Ix» gouverneur redouble de rigueur
L'Empereurest très-gai. l.a conversation est revenue sur le prince do Talleyrand. « C'est un prêtre qui a épousé une femme déjà mariée, un <• homme qui a vendu, trahi tout le monde et tous les partis! L'entrée « delà cour était fermée à sa femme, dont la réputation était munvnise « et qui avait reçu de quelques marchands génois 400,000 francs, pour
■ Dam la même nuit , le» rranrai* reprirent le parc île BriraiK : BUkliee et «an état-major faillirent y tire (alla prbuinnlcr» rn n* retirant. Deux cosaque» arrêtèrent HUiclier pre* d'une |ialiw*lc au moment d'une nouvelle marche en a»ant ; «ans cette clrconrtance, re général tombait «Un* 1rs mains île» ITançai*. lit furent oblige» «le tirer leur* épew ; cette reconnat*>ance coînciile a**e» aingiiriereiiient .iv ec le fait que je viena «le raconter, el Mir le* même» lieux, aux inénics heure*. On pourrait |ietiwr«|ue le» ahlam ilont parle Napoléon étalent Blltcher etaea officlm. ; je tien* cet deralen delalla de «Ir liud- Min Lnwr. lia ajouté-, comme nn trait piquant de lllfteber, que lor» de la |ireridére Invasion, le \ ville lut offrit *r« »crvice«, et que le courrai ptmirn lui dit : ^mr «ei-mof ttnr flllr.
DANS l/KXIL 6*7
« hâter la conclusion d une négociation commencée avec son mari. Cette « dame était très-belle, anglaise ou née dans les Indes orientales; mais « la sottise et l'ignorance même.
« Vous connaissez de réputation M. Denon. Eh bien ! voici une anee- •> <lote que je tiens de lui. Talleyrand, grand spéculateur sur tout, ayant « besoin de l'opinion de cet homme distingué pour conclure une affaire «de sa façon, l'invita h diner ;il connaissait tout le crédit que ses talents • et sa probité avaient sur mon esprit. Cette invitation faite, il dit à sa " femme : Madame, j'ai invité Denon à diner. C'est un voyageur instruit ; i « dites-lui quelque chose de flatteur sur ses voyages; il peut nous être « très-utile auprès de l'Empereur. Sa femme, qui n'avait pas ouvert « d'autres livres de voyage que Robinson, supposa que ce Denon était «Robinson. Voulant, en présence d une société brillante, lui faire de « grandes civilités, elle lui demanda des nouvelles de son fidèle domestique Vendredi. Denon, surpris, ne savait d'abord que penser; les « mêmes questions étant répétées, l'étrange ignorance de madame de «Talleyrand parut au grand jour. Leseonvives se regardaient. Lelen- « demain, l'anecdote étnitdans toutes les bouches, et égayait les salons « de Paris. »
Napoléon m'a ensuite parlé de l'Egypte. «Je voulais établir des ca- » na u x de communication en Egypte. J'avais résolu d'en faire deux; un « qui de la mer Rouge aurait communiqué avec le Nil et le Caire, et j « l'autre qui se serait réuni à la Méditerranée. Je fis sonder la mer « Rouge : il se trouva que ses eaux, dans leur plus grande hauteur, s'é- « levaient de trente pieds au-dessus du niveau de la Méditerranée, et n'a- •< vaientque vingt-quatre pieds d'élévation au-dessus de cette même mer « quand elles étaient au plus bas. Je voulais empêcher l'eau de couler « dans le canal, tant que les eaux seraient basses. Ce plan ne présentait « point de grandes difficultés, attendu qu'il n'y avait que trente lieues de « ce point à la Méditerrannée : il suffisait d'établir des écluses. Le Nil, « à son plus bas cours, était sept pieds au-dessous de la mer Rouge et " quatorze pieds au-dessus (j'évalue) pendant l'inondation. Mes calculs •- donnaient une dépense de 1 8,000,000de francs, et demandaient deux années de travail.
« L'ignorance des Turcs garantitseulc votre commerce dans l'Inde; - sans leur présence vous seriez facilement ruinés. Si quelque nation « européenne possédait l'Egypte, elle vous ruinerait vite; un jour l'Egypte m sera une des causes de la destruction de votre compagnie des Indes. Si i « Kléber n'eût |ms été assassiné, vous n'eussiez jamais conquis l'Egypte.
• Il t>ùt lait cil neuf jours descendre l'armée du Cuire, et vous aurai! ! » écrasés. Si je m'y étais trouvé, je l'aurais fait descendre du Caire en
« sept jours, el j'aurais été sur la côte avant votre débarquement; c'est ce <• que j'avais déjà fait quand les Turcs dcbarqucrentavcc Sidney Smith. »
17. — Aujourd'hui Napoléon s'est promené autour de I habitation. Le capitaine Poppleton a écrit au gouverneur pour lui faire savoir que les chevaux de Longwood manquent de foin depuis trois jours, qu'ils n'ont plus «le litière; que ce que l'on envoyait à la place du foin était de l'herbe fraîchement coupée. Quelles misères!
18. — « Si mes plus grands ennemis, disait nujourd hui Napoléon,
I « savaient les traitements dont je suis l'objet sur ce rocher, ils auraient « compassion de moi. Des millions d'hommes pleureront sur la lin de •< ma vie en Kuropc, quand on y saura ce que j'ai souffert ici. » 20. — Ayant parlé à l'Empereur de ce qui avait été raconté d'une
i scène que Ney lui aurait faite, à Fontainebleau, en 1814, lorsqu'il parut hésiter à signer son abdication : « On a fait un conte que les lé-
• moins ont dit démentir. Ney ne s'est jamais permis de paroles impérieuses et violentes en ma présence; il était très-soumis. Je sais
« pourtant qu'il se livrait quelquefois, lorsque je n'étais plus présent,
• à des accès d'irritation el d'amertume.
« Lavaletle n'a point connu le projet de mon retour de l'île d'KIbe,
• ni de ce qui s'y passait. Madame Lavalette était de la famille Beau- « harnais. File était très-belle femme; mon frère Louis en devint «• amoureux et voulait l'épouser; a lin d'y mettre empêchement, je la » mariai à Lavalette.
« lavalette a rempli pour moi des fonctions secrètes el tres-hono- « rables. Voici ces fonctions : douze personnes distinguées d'opinions
• différentes, jacobins, royalistes, républicains, impériaux, ayant « 1,000 francs par mois, lui apportaient chaque mois des rapports sur - l'état de l'opinion publique relativement aux actes du gouvernement, « à l'état général des choses en France. Lavalette recevait ces rapports « cachetés, et me les apportait. Après les avoir lus. je les brûlais. Mes « ministres, mes amis ignoraient que je reçusse ces communications » si importantes pour moi. »
20. — « Monsieur le douleur, les brochures que je viens de lire m'ap- « prennent que j'ai, dans un âge très-tendre, empoisonné une fille, que
• j'en ai fait périr d'antres par plaisir; que j'ai assassiné Desaix, Klc- ■« ber, le duc d'Abrantès, et beaucoup d'autres encore ; que la première < armée «/7/a/*<?,où je commandai en chef, n'était composée que de g<t-
DANS 1/ EX II.. Mtf !
» lériens charmés de voir en moi un confrère. Que d'infamie le temps «balaye! Fox est le seul de vos hommes d'Ktat qui ait souhaité sin- « eèremenl la paix ; les autres ont fourni des bâtiments pour débarquer « des assassins; ils leur ont même donné de l'argent : ne se sont-ils pas .. ainsi rendus complices de l'attentat? «
Après avoir redemandé à l'Empereur s'il n'avait jamais eu la pensée d'être en réalité le maître de l'univers, il m'a répondu non ; et comme il a déjà fait, il n disculé pour démontrer que l'existence de cette souveraineté universelle était impossible. « Un France, dit-il, n des bornes
- naturelles, je ne voulais pus les franchir; mon objet était tout sini- i « plement de détruire la prédominance de l'Angleterre. Aujourd'hui
<• vos ministres s'efforcent de diminuer le mérite de mes travaux civils. :
- On va jusqu'à dire que je n'aecordai le rappel des émigrés qu'aux in- « lercessions de Joséphine; mais qu'importent ces mensonges! encore
« quelques années, il n'en restera plus de traces dans les esprits. José- I « phine était assurément la meilleure des femmes, mais je ne lui laissais « aucune influence sur ma politique. »
L'Empereur a reçu sir Pultney, lady Malcolm et trois capitaines. L'un de ces officiers paraissait très-étonné de trouver en Bonaparte un homme doux, très-poli, et de la conversation la plus spirituelle.
L'Kmpereur est revenu sur différents détails de la bataille de Waterloo. Le 15, à Churleroy, il avait battu les Prussiens avant que Wellington le sût; il avait gagné quarante-huit heures de manœuvres sur lui, ce qui était un grand point ; si ses généraux eussent exécuté ses ordres comme autrefois , il aurait pu, sans donner bataille, surprendre l'armée anglaise dans ses cantonnements.
« Mes généraux pensaient qu'ils ne devaient rencontrer partout que « des armées décent mille hommes. Il y avait cher, eux, dans ce ino- » ment, les craintes les plus exagérées. Attaché sans interruption par •• la diversité et l'immensité des affaires générales, je ne pouvais, mal- « gré mon désir, prêter une attention plus longue aux détails des corps, « je ne pouvais faire marcher moi-même les officiers supérieurs; alors •■ l'ensemble n'était plus le même; ma pensée n'était plus exécutée avec • confiance, énergie. Cette fois, en raison de ces difficultés que j'ap- « préciais bien, j'avais compté racheter ces inconvénients par la rapi- j •«dité des opérations générales; j'avais compte surprendre mes ad- | » versaires et les battre partiellement. Je sus l'arrivée de Bulow à < onze heures, mais je n'y fis pas attention; j'avais en ma faveur quatre- « vingts chances sur cent.
«•>■• N.\POLË0N
« Mou armée était admirable. Je ne redoutais que quelques-uns de vos . < corps : c'étaient trente-cinq à quarante mille Anglais, braves comme « mes soldats. La perte de la bataille vint d'abord do la paralysie sou- « daine de Grouchy ; et ensuite de ce que les grenadiers à cheval et la « cavalerie commandée par le général Guyot, que j'avais en réserve, » cl qui ne devaient pas me quitter, s'engagèrent malgré moi, contre « mes ordres, de sorte qu'après la dernière charge, lorsque mes troupes » furent battues, et que la cavalerie anglaise se montra, je n'avais plus
un seul corps de réserve. Il fallut céder La charge des Anglais
; I réussit. Ney m'avait enlevé ma cavalerie.
« Le plan de Wellington ne mérite aucune attention. Il ne s'élait j j » réservé qu'une roule, qu'une issue étroite pour la retraite! battu, je ne lui laissais pas sauver un soldat! Et pourquoi partager son armée | « et s'isoler de Bliicher? ce dernier revenant sur moi, quoique battu « la veille, a montré le talent, l'activité d'un vrai général. »
L'Empereur m'a reparlé des pamphlets; il ne peut répondre. • Il ■ faudrait écrire au bas de chaque page : faux! faux! le n'y ai trouvé » qu'un fuit exact : c'est ce que je dis de Rapp sortant de la mêlée à « Auslerlilz. Lorsque je l'aperçus couvert de sang, les habits déchirés, » courant à moi : « Oh ! comme il est beau ! » Ces paroles, ce mouvement • sont vrais! .Mais, le croiriez- vous, les misérables me font un crime I » de cela. C'est la preuve, disent-ils, que je me délectai» dans le « sang. »
J'ai annoncé à l'Empereur noire ambassadeur en Chine, revenant de ce pays où il avait refusé de se soumettre à quelques formalités. Napoléon n'approuve pas ces scrupules de la nation anglaise dans ses
j rapports avec une nation si riche. « Peut-être les ministres, par cette « bêtise, font-ils perdre au commerce de grands avantages. » Je lui fis observer que nous pourrions facilement, au moyen de quelques vais- j seaux de guerre, forcer les Chinois à nous céder un traité favorable; | par exemple, nous pourrions intercepter l'importation du sel; il ne faudrait pour cela que quelques croiseurs. A cela Napoléon m'a répondu : « Ce serait bien la plus grande sottise que vous eussiez faite depuis
' plusieurs années, que de vous mettre en guerre avec un empire im- « mense, et qui possède les ressources de celui de lu Chine! Vous réus- .< siriez d'abord, vous vous empareriez de quelques vaisseaux, et vous « détruiriez leur commerce; mais vous leur feriez apprécier à la longue « leur puissance. Ils seraient forcés de se défendre. Ils réfléchiraient et « diraient : Il nous faut égaler cette nation. Pourquoi souffririons-nous
« qu'un peuple si éloigné de nous agisse envers nous on mailro?Construi- I « sons des vaisseaux, mettons-y des canons, égalons-le! Ils feraient venir
- des nrtilleurset des constructeurs de la France et d'Amérique, de Lon- « dres peut-être. Ils construiraient une Hotte, et vous battraient plus ■ tard ! »
l-nrd Amherst doit faire une visile à l.ongwood. « S il m est présente « par Lowe, a dit Napoléon, ou si celui-ci envoie quelque oflîcier avec « lui. je ne le recevrai pas ; mais s'il vient avec l'amiral, je le recevrai « avec plaisir. »
- \j» dernière lettre du gouverneur, n-t-il continué, est une nouvelle « insulte. Il écrit que nous pouvons faire le tour de la maison de miss « Mason, mais que nous ne pouvons pas quitter la grande roule. Où est
- donc cette route? il n'y en a point. Si je venais à m'éloigner de quel- « ques pas, ses factionnaires feraient feu sur moi. »
27. — J'ai trouvé Napoléon au bain; il m'a parlé du silence qu'il j avait gardé à Y armée d'Êyypte, à l'apparition de la peste. « On y nia I •< d'abord l'arrivée de cette maladie pour maintenir le moral du soldat. « J'allai à Jaffa visiter l'hôpital : j'y touchai un malade pour persuader « aux soldais que la maladie n'élait point contagieuse et surtout que ; • « ce n'était pas la peste. Je crois ôtre parvenu à leur persuader, « durant près de quinze jours, que ce n'était qu'une fièvre avec des « bubons. •
29. — La conversation de Napoléon revint sur des idées qu'il a déjà I | émises. « Si je gouvernais encore, Ferdinand serait mon ami. Si les
* Kspagnols et les Portugais conservent leurs colonies dans le sud de « l'Amérique, ils resterout ennemis de l'Angleterre; l'Kurope est trop
* éclairée pour vous laisser le monopole de la fabrication. J'ai donné « pendant ma puissance près de cinq cents couvents, à la seule condition •• qu'on y établirait des fabriques. J'ai avancé à des Français près de
« 50,000,000 de francs de ma cassette, pour soutenir des entreprises | » industrielles. Mes débiteurs jouissaient de ces fonds pendant neuT « ans, sans payer d'intérêt ; après ce terme, je reprenais le capital.
« Chez vous, les machines sont si parfaites, si multipliées, que dans « peu d'années vous ne pourrez plus occuper vos ouvriers. Vous êtes « contraints d'avoir recours aux machinée, parce que les objets utiles
* à la vie coûtent deux fois plus cher chez vous que sur le continent; « vos taxes sont six fois plus fortes. Il faut que vous vendiez bon mar- « ché pour avoir des débouchés; de là l'urgence de moyens expéditifsv « peu coûteux. ■
6r»2 NAPOLÉON
Napoléon nui reparlé de lord Amherst. Il m'a dit que • ce serait , " insulter hii ambassadeur chinois, si cet ambassadeur résidait à l„on- j dres, que de le soumettre |wr réciprocité aux formalités exigées à
- Pékin. A Pékin, ces cérémonies étant naturelles, il n'y a |>as d'in-
» suite rai le à l'ambassadeur anglais : ce serait le contraire à Londres. | " Si le roi de France exigeait de l'ambassadeur d'Angleterre qu'il lui
- baisAl les mains, ce serait, parce que ce n'est pas l'usage eu France, « lui faire une insulte, bien que l'ambassadeur sût que cette cérémonie
fût d'usage à Londres. Ainsi, demander à un mandarin de faire en race du portrait du roi Georges l'acte de politesse exigé à Pékin, •■ d'après d'antiques usages, ce serait se rendre coupable d une bèlise
■ et d'une insulte relativement à la Chine. Mon Dieu, prenons les habitudes telles qu'elles sont! In cabinet habile envoie à Pékin pour traiter des affaires utiles au pays; ce n'est pas pour discuter des formes d'étiquette puériles; il se conforme à l'usage; si on lui demande
« davantage, il refuse. »
2 avril. — Na|K>léon a retrouvé quelque gaieté en catiKint. Lui ayant dit qu'on avait répandu le bruit, dans le temps, qu'il avait quitté l'Egypte parée qu'il avait cru que le Directoire voulait l'y faite assassiner: « C'est un mensonge ! s'écria-t-il ; cette idée n'est venue à personne. I*s
- directeurs étaient jaloux de moi ; j'avais trop de gloire, mais nul
■ parmi eux n'a eu la pensée de me faire assassiner, cl, dans la silua- " lion où se trouvait la France, je ne crois même pas qu'ils aient pu • désirer ma mort. Je suis revenu, parce que je pensais que ma pré- « genre était indispensable. »
Le capitaine Cook et M. Mackensie étant venus a Longwood ont été aperçus par Napoléon, qui les a fait demander.
