L'Empereur a passé une assez bonne nuit
« Eh bien, docteur, qu'avez-vous observé? » Je lui en rendis compte en peu de mots. « Vous êtes un ignorant, Ralhursl dirait un traître. - Des maladies de foie ! elles sont inconnues dans l'île. Demandez ■ plutôt au gouverneur, au ministre, à toute l'Angleterre : ce climat
• est le plus salubre du globe.
« Docteur, quelles gens ! Transformer l'air en instrumentde meurtre : « cette idée ne pouvait venir que sur les bords de la Tamise. »
13. — Sir lludson ne dormait plus. Ses soldats accouraient, se prosternaient dès qu'il- voyaient nos prêtres. Tout était séduit, l'Angle-
terre était perdue ! Il avait beau redoubler de surveillmce, réprimander, punir; la piété l'emportait sur la crainte, l'eau bénite sur les eoii|>s. Ses Irlandais n'avaient pas aperçu la soutane, qu'ils tombaient à genoux, baisaient les mains des missionnaire^. Le gouverneur, vaincu par l'obstination de la troupe, s'en prit aux abbés. L'Empereur riait de l'effroi du gouverneur. • Je ne souffrirai pos, dit -il, que cet béré-
■ lique humilie la tiare. Le pape, le consistoire, ne me |wrdonneraicnt « pas si je tolérais ces insultes. Appelez les apôtres. » Ruonavita vint et reçut l'injonction de ne jamais dépasser les limites. « Qu'on dise après « cela que je ne veille pas à faire respecter l'Église. «
14. — L'Empereur est un peu affaissé; il rentre au bout de quelques tours, déjeune, passe dans son appartement et me dit : « Je suis mal « à l'aise ; je voudrais lire. Sonnez Marchand, qu'il me donne des livres. « Ferme les fenêtres. Je me mets au lit, je verrai tout à l'heure si je « suis mieux. Mais voilà Racine. Docteur, vous êtes sur la scène ; ul- « Ions, j'écoule. Andromaque... c'est la pièce des pères malheureux. — « Sire, si c'était Métastase! — L'accent, voulez-vous dire? U poésie
■ couvrira vos inflexions italiennes, commencez. »
J'hésitai, il prit l'ouvrage, lut quelques vers, et le laissa presque aussitôt échapper «le ses mains. Il était tombé sur ces vers fameux
Je («Mai* jn» |ii 'aux lieux on l-«m g nlr mort lit-. Puisqu'une toi» le jour, vuu* souffrez i|ue je vnlr I* <Klll bien «|ui me reste et dïl.-ctor et île Tmi.- . ■ J'allais, seigneur, pleurer nu moment tver lui : Je ne lat point rncurcetnliratslii'<iiij<»ir<rii> i.
Attendri, ému, il se couvrit la lète. « Docteur, je suis trop affecté, « laissez -moi. » Je me retirai; il dormit quelques instants et me lit appeler. 11 était moins sombre, moins agité ; il se disposait à se faire la barbe; je savais combien cette cérémonie était curieuse, je restai.
Pendant ce temps, Marchand avait préparé, dans la seconde pièce, son éponge, son lavabo etses habits. Il y passa; le visage, la tète furent lavés et essuyés. 11 se brossait, détaillait les charmes, les défauts cachés de quelques Européennes; il endossa sa flanelle, ses bas de soieetsa culotte de casimir blanc, les souliers à boucles d'or, une cravate noire, un gilet blanc, le grand cordon de la Légion d'honneur qu'il portait constamment lorsqu'il n'était pas en négligé; un habit de drap vert à collet battant, et le chapeau à trois cornes, complétèrent sa toilette. « Docteur, le reste de la journée est à nous ; plus de travail, plus de « lecture. Dès que je suis en costume, je reçois ou je me promène, je ! • ne pense plus à rien. »
15. — L'Empereur a peu dormi. La douleur au foicestdevenue plus vive.
J'avais vu madame Bertrand la veille; elle souffrait plus qu'à l'ordinaire. Napoléon était inquiet; il craignait que l'affection ne devint dangereuse. «Votre malade va-t-elle mieux? La douleur se calme-Uclle?
« — Non, Sire ; madame la maréchale est en proie à toute la malignité ; « de la latitude. — Vous craignez pour ses jours ? — Ce n'est pas cela,
« mais le» orgunes se fatiguent. — Ij* situation est affreuse ; nous, nous
• la supportons; mais une femme! Privée tout à eoup de tout ce qui « rend la vie aimah'e, t on» bien elle est plus à plaindre ! Madame Rer- ' trand se lève lard, sa |>osilion maladive la retient au lit; elle ne peut •< aller à lu messe, peut-être cependant qu'elle serait bien aise de l'entendre ? Je n'ai pas réfléchi qu'elle était souffrante, je u'ai vu que
• l'âge du bon abbé quand j'ai fixé l'heure de la cérémonie. Dites-lui « que je donne l'ordre à Vignali d'aller officier < heï elle, qu'elle lui « fasse désormais connaître le moment qui lui convient; ee prêtre est » à sa dis|H)sitiou. »
H». — L'Empereur se trouve un peu mieux.
Il était à son bureau ; il avait autour de lui des règles, des compas, et roulait dans ses mains un crayon, instrument qui lui servait pour écrire, car il n'employait ordinairement ni encre, ni plumeà cet usage. J'apercevais des plans, des tracés, des formules algébriques ; mais Napoléon sifflait: cette circonstance annonçait un orage. Je ne disais mot : nous devinions tous à sa manière d'être au travail les sensations qui l'agitaient. Si l'application était sérieuse, c'est qu'il était souffrant et le sujet ardu; était-elle légère, enjouée, chantante; entendions-nous fredonner quelques coup!cls, quelque air italien bien gai , les maux, les souvenirs avaient fait halte; il avait oublié, il ue songeait plus, c'était toute l'amabilité de son caractère. S'il faisait.au contraire, résonner l'air dans ses lèvres, c'est qu'il était contrarié, mécontent, de mauvaise humeur, et qu'il n'attendait qu'un mot, une occasion pour éclater. Malheur à qui se présentait alors! Napoléon agitait une tabatière oblongue, je saisis la circonstance, je lâchai un mol sur l'inconvénient du tabac. » Bon! de l'importance médicale! Comme si j'en usais! Je ne
• quitte jamais cette tabutière, monsieur le docteur, à cause des médaillons dont elle est enchâssée. ( C'étaient ceux d'Alexandre, César,
« Milhridate, etc. ) Quant au tubac, je suis des semaines sans en pren- « dre, je me borne à en respirer l'odeur. «
Il se jeta sur son sopba, ouvrit au hasard le second volume de sa correspondance inédile, parut frappé, se radoucit.
i 7. — L'Empereur est revenu sur son abdication , et s'est fort étendu sur les intrigues, les illusions de cette époque. Je m'étonnais que des hommes vieillis dans les affaires, que Sébastiani, que Lafayette, eussent été les dupes de Kouché, qu'ils eussent confondu les époques, et se fussent imaginé que les alliés accordassent à la défaite ce que cinq ans de victoires avaient peine à en obtenir. • Sans doute, me dit Napoléon ; la
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- députation était ridicule et lu bonhomie sans égale; mais, comme le « disaient les Viennois à l'occasion des prisonniers d'Olmutz, Lafayette « laisse deux lilles qui protégeront sa mémoire, lu déclaration des droits « et l'institution de la garde nationale. »
18. — Violente douleur au foie pendant la nuit. L<* palais, les gencives, sont attaqués d'une irritation fluxionnnire.