon, que l'amiral de la croisière parut, et vint mouiller auprès de nous. Sa Majesté témoigna le désir de visiter son vaisseau, h Superbe, et l'amiral Hotbnm
• VoyrïceMr lettre an Ion* t".
lui en Ht les honneurs avec une grâce et une élégance qui recommandent son caractère.
•< Nous par limes, et telle était notre sécurité, que, dans l'abandon de notre bonne foi, chacun de nous remplit le temps du voyage de rêves l innocents sur nos nouvelles destinées, au sein du repos et de l'hospii talilé britannique. Que nous étions loin de soupçonner toutes les hor- ' reurs de notre affreux mécompte!
« V peine nous eûmes jeté l'ancre 6ur les plages anglaises que tout prit autour de nous l'aspect le plus sombre. Le capitaine avait communiqué sur-le-champ; à son retour ce nous fut assez de son visage pour pressentir nos malheurs. C'était un homme de bien, qui avait exécuté ses instructions, sans connaître l'horrible secret qui les avait drtées'. Nous avions été condamnés d'avance à être jetés sur le roc stérile de Sainte-Hélène, au milieu des mers, à cinq cents lieues de toutes terres.
•• Nous fûmes mis, dès cet instant, sous l'interdit le plus sévère; toute communication nous fut défendue. Des bateaux armés rôdèrent autour de nous, éloignant à coups de fusil les curieux qui osaient nous approcher. On nous signifia bientôt, dans les termes les plus durs et ! dans les formes les plus amères, l'inique, la fatale sentence, et l'on ne perdit pas un instant pour la mettre à exécution. On saisit nos épées, on visita nos effets, pour nous prendre et gérer, disait-on, notre argent, nos billets, nos diamants; on supposait des trésors à l'Empereur, Qu'on le connaissait mal ! On ne lui trouva que quatre mille napoléons, qu'on retint, et quelque peu d'argenterie qu'on lui laissa. Les objets de service du moment, quelque linge, des vêtements, quelques caisses de sa bibliothèque de campagne, composaient toute la fortune de celui qui avait gouverné le monde, distribué des royaumes et créé des rois
« On nous transborda du Bcllérophon sur le Norlhumbcrland , et ! nous fûmes lancés sur le vaste Océan, vers nos destinées nouvelles, aux i extrémités de la lerre.
« Nous avions suivi l'Empereur en très-grand nombre; il ne fut permis qu'à quatre de partager son supplice. En le voyant partir, ceux qui restaient en arrière sanglotaient de douleur ; un de ceux qui avaient le bonheur de le suivre ne put s'empêcher de dire à l'amiral Keith, qui se trouvait à côté : « Vous observerez, du reste, Mi lord, que ce sont ceux qui demeurent qui versent des pleurs. »
* L'Empereur laissa après lui une protestation courte, simple et
• Ir me trompa.», voir la relali.iii .lu ca|iilairw Maillai»! . (xtbti.V on <»2ft . et la relation .|uelle a
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énergique; je la transcris ici en noie, parce que les papiers ne l'ont publiée qu'imparfaite '. Pour nous, Monseigneur, nous nous demandions, dans ramerlume de nos cœurs et l'indignation de tels actes : Quel est donc ce guel-apens? Ne sommes-nous plus parmi les nations civilisées? Où en est donc le droit des gens, la morale publique? Nous en appelions « Dieu qui venge les perlidies; nous le prenions à témoin de la lionne foi trahie. Il me serait difficile de vous rendre la tempête qu'allumait en nous cet abus insultant de la force et du mensonge sur notre innocente crédulité. Encore à présent, de vous en parler, Monseigneur, me fait courir le sang plus vite. Nous lisions dans les papiers qu'on nous uvait faits prisonniers, nous qui étions venus si librement et avec tant de magnanimité ! Que nous avions été contraints de nous rendre à discrétion, nous qui avions dédaigné par grandeur d'amc de profiter des hasards de la guerre sur terre, et qui eussions pu tenter le sort des armes par mer! Et qu'aurait donc eu de pire notre traitement, si nous n'eussions succombé qu'à la force ? Qui osera douter que nous n'eussions épuisé toutes les chances, couru même volontiers celle d'une mort certaine, si nous eussions pu soupçonner le sort qui nous était réservé? Mais la lettre même de l'Empereur au Prinee-Régent met hors de doute les intentions de Ja croyance réciproque. Le capitaine nnglais, à qui elle fut communiquée d'avance, les avait sanctionnées tacitement en n'v faisant aucune objection. On nous a dit plus tard que le traitement de l'Empereur Napoléon neiait pas un acte exclusif de l'Angleterre, mais une convention de quatre grands pouvoirs alliés. Vainement les ministres britanniques croiraient par là couvrir la tache dont ils ont flétri leur nation ; car on leur crie : Ou vous aviez arrêté cette convention avant d'avoir en vos mains l'illustre victime, et vous avez eu l'indignité de lui tendre un piège pour vous en saisir ; ou bien vous avez conclu quand elle était déjà en votre pouvoir, et alors vous avez commis le crime de sacrifier l'honneur de votre pays, la sainteté de vos lo's à des considérations étrangères auxquelles rien ne pouvait vous contraindre.
