‹ Mémorial de SaintHélèneChapitre 41 sur 89 · Nouvelles interrogations du gouverneur. Même silence · texte numérisé non relu

Nouvelles interrogations du gouverneur. Même silence

23. — Le pauvre Cipriani est atteint d'une inflammation d'entrailles, les caractères en sont effravants.

Les remèdes ordinaires lui ont été appliqués, mais sans résultat.

Cipriani juge très-bien que sa vie est en péril ; malgré cela il est calme. Napoléon, qui aime en lui un bon serviteur et un compatriote, est fort affecté de sa maladie.

2o. — Cipriani n'éprouve pas de mieux ; on lui a donné des aliments. •. mais son estomac épuisé les a gardés. Je vais souvent voir l'Empereur pour lui rendre compte de l'état de son ûdèle serviteur : il m'a envoyé chercher à minuit; je lui ai appris que le malade étaiteomme anéanti. » Mais si j'allais voir mon pauvre Cipriani, peut être que je stimulerais • en lui la nature endormie, cela lui donnerait des forces pour lutter « contre le mal et peut-être même pour le vaincre. » Je l'ai dissuadé ; celte émotion le tuerait. Mes raisons ont convaincu Napoléon.

A dix heures du matin, les symptômes se sont montrés mortels. A quatre heures, le bon Cipriani avait expiré; l'Empereur le regrette vivement. Cipriani possédait de l'esprit naturel, quelques talents, mais j | son éducation était nulle. Il était tin, adroit, sous des formes simples et i franches, nous avons tous connu ses excellentes qualités. Il était généreux, humain, ami dévoué et ennemi animé. Républicain par prin- | cipes, il montra beaucoup d'attachement à l'Empereur depuis sa chute. La confiance de Napoléon en lui était sans bornes. I/Empereur pensait que s'il avait eu quelque instruction, il aurait joué un rôle dans la révolution.

Cipriani a été enterré aujourd'hui. Les généraux Bertrand, Montholon, Gourgaud, ont accompagné ses restes jusqu'à leur dernière demeure. La maison tout entière et les principaux habitants de l'Ile, les officiers du fifi» régiment, suivaient aussi le convoi. Si on avait pu l'cn-

terrer dans les limite*, l'Empereur serait sorti pour lui rendre les derniers devoirs.

G iiuirs. — La maladie de l'Empereur fait des propres. Je l'ai trouvé

lisant Corneille; il l'exulté beaucoup, et m'a dit que lu France devait aux sentiments qu'il avait si supérieurement retracés de grandes actions. ■ Si Corneille eut vécu de mon temps, je l'aurais Lot prince. »

28. — Sir iludson Lowe u envoyé ù Napoléon vingt-sept volumes, avec quelques numéros des Lettres Normandes. Il y avait quelques plais pamphlets bourbonniens dirigés contre lui. L'Empereur les a reçus cl n'a fuit que celle seul»' réflexion : « Cet envoi est une bassesse dont je « ne croyais pas lord ttalliurst capable.

•1 avril. — J'ai su enlin pourquoi le gouverneur m'obligeait à venir deux fois |>ur semaine chez lui. Voici ce fait : sursoit ordre, on écrit des bulletins qui ont pour base mes déclarations orales. Ces bulletins sont envoyés aux commissaires des puissances alliées, qui les adressent ù leurs cours. Les informations prises par le comte de Montliolon établissent que lu personne qui les rédige n'a jamais eu aucun rapport avec l'Empereur. 1

10. — A Londres, le gouverneur n'a pu réussir a nie faire rappeler

DANS l/EXIL. 7M

de Sainte-Hélène. Furieux de cet échec, il a imaginé un expédient qui lui n réussi ; il s'y est arrêté d'après in connaissance de mon caractère : il ni'ii fiiit savoir que défense m'élail faile de soiiir de Longwnod : c'étaient des arrêts illimités, sans motifs. J'ai eonru aux Briars pour soumettre l'affaire à l'amiral Plampuin. qui ne m'a point reçu et m'a fait dire qu'il ne voulait pas me voir. Alors j'ai envoyé ma démission au gouverneur; je lai adressée également au général Bertrand en la mo- 'i tivant.

14. — L'Empereur a deman«léà me voir. « Eh bien! me dit-il, vous « allez nous quitter? L'Europe ne eom prendra pa» ces affreuses iwi-sé- | « entions contre mon médecin. Soumettez-vous, vous ne pouvez résisti'r « utilement. Je vous remercie de vos soins et des preuves de votre at- ■ » lâchement! Quittez vite ce séjour de ténèbres et de fureurs; je vais ' « mourir sur ce grabat, détruit lentement par la maladie, sans seeours ; ! « ma mort sera la honte éternelle du nom anglais. Adieu ! adieu ! » O'Méara ' ! »

Le gouverneur ne réussira pointa faire recevoir à Longwood un autre médecin.

Les commissaires étrangers lui ont fait des représentations très-énergiques. «Si Napoléon meurt dans les mains d'un officier de santé nommé <. d'office, que dira- t-on en Angleterre, en France, en Europe? »

J'ai appris qu il y avait eu à Planlation-Hoiise des diseussions trèsviolentes. Le gouverneur, dans un débat très-vif avec M. Slurmer, est tombé dans un accès de frénésie. Le baron a mené Son Excellence devant une glace et lui a dit froidement de regarder ses traits. Il a ajouté qu'il ne pourrait donner à sa cour un récit vrai de ce qui a lieu à Sainte-Hélène, qu'en lui envoyant l'esquisse de ce qu'il avait sous les yeux.

Le gouverneur m'a fait mettre aux arrêts : j'y suis resté vingt-sept jours. Dans l'ordre de ma mise en lil>erlé, legouverneur a été obligé de , reconnaître ma qualité de médecin de Napoléon.

L'Empereur est toujours malade ; son état empire. Les habitants de | ' Sainte-Hélène sont indignés.

10.— Lue proclamation de sirlludson interdit de nouveau aux habitants, aux officiers de tout grade de correspondre avec les Français.' J'ai ' eu un nouvel entretien avec l'Empereur. Il a réfuté des assertions fausses .

; de M. Ellis, insérées dans le récitd'une conversation qu'il a eue avec l'Em-

' XapoMon me parlaU f récemment en italien: mai» quand la cmiTemUon »éleraJ<. il ««prlmaU en françau.

pereur, et publiée à Londres. M. Ellis a été nommé après cette publication à une place lucrative an cap de Bonne-Espérance, place qu'il doit à lord Bathurst.

L'Empereur souffre beaucoup d'une grave affection eatarrhale, pro- | duite par l'extrême humidité de la chambre qu'il occupe. J'ai fait à sir Hudson un rapport sur l'état déplorable de sa santé.

10 juillet. — Plusieurs caisses de vin adressées à l'Empereur parla princesse Borghèse et lady Ilolland sont arrivées ici, depuis un mois ; j mais Hudson n'en a fait remettre qu'une portion à Longwood. lia fait I déposer le reste dans les magasins du gouvernement. Quelle indignité ! | Napoléon a exprimé dans cette occasion comme dans plusieurs autres 1rs sentiments du plus tendre intérêt pour sa sœur Pauline. Il est convaincu qu'aucun sacrifice ne lui coûterait pour lui prouver son dévouement, et qu'elle cherchera à obtenir la permission de venir à Sainte- Ilélene

11 me parla encore du caractère élevé et des talents delà reine Ilortense, et de la princesse Êlisa, il me dit aussi combien il était reconnaissant des touchantes attentions de lady Holland. Il ajouta : « Les ■ membres de la famille de l'immortel Fox abondent en sentiments « libéraux et généreux. »

Je désirais me procurer une copie des observations sur le discours j | de lord Bathurst dont plusieurs exemplaires, m'avait-on dit, avaient été | j apportés à Sainte-Hélène. Je priai le capitaine Bru un de m'aider dans mes recherches. Ma demande le surprit d'autant plus que sir Hudson Lowe et Thomas Beade avaient pris cinq copies de cette brochure, annonçant qu'ils les destinaient à Longwood. Ils s'étaient également emparés de tous les ouvrages apportés par le vaisseau le Mangle.

A mon retour d'une visite que j'avais faite à l'Empereur, le capitaine Blachkeney me remit la lettre suivante:

PUnUtion-nouue. XS juillet ISIS.