27. — M. Mackensie était yanle- marine du vaisseau qui transporta Napoléon à l'île d'KIbe. L'Empereur reconnut M. Mackensie; il lui dii qu'il avait grandi considérablement depuis qu'il l'avait vu ; il lui de- \ manda des nouvelles du capitaine Csher. S'adressant ensuite au capitaine Cook, il lui demanda depuis combien d'années il servait: « De- « puis trente ans,» répondit-il. Napoléon fut surpris. Ayant demandé le nom des affaires auxquelles il s'était trouvé, Cook cita Trafalgar.
Je dis à rKinpereur, quand ces deux officiers l'eurent quitté, que j'avais appris de leur bouche que les matelots de l'Indomptable l'ai-
niaient beaucoup. « Je le crois, répondit-il, j'avais l'habitude de leur " parler de leur existence, de leurs familles. Je blâme bien la manière " avec laquelle vos officiers les traitent! Les Anglais sont trop arislo- i
DANS l/KXIL.
« orales ; vous tenez toujours une immense distance entre vous et le » peuple. Ces façons de fierté sont finies; il faudra un jour honorer « davantage le soldat et le peuple.
« Je ne vois à cette morgue aucune utilité; je n'y vois que des incon- <• vénients. Il suffirait à la discipline que les officiers ne vécussent pas » avec les matelots, qu'ils ne souffrissent ni an refus, ni une farailia- « ri té. Qu'est-ce, en vérité, que cette froide et lière réserve? La nature » a fait les hommes égaux sous certains rapports. Moi, je me mêlais « aux soldats, je causais franchement avec les hommes du peuple, je • m'intéressais à leurs affaires : voilà In cause de ma popularité ; après «mes victoires, au contraire, je tenais constamment à distance les « généraux et les officiers, bien que j'aimasse à les élever par eux- « mêmes. »
Napoléon a ajouté « Ou a remis ù Gourgaud une nouvelle brochure « sur Waterloo. C'est une communication du gouverneur. Entre autres « choses instructives, j'y ai lu que je suis un imbécile, que mon armée » était un rama» de voleurs, que ma faute capitale, à Waterloo, fut d'a- » voir attaqué Wellington, lorsque je voyais qu'il s'était adossé à une
<• forêt. Mai* c'est le contraire, l'inexplicable faute de Wellington, car » une fois battu, il n'avait qu'une seule route par laquelle il pût essayer » de sortir de cette forêt.
« Une armée considérable, comme l'élaitcelle de votre général, avait « besoin de plusieurs routes pour reculer par masses, avec célérité; de « roules où ces masses pussent même se retourner et se I mitre on cas
d'attaque, L'armée de Wellington n'eût pu traverser la forêt sans « avoir douze heures devant elle. Lu retraite par une seule roule, d'une « armée battue, ayunt sur elle des soldats comme les miens, était une " opération impossible.
m .le lis dans un outre écrit de ces judicieux royalistes, que la con- « quête de l'Italie fut faite avec quelques milliers de galériens. VA ce sont « des Français qui écrivent et signent ces choses-là! » Napoléon élail Ires-animé. Il a poursuivi : « Jamais une pareille armée ne reparaîtra « dans le monde; je n'en ai |>as vu qu'on pût lui comparer. J'ai trouvé « là l'élite de la jeunesse française, une génération puissante, surex- • citée par le renouvellement social, qui avait une passion immense de « liberté et de gloire! elle avait le sentiment des belles destinées qui « l'attendent. Plus de la moitié de ses rangs ue comptaient pour soldats
que des fils de négociants, d'hommes de loi, de médecins, de riches « fermiers. Les deux tiers des soldats savaient écrire, et étaient aptes
« à commander. On n'eut pas pu dire dans un régiment quel était le « meilleur sujet ou le plus brave. C'étaient les plus dignes esprits, le « meilleur sang; delà France d'alors.
« En marche, A m'arrivait souvent d'appeler le premier soldat et de « le faire écrire sous ma dictée. Dès que je demandais une personne « pour écrire, j'étais entouré d'une douzaine de soldats; il y en avait " peu qui n'écrivissent pas parfaitement.
« C'est un Français qui écrit ces infamies ù l'étranger ! Vous avez « trouvé des Français plus ennemis de la France que les Anglais eux- - mêmes ; alors vous avez pu réussir. »
Napoléon a reparlé de Hoche : « Il était brave, intelligent, plein de « talent, de résolution et de pénétration. Il avait de l'ambition; s'il eût «débarquéen Irlande, selon sa pensée, il aurait réussi. Je crois qu'il « possédait les premières qualités du capitaine. Il était accoutumé à la « guerre civile ; il avait su la faire avec de grands succès . il avait pa- « cilié la Vendée. Je pense qu'il eut dirigé les Irlandais avec intelligence. « Il avait une belle figure, et était très-entreprenant. C'est sans doute « par suite de quelque erreur qu'on le mit à bord d'une frégate qui «n'arriva pas jusquà la côte d'Irlande, tandis que le reste de l'expédi- •< tion (environ dix-huit mille hommes) entra dans la baie de Rantry,
• où les troupes restèrent pendant quelques jours libres de débarquer. i.Mais Grouchy, qui, à ce que je crois, avait le commandement après « Hoche, ne sut comment s'y prendre ; après être demeuré dans « l'inaction, il lit lever l'ancre, et les bâtiments revinrent en France «sans avoir rien tenté. Si Hoche était arrivé, vous auriez perdu llr- •> lande. »
J'ai parlé à l'Empereur du maréchal Davoust. « N'est-ce pas un de " vos premiers oflieiers? — M s'en faut de beaucoup ; pourtant c'était « un général habile, d'un commandement sur. Je ne puis dire quel «était mon meilleur général. Je suppose que c'était Suchet; car, dans « les dernières années, je ne pouvais plus compter Masséna dans le «service actif; il pouvait être regardé comme mort: il avait une ma- « ladie de poitrine incurable. Suchet, Clauzel, Gérard, Lamarque \ « sont, ù mon avis, les meilleurs des généraux français. » Il a parlé aussi du maréchal Soult avec chaleur : il a loué ses rares talents.
0. — Napoléon a fait un nouvel éloge de Cornwallis. « J'ai conçu « seulement, d'après lui, une haute idée de la nation anglaise : c'était
• Il * ihmiiiiip aiiMi Foy. Vnir li- r* it.l» M. de C*v*.
« l'intégrité, la générosité, le vieil honneur personnifiés. Je n'ai jamais « oublié ce qu'il disait un jour : Il y a de certaines qualités qu'on peut « acheter ; mais un bon caractère, la sincérité, le calme à l'heure du « danger, ne peuvent pas s'acheter. Je lui donnai le commandement « momentané d'un régiment de cavalerie à Amiens : il le Taisait ma- « nœuvrer. Les officiers de ce régiment l'aimaient infiniment.
« Ce n'est peut-être pas uvec tous ses mérites un homme de premier « talent. Il n'a pas manqué à sa parole à Amiens ; le traité était prêt, et ! « il devait le signer à neuf heures à l'hôtel de ville. Il arriva quelque « chose qui l'eui pécha de le faire, mais il fit dire aux ministres fran- « çais qu'ils pouvaient considérer le traité comme signé par lui, et qu'il « le signerait le jour suivant. Un courrier d'Angleterre vint le soir, avec « ordre de ne pas acquiescer à certains articles, et de dilïérer la signa- « turc du traité. Quoique Cornwallis eut pu se prévaloir de cet ordre, « ii dit qu'il considérait sa promesse comme sa signature, il écrivit à
- son gouvernement qu'il avait promis, et qu'ryanl donné sa parole,
- il voulait la tenir ; que s'il n'était pas content, il pouvait refuser de » ratifier le traité.
« Il aurait fallu envoyer un Cornwallis ici, au lieu de ce misérable « assemblage de fausseté, de bassesse, et de poltronnerie ! Sa mort ni'af- j <■ fligea. Quelques personnes de sa famille nf écrivirent dans diverses «occasions, pour demander des grAces |>our quelques prisonniers, et « je les leur ai toujours accordées.
« Je n'ai songé à prendre le parti «le me livrer aux Anglais que parce •< que je me souvins que dans les dernières négociations de IKU à Paris, h Castlereagh dit à Caulaincourl : « Mais pourquoi Napoléon ne va-t-il « pas à Londres? Il y serait reçu avec une grande considération. Je ne « lui conseille pas pourtant d'en faire l'objet d'une demande officielle, « pan e que les moments sont presses, mais qu'il passe la mer et vienne <• tout simplement demander notre hospitalité. «
L'Empereur m'a parlé aujourd'hui du ministre prussien, baron de Slein . « C'est un bon Allemand, patriote; il a des talents, l'activité, « l'esprit propre aux affaires, aux intrigues. Il ne m'a point fait le mal «que vous supposez, parce que son impatience paralysait sa haine. Il « poussait la Prusse à des résolutions extrêmes contre moi, ce qui l'eût
- perdue si la prudence du roi ne l'eût pas contenu. Je fuscausedu ren- ■ voi de Stein de la cour de Prusse, mais il eût été tres-heureux pour
- moi que l'on eût suivi ses avis; car si la Prusse se fût déclarée préma-
- lurémenl, je l'aurais écrasée. J'aurais pu, sous le plus léger prétexte.
- détrôner le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche, et aussi aisément «ijue je mets ù présent ma main en mouvement.
« J'ai eu avec lord Whilworth une entrevue, maintenant fameuse. « Mais cet ambassadeur a menti audacieusement dans le récit qu'il en « a donné. lot conférence s'est passée le plus tranquillement du monde : « il parut même satisfait en prenant congé de moi, et dit ce que je vous • raconte aux autres ambassadeurs à Paris. Quelques jours après, les ) « journaux de Londres imprimèrent un prétendu récit de l'entrevue, « dans lequel il était dit, d'après lui, que je m'y étais montré furieux. « l/étonuemenl fut grand parmi les diplomates de Paris, qui lui firent «des représentations.» Mylord, voilà des fa ussetés , car vous nous « avez raconté tout différemment cette audience ; vous fûtes d'avis alors «que tout irait bien. » Whitworlh ne sut que dire. »
Napoléon m'a reparlé des Algériens. « J'ai proposé à l'Angleterre de « les exterminer, ou au moins de les forcer à vivre en honnêtes gens ; « vos ministres ont refusé mes offres. Ces pirates servaient la politique i « de votre cabinet, car sans cela vous les eussiez étouffés depuis long- ! « temps. En laissant subsister ces misérables, vous accapariez h vous « seuls la plus grande partie du commerce de la Méditerranée, parce que « les Suédois, les Danois, les Portugais et autres, craignaient d'envoyer J « leurs bâtiments dans ces parages ; durant la guerre, vous aviez donc « presque tout le commerce de la Méditerranée. C'est pour vous mettre
dans les bonnes grâces des Italiens que vous vous êtes présentés devant ■ Alger ; c'est pour empêcher qu'ils ne me regrettent. Sans cela, ils i « vous auraient crié que, pendant la puissance de Napoléon, ils étaient « à l'abri des attaques des pirates. L'expédition a été mal calculée. Vous «avez perdu mille hommes et cinq ou six bâtiments. J'aimerais mieux « In vie de vos mille braves marins que In totalité des États barbares- « ques. Kn bloquant Alger avec un vaisseau de ~\ et trois frégates, com- « mandés par le capitaine Csher ou Maitland, le résultat eût été le
même. »
J'ai demandé à Napoléon si ce fut à Lodi ou à Aréole qu'il prit i un drapeau, et s'élança au milieu des bataillons ennemis. « C'est à » Aréole; j'y fus blessé légèrement. ••
La conversation a eu pour sujet, aujourd'hui, le général l^llemand, dont il a loué beaucoup le caractère.» («allemand, que vous avez vu sur .. h Brllérophnn, fut envoyé par moi à Sain t-Jcnn-d' Acre, comme né- » gocialeur auprès de sir Sidney Smith; il remplit cette mission avec « inlinimeiit d'habileté. An retour de l'île d'Klhc, lui et Labédoyère
DANS L'EXIl, f.:»7
• prirent les premiers mon parti. I .allemand a benucnup de résolution
il ;i If feu sacré. H commandait les chasseurs de la garde à Waterloo : •• il enfonça quelques-uns de vos bataillons. »
L'Empereur a ensuite parlé de Victor, duc de Bellune, comme d'une bete, sans talent ni tête; mais de Soult, comme d'un excellent ministre de la guerre.
Napoléon, dans le cours de In conversation, a parle des eunuques; il regarde l'usage de mutiler des hommes comme odieux et criminel. » Je l'ai aboli dans tous les pays que j'ai gouvernés. Je l'ai même dé- - fendu ii Home, sous peine de mort. Je pense que, quoique le pape et i les cardinaux soient maintenant les maîtres, il ne reparaîtra pas. »
— Hier, Napoléon a été indisposé; il a eu recours à ses remèdes habituels, la diète et les dissolvants. Il a gardé la chambre tout le jour et n'a rien mangé 11 m'a dit qu'il s'était levé à trois heures du malin, et qu'il avait écrit ou dicté toute la journée.
.10. — L'Empereur depuis quelques jours se lève à trois heures du
il x"
matin. Il dicte des commentaires sur les ouvrages du grand Frédéric ; j'ai vu quelques pages de son écriture, qui est plus nette que jamais.
2 mai. — L'Empereur est vivement inquiet de la maladie du général Montholon.
12. — Les persécutions du gouverneur recommencent avec fureur. L'Empereur a parlé de la princesse Charlotte.. « Le prince Léopold
•< était un des beaux jeunes hommes qui vinssent à ma cour. I^a princesse Charlotte doit certainement le trouver de son goût et l'aimer. <• Il avait demandé auprès de moi une place d'aide de camp : il ne l'obtint pas. -
Napoléon m'a signalé, au nombre des espions qu'il avait eus en Angleterre, M. le comte D"\ •> Toutes les machinations dirigées contre » moi parlaient de votre île ; votre prince y était étranger ; cependant « j'étais autorisé à lui écrire que si elles étaient poursuivies à l'avenir, « j'userais de représailles. J'eusse suivi l'exemple de votre Cromwell, « qui, ayant découvert un complot tendantà sa mort, formé en France, x fit dire à Louis XIV, que si jamais il entendait parler de rien de pa- - reil, il prendrait ses représailles, et payerait de« assassins pour le « frapper. »
13. — Napoléon désire quelques livres de veau en plus pour sa table, lie major Gorrequer demandera au gouverneur la permission de I les faire acheter pour notre compte.
14. — Napoléon a souri douloureusement lorsque, me demandant pourquoi j'étais allédiner au camp, je lui répondis : « C'est parce qu'il « n'y avait rien à manger à Longwood. »
Moreau est revenu dans la conversation. « Son talent n'était pas su- . périenr : c'était seulement un bon général de division; il a prouvé « plusieurs fois qu'il ne valait rien pour un premier commandement, « pour soumettre des difficultés imprévues, pour seconder le militaire « par l'homme d'État. Il était brave au combat, mais mou et trop » bon vivant. A son quartier général, vous le trouviez étendu sur un « sofa, ou se promenant la pipe à la bouche; il ne lisait pas ; à Paris,
il se laissait mener par sa femme et sa belle-mère, deux intrigantes. « Sa conduite vis-à-vis Pichegra a été déloyale. Voici les faits. Après i « l'arrestation du comte d'hntraigues à Venise, Desaix vint me voir; <• nous parlâmes de Pichegru. Je dis : Nous avions bien été trompés tous ; « les deux sur son compte! Mais, comment sa trahison n*a-t-ellepasélé
découverte plus tôt? — Desaix me répondit : C'est la faute de Moreau. « Nous connaissions cette trahison trois mois avant qu'elle fût dé-
DANS l/EXIL. «5»
. couverte. Il me raconta que Moreau, près duquel il servait alors, avait « trouvé dans les bagages du général autrichien Klingen une corres- « pondance dans laquelle Pichegru détaillait à ce dernier ses plans pour « renverser le Directoire. Il lui expliquait les fausses manœuvres qu'il
• ferait devant lui, et lui indiquait les moyens de détruire en détail « l'armée républicaine. — C'est une horreur! m'éeriai-je. Mais pour- » quoi Moreau n'a-t-il pas envoyé ces pièces au Directoire? — Moreau, « continua Desaix, me supplia de garder le silence ; il ne voulait pas per- <> dre un vieux camarade. Mais lorsque les intrigues de Pichegru furent « découvertes, Moreau le dénonça à l'armée comme un traître, et cn- « voya au Directoire les papiers qu'il avait dans ses rauins depuis plu- « sieurs mois. —Ainsi, il avait souffert que Pichegru fût choisi pour pré- « sident du Corps législatif, quoiqu'il conspirât contre le gouverne- « ment. On accusa avec raison Moreau d'une double trahison. — Tu « as, disait-on, trahi ton pays, en cachant la trahison de Pichegru, et « tu as inutilement trahi ton ami en dévoilant ce que tu devais faire " connaître plus tôt. Puisque tu avais tenu secret ce qui a été découvert par d'autres moyens, tu aurais du garder un éternel si- '• lenee. »
L'Empereur a parlé ensuite de In retraite de Moreau en Allemagne. « Cette retraite, selon moi, était une faute. Je crois que si, au lieu de « se retirer, il eût tourné l'ennemi et marché sur les derrières du corps « du prince Charles, qu'il aurait écrasé, il eût pu prendre l'armée autri- « chienne.