« Que de maux ces violations monstrueuses préparent à notre pauvre Europe ! Que de passions elles vont rallumer ! Qui ne voit dans ces mesures arbitraires et tyranniques, dans ce mépris de toutes les lois vis- , à-vis de l'empereur Napoléon, une réaction étudiée de doctrines politiques ? La tempête était apaisée, on la réveille. On affecte de répéter sans que la révolution s'éteint dans la proscription de Napoléon: aveu-
Vuyc/ cette |<r<»U-»!jii»n au luiw l".
clément ctruugc ! On oublie qu'il l'avait finie ; on la recommence. Les populations de l'Europe vont fermenter plus que jamais.
« Les instructions des ministres angluis commandaient, pour l'Empereur, le titre de Général, et défendaient toute espèce d'égards et de respects inusités. L'Empereur eût pu être fier de ce titre, il l'avait immortalisé; mais la circonstance et l'intention le rendaient un outrage. Nous ne crûmes pasqu'il convint au ministère anglais de changera son itrc l'ordre des choses de l'Europe, et qu'il pût annuler selon son caprice une qualification créée par la volonté d'un gran d peuple, consacrée par la religion, sanctionnée par la victoire, reconnue parles traités, avouée de tout le continent; et nous persistâmes, dès cel instant, a continuer le titre (I'Empereur à celui qui, peu de jours auparavant, s'était choisi celui de Colonel.
« Notre traversée de doux mois fut, du reste, heureuse, uniforme et paisible. Le vaisseau, comme tous les |>oinlsde la domination britannique, fourmillait de pamphlets et de libelles sur la personne, le caractère, les trails, les formes, les manières et les actes de l'Empereur. Il tombait au milieu de tous les préjugés hérissés contre lui ; et ce ne fut [mis un spectacle peu curieux pour l'observateur attentif que de voir les images du mensonge se dissiper devant l'éclat de la vérité, et l'horizon prendre tout à fait d'autres couleurs. Aucun d'eux ne revenait de son calme, de sa sérénité : ils admiraient sa connaissance de toutes choses, surtout l'égalité de son humeur. Quand nous nous sommes quittés, il a échappé de dire à celui qui avait eu le plus de relations avec lui, qu'il n'avait jamais pu le surprendre mécontent ou désireux. « L'Empereur passait toute la matinée dons sa petite chambre". Vers 1 les cinq heures, il entrait un salon, où il jouait une partie d'échecs avant de se rendre à table. Durant le dîner, l'Empereur parlait peu et rarement. Vous savez, Monseigneur, qu'il ne restait jamais plus de dix-huit ù vingt minutes à table ; ici on y demeurait plus de deux heures ; c'était un supplice qu'il n'eût pu supporter. On lui servait du café au bout d'une heure, et il se levait pour aller sur le pont. Le grand maréchal et moi le suivions régulièrement. C'était le seul moment où il parut en public. Il faisait approcher l'officier de service ou quelques jwrsounes de profession : le chirurgien, le commissaire ou l'aumônier, el s'informait de ce qui les concernait. Dans les premiers jours, l'équipage montrait une grande curiosité ; bientôt ce ne fut plus que de l'intérêt. S'il arrivait quelque manœuvre qui pût procurer du mouvement ou de la confusion sur le pont, les jeunes aspirants accouraient, et,
par un mouvement touchant , formaient un cercle autour de lui pour le préserver de toute injure. L'Empereur se retirait dans sa chambre de très-bonne heure. Ce fut là sa vie de tous les jours.