« Monsieur,

• Le lieutenant général sir Hudson Lowe m'a chargé de vous infor- • mer que, d'après une instruction reçue du comte Bathurst, en date » dul4 mai 1818, il lui est ordonné de vous retirer l'emploi que vous « occupez auprès du général Bonaparte, etc., etc.

« Le contre-amiral Plampuin a reçu des instructions des lords com-

' U princes* demanda en vain ta faveur de partager t'exile de ton frvre.

DANS l/EXIL. 7U

■ missaires de l'amirauté, quant à votre destination, lorsque vous par- « tire* de cette Ue.

« Vous voudrez bien, en conséquence, immédiatement après la ré- « ception de cette lettre, quitter Longwood, sans avoir aucune coramua nication avec les personnes qui y restent-

« J'ai l'honneur, etc.

« Edouard Wynyard, « Lieutenant colonel, secrétaire, *

L'honneur anglais, l'humanité, les devoirs de ma profession, l'état déplorable de l'Empereur, tout m'imposait l'obligation de résister à cet ordre, barbare, et ce fut en effet le parti auquel je m'arrêtai, sans calculer les suites de mon refus.

J'avais à prescrire un régime à Napoléon, je devais lui préparer des médicaments, certain que j'étais qu'en mon absence il ne recevrait auprès de lui aucun médecin recommandé par sir lludson. Je me rendis aussitôt près de lui, et quand je lui eus mis sous les yeux l'ordre qui m'avait été donné: «J'ai vécu trop longtemps pour lui, me dit-il. Votre « ministère est bien hardi ! Quand le pape était en France, je me serais « coupé le bras plutôt que de signer un ordre pour éloigner de lui son « médecin. »

Après quelques instants d'entretien, quand j'eus donné à l'Empereur tous les avis que je croyais nécessaires à sa santé, pour le moment présent, il me dit : « Quand vous arriverez en Europe, vous irez vous- « même trouver mon frère Joseph, et vous lui ferez savoir que je désire « qu'il vous remette le paquet contenant les lettres privées et confiden- « tielles ' des empereurs et des autres souverains de l'Europe qui m'ont « écrit, et que je lui ai confiées à Rocheforl. Vous les publierez.... Je - vous prie de prendre ce soin : et si vous entendez des calomnies sur « ce qui a eu lieu pendant le temps que vous avez été avec moi, répon- « dez : « J'ai vu de mes propres yeux, et cela n'est pus vrai. «

mon retour «t Kurope. ) al hit beaucoup «le démarche! pour obtenir le* lettre* dont il est queslalheiireusemetit, met effort» ne furent couronné» d'aucun succès. Avant que le comte de Survillier» eùi quitté Hncbcfort pour se rendre en Amérique, craignant d'être arrêté par les puissance* alliées, Il crut prudent de confier ce précieux dépôt à une personne sur l'intégrité de laquelle il croyait pouvoir compter; m*l* il fut trahi, a ce qu'il parait, puisqu'il y a quelques mois, une autre personne apporta ces lettres à tondre* pour les vendre, et en demanda 30,000 livre».

Quelques ministres de sa Majesté et les ambassadeur* étrangers en furent Informés. J'ai a depuis que celui de II traie avait payé to.o 0 livres sterling celles ap|iarteuant a son maître. 1 autres passages enriens qui me furent rapporté» par ceux à qui l'on a communiqué leur contenu en voici un qui mérite d être rapporté; il e>t relatif au Hanovre: il porte en substance « que le roi de Prusse déclarait qu'il avait Umjours un intérêt paternel |N,Ur ce pays; . et il paraissait que les souverains en général avaleut fait t Napoléon des demandes pour obtenir des a,çra,uii»se.r>ei.t< de ter-

ri loi re.

NAPOLÉON DANS l/EXIL

Il dicta alors au comte llcrtrand la lettre dont nous avons ailleurs donné l'extrait. Il la signa, ajouta un post-seriptum dp sa main, m'assinanl que ce peu de mots on disait plus pour moi à l'impératrice que dos pages entières. Il me lit don d'une superbe tabatière et d'une statue qui le représentait. Il me' pria de faire, à mon arrivée en Kurope, des recherches sur les membres de sa famille, et d'insister de sa port auprès d'eux pour qu'ils ne vinssent pointa Sainte-Hélène être témoins do la misère et dos humiliations qu'il supportait. « Assurez-les, ajoula-

• Ml, dos sentiments d'affection que je conserve pour eux. Assurez

• aussi de mon vif attachement ma bonne Louise, mon excellente mère •• cl Pauline. Si vous voyez mou lils, embrassez-le pour moi; qu'il < n'oublie jamais qu'il est né Français! Exprimez à lady Holland le » souvenir de gratitude que je conserve de sa boulé; dites-lui l'estime h que j'ai pour elle. • A ces mots M me serra la main, m'embrassa, cl me dit « Adieu, O'Méara, nous ne nous reverrons plus. Soyez

• heureux ' »

FIN l>K \it»M|.KO> IUNS I. EXII. PAR O MRAR4.

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k reçus » Rome l«" rapport du docteur Û'Mcara sur la maladie 'loni l'Empereur émit atteint. Il était COUru ainsi .

« Les derniers jours de st'|>- . lemhre oui développé des swn|>lômcs qui iiitliqucitt du désordre dans les fonctions hé|Mitiques.

Napoléon avait souvent été attaqué avant cette époque de eatarrhe.de maux de tète, de rhumatismes ; mnis ces accidents se sout aggravés ; les jambes, les pieds sont enflés.

71 H uKHNIKHS MO M KM' S

Ij?* gencives uni pris une ap|*arence *qiongieuse. scorbutique; ri s'est manifesté des signes d'indigestion.

« 1*' octobre 1817. — Douleur aiguë, chaleur, sensation de |>esanteur dans la région hypocondriaque droite. Ces accidents ont été aeeompagnés de dyspepsie.

n Depuis eette époque la maladie n'a pas cessé . elle a fait des progrès lents, mais continuels. La douleur, d'abord légère, s'est accrue au point de faire craindre une hépatite aiguë. Cette exacerbation du mal est l'effet d'un fort catarrhe.

« Trois dents molaires étaient attaquées je jugeai. d'après cette circonstance qu'elles devaient en partie être cause des inflammations des muscles et des membranes de la mâchoire ; je pensai en outre qu'elles avaient produit le calharre ; je les arrachai à des intervalles convenables. Les attaques ont été depuis moins fréquentes.

• Je conseillai, pour détruire l'apparence scorbutique qu'avaient prise les gencives, l'usage des légumes, des acides. Je réussis. Klle disparut, et fut dissipée par le même moyen.

•■ Les purgatifs, les frictions remirent les jambes en bon état. Elles furent cependant de nouveau affectées au bout de quelque temps, mais beaucoup moins fort. Les purgatifs, les bains chauds, les sueurs abondantes ont souvent atténué la douleur de la région hypocondriaque, mais ne l'ont jamais dissipée complètement. Klle s'est beaucoup accrue daus le courant d'avril et de mai. Elle est devenue irrégulière, a pro- j duit la constipation, puis la diarrhée, puis des évacuations abondantes de matières bilieuses, muqueuses. En même temps les coliques , les flatulences se faisaient sentir, l'appétit avait disparu, sensation de pesanteur, inquiétude, oppression au scrobicnle du cœur. Visage pâle, jaune de la tunica sclerotiea. Urines àeres et fortement colorées, accablement d'esprit et mal de" tête. l,e malade ne pouvait se tenir sur le cote gauche. Il éprouvait des sensations de chaleur dans l'hypocondre droit ; nausées, de temps à autre vomissement de bile acre et visqueuse qui s'est accrue avec la douleur. Absence presque totale de sommeil, incommodité, faiblesse.

