‹ Mémorial de SaintHélèneChapitre 27 sur 89 · M K M OR I A I · texte numérisé non relu

M K M OR I A I

! que nous jiossédions se trouva emballé, nous étions prêts, nous attendions. II approchait entin ce moment désormais si désiré; car quelles

■ ne peuvent pas être les variations de nos sentiments selon des circonstances nouvelles ! Moi qui eusse regardé, il y a peu de temps encore, comme le plus grand supplice qu'on m'eût séparé de l'Empereur et déporté de Sainte- Hélène, aujourd'hui, au contraire, depuis mes dernières résolutions, d'après le désir manifeste de sir Hudson Lowe, d'après ces paroles positives de l'Empereur : « Je vous invite et au be-

| « soin je vous ordonne de sortir de cette île ; » d'après des antécédents

| précieux, puisés dans ses conversations, et que je ne saurais indiquer, bien qu'étrangers à la politique; enfin, par suite des chimères mêmes que je m'étais forgées, toutes ces causes réunies faisaient que mon

plus grand tourment désormais était d'appréhender qu'on ne m'y retînt ; et, bien qu'on m'eût annoncé déjà l'heure du départ, je n'en demeurais pas moins dans une anxiété mortelle. Le gouverneur sembla la justifier en se faisant attendre presque tout le jour. Il se faisait tard; l'impatience, j l'uttente, l'inquiétude m'avaient donné la lièvre. Sur les six heures, le gouverneur, sur lequel je ne comptais plus, parut; et, après un petit préambule à sa façon, me dit qu'il venait d'amener le grand maréchal, auquel il permettait de prendre congé de moi, et il m'a conduit dans la salle voisine, où j'ai pu embrasser en effet ce digne compagnon de Longwood. Il était chargé de me dire delà part de l'Empereur : « Qu'il me « verrait rester avec plaisir, et me verrait partir avec plaisir. » C'étaient lù ses propres expressions. « Qu'il connaissait mes sentiments, qu'il « était sûr de mou cieur; qu'il avait conlianec pleine et entière en moi. « Que quant aux chapitres de la campagne d'Italie, que j'uvais demandé » la permission de garder comme ressouvenir cher et précieux, il l'ac- « cordait sans hésitation, aussi bien que tout autre objet quelconque « qui pourrait être demeuré dans mes mains, se plaisant à les considé- « rer comme n'étant pas sortis des siennes. » Sir Hudson Lowe était demeuré présent; c'était de rigueur. Le maréchal a ajouté quelques commissions de livres, l'envoi des M oniieurs surtout, et de divers autres objets nécessaires ou utiles ù l'Empereur, terminant par me dire signilicativeinent de faire du reste, en toutes choses, ce que je croirais pour le mieux.

Il était dit que l'amitié du grand maréchal ajouterait à mon supplice ; il me voyait partir avec peine, et s'ingéniuità me donner des raisons pour me décider à rester. «■ Mon départ était une perle pour eux tous, « disait-il avec grâce en s'adressa ni au gouverneur. C'en était une pour

» l'Empereur, et c'en serait une pour lui-même, sir Hudson Lowe, qui « ne tarderait pas à s'en apercevoir. » Le gouverneur répondait par une inclination approbative, et tous deux cherchaient à m'ébranler : je le comprenais de la part du gouverneur, mais je n'en pouvais deviner la véritable cause dans le grand maréchal, surtout d'après les paroles qu'il venait de me transmettre au nom de l'Empereur; d'autant plus qu'auprès des nombreux et puissants motifs qui m'enlruinaient, sir Hudson Lowe, ainsi que je crois l'avoir déjà dit, n'offrait pas de son côté la moindre concession. Il conservait mes papiers, il exigeait ma soumission pure et simple ; et par là je légalisais, pour ainsi dire, tout ce qu'il avait fait; je l'autorisais, pur le précédent, à renouveler ; à son gré la saisie et l'emprisonnement du premier venu d'entre nous, I toutes les fois qu'il lui en prendrait fantaisie. Je ne devais, je ne pouvais me prêter sans ordre à de pareils outrages . je résistai donc héroïquement.

Cependant la nuit était venue tout à fait, et le gouverneur trouvant qu'il était trop tard, nos derniers arrangements d'ailleurs n'étant pas terminés, il renvoya le départ au lendemain ; et comme il m'en voyait chagrin, pour me consoler il «lit qu'il permettait que le grand maréchal vint me revoir encore. Quelque bonheur que j'eusse sans doute à embrasser de nouveau un compagnon de Longwood et à recevoir encore une fois des nouvelles de l'Empereur, néanmoins ce retard n'était pas sans une vive peine pour moi, il prolongeait ma tempête intérieure et remuait mes plaies. On sait qu'il est des victoires que l'on ne remporte que par la fuite : celle que je poursuivais était de cette | nature.

IWllim arlimt. — Srr\\é <lr* |Vi|ii.T». — D<t|url.

D'assez bonne heure j'ai reçu la visite de l'amiral Malcolm : il venait me présenter, disait-il, le lieutenant Wright, chargé de me conduire au Cap sur le brick le Griffon, me le recommandant comme sou ami, ajoutait-il avec grâce, et m'assuranl que je n'aurais qu'à me louer de tous ses efforts pour m'êlre agréable. J'appréciai dignement dans l'amiral celte marque d'un intérêt si délicat, et j'en ressentis une sincère j et tendre reconnaissance heaucoup mieux que je ne la lui exprimai. Sa bienveillance pour moi devait avoir un prix d'autant plus grand à mes yeux , que ses rapports avec le gouverneur rendaient fort délicat de la

550 M KM Oit IAI.

témoigner; aussi avait-il eu la circonspection de se faire accompagner précisément par l'homme de confiance de sir Hudson Lowe.

J'attendais avec mon anxiété habituelle le moment décisif, craignant i toujours de voir le gouverneur finir par opposer des obstacles imprévus, tant il me laissait apercevoir le désir de me faire rester.

Le grand maréchal arriva vers les onze heures, conduit par le gouverneur et quelques officiers. Il renouvela ses efforts de la veille pour me faire revenir à Longwood, mais sans jamais m exprimer néanmoins le désir positif de l'Empereur. Connaissant si bien ma situation, il n'avait qu'à dire un mot pour être sûr de l'emporter; mais il ne le disait pas, et même s'en éloignait si je le pressais, se référant alors aux paroles sacramentelles de l'Empereur, qu'il m'avait rendues la veille. Ainsi j'avais ù me défendre encore contre celui-lù même dont j'aurais voulu recevoir du renfort; son affection me devenait funeste, et .je demeurais au supplice, déchiré entre le désir de rester et In volonté de partir si le co'iir dictait l'un, le courage commandait l'autre; je demeurai inébranlable.

Je ne dois |>ns oublier de mentionner que le grand maréchal, dans le cours de la conversation, me dit que l'Empereur avait désiré me voir avant mon départ ; mais que le gouverneur exigeant qu'il se trouvât un officier anglais entre nous, il s'était vu contraint d'y renoncer, me faisant dire que je savais bien qu'à cette condition il se priverait de voir sa femme même et son propre (ils. Quelles paroles pour moi!...

Passant aux affaires, je remis au grand maréchal treize lettres de change sur mon banquier de Londres; c'étaient mes quatre mille louis que j'avais si souvent offerts ù l'Empereur, et que le grand maréchal ! ! m'avait uppris la veille qu'il s'était enfin décidé ù accepter, ce qui coin- ! bla mes vœux et fut pour moi un vrai bonheur.

Ces objets terminés, on permit au général Gourgaud, qui avait obtenu d'accompagner le grand maréchal, de venir aussi prendre congé de moi ; et cette nouvelle preuve d'intérêt, jointe à toutes celles qu'il n'avait cessé de me donner depuis mon emprisonnement, ne fut pas perdue pour mes sentiments.