• Arrivés à Sainte-Hélène, après deux ou trois jours de mouillage nous fumes débarqués à la nuit dans James-Town, espèce de village, de colonie, ou de hameau composé de quelques maisons, parmi lesquelles In relâche annuelle de la flotte des Indes en a fait construire quelques-unes ussez considérables, pour la commodité des voyageurs.
« Le lendemain au matin, l'Empereur, conduit par l'amiral, fut voir, dans l'intérieur de l'Ile, In demeure qu'on lui destinait. Elle demandait des réparations absolues, qui ne pouvaient être prêtes de quelques jours. L'Empereur devait donc revenir à James-Town, où In 1 chaleur était suffocante, insalubre, sans parler d'autres inconvénients plus graves encore, surtout celui d'une curiosité importune. Il préférn de s'nrrèter è trois ou quatre milles de la ville, et me fit venir le soir même : le peu d'espace de cette nouvelle demeure ne permettait d'admettre personne autre. C'était une espèce de guinguette, à cinquante pas de la maison du propriétaire, composée d'une seule pièce au rez-de-chaussée, de quelques pieds carrés. L'Empereur y fit dresser un lit de campagne, et dans cette seule pièce il dut dormir, s'habiller, travailler, manger et se promener. Je couchais au-dessus dans une petite mansarde, où mon fils et moi avions à peine notre surface ; les valets de chambre de l'Empereur couchaient par terre en travers de sa porte. Iji famille du propriétaire, tout à fait honnête et bonne, était ù cinquante pas. Il y avait deux petites demoiselles de treize à quatorze ans : ce sont elles sur lesquelles les papiers-nouvelles se sont trouvés si heureux de pouvoir s'égayer. L'Empereur y entra quelquefois les prei miers jours. Mais les qualités hospitalières du propriétaire y réunissant J souvent des curieux, l'Empereur y renonça. Les autres officiers de sa suite, qui étaient demeurés à la ville, venaient auprès de lui le plus souvent qu'ils le pouvaient ; mais, a cause des inéprises ou de la confusion des consignes, c'était presque toujours au travers des mortifications et des peines. L'Empereur était très-mal, plus mal encore que vous ne l'imagineriez, Monseigneur. On était obligé, les premiers jours, d'apporter son diner de la ville. Plus tard, on trouva moyen d'organiser une cuisine tant bien que mal. Il ne fut jamais possible de lui procurer un bain, bien que ce fût devenu pour lui un objet de première nécessité. U était obligé de sortir de sa chambre pour qu'on pût la balayer et faire son lit. Nous nous promenions sur le sol rocailleux autour
de la maison, ou dans une allée du voisinage, quand le soleil baissait, ou que le clair de lune nous le rendait praticable.
<• Nous |>assàmcs deux mois de la sorte, au bout desquels nous fûmes i transportés à Longwood, que nous occupons en cet instant. Il avait fallu tout ce temps pour les premières réparations. Iji colonie s'y trouva toute réunie, à l'exception du grand maréchal et de sa femme, le mantille d'espace les força de demeurer a deux ou trois milles, dans une maison séparée.
Longvvood n'était, dans le principe, qu'une ferme de la compagnie; elle avait été abandonnée au dernier 6ous-gouverneur, qui était venu à bout d'en faire une demeure de campagne. Les additions actuelles ont , été faites avec une telle hate, qu'elles n'offraient que des réduits fort insalubres, et elles sont si frêles, qu'au bout de l'année la plupart se trouveront probablement hors de service.
« L'Empereur est très-mal, et nous à peu près au bivouac. Pour votre ' parfaite connaissance, Monseigneur, je joins ici le plan de l'établissement que mou tils avait tracé pour sa mère. N'ajoutez donc aucune foi au fameux palais de bois dont ont retenti tous les papiers d'Angleterre. \jo pompe est pour l'Europe, la misère pour Sainte-Hélène. Il est bien vrai qu'il y a quelque temps il est arrivé un grand nombre de madriers bruts; mais comme il a été calculé qu'il faudrait de sept à huit ans pour accomplir leur emploi, que nous demeurerions tout ce temps au milieu des ouvriers, et que cela coûterait des sommes énormes, on y a , renoncé. Ils pourrissent sur la plage.
