II
elle était demeurée oisive et sans voix ; mais ce jour, sur notre passage, elle éclatait cl promettait encore au pays, entre les mains de ce soldat en sabots, qu elle éclaterait plus fort au jour de l'attaque et de la défense. Puis c'était un pêle-mêle de femmes, d'enfants, de vieillards ; les femmes «•signaient, en faisant tourner sur leurs mains rougics par le froid, les grains luisants de leurs chapelets; les vieillards tombaient à deux genoux sur la terre glacée et priaient en se souvenant : ils avaient combattu sous lui. Ix's enfants rotaient un instant ébahis, ouvrant leurs grands yeux, où l'àme, à cet Age, se peint encore; puis, prenant leur course, ils remontaient avec nous la Seine : ils espéraient voir l'ombre du héros avec les merveilles duquel on avait bercé leur enfance; puis c'étaient des cris, des acclamations, hommages derniers à la mémoire de rKmpereur.
« Mais nous étions arrivés au Val-dc-Lahaye. La iïorntandie ne pouvant remonter plus haut la Seine, un nouveau transbordement devenait nécessaire. Dix bateaux a vapeur nous attendaient. Pendant la nuit eut lieu le transbordement, sous la direction du prince. La Dorade, il" , après qu'on l'eut au préalable dépouillée de ses draperies et de ses guirlandes, oripeaux de mauvais goût, dont on l'avait affublée, devint le bateau catafalque. < Mais quelle sera sa décoration? avait demandé l'administrateur chargé de ses détails. — I-e bateau sera peint en noir, dit le prince; à l'avant, reposera le cercueil, couvert du poêle funèbre rapporté de Sainte-Hélène; Messieurs de la mission aux cornières; l'encens fumera; à la tète s'élèvera la croix; le prêtre se tiendra devant l'autel; mon étal-major et moi derrière; les matelots seront en armes, ! et le canon tiré ù l'arrière annoncera le bateau portant les dépouilles mortelles de l'F.mperetir. »
t Le lendemain, dès cinq heures du malin, les rives étaient garnies de spectateurs empressés, attendant l'heure du départ. Bientôt un nuage de noire fumée nous enveloppa comme d'un crêpe; le paysage sembla se mouvoir et courir; nous étions en marche pour Rouen, et peu d'heures après, au milieu de son immense population, nous faisions noire entrée dans l'ordre suivant :
« En tèle, la Parisienne, ayant à son bord les inspecteurs de la navigation ;
« Le Z'ampa, avec la musique du prince; « La Dora/le n* .>, portant le cercueil ;
t Les trois bateaux appelés Étoiles . montés par les marins de la Relle-Potile et de la Favorite:
DES RESTES MORTELS DE NAPOLEON. WJ « Les Dorades n°* 1 et îi ; « Enfin, le Monlerecui.
t Le cortège s'arrêta entre les deux ponts. Jamais scène n'offrit, je crois, un spectacle plus imposaut. Ces quais chargés de trophées militaires, étincelants d'armes; ces escadrons dont les chevaux se cabrent, ces casques resplendissant sous un rayon de soleil; ces panaches, ces plumes, ces drapeaux, qui se mêlent et s'agitent; ces estrades garnies de femmes aux brillantes parures; ce pont couvert de soldats aux uniformes de l'empire, glorieux débris de ces phalanges que l'Europe avait appelées la Grande-Armée ; ce vaste bassin sur lequel s'est disposée en ordre de bataille la flottille, et ces fanfares des musiques, et ces volées des cloches, du canon, qui incessamment retentit du haut de la col- , line; et ces cent prêtres mêlant leurs blanches tuniques aux uniformes chamarrés d'or, aux robes de pourpre des magistrats; enfin, ce prince
ftbrtgEjTrTîï?ni l
de l'Église, qui s'avance au bord du lleuvc pour répandre la prière et donner la bénédiction des pontifes, |»endaut que cent VOUS fout monter vers Dieu l'hymne funèbre, le De profundis. ce chant sublime des der-
UOO HISTORIUI L l>t LA THAJSSLATIO.N
nièrcs douleurs, tout inspirait à l'ouio une de ces émotions dont le
souvenir ne se perd Jamais.