\x séance durait depuis longlemi*, et sir Hudson lx>\ve eut la galanterie de dire à ces messieurs qu'ils pou voient demeurera déjeuner avec moi, et il s'en alla, emmenant avec lui tout son monde, ù l'exception du seul officier de service il Longwood qui avait escorté ces messieurs, l'honnête capitaine Popleton, dont nous n'avons jamais eu qu'à nous

louer iuliuiment. Il est certain qu'eu dépit de sa présence, durant tout le déjeuner, qui ne laissa pas que d'être long, il nous eut été très-aisé de lui dérober les communications que nous aurions eues a nous faire ; mais il n'en existait aucune, et il ne fut pas dit un mot en secret de* part ou d'autre. Si j'avais prévu celte circonstance iuopinée, j'aurais pu faire garder à mon lils toute ma correspondance avec sir Hudson Lowe, et elle fût aisément parvenue à Longwood ; mais, en y réfléchissant, je me félicitais de n'en avoir pas le moyen, me défiant toujours de sir Hudson Lowe, qui, évidemment si occupé de me faire rester, eut pu profiter d'une découverte de la sorte pour changer toutes les dispositions arrêtées et en imposer de nouvelles.

Le déjeuner fini, j'eus le courage d'être le premier à vouloir prendre congé. Je demandai que le gouverneur fut rappelé pour mettre fin aux dernières mesures. J'embrassai mes compagnons, et ils me quittèrent ; le général Gourgaud, en partant, revint à différentes reprises, avec tant d'effusion et de grâce, sur les petites contrariétés que nous avions pu nous causer réciproquement, qu'il me fut doux de me convaincre que les circonstances pénibles où nous nous étions trouvés avaient pu seules les amener, et que le cœur n'y avait jamais été pour rien ; aussi ne m'en est-il resté qu'un agréable souvenir et une sincère reconnaissance pour ces derniers instants.

Sir Hudson Lowe, de retour, voyant sortir ces messieurs, me dit d'un air significatif, avec un certain embarras mêlé de dépit : « Vous n'avez « donc pas jugé à propos de retourner à Longwood? Il faut croire que « vous avez de bonnes raisons pour cela. » Je m'inclinai pour toute réponse, et le priai de procéder immédiatement au scellé des papiers, seul objet qui me retint. Déjà, depuis plusieurs jours, j'avais exigé et obtenu qu'il en fût fait un inventaire, dont je réclamais une copie authentique, signée de sir Hudson Lowe. 11 ne s'agissait plus.'en cet instant, que d'apposer les scellés ; sir Hudson Lowe avait retardé le plus possible et jusqu'au dernier moment cette formalité, et il la conclut d'une manière qui le caractérise. 11 me dit avec assez de gène, en belles paroles, que par respect pour l'Empereur, aussi bien que par égard pour mes qualités personnelles, il voulait bien me laisser apposer mon sceau, pourvu que je consentisse à ce qu'il pût le lever en mon absence s'il le jugeait nécessaire. Sur mon souris et mon refus, il marcha quelque temps a grands pas ; puis, comme s'il avait remporté une grande victoire sur lui-même, il s'écria : « Je le prends sur moi, je m'en passe- « rai ! «• En faisant appeler le secrétaire du gouvernement, il fit appo-

ser les sceaux de l'île eu uiu présence ; alors je lui demandai une déclaration du refus qu'il m'avait fait de laisser apposer mes armes, ou de la condition singulière qu'il y avait mise : ce fut le sujet d'une hésitation nouvelle qu'il termina pourtant en me la faisant expédier ainsi qu'il suit

IlÉCLtmih» DE SIH HUDSO.M LOWE AL COMTE DE LAS CASES.

» En conséquence de ce qui a été énoncé dans la décision du gouver-

- neur touchant l'affaire du comte de Las Cases, il a été retenu, lors

• de son départ de l'île, un très-grand nombre de papiers.

« Le gouverneur, dont le devoir spécial est de ne pas souffrir que «des papiers quelconques venant de Longwood sortent de cette Ile

- sans au préalable avoir été examinés, s'est toutefois jusqu'à présent

- abstenu, par des motifs particuliers, de prendre connaissance de tous ceux du comte de Las Cases, et a décidé que les papiers à lui

- appartenant, qui ont été retenus ( papiers dont lui, gouverneur, n'a " connu que la teneur générale), seraient mis en deux paquets séparés, " et déposés à la trésorerie de l'île, pour y rester jusqu'à ce qu'il eut •< reçu des ordres de son gouvernement en ce qui les concerne.

' Le comte de Las Cases pourra apposer son cachet sur chacun de

- ces paquets ; bien entendu que ce cachet sera susceptible d'être levé, .. soit dans le cas où ces paquets devraient sortir de l'île, par suite de

• la réception d'ordres du gouvernement, soit au cas que l'intérêt du •< service l'exigeât. .

« Ainsi l'apposition de ce cachet n'est autre qu'une garantie morale

• que lui offre le gouverneur pour su propre satisfaction, en ce qu'elle

• lui donnera l'assurance que les paquets ne seront point ouverts, si ce n'était l'nn des motifs urgents prévus ci-dessus.

« Si, dans de telles circonstances, le comte de Las Cases répugnait « à apposer son cachet à ces paquets, ou refusait d'accéder a la condi-

• lion à laquelle cette apposition est permise, le gouverneur, qui ne « peut permettre qu'aucun paquet cacheté ou que des papiers queteon-

• ques venant de Longwood sortent de ses mains sans être ouverts, ne

• pourra regarder que comme nécessaires toutes précautions propres « à assurer à son gouvernement, jusqu'à la réception de ses ordres, «■ la connaissance des mesures qu'il a prises pour la sûreté de ceux qu'il

• a retenus.

« Le comte de l>us Cases s'étant refusé ù apposer son cachet aux

■ conditions mentionnées ei-dessus, les papiers, partagés en deux po- « quels distincte, ont été déposés dans deux boite* scellées du sceau - du gouvernement de l'Ile. 31 décembre 18H».

« Signé Hi nsoN LovtR. »

Tout Uni entre nous, sir lludson Lime, par une tournure qui lui était caractéristique vis-à-vis de moi depuis que je me trouvais entre ses mains, passa tout aussitôt, soit bonté, soit calcul, à écrire pour moi quelques lettres de recommandation privée à de ses connaissances du Cap, qui, m'assurait-il, me seraient Tort agréables, et que je n'eus pas le courage de rejeter, tant elles semblaient être offertes de bon cœur. Enfin vint le moment de cet éternel départ. Sir Hudson Lowe descendit avec moi, m'accompagnant jusqu'à la porte de sortie, et là, ordonna à tous ses officiers de me suivre jusqu'au lieu de l'embarquement, pour me faire honneur, disait-il. Je me jetai avec empressement dans le canot préparé pour me recevoir ; je traversai In rade, passant assez près d'un bâtiment qui venait d'arriver du Cap, d'où je reçus, par gestes, les salutations du Polonais et des trois domestiques qu'on nous

i avait enlevés quelques mois auparavant. Ils repassaient pour regagner l'Europe. Je fus saisi à leur vue : l'un d'eux était porteur de la seule pièce qui eût échappé de l'Ile, la belle lettre au sujet des commissaires des alliés. Je ne doutais pas que la découverte faite sur mon domestique ne servit au gouverneur pour foire faire des recherches sur ces personnes qui étaient loin de s'y attendre ; heureusement il n'en fut rien, et le brave et fidèle Santini eut le mérite d'être le premier à faire paraître en Europe quelque chose d'authentique sur Longwood.