«Le Directoire me portait envie; il avait besoin de diminuer la «gloire militaire que j'avais acquise. Ne pouvant accréditer Moreau « par une victoire, il le vanta pour sa retraite, et le loua officiellement «en termes pompeux; les généraux autrichiens prouvaient alors, par « les meilleures raisons, que cette retraite était une faute. Pichegru « avait, à un degré plus remarquable, les talents du général. »
Napoléon est revenu sur le compte de Pichegru. Il a répondu à quelques objections que je lui ai faites, pour repousser l'idée que Ira ministres anglais aient voulu le faire assassiner. « Je ne dis \ms qu'ils « aient positivement donné cet ordre à (forges ou à Pichegru, mais ils » savaient bien que l'assassinat ferait seul le succès de leur entreprise
• contre la France. Dans ce but, ils ont fourni de l'argent et équipé « des bâtiments pour les débarquer en France; ce qui, de toutes les » façons, les reudait leurs complices.
- Pitt n'avait pas besoin de se débarrasser de Napoléon Bonaparte,
1 « mais du Premier Consul : Fox m'écrivit plusieurs fois à ce sujet. Il « nia, comme vous, que les ministres anglais eussent été instruits d'un « projet d'assassinat; il ne s'en défendit que lorsqu'il connut mes rai- • sons de le croire. L'empereur d'Allemagne ne Ht pas comme Pitt : « lorsque je fus maître de Vienne, il défendit fermement, par des motifs « religieux, tout attentat de celte nature comme contraire à la morale, ù la religion, comme criminel. »
J'ai dit ù Napoléon qu'on avait cru remarquer, en Allemagne, en 1813, que Bernadotte était très-peu attaché ù la ligue contre la France.
- Il paraissait jouer deux rôles. C'est qu'il est Gascon et la n toron. ■ Je pense aussi qu'il serait revenu à moi, si la victoire eût rejoint mes « drapeaux. 11 aurait agi en cela comme les Saxons, les Wurlember- « geois, les Bavarois.
« Après la bataille de Dresde, l'empereur d'Autriche .m'écrivit, m'ap- < pela ton cher fiU, et me conjura, jvar l'amour de sa fille, de ne pas
profiter de ma victoire et de me réconcilier avec lui.
« A Leipsick, si les Saxons n'eussent pas déserté avec l'arlille- « rie, je gagnais la bataille. La position des alliés eût été bien diffé- « rente. «
iG. — J'ai vu Napoléon dans sa chambre à coucher; il s'est plaint du mal de tète, et a pris un bain de pieds. Il était un peu triste, rouis ensuite il est devenu assez enjoué. Il a parlé de I Égypte, et m'a fait beaucoup de questions: entre autres, il m'a demandé si un vaisseau ù trois ponts pourrait, sans être débarrassé de son lest, entrer dans le port d'Alexandrie. J'ai répondu que je croyais que oui ; et que, dans tous les cas, il éluil très-facile d'alléger un vaisseau.
Napoléon me dit qu'il avait expédié du Cuire un oflicier nommé Julien, chargé d'ordres formels pour Brueys, d'après lesquels celui-ci devait entrer dans le port d'Alexandrie; mais Julien avait été tué en mute par les Arabes. . J'ai donné son nom à un fort que j'ai bâti à « Bosette.
« Je comprends peu que Brueys se Mut décidé à jeter l'ancre, sans « avoir préalablement fortifié l'île de vingt-cinq ou trente pièces de « canon, et avant d'avoir appelé près de lui un vaisseau vénitien de *G4,et plusieurs frégates stationnées dans le port d'Alexandrie.
« Je m'étais entretenu avec lui, quelques semaines auparavant, à bord « de l'Orient, de la possibilité d'une attaque des Anglais. 11 m'avait «expliqué lui-même qu'une Hotte a l'ancre ne devait pas engager une « action, ou du moins qu'une flotte qui agirait comme cela serait aisé-
• ment battue en raison de la facilité qu'auraient les vaisseaux attaqués «de prendre position. Il existait un ordre, et c'était, je crois, de
Brueys lui-même, qui défendait d'attaquer. L'amiral français pensait «que si Nelson l'attaquait, ce serait par sa droite; il regardait sa gau- « che comme invincible parce qu'elle s'appuyait sur l'ilc. Je cherchai à « le convaincre qu'un ou deux bâtiments de sa gauche, chassés par une « force supérieure, offriraient à la Hotte ennemie une entrée. Avant le « le départ de Julien, j'avais envoyé des ordres à Brueys pour qu'il ne « s'éloignât pas des côtes d'Kgyple avant de s'être assuré qu'il était im- « possible à la flotte d'entrer dans le port d'Alexandrie. Dans le cas de « possibilité, il avait ordre d'exécuter ce mouvement, et, dans le cas «contraire, de conduire les bâtiments à Corfou. Brueys n'approfondit « point assez ses recherches à ce sujet; bien que Barré lui assurât « que l'entrée était praticable, ce que j'avais pensé également. Malgré « cela, l'amiral ne se crut pas suffisamment autorisé il se retirer; d'un « autre coté, il cruignit d'entrer dans le port , bien que cette entrée lui « parût possible : il jugeait la mesure hasardeuse, ne sachant pas en- ■ t ore si nous étions maîtres du pays dans la partie déjà occupée. « Brueys ignorait mes mesures au Caire; il n'en eut connaissance que Vingt-quatre heures avant d'être attaqué par Nelson. Il était resté incertain et n'avait point songé à sa sûreté. S'il eût fait sortir tes frégates et fortifier nie, votre amiral ne l'eut p;is attaqué, on Brueys « l'eût battu. L'amiral français était un homme d'un talent supérieur, unis il lui manquait celte résolution, qui, dans les moments décisifs. « frappe les grands coups. Cette qualité rare est aussi importante chez « l'amiral que chez le général. Il n •■tait pas expérimenté dans lu pro- " [MUtion de ses talents; il u avait pas. dans la boulé de ses plans, celle confiance <|m donne le triomphe, el qiul faut puiser daieV nue connaissance complète des moyens on' niploie, dans l'énergie du ca-
" ractère. Avec celle assurance-là, j'ai commandé une armée a vingl- « cinq ans.
■ Si Nelson eût rencontre la Molle de Brueys durant le vovaue de l'ar- « mée française pour l'Kgyple, je ne sais pas ce qui vous serait arrivé, - parce que j'avais placé sur chaque bâtiment trois cent cinquante à « quatre cents hommes, exercés à la manœuvre du canon deux* fois par "jour; j'avais donné l'ordre à chaque bâtiment d'attaquer un des « vôtres. Vos vaisseaux étaient petits, et, je pense, faibles d'équipage - « vous n'auriez pas obtenu l'avantage, malgré la supériorité de votre
• manœuvre.
u Le marin français est aussi brave que le marin anglais. Les Fran- « ; i i s avaient, au rummeucemenl de la guerre, beaucoup trop de méi pris pour les troupes anglaises. Ce mépris venait des défaites du due «« d'York, du peu de vigilance et d'activité de vos avant-postes; enfin, de » désastres sans gloire qui avaient frappé vos armées. Les Français •• avaient tort, et les Anglais ont fait voir qu'ils sont braves. Cette idée « injuste fit battre en Egypte Régnier par le général Stuart; les Français « avaient pensé que vous fuiriez et que vous vous jetteriez vite sur vos «vaisseaux. Régnier était un officier Irès-instruil, d'un grand talent, » et à cause de cela, plus propre à mener au feu trente mille, bommes i que les cinq à six mille qu 'il a commandés ce jour-là. Les soldats de « Régnier n'élaient en grande partie que de braves Polonais. Pendant < longtemps, sur le continent, il n'y avait que vos matelots que les * militaires estimassent. »
Ici l'Empereur prit une plume et écrivit un renseignement destiné à ses Mémoires. Il me parla ensuite des revues de Tilsitl, faites en société
« sur (ont le roi de Prusse , cou unissaient parfaitement tous les détails
* sur la coupe et la confection d'un habit : combien de boutons devant « et derrière, comment les revers doivent être taillés; le roi de Prusse « aurait pu lutter de connaissances avec le meilleur tailleur de mon « armée;
» J'étais obsédé de questions futiles. Je n'y entendais pas un mol: « pourtant, pour ne pas les blesser, je répondais poliment, mais je dus « leur paraître passablement ignorant sur tous ces points. J'allai voir « un jour le roi de Prusse; je trouvai qu'au lieu de bibliothèque il avait « Unit simplement une chambre grande comme un arsenal, pleine de
• tablettes, de clous. Ces derniers tenaient suspendus cinquante à <• soixante habits. Chaque jour , ce prince endossait un nouvel « habit.
«C'est un homme grand, sec; sa tournure et sa physionomie ont « quelque chose d'étrange ; il paraissait attacher infiniment de prix à la j « coupe d'un uniforme de dragon. Kt cependant il venait de perdre son « royaume!
« A léna, l'armée prussienne, magnifique, nombreuse, exécuta les
- plus brillantes manœuvres; mais je lui fis connaître, avec mes bandes, « qu'il y a une grande distance entre parader avec des uniformes « étincelants et se battre. »
18. — Le major Fehrzen est venu à Longwood. On lui a demandé pourquoi il ne visitait pas de temps en temps la famille Bertrand ; il a répondu que le gouverneur lui nvait fait dire qu'il désirait qu'il n'existât d'autre communication qu'un salut entre les officiers du 55* régiment et les prisonniers.
Il nous a assuré que nous n'avions rien à craindre, que le 53' régiment n'aurait jamais d'assassins dans ses rangs.
Napoléon me dit qu'un jour l'Europe reconnaîtrait qu'il avait été dirigé pur une haute raison et une prévoyante politique, en cherchant à reconstituer la Pologne en royaume indépendant, qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'arrêter le progrès des Moscovites. « L'Europe sera un
* jour inondée par eux. Je ne vivrai pas assez d'années pour être témoin « de cette effroyable invasion. Mais vous qui êtes encore jeune, vous la
- verrez : vous verrez la Russie conquérir l'Inde, ou entrer en Europe ! * nvec quatre cent mille Cosaques et tribus des déserts, et deux cent
« mille soldats russes. »
Venant aux projets de Paul sur l'Inde, l'Empereur continue : « Il me
• demanda un plan, je lui envoyai des instructions développées, u Et ici
l'Empereur me Ûl voir sur une carie les points d'où les Russes devaient partir. « On partait d'un des ports de la mer Caspienne. La Russie » doit ou crouler, ou s'agrandir, et je suppose plus vraisemblable la » dernière hypothèse. Ces invasions donneront deux avantages tranchés « à la Russie, de nouveaux progrès à sa civilisation, ce poli que peut <• communiquer le frottement avec d'autres puissances ; ensuite de l'ar- « gent et des rapprochements entre elle et les habitants des déserts, avec « lesquels elle était en guerre il y a quelques années. Les Cosaques, « les Calmouckset les autres barbares qui ont suivi les Russes en France
• ont vu et pris le goût de notre luxe, de nos commodités sociales ; ils » rapporteront dans leurs déserts le souvenir enivrant des lieux où ils « ont eu de si belles femmes, une si excellente nourriture ; ils ne pour- » ront plus vivre dans leurs juiys barbares, stériles, et ils communi-
- queronl à leurs voisins la pensée d'aller conquérir ces contrées déli- i « rieuses. Il est de tonte probabilité qu'Alexandre sera obligé de vous
« enlever l'Inde pour acquérir des richesses et fournir de l'occupation •< à ses peuples'; par là, il préviendra peut-être une révolution en Russie.
S'il ne fait pas cela, il se mettra à la tète de quelques cent mille de « barbares à cheval, et de deux cent mille hommes d'infanterie, et ar- « rivera au centre de l'Europe, chassant tout devant lui. L'histoire con- « firme mes prévisions, elle nous montre que toutes les fois que les bar-
• bares du Nord ont pris du goût pour le midi de l'Europe, ils sont « revenus à la charge pour le conquérir, et ont fini par s'en rendre les « maitres.
•• Ces canailles ont tout ce qu'il faut pour former d'excellentes ar- » niées : ils sont braves, actifs, supportent la fatigue avec persévérance, « vivent de peu, sont pauvres et ne demandent pas mieux que de s'en- « richir. Tout dépend ù la vérité, cependant, du sort définitif de la Po- « logne. Si Alexandre réussit à incorporer la Pologne à la Russie, en ré-
• conciliant les Polonais avec le gouvernement russe, et non pas sim- « plement en subjuguant le pays, il aura fait le plus grand pas vers In « conquête des Indes. Mon opinion est qu'il cherchera à exécuter l'un
- ou l'autre des deux projets dont je viens de parler : je pense cependant que ce sera plutôt le dernier. »
J'objectai à l'Empereur les distances, le manque de numéraire en rapport avec ces entreprises. <• La dislance n'est rien : on peut aisé- « ment transporter les vivres sur des chameaux, et les Cosaques pour- « ront toujours s'en procurer un assez grand nombre. Ils trouveront «de l'argent en arrivant. L'espérance de I» conquête réunirnil sans
DANS L'EXIL. «65 «.frais des armées de Cosaques cl de (lalmourks. Qu'un czar intrépide
leur offre le pillage de quelques grandes villes de l'Europe, et des milliers se réuniront sous ses bannières! L'Europe, el surtout l'Angleterre, auraient du s'opposer à la réunion de la Pologne et de In Russie. Ijps vues de votre eabinet ne vont point à l'avenir; je ne lui vois qu'une idée, c'est de tenir la Belgique séparée de la France , parce que la France possédant la Belgique, peut se regarder, en cas de guerre avec l'Angleterre, comme maîtresse de Hambourg. Ministre anglais, j'eusse préféré laisser ce pays dans les mains de l'Autriche ; en cas de guerre avec la France, cette puissance peut résister ; tandis que la Hollande succombera sous les premiers coups des Français.
i Mon expédition contre la Russie réussissant, j'aurais contraint Alexandre d'accéder complètement au système continental que j'avais créé contre vous; par là, je vous forçais à la paix. Je faisais de la Pologne un royaume indépendant. »
Je lui dis: <■ Mais quelles conditions nous laissiez- vous ?
« — De très-bonnes : j'aurais seulement mis un terme à vos vexations maritimes. — Et Malte? — Je vous l'aurais laissée; j'étais las de me battre, et je me sentais fort en état de bien gouverner; j'aurais
««fi NAPOLÉON
« perfectionné Cous les services de mon empire, enrichi el embelli la
Fronce; j'aurais élevé mon fils, et écrit ma vie. « Les clameurs des aristocrates dont j'ai été l'ennemi ne peuvent « m 'enlever la gloire de mes grands travaux publics en France, en Eu- j
rope. J'ai fait ouvrir des routes pour traverser les Alpes, et j'ai réuni " des mers. Aujourd'hui ils ne peuvent travailler au bien-être de leur
- pays sans revenir sur mes traces ; les peuples comparent. On ne « peut m'enleverce Code de lois que j'ai créées; il passerai! la postérité ■ la plus reculée. »
Dans le même entretien, je lui dis que je venais de faire des recherches sur le nombre des vaisseaux français que nous avions pris avant sa proclamation de la détention des Anglais en France ; nous n'avions pu prendre que deux chasse-marées dans la baie de Quiberon. « Deux « chasse-marées, reprit-il ; eh quoi ! il y a eu pour 70 millions de mar-
• chondises enlevées, envirou deux cents bâtiments retenus, avant que « je tisse cette proclamation ? Mais c'est ce que l'Angleterre a toujours
fait. Dans la guerre de 1773, vous en avez agi de même, en nousdon- « nant pour excellente raison que c'était votre usage. La grande que-
- relie entre vous et nous est que je ne voulais pas vous permettre « d'agir à votre guise en mer, ou au moins que je prétendais, dans ce « cas, faire ce qu'il me plairait sur terre ; enfin, que je ne voulais pas <> recevoir la loi de vous. Peut-être en cela oi-je poussé les choses trop i loin, j'ai pu me tromper; mois j'ai dû, quand vous avec bloqué la
• France, bloquer l'Angleterre ; et ce n'était pas un blocus sur le pa- « pier, puisque je vous ai forcés à envoyer vos marchandises autour de « la Baltique, et à occuper une petite île dans la mer du Nord, pour « faire la contrebande. Vous avez dit que vous vouliez me fermer les « mers, et moi j'ai dit que je vous fermerais la terre. Cela vous a réussi; « mais vous n'avez pas du cette réussite è vous-mêmes, mais à des occi- « dents inattendus par votre cabinet. Votre pays ne s'en trouve pas « mieux, par la sottise de vos ministres qui ont agrandi la Russie.