« Ce n'est pas qu'il n'y ait dans l'île des demeures préférables à Long- , wood : Planlalion-Houst surtout, la demeure des gouverneurs, est une ; bâtisse européenne, avec un joli jardin, de l'ombrage et tous les agréments qu'on peut attendre ici. L'Empereur y eût été beaucoup plus i convenablement, et l'on eût épargné de grandes dépenses. Mais le déplacement d'un gouverneur pour l'illustre proscrit eût été une mesure d'égards que les ministres anglais, nous a-t-on dit, se sont empressés d'interdire. Les dehors de Longwood sont vraiment misérables; on ne saurait y rien faire venir, ou du moins cela demanderait des soins fort au-dessus de ceux dont nous sommes capobles. Pour dire tout en un seul mot, c'est la partie déserte de l'île : la nature en a repoussé constamment jusqu'ici la population et la culture; l'eau y est très-rare, il n'y a point d'ombre; on n'y trouve que des bruyères marines, quelques arbrisseaux, et des gommiers, espèce d'arbre bâtard et difforme, ne donnant ni feuilles ni ombrage. On yesl littéralement infesté de rats et de souris.
« Toutefois, le voyageur qui vient de traverser les mers, dont l'œil fatigué de la monotonie des vogues est tout prêt à admirer le premier sol qu'il rencontre, s'il grimpe, par un beau jour, sur notre pin teau, j dans l'étonnemeut des affreux rochers qui pointent autour de lui, et des a bi mes creusés à ses pieds; à l'aspect riant de la verdure sauvage qui dessine les gorges environnantes, il s'écrie que c'est fort beau. C'est souvent un de nos supplices. Mais, Monseigneur, pour celui qui est condamné à celte habitude, c'estun vrai lieu de désolation. Il en est de même du climat, que ceux qui ne font que passer peuvent trouver doux et innocent. Sous le soleil dévorant du tropique, cette île est la plupart du temps couverte de nuages, et Longwood sujet à de fréquentes pluies ; d'où il suit que si le soleil parait, on est brûlé, et que, quand il se cache, l'on demeure dans une affreuse et constante humidité. On a donc à souffrir presque tout à la fois du froid et du chaud, contraste destructeur qui produit des ravages effrayants sur la structure humaine. Iji saison, toujours la même, laisse l'année sans couleur ; c'est une monotonie qui affecte l'imagination, l'esprit et le corps; il serait diflicile de rendre lu fadeur et l'ennui qu'elle engendre : c'est une peine de tous les jours, de tous les instants. C'est ce tourment physique, joint à toutes les peines mo raies dont on abreuve journellement l'Empereur, qui lui a fait dire en apprenant le sort funeste de Mural : «Les Calabrois «se sont montrés moins barbares, plus généreux que les gens de Ply- « mouth ! »
« En arrivant a Longwood, l'Empereur essaya de reprendre l'exercice du cheval : la prodigieuse activité de sa vie passée lui en rendait l'interruption dangereuse; et vous savez, peut-être, Monseigneur, que Corvisart le lui recommandait comme nécessaire contre une incommodité dont il est menacé. On nous avait assigné des limites assez rétrécies que nous pouvions parcourir sans aucune surveillance étrangère. On connaît les prodigieuses et rapides courses auxquelles l'Empereur était habitue. Ici, le peu «l'espace, la monotonie de l'endroit, la course toujours la même, qui réduisait cet exercice a une espèce de manège, le dégoûlèreul bientôt ; il y renonça tout à fait; nos sollicitalions et nos prières n'ont jamais pu venir à bout de le lui faire reprendre. «Je ne saurais tourner ainsi sur moi-même, disait-il; quand j'ai un «cheval entre les jambes, l envie me prend de courir, et je ne puis la « satisfaire : c'estun tourment que je dois m'épargner. «
« L'île a vingt-cinq ou trente milles de tour. L'Empereur eut pu la parcourir sous la surveillance d'un officier anglais : il n'a jamais pu s'y
soumettre. La couleur de l'habit ou la différence de nalion n'est pas son objection : car quand on a reçu le baptême du feu, disait-il, on est à ses yeux d'une même religion ; maïs il ne voudrait sortir que pour se procurer une jouissance : c'est le moment où il pourrait s'épancher avec nous ; un étranger le lui interdirait. Il voudrait se distraire de sa situa- i lion, et la présence de son geôlier la lui rappellerait sans cesse. Tout se calcule dans la vie, disait-il, tout se pèse; or, le bien qu'en retirerait son corps demeurerait fort au-dessous du mal qu'éprouverait son esprit. Un instant l'amiral Cockburn se prêta avec assez de grâce à lui faciliter ses excursions extérieures; mais ce ne fut que l'arrangement d'un jour. Dès le lendemain, soit qu'il se repentît ou autrement, il fut prétendu qu'on ne s'était pas compris, et il n'en fut plus question.