Enfin je mis le pied sur le brick; il leva l'ancre, et je crus le plus utile de mes vœux accompli. Vaines illusions que le temps devait détruire si cruellement, et qu'une dernière épreuve du cœur des hommes

i en pouvoir devait m 'apprendre n'avoir été que d'absurdes chimères ! . . . Ei comment ai-je pu en effet m'abuser au point de croire à la sensibilité de ceux-là mêmes qui, contre tout droit, avaient prononcé la sentence et ordonné le supplice?. .. Ah ! que n'ai-jechoisi de demeurer ! que n'ai-je continué «les soins domestiques, au lieu d'aller rêver des services lointains! J'aurais prolongé quelque temps encore mes attentions de chaque jour... j'aurais recueilli quelques marques d'intérêt de plus... et, le moment fatal arrivé, j'aurais eu ma part de la douleur commune, ma part des soins de tous; j'aurais concouru à adoucir les derniers moments; moi aussi j'aurais aidé à fermer les yeux!... Mais plutôt

S4«t MAHOUAL DE SAINTK-flBLfeKE.

I non, réiln ni «le bonne heure au climat et ù ma débile saule, j'aurais succombé longtem ps auparavant; je n'aurais pas été le témoin de l'horrible événement!... j'aurais sauvé d'éternelles douleurs, je ne serais plus !... Je n'en serais |>as à me débattre encore sous des infirmités cruelles, rapportées du lieu même ; j'y reposerais en paix ! et bien des gens regarderaient ma dernière demeure comme un nouveau bonheur de mon étoile, ou une dernière laveur du Ciel.

nu i't MKNntmi. ki >*m»-iiKù:,v. t oi i f r.tum w US »:*si*

Oarvtart. - PmtarVMNbanMis. r- c—it - «<rrj» vWhhmio^ i mi

- Val«cll<- brin**.

ks divers points d'observation de l'île on remarque, quand le temps est beau, les vaisseaux h vingt-quatre lieues de distance. Deux vaisseaux de guerre croisaient continuellement, l'un au vent et l'autre sous le vent; les postes élevés de l'île leur faisaient des signaux dès qu'ils apercevaient un navire. Tous les vaisseaux, bors ceux de guerre anglais, étaient accompagnés par un des croiseurs, qui ne les quittait plus qu'il ne leur eut été permis de jeter l'ancre, ou qu'ils ne fussent repartis.

:m NAPOLÉON

Napoléon venait d'être installé à Longwood, le jour où je lui appris la mort de Mnrat. Il m écouta avec calme, et me demanda s'il était mort sur le champ de bataille. J'hésitai d'abord a lui dire qu'il avait été exécuté comme un criminel. Ayant répété sa question, je lui appris qu'il avait été fusillé. Sa contenance n'en fut point changée. Je lui lis port de la mort de Ney. « C'était un brave, dit-il, nul ne l'était da- ! « vanlage; mais celait uu fou '. U proclamation des Bourbons, qu'il a •■ dit tenir de moi, a été rédigée par lui, et je n'en ai entendu parler que » lorsqu'elle cul été lue aux soldats. Ce qui est vrai, c'est que je lui avais adressé l'ordre de ra'obéir. Que pouvait-il faire contre ses troupes qui » l'abandonnaient? »

19 avril. — Le temps est mauvais et très-sombre depuis quelques jours ; Napoléon est triste.

« Dans celle isola maladetta, s'écriait-il, je n'aperçois ni soleil ni « lune durant une grande partie de l'année. Nous n'avons que des pluies « et des brouillards. Je croisée lieu plus affreux que Capri. — Con- « naissez-vous Capri?« Il répondit affirmativement. «Là, du moins, « on peut recevoir en quelques heures les choses du continent qui sont « nécessaires à l'existence. »

Napoléon a reçu le capitaine Hamilton de la frégate la Havane.— Il lui a dit que, lorsqu'il était arrivé dans l'île, on lui avait demandéce qu'il désirait obtenir, et qu'il répondait aujourd'hui, en toute connaissance des lieux et des hommes : « Le bourreau ou la liberté. » Il lui disait, avec une douloureuse vivacité, que les ministres anglais s'étaient conduits, relativement à lui , avec un manque de probité qu'on ne peut reprocher ni aux brigands ni aux sauvages.

Le colonel sir Wilks et sa fille, qui vont en Angleterre sur la frégate la Havane, se sont présentés à Longwood, chez Napoléon. Il les a reçus parfaitement, et a paru trouver un vif plaisir dans la conversation qu'il a eue avec ces passagers, qui paraissent fort de son goût. Cette conversation a été très-prolongée. Miss Wilks était une jeune personne accomplie et très-élégante. Napoléon a été charmé de ses manières elde son esprit, et lui a dit, avec des paroles qu'elle ne pourra jamais oublier, « qu'elle était au-dessus de tout ce qu'on lui avait dit « de flatteur sur son compte. - I.e temps est constamment sombre ou tourmenté. Napoléon, il

• Il y a quelque» proie* faute» dan* la vie «le Ney i «a conduite à Fontainebleau, en lfl4; a Onmplc- Riie. ton du retour de Loul* XV lit ; «a fuoote d6wbeisuncc a Waterloo ; m conduite a la chambre de» pair* de Napoléon, >\vt* cette bataille : m » rr.Hmse» au loyal et énergique ubedoyerc. .

y a peu de jours découragé, a repris peu à peu sa gaieté. Il a parlé longtemps de l'amiral, qu'il regarde comme un officier très-habile, savant dans sa profession. » Il n'a pas le cœur mauvais, ajouta - 1- il ; « je le crois capable d'une action généreuse : mais il est violent, très-fier, « mobile, fantasque; il ne consulte personne, et quelquefois il manque « de dignité. »

a Corvisart, me dit-il un jour, était mon premier médecin; il avait « grande fortune, recevait de moi des présents, il prenait un napoléon « par chaque visite. »

Le 26, il m a fait plusieurs questions sur des vaisseaux qu'il avait } vus s'approcher des côtes.

! ! Il désirait vivement savoir si lady Bingham, que I on attendait, était I arrivée.

Il m'a demandé si le vaisseau aperçu avait reçu un chronomètre du gouverneur: j'ai répondu que non. Il croyait qu'il avait manqué l'Ile, ! vu l'absence de cet instrument. « Il est inexplicable que votre gou- « vernement mette quatre cents hommes sur un vaisseau destiné pour « ce lieu, sans le munir d'un chronomètre, et qu'il lui fasse courir le « danger de périr corps et biens pour épargner une misérable somme. «

O'Méara a décrit fidèlement le logement de l'Empereur.

Les murs sont couverts de nankin brun, bordé de papier vert à bordures ordinaires. Deux petites fenêtres, qui se lèvent comme les châssis qu'on voit sur nos toits, prennent leur jour sur le camp du 55' : l'une était ouverte et retenue par un morceau de bois dentelé. Les rideaux étaient blancs; une petite cheminée, une grille à tourbe très-délabrée, des mains de fer ; un munteau de cheminée des plus communs, en bois peint eu blanc, sur lequel on avait placé le petit buste en marbre représentant le roi de Rome. Au-dessus de la cheminée était suspendu le portrait de Marie-Louise, et quatre ou cinq portraits de son fils; l'un de ces portraits était brodé : c'était l'ouvrage de la jeune impératrice. Plus loin on trouvait le portrait de Joséphine : c'était une miniature. A gauche, le réveille-matin du grand Frédéric, que Napoléon avait rapporté de Potsdam ; la montre dont il se servait étant consul, chiffrée B, suspendue à une épingle enfoncée dans du nankin, par une tresse de cheveux de Marie-Louise; un très-mauvais lapis qui, il y a quelques années, était placé dans la salle à manger d'un lieutenant de l'artillerie de Sainte-Hélène. Adroite, dans une encoignure, on trouvait son petit lit , de camp en fer, enveloppé de rideaux en soie verte. L'Empereur l'avait emporté dans toutes ses campagnes, line commode se trouvait placée

r,*(i NAPOLÉON

outre les deux croisses. La bibliothèque, qui était vieille, était fermée | par des rideaux verts. On l'avait placée à gauche de la porte qui conduit dans la salle voisine; en avant de lu porte de derrière, il y avait un paravent de nankin, un vieux sofa couvert de toile de colon; Napoléon s"y couchait fréquemment. Son vêlement du matin était alors une robe de chambre et un pantalon à pieds d'étoffe blanche; il étoit coiffé j d'un madras rouge boriolé; le col de sa chemise était ouvert; il ne

j mettait pas de cravate le matin pendant les chaleurs. Je le trouvai couché et habillé ainsi un matin : il était étendu sur le sofa. Je pus facilement remarquer que sa physionomie était mélancolique et même affectée. Le chagrin y était visible.