« Les efforts de vos ministres pour détruire la liberté et mettre les
- Anglais dans les fers m'étonnent; je vois là un changement dans l'es- » prit du gouvernement. Que les Russes et quelques peuples allemands
• soient traités ainsi , je n'en suis pas surpris : ces nations ne sont
• ni libérales, ni libres. Chez elles, la volonté du souverain a tou- « jours tenu lieu de loi ; les esclaves obéissent, cela est conséquent.
- Mais que l'Angleterre soit traitée comme ces nations, je ne le conçois
« pas; j'y vois l'envie, de la part de vos oligarques, d'abaisser ceux qui :
DANS t/KXII..
I « se sonteorichis par les affaires de commerce et l'industrie. C'est un
• contre-sens; c'est l'opposé du système qui a porté si haut la puissance « anglaise! «
33. — Le gouverneur m'a reproché vivement d'avoir communiqué différents journaux politiques qui venaient d'arriver à Sainte-Hélène. Il regrettait surtout que le fait de la dissolution de la chambre législative de France eût été porté à la connaissance de Napoléon.
Les questions inquisitoriales les plus minutieuses, les plus variées, les plus tracassières me furent faites à ce sujet.
24. — L'Empereur fait remarquer les amusantes contradictions des pumphlels. « Danslesuns,onécritquej'ai poussé la corruption des mœurs I - jusqu'à entretenir un commerce secret avec mes sœurs ; et dans d'nu-
• 1res, on dit nettement que je suis impuissant. Celte dernière version u « eu plus de crédit que l'autre; elle était parvenue en Russie: quand il y « fut question d'un mariage entre une sœur d'Alexandre et moi, l'im-
• pérolricc mère dit à son fils qu'elle ne pouvait donner sa fille à un { « homme impuissant; que si je l'épousais, on serait forcé de recom-
■ mencer ce qui avait été fait à l'égard de Gustave, acte qui blesserait
« tons ses principes ; vous savez l'histoire de Gustave? — Non, Sire. — i
• Eh bien, Gustave était impuissant; n'ayant pas par conséquent d'hé- j ! « ritièr, on fit coucher un de ses chambellans avec la reine, et c'est
- ù cette circonstance que doit le jour le sot qui u résigné la couronne, ,
• il y a quelques années.
« Alexandre répondit . « Ma mère, si vous étiez plus jeune, je vous « souhaiterais Napoléon pour époux, et je vous assure que vous auriez « un nouvel héritier. » Je tiens cette anecdote du prince Kourakin.
Le souvenir de madame de Staèl a donné lieu à quelques apprécialions. « C'était une femme de beaucoup de talent, mais elle avait tant i [ « d'ambition, et était si intrigante, si remuante, que j'ai été obligé de l'é- « loigner. A Genève, elle forma une liaison avec mon frère Joseph, qu'elle « séduisit par l'éclat de sa conversation. Lorsque je revins de l'ile d'Elbe, « elle voulut me présenter son fils, elle me demanda le payement de
- deux millions que M. Necker, son père, avait prêtés à Louis XVI.
• Comme je ne pouvais rien lui accorder sans être injuste, je refusai « de recevoir son fils. Joseph prit sur lui de me le présenter ; j'écoulai « sa demande. Ma réponse fut qu'il n'était pas en mon pouvoir d'ac-
• cueillir sa réclamation,- que je la regardais comme contraire aux « lois; que cette exception serait une injustice pour d'autres. Madame « de Staël écrivit encore une longue lettre à Fouché : la conclusion était
• qu elle avait besoin d'argent pour marier sa tille au due de Broglie; « elle promettait, ce service une fois rendu, d'être pour moi noire et
• blanche. Foucbé me conseilla d'accueillir cette réclamation, attendu I « que cette dame pouvait rendre de très-grands services dans ce mo-
« ment si critique. Je ne voulus pas du marché.
• Vous savez cette autre anecdote :A mon retour de la première •• campagne d'Italie, je fus abordé par madame de Staël; c'était dans
- une grande société : je ne pus éviter un échange de quelques paroles « polies. Madame de Staël me demanda : « Général, quel est selon vous, « aujourd'hui, la première femme de France?— Madame, lui repartis-je « froidement, c'est celle qui a le plus d'enfants. • Elle fut toute décon- « certée. -
27. — L'Empereur considère l'Angleterre comme en décadence. Il I en trouve une preuve dans la prohibition de ses marchandises en Russie et en Allemagne. « Pour reprendre la puissance qu'elle posséda « au temps du grand lord Chatam, il faut qu'elle rentre dans son rôle « naturel de première puissance maritime. Avec vos flottes, vous pouvez | j « menacer d'une attaque les côtes des puissances qui vous refuseront « leur bienveillance; vous pouvez troubler leur commerce, sans craindre | •' de représailles : votre manière actuelle d'agir vous fait perdre tous ces : « avantages. Vous avez abandonné votre arme la plus puissante, et vous « envoyez une armée sur le continent, où vous ôteB inférieurs en forces « même à la Bavière. Vous me rappelez François 1er, qui, à la bataille « de Pavie, avait une artillerie belle et formidable ; il mit sa cavalerie
• devant et masqua ses batteries, qui, si elles eussent fait feu, lui assu- « raient la victoire : il fut battu, perdit tout et fut fait prisonnier. Vous •< faites de même : vous désertez vos bâtiments, que l'on peut comparer « aux batteries de François 1er, et vous jetez sur le continent quarante « mille hommes que la Prusse, ou telle puissance qui voudra prohiber
- vos marchandises, attaquera et taillera en pièces, si vous usez de j « représailles.
« Comment! vos ministres ont tout rendu! Les autres puissances ' «ont acquis du terrain et des millions d'âmes , et vous, vous avez rendu | » les colonies ! Vous rendez l'Ile Bourbon à la France ; vous ne pouviez « rien faire de plus imprudent ; au contraire, vous deviez tâcher de faire « oublier aux Français la route de l'Inde; mais non, vous les replacez « à demi-chemin. Pourquoi avez-vous rendu Java? Pourquoi avez- vous » rendu Surinam, la Martinique et quelques autres colonies? N'étiez- « vous pas les maîtres? ne poiiviez-vous pas dire que vous les reteniez
« les cinq années que les puissances alliées devaient rester en France? « Pourquoi n'avez-vous pas demandé Hambourg en échange du Ha- .. novre ? vous auriez aujourd'hui un comptoir en Allemagne pour y « vendre vos marchandises. »
50. — L'Empereur m'a fait appeler pour lui traduire différents passages du discours de lord Bathurst, rapporté par le Times. Il a été prononcé à la chambre, en réponse à la généreuse motion du lord Uolland, en faveur de Napoléon. Bathurst soutient que les plaintes du général Bonaparte ne sont aucunement fondées. « Allons, dit Napoléon, il faut » continuer de souffrir; mais le règne du mensonge finira ! »
Napoléon a répété quelques-uns des reproches qu'il adresse à nos ministres. « L'état' de crise qui tourmente l'Angleterre est leur ou- « vrage. Si les lords Grenville et Welesley avaient été ambassadeurs, » je suis convaincu qu'ils auraient consulté autrement les intérêts de « l'Angleterre. Que diraient les Anglais qui vivaient il y a cent ans, « s'ils sortaient de leurs tombeaux, et si, apprenant tout à coup les •< grandes victoires de l'Angleterre, ils jetaient les yeux sur leur patrie, ' •> et voyaient que dans le nouveau traité, pas un seul article n'a stipulé « un bénéfice pour le pays ; qu'au contraire, vous avez renoncé à des » possessions et à des droits commerciaux indispensables à votre exis- « tence?Et cela, quand l'Autriche voit sa population augmenter de j « dix millions d'habitants, la Russie de huit, la Prusse de dix ; quand •' la Hollande, la Bavière, la Sardaigne et les autres puissances, gardent « des agrandissements de territoire ! Pourquoi l'Angleterre n'a-t-elle " pas joui d'avantages égaux, elle quia été la cause essentielle des succès? <> Que ne rétablissiez-vous les petits états maritimes indépendants, tels « que Hambourg, Stralsund, Dantzick, Gènes, pour servir d'entrepôts à « vos manufactures, avec des conditions secrètes pour votre commerce ? « Vous avez bêtement donné Gênes au roi de Sardaigne, et réuni la
Belgique à la Hollande.
« Considérons la position dans laquelle vous vous trouvez. Vous êtes « presque aussi complètement exclus du continent que lorsque je ré- « gnaiset que j'ai proclamé le système continental. Je vous le demande, « en supposant que j'eusse été vainqueur, aurais-je pu dicter une paix
plbs désavantageuse pour l'Angleterre, dans ses conséquences, que ne | « l'a été celle de lord Castlereagh après votre victoire ? Rappelez-vous 1 ■ que je vous ai dit, il y a quelques mois, que je regardais comme mal- « habile de laisser les troupes anglaises en France et d'en nommer lord i • Wellington général en chef. Vous voyez à présent les conséquences de
- cette double faute. La Prusse refuse vos marchandises. Que pouvez- « vous faire ? Vous ne pouvez ni essayer d'intimider cette puissance, ni j ! « en venir à une guerre ouverte, attendu qu'elle tomberait sur lord « Wellington et ses quarante mille hommes. Vous ne serez point indé- « pendants, tant que vous laisserez vos régiments sur le continent. Après | « vos succès, il fallait retirer vos troupes ; vous ne vous fussiez pas attiré
la haine et la jalousie des autres puissances ; l'Europe ne vous fermait [ « pas ses ports, ou vous lui disiez : « Je bloquerai les ports si vous ne « permettez pas l'entrée de mes marchandises, aucune autre n'y entrera ni n'en sortira. » Ils vous auraient cédé; vous avez .maintenant les >• mains liées. En vous mêlant des affaires du continent et en essayant de « vous faire grande puissance militaire, vous vous êtes affaiblis. « Vous êtes une nation de marchands ; vos grandes richesses viennent
• du commerce, l'Angleterre n'est pas autre chose. Ce n'est ni dans l'é- « tendue de son territoire* ni dans sa nombreuse population, ni par ses
• mines d'or, d'argent ou de diamants, que la Grande-Bretagne peut ali- j
• menter sa prospérité. Je vous ai appelé nations de boutiquier», mais | • nul homme de sens ne doit rougir de cette qualification ; pourtant vo-
« tre prince et vos ministres paraissent vouloir changer aujourd'hui l'es- « prit des Anglais, et faire de vous une autre nation : ils prétendent vous
| « faire honte de vos boutiques et de votre commerce, qui vous ont fait « ce que vous êtes. Ils ne s'occupent plus que de noblesse, de titres, de
' • décorations : ils n'ont de but que celui-là ; avec ces cordons, ces croix, , « que l'on répand à pleines mains, on essaye de vous transformer en « nation de nobles, au lieu de vous laisser les Anglais d'autrefois. Kou- » gissez-vous d'être vous-mêmes et voulez-vous devenir une nation de nobles et de gentlemen? Tout cela pouvait aller avec moi en France , parce que cela s'accordait avec l'esprit de la nation ; mais cela est « contraire à l'esprit et a l'intérêt de l'Angleterre. Attachez-vous à vos « bâtiments, à votre commerce et à vos comptoirs, et laissez les cordons, « les croix et les uniformes brillants au continent. C'est là le moyen de « prospérer. Lord Castlereagh a rougi de ce que l'on vous appelait une , « nation de marchands, et il disait souvent, lorsqu'il était en France, <• que c'était une fausse idée que de supposer que l'Angleterre tenait j « tout de son commerce, et lui devait ses richesses; il ajoutait ntfeme
• que le commerce ne lui était nullement nécessaire. Je haussai les
• épaules quand on me rapporta ces paroles. 11 a trahi son pays lors du
• traité de paix. Je ne veux pas dire (en posant la main sur son cœur) « que la trahison soit venue d'ici ; mais il l'a trahi en négligeant ses vieux
• intérêts. Il n'a été, dans le fait, que le commis zélé des souverains. « Peut-être a-l-il voulu les convaincre que vous n'êtes pas une nation de « marchands, et fait dire aux nations : « Oh ! que l'Angleterre s'est no- « blement comportée! » Si Casllereagh eût entendu les intérêts de son « pays, s'il eût stipulé des traités de commerce, demandé l'indépendance
• de plusieurs villes et états maritimes, pour assurer quelques avantages « à l'Angleterre, l'indemniser du sang versé et de ses énormes sacrifices, « il est vrai qu'alors on eût pu dire : Quel peuple mercenaire ! c'est une « vraie nation de marchands : ils ne demandent que des marchés ! Et « lord Casllereagh n'eût pas été si bien reçu dans les hauts salons.
« 11 peut avoir montré du talent dans quelques circonstances, et une « grande opiniâtreté h consommer ma ruine; mais pour ce qui est de « connaître et faire valoir les intérêts de son pays, c'est à quoi il ne ■ s'est pas entendu. Il est probable que de mille ans l'Angleterre ne <• retrouvera une semblable occasion de s'agrandir. Dans la situation « où sont les choses, on n'aurait rien pu vous refuser ; mais après des « succès si romanesques, si surprenants; après avoir été favorisé de
• Dieu et du hasard, comme vous l'avez été; après avoir fait l'impos- « sible ; après avoir effectué, je puis le dire, ce que jamais l'imagination « la plus ardente n'aurait pu seulement présumer, quel profit en est-il « résulté pour l'Angleterre, si ce n'est les cordons des souverains alliés « qui décorent lord Casllereagh? Quand une nation a été aussi favorisée « que la vôtre, et qu'il existe de la misère chez cette même nation, « l'incapacité des ministres est prouvée. »
4 juin. — La maison de Longwood a reçu aujourd'hui vingt-huit livres de viande.
Outre la garde ordinaire, on a placé un oflicier à Hut's-Gate, depuis l'arrivée des vaisseaux venus d'Angleterre, avec ordre de surveiller de très-près les individus qui s'approcheraient de Longwood, et de refuser le passage aux personnes suspectes.
Un buste en marbre du fils de Napoléon a été apporté à Sainte- Hélène sur le Baring. Thomas Reade a conseillé au capitaine de le jeter à la mer et de n'en rien dire.
10. — J'ai parlé à l'Empereur d'une brochure sur Murât qui venait d'être publiée. C'est l'ouvrage d'un ancien aide de camp du roi de Naples, du colonel Macirone. Je lui rapportai qu'entre autres choses Murât aurait dit au colonel que la bataille de Waterloo avait été perdue parce qu'on y avait fait un mauvais usage de la cavalerie, et que s'il l'eût commandée ce jour-là, les Français auraient ballu les An-
glais. « Je crois cela aussi, dit Napoléon. Mural était le meilleur gé- j « néral de cavalerie de l'Europe. Il eût donné plus d'impétuosité aux « charges. Il fallait enfoncer deux on trois bataillons, et je crois que . « Murât serait parvenu à le faire. C'était un officier unique, il entraî- « nait tout. Dans l'artillerie, Drouot laissait voir le même mérite, la
■ même intrépidité , la même décision. Murât avait environ vingtquatre ans, et était capitaine lorsque je le choisis pour aide de camp ;
• il m'adorait malgré ce qu'il a pu faire. J'ai eu tort de le laisser dans le « midi en 1815. Il n'était rien sans moi; mais à mes côtés, c'était un •• admirable officier. Je disais à Murât d'aller culbuter quatre ou cinq
* mille hommes sur un point, il y volait: exécuter cet ordre n'était pour » lui que l'affaire d'un moment; si je l'abandonnais à lui-même, ce
i « n'était plus le même. 11 était toujours au fort du feu. Des plumes « magnifiques surmontaient son bonnet, étincelant de diamants et de << broderies; son costume entier était couvert d'or. Les soldats ennemis i «ne voyaient et n'admiraient que lui. Je ne puis expliquer comment , •< il a échappé mille fois a la mort. Il est vrai que les ennemis, et les « Cosaques surtout, poussaient des cris de joie en l'apercevant. Chaque « jour il engageait quelque combat singulier avec eux; il ne revenait ja- « mais sans avoir teint son sabre deleursang.C'était un véritable paladin. <- Mais, considéré comme chef d'État, dans le cabinet, c'était un poltron <• sans jugement et sans décision. Murât et Ney étaient les deux hommes « les plus braves que j'aie connus. Le caractère de Murât était plus •• noble, plus franc que celui du maréchal. Murât, malgré son affection |
■ pour moi, m'a fait plus de mal que qui quece soit au monde. Quand je
■ quittai l'île d'Elbe, je lui envoyai un courrier pour l'informer de mon » départ; il voulut aussitôt attaquer les Autrichiens. La personne en- - voyée en courrier le supplia inutilement de différer. Murât me croyait « déjà, non-seulement maître de la France, mais encore de la Belgique « et de la Hollande, et il voulait, disait-il, faire une bonne paix avec « moi. Il chargea les Autrichiens comme un fou avec sa canaille napo- « litaine; il ruina mes affaires. J'étais au moment de négocier avec
» l'Autriche, le traité allnit être conclu. Quand l'empereur François j « apprit cette attaque impétueuse, il pensa que Murât n'agissait ainsi I <> que d'après mes instructions. Metternich dit alors : •< L'Empereur est j « toujours le même; c'est un homme de fer. Le séjour qu'il a fait à l'île « d'Elbe ne l'a pas changé : rien n'est capable de le guérir. Tout nu- <• rien, c'est sa règle. « L'Autriche se joignit à la coalition.