« La grande occupation de l'Empereur est de lire dans sa chambre, ou de dicter à chacun de nous sur les principales époques de sa vie. Sainte-Hélène ne sera pas tout à fait perdue pour l'histoire ni pour la gloire française ; les campagnes d'Italie et l'expédition d'Egypte sont déjà assurées : ce sont des ouvrages dignes de leur sujet. Il n'appartenait qu'à celui qui avait accompli ces prodiges de les écrire dignement.
« L'Empereur a appris l'anglais, Monseigneur, et j'ai In gloire de l'enseignement. En moins de trente leçons il a pu lire les papiers-nouvelles; aujourd'hui il parcourt tous les ouvrages.
• Tout ce qui concerne la vie animale se trouve ici de la plus mauvaise qualité, ou manque même tout à fait. C'est mauvais : d'abord parce qu'à cette latitude et dans cette colonie, sa nature est telle ; ensuite parce que nous sommes pourvus à l'entreprise, par contrat, sans aucune autorité ni contrôle de notre part. Nous n'avons jamais pu obtenir qu'on nous fournit les animaux vivants, on en devine la cause, non plus que d'être pourvus autrement qu'au jour la journée ; si bien qu'il est arrivé plus d'une fois de voir les heures de nos repas retardées, parce que les provisions n'étaient pas encore venues, et qu'on s'est trouvé quelquefois, dans le courant du jour, privé de boire et de manger, parce qu'on se trouvait précisément entre la ration consommée et la ration à venir. La viande est détestable; le nain n'est pas le noire ; le vin fort souvent ne saurait se boire ; l'huile, sur laquelle l'Empereur est délicat et qu'il aime, ne peut s'employer dans son état naturel ; il a été impossible de se procurer de la liqueur passable, et elle eût fait plaisir, etc. L'Empereur, qui a été si longtemps gâté sur tous ces objets à un tel point qu'on ne saurait le dire, et qu'il l'ignorait lui-même ; lui, pour qui ers jouissances ne sont que négatives, c'esl-à-
dire qu'il ne s'apercevrait pas si toutes ees choses étaient bonnes , est sensible néanmoins à ce qu'elles se trouvent si mauvaises. Il ne se plaint pas, il vivrait de la ration du soldat; mais enfin il en souffre, et nous encore en souffrons pour lui bien davantage. Croirait-on jamais que l'autorité se soit opposée à ce que notre sollicitude attentive cherchât à lui procurer, à son insu, ces petites jouissances !
• L'Empereur n'a aucune distraction extérieure. Il ne reçoit plus ou à peu près : le nouveau gouverneur a mis aux visites de telles difficultés qu'elles équivalent à une interdiction. L'Empereur lui-même y a trouvé des inconvénients qui l'en ont éloigné : les voyageurs venaient employer auprès de nous les plus ardentes sollicitations pour obtenir l'honneur de lui être nommés, et rien de plus commun que de lire, cinq mois après, dans les papiers anglais, les rapports les plus déplacés sous les noms mômes de ceux qui nous avaient montré les expressions les plus vives, les formes les plus obséquieuses, la reconnaissance la plus exaltée. Une fois pour toutes, Monseigneur, ne croyez aucun de ces papiers ni aucune de leurs plates absurdités. Quand ces anecdotes nous reviennent ici, elles sont la risée, l'indignation des Anglais qui nous entourent.