Une petite table ronde était placée devant lui avec quelques livres; et au pied de celte table, plusieurs volumes qu'il avait déjà parcourus. Au pied du sofa et sous ses yeux, était attaché un portrait de Marie- Louise tenant son fils dans ses bras. M. de Las Cases, devant la cheminée, les bras croisés sur sa poitrine, tenait à la main quelques papiers; il attendait quelques observations de l'Empereur. Il ne restait plus rien qui rappelât ici l'ancienne opulence du vainqueur de l'Europe qu'un beau lavabo, avec une cuvette en argent et un pot à eau également d'argent : ce meuble était dans l'encoignure à gauche.

L'Empereur, après diverses questions de peu d'intérêt, faites alternativement en français et en italien, me dit : « Vous le savez, j'ai désiré « que vous fussiez attaché à mon service. Maintenant, dites-moi, mon- i «sieur, avec la généreuse franchise que j'attends de vous, comment «comptez- vous remplir votre emploi? Est-ce celui de mon chirurgien,

| «■ l'emploi de M. Maingaud, ou bien èles-vous ici comme un chirurgien «de la cale d'un vaisseau au milieu de prisonniers? Avez-vous ordre « de faire des rapports au gouverneur sur ce qui se passe près de moi, de

• lui rendre compte de mes indispositions, et de lui répéter ce que je «vous dis? Répondez-moi franchement. En quelle qualité ètes-vous « auprès de moi? » Voici ma réponse : « En qualité de votre chirurgien « et des personnes qui vous suivent ; les ordres que j'ai acceptés se bor- « nent à prévenir sur-le-champ l'autorité de cette île, si vous tombiez « gravement malade. » Il ajouta : <• Si vous étiez auprès de moi comme

• le chirurgien d'une prison, et que vous eussiez à rendre compte de ce

1 " que je dis et de ce que je fais au gouverneur, que je regarde comme ; « un capo de spioni, je vous éloignerais. Ne pensez pas, monsieur, que « je vous prenne pour suspect, je ne vous ai jamais pris en faute ; je «vous aime et j'estime votre caractère; je ne pouvais vous en donner

« une meilleure preuve qu'en vous demandant ù vous-même votre opi- « nion relativement à vos fonctions.

« Si je tombais gravement malade, vous me feriez connaître votre « opinion, et je jugerais moi-même la nécessité où nous serions de de-

• mander des conseils à d'autres médecins. J'étais fort triste ces jours «derniers; mon esprit souffrait des mauvais traitements que je sup- « porte, ce qui m'a empêché de sortir, ne voulant ennuyer personne. ■J'ai su depuis, par Bertrand, qu'il songeait à envoyer chaque jour, - dans ma chambre, un officier chargé de voir si je ne pouvais sortir. « Le premier agent qui oserait entrer de force dans cet appartement,

« je le tuerais, j'y suis bien décidé ; je serais tué aussitôt, mais qu'im- \ « porte? J'ai vu des Prussiens, des Tartares, des Cosaques, jamais je i « n'ai vu un homme aussi horrible, aussi repoussant; il a le crime gravé ! « sur le visage. J'ai pu me plaindre quelquefois des manières de l'ami- ! « ral, de certaines brusqueries peu convenables ; mais il ne ressemble j « pas à ce vil Prussien '. »

J'ai eu un nouvel entretien avec Napoléon ; après diverses explications sur la conduite que je me proposais de tenir vis-à-vis de lui. Je lui ai dit : « J'espère remplir mes devoirs a votre complète satisfac- « lion. » Quelques instants après il me répondit : «Quel exercice peut- « on prendre dans cette île horrible, où l'on ne peut faire un mille à «cheval sans être trempé; dans cette île dont les Anglais, accoutumés j « à l'humidité, ne peuvent supporter la température? Comment ne pas « être révolté d'apprendre que ce geôlier a envoyé son aide de camp et j ■ son secrétaire, dans toutes les boutiques, défendre aux marchands « d'ouvrir un crédit aux Français qui m'ont suivi ? »

L'Empereur continua uvec vivacité en parlant du gouverneur : « Ce « sbire viendrait m'annoncer qu'un vaisseau est arrivé pour me rame- « neren Angleterre, que la nouvelle, donnée par lui, me paraîtrait gâtée. « Mes dispositions à son égard sont telles que je ne puis plus l ecou- j j « ter. Hier, il est venu ici suivi de son état-major, dans une pompe toute « sinistre , comme il viendrait pour me faire fusiller. Que ne me de- « mandait-il un entretien particulier? ,11 est parti exaspéré. Je préfère « rester sans relations, puisque toutes ces explications sont inutiles. Je « ne veux pas l'insulter, et lui répéter ce que j'ai été obligé de lui

• dire. »

Je suis allé chez sir Hudson Lowe, à qui j'ai fait part du sujet de ma visite, en retranchant, bien entendu, les choses très-dures dont Na-

' C'était un mot de méprit.

poléon avait accompagné sa réponse. Le gouverneur me dit que ie j secrétaire d'État de son département lui avait écrit de prendre des in- ; formations précises sur l'envoi d'une lettre relative à l'Empereur, j insérée dans les journaux de Londres ; elle avait déplu aux minis- | très. Ia* gouverneur, me regardant fixement, me demanda si je l'avais j

| écrite, et, à tout prendre, il n'y avait pas de mal ; néanmoins, celte

lettre est une irrégularité, une subversion des rapports ; il voulait la i réprimer, les ministres s'étant réservé exclusivement le droit de donner

I des renseignements à l'Europe sur Bonaparte. La lettre n'était pas de

j moi ; je le lui dis. Je remportai avec moi ce papier.

Je vins rapporter fidèlement à Longwood les diverses circonstances de cette démarche. Napoléon persista a refuser une audience au gouverneur. « S'il persiste a me voir, ajouta-t-il, je lui écrirai moi-même » encore ceci : « Napoléon ne veut pas vous voir, parce que, lorsqu'il vous « a reçu, vous l'avez insulté ; il ne veut plus avoir de communication avec « vous. » Je sais bien que si nous avions une autre entrevue, il en ré- « sulterait quelque altercation ; un geste pourrait amener je ne sais trop

• quoi. Il ne doit pas, pour lui-même, désirer me voir, après le langage i « dont je me suis servi avec lui la dernière fois qu'il est venu. Je lui ai dit

« devant l'amiral, lorsqu'il a prétendu qu'il ne faisait qne son devoir,

• que le bourreau le faisait aussi ; mais qu'on n'était pas obligé de le voir « avant le moment de son exécution. Ci sono slate Ire scène vergqgnote?

« Je ne veux pas le revoir... Je sais que mon sang s'échaufferait. Je lui j

• dirai qu'aucun pouvoir sur terre ne peut contraindre un prisonnier à i « recevoir avec bienveillance son bourreau. Je ne veux pas discuter

« avec lui. Cette hyène, qui exerce ici un pouvoir discrétionnaire, |

• vient me rendre la vie insupportable ! La preuve qu'il ne nous veut

• aucun bien , c'est que son gouvernement nous a envoyé des objets

« utiles à la vie, et que je ne dois à ce prétendu officier général qu'on- \ « sessions d'inquisiteur, espionnage, insultes odieuses, la persécution la

• plus superfine et la plus infernale. Cela ne l'empêche pas de m'écrire « des lettres doucereuses. »

Ce chapitre épuisé, nous parlâmes du mariage de la princesse Charlotte avec le prince Léopold. Il fut flatteur pour ce dernier, qu'il avait vu à Paris pendant son règne.