« Murât ignorait que ma conduite était toujours réglée d'après les
■ circonstances. Il était comme un homme qui regarde les changements
■ de décorations à l'Opéra , sans jamais penser à la machine qui les « met en mouvement; il n'a pas cru me faire un grand tort en se sé- « parant de moi la première fois, car il ne se serait pas joint aux alliés.
• Il calcula que je serais obligé de céder l'Italie et quelques autres pays ;
• il n'a jamais envisagé ma ruine. »
Le gouverneur s'est rendu chez le général Bertrand et lui a fait connaître que M. Manning avait apporté au nom de lady Holland quelques présents qui lui étaient destinés ; qu'il était aussi arrivé, adressé par un sculpteur de Livotirne, un buste du jeune Napoléon; qu'il désirait savoir si le général Bonaparte le recevrait. Bertrand lui répondit affirmativement; mais il fallait renvoyer en échange au sculpteur un cadeau de cent guipées.
Napoléon m'a demandé si je connaissais ce qui avait été dit dans l'Ile, sur ce buste; je répondis que j'en avais entendu parler. « Pourquoi
• ne m'en avez-vous rien dit? ajouta Napoléon. J'avais résolu, si ces « objets ne m'eussent pas été remis, de rédiger une plainte qui aurait « fait dresser les cheveux à la tête de tout Anglais. J'aurais raconté des « choses qui eussent fait exécrer cet infâme Hudson I<nwe par toutes « les mères d'Angleterre. J'ai su qu'il avait délibéré à ce sujet, et que « son premier ministre Beade avait ordonné que le buste fut brisé. Sa « femme lui aura sans doute reproché l'atrocité d'un pareil procédé. »
Dans la même conversation, Napoléon m'a parlé de sa mère. « Mon
■ excellente mère, dit-il, est une femme d'àme et de beaucoup de la- •r lent ' ; elle a un caractère mâle, fier et rempli d'honneur Elle ven- •< drait tout pour moi, jusqu'à sa chemise. Je lui avais assigné un mil- « lion par an, outre un palais, et je lui faisais beaucoup de présents. » Je dois ma fortune à la manière dont elle m'a élevé : je suis d'avis « que la bonne ou mauvaise conduite à venir d'un enfant dépend en- «■ tièrement de sa mère. Elle est très-riche. Plusieurs personnes de ma » famille ont réfléchi que je pouvais mourir, qu'il pouvait arriver des .. accidents, et en conséquence ont en soin de se conserver une partie « de leur fortune. Joséphine est morte riche de dix-huit millions. Elle « était protectrice des arts. Elle avait fréquemment de petites querelles « avec Denon et avec moi, parce qu'elle voulait se procurer aux dépens
' Madame mère, lonqne J'en» l'honneur de la voir t Rome (en (SI*), gardait le* rate» d'une grande beauté) elle était pleine de dignité. Ses manière* étalent noble», et u conduite conforme au caractère de la mère de Napoléon. — Elle ne voyait que peu de société; je croia que nous tomate», le duc Hantlton et mol, le* tenU Anglais qui aient dîné cbex die. Sa maison était tenue avec mairnihcence, bien qu'elle vécut presque en famille, tans fa» te.
» du Musée de belles s la tu es et des tableaux pou sa paierie. J'ai pensé « sanseesse à l'instruetion et aux jouissanees du peuple ; toutes les fois •• que j'ai pu me procurer une belle statue et un tableau de grand maîi trc, je l'ai fait et envoyé au Musée; il devait y augmenter les plaisirs « delà nation.
« Quand le pape était en France, je lui donnai un très-magnifique
* palais richement meublé, à Fontainebleau, et cent mille couronnes « par mois pour sa dépense. On lui tonait prêtes quinze voitures pour « lui et ses cardinaux, quoiqu'il ne sortit jamais. C'était un excellent •< homme, mais un peu exalté. 11 était grandement fatigué des libelle» >• dans lesquels on soutenait que je l'avais battu. 11 lesdémentitpublique- ■ ment, déclarant qu'excepté en matière politique, je l'avais toujours « très-bien traité. J'eus dans un temps la pensée de le nommer mon « aumônier, et de faire de Paris la capitale du monde chrétien. »
Nous avons reçu enfin le joli buste en marbre blanc du jeune Napoléon; il est presque de grandeur naturelle, fort bien exécuté, et |K)rte cette inscription Napoléon Françoi$4harles-Joseph, etc.
On a placé ce buste sur la cheminée du salon. « Regardez-le, dilNa-
• poléon avec émotion. Voyez cette figure! Celui qui a voulu la briser
• ii notre insu rsl un monstre! elle toucherait le co-ur d'une bète sau-
« vage. Celui qui voulait la briser plongerait un couteau dans le cœur « de cet enfant, s'il était en son pouvoir. » Les regards de l'Empereur ex primaient les plus vifs sentiments de In paternité; sa joie, la douce fierté de ses traits étaient attendrissantes.
Nous avons eu de nouveaux détails sur l'affaire du buste. Le gouverneur avait proposé de le jeter à la mer.
Ou a adressé au général Bertrand, pour Napoléon, un jeu d'échecs inaguiflque et son damier, deux corbeilles* ù ouvrage en ivoire d'un charmant travail, une boite à jetons provenant des fabriques de la Chine. La lettre d'envoi disait qu'ils étaient offerts h l'illustre habitant de Longwood au nom de M. Elphinslone, comme un souvenir de sa profonde reconnaissance pour celui dont la bonté généreuse avait sauvé les jours de son frère.
La veille delà bataille de Waterloo, le capitaine Elphinslone, blessé , ; avait été fait prisonnier. Sa très-grave blessure obtint l'intérêt de Na- ! poléon, qui ordonna à un chirurgien de le panser; apprenant que la perte de son sang l'avait jeté dans une grande défaillance, il lui envoya un gobelet d'argent plein de vin de son office. Lors de l'arrivée du Bellérophon devant les côtes de la Grande-Bretagne, lord Keith était allé faire ses vifs remerciments à Napoléon ; le capitaine était son neveu.
J'ai vu l'Empereur dans son cabinet. La conversation a eu pour sujet le roi d'Espagne Ferdinand elle baron Kolli. < Kolli, dit-il, fut dé-. « couvert par la police, parce que partout où il entrait pour manger ■« il demandait qu'on lui servit le meilleur vin; cela s'arrangeait mal « avec la pauvreté de ses vêtements. Cette singularité frappa les agents <« mis sur ses traces ; on l'arrêta, et on trouva sur lui une lettre de *" qui « engageait Ferdinand à fuir et lui assurait des secours. Un agent de port lice se mit à la place de Kolli et continga son voyage. On l'envoya « avec les papiers de Kolli auprès de Ferdinand, qui, après les avoir | a lus, refusa de s'enfuir.
« A Bayonne, j'offris à ce prince de retourner en Espagne, en lui j « notifiant toutefois qu'après son arrivée je lui ferais la guerre. Ferdi- « nand refusa de rentrer, à moins que ce ne fût sous ma protection. « Je ne le surveillais pas. Il était libre à Bayonne, et pourtant que n'ah t-on pas dit! 11 avait auprès de lui autant d'amis et de nobles qu'il le ; « désirait, je ne lui ai rien fait de ce que je supporte ici. Je voulais « établir en Espagne une constitution libérale ; j'aurais détruit l'inqui- « sition, anéanti la superstition, les droits féodaux et les privilèges. » Cette constitution aurait appelé aux premières charges du royaume
« et aux emplois publics tous ceux qui auraient eu des talents et du mé- « rite, sans distinction de naissance. Les hommes qui gouvernaient
- en Espagne avaient trop peu de capacité pour que ce pays me fût en « rien utile. Avec un gouvernement vigoureux, on aurait pu faire usage i des grandes ressources que présentent ses belles provinces, et on au-
• rait pu s'en servir surtout si avantageusement contre l'Angleterre ; « je l'aurais forcée de ce coté à signer la paix, et la paix conformément « aux droits maritimes et généraux. Sans doute je désirais détrôner les
• Bourbons, à qui je supposais naturellement d'assez malveillantes in- « tentions. Je n'ai jamais cru nécessaire d'y placer mon frère, mais
- un partisan de ma cause. Ce qui était pressant pour moi était d'écarter « les Bourbons du gouvernement. »
Napoléon, dans une autre partie de cette conversation, a reparlé de Fox. « Il était sincère, m'a-t-il dit, il avait de la droiture, et voyait juste ; s'il ne fut pas mort, la paix se serait faite, et l'Angleterre serait « florissante. Fox avait une connaissance parfaite des intérêts anglais. Il
• fut reçu comme un grand homme et un ami de l'humanitédans toutes « les villes de France où il passa. On lui offrit des fêtes et on Ini ren- « dit des honneurs. Cet homme d'État aurait réconcilié les deux pays. »
Napoléon m'a raconté quelques actes de la carrière du vieux général Wnrinser « Quand je faisais assiéger Mantone, peu de temps avant sa « reddition, un Allemand fut saisi au moment où il pénétrait dans 'la « place. Pris pour un espion, on le fouilla ; on ne trouva rien. On le « menaça : alors un Français qui parlait un peu allemand survint. « Informé du fait, il dit au prisonnier qu'il allait le tuer, s'il nedisait « pas sur-le-champ ce qu'il venait faire dans la place, lira son sabre et ■ lui en porta la pointe au eorps. Le pauvre diable, effrayé, dit qu'il « avait avalé ses dépêches pour Wnrmser, et qu'en attendant quelques « heures on pourrait les connaître. Lorsqu'il me fut amené, je le fis
- enfermer dans une chambre avec deux officiers d'état-major. En effet, « quelques heures après, on retrouva une lettre de la main de l'empe- « reur François à Wurmser. 11 lui disait de tenir quelques jours de •« plus, et qu'alors il serait secouru par une forte colonne qui venait
• dans une direction qu'il mentionnait, sous les ordres d'Alvinzi. « Eclairé par ce renseignement, je partis avec la plus grande partie de » mon armée, je marchai sur la route indiquée ; je rencontrai en effet
- Alvinzi au passage du Pô, je le battis complètement et revins à mon •- siège. C'est alors que le vieux maréchal me fit proposer à certaines < conditions la reddition de la forteresse. Il ajoutait que sa garnison avait
« encore pour quatre mois d'approvisionnements. Ma réponse fut que «je savais positivement qu'il n'avait pas pour trois jours de vivres. « mais que j'avais une si haute idée de son courage et de ses talents» «qu'il avait si brillamment défendu la place confiée à son épée, que « j'étais prêt à signer à cause de lui et ses braves la capitulation la plus
• honorable. Découragé par l'exactitude de ces renseignements, et en- « cou ragé par ma générosité, il m'envoya ses propositions ; j'acceptai et « m'éloignai, ne voulant pas jouir de l'humiliation de ce noble soldat. « Wurmser ne me désignait jamais que sous le nom de jeune homme. « Il était très-Agé, brave comme un lion, mais extrêmement sourd : « il n'entendait plus siffler les balle* auprès de lui.
« Je courus dans ce moment à la rencontre des troupes papales qui » venaient de se révolter.
• Wurmser me sauva la vie quelques jours plus tard. En arrivant à « Rimini, je reçus une lettre de lui ; un de ses courriers me l'apporta : « il m'écrivait qu'on devait m'empoisonner, et il me nommait le lieu, « le jour où cette entreprise devait se consommer. C'était à Rimini. et « les auteurs du complot n'étaient rien moins que quelques canailles de « prêtres. Ils auraient réussi, si je n'eusse pas été prévenu. Comme « Fox, il avait l'ame noble! »
J'ai fait part au gouverneur de la réponse que Napoléon m'avait chargé de lui porter. (Il est toujours question du buste. ) Le gouverneur n'a pu l'entendre, sans s'exaspérer au plus haut degré*. « Dites à « Bonaparte, continua-t-il d'un ton de voix qui n'était rien moins que
• c alme, que, pour prouver que je ne crains pas d'envoyer quelque mes- « sage que ce soit en Angleterre, je suis résolu à faire passer au mi- « nistre le rapport qu'il vient de m'adresser. »
Lorsque je lui dis que l'Empereur avait dit à lord'Amherst : « Jesup- « pose que sir Lowe ne vous a pas appris que je ne puis quitter cette « route, » le gouverneur à ces mots se leva avec fureur, et s'écria : « C'est faux ! je n'ai point donné cet ordre. » Je lui démontrai qu'il se trompait. Quand sa rage fut tombée, je lui fis observer qu'il n'était pas naturel qu'il fût étonné de la vivacité des plaintes de Napoléon. « Mcttez- « vous à sa place; profiteriez-vous de la permission de monter à cheval, « s'il fallait vous enfermer dans les restrictions que vous lui imposée?»
M'ayant demandé, la conversation une fois adoucie, ce que je pensais
• Napoléon était si fortement frappé de l'Idée qu'on enayeralt de violer mm anile, que peu de tempt après le départ de tir George* Cockbura, Il avait toujour* dans m chambre quatre a cinq paire* de pMoleU charité* et quelque* épées, dont 11 avait llntenlion de faire uaagc pour ae défaire du premier qui entrerait contre M volonté.
du discoure de lord Balhurst, je lui dis que plusieurs parties reposaient sur des faussetés. Ia; colloque reprit toute sa vivacité. « Vous êtes doue, « me dit-il, l'avocat des Français! » Il me menaça. Je le revis le lendemain 21. Ses paroles ne s'adoucirent pas : je lui offris alorefia démission.
L'Empereur me donna à lire sa réponse au discours de lord Balliurst;clle commence ainsi : « Le bill du parlement anglais n'est ni « une loi ni un jugement. » 11 compare ce bill aux proscriptions, «aussi « justes, aussi nécessaires, mais inoins barbares, que Sylla et Marins » traçaient avec la pointe encore sanglante de leur épée ; avec cette » différence, que le bill du parlement anglais avait été rendu en temps < de paix et avait été sanctionné par le sceptre d'une grande nation.
• Lorsque j'entrai à Berlin, m'a dit Napoléon, j'y ui trouvé la mère « du prince d'Orange, sœur du roi; elle avait été laissée malade dans •< les appartements élevés du palais. Elle n'avait pas d'argent, et per- •> sonne ne venait la voir. Après mon arrivée, ses domestiques vinrent >• invoquer ma protection : ils manquaient même de bois pour se chauf- <■ fer. Le roi avait oublié sa. sœur. Lorsque je sus cette circonstance, « j'adressai 100,000 francs ù la princesse; je pourvus à ses besoins. « Nous eûmes plusieurs entrevues; j'aimais môme sa conversation.
« On m'apporta, quelques années après aux Tuileries, des lettres
écrites d'Angleterre par son fils, alors aide de camp de Wellington, « et qui rechercliait à Londres la main de la princesse Charlotte. Je ris « beaucoup en lisant ces lettres, qui arrangeaient fort mal certains
grands personnages d'Angleterre de mes ennemis. Je pensai à les faire « imprimer dans le Moniteur. Dans l'intervalle, l'agent instruisit la « princesse qu'il avait été Jffrèté, ses papiers saisis, et il lui disait, en « partie, ce qui avait été écrit par le jeune prince; il était de moitié dans « ses pensées. La princesse me conjura, dans une lettre qu'elle m'écri-' « vit sans délai, de ne pas rendre ces papiers publics, m'exposant le tort « que cela ferait ù son fils et à sa famille, et elle rappela à mon souvenir -< le temps où j'étais à Berlin. Je fus touché de sa prière, et je ne laissai « pas publier ces lettres qui devaient faire un grand bruit en Europe. »
Napoléon parla de la reine de Prusse ; il avait eu une haute considération pour son caractère, et si le roi l'eût menée tout de suite à Tilsilt, il aurait obtenu des conditions plus favorables. Elle était élégante, jolie, spirituelle et fort instruite. Elle déplorait vivement cette guerre : ■< Ah! disait-elle, la mémoire du grand Frédéric nous a perdu* ; nous « nous sommes crus pareils à lui, et nous ne le sommes pas. »
Je rappelai à Napoléon que c'était principalement à l'occasion de la
reine de Prusse que ses ennemis avaient exagéré leurs reproches : « Etque disent-ils? Prétendent-ils que je l'ai empoisonnée? — iNon ; mais » ils parlent des chagrins que vous lui avez donnés; c'est, disent-ils, « la cause de sa mort. — Mais à qui la faute? Cette sensibilité, à la vue » des malheurs de sa |>atrie, l'honore; mais pourquoi le roi et la reine « ont-ils voulu la guerre? »
Revenant ensuite à une idée que sa situation ramène toujours, Napoléon m'a dit avec calme : « Il serait plus honorable pour l'Angleterre «de m'avoir fait fusiller sur-le-champ, dans le premier moment de « rage, lorsque je me rendis sur le Bellérophon, que de me condamner « à vivre sur ce rocher ! »
22. — J'ai vu Napoléon ; il s'est levé à quatre heures du matin et a écrit sans cesse. Il m'a fait voir son habit vert retourné.