« L'absoute terminée, nous repartîmes aussitôt. En passant sous Ifpont, le bateau impérial fut jonché d'immortelles , de lauriers et de fleurs tressées*: les soldats de l'Empire envoyaient à leur Empereur une dernière couronne.
« Depuis longtemps déjà nous a\ions quitté la vieille cite, que le canon tonnait encore. A Elheuf, même enthousiasme. Là, de nombreux ouvriers, richesse de nos manufactures; les uns faisant de leui> VOix retentir le rivage; les autres, chargés d'un ou de deux enfants, montrant du doigt le cercueil du héros, dont ils racontaient sans doute la vie à cette jeune génération . étonnée d'un semblable spectacle. Prés du Pont-de-l' Arche, un épisode touchant s'offrit aux regards de la flottille.
* La famille d'un pécheur s'était avancée jusque dans l'eau pour voir le cortège et le saluer de ses acclamations. Le père, ancien conscrit
lie l'Empire, tenait sur SCS épaules deux jeunes garçons; la mère et une jeune tille, l'ainée de la famille, présentaient an passage un drapeau tricolore, et l'inclinaient vers le bateau qui portait le cercueil de Napoléon.
« Ce fut au milieu de pareils transports, poursuit l'abbé Coqnctvau,
[»ES RESTES JIOUTEI.S IH. NAPOLEON !><»! que nous traversâmes les Andelys, Vernon, Mantes; et le 12 un soir la flottille s'arrêtait, peu après avoir doublé le pont de Poissy. Là, elle devait passer la nuit.
« Sur les doux rives se forment immédiatement des bivouacs ; des tentes s'élèvent, des feux s'allument. La garde nationale a demandé à faire, de concert avec les troupes de ligne, la veillée des armes. A la lueur des torelies, les uniformes se dessinent; les sentinelles se relèvent et croisent leurs cris; le tambour bat la diane. Il est nuit encore, et si l'Empereur s'éveille, il pourra croire qu'il a dormi dans son camp.
« Le 13 était un dimanebe, le dernier que j'allais passer auprès des restes mortels près desquels je veillais depuis deux mois.
«Je pris les ordres de Leurs Altesses Royales (car le jeune dur d'Aumale était venu joindre le cortège), et à dix beures je montai ai l'autel, et commençai les saints mystères. l.o.s deux princes étaient à la tète des états-majors. Autour de la Dorade s'étaient placés en ordre les autres bateaux, dont les équipages garnissaient les ponts; les troupes en bataille, le clergé de la ville, croix et bannières lovées, s'échelonnaient sur les deux rives; el, malgré un vont violent du nord, la population do Poissy et des «-omniums voisines, groupée sur les bords, se tenait recueillie et tète nue. Si le silence n'avait été rompu par le bruit du canon et les harmonies d'une musique funèbre, on eût pu entendre, au milieu de ces milliers d'hommes pressés, la *oi\ grave de la prière.
« Du rivage (je l'ai su depuis), celte cérémonie apparaissait pleine de majesté, et remplissait l'a me de religieuses émotions. Ailleurs, nous devions trouver plus de pompe, mais perdre en sentiments profonds, c'est-à-dire en sentiments chrétiens.
« Après la messe, suivie de l'absoute, on (il route pour Maisons, d'où le lendemain , dès le matin, nous parlions pour' notre dernière étape. Il était temps : le froid devenait plus vil , la Seine allait charrier. Ln voyage de huit jours, au mois do décembre, sur une rivière, dans des bateaux sans nulle installation contre la rigueur do la saison , presque sans fou, et où, enveloppé de son manteau, couché sur un matelas, il fallait se délasser des fatigues du jour; un semblable voyage était rude, <>L cependant nous no pouvions nous plaindre : notre jeune commandant n'était pas mieux traité. Le froid, la fumée, le matelas, le manteau, tout nous était commun. Puis enlin . combien auraient désiré notre place!