D'après son désir, j'écrivis à sir Hudson Lowe ce qu'il avait répondu Je supprimai comme de coutume les paroles vives dont Napoléon s'était servi .

Le 4, les dépêches venues d'Angleterre furent communiquées ù l'Em-

perçu r par Thomas Reade, qui a témoigné d'avance son désir de ne blesser en rien Napoléon par cette communication. Nous convînmes qu'il lui parlerait en italien. Nous nous rendîmes ensuite auprès de lui ; je l'avais prévenu. Il était dans le jardin. Je me retirai après la présentation du colonel. M. de Las Cases resta, et traduisit verbalement la communication h mesure que Reade la lisait. Celui-ci me dit, à son retour, que Napoléon l'avait fort bien accueilli ; qu'il avait ri en parlant. C'est alors que Reade me lut la dépêche conçue dans ces termes : « Que les

• Français qui désiraient rester avec le général Bonaparte devraient si- « gner la formule qui leur serait présentée, et se soumettre, sans aucune

• observation particulière, à quelque restriction que l'on pût imposer

• au général Bonaparte. En cas de refus, ils devaient être embarqués « pour le cap de Bonne-Espérance. La maison devant être diminuée de

■ quatre personnes, celles qui resteraient seraient assujetties aux lois « communes aux sujets britanniques, et rendues surtout pour ceux qui « avaient été commis à la sûreté du général Bonaparte, déclarant crime « de félonie toute complicité qui aurait pour but de l'aider à s'éva- « der, etc., etc. Ceux qui signeraient conservaient la faculté d'annuler le présent engagement. La pièce qu'il me montra déclarait en outre que les 1,400 livres sterling prêtées pour les différents ouvrages adressés d'Angleterre à Napoléon seraient acquittées sans délai. Pour cela , le comte Bertrand devait se rendre le lendemain à Plantation-Houae.

Je me suis promené le lendemain dans le parc; j'ai été appelé en y entrant. J'ai reconnu la voix de Napoléon. Il m'a fait signe de la main de venir à lui. 11 m'a dit : « Eh bene, bugiardo tempre questogovernaiore. « Eh bien ! ce qu'il avait à me dire, à moi , pouvait être dit à tout autre. « En demandant une entrevue, il espérait m'enfoncer le stylet dans le ! « cœur, et il n'a pu se refuser le plaisir d'en jouir lui-même. »

Je dis à Napoléon que si les pourparlers avec le gouverneur étaient modérés, je pensais que les quatre personnes éloignées par la dépêche seraient prises parmi les domestiques. Voici sa réponse : « Voi ragionate » corne un uomo libero. Nous ne sommes point libres, nous sommes au » pouvoir d'un boja, non cè remedio. 11 renverra nos amis l'un après

■ l'autre; il vaut autant qu'ils me quittent maintenant. Je n'ai point » d'avantage à les garder avec cette certitude. Qu'il place ses faction- « naires aux portes, devant les fenêtres, qu'il ne laisse apporter ici que « du pain et de l'eau, je m'en inquiète peu, mon esprit reste libre ; je le « trouve aussi indépendant que lorsque je commandais ces six cent « mille soldats qui étaient les premiers de l'Europe.

« Qu'est-ce donc que ces restrictions qu'il annonce et ne fait pascon- « naître? Où habite l'homme d'honneur qui peut lui confier un blanc | •• seing, car avec sa signature il le fera signer tôt ou tard quelque acte « affreux. Le misérable ! il menace Las Cases parce qu'il aurait écrit à « ses amis d'Angleterre qu'il était mal logé et mal traité ; il faut souffrir «et se taire. Aviez -vous l'idée de cette tyrannie? Si je suis son en- « nemi, qu'il frappe, mais à découvert. Je crois que lord Liverpool, et « même lord Castlereagh' désavoueraient ces traitements; mais ils ne « les connaissent point. I^e gouverneur écrit seul à Bathurst, et lui dit « ce qu'il veut pour flatter sa haine contre moi. •

Piontovvski et trois domestiques seront renvoyés ; la mesure est prise.

Sir Hudson Lovve est venu à Longwood, suivi du colonel Wingard. ; Ces messieurs ont paru affairés. Le gouverneur paraissait craindre que la copie d'une lettre que le général Montholon lui avait adressée ne fût déjà répandue dans l'île. Il m'en parla, et je lui dis que sa supposition était probable, puisqu'il n'avait point été fait un mystère de l'objet de ces observations. La crainte de les voir passer en Angleterre l'agitait extrêmement.

Le gouverneur me dit alors que Napoléon cherchait à l'avilir ; qu'il attaquait sans cesse les ministres pour affaiblir leur influence, et qu'ensuite il chercherait à se sauver de Sainte-Hélène, lime parla de ce qu'il appelait mes devoirs d'Anglais au sujet de mes rapports entre Napoléon et lui.

le lui répondis que les devoirs de l'honneur ne m'obligeraient de lui parler que dans le cas où je verrais l'intérêt britannique compromis j par des intrigues, ou Napoléon préparant son évasion. Quant à des lettres écrites à Londres par Napoléon et ses amis, le tort qu'il voyait était exagéré, puisque des personnages faisant partie du ministère avaient demandé des lettres et les avaient reçues. Je lui dis que plusieurs me suppliaient de leur continuerl'envoi de quelques particularités de la vie de Bonaparte h Sainte-Hélène. Cette réponse le troubla ; il ignorait cette circonstance. Je lui offris de nouveau ma démission , mais il fut encore plus ému de cette offre que de ma confidence. - Votre éloignement, me « dit-il, n'est pas nécessaire. Cependant je veux mieux régler le fond de « nos rapports. »

Le lendemain j'ai voulu persuader à Napoléon qu'il avait quelquefois jugé trop sévèrement Lovve; que dans quelques circonstances ses , intentions avaient pu être polies, et plus bienveillantes, qu'elles n'avaient

pas été saisies ; qu'il est vrai que les gestes du gouverneur ne sont pas toujours en conformité avec sa pensée; que si, dans une occasion, il a porté la main sur son sabre, c'était par l'effet d'une vieille habitude qu'il avait de l'élever entre son côté et son bras. J'ajoutai que le gou-

! verneur lui-même m'avait ainsi expliqué le fuit.

« Perragazzi, dottore, ajouta Napoléon, se non è boja, almeno ne ha « l'aria. Mais vous a-t-il fait part des vexations qu'il ajoute à celles- • là? •> Je répondis négativement. « Ah ! répliqua Napoléon, son certo <• che abbia qttalche cosa ninistra in vista. »

Dans la soirée, le comte Bertrand est venu dans ma chambre. Il désirait traduire avec moi quelques parties des nouvelles restrictions. Elles étaient si odieuses à l'égard de Napoléon, qu'elles ne devaient pas être vraies. Quel tas d'infamies; comment! ces restrictions portaient que Napoléon ne s'éloignerait pus de la grande route ; que le chemin couduisantehez miss Musson lui était interdit; qu'il ne pourrait entrer j chez aucun habitant, ni parler h ceux qu'il rencontrerait dans sespro-

! menades à pied ou à cheval. Je m'attendais à quelques mesures sévères ;

| du gouverneur, que j'avais déjà étudié, mais je ne m'allenduis pas à

j tout cela. Je demeurai stupéfait à la lecture de cette pièce ; je crus avoir mal lu, je me mis à la relire plusieurs fois, me persuadant toujours que je ne comprenais pas. En ce moment, le colonel Wingard entra ; le comte partit quelques instants après ; je demandai alors au colonel, en lui communiquant mes traductions, si je ne m'étais pas trompé sur le sens des restrictions imposées. Sa réponse à chaque objet fut que j'avais parfaitement compris.