• Ils se plaignent que leurs lettres sont défigurées ; ils nous démontrent qu'aucun d'eux n'aurait pu écrire ces choses, qu'elles ont dù être fabriquées à Londres ou recueillies de In bouche des domestiques des voyageurs qui passent. Monseigneur, l'Empereur, votre auguste frère, est toujours lui; et nous, qui avons le bonheur de l'entourer, nous apprenons par expérience ce dont on doutait proverbialement : qu'un grand homme peut le demeurer, et croître encore aux yeux de ceux qui le voient à nu et ne le quittent ni nuit ni jour.
• L'Empereur dort fort peu : il se couche de bonne heure ; et comme il sait que je dors très-difficilement, il me fait appeler souvent pour lui tenir compagnie jusqu'à ce qu'il s'endorme. 11 se réveille assez régulièrement sur les trois heures ; on lui donne de la lumière, et il travaille jus- j qu'à six ou sept, qu'il se recouche pour essayer de dormir encore. A neuf heures on lui sert son déjeuner sur une petite table ronde ou espèce de guéridon près de son canapé. 11 y fait appeler parfois l'un de nous ; puis il lit, travaille ou sommeille durant la grande chaleur du jour; il nous dicte ensuite. Pendant longtemps il a eu l'habitude, vers
les quatre heures, de faire une course en calèche, entouré de nous tous ; mais il vient de s'en dégoûter comme du cheval. Au lieu de cela, il se j promène, jusqu'à ce que l'humidité le force de rentrer. S'il lui arrive de s'oublier au delà de cinq heures, il est sûr d'être enrhumé du cerveau le
soir, d'avoir une loux assez forle el de violents maux de dénis. L'Empereur, rculré, dicte encore jusque vers huit heures, où il passe au salon, et Tait une partie d'échecs avant d'aller à table. Au dessert, les gens retirés, il nous lit lui-même quelques pièces de nos grands poêles ou quelque autre ouvrage choisi.
« Tels sont les plus petits détails de la vie de l'Empereur. Heureux si, ( dans l'isolement de l'univers, il lui était |>ermis de jouir en paix, un milieu de nos soins pieux et tendres et dons l'entier oubli du monde, de quelques heures dérobées à ses peines! mais, depuis l'arrivée du nouveau gouverneur, il n'est pas de jour, d'heure, d instant où il ne reçoive quelque nouvelle blessure : on dirait un aiguillon sans cesse occupé à réveiller les plaies dont un instant de sommeil aurait pu suspendre les ; douleurs.
« A notre arrivée dans lu colonie, nous étions très-mal; mais nous tombions de si haut qu'eussions-nous été très-bien, nous n'aurions su encore que nous plaindre. Les Anglais généreux qui se trouvaient autour I de nous, ceux qui passaient, jugeant la vérité de notre position, nous répétaient sans cesse, soit qu'ils voulussent nous consoler, soit qu'ils le prissent dans leur cœur : - Votre situation actuelle n'est que provisoire ; « elle ne saurait durer de la sorte. I^a politique, à ee qu'on a cru, deman- « dait à s'assurer de vos personnes ; mais le droit naturel, la pénéro- j « sité, l'honneur veulent qu'on vous entoure de toutes les indulgences ' « possibles; la partie pénible est accomplie. Des vaisseaux cernent la « côte, des soldats bordent le rivage, des signaux peuvent vous tracer - à chaque instant dans l'intérieur de l'île. Toutes les précautions de » sûreté sont complètes. A présent les mesures de douceur vont se dé- « velopper. On vous envoie un lieutenant général pour gouverneur. Il a « passé sa vie sur leeontineut au quartier général ou à la cour des sou- « verains : il y aura appris tout ce qu'on doit à Napoléon. Ce choix doit | « vous dire assez : on aura voulu un homme distingué, digne de sa | « haute mission, d'une élévation d'Ame, d'une noblesse et d'une élé- « gance de manières propres à la délicalesse de sa situation. Encore un « peu de patience, et tout s'arrangera bientôt au mieux possible.... »
11 arriva enlin ce nouveau Messie Mais, bon Dieu î Monseigneur ! le
mot échappe : ou n'avait envoyé qu'un gendarme, un exécuteur. A sa voix tout n pris l'aspect et les formes les plus sinistres. Les apparences d'égards, les formalités de bienséance ont disparu. Chaque jour depuis a été pour nous un jour d'aggravation de douleur et d'injure. Il a resserré nos limites, attenté à notre intérieur, interféré dans nos plus pe-
DE SAliSTE-UÉLEîNfc. al.»