«. L'affection des jambes s'est reproduite, mais avec moins de force qu'elle en avait d'abord. Mal de tète, inquiétude, anxiété, oppression dans In région épigaslriqn* et précordiale; paroxysme de lièvre à l'entrée de la nuit. Peau brûlante, soif, maux de co«ur, pouls rapide. Calme, sueur vers le point du jour. C'est un effet assez constant chez le malade. Les sueurs abondantes lui oient In lièvre. Il existe à la région hyno- I

eondriaque droite une tuméfaction qui est sensible à la pression extérieure. Langue presque constamment blanche. Le pouls, qui avant la maladie donnait 54 à GO pulsations par minute, va jusqu'à 88. Douleur au-dessus de l'acromion. Administré pour exciter le foie et le ventre, rétablir la sécrétion de la bile, deux purgatifs. Soulagement, mais peu durable. Dans les derniers jours de mai et les premiers jours de juin, les effets en étaient faibles et momentanés. Proposé le mercure, mais le malade a montré la répugnance la plus vive; il a repoussé l'usage de ce médicament sous quelque forme qu'il fût déguisé. 'Conseillé de monter à cheval, de faire chaque jour avec une brosse des frictions sur la répion hypocondriaque, de porter de la flanelle, de prendre des bains chauds, des remèdes, quelques divertissements, de suivre un régime, de no pas s'exposer aux mauvais temps, aux variations de l'atmosphère. ; Il a négligé les deux choses les plus importantes, l'exercice et la distraction. Enfin le 11 juin, nous avons triomphé de sa répugnance. J'ai obtenu qu'il ferait usage du mercure. Il a en effet pris des pilules mercuricJlcs, n°ij, grn. vj. Il a continué ce traitement jusqu'au 10. Je lui en donnai soir et malin, et de temps à autre quelques purgatifs pour dissiper la constipation. Au bout de six jours je changeai la prescription, ei substituai au mercure le calomelas {tubmuricu hydrargyri), mais il produisit des maux de cœur, des vomissements, des coliques, une inquiétude générale; jeeessaide l'employer. Je l'administrai de nouveau le 19; il causa les mêmes désordres. Je revins a la première préparation mercurielle, que j'employai trois fois par jour. J'interrompis le traitement le 27. Les appartements sont extrêmement humides. Napoléon avait contracté un violent catarrhe. Il avait une grosse fièvre, une irritation des plus vives. Ce médicament fut repris le 2 juillet, je le continuai jusqu'au 9, mais n'en obtins aucun heureux effet. Les glandes salivuires étaient toujours dans le même état. L'insomnie, l'irritation croissaient; les vertiges devennient fréquents. Deux ans d'inaction, un climat meurtrier, des appartements mnl aérés, bas; un traitement inouï, l'isolement, l'abandon, tout ce qui froisse I âme agissait de concert. Est-il surprenant que le désordre se soit rais dans les fonctions hépatiques? Si quelque chose étonne, c'est que les progrès du mal n'aient pas été plus rapides. Cet effet n'est dû qu'à la force d'âme du malade et à la bonté d'une constitution qui n'avait point été affaiblie par la débauche.

" Signé Baiirï E. 0'Mk*ra.

i.on)ri»ooa,9)iilitrM*m. î « Chirurgien, etc. »

C'est ce document qui décida- mon départ pour Sainte-Hélène. Je franchirai ici beaucoup de détails qui précèdent et accompagnent les préparatifs de ce voyage, et commencerai mon récit au moment où nous tenons la mer pour celte direction. Nous nous étions embarqués à Dcptford, suivant les instructions ministérielles (9 juillet), sur un mauvjiis brick de commerce chargé de farine. Lorsque nous nous trouvâmes- par le travei s du cap Palme, nous serrâmes la cote; nous vîmes aussitôt des canots se détacher, accourir a non*. l.es esquifs étaient létiers, étroits et bas, inauo'iivres par des hommes accroupis : ils laissaient sur la ggrfaœde la mer. .Nous mimes en panne, et ils furent bientôt sur nous : ils nous apportaient des provisions. ■ Où allez-vous ? » nous

demanda l'un d'eux. > A Sainte-llélene. * Ce mol le frap|Ki. Il resta stupéfait. » À Sainte-Hélène, répéta-t-il d'un ton pénétré. Kst-il vrai •< qu'il y soit? — Qui? » demanda le capitaine. L'Africain, en lui jetant un regard dédaigneux, vint à nous et nous répéta la question. Nous répondîmes qu'il y était. 11 nous regarda silencieusement, secoua la tète, en laissant échapper le mol : « Impossible! » Nous nous regardions les uns et les autres. Nous ne savions quel était ce sauvage qui parlait anglais, français, et qui avait une si haute idée de l'Empereur. « Vous le

IlE NAPOLÉON. 721 !

« connaissez ? — Depuis longtemps. — Vous l'avez vu? — Dans toute « sa gloire. — Souvent? — Dans la Bien-Gardée\ au désert, sur « le champ de bataille. — Vous ne croyez pas à ses malheurs? — Son « bras est Tort, sa langue douce comme du miel, rien ne peut lui résis- ; « ter. — Il a longtemps balancé les efforts de l'Kuropc entière. — L'Eu-

- rope ni le monde ne peuvent accabler un tel homme. Les Mameluks, : - les pachas s'éclipsaient devant lui ; c'est le dieu des batailles. — Où

- l'avcz-vous donc connu ? — Je vous le dis, en Egypte. — Vous avez « servi ? — Dans la 21' ; j'étais à Bar-am-bar, à Samanhout, a Cosseïr, « ù Cophtos, partout où s'est trouvée cette vaillante demi-brigade.Qu'est « devenu le général Belliavd? — Il vit, il a illustré son nom par vingt « faits d'armes. Vous le connaissez? — Il commandait la 2!*; il cou-

- rait le désert comme un Arabe, aucnn obstacle ne l'arrêtait. — Vous « vous rappelez le général Desaix ? — Aucun de ceux qui ont faitl'expé-

• dition de la haute Egypte nel'oubliera. Il était brave, ardent, généreux ; « il cherchait les ruines comme les batailles ; je l'ai servi longtemps. — « Comme soldat? — Je ne le fus pas d'abord; j'étais esclave, j'appar- « tenais à un des fils du roi de Darfour. Je fus conduit en Égyple, mal- « traité, vendu. Je tombai dans les mains d'un aide de camp du Juste1. « On m'habilla à l'européenne, ou me chargea de quelques soins do- « inesliques , je m'en acquittais bien; le sultan fut content de mon <• zèle, m'attacha à sa personne. Soldat, grenadier, j'eusse épuisé mon « sang pour lui. Mais Bonaparte ne peut être à Sainte-Hélène! — Ses

• malheurs ne sont que trop certains. La lassitude, les complots... « — Expiraient à sa vue. Un mot nous payait nos fatigues. Nos vœux « étaient satisfaits, nous ne craignions rien dès que nous l'apercevions. « — Avez-vous combattu sous lui ? — J'avais été blessé à Cophtos, je

• fus évacué sur la basse Égyple; j'étais au Caire quand Moustnpha «parut. L'armée s'ébranla, je suivis le mouvement , je me trouvai .. à Aboukir. Quelle précision! quel coup d'œil! quelles charge j! Il « est impossible que Bonaparte ait été vaincu, qu'il soit à Sainte- « Hélène. »

Nous n'insistâmes pas. Notre incrédule était obstiné, son illusion lui était chère, nous n'eûmes garde de la dissiper. Nous lui donnâmes du tabac , de la poudre , quelques vêtements, tontes les bagatelles qui avaient du prix dans sa tribu. Il s'en retourna satisfait, parlant lou-

' Moui que le* Kjs)

jours de la 21e, de ses chefs, de ses généraux, de l'impossibilité qu'un homme aussi grand que Napoléon fût à Sainte-Hélène.

Nous avions du ris, il ventait frais. Nous craignions d'être surpris par les calmes ; nous mîmes toutes voiles dehors, nous doublâmes le golfe de Guinée, nous passâmes la ligne ; nous fîmes toutes les ablutions, toutes les cérémonies accoutumées. Mais la mer ne tarda pas à devenir mauvaise, nos cordages étaient à bout, le bâtiment faisait eau de toutes parts. Nous ne marchions plus. La chaleur était suffocante; nous étions pêle-mêle avec les porcs et les canards, nous gisions au milieu des immondices : des maladies se manifestèrent, l'abbé Buonavita fut à toute extrémité. D'un autre côté, notre friand capitaine se gorgeait du mets que savouraient les Romains. La traversée se prolongeait plus qu'il n'avait cru, les approvisionnements de basse-cour touchaient à leur terme; il imagina de tirer parti des truies que la faim allait moissonner. Il les distribuait à son équipage, et se réservait les petits encore mal formés qu'elles n'avaient pas mis bas. Il trouvait cette dégoûtante préparation délicieuse ; il la vantait, il l'exaltait, il voulait associer à ses jouissances chacun de nous. Us coliques le tourmentaient ; il avait besoin de moi, je fus le premier qu'il honora de son invitation : « C'est quelque chose d'exquis, venez, nous les » ferons frire, nousles mettrons en petits pâtés. Tout mon équipage.... « Je ne le laissai pas achever : un mouvement involontaire lui expliqua ma pensée. 11 s'éloigna en me lançant à demi-voix le poli french dog.