Le 12, l'Empereur m'a fait plusieurs questions sur les affaires et les ennuis de la veille, sur mon entrevue avec le gouverneur, et m'a touché, en souriant, la joue lorsque je lui ai dit que le gouverneur j \ chargeait son gouvernement de la responsabilité de la nouvelle con- \ j signe.

L'argenterie brisée a été vendue hier à M. Balcombe, il a fallu pour cela l'autorisation de Hudson Lovve; l'argent a produit sur-le-champ à peu près deux cent quarante livres sterling.

Le 13. L'Empereur est malade, sa tète souffre; il éprouve un allanguissement général : il a même une légère fièvre. C'est le climat de l'île qui lui cause ces maux de tète si violents; dès qu'il sent le soleil, j il s'écrie : « C'est l'ombre d'Europe et de Erance qu'il me faudrait. « Yeramcntc, ajouta-t-il, il faut de la résolution et une grande force « d'âme pour supporter l'existence dans cet effroyable séjour, avec une

« nouvelle journée d'autres colpi di stilo al cuort da questo boja, che ha , « piacere a fardi maie. Il jouit de cela, le malheureux ! Me tourmenter,

■ m'insulter , m 'épuiser par les privations , voilà son plaisir. Il veut « abréger ma douloureuse vie D'après ses dernières restrictions,

• je vois qu'il ne m'est plus permis de causer avec les personnes qui se

• trouvent sur mon passage. Mais cette liberté-là n'est pas refusée à des « condamnés à mort! Un homme est enchaîné, enfermé dans un ca-

• chot, nourri avec du pain et de l'eau; mais lui refuse-t-on la liberté «de parler? Devant le saint -office, on écoute un homme qui sedé-

- fend ; j'ai été condamné sans qu on m'ait entendu et sans avoir été ! » jugé, au mépris de toutes les lois divines et humaines ! Je suis détenu

« comme prisonnier de guerre en temps de paix, séparé de ma femme

■ et de mon fils; on m'a transporté par la force ici, où l'on m'impose

- une existence insupportable ; l'arbitraire m'ote jusqu'à la liberté de

« ma pensée. Je suis sûr qu'aucun des ministres, excepté ce stupide i

• lord Bathurst , n'a consenti à cette tyrannie. Ils disent à Londres qu'ils me donnent tous les objets nécessaires à la vie. En effet, ils m'a-

« dressent plusieurs de ces objets, puis vient cet homme qui me les re- «. tire tous, et m'oblige à vendre ma vaisselle pour nourrir les miens. « Je vis au milieu de fripons, d'espions; on m'insulte bassement, ainsi ) i que ma suite; puis arrive ce gardien qui veut m'interdire jusqu'à la « plainte écrite, et même quelques paroles de douleur. Il a l'impudeur » de soutenir qu'il n'a rien changé! I ! Il ajoute, lorsqu'il me vient des « visites de passagers, qu'ils ne peuvent parler à mes amis d'ici. Il veut « même me les présenter. Oui, si mon fils débarquait, et qu'on exigeât « qu'il me fût présenté par cet homme, je refuserais de le voir; je le « renverrais. »

L'Kmpercur souffre des gencives; les siennes sont spongieuses, colorées.

Le M. Les compagnons de Napoléon ont signé l'acte qui ratifie la permission qui leur a été adressée de rester auprès de Napoléon. I.es signataires n'ont essayé à changer dans la teneur de cette déclaration que ces noms : Napoléon Bonaparte, qu'ils ont remplacés par V empereur | SapoUon. Cette pièce a été adressée, le 14, au gouverneur.

L'Empereur avait conseillé à ses amis de ne point signer la déclaralion, et de se laisser enlever de l'île.

Hudson n'a point consenti à ce changement ; il préfère, dit-il, les 1 renvoyer au cap de Bonne-Espérance. Les habitants de Longvvood ont signé, hier soir, la modification de rédaction de leur engagement, tou-

clian! la qualité d'empereur, à l'exception de Sanlini ; ils y ont renoncé dans la crainte d'être éloignés de lui.

Novarrez est venu me chercher; Napoléon me demandait. Lorsque je suis entré, il m'a regardé fixement et m'a dit en riant : « Vous « ave* la figure comme si vous vous éliez grisé hier soir. » Je lui dis que je ne m'étais pas grisé, mais que j'avais diné au camp et m'étais eouché très-tard. ■ Quanle bottiglie? » ajouta-t-il en levant trois de ses doigts. Il m'a dit ensuite que le comte Bertrand avait vu la veille le gouverneur, et lui avait présenté des observations. «Voilà rédigé, conti- « nua-t-il en me montrant un papier, ce que je lui ai mandé. » Il m'a écrit qu'il me chargeait de le remettre. Par cet écrit il proposait a sir lludson Lowe de prendre le titre du colonel Muiron, tué près de lui a Aréole, ou de baron Duroc; que, comme le titre de colonel désigne une position militaire, ce qui laisserait peut-être encore de l'ombrage, il vaudrait mieux adopter celuide baron, qui était le plus mince des titres.

« Si le gouverneur consent, continua-t-il, qu'il signifie à Bertrand • d'accepter l'un d'eux, et je l'adopterai, delà épargnera bien des diffi- « cul tés, et aplanira la route. Vos yeux, continua t-il, ressemblent bien à « ceux d'un homme qui aurait fait une débauche lu veiUe. » Je lui expliquai que cela provenait beaucoup du vent et de la poussière II sortit alors et demanda Saint-Denis, prit ensuite le papier que j'avais copié

d'après lui, me le lit lire tout haut, souligna quelques passages de sa propre main, me le donna, et, me poussant doucement hors de la chambre en sourianl, il me dit d'aller chez le gouverneur, et de lui dire que telles étaient ses intentions.

lie papier contenait ce qui suit :

J . « Il me revient que, dans la conversation qui a eu lieu entre le •> général Lowe et plusieurs de ces messieurs, il s'est dit, sur ma position, < \ » des choses qui ne sont pas conformes à mes pensées.

« J'ai abdiqué dans les moins des représentants de la nation française

- etau profit de mon fils ; je me suis rendu avec confiance en Angleterre ■ pour y vivre, là, ou en Amérique, dans la plus profonde retraite et « sous le nom d'un colonel tué à mes côtés, résolu de rester étranger à « toute affaire politique, de quelque nature qu'elle pût être.

« Arrivé à bord du Northumberland, on me dit que je suis prison - « nier de guerre, qu'on me transporte au delà de la ligne, et que je « m'appelle le général Bonaparte. Je dus reprendre ostensiblement mon « litre d'empereur, en opposition au litre de général Bonaparte qu'on

- voulait m'imposer.

« Il y a sept ou huit mois que le comte Montliolon proposa de prévenir « les pelites difficultés qui naissent à choque instant, en adoptant pour « moi un nom ordinaire, L'amiral crut devoir écrire à Londres : cela « en reste là.

» On me donne aujourd'hui un nom qui a cet avantage, qu'il ne » rappelle pas le passé, mais qui n'est pas dans les formes de la société. -■ Je suis toujours disposé à prendre un nom qui entre dans l'usage ordi-

- naire, et je réitère que, quand ou jugera à propos de me faire sortir m de ce cruel séjour, je suis dans la volonté de rester étranger à la poli- « tique, quelque chose qui se passe dans le monde.