tils détails domestiques ; il a interdit tout rapport avec les habitants, éloigné la communication des officiers de sa propre nation ; il nous a entourés de fossés, ordonné des palissades, multiplié les soldats, encerclé des prisons dans des prisons ; il nous a environnés de terreur et mis au secret. L'Empereur ne se voit plus que dans un donjon. Il ne sort plus de sa chambre. Le peu d'audiences qu'il a accordées à cet oflîeier ont été désagréables et pénibles. Il y a mis un terme, et est résolu de ne , \ plus recevoir ce gouverneur. • J'avais ù me plaindre de l'amiral, a-t-il 1 « dit; mais du moins il avait un cœur; pour celui-ci, il n'a lien d anglais, \ j «■ ce n'est qu'un mauvais sbire de Sicile. «
« Sir Iludson Lovve se rejette de tous ces griefs, il est vrai, sur les instructions de ses ministres. Sir Iludson Lovve est exact, ses instructions sont barbares. Pour nous, nous pouvons aftirmer qu'il les exécute barbarement.
« L'Empereur ne saurait survivre longtemps à de pareils traitements, j Toute la faculté le pense ainsi. Et que ne dira pas l'histoire ! Sir Iludson ! l<owe ne disconvient pas que sa vie ne soit en danser , mais il répond ! froidement que ce sera sa faute, que c'est lui qui l'aura voulu. La der- i nière conversation de l'Empereur avec lui a été vive et remarquant. Ayant prétexté des communications importantes, l'Empereur s'en est i laissé accoster dans sa promenade. C'était pour lui dire que les dé- i penses annuelles de l'établissement étant de vingt mille livres sterling, \ elle gouvernement n'en accordant que huit mille, il voulut bien lui I < remettre entre les mains les douze mille qui restaient de déficit. L'Em- I pereur, choqué, l'a prié de vouloir bien lui épargner ces objets ; et comme sir Iludson Lovve s'obstinait à vouloir les discuter, l'Empereur s'est emporté et lui a dit « de le délivrer de ces ignobles détails et de I « le laisser tranquille ; qu'il ne lui demandait rien ; que, quand il aurait | » faim, il irait s'asseoir à la gamelle de ces braves (en montrant de la j « main le camp du 55e), lesquels ne repousseraient sûrement |»as le plus « vieux soldat de l'Europe. » Il en est résulté néanmoins que l'Empereur a été réduit à faire briser et vendre son argenterie pour fournir, mois a mois, et compléter le strict nécessaire ; et vous auriez été touché, Monseigneur, de la douleur et des larmes des gens, à ce spectacle si éloigné de leurs idées.
« Vous, Monseigneur, qui connaissez l'abondance à laquelle l'Empereur était aecoutumé, vous vous récrieriez sans doute ; mais vous savez aussi le véritable prix qu'il attachait à toutes ces choses. Il s'indigne, cl ne se plaint pas. Toutefois s'être saisi, parla fraude, de ce
| grand homme, l'avoir séquestré violemment de ses moyens et de ses ressources; avoir soigneusement stipulé, avec les autres intéressés, qu'on prenait sur soi toutes les charges, afin de demeurer seul maître
j de sa personne, et puis venir marchander avec lui sa propre existence, l'appeler en payement de ses propres besoins : il y a dans tout cet ensemble quelque chose de si choquant, qu'on manque d'expression pour le qualifier.
« Tout est ici, du reste, d'un prix fou, bien que «i mauvais. Je ne crois pas trop dire que de le porter à six ou sept fois ce que vous le payez en Italie ; d'où il devient facile d'évaluer les huit mille livres sterling que les ministres anglais y consacrent : aussi je n'hésite pas ù affirmer que nos propriétaires de province, de 15 à 18,000 francs de rente, sont mieux logés, mieux meublés, mieux nourris que ne l'est l'Empereur.