Nous étions au iQ septembre. La pompe, la chaleur, les indigestions ne' laissaient pas respirer les matelots; ils étaient exténués. Le capitaine lui-même ne pouvait se soutenir. Il était moins insolent, moins sordide; il ne parlait plus des iniquités que les Barharesques avaient essuyées à son bord; il n'aspirait qu'à toucher au rivage. Il crut tout à coup l'apercevoir; nous étions dans les eaux de Sainte-Hélène; il avait fait des observations, il en était certain, lise trouva malheureusement •moins bon astronome que munitionmiire ; la station disparut pendant la nuit, au jour il n'en fut plus question. Ce ne fut que dans la matinée du 18 que nous en eûmes connaissance. Sous quel aspect sinistre elle se dessinait au loin ! Quel rocher sourcilleux ! Quelle masse ! quel séjour ! Mais c'était là qu'était l'Empereur ; c'était là que l'infamie anglaise s'acharnait sur sa proie; c'était là que les rois vengeaient sur ce grand homme les erreurs de sa générosité. Nous allions fouler les mêmes lieux, respirer le même air. Pouvions-nous nous plaindre de partager le sort du maître du monde ? Nous n'aspirions qu'à débarquer, j

Hudson Lowe était moins impatient. Il fallait qu'il nous tendit un piège ; il avait besoin de quelques heures pour le méditer. Il nous Ht prévenir que nous ne pouvions entrer immédiatement dans le port, mais que nous y serions admis le lendemain au point du jour. Je fis demander en quel état se trouvait Napoléon. » Bien, très-bien, répondirent ses « envoyés; il jouit d'une santé vigoureuse, il se porte mieux que nous.» Ils se retiraient, lorsque nous vîmes arriver des façons de canots qui v inrent voltiger autour du bâtiment. Je n'étais pus dupe de la manœuvre, mais je fus curieux de savoir au juste à quoi m'en tenir. « Que cher- • chent-ils ? dis- je nu capitaine. — Ce sont des pécheurs. — Sans doute « ils ont du poisson? Demandez qu'ils nous en vendent. » Il le fit, mais ils n'avaient pas encore jeté leurs filets. Us s'éloignèrent; ma fantaisie les avait déconcertés, on ne s'avise jamais de tout : des gens de cette livrée n'étaient d'ailleurs pas faits pour déjouer les trames que nous pouvions avoir ourdies. Lu gloire d'intercepter une lettre, un chiffon, d'assurer en un mot le repos du monde n'appartenait qu'à Son Excellence, à Reado ou à Gorrequer.

Nous n'avions rien confié aux pécheurs de sir Iludson, nous devions avoir tout le plan de la conspiration sur nous : aussi redoubla-t-on de vigilance. Nous n'étions pas entrés dans le port, que déjà nous étions examinés, visités, surveillés, hors d'état de soustraire le moindre mouvement aux aspirants qu'on avait mis de garde à bord. Toutes ces précautions n'empêchèrent pas les écrits d'aller, non par nous, mais par notre brave capitaine qui pourtant n'en pouvait mais. Un mauvais plaisant lui avait confié a Deptford dix-sept exemplaires cachetés d'un livre de dévotion, adressés a divers habitants de Sainte-Hélène. Je jugeais bien au format que la production n'était pas biblique, je croyais même reconnaître ce qu'elle était. Mais le corsaire s'était fait payer le fret, ce n'était pas à moi à lui conseiller de retenir In marchandise. Il les retira un à un de sa caisse, et les expédia par le canal de l'aspirant. Tant mieux ! on allait devenir plus anglican è> Sainte-Hélène. Pendant que nos marins se disposaient à répandre la parole de Dieu dans l'Ile, Son Excellence prenait lecture de la missive de lord Bathurst, et nous dépêchait un de ses officiers. Hudson nous autorisait à descendre; il voulait nous voir. Nous nous rendîmes au château ; nous fûmes accueillis, reçus avec une grâce, une politesse dont nous ne revenions pas. Sir Hudson nous présenta à l'adjudant général, au major, à tout ce qu'il y avait d'hommes qui eussent sa confiance dans la place. Il était affable, affectueux, il s'intéressait nux moindres détails de la traversée. Il

7»! DKItMKRS MOMENTS

nous purin d'Ajaccio, nous dit qu'il y avnit séjourné, qu'il aimait les Corses, qu'ils étaient généreux, braves, qu'il était sùr que nous vivrions en bonne intelligence. Par amour pour la concorde il eût pendu le corsaire si nous eussions dit un mot : mais nous ne craignions plus que | ce forban nous proposât des petits pûtes. Il allait avoir affaire à Son ! Excellence, «''était bien assez.

Le docteur Verling arrivait de Longwood. Sir lludson nie le présenta. Je crus qu'il avait remplacé Slokoe, je lui demandai des nouvelles de la santé de Napoléon. Napoléon! Il cherchai l dans les yeux du gouverneur ce qu'il devait répondre : mais celui-ci le lira d'affaire et me dit que le docteur ne voyait pas le général Bonaparte, qu'il ne donnait ses soins qu'au général Montholon. On servit, sir lludson nous re- ' tint. Reade, Gorrequer disputaient avec lui de prévenances et d'égards : I 1 c'était toujours la Corse ; les hommes y naissaient avec plus de courage, j ! plus de sagacité qu'ailleurs. Ils jugeaient mieux des circonstances et des choses, ils se pliaient plus franchement h la nécessité. D'ailleurs y avait-il dans Sainte-Hélène de quoi s'y tant déplaire? le climat était bon, ! l'air suluhre, la température supportable : elle ne variait que de huit à dix degrés de James-Town à Longwood, et les excursions du thermo- f mètre n'allaient pas au delà de soixante-cinq à quatre-vingt-dix degrés.

Sir Hiidson nous disait tout cela d'un air si simple, qu'il fallait être | sous ses verrous pour l'écouter. Je feignis de ne pas l'entendre. Il se rejeta sur le général Bonaparte, blûma sa fierté, sa rudesse.

Le dîner fini , Gorrequer nous prévint, s'excusa , mais il était l'ennemi des correspondances; il leur faisait une guerre impitoyable. Nous lui ouvrîmes aussitôt nos poches, nos portefeuilles; le Cerbère s'adoucit, nous passâmes. Gorrequer avait fini, c'était le tour de Reade. Celui-ci fut moins facile : il visita, déplia nos effets, les examina pièce à pièce. La guerre aux chiffons finie, nous montâmes en voiture, nous nous engageâmes dans une route effrayante : ce n'était que factionnaires, que précipices; nous .marchions au milieu des précautions de la guerre et des convulsions de la nature : jamais spectacle aussi sombre ; ne s'était offert à nos yeux. Nous arrivâmes enfin à Longwood. Nous nous présentâmes chez le général Bertrand, qui se trouvait auprès de l'Empereur. Ce prince venait de recevoir les journaux de Londres, il parcourait les colonnes du Morning-Chronich qui me concernaient. 11 y trouvait force éloges pour l'anatomiste, mais pas un mot pour le médecin, lien conclut que j'étais étranger à l'art, une façon de Cuvier, ! 1 auquel il donnerait à disséquer son cheval, mais auquel il ne confie-

rail pas son pied. Il était dons cette disposition d esprit lorsqu'on lui annonça notre arrivée. « Allez, dit-il au grand maréchal, voyez quels «hommes on m'envoie; voyez surtout le physiologiste. » Bertrand vint avec un air peiné. Il invita Buonavitaà le suivre et nous pria d'attendre.