■ Si j'avais trouvé la mort à Moscou , j'eusse laissé la réputation la
■ plus éclatante des siècles : il m'a manqué une balle.
• Il est vrai que je me suis relevé à Lutzen, à Bautzen, à Hanau. Les << marches de la campagne de France en 1814 n'ont point affaibli celle « réputation. Mon retour de l'île d'Elbe a bien montré que j'étais encore « propre aux entreprises audacieuses.
« J'ai fait deux grandes fautes à Dresde, j'ai consenti à un armistice
■ après d'éclatantes victoires , et je n'ai pas ensuite signé la paix. Si j'a-
« vais continué mes marches victorieuses, je revenais sur la Vistule, et
« les Autrichiens n'auraient point eu le temps de prendre parti contre
<• moi.
« Les alliés à Paris, ma cause n'était point perdue. Je savais que je « pouvais compter sur le peuple : j'y fusse revenu dans la nuit; le peuple,
• poussé en avant, eût alors tout attaqué, tout massacré. Mais la trahi- « son du duc de Raguse, qui commandait l'avant-garde, rendit ce plan « impossible. Je fus des lors compris, livré. >
Lui ayant demandé, dans le même entretien, quelle avait été la plus heureuse époque de sa vie , il me dit sans hésiter : « Les vingt jours de « ma marche de Cannes à Paris en 181 S. »
« En 1814 , dit-il ensuite, quand Castlereagh se trouvait à Chàtillon , « auprès des ambassadeurs des alliés, cette ville était investie, par suite « des batailles que je venais de gagner. Ce ministre paraissait inquiet , « il craignait de tomber dans mes mains, n'étant ni accrédité comme « ambassadeur, ni revêtu d'un caractère diplomatique, relativement à « moi. II alla trouver Caulaincourt pour s'expliquer à ce sujet : il était
• agité, et reconnut que j'avais le droit de le traiter assez mal. Ce qui » ajoutait à ses alarmes, c'est que sans un événement inespéré, il était « difficile qu'il échappât à mes soldats.
« Caulaincourt m'instruisit de cela ; je lui fis dire sans délai que, le « cas échéant, je regarderais Castlereagh comme ambassadeur. »
Napoléon a parlé de M. le comte de Narbonne, ambassadeur à Vienne, tué par un boulet devant Torgau. Il en a fait le portrait : « M. de Nar- « bonne réunissait à l'esprit le plus brillant l'équité du caractère : il « était très-habile. Tantqu'il fut a Vienne, la France ne fut pas dupe de « Melternich : il pénétrait admirablement ce ministre et son cabinet.
En envoyant , en 1812, à l'empereur de Russie cet homme distingué, « je pense que j'aurais conservé la paix. Alexandre demandait Dantzick « et une indemnité - pour le duc d'Oldenbourg. Après le début brillant
- de mes armées en Russie, Alexandre m'envoya un parlementaire pour « dire que si je voulais évacuer l'empire et revenir sur le Niémen, il
- traiterait. Je n'ai pas cru alors à sa bonne foi. Si cette offre fût
• revenue, et que nous nous fussions rapprochés, la guerre n'avait pas «- lieu cette fois. ■
23.— Le général Gourgaud m'a raconté quelques circonstances intéressantes de la bataille de Waterloo. Lorsque la dernière charge de la cavalerie française eut échoué, la cavalerie anglaise s'approcha et donna à cent pas de Napoléon. 11 était là avec ses meilleurs généraux, Soult, Drouot, Rertrand ; Gourgaud y était aussi. Celui-ci, sur l'ordre de Na-
poléott, rangea un petit hnlnilloii en carré, et lit jouer trois pu res (|< campagne; hi eavnlerie fut arrèb-e aussitôt un des Iwmlets vint emporter In jambe <lu marquis d'Anglesen. Napoléon éttit a la tétc de In colonne, criant « // faut mourir in ! mourir *ur le champ de bataille ! •
Napoléon voulait exécuter une charge avec ce pas <i<* motule, mais les tirailleurs anglais gagnaient du terrain. Lahédoyèrc galopait autour d'eux If sabre au |x>inu , cherchaol une mort digne de lui. Les amis de Napoléon l'empêchèrent de se jeter au milieu de l'en Demi ; Soultsaisil son cheval par la bride, en lui dfenntqv'on ne le tuerait pas, mais qu'il
sci ail fait prisonnier ; et. avec l'aide de quelques autres persoTmes dont d était entoure, ce général parvint à lui faire abandonner le champ de bataille. Il n'y avait plus alors dans ce lieu que la faible colonne dont on vient de parler qui put s'opposer aux progrès des Prussiens. Napoléon était si fatigué, que sur la route de Jcmma|>cs et de lMiilip|>e\ ille, il serait tombé de cheval s'il n'eût été soutenu porGourgaad et par deux autres personnes qui l'nccompairnèrent pendant la moitié du chemin. Ils tardaient tous un profond silence. Arrivé sur la roule de Paris, il fut décidé que Napoléon se rendrait directement nu sénat, où il
n. se.
entrerait avec ses Itottes et ses éperons; ee projet fut abandonné.
2o. — J'ai |wirlé de l'Espagne à l'Empereur, et je lui ai demandé s'il était vrai qu'en sa présence la reine eût dit à Ferdinand qu'il n'était pas le ûls du roi. « Cela n'est point vrai, me dit Napoléon ; mais, dans « un mouvement de colère, elle a dit qu'il ne ressemblait pas à un fils « de roi. » Lui ayant rappelé qu'on avait dit qu'il avait voulu marier Ferdinand à une de ses nièces : « Ce n'est pas vrai. Je n'ai jamais « songé à lui pour une alliance dans ma famille. »
Il a parlé de ses campagnes : « A la bataille d'EssIing, j'ai conservé j « le champ de bataille ; mais dans la nuit je l'ai évacué, on a pu croire « un moment que je me regardais comme battu; la victoire très-dis- « putéc de Lulzen a été très-décidément gagnée à BauUcn \ »
Robespierre a été jugé de nouveau par l'Empereur : «Il s'est opposé au « jugement de la reine; il n'était point athée, comme on l'a dit, et défendit, « contre ses collègues, la croyance d'un Etre suprême. Ce n'est pas lui « qui conseilla le massacre des nobles et des prêtres pour affermir la « liberté en France comme le pensaient les révolutionnaires énergiques. « Robespierre avait demandé que Louis XVI fût mis hors la loi; il pen- « sait que le jugement était un très-inutile et très-ridicule simulacre de \ « justice politique. C'était un fanatique, mais il était incorruptible, et
■ incapable de voter ou de causer la mort de qui que ce fût par inimitié
• personnelle ou par désir de s'enrichir. Enthousiaste, il croyait agir ,
■ selon la justice en se conduisant comme il l'a fait a l'égard des nobles. « La mort le trouva pauvre. Sous ces rapports, ce réformateur était un » honnête homme. Après sa mort ses condisciples les plus sanguinaires « ont tout rejeté sur lui : ces autres fanatiques s'étaient honorés égale- « ment par la plus scrupuleuse probité ; ils avaient cependant tous
• trempé leurs bras dans le sang des classes supérieures de la société.
» Pouvoir singulier du fanatisme, de la foi à des opinions, ces hom-
• mes implacables eussent refusé les victimes qu'ils marquaient à toutes « les séductions humaines. Ils ont fait guillotiner plusieurs de leurs « collègues pour crime de concussion, pillage. Talleyrand, Danton, n'ont
pas fait comme cela dans les emplois. Talleyrand, homme d'esprit, i «est le plus corrompu et le plus vil des agioteurs, il vendait tout; « Foucki un peu moins. Us étaient connus.
« Carnot avait une haute intégrité; il a bien servi la révolution ; il « a quitté la France sans posséder un sou. »
• A Lalten NapoWon navallt|iMMl«u rttfmctitj J« cavalerie.
Je dis à Napoléon que j étais étonné que Barrère eût échappé ù toutes ! les vicissitudes révolutionnaires : « Parce que Barrère n'avait pas de i caractère a lui ; c'était un homme qui changeait de parti à volonté, i « qui les servit successivement tous. Je me suis servi de sa plume sans « beaucoup d'effet. 11 employait les (leurs de la rhétorique; mais ses « raisonnements n'avaient aucune solidité, rien que coglionerie enveloppées dans des termes élevés et sonores. »
C'est de Sieyès qu'il m'a parlé ensuite. « Apres le 1H brumaire, j'eus « avec cet homme d'esprit un long entretien sur la situation générale » de la France, sur la lèche que je me faisais d'avance. Sieyès, en me ! - quittant, alla souper chez quelques chauds républicains. Il leur dit «en arrivant: « Il n'y a plus de république! Un seul homme va tout « remplacer. Ce n'est pas seulement un grand général, c'est encore un « homme d'État, capable de tout voir, de tout embrasser, de diriger « les affaires générales. Ses connaissances sont immenses, sa raison « supérieure. Il n'a besoin ni de conseillers ni d'appui. La politique, « les lois, l'art de gouverner lui sont aussi familiers que le commande- i « ment d'une armée. Il est jeune et déterminé. La république a cessé « d'être avec ce chef-là. « Les républicains furent émus. «Mais si c'est « un tyran, il faudra le tuer. — Hélas! mes amis, dit Sieyès, notre <• situation deviendrait encore plus fâcheuse ! »
L'Empereur a parlé de Fouché. «Il m'a dit qu'il n'avait jamais eu sa « confiance. C'était un plat courtisan qui affectait une sorte d'adora- » lion pour ma personne ; flatterie qui me touchait très-peu. Je me suis « servi de lui contre les jacobins, mes ennemis; il les surveillait, les « dénonçait. J'en ai éloigné à peu près deux cents : c'étaient ses vieux « collègues et amis. 11 les trahit sans remords. Je n'ai jamais compté
• sur lui; dans les solennités officielles, je ne permettais pas qu'il m'a- « dressât le premier la parole. Je ne crois pas a la réalité de ses talents.
« Il n'en a pas été ainsi pour Talleyrand, qui, pendant beaucoup
• d'années , a connu toutes mes idées. Celui-là possède des talents « supérieurs; mais il est avide, méchant, corrompu.
« Sieyès a eu aussi ma confiance: c'est un homme de grand mérite;
• il est probe; c'est le contraire de Talleyrand. Il aime l'argent, je le - reconnais, mais il est incapable de recourir, comme Talleyrand, à « des moyens odieux pour augmenter sa fortune. »
l« septembre. — Séjournai du Cap répète une nouvelle d'Europe, de laquelle il résulterait que la sœur de Napoléon, ancienne femme de Murât, a épousé le général Macdonald. Napoléon a refusé de croire à
cette nouvelle. « Curoline ne peut pas passer si vite à «le secondes noces, J - a moins qu'elle ne soit folle ; elle est arrivée à l'époque de la vie où , « les (Missions s'affaiblissent; elle a quatre enfants, un jugement re- ■ marquable, et des talents trop supérieurs à la plupart des personnes « de son sexe pour que cette action me paraisse probable. Après tout, o qui peut répondre des affections d'une femme? »
L'Empereur m'a dit qu'il lui avait été rapporté que lord Wellington avait le premier désigné Sainte-Hélène pour le lieu de sa détention. Je lui répondis que je l'avais entendu dire aussi. Cela lui fera peu d'honneur dans la postérité
L'Empereur se plaint de nouveau très-justement du gouverneur. « Il
• avoue impudemment ton arbitraire. 11 prétend qu'il a le pouvoir de
• déchirer la couverture d'un livre, d'examiner toutes les pièces d'un « ameublement, alors même que ces objets seraient consacrés ù mon
• usage. »
La méthode des Anglais pour assiéger les villes a été l'objet de quelques critiques. Lord Wellington était, selon lui, un bourreau d'hommes; la preuve, c'étaient les sacrifices immenses devant Badajoz et Ciudad-Rodrigo.
En 1814, l'assaut de Berg-op-Zoom fut une tentative plus hardie, mais qui ne devait et ne pouvait réussir, parce que les troupes qui formaient la garnison de la place étaient plus nombreuses que celles qui l'investissaient. « L'échec que les Anglais essuyèrent provint en partie « de ce que l'un de leurs généraux ne communiqua point avec son col- « lègue, de sorte qu'ayant été mortellement blessé, les troupes s'étaient
• trouvées sans chef. » L'Empereur me répondit que dans l'hypothèse la plus favorable, en supposant que cet accident ne fût pas venu déranger les combinaisons des assiégeants, l'assaut ne pouvait réussir que dans le cas où la panique se serait communiquée aux assiégés, ce qui était possible après tout. « Graham, qui a été tué à ce siège, était com-
• missaire de l'armée, lors de son début à Toulon. C'était un homme « bardi quoique Agé. »
5. — Le gouverneur songe à réduire le nombre des feux à Longwood. I.es observations que j'ai pu lui faire sur les besoins que ressentent par-
• Voici comment le (ait est raconté : Wellington, revenant de* Inde* en Angleterre aur nne frégate commandée par le capitaine Cockburn ( aujoorriTiiil «ir George»). relie*» à l'Ile Mlnte-Héttne. ou Il fut retenu plusieurs jours. Dana cet Intervalle, U manqua de te noyer dan* la rade, ayant été rer> versé dans une chaloupe par une de cea rafale* ri ordinaire* a cet ancrage. Lorsque NapoMon «tait à lïle d'Elbe, le duc de WellitiRton communiqua au congre* l'Idée de faire transiter le pri«>nnWr sur ce point, en ajoutant que cette Ile aérait propre a son emprùonnemenl ptrjpAuel. et offrirait toute rfeurne.
ticulièrement les Français de se garantir du froid et de l'humidité, n'ont jH>int changé son opinion. Il m'a répondu que « Iody Lowe n'avait « pas de feu dans sa chambre. »
L'Empereur s'est entretenu aujourd'hui avec l'amiral de la structure et de la capacité ordinaire des vaisseaux anglais. L'amiral lui a démontré qu'un vaisseau de 74 peut prendre environ quatre-vingts tonnes d'eau de plus, au moyen de ses réservoirs.