« Avec la connaissance de nos maux, vous soupçonnerez peut-être, Monseigneur, qu'aigris par la douleur et les circonstances, nous sommes portés ù nous plaindre toujours et de tout. Certes, nous serions excusables, peut-être. Toutefois l'excès de nos maux ne nous a pas rendus assez injustes pour ne pas apercevoir et prendre de la reconnaissance pour • l'intérêt et les attentions que nous ont témoignés quelques habitants et I un bon nombre des officiera de la garnison. Nous avons distingué sur- 1 tout la franchise des manières et la droiture de l'amiral Mal col m. Notre susceptibilité dans le malheur, et la délicatesse de sa situation officielle, ! nous ont seuls empêchés de lui témoigner, ainsi qu'à lady Malcolm, dont nous honorons le caractère, toute la sympathie qu'ils nous inspiraient. Cet amiral ayant recueilli dans la conversation de l'un de nous que nous étions sans ombrages et que nous nous occupions de procurer à l'Empereur une tente où il pùt passer quelques instants, il arriva qu'à quelques jours de là l'Empereur put déjeuner sous une tente spacieuse, soudainement élevée par les matelots et avec les voiles de la frégate. C'était une galanterie européenne à laquelle nous n'étions plus faits; nous avons dû y être sensibles. L'Empereur a joui et jouit encore de cette tente, mais non sans mélange. Combien de fois, à l'approche d'un ennemi importun, il y a interrompu sa conversation et ses dictées, en s écriant : « Rentrons dans nos tanières ; on m'envie l'air que « je respire. »
« Tout, jusqu'au plus petit détail, trahit le caractère et les dispositions personnelles de notre gardien. 11 nous permet le papier-nouvelle qui nous maltraite davantage, et nous interdira celui qui s'exprime avec
moins d'inimitiû. Il retiendra les ouvrages qni nous seront favorables, comme n étant pas venus par le canal des minisires, et s'empresse de nous envoyer de sa bibliothèque des libelles contre nous.
« Mais c'est surtout à ce que sa propre et seule vérité parvienne en Europe que sir Hudson Lowe donne sa plus grande attention. Toutes ses inquiétudes et sa jalousie sont tournées à ce que rien de la nôtre ne puisse pas percer au dehors. Il éloigne de nous les voyageurs ; il nous fait un crime de propager nos détails, de chercher à les faire connaître ; il m'a fait dire dernièrement que si je continuais a écrire a mes amis en Europe sur mon ton habituel, il m'ôterait d'auprès de l'Empereur, et me renverrait de Sainte-Hélène. J'écrivais la vérité, je ne pouvais écrire que nous étions heureux et bien traités. Sir Hudson Lowe se dé- Gerait-il de ses ministres, qui Usent mes lettres après lui ? car autrement ils peuvent, au besoin, les supprimer à -leur gré, après s'en être éclairés, s'ils en ont le désir. Quoi qu'il en soit, je ne me le suis pas fait dire deux fois; je n'écrirai plus à ma famille : me voilà mort pour elle. Cette présente relation môme, Monseigneur, vous était destinée par les propres mains du gouverneur : je suis réduit à attendre désormais une occasion clandestine. Vous y gagnerez ; car vraisemblablement mon écrit ne vous fût pas parvenu. Quant à cette occasion clandestine, elle se trouvera sans doute tôt ou tard ; quelque voyageur généreux, ami de la vérité, se chargera de ce papier étrangeraux affaires politiques, mais important à l'honneur de son pays, et il croira n'avoir rempli que le devoir d'un honnête homme et d'un bon citoyen.
« Sir Hudson Lowe outre sans cesse tout ce qui nous regarde et tout ce qui nous concerne. On a voulu s'assurer de nos personnes, et il pense qu'il faut nous mettre au cachot. On a voulu nous isoler du monde politique ; il se croit tenu de nous enterrer tout vivants. On a pensé à surveiller notre correspondance contre toute trame ou complot ; il n'y voit que de nous faire oublier tout à fait et d'annihiler notre existence. Si telles sont ses instructions secrètes, les ministres s'éloignent de leur propre parole au parlement; ils s'éloignent de l'opinion de leur pays, des vœux de tout ce qu'il y a de généreux en Europe, quelle que soit d'ailleurs la différence d'opinions. Ils chargent leur administration d'un odieux inutile ; la vérité sera connue, et l'on s'indignera, se demandant qu'ont a faire de pareils traitements avec la sûreté du prisonnier. D'un autre côté, si tout cela n'était qu'un excès de zèle dans sir Hudson Lowe, cet excès de zèle condamne son cœur, avilit son caractère, déshonore sa mémoire.