Je ne savais qu'augurer d'une réception si singulière ; j'étais stupéfait, Vignali n'était pas mieux lorsque le général reparut. Je passai avec lui dans la pièce voisine. 11 me lit asseoir, me demanda depuis combien de temps j'étais parti de Rome, si je connaissais la famille de l'Empereur, comment étaient madame Mère, le cardinal, Lucien, Pouline, etc.; comment j'avais été choisi pour venir, en quelle qualité j'arrivai», où j'avais pratiqué, si j'avais une lettre, quelque chose à dire à Napoléon de la part des siens, quel motif m'avait déterminé à quitter l'Italie pour cet écueil, qui j'avais vu pendant le trajet de Kome à Londres, qui j'avais fréquenté dans celte capitale, et ce qu'on m'avait dit ? Je satisfis ù toutes ees questions, et j'eus l'honneur d'être présenté à madame la comtesse, qui s'entretenait avec le docteur Verling et l'abbé Buonovita. Elle m'accueillit avec bonté et me demanda quelques, détails sur les pays que nous avions parcourns. Vignali eut son tour. Il fut comme nous interrogé, présenté et accueilli. On nous servit à souper, on nous ! donna des appartements; je me déshabillais lorsque je vis une seconde

| fois le comte Bertrand paraître. Il me pria de passer chez le généra) Montbolon, il avait quelque chose à me dire. J'allai, je ne comprenais rien à cet entretien inouï. Je ne tardai pas néanmoins à me remettre. Je répondis qu'un noble orgueil m'avait seul conduit à Sainte-Hélène, que j'avais eu l'ambition d'être utile au plus grand homme du siècle ; qu'aucun sacrifice ne m'avait coûté dès qu'il avait été question de l'Empereur; quej'en ferais un autre si mes services n'étaient pas agréés ; que je me rembarquerais immédiatement pour l'Europe . Je me retirai. Je n'avais plus ni sommeil, ni fatigues, la conversation avait tout dissipé. Je trouvai dans l'antichambre le cuisinier Chandelier, qui, n'ayant pas encore de logement, me demanda à y passer la nuit. Je ne pouvais fermer l'œil, j'étais curieux desavoir si la réception que j'avais reçue s'était étendue jusqu'à lui. Il me répondit qu'il avait été accueilli par ses camarades, qui entendant lui avaient adressé force questions sur notre

j voyage, les personnes que nous avions vues, et les nouvelles que nous avions entendu raconter. Il ajouta que l'Empereur l'avait fait appeler ainsi que Coursa ut ; qu'il s'était informé de ce qu'on disait à Borne du choix du médecin, de celui des prêtres, de ce qu'ils en avaient v u, en- >

tendu h Londres, et des maisons qu'Us fréquentaient dans celte capitale. Il devenait évident que j'excitais des soupçons, des défiances, que j'avais été desservi. Comment cela s'était-il fait ? je ne pouvais le pénétrer. Le jour vint, j'attendis avec résignation que cette affaire se dénouât. Je reçus dans la maliuce une troisième visite du comte Bertrand. Il me demanda un rapport écrit et détaillé sur le lieu de ma naissance, mon Age, ma famille, les villes où j'avais fait mes études. Il me demanda où et depuis quelle époque j'avais exercé, si j'avais servi; a quelle partie de la médecine je m'étais plus spécialement appliqué. Je fis sur-le-champ ce résumé ; je Iclui adressai avec mes diplômes, mes papiers, et la lettre du eurdinal. Buonavita, Vignali furent obligés d'en fairo chacun autant.

C'était une triste réception après un si long voyage : mais le cardinal Fesch n'avait pu, au milieu des graves soins qui l'occupaient, trouver un instant pour écrire, soit à l'Empereur, soit au grand maréchal. Aucun membre de la famille n'avait réparé cette négligence, nous étions envoyés par le gouvernement anglais, recommandés par le ministère, fêlés par le gouverneur, c'en était plus qu'il ne fallait pour éveiller la défiance. Une autre circonstance contribua a donner à cette affaire l'air d'une intrigue. Le cardinal, qui n'avait pu nous munir d'une lettre de créance pour Sainte-Hélène, avait eu néanmoins asseï de loisir pour concerter le moyen de faire de Vignali le médecin de Napoléon. Il avait écrit au comte Las Cases à cet égard ; il l'avait prié de recommander le missionnaire à l'Empereur. Las Cases ne jugea pas convenable de travestir un prêtre en médecin, et se borna a remettre la missive de Son Éminence à l'abbé qui, tout empressé de la rendre, était loin de prévoir l'effet qu'elle produisit. Tout s'arrangea cependant. Nous étions Français, nous étions Corses; nous ne pouvions à ce double titre être les agents des Anglais ; Napoléon nous admit à son service.

Je me disposai en conséquence à aller chercher les effets qui étaient restés sur le bâtiment. Je pensais aller seul, sir Iludson nous avait tant protesté que nous pourrions circuler librement dans l'île ; mais l'ofllcier d'ordonnance de Longwood avail des ordres : je fus obligé d'accepter l'offre qu'il me fit de m'uccompagner. Je me rendis à bord du Snipe ; j'étais gardé à vue, aucun de mes mouvements n'était perdu, j Quelle fut ma surprise! notre capitaine était dans la même position. « Pourquoi des gardes ? Quel accident? — Ce coquin de gouverneur ! « — Eh bien, quoi! sir Iludson?... — M'empêche de mettre pied à terre.

« de vendre mes marchandises. — Pouf quel motif? que lui avez-vous » fait? — Mes porcs disparaissent, mon clairet coule, mes canards me

• mangent plus qu'ils ne valent, ah! — Mais enfin quel tort? — Ces « maudits livres, ah! — Ces livres de messe? — De messe, vous le « croyez, je l'ai cru, je les ai apportés ; eh bien ! ce sont des livres que « ce maudit O'Méara a écrits contre Hudson Lowe, ah !» Je laissai mon homme gémir à son aise, je débarquai mes effets et rentrai à Longwood. Les préventions s'étaient dissipées, les soupçons éteints, je reçus une lettre du comte Bertrand qui m'annonçait que j'étais agréé comme chirurgien ordinaire de l'Empereur.

Je fus présenté à Sa Majesté. La chambre élail petite, extrêmement obscure, il était dans son lit; je ne l'aperçus pas d'abord. Je m'avançai dans une espèce de recueillement religieux. Il le vit, et m'odressanl la parole de la manière la plus gracieuse : « Approchez-vous de moi, « Capocorsinaccio, me dit-il en italien, langue que dès lors il employa

* constamment dans nos conversations; approchez afin que je puisse « vous voir plus distinctement, et surtout vous mieux entendre, car sur « ce triste rocher je suis devenu tout à fait sourd. » Je m'approchai. 1 1 me jeta an coup d'a»il qui ne parut pas m'ètre défavorable, et reprit

■ J'ai été bien près de votre pays dans ma première jeunesse; jedébar- « quai a peu de distance de Morsiglia, au port de Maeinajô. Je fus de « là à Rogliano, où je vis une belle maison peinte à la génoise, à To- « mino, à Porlicciolo. Je me rendais à Bastia ; mais, le croiriez-vous ? « j'eus toutes les peines du monde de trouver un clieval et un homme « qui voulût m'accompagner ; j'y parvins cependant. Le squelette qu'on « me donna pouvait à peine se tenir sur ses jambes, mais il était habi- « tué à ces routes escarpées ; il me fut extrêmement utile. J'arrivai « enfin à Bastia ; j'étais content de mon guide, il le fut aussi de moi.

« Mais c'est assez parler d'un pays que je ne reverrai plus. Y a-t-il " longtemps que vous n'êtes allé en Corse? — Deux ans, Sire. — « Quel Age avez-vous ? — Environ trente ans. — Oh ! oh ! vous pourriez « être mon fils. Quel Age a votre père? — Il approche de soixante-dix « ans. — Il est notaire : fait-il quelquefois, comme ses bons confrères, - de faux actes, des testaments supposés? » Je ne répondais pas, il répéta la question en riant plus fort. « Mon père jouit de l'estime pu- « bliqueet de la confiance de son canton. — En ce cas il n'y a rien à dire. « Vous rappelez-vous l'époque où je conquis l'Italie pour la première « fois ? — J'en conserve un vague souvenir. — Quelle ivresse ! quelles » acclamations ! ce n'était qu'un cri d'enthousiasme. La population se

72» DKKNIKHS M 0 M K N T S

■ pressait sur mon passage, j'étais son dieu, son idole. Elle m'est resiée

« lidèle. Sons doule vous ne vous souvenez qu'à peine, car vous étiez | -si jeune alors, de mon expédition d'Egypte, de mon arrivée, de mon « débarquement à Ajaecio, à Fréjus, et des transports avec lesquels je