-< Voilà ma pensée; toute autre qui aurait été .dite sur celte matière ne la ferait pas connaître. «

J'allai sans délai à Plantalion-House; le gouverneur trouva cette dépêche importante, lien fut surpris, .et me répondit en disant que cette proposition méritait un examen. Cependant, quelques instants après, il écrivit, et me remit les lignes suivantes : « Le gouverneur fera, sans perdre de temps, tenir au gouvernement britannique le papier qui lui a été remis aujourd'hui par le docteur O'Méara. Il pense qu'il serait plus convenable qu'il fut signé par lu personne ou nom de laquelle il lui a été présenté. Le gouverneur na prétend pus cependant pour cela jeter le moindre doute sur la validité ou l'authenticité de cet écrit.

par rapport aux roots ou à l'esprit. If croit seulement qu'il aurait dû être envoyé sous une forme qui prévint toute objection. Le gouverneur examinera avec soin si la teneur de ses instructions lui permet d'adopter l'un ou l'autre des noms proposés. 11 différera donc naturellement de s'en servir, dans aucune communication publique, jusqu'à ce qu'il ait obtenu la sanction de son gouvernement a cet effet. \jc gouverneur sera toujours disposé à s'entendre avec le général Bertrand, quand il plaira à ce dernier. »

J'eus commission de montrer ces lignes à Napoléon. Lé gouverneur ajouta qu'il n'était pas utile que je les lui laissasse. Il me demanda ensuite si je croyais que Napoléon consentirait ù signer la lettre précédente. «Sans doute; lui dis-je, si vous le demandez. »

Je me suis présenté chez l'Empereur. 11 m'a demandé s'il y avait des nouvelles. Je lui ai dit qu'on parlait beaucoup de l'expédition de lord ExmoUtfa ; que nous en attendions chaque jour le résultat. Je lui demandai son avis sur celte expédition. 11 me répondit qu'il croyait bien certainement qu'elle réussirait si la flolte prenait et détruisait la plus grande partie des vaisseaux barbaresques qui sont arrêtés devant Alger.

■ En persistant dans son blocus rigoureux, le dey ée soumettra, la « populace se révoltera, l'assassinera et consentira h tout ce que vous « demandez. Quant à des traités, ces barbares les violeront toujours. « Cest une honte pour les nations Civilisées de laisser subsister tran- « quillement et si près d'elles ces repaires de brigands. Les Napolitains « seuls étaient de force à les détruire, puisqu'ils ont environ cinquon te « raille matelots tant sur le continent qu'en Sicile, et il leur eût été fa-

cile, avec ces forces, d'empêcher un seul vaisseau de quitter les côtes « de Barbarie. » A quoi je répondis que les Napolitains étaient si poltrons sur mer, que les Algériens les regardaient avec mépris, les bravaient dédaigneusement. « Us ne sont pas très-braves sur terre, me dit

• Napoléon ; mais on remédierait à cette couardise en introduisant dans « leurs régiments de bons officiers et une sage discipline. A la paix « d'Amiens, je voulais m'entendre avec votre gouvernement pour dé- « truiretous ces Algériens, du moins brûler leurs vaisseaux, démolir « leurs forteresses, et les forcer à cultiver la terre et à renoncer a leurs « brigandages ; mais vos ministres ont écarté mon projet. Je voulais

• les écraser, en finir avec eux, bien que cela m'importât assez peu « personnellement, puisqu'ils respectaient mon pavillon, et qu'ils faisaient un commerce considérable avec Marseille. »

Je demandai à Napoléon s'il pensait que lord Exmouth dût attaquer

le port dès son débarquement. « Oh! nou, me dit Napoléon; s'il n'a « pas de grandes forces, il fera taer la moitié de ses hommes par « les canaglie des maisons et des batteries. D'ailleurs il n'est guère né- " cessaire d'envoyer contre eux des forces considérables, à moins qu'on " ne soit décidé ù détruire leur pays. » La conversation changea.

Un autre jour il me parla de nos taxes. « Je ne sais comment la pu- « ploaxza anglaise les souffre. Malgré des succès presque incroyables, « et auxquels un accident et peut-être la destinée ont contribué, je ne « crois pas que vous soyez encore hors de danger : je ne pense |>as que « vous puissiez jamais payer vos dettes. Votre grand commerce vous a « maintenus ; mais cet appui vous manquera lorsque vous ne pourrez « plus vendre au-dessous dù prix des autres nations qui, chaque jour, « perfectionnent leurs moyens de fabrication. Vous reconnaîtrez la vé- « rité de tout cela d'ici à quelques années. La chose la moins rai-

• sonnable que l'Angleterre ait faite, est d'avoir voulu devenir puis- ' « sance militaire; par cela même elle se place à jamais dans la dépen-

•< dance de la Russie, de l'Allemagne, ou de la Prusse, ou du moins «devient redevable à quelqu'une d'elles. Vous n'avez pas une popula- » tion assez nombreuse pour lutter sûr le continent avec la France, « ou avec aucune des puissances que j'ai nommées, et il vous faudra

• par conséquent louer des hommes : tandis que, sur mer, vous avez « toute supériorité; vos marins sont tellement au-dessus des "nôtres, « que vous pouvez toujours commander aux autres. Vos soldats n'ont

• pas les qualités nécessaires à une nation militaire; ils ne sont égaux « à nos Français ni en adresse, ni aussi actifs ; ils ne conçoivent pas si « vite non plus. Une fois qu'ils ne craignent plus la sangle, ils n'obéls- « sent pas. On ne peut en venir à bout dans une retraite ; s'ils troti- « vent du vin, ce sont autant de diables, et adieu la subordination. « J'ai été témoin de la retraite de Moore.

« Je n'ai jamais rien vu de pareil : il était impossible de réunir les « régiments; tous les soldats étaient ivres. Vos officiers gagnent trop « leurs grades avec des cens, mais les soldats sont intrépides : là est le « beau côté. — C'est une politique détestable que de rechercher la puis- « sance militaire au lieu de s'attacher à la marine, votre force natio- « nale. Pour avoir de bons soldats, il faudrait qu 'une nation eût « toujours la guerre à soutenir.

« Si vous aviez perdu la bataille de Waterloo, conlinua-t-il, dans «quel état fût tombée l'Angleterre! La fleur de votre jeunesse y eût ■ été détruite; car pas un homme, pas même Wellington, n'eût

échappé. - Je répondis que lord Wellington avait résolu de n'abandonner que mort le champ de bataille. Napoléon répondit : Il ne « pouvait se retirer. Il aurait été détruit avec son armée si Grouehy « fût venu au lieu des Prussiens. » Je lui demandai alors s'il n'avait pas cru, pendant quelque temps, que les Prussiens qui s'étaient montres étaient des français faisant partie du corps de Grouehy. H me r< pondit : « Oui, je comprends difficilement encore comment c'était une n division prussienne, au lieu de celle de Grouehy. » Je pris la liberté de lui demander si, dans le cas où Grouehy ni les Prussiens ne fussent venus, la bataille n'eût pas été indécise. Voici sa réponse : « L'armée «anglaise eût été iélruite; elle était défaite dès le milieu du jour ; « mais la destinée avait décidé que Wellington cannerait cette bataille. « Je ne eio\ais pas qu'il nous attaquerait, parce qu'il s'était retiré a « Anlwerp; il devait le faire. J'eusse été accablé si une armée de trois « ou quatre cent mille hommes eût marché contre moi. Quand j of-

• fris la bataille, j'agis comme les circonstances le commandaient. » J'ai regardé de la part des alliés comme une grande folle l'action de

séparer les armées anglaise et prussienne; il fallait les réunir, au « contraire. Je H puis comprendre encore la raison de leur disjonc- • « lion. Quoi ! Wellington me livrait bataille, de son plein gré, dans un « endroit où il était perdu, totalement défait, là où aucune retraite nY- « tait possible, puisqu'un ^us se trouvait derrière lui ! je devais le « tailler en pièces. Le bon sens voulait qu'il commençât la campagne. « Vous vous figurez l'agitation de votre pays apprenant tout à coup - que quarante mille soldats ont mordu la poussière dans les champs de

• la Helsique pour la cause des rois. Le ministère fût tombe sous le « cri de l'opinion. Vos concitoyens auraient dit : — Eh ! que nous im-

• porte celui qui règne en France, que ce soit Louis ou Napoléon ? La «paix alors eût été faite, et les Saxons, les Bavarois, les Belges, les « Wurtembergeois se fussent de nouveau joints à moi. Les Russes aussi i auraient fait la paix. Je serais resté maître de la France. Tels étaient

mes motifs pour attaquer les Anglais. J'avais battu les Prussiens. " Avant midi, j'étais vainqueur. Je pus dire que tout m'appartenait ; « mais le hasard, la destinée en ont décidé autrement. Sans doute les «Anglais se sont battus vaillamment, personne ne peut le nier, mai-

ils auraient été défaits.