<J0* HISTOIUQUE I)K LA TKANSLATION
«A dix heures, nous longions la maguifique terrasse de Sainl- Gerinain et le château, berceau du grand roi. Préfet, maires, généraux, se tenaient à la tète de nombreux régiments et des légions des banlieues. Quand nous passions, les tambours battaient aux champs, et sur toute la ligne les troupes présentaient les armes.
« Bientôt nous étions à Saint-Denis. Le chapitre royal nous attendait, et quand le cortège défila lentement devant la tente pavoisée où, revêtu de ses habits de chœur, M. Kcy, ancien évèque de Dijon et membre du chapitre, chantait l'office des Morls et prononçait les prières de l'absoute, Saint-Denis présenta le plus admirable coup d'œil.
< Plus nous approchions, du reste, plus l'affluence était grande : les rives de la Seine disparaissaient sous les pas d'une multitude empressée. Tout Paris semblait s'être élancé au-devant de celui qui l'avait Tait si grand.
< Avant d'arriver à Neuilly, du côté opposé, au milieu d'une plaine, un groupe fixa notre attention ; quelques dames s'y rencontraient seules. Elles agitaient leurs mouchoirs. Elles voulaient être reconnues. Le prince arrive, regarde : « Ma mère! » s'écrie- t-il. Celait la reine.
t Le batean n'avait point ralenti sa marche; aussi bientôt il entra dans les îles qVen ces parages forme le fleuve, et le parc de Neuilly s'étendit à notre gauche comme un rideau. Peu après, le pont de Courbevoie nous montra les courbes de ses arches. Un grand aigle, les ailes étendues, plana au-dessus de nos têtes; nous étions arrivés de notre lointain voyage ; le soleil se couchait dans un nuage de pourpre, et ses derniers rayons faisaient briller la statue de ISolre-Dame-de-Ia-Garde. ia patronne des marins, au pied de laquelle nous étions mouillés. .
On avait expédié de Paris trois nouveaux bateaux à vapeur au-devant de la flottille impériule; le premier de ces bateaux portait la musique du Gymnase militaire, chargée d'exécuter des marehes funèbres. Les deux autres remorquaient un bateau catafalque, chargé de décorations et de tentures. Sa marche était si lente, qu'on le laissa devant Argeuteuil ; et le prince de Joinville, lorsque la flottille arriva à cette hauteur, ne changea rien aux nobles et simples dispositions qu'il avait arrêtées. Le temple funèbre suivit le cortège.
La flottille mouilla au-dessous de Courbevoie. Les feux de bivouacs établis sur les deux rives, l'immense affluence de spectateurs, de gardes nationales, de troupes de ligne, l'illumination du bateau catafalque et de tous les autres bateaux, les nombreuses embarcations qui venaient
DES RESTES MORTELS DE NAPOLÉON «M)5 les visiter, donnèrent à f-otte soirée, u eette nuit, l'aspect le plus animé.
Le prince de Joinvillc demeura ù son bord. MM. les ducs d'Orléans, de Nemours et d'Aumale firent une religieuse station au pied du cercueil impérial. Deux grandes illustrations de l'empire, le maréchal Soult et l'amiral Dupcrré, vinrent aussi s'incliner en présence de cet homme à qui ils devaient toutes leurs grandeurs.
MM. les généraux Bertrand et Gourgaud, M. Marchand et le baron de Las-Cases, virenl^encore venir à eux, sur le pont du bateau funèbre, une députation polonaise. Le général P.ybinski (dernier généralissime dans la guerre de 1831 pour l'indépendance de la Pologne), s'approcha des membres de la mission et leur adressa ces paroles : < Fidèles ù l'hon- « neur et au devoir, les Polonais, qui partagèrent la gloire et les revers • des aigles françaises, viennent rendre un dernier hommage à l'Km- « pereur. i I^egénéralissime était accompagné des généraux Dwernicki, Sierawski, Dembinski, Skarzynski, Casimir Mycielski, Sznayde, Gawroaski, Soltyk, et d'un grand nombre d'officiers supérieurs polonais.