■ fus accueilli î — Je me rappelle cette apparition inattendue qui • changea la face de l'Europe. J'écoutais avec admiration ce qu'on ra- ■■ contait du général Bonaparte, et des merveilles qu'il avait exécutées. « On buvait. Sire, à vos succès, on faisait pour vous les vœux les plus

vifs. Je conserve parfaitement le souvenir de l'impression que lit sur

■ moi l'allégresse de tout un peuple qui n'espérait qu'en vous. — Quel

» às:e aviez- vous lorsque vous avez quitté la Corse ? — Environ quinze « ans. — Il y a à Livotirne des Capocorsini fort riches. — Oui, Sire,

• quelques-uns sont devenus patriciens, d'autres ont été faits nobles: le grand-duc les a bien traités. — Vous avez fait vos études à Pise? —

• Je les ai commencées à Eivournc, d'où j'ai été les continuer à Pise et •< à Florence. Je résidais à Florence, où j'ai exercé jusqu'au mo-

• ment de mon départ. — La grande-duchesse Élisa était-elle aimée

• en Toscane? — Aimée et crainte tout à la fois. — Faisait-elle quel- - que chose pour se concilier ;-es sujets ? — Elle chérissait les arts, elle

« protégeait les sciences, elle gouvernait dans l'intérêt public. — Klle ^ était adorée à Lucques ; elle y avait créé des établissements utiles et bons. Je la crois fort riche. Les Toscans ont été contents de revoir « leur ancien grand-duc ; ne le croyez-vous pas? — Il est cher au peu- « pie, qu'il gouverne avec douceur.— A l'exception des spéculateurs de « Livourne, à qui tout est bon, les Toscans sont un peuple excellent; « ils sont à la fois éclairés, industrieux, cultivateurs habiles : ilsoccu- « pent la plus belle contrée de l'Italie. Quelles considérations vous ont « engagé a vous associer à mon exil ? — Votre Majesté peut le pressentir; « je ne cherche ni l'or ni les faveurs ; je n'ai pas mis mes services à prix, m je ne me suis pas inquiété des conditions. On m'a proposé d'à ppro- « cher de vous, cette gloire m'a suffi ; je n'ambitionne pas d'autre bien. « — Hais pourquoi, avantde céder à l'invitation de votre ami Colonnn, « ne pas vous être fait assurer une existence par ma famille?— Desavan- « tages pécuniaires ne peuvent compenser le sacrifice ; la gloire seule i pouvait me décider. — La gloire est fort bonne; mais si vous « aviez été renvoyé comme peu s'en est fallu, qu'auriez-vous fait? «dans quel embarras ne vous seriez-vous pas trouvé? — Une sem-

• blable réception m'eût déchiré ; mon seul regret eût été d'être raé-

■ connu. — Vous êtes Corse, voilà la considération qui vous a sauvé. « Le grand-duc doit avoir été charmé de voir un de ses employés in'ap- « porter les secours de la médecine sur cetécueil ? — Je le pense, Sire ; « vous avez eu tant de bontés pour lui. — Je l'ai beaucoup connu. « Marie-Louise l'aimait, et lui n'était pas indifférent aux charmes de la «- reine de Naples. Je l'ai toujours tenu pour un bon prince. Êtes- vous « resté longtemps à Rome? — Environ deux mois. — Vous avez eu le

• loisir de la bien connaître. Je suis vraiment fâché de ne l'avoir pas « vue. Je voulais lui rendre son antique splendeur, en faire la capitale «de l'Italie; la destinée ne l'a pas voulu .... l'ne partie de ma famille « y réside. Le pape est un bon vieillard que j'ai toujours bien traité

■ « Allons ! maintenant, parlez-moi avec franchise, donnez-moi des nou- « velles des miens. Commencez par Madame Mère, la signora Letizia.

■ — Le malheur n'a pu l'abattre. Elle supporte l'adversité dvec courage; « elle est pleine de résignation et de dignité. — Reçoit-elle, va-t-elle « dans le monde ? Quel est son genre de vie? — Tout à fait retiré. Elle « n'a qu'une société peu nombreuse, n'admet que quelques personnes « de confiance. Ceux de ses enfants qui sont à Rome sont empressés « autour d'elle : mais ses vœux, ses pensées sont tous pour Sainte-Hé- » lène. Elle n'attend qu'un mot pour braver la mer et vous serrer dans

« ses bras. — Klle a été loule sa vie une excellente femme, une mère « sans éitole ; elle m'a toujours aimé. Vous l'avez laissée bien affligée, « n'esl-il pas vrai? — Elle retenait d'abord avec peine son émotion : o mais elle est bientôt revenue à elle-même; elle a montré un courage, « une force d'Ame au-dessus de l'buraanité. — Je suis sùr qu'elle n'eût « pas craint les fatigues que vous avez essuyées. Va-t-elle en société? — - Quelquefois chez ses fils ou chez Son Éminenee. — Le cardinal la « voit-il souvent ? — Plusieurs fois par jour. — Ses fils? — Presque « tous les jours. — Pauline? — Moins fréquemment; ses indispositions « la retiennent. — Que pensez-vous de sa maladie? — Je n'en connais « pas la nature. — Vous connaissez particulièrement tous les individus « de ma famille qui résident à Rome? Comment sont-ils? Que disent-ils « de moi ? — Toutes leurs pensées sont concentrées sur Sainte-Hélène; « ils n'aspirent qu'à votre délivrance. — Exposez-moi avec précision « tout ce dont les uns et les autres vous ont chargé pour moi : que vous » a dit ma. mère? — Qu'elle, ses enfants, sa fortune étaient à votre dis- « position ; qu'au moindre signe elle se dépouillerait de tout, dut-elle • endurer la plus profonde misère. — Le prince de Canino? — Qu'il « s'était entendu avec Joseph; que chacun d'eux viendrait passer trois « années auprès de Votre Majesté, si vous ne le trouviez pas mauvais.

— Pauline? — Qu'elle n'attendait que vos ordres pour accourir au- « près de Votre Majesté. — Nous y penserons. » Il souriait, se tut et ajouta : « Je ne souffrirai pas qu'aucun membre de ma famille vienne « recueillir les outrages des Anglais, voir les insultes que me prodigue ' ce sicaire. Je neveux pas qu'aucun d'eux soit témoin de tant d'indi- « gnités, c'est assez que je les endure. » Et changeant tout à coup de discours • « La signora l^tizia est-elle toujours aussi fraîche? — Elle « est toujours très-bien. — Et Pauline, est-elle encore jeune et belle'!' « — Toujours. — Elle n'a jamais eu d'autre affaire que la toilette et « les plaisirs. Louis et Lucien se voient-ils? — Ils se rencontrent fré- « quemment chez Madame Mère. — Ont-ils société? — Le prince de « Canino reçoit quelques personnes choisies. Louis vit dans la retraite. » — Il donne dans la dévotion» le croyez-vous? — Je l ai ouï dire; il « passe même pour bigot. » L'Empereur rit : >< Que pensez-vous de « sa santé? — Elle est dans une situation déplorable; les remèdes n'y « peuvent désormais plus rien. — Quel beau jeune homme c'était lors " de ma première expédition d'Italie! Sa timidité l'a perdu. Quel mal- « heur que je n'aie pas été prévenu à temps! 11 serait sain et sauf au- " jourd'hui, il aurait rempli sa destinée; la douleur ne l'eût pas enlevé

« à la gloire, il eût pris part à nos succès. Combien de fils n le prince « de Canino? » Je le lui dis. De filles? - Je le lui dis eucure. » Qui " avez-vous vu pendant que vous étiez à Home? » Je nommai les per- I sonnes que j'avais fréquentées. « Le cardinal est-il toujours amafèur? « Court-il encore les tableaux? — Il en reçoit tous les matins par voiturcs. Il les passe en revue dans son antichambre, achète les uns, dé-

• précie les autres. Cette passion lui coûte des sommes immenses. —

• Quand ètes-vous parti de Rome ? — Le 25 février. — Madame Leti-

• zia vous a-t-elle remis beaucoup d'urgent? — Deux cents napoléons et une traite de douze mille francs sur son banquier de Londres. —

«C'est, je crois, la plus riche de la famille. Je lui reprochais toujours

• d'être trop bornée dans ses dépenses. En passant à Parme avez-vous

• vu Marie-Louise? — Elle était partie, et nous avions l'ordre de ne pas

• faire connaître notre mission. — Savez-vous si elle est en relation

• avec ma mère ou quelque personne de ma famille? — Madame Mère

• lui a écrit deux fois sans recevoir de réponse. — • C'est qu'il ne lui « est pas permis d'en faire. Quelles sont les personnes que vous avez

- vues dans le cours du voyage? » Je les lui nommai et lui -rapportai ce qu'elles m'avaient dit. « Avez-vous vu à Francfort la princesse Julie?— « Ellem'a reçu avec toute la bonté qui la caractérise. — Ses deux filles,

- comment sont-elles? — Grandes, belles, fraîches comme des roses.