« Si j'avais su cela, en 1806, dit Napoléon, j'aurais envoyé trente « mille' hommes dans l'Inde; j'étais conduit par divers calculs, pour « expédier un corps de cette importance; seulement je trouvais toujours « que mes troupes manqueraient d'eau pendant un mois. •»
Lui ayant demandé quelques renseignements sur son plan, il me dit « ta port de Brest renfermait de quarante à cinquante voiles, vaisseaux j r « de ligne ou frégates ; j'aurais placé les trente mille soldats sur ces « quarante vaisseaux, à raison de huit cents par vaisseau; quatre cents « matelots les eussent accompagnés ; j'aurais proportionné à ce nombre |
• les bâtiments de transport; dix vieux vaisseaux de ligne de peu de
• valeur auraient transporté le reste du contingent, les soldats de cava- « lerie démontés, les artilleurs avec un complément d'nppfovisionne- « ment; j'aurais fait conduire cette escadre à l'île de France, en grande ■ diligence. Là, elle aurait refait ses provisions, repris de l'eau, descen- « du ses malades à terre, enlevé des troupes fraîches pour remplacer
« les malades, augmenté le contingent de trois mille noirs organisés j «en bataillons coloniaux. De là, cette escadre se serait rendue dans ' « l'Inde. Le débarquement se serait effectué le plus près possible des « Marottes, vos ennemis naturels, auxquels je me serais réuni, pour « vous faire une guerre opiniâtre; je recevais souvent de l'Inde des nou- « velles plus récentes que vous n'en aviez en Angleterre. Le roi de Perse « était bien disposé pour nous; ce plan ne put recevoir son exécution « par la raison que je donnais tout à l'heure, que j'avais reconnu, <Ta- « près mes calculs, que les bâtiments seraient privés d'eau pendant un « mois. Si j'avais su qu'on pût établir des réservoirs, j'aurais certainc- « ment consommé l'entreprise. »
Napoléon calcula le nombre des tonnes d'eau qu'on aurait eues de plus au moyen de ces réservoirs, et trouva que les bâtiments se seraient trouvés suffisamment approvisionnés. « Pour une puissance secondaire « sur la mer, cette invention seraitd'une grande importance, puisqu'elle « dispenserait d'entrer dans les rades pour y faire de l'eau. »
Je causai avec Napoléon de Toussaint Ixwverturc : « Vous savez, lui
<is«i NAPOLÉON
■ dis-je, que vus ennemis onl dit que vous l'aviez fait niellre à mort dans •• sa prison. » Voici sa réponse : « Je n'ai pas besoin de ré|K>ndrc a toutes •< les absurdités que l'on peut débiter. Quelle raison avais-je de faire « mourir ce nègre après son arrivée en France? et qu'aurais-je eu en « vue? L'une des plus grandes Taules que j'aie faites, ç'a été d'envoyer " une armée à Saint-Domingue. J'aurais dû prévoir l'impossibilité « du succès. C'est une faute grave : je suis coupable d'imprévoyance, •< de précipitation ; j'aurais drt reconnaître l'indépendance de Sainl- « Domingue et le gouvernement des hommes de couleur; j'aurais dû
« leur envoyer des officiers français pour les organiser avant la pai\ » d'Amiens. Si je m'y fusse pris de celte manière, je vous aurais fait •• un tort incalculable. Je vous enlevais la Jamaïque, et vos colonies se « trouvaient compromises. L'indépendance de Saint-Domingue recon- •< nue, je n'aurais pas eu à envoyer une armée pour combattre les noirs. Mais lorsque la paix fut signée, les anciens colons, les marchands et les spéculateurs m'accablèrent de demandes. La nation elle-même « désirait recouvrer celle riche colonie; j'ai cédé. Si, au contraire, j'a-
• vais fait mon trailé avec les Haïtiens avant celui d'Amiens, j'aurais pu « refuser de faire aucune démarche pour reprendre Saint-Domingue; en
• agissant différemment, j'aurais été en contradiction avec moi-même. »
7. — Napoléon s' est plaint do douleurs rhumatismales. « Chaque soir, « m 'o-t-ildil, quand je quitte ma petite salle, où il y a du feu, pour entrer « dans ma chambre a coucher, j'éprouve en y mettant le pied la sen- « sation que l'on ressent en descendant dans une cave humide ou dans ■ un tombeau. Si ce n'était la chambre assez claire et bâtie en bois « sec, que Cockhurn a fait construire, dans laquelle je me promène et « fais de l'exercice, il y aurait longtemps que je serais enterré. C'est, « je crois, ce que demande votre oligarchie. «
La conversation est ensuite tombée sur la nouvelle noblesse. « Je « n'ai plus besoin de défendre ma création ; celte noblesse est celle du « peuple ; j'ai pris indifféremment le fils d'un fermier, d'un artisan, et « j'en ai fait un duc, un prince, selon ses talents. Ma pensée fut un « système d'égalité générale. Je voulais que chacun fût admissible dans « les grands emplois, quelle que fût l'obscurité de sa famille. Mongou- « vernement se fût soutenu et élevé encore par les gens de mérite. »
Courses de chevaux à Deadvcood. — Les commissaires étrangers y ont tous assisté, mais les Français de Longwood n'y étaient point, excepté les enfants et quelques domestiques. J'avais emprunté deux chevaux au général Gourgaud, pour Miss Élizn Balcombe et moi ; instruit 1 de cette circonstance, le gouverneur se livra contre moi à une sortie violente. J'avais commis un grave délit à ses yeux ; j'avais osé prêter un cheval à une jeune dame anglaise! il fallait d'abord en solliciter la ; permission de sir Lowe.
Napoléon m'a parlé de plusieurs femmes qu'il a connues. « Je crois, « m'a-t-il dit, que la plus belle personne que j'ai vue en ma vie était
• mademoiselle G"s, née en Irlande, ou appartenant à une famille de ce « pays. C'était du temps de Joséphine. Un jour que j'étais a la chasse » dans la forêt de Saint-Germain, les personnes qui m'accompagnaient
« la laissèrent venir à moi, son placet à la main. Elle se jeta a mes pieds ; ■
• sa figure, que je pus remarquer a travers le voile, était ravissante. Je . » fus ébloui et pressentis quelque intrigue; mais je n'en marquai aucun
« mécontentement. J'ai revu plusieurs fois cette jeune dame : mais ayant « remarqué rapidement que sa présence aurait pour effet de lier quel- « que intrigue dans mon intérieur, je ne la reçus pas plus longtemps.
« La veille du jour où je quittai Paris pour me rendre a Waterloo, « dans la soirée, une belle Anglaise vint aux Tuileries et demanda à me « voir. Elle parla à Marchand, qui lui dit que cela était impossible, que « je quittais Paris le lendemain. Celte réponse parut l'affliger ; elle eut « beaucoup de peine à se retirer.
« Après la prise de Vienne, une princesse autrichienne se passionna pour moi. Elle aceouriit ù Sclio-nbrunn et demanda instamment a me parler. Murât devina sa pensée ; comme il était un très-beau garçon, il essaya de changer l'objetde ses desseins, mais elle le repoussa avec vivacité. On la fit entrer; je me présentai ù elle comme étant le maréchal Du roc. Elle parlait assez mal le français et l'italien, et, de mon côté, je n'entendais pas l'allemand. Je lui dis de ne point parler si haut, parce que l'Empereur était là, et je montrais Duroc que je voulais faire passer pour moi ; mais elle m'avait vu, et elle s'écria : — Non, non! vous, vous l'Empereur! — Elle était très-jolie.
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« Lord Casllereagh a dit, m'ossiire-t-on. dans la chambre des com- « munes, que j'avuis fait dresser une liste des plus riches héritières de •■ France, que je les mariais, bon pré, mal gré, ù mes officiers. Quels « plats mensonges î r ne fois j'ai désiré vivement le mariage de Cau- • laineourt, un de mes officiers les plus aimés, avec mademoiselle '", « fille d'un banquier, immensément riche; eh bien ! elle lui a été refu- •< sée nettement. » ■
Napoléon s'est montré dans la galerie de Longwood. Le gouverneur- » n conclut qu'il n'est pas malade; il m'a fatigué de questions ridicules.
J ni trouvé Napoléon dons «°n bain, abattu, gardant le silence: il | était très-souffrant par suite d'une longue insomnie. Il m'a donné des détails qui me prouvent de plus en plus que l'exercice du cheval est nécessaire h sa sa nié; je lui ai recommandé de nouveau les promenades ; mais il s'y est refusé: ■ Je ne puis de gaieté de cœur, m'u-t-il dit, m'ex- « poser aux insultes des factionnaires. »
Napoléon a parlé avec véhémence contre ses bourreaux. » J'uimerais « mieux cent fois tomber sous les coups du stylet. . . C'est pour mourir «■ que l'on m'a envoyé ici ! On a jeté un homme qui a gouverné l'Ku- « rope, diront les siècles futurs, sur le rocher le plus affreux du « inonde, pour lui imposer une existence dont nul être humain n'a \ « l'idée. «
Napoléon est étonné de l'existence d'un article qui le concerne, dans the Edinburgh Review : « Où le rédacteur a-t-il eu ces renseignements « fidèles? je n'ai jamais parlé de cette circonstance, du déjeûner des trois
* amis. Il est vrai que j'en fus l'auteur, et que cela produisit un assez
* grand effet en France : mais je ne me rappelle pas d'en avoir jamais « parlé. Il y a plusieurs erreurs dans l'article de cette Review. Je n'ai « point connu Barras à Toulon; ma première connaissance avec lui « a commencé à Paris, après le sjége de Toulon. »
Il m'a parlé de l'étonnement qu'éprouva Marie-Louise, lorsqu'elle le trouva sans gardes aux Tuileries. « Son père, quoique vivant sans faste
• et fort aimé, prenait beaucoup plus de précautions à Vienne. «Quoi ! « des sentinelles seulement aux portes extérieures du palais; les portes « des appartements ne sont même pas fermées !» Quand j'étais à Paris, « j'avais coutume de me mêler sans gardes ni escorte au milieu de la •« populace, de recevoir les pétitions, etc. ; j'étais souvent si étroitement « entouré par le peuple, que je ne pouvais bouger. »
Lorsque j'eus questionné Napoléon sur la circonstance de sa vie où j il avait vu la mort de plus près : « C'est à Toulon, et surtout à Arcole. > Dans cette affaire, mon cheval fut percé d'une balle sous moi ; l'ani- « mal, devenu furieux par sa blessure, prit le mors aux dents et ga- | « lopa vers l'ennemi ; puis s'enfonça dans un marais où il expira , me j - laissant plongé presque jusqu'au cou dans la fange. Je crus un rao- « ment que les Autrichiens allaient me couper la tète quej'avaishorsde
• la vase : ce qu'ils allaient faire; je n'eusse pas pu résister. Mais la diffi- « culté était d'approcher de moi ; l'arrivée de mes troupes les arrêta, et « j'échappai à la mort. J'ai été blessé dans plusieurs autres batailles, » mais rarement j'ai eu besoin d'un chirurgien ; une seule fois la bles-
il. 87
« sure fut assez forte pour me donner In lièvre. A Marengo, un Ixnilet « cni|>nrtn un morceau «le lu holte de ma jambe gauche avec un peu de -.peau. Je ne lis usage que d'un |ielil mureeau de linge imprégné d'eau salée. «
Je lui demandai quelques renseignements sur une eieatriee profonde que j'avais aperçue dans la partie inférieure de la etiisse gauelie. Napoléon me dit que e'étail un eoup de baïonnette. Je lui demandai aussi s'il n'a\ail pus eu très-souvent des ehe\ aux tués sous lui.
•• Oui, dix-huit ou dix-neuf. »
» Le régiment de La Fère, dans lequel j'ai oommenee ma carrière,
- se conduisit si mal à Turin, que je fus obligé de le dissoudre. Je le fis « venir ù Paris, je le passai en revue ; après quoi ses drapeaux lui furent
- enlevés, et |»ortés couverts d'un crêpe funèbre aux Invalides. Je plaçai « les officiers dansd'autres régiments. J'exceptai pourtant les auteurs du » mal. Quatre mois après je reformai entièrement le régiment, officiers
• et soldats. Les drapeaux, que j'envoyai reprendre avec une poini>e toute
• militaire à l'hôtel des Invalides, tarent lacérés, brûlés et remplacés
• par de nouveaux que je (is distribuer avec solennité.
• A l'âge d'environ dix-sept ans, je faillis me noyer dans la Seine ; une
Digitizc
« cram|H> me pril pendant que je nageais, "et après avoir fait quelques « efforts inutiles, je coulai au fond de l'eau. J'éprouvai de vives angois- « ses, et je perdis connaissance ; mais le courant de la rivière me rejela
- sur le bord, où je restai étendu je ne sais combien de temps. Je fus en- « fin rappelé à la vie par mes camarades, qui me reconnurent par hn- • sa rd ; m'ayant vu disparaître au milieu de In rivière, ils m'avaient cru
1 « |>erdu. •
L'Kmpereur, en parcourant des journaux, a vu dans un article, que Casllcrengli venait de Taire des acquisitions considérables dans le nord de l'Irlande. « Ali î le voila, ma fortune paye ces propriétés; c'est une « [Mil lion de l'argent que La Bouillerie a porté au comte d'Artois après
- mon abdication. Caslleieagh, Ilardenbcrg, Mcltcrnich, Talleyrand, se « sont partagé vingt-ein | millions sur quur.intc. »
Il a bientôt laissé là ce Mijet, puis il a parlé des talents nécessaires 1 au général. « L'esprit d'un bon général devrait ressembler, quant à In •< clarté, nu verre du télescope qui a passé sur la meule, et ne présente
- point de tableau à l'œil. Parmi les généraux modernes qui nous ont
« précédés, le plus grand, à mon avis, c'est Turenne. Le maréchal de Saxe • « n'était que sénéral, mais il n'avait pas d'esprit; Luxembourg en avait j •< beaucoup; le grand Frédéric extrêmement, et il voyait promptcraenl •1 et avec justesse. Marlborougli n'était pas simplement un gnindgénéral, j « mais un nomme d'infiniment d'esprit. Wellington, jugé par les dépé j < « lies que j'ai lues, par ses actes et sa conduite dans l'affaire de Ney,
- qu'il aurait dû défendre , la capitulation de Paris à la main , est un « liom me sans esprit, sans générerai lé, sans foi. Madame de Staël et Ben- « jamin Constant disaient derrière lui, dans les salons de Paris, qu'il « n'avait pas deux idées. »
21 . — On a ressenti à Longwood trois secousses de tremblement de j (erre : toute In maison en a été ébranlée avec un bruit sourd et prolon&é. | Nul accident grave n'a été la suite de cet événement.
22. — Quand j'entrai, Napoléon était occupé à faire des calculs. Il leva les yeux, me regarda, et dit en souriant : • Eh bien ! docteur, trem- « blement de terre, hier soir. • Cet événement a été le sujet de quelques entretiens. Napoléon avait cru d'abord que c'était l'explosion d'un navire, mais la seconde secousse lui fit reconnaître que c'était un tremblement de terre. Il dura de seize à dix-huit secondes : c'est mon opinion; mais, contrairement, Napoléon pensait qu'il n'avait pas duré plus de douze secondes. Il m'a dit qu'à Ferrare, il avait déjà été témoin d'un tremblement de terre.
uigmz
Im conversation de [Napoléon est revenue sur l'Inde et a pris un •
intérêt très-vif. Voici quelques-uns des développements dans lesquels
il est entré. « On me dit que lord Moira demande de l'Inde un nouveau
contingent de vingt mille hommes. Voila un des effets de l'imbécillité j , ......
- de vos hommes d'Ktat. Ce sont les Français qui vous inquiètent, si •
« toutefois celte nouvelle est vraie. Pourquoi leur rendre un établis-
" sèment au delà du Cap? Je pars ici du point de vue anglais; quelques
• aventuriers, mus par la haine nationale, y auront soulevé lesMaraltes . contre la tutelle de l'Angleterre. Au lieu de rendre Pondieliéry et « Bourbon à la France, vous auriez du imiter la conduite des Bomains n à l'égard de Carlhage, et dire fermement : Vous n'irez pas au delà » de telle latitude, non pour toujours, mais pour dix ans, ou, par » exemple, jusqu'à ee que vos craintes sur l'Inde n'eussent pas été sé- « rieuses. Après avoir remis Pondieliéry, l'île Bourbon, vous serez « obligés de laisser dix mille Anglais de plus dans l'Inde. Quand je
« gouvernais la France, je n'aurais pas donné un quatrino pour re- ,
• prendre ces possessions, sinon pour vous chasser de l'Inde ; ce projet
• « rendait l'île de France ou de Bourbon un point précieux pour ; « moi.
<• Tous les ans, je recevais aux Tuileries des nababs et des princes « de l'Inde, principalement des Marattes, des ambassadeurs qui me sup- « pliaient de venir les affranchir ; ils offraient de vous expulser de " l'Inde avec seize mille de mes vieux soldats, avec des officiers et de
• l'artillerie. Ils devaient fournir une nombreuse cavalerie, et ne me
• demandaient en général que des officiers. La haine qu'ils vous portent •• est au comblé ! Ces profitions me revenaient chaque année par <• différentes voies. Je recevais le plus habituellement ces nouvelles par » l'île de France ; de petits mercanluzii m'apportaient fréquemment
• des lettres : ils venaient par terre ou sur des bâtiments danois.
« Je pense bien que vous avez eu quelques vues commerciales en m restituant Pondichéry : vous avez espéré, par exemple, importer vos « marchandises de l'Inde par les contrebandiers français. Mais cet « avantage n'est qu'un résultat minime auprès des inconvénients ; « voyez près de l'Inde les effets de la rivalité et de l'activité des Fran- » çais, corroborés par les dispositions qui remplissent l'àme des popu- <• lations indiennes à votre égard. Ce n'est pas le voisinage d'une na- » tion rivale qui était nécessaire à vos possessions de l'Inde. Vous avez i « excité chez les Français, par des restitutions partielles, l'envie de « reprendre tout ce qu'ils ont possédé autrefois. Si aucune nation curo-
« péenne n'avait pu passer le Cap, vous vous seriez conservé le com- « nieree exclusif avec la Chine. Au lieu de déclarer la guerre aux Clii-
• nois, vous auriez du la faire aux nations qui veulent trafiquer avec <i eux. Vous auriez dû empêcher les Américains d'envoyer un seul « bâtiment dans ces parages. Vous avez rendu Batavia aux Hollandais, » poiulqui vous était nécessaire; le thé que les Hollandais consomment « en si grande quantité, eh bien ! vous le leur auriez vendu. Les intérêts
• directs de la nation sont ceux qui doivent dicter les traités quand « on est victorieux. •
25. — Dans la soirée, l'Empereur m'a fait appeler; je l'ai trouvé souffrant : il avait eu quelque envie de vomir. Il m'a questionné sur la nature de son tempérament. Ma réponse fut celle que je lui avais toujours faite : l'exercice continuel, l'emploi alternatif et uetif de ses facultés morales et physiques. « Vous avez certainement raison, me « répondit Napoléon, c'est ce qui m'a toujours été dit depuis que - j'existe, c'est ce qui me manque, ce qui me sera indispensable tant « (jue durera la machine. Je prends bien l'exercice de tète; et, je le i conçois, il faudrait)' joindre l'exercice corporel ; mais je suis entre
• les mains d'un boja, qui me l'interdit, puisque ses restrictions me i mettent dans le cas d'être insulté, ou de recevoir un coup de feu, si « je m'écarte par diffraction. ■
Ijirt » IVii»al<iw«ki ( n. k m Tdlma. - |..)lxili>vrrr • M»rt tir < i|irui».