Cependant tous les préparatifs de la grande cérémonie étaient achevés. Sur les berges de la Seine, immédiatement au-dessous du pont «le Courbevoie , s'élevait un temple grec à jour, de quatorze mètres d'élévation, à quatre frontons ornés de guirlandes de rhène , d'écus-
•m HISTOKIQIK DE I.A TRANSLATION
sons, d'aigles, etc. C'est là que l'Fnipereur «lovait reposer pour la première fois sur la terre il«' France.
Au-devant du tomplesétondait le débarcadère. SurlepoiitdeNeuilIr. s'élevait une colonne rostru le. oetogojio, surmontée d'une aigle d'or, et devant la colonne une statue représentant Notre-Dame-de-Gràce . patronne des matelots. Autour de l'arc de triomphe de l'Étoile, ce monument do géant, placé là comme Yhosanna in.excekis de la gloire impériale. Te Daim éternel de nos grandes journées, douze mâts pavoises |M>rtaieut des boucliers, des trophées d'armes et des bannières tricolores. Sur ces bannières, on lisait les noms des principales armées de la République et de l'Kmpire : Armée de Hollande, de Sarnbre-et- Meuse . de Ithinet- Moselle , des Cotes de l'Océan, de Catalogne. d'Aragon, d'Andalousie. d'Italie, de Home, de \aples , Crande A km ut. Armée de flrsrne. Sur le couronnement de l'arc, on avait représenté l'apothéose de Napoléon. I/Kinpereur, vêtu du urand costume de son sacre, était debout «levant son trône, entouré de figures allégoriques. . de génies, de renommées à cheval.
Le Ions de l'avenue des Champs-Élysées, de la barrière de l'Étoile à la place de la Concorde , s'élevaient «les colonnes triomphales ornées de drapeaux , d'aigles et d'écussons. De nombreuses statues représentaient des victoires. On remarquait encore à chaque angle du pont de la Concorde", une colonne triomphale cannelée , surmontée d'une aigle dorée. Sur le pont, huit statues: i.\ Sagesse, par M. Bamus; i.v Force, par SI. Courriel ; i.\ Ji suce, par SI. Bion ; i.i (il erre, par SI. Cnlmels; l'Ai.nu ii riKi., par SI. Thérasse; i/Éi.oyu v :e. par SI. Fauiiinet; les Beau- Arts, par SI. Slerlieux; i.r. Commerce , par SI. Danlan jeune. Au-devant du palais de la Chambre des Députés, I'Immortai rrÉ, statue colossale, par SI. Cortol. Sur l'esplanade des Invalides, trente-deux statues des rois et des srands capitaines qui ont honore la France: Ci.ovis, par SI. Bosio; Cuuu.es- .Martel, par SI. Debay; Piui.iiiT.-Ai geste, par SI. Flex; Ciiam.es V, par SI. Dnnlan aîné; Jeanne h'Arc, par SI. Debay; l.oiis XII . par SI. Lannenii; lhvuw», par SI. Cuillot; Loris XIV. par SI. lïobinel; Tuienne, par SI. Toussaint ; Digciy-Tromn. par SI. bion; llociu. |»ar SI. Saruet; l.i Toi n n'Ai hugne, par SI. Cawlier; Keij.eiimwn , par SI. Brun; Nia. par SI. Carreau ; Joi rim.n , par SI. Duseinnour ; loua, par SI. Sciiez; Ciiuii.emu.ni , par SI. Slaiudroii: llu.t es-Cveet , par SI. Étex; l.ous IX, par SI. Danlan aine ; Cuuii.es Vil . par SI. Bion ; De Cu.sci.in, par SI. Ilusson ; Fr^cois I", par SI. Lnincau; Henri IV, par SI