• — Je crois que l'une d'elles épouse un des fils de Lucien ; n'en avez-

• vous rien entendu dire? — Lu princesse m'a fait une multitude du « questions sur l'aîné. Je m'expliquai facilement un intérêt si vif. — « J'avoue que c'est un mariage qui me ferait plaisir. Vous avez donc éle

• bien accueilli? — On ne saurait mieux. — C'est la femme la plusdé- « licate que je connaisse; on n'a pas un meilleur cœur. Vous avez vu *Las Cases? — Oui, Sire. — Comment va-t-il? — Il est gravement « malade. — Avez-vous vu son fils Emmanuel? — Il était ù Strasbourg.

• — Les prêtres m'ont dit, je crois, que vous n'aviez rencontré aucun « obstacle dans votre voyage de Rome à Londres ? — Aucun, Sire. —

• Quand ètes-vous arrivés à Londres? — Le 10 avril. — Combien de « temps y ètes-vous restés? — Nous n'en sommes sortis que le i) juillet. « — Qui y avez-vous vu plus particulièrement? — Des médecins, des « geus de l'art, ceux surtout qui ont exercé sous les tropiques. — Quand « vous ètes-vous présenté à lord Bathurst? — Le surlendemain de notre « arrivée. — Quelles questions vous a-t-il faites? — Il nous a parlé de « Rome, du cardinal, de Madame Mère, du prince de Canino, et nous a « demandé s'ils croyaient réellement que vous fussiez malade. — Que

» lui avez-vous répondu? — Qu'on n'en doutait pas, qu'on ne pouvait « en douter, que les rapports d'O'Méaro, de Stokoe ne le permettaient

• pas. — Que vous a-l-il dit à cela? — Que ces rapports étaient inexacts, « qu'il venait de recevoir des nouvelles positives, que vous jouissiez « d'une santé parfaite, que nous pouvions l'écrire ù Rome. — Combien « de fois l'avcz-vous vu? — Trois ou quatre. — Vous ètes-vous pré- » senté chez lord Holland. — Le prince de Canino m'avait donné une « lettre de recommandation pour Sa Seigneurie. — Avez-vous été bien

- reçu? Milady vous a-t-elle accueilli? — On ne peut pas mieux. — Mi-

• lord habite-t-il Londres? vit-il à la campagne? — Il réside a quelque « distance de la capitale. — Vous avez vu souvent O'Méara, n'est-il pas

- vrai? — Tous les jours. — Que -vous a-t-il dit de moi, de ma mala- | « die? » Je lui résumai ce qui se trouve dans les rapports. « Est-il con-

« tent de moi? — Parfaitement, Sire. — Racontez-moi en détail ce « que vous avez vu et fait pendant votre séjour à Londres. » Je lui lis l'historique qu'if désirait ; il recommença ses questions. ■ Londres est « une bien grande ville, n'est-il pas vrai ? — Elle est aussi peuplée que » « vaste. — Avez-vous été à Paris ? — Je n'ai jamais vu la France. — j

- C'est bien. Allez voir le général Montholon ; demandez le médecin qui « le soigne, et consultez-vous avec lui avant qu'on le rappelle. Sachez « quelles sont les maladies qui régnent dansées climats. Cette île est un

- monde tout à fait nouveau. Vous avez besoin des conseils de ceux qui « l'ont étudiée. •

Je fus rappelé au bout de quelques heures. L'Empereur était dans son salon qu'éclairait à peine la faillie lueur d'une bougie. Il m'adressa quelques questions sur les objets dont nous nous étions entretenus quelques instants plus tôt : puis il se mit à parler d'anatomie, de physiologie, des phénomènes de la génération. Sa discussion était savante, juste, précise, elle étincelait d'aperçus nouveaux. Il me fit subir par forme de conversation un examen rigoureux qu'il prolongea plus d'une heure. J'eus le bonheur de lui répondre d'une manière qui le satisfit. Il me congédia en me disant les choses les plus flatteuses et les plus aimables. Le comte Bertrand assista à cette longue conférence.

23. — Je me suis rendu auprès de l'Empereur. Il reposait sur un lit de campagne, la pièce était éclairée ; j'ai pu observer les progrès du mal.

Pendant que j'analysais ces symptômes, l'Empereur ne discontinuait pas ses questions. Elles étaient tantôt sombres, tantôt plaisantes. La bonté, l'indignation, l'enjouement se peignaient tour h tour dans ses

paroles et dans ses traits. « Eh bien, docteur, que vous en semble? dois-

• je troubler encore longtemps In digestion des rois ?— Vous leur survi- •• vrez, Sire.— Je le crois ; ils ne mettront pns ou bon de l'Europe le bruit ■ de nos victoires; il traversera les siècles, il proclamera les vainqueurs « et les vaincus,. ceux qui furent généreux, ceux qui ne le furent pas : la

• postérité jugera : je ne crains pas ses décisions. — Cette vie vous est

• acquise. Votre nom n'éveillera jamais l'admiration sans rappeler ces « guerriers sans gloire si lâchement ameutés sur un seul homme. Mais « vous ne touchez pas au terme, il vous reste un long espace n parcou- <• rir. — Non, docteur, l'œuvre anglaise se consomme ; je ne puis aller » loin sous cel affreux climat. — Voire excellente constitution est à l'é- « preuve de ses pernicieux effets.— El le ne le cédait pas à la force d'àme « dont la nature m'a doué ; mais le passage d'une vie si active à une ré- « clusion complète a tout détruit. J'ai perdu mon énergie, le ressort est « détendu. » Je n'essayât pas do combattre une opinion malheureusement trop fondée. Je détournai la conversation , il rac parla de son ré- I gime, et ajouta :

« Dans nos marches de l'armée d'Italie, je ne manquais jamais de « faire mettre à l'arçon de ma selle du vin, du pain et un poulet roli. « Cette provision suffisait à l'appétit de In journée, je la partageais sou-

• vent avec ma suite. Je gagnais ainsi du temps; j'économisais sur la

• tableau profit du champ de bataille. Du reste je mange vite, mes repas « ne consument pas mes heures. Je suis attaqué d'une hépatite chroni- « que; cette maladie est endémique dans cet affreux climat. Jedois suc- « combér, je dois expier sur cet écucil la gloire dont j'ai couvert la « France, les coups que j'ai portés à l'Angleterre. Aussi voyez comme « ils. en usent. Depuis plus d'un an ils m'ont interdit les secours de la « médecine ; je suis déshérité du droit d'invoquer les ressources dé l'art. « Hudson Lowe trouve mon agonie trop lente. Il la hate, il la presse, il « appelle ma mort de tons ses vœux.

« C'est un dernier trait de barbarie au gouvernement anglais d'avoir « choisi un tel homme; mais l'iniquité se devine et se cherche.

• Cependant, j'ai abdiqué librement et volontairement en faveur de « mon fils et de la constitution. Je me suis plus librement encore ache- « miné sur l'Angleterre. Je voulais y vivre dans la retraite et sons la « protection de ses lois. Ses lois ! L'aristocratie en a-t-elle? y a-t-il un at-

• tentât qui l'arrête? un droit qu'elle ne foule aux pieds ? Tous ses chefs « ont été prosternés devant mes aigles. D'une part de mes conquêtes « j'ai fait des couronnes aux uns, j'ai replacé les antres sur des trônes

j 754 DERNIERS MOMENTS

« que la victoire avait brisés ; j'ai été clément, magnanime envers tous. « Tous m'ont abandonné, trahi, se sont lâchement empressés de river <• mes chaînes. »

Je cherchai à calmer l'Empereur. Il n'était pas sorti depuis dix-huit mois; je lui représentai les dangers de cette longue inaction, je l'engageai à ne plus étouffer dans son appartement, ù venir respirer à l'air libre. « Non, me dit-il, l'insulte m'a longtemps confiné dans ces cabanes ;

• aujourd'hui le manque de forces m'y retient. Voyez si vous trouvez « quelque chose dans cette jambe, je sens qu'elle plie sous moi. « J'examinoi, j'observai toute la partie droite. Le résultat de mes recherches fut pénible, je -m'assurai qu'elle était plus faible que la gauche. « Vous « me palpez avec mollesse, allez, pressez. Dites, la nature est-elle d'in- « telligence avec ce Calabrais ! Le climat va-t-il rendre ou ministère « anglais le cadavre qu'il attend? »

24. — L'Empereur reste au lit. Il est faible, abattu; il a passé une mauvaise nuit. Des souffrances vagues le déchirent.

Il se met à discourir de l'Italie, des projets, des vues qu'il avait sur cette contrée fameuse et des hommes distingués qu'elle a produits. Il discute, il apprécie les titres de Volte, de Spallanzani, d'Aldini, et m'adressa nt tout à coup la parole : « Vous ne me parlez pas de Masca- « gni ; vous avez publié les œuvres posthumes de Mascagni , je veux les

• voir. Je suis curieux d'admirer les planches. « Je les lui présente, les étale devant lui ; il les parcourt, discute, interroge, et prend un intérêt si vif à ce tableau de la structure humaine, que cinq heures sonnent avant qu'il se doute que le temps a coulé.

25. — L'Empereur continue à aller mieux. La nuit n'a pas été mauvaise.

Je fus introduit. « Eh bien, docteur, dois-je mourir? dois-je vivre? « Franchement, que pensez-vous?— Que Votre Majesté n'est pas au <■ terme de sa carrière. — Ah ! ah ! docteur, aussi vrai qu'un médecin.

Vous avez l'habileté de Corvisart, je veux que vous en preniez la « rudesse. Vous tenez journal de ma maladie? — Oui, Sire. — Eh bien, « je l'écrirai sous votre dictée , ou vous le rédigerez sous la mienne. « Vous ne me présenterez plus alors un avenir de roses ; je saurai où "j'en suis. Ne m'avez-vous pas apporté des livres? — Nous en avons « quelques-uns. — Lesquels? Je vous en préviens, je veux tout voir. — » Mais, Sire, les libelles ! s'il s'en était glissé? — Bah ! Le soleil n'a plus « de taches. La tourbe des folliculaires a épuisé sa pâture ; donnez tout. • Un transport s'avançait sur Longwood; je le suivais à travers les car-

reaux : c'étaient mes caisses. J'en prévins l'Empereur. « Elles sont les « bienvenues, nie répondit-il, je vais être déchargé du poids de quel- « ques heures. Faites-les descendre dans mon salon, je veux les voir « ouvrir. » Elles furent apportées, défoncées; on en tira quelques livres qu'Aly se disposait à présenter à Napoléon. « Ce n'est pas cela, lui dit «ce prince, cherchez, fouillez. Un ballot expédié d'Europe doiteontei nir autre chose. Ce n'est pas par des ouvrages qu'on débute avec un « père. » Effectivement, on trouva bientôt un portrait que lui envoyait le prince Eugène. 11 le reçut avec transport, l'embrassa, le contempla longtemps avec des yeux pleins de larmes. « Cher enfant, s'il n'est pas

« victime de quelque infamie politique, il ne sera pas indigne de celui « dont il tient le jour.. Mais.qu'uvez-vous? vous De déballez pas. «Nous étions tous en effet dans une attitude religieuse, nous éprouvions son émotion , nous partagions ses alarmes , nous ne respirions plus. L'opération recommença ; les valets de chambre tiraient les livres, il les lassait en revue, et se flattait «le rencontrer /' Allemagne, et Polybe : malheureusement ces ouvrages ne s'y trouvaient pas. — Nos caisses avaient été remplies au hasard ; elles ne contenaient, pour ainsi dire, que des

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ouvrages qui existaient déjà à Sainte-Hélène. Napoléon en fut vivement affecté. « Que n'avez-vous, me dit-il à diverses reprises, consacré à cet

• objet quelques vingtaines de mille francs, ma mère les eût payés? « Vous m'auriez apporté des livres, vous auriez fait ma consolation. « Si du moins j'avais Polybe! Mais peut-être m'arrivera-t-il par quel- « que autre voie. » Il lui arriva en effet par les soins de lady Holland, quelques mois avant sa mort. On tirades paquets de journaux. • Voilà » de quoi me mettre au courant des affaires ; il est plaisant de voir les « sages mesures qui devaient faire oublier ma tyrannie. Pauvre Europe ! «quelles convulsions on lui prépare! — Sire, votre correspondance!

■ — Inédite... Celle-là du moins n'est pas une conception de libelliste. « On ne l'a pas falsifiée, dénaturée, portée à Vienne. Êgypte!... Nous « étions jeunes alors, nous jouions avec la mort, nous ne songions qu'à « vaincre, le temps des défections n'était pas venu. ,

« Klébcr... Il avait le cœur français; il n'eût jamais pactisé avec Té- « migration ni répudié nos aigles. Je suis aise d'avoir cette collection, « elle rafraîchira mes souvenirs; je l'été nd rai, j'y mettrai des notes. »

20.— L'Empereur se trouve à peu près dans le même état. Il a passé la nuit à lire ; il est extrêmement fatigué. Je l'engage à se reposer, à prendre un bain dans le courant de la journée. « J'y consens, docteur, me

■ dit-il, en fixant le portrait du roi de Rome qu'il tenait toujours dans

• ses mains; mois pincez-moi cet admirable enfant à côté de sa mère, « là, à droite, plus près de ma cheminée. Vous la reconnaissez à sa fral- « oheur : c'est Marie-Louise; elle tient son fils dans ses bras. El cet au-

■ Ire, vous le reconnaissez aussi? c'est' le prince impérial. Vous ne devi-

■ nez pas quelle Mie main Ta dessiné ? C'est sa mère, dont l'aiguille « gracieuse a reproduit ses traits. Celui qui est devant vous représente « encore Marie-Louise ; les deux autres sont ceux de Joséphine : je l'ai « tendrement aimée. Vous examinez cette grande horloge; elle servait « de réveille-matin au grand Frédéric. Je l'ai prise à Postdam : c'est tout « ce que valait la Prusse. Ma cheminée n'est pas bien somptueuse, comme « vous voyez. Le buste de mon fils, deux chandeliers, deux lasses de ver-

• meil, deux flacons d'eau de Cologne, des ciseaux à faire les ongles, une

• petite glace. Ce n'est plus la splendeur des Tuileries ; mais n'importe

• si je suis déchd de ma puissance, je ne le suis pas de ma gloire : je

■ conserve mes souvenirs »

Je me suis retiré. L'Empereur m'a mis sur la voie, je vais continuer le détail de son mobilier. A l'extrémité, à droite, était un petit lit de campagne en fer, avec quatre aigles d'argent et des rideaux de soie.

Ikmx chélivcs croisées éclairaient la pièce ; l'une cl l'atllre éluienl sans décoration. Entre les deux éinii le secrétaire, chargé du grand nécessaire, avec une chaise ù bras dont Napoléon se servait quaud il se incitait au truvail ou sortait du bain. Lu gauche en était garnie pur une seconde chaise, et In droite pur une épée : c'était celle que l'Empereur portail à Auslcrlilz. La porte qui ouvrait sur In salle de bain était masquée pur un mnuvnis |>urnvcnt ù lu suite duquel étuil un vieux sofa recouvert de calicot. C'était sur ce triste meuble que Napoléon reposait habituellement. Il passait les extrémités inférieures dans un sac de flanelle. Il Taisait placer son déjeuner, ses livres sur une mauvaise table, et tachait de se mettre ainsi à l'abri des cousins et de l'humidité. La seconde pièce n'était pus moins bien. Construite comme la première d'un peu d'eau et de boue, elle avait sept pieds de huul, quinze de long et douze de large. Klle avait une croisée, débouchait au jardin et communiquait avec la snlle a muiiger. In lit «le campagne, un grand fauteuil, plusieurs fusils, deux paravents de la Chine, une com-

mode, deux petites tables, dont l'une servait à deviser des livres et l'autre était chorgée de bouteilles, composaient, avec une chaise et un magnifique lavabo apporté de l'Elysée, tout le mobilier dont clic était garnie. C'est dans cette affreuse chaumière qu'était relégué l'Empereur; c'était lu la somptuosité anglaise, la magnificence britannique.

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