.Ml « i.lr.nl.i.
'indisposition do rKmpcreur augmente : ses jambes sont enflées, ses gencives Bpongieutes, son appétit nul.
2S. — La santé de l'Empereur s'affaiblit de plus en pins; je lui ai proposé d'appeler M. Baxter. «A quoi bon?
« tous les médecins de France « seraient là, qu'ils seraient de votre avis et me prescriraient l'exercice
NAPOLEON DANS L KXIL S0!>
« du cheval. Ce qu'il me foui pour vivre, c'est le mouvement, la fatigue . j « l'exercice enfin. »
Vers les quatre heures de l'après-midi, M. le comte Balmaine, M. et madame la baronne de Sturmer sont venus jusqu'à la |»orte intérieure de Longwood ; ayant été rencontrés par M. et madame Bertrand , Thomas Reade s'en est alarmé, et s'est tenu en observation pour suivre attentivement tous les mouvements des promeneurs. Tout son corps i était en agitation ; il faisait usage du télescope; lorsque l'épaisseur du brouillard venait dérober le groupe à sa vue, nous le remarquions s'é- ; puiser vainement à le chercher à travers la vapeur, condensée par intervalle.
J'ai vu Napoléon le soir : je l'ai irouvé à peu près dans le même état que le matin ; il m'a dit qu'il avait aperçu madame Sturmer, grâce à sa lunette d'approche. Il trouve cette dame jolie, très-fraîche.
L'Empereur a fait un vif éloge de Larrey. «C'est le plus honnête « homme que j'aie rencontré, un constant et héroïque ami du soldat ; « vigilant, toujours sur pied, toujours soignant les blessés, les visitant, >• les consolant. J'ai vu Larrey sur le champ de bataille, suivi de ses « jeunes chirurgiens, chercher sans relâche un signe d'animation dans <■ les corps étendus sur la terre. Larrey bravait tout : les froids, les « pluies, les soleils. Il ne dormait jamais après le combat au milieu « des plaintes des blessés. Avec lui, les généraux ne pouvaient pas aban- « donner leurs malades. Il fallait qu'ils lui lissent remettre exacle- ■ ment les fournitures que réclamait l'entretien des ambulances. Sans « cela, cet homme, que nombre d'officiers supérieurs redoutaient, sc- « rait venu à moi se plaindre, et en leur présence. Il ne faisait la cour • à personne; il haïssait les fournisseurs. »
Nous causâmes ensuite du service h bord des bâtiments de guerre. Napoléon, remarquant dans mes renseignements que les matelots auglais pouvaient se chauffer au feu de la cuisine, mais que les ofliciers ne le pouvaient pas, demunda la raison de cette défense.
Je lui ai dit qu'il était utile, à bord, de tenir les matelots à distance | des officiers.
• Moi, j'ai fait tout le contraire avec mes Français. Dans mes corn- « pagnes, j'avais l'habitude d'aller sur les lignes, dans les bivouacs; je j « m'asseyais auprès du soldat, je causais, je riais avec lui. J'ai toujours <> tenu à honneur de rappeler mon origine. J'étais l'élu du peuple ! « Mais chez vous, la morgue aristocratique! toujours la morgue aris- « tocratique ! Votre nation est bien la plus aristocratique de l'Europe.
C«J6 NAl'OLKON
« Si j'eusse été un «le ces principiotti d'Allemagne, voire oligarchie ne » m'eût pas envoyé à Sainte-Hélène; mon crime, à ses yeux, c'est d'è- « tre le souverain du peuple, de m'ètre élevé du rang le plus obscur au - plus grand pouvoir, sans l'alliance de l'aristocratie et sans droits hé-
• rédilaires. «
1er octobre 1817. — La santé de l'Empereur s'altère profondément. Il ressent des douleurs très-vives dans différentes parlics du corps. Je lui ai prescrit des soins, mais il a secoué la tète en me disant : « On «m'a envoyé ici pour mourir misérablement! — Ne hâtez pas votre « mort, lui ai-jedil — Ce qui est écrit est écrit. » 11 porta les yeux vers le ciel. « Nos journées sont comptées. » J'ai répondu que, d'après cette doctrine, les secours de l'art seraient parfaitement inutiles. Il a gardé le silence.
2 — J'ai revu Napoléon à dix heures; ses jambes sont très-en liées ; un bain lui serait utile, mais l'eau manque absolument à Longwood.
Il m'a dit que le gouverneur l'avait fait prévenir qu'il pouvait s'écarter de lu route et se promener dans la vallée, mais qu'il refusait celle faveur à ses ofliciers, s'ils n'étaient pas avec lui. « C'est une tra- « casserie nouvelle, m'a-t-il dit, je ne profiterai pas de cette permission.
• Les sentinelles, dont je ne suis pas connu, me diraient à chaque fois : «Halte lù! le général Bonaparte est-il parmi vous? L'étes-vous,
• vous-même; si vous l'êtes, passez. Je serais forcé de répondre à « chaque factionnaire qui se trouverait sur mon passage : Je suis le
• général Bonaparte. »
i. — J'ai remis au gouverneur le bulletin de la santé de Napoléon. Il l a trouvé trop long, trop formel, et m'en a demandé un uutre qu'il puisse rendre public. Il parait craindre qu'il n'existe une correspondance entre Longwood et lord Liverpool.
Les souffrances et la maladie de l'Empereur s'aggravent. Je l'ai supplié de prendre de l'exercice ; il refuse.
7. — Le gouverneur parait croire que l'Empereur veut se déd uire. Napoléon répond : « Si je pouvais avoir celte pensée, je me serais jeté « depuis longtemps sur la pointe d'une épée, et je serais mort en soldat. « Mais je ne suis point un caporal ; je ne veux pas dégrader mon caruc- « 1ère. Je ne suis pas assez fou non plus pour détruire graduellement « mu santé ; je n'aime pas la longue guerre. »
9. — Napoléon est plus mal que jamais; sa nuit a été très-agitée, très-douloureuse.
10. — L'Empereur n'est pas mieux. « Le gouverneur est allé, hier,
i « chez Bertrand, m'a dit Napoléon, et a témoigné le désir do foire la ! « paix, mais il a ni souvent promis en vain, que je ne puis voir dans
- son offre qu'une nouvelle déception. J'ai dit à Bertrand d'expliquer « ce que nous demandons an petit Gorrequer. »
Des négociations ont lieu à ce sujet.
L'Empereur a reparlé de son retour à Paris, apt es sa première cam- j pagne d'Italie. « J'allai, dit-il, demeurer dans une petite maison de | I « la rue Chantercinc '.
- Quelques jours après, In municipalité de Paris nomma eette rue. I « rue de In Victoire : Paris paraissait fier de ma gloire. Des membres
« distingués des chambres firent la proposition de m'accorder un mn- « gnifique' liolel, et nnc gronde propriété; mais le gouvernement,
- sous prétexte que l'argent ne pouvait pas récompenser les services « que j'avais* rendus, lit écarter la proposition. Je n'avais pas alors « plus de 200,000 francs de fortune ; cependant je venais de gou- • verner l'Italie par le droit des armes; j'avais entretenu, payé
- mes soldats; j'avais acquitté leur solde arriérée, et envoyé plus de » 30,000,000 au trésor public. Je voyais peu d'hommes de l'époque, « excepté quelques membres de l'Institut.
- ta Directoire m'offrit une fête; Tolleyrand m'en donna une autre;
« Je n'y restai que quelques instants. Je reçus le commandement de ! « l'armée d'Angleterre ; on la nomma ainsi pour cacher à vos ministres i « sa destination réelle, l'Egypte. »
Napoléon m'a dit qu'il avait été adoré de ses soldats, de ses officiers, il a cite plusieurs incidents de sa marche de Cannes sur Paris, en 1815 : « Je criai aux premiers soldats que je rencontrai, hésitant devant mes « grenadiers de l'île d'Elbe : Celui d'entre vous qui veut tuer son £mpe « reur peut le frapper, le voilà! Ces mots les conquirent; le cri una-
nime de : Vire l'Empereur! me répondit. Celte division et mm greno- » diers fraternisèrent. «
L'Empereur a parlé des Polonais. « Poniatowski était un homme « d'un caractère généreux, plein de droiture et de bravoure. Je l'aurais « fait roi de Pologue si j'avais réussi en Russie. »
Je lui demandai a quoi il attribuait le peu de succès de celte expédition. «Au froid prématuré et à l'incendie de Moscou, continua Na- « poléon. J'étais de quelques jours en arrière; j'avais calculé le froid <■ qu'il avaitfaitdepuis cinquante années, et l'exlrème froid n'avaitjamais
Le s^ral Ri Ttratul Ikuliil.' j|i)<iar<l km.
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» commencé avant le 20 décembre, vingt jours plus tard qu'il ne corn- " mença. Quand j'étais à Moscou, le froid était à trois degrés, et le
- Français le supportait avec plaisir; mais pendant la marche, le ther- ;
• roomèlre descendit ù dix-huit degrés, et presque tous les chevaux « périrent. J'en perdis trente mille en une nuit; on fut obligé d'aban- « donner presque toute rnrtillerie, forte alors de cinq cents pièces . on i ne pouvait emporter ni munitions, ni provisions. Nous ne pouvions, « faute de chevaux, faire une reconnaissance, ou envoyer une avant- « garde de cavalerie pour chercher la route. Les soldats perdaient le » courage et la raison, et tombaient dans la confusion; la circonstance « la plus légère les alarmait. Quatre ou cinq hommes suffisaient pour « effrayer tout un bataillon. Au lieu de se tenir réunis, ils erraient » pour chercher du feu. Ceux que l'on envoyait en éclairai ra couraient
• se réchauffer dans les maisons; ils se répandaient de tôus côtés, se
• débandaient et devenaient facilement la proie de l'ennemi. D'antres
" se couchaient par terre, s'endormaient; un peu de sang sortait de > •< leurs narines, et ils mouraient en dormant. Des milliers de soldats « périrent de cette manière. Les Polonais sauvèrent quelques-uns de « leurs chevaux, et un pende leur artillerie; mais les Français et les •> soldats des autres nations n'étaient plus les mêmes hommes. La cava- » lerie a surtout souffert; sur quarante mille hommes, trois mille a
- peine ont été sauvés. Sans l'ineendie de Moscou, j'aurais achevé l'cn-
- treprise après l'hiver.
- Il y avait dans celte ville a peu prés quarante mille habitants qui <- étaient pour ainsi dire esclaves. J'aurais proclamé la liberté de tous les » esclave., en Kussie, et aboli le vasseluge et la noblesse. Cela m'aurait « procuré l'union d'un parti immense et puissant. J'aurais fait la paix
• à Moscou, ou bien j'aurais marché sur Pétcrsbourg l'année suivante. « Alexandre le savait bien ; aussi avait-il envoyé ses diamants, ses ob- »jcts précieux et ses vaisseaux en Angleterre. Sans cet incendie.
- j'aurais complètement réussi. Je les avais battus dans une grande uc- « tion à lu Moscowa ; j'attaquai avec quatre-vingt-dix mille hommes « l'armée russe, forte de deux cent cinquante mille, et fortifiée jus- « qu'aux dents, et la défis complètement. Soixanlinlix mille Russes
restèrent sur le champ de bataille. Ils eurent l'impudence de dire
• qu'ils avaient gagné la bataille, bien que je marchasse sur Moscou
• Deux joursaprès, j'étais au milieu d'nnebelle ville, approvisionnée pour « un an ; car, en Russie, il y avait toujours des provisions pour plusieurs
- mois avant que la gelée ne vint. Les magasins de toute espère étaient
1 1 A \ S l/KXII.
encombres U\s maison des habitants étaient bien (momies, et la « plupart avaient laissé leurs, domestiques. — |>i»s Polonais ont nohle-
- ment servi dans vos armées? lui dis-je. — Oui, répondit Napoléon, ils
- m'ont eh- très attachés et très-fidèles. Le vice-roi actuel de Pologne
• était av<v moi dans mes campamics d'Fgyple ; je le lis général. I.a plus
• grande partie de ma vieille garde |»olonnise est maintenant employer
- par Alexandre. C'est une héroïque nation. riche d'admirables soldats.
• Ils résistent mieux que les Français au froid extrême du Nord. Ma demande fut alors relle-n Dans les climats moins rigoureux, I»* Polonais sont-ils aussi bons soldats que les Français? — Non. non, me
- repondit Napoléon, dans des climats doux le Français lent < v| irès- « supérieur «
M. — J'ai vu Napoléon dans son lit, a sept heures du malin. Il 6'èsl plaint de n'avoir pu reposer pendant la nuit. Ses douleurs sont précipices, et dans le coté et dans l'épaule. Les palpitations augmentent.
Iludson l.owe esl venu et a mesuré les distances qu'il veut établir entre les factionnaires. Un bâtiment est arrive du Cap avec des proxi sions et une malle de l'Angleterre.
Le général Bertrand s » si plaint amèrement a sir Iludson Lowcde I obligation a laquelle sont assujettis les Français; on les oblige à remettre ouvertes les letlics qu'ils érrhcnl aux personnes mêmes de Sainte-Hélène. Ksl-ce dans ces lettres que l'on pourrait conjurer, si raisonnablement on avait a le faire?
14. — Je me suis présenté ce matin « lie/ Napoléon il était encore endormi. On m'a invité a descendre chez le maréchal Iterlrand. qui m'a dit que l'Empereur, instruit que je remettais au gouverneur des bulletins sur sa saute, exigeait que je les lui lisse connaître avant de les porter, qu'il repoussait toute autre dénomination queeelle d'Empereur,
Il ne veut faire aucune concession sur ce point, ajoutant pourtant que dans mes rap|M»rts de \ivc \oix. la qualification lui serait parfaitement indifférente, mais que dans une pièce ollicielle. destinée aux cabinets européens, il m1 refusait à toute concession, il aimerait mieux la mort. Le gouverneur ne veut point admettre de qualification d'Empereur d consent, du reste, a ce que mes bulletins passent préalablement sous les \eux du prisonnier
L'Empereur persiste il veut fermement garder son nom et son litre il les gardera.
18. — L'Empereur, abattu el mélancolique, refuse de nouveau en termes irrévocables la qualification de général dans les bulletins.
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22. -- Dans lu dernière nuit. Napoléon a été lies-indisposé il a en ! des attaques nerveuses.
28. — Je suis allé il Planlalion-llouse : sirlludson l.owe, après ses i questions habituelles sur la santé de Napoléon, m'a demandé si j'avais eu quelques conversations importun tes avec lui, quel temps ces entre- i liens avaient duré, quels objets nous avaient occupés, (les interrogations ont amené entre nous une discussion fort vive dans laquelle Hudson Lowc a montré une grande exaspération. Il n fait usage, à mon sujet, d'expressions aussi étranges que slupides : « J etais un singe qui
courait lïlc pour ramasser quelques nouvelles faites pour régaler la
curiosité du général Bonaparte. -
Je lui répliquai vivement que je ne le comprenais pas, et qu'en tout cas- je ne servirais jamais d'espion. Que dites-vous là, monsieur? ■ — Je «lis que je remplirais ce rôle odieux si je venais chaque jour, comme vous me l'avez ordonné tant de fois, vous rendre compte de la
- nature des entretiens dont m'honore Napoléon. » Celte réponse le lit loinher dans un paroxysme de fureur. Il me prescrivit alors de m abstenir de tout entrelien étranger a mon art. Je lui ai demandé cet ordre par écrit : il l'a refuse.
l ai fait' de nouvelles instances auprès de lïCmpereur pour le décider à se promener a cheval. Il refuse parce qu'il préfère souffrir que de s'exposer à des outrages nouveaux. « Avez-vous remarqué, il y a quelques jours, une lettre de l.owe dans les majns de Bertrand ? C'était pour lui adresser un journal dans lequel on parle de la déchéance de « mon fils de la succession au duché de Parme. Je n'attacherais aucune
• idée de |>eine a tout cela, si celle nouvelle m'était |*arvcnue par la
- voie ordinaire. Mais pas du tout : c'est lui qui me l'a Iran mise si vile. » lui qui me cache si soigneusement les nouvelles agréables, le misera " Me! Kl puis ce congrès d'hommes lâches comme les faibles, qui me
poursuit encore, quand je descends dans la tombe quel S|iectaclc •< pour l'histoire' Docteur, ma machine lutte, mais elle ne peut plus « durer longtemps!
« Je pourrais, sans changer de visage, recevoir la nouvelle de la mort » de ma femme, de mon lils et de toute ma famille ; on ne verrait dans « mes traits ni une émotion violente ni altération ; tout y paraîtrait " eamle, indifférent : mais lorsque je suis rentré dans la solitude de •■ ma chambre et livré à moi-même, que je souffre horriblement, mes •« sensations s'approfondissent, et deviennent celles d'un homme écrase
* par la douleur. »
DANS L'KXIL