« Pitt et sa politique ruinèrent presque l'Angleterre, en nourrissant « la guerre sur le continent. »

Je lui. fis observer que des politiques éminents axaient soutenu

que, sans celte guerre de vingt-cinq années, la France, grandissant en prépondérance, eut ruiné l'Angleterre. Cette dernière avait donc eu à

| prendre un accroissement considérable. Voici sa réponse: «Au contraire, i « l'Angleterre, continuant la guerre à la France, nous a donné des cir- « constances pour étendre, sous mon gouvernement, nos conquêtes si « loin, que je devins empereur du monde entier ; ce qui ne serait pas « arrivé s'il n'y eut pas eu de guerre. »

Je lui parlai de l'occupation de Malte. Il me répondit : • Deux jours « avant que lord Whilworth quittât Paris, mes ministres et quelques « amis particuliers reçurent l'offre de trente millionsde francs; on m'eut « reconnu comme roi de France ; pour celo, il fallait céder Malte. »

Nous causâmes un autre jour des marins anglais. « Ils sont aussi « supérieurs aux marins français que ceux-ci le sont aux Espagnols. « Les Français, lui dis-je, ne feront jamais d'excellents matelots, parce , «qu'il sont impétueux et légers; ils ne se soumettront jamais, sans se plaindre, à bloquer des ports durant des années; cela était arrivé à « Toulon pendant des temps affreux, de privations sans nom. » Il me

i répondit : « En effet, tignor dot tore, nos matelots ne sont point aussi « expérimentés que vos Anglais. La mer est votre domaine, vos matelots « surpassent les nôtres. Jadis les Hollandais les surpassaient. Les ma- » rins américains valent mieux que les Anglais ; la raison, c'est qu'ils sont «en moins grand nombre. Les Américains, répond is-je, ont beau- « coup de matelots anglais à leur service j la discipline américaine, à « bord des vaisseaux de guerre, est beaucoup plus sévère que la nôtre; « voilà, je crois, les causes de leurs succès. Si les Américains avaient une « marine considérable, il leur serait impossible de placer sur chaque vaisseau autant de marins expérimentés. » Quand je lui dis que la discipline américaine était plus sévère que la nôtre, il sourit et dit : « Sarebbe difficile a credere. »

Dans l'après-midi, à cinq heures, Napoléon m'a fait appeler. Je l'ai trouvé assis près du feu dans un fauteuil. — Il était sorti pour se promener, mais il avait été saisi de douleurs de dénis et d'une toux violente. Sa joue était enflammée ; les douleurs augmentèrent. « Je ! * tremble, dit-il au comte de Las Cases qui était là, comme si j'avais « peur. » Il avait le pouls agité. Il me fit d'intéressantes questions sur la fièvje.

Je L'ai revu à neuf heures; il était au lit. Il désigne comme cause de ! son indisposition le ventetecio 1 qui souffle toujours sur le sol aride de

' F*ntareio, mot proveoral. vent rident, pénétrant.

Longwood. ■< II faudrait que je fusse ai the Hriars, ou de l'autre côté « de l'île. Cette partie de l'île est épouvantable.» 11 me parla des moyens qui proeurent une mort facile. 11 paraissait penser que le froid était le premier, parce que si muore dormendo ( on meurt en dormant).

J'ai écrit au gouverneur sir Hudson Lowe, pour le prévenir de l'indisposition de Napoléon.

Le lieu où nous sommes est si stérile, qu'il n'y croit pas une seule plante.

Napoléon a parlé longtemps aujourd'hui de l'impératrice Joséphine ; ses termes étaient des plus affectueux. Il a fait, dit-il, la première connaissance de cette femme excellente lors du désarmement des sections de Paris, après le 15 vendémiaire. « Un jeune enfant de douze ou treize « uns se présenta chez moi pour me supplier de lui faire rendre L'épée de •• son père, qui avait été général de la république, lequel était mort sur « l'échafaud. Je fus si touché de cette prière affectueuse, que j'ordonnai « que l'épée lui fût remise. Ce jeune enfant était Eugène Beau ha mais. « Km voyant l'épée, il fondit en larmes. Son action m'émut, et je le lui fis « voir. — Quelques jours après, sa mère vint me remercier. Sa per-

« sonne me frappa, mais encore plus son esprit. Celle impression uug- « menta chaque jour. Noire mariage vint peu de temps après. »

Lowe, que j'ai vu, ne veut pas transférer le séjour de Naj>oléon a firiars ou dans un autre lieu de ce côté, ainsi qu'il le demande, quoique i ce dernier reconnaisse que ses indispositions viennent de la force du vent qui bat l'exposition de Longwood.

Huit heures du ioir. — Napoléon n'est pas bien ; la partie droite des mâchoires est considérablement tuméâée.

Le 29, Napoléon se porte mieux. Mon opinion personnelle est que son indisposition n'est point une maladie du climat, qui, sans cela, l'emporterait en quelques jour». Il se traite peu volontiers, n'ayant aucune foi (laits la médecine.

J'ai reparlé de In santé de Napoléon au gouverneur. 11 m'a répondu que, puisque Bonaparte souhaitait habiter un lieu comme at the Briart\ il fallait qu'il fit venir quelque portion des sommes immenses qu'il possédait en Kurope, qu'alors il pourrait se faire bâtir une maison selon ses goûts. L'observation du gouverneur n'était qu'une cruelle ironie.

1" novembre. — Napoléon se porte mieux. Il fait vendre sa vaisselle ! plate pour pouvoir ajouter quelque supplément à la nourriture de Longwood. Napoléon reste à peu près dans le même état. Il ne prend point l'exercice qui lui est indispensable. Je lui en ai représenté le danger, il est impassible.

Ce jour-là, j'ai pris la liberté de questionner l'Empereur sur les causes qui lui avaient fait protéger les Juifs. Il me répondit : « Il y avait « beaucoup de Juifs dans les pays sur lesquels je régnais ; j'espérais, en

• les rendant libres et en leur donnant les mômes droits qu'aux calho- - liques et aux protestants, les éloigner de l'usure et des vices qui les « déshonorent. Je pense que j'aurais réussi. Je faisais ce raisonnement, « que puisque leurs rabbins leur disent qu'ils ne peuvent exercer l'n-

[ * sure contre la tribu Israélite, néanmoins qu'elle est licite et même un I - devoir envers les autres communions chrétiennes, puisqu'elles les op- ; « priment; je pouvais affaiblir par des traitements humains leurs dis- « positions habituelles. Voici quel était mon projet : par exemple, je j «leur donnais l'égalité civile dont jouissaient mes autres sujets; je i

• crois qu'ils m'eussent pris alors pour un de leurs bienfaiteurs, pour

• un Salomon. L'égalité civile concédée leur eut fait regarder les i Français comme des frères; ils n'eussent plus voulu les traiter usurai- « rement, eux ou moi ; c'était là un résultat important. Je ne l'espérais

. - que des années. Je leur faisais payer les taxes que supportaient mes

• Ce lieu e»t «Hue* dtm raille» environ île U mer.

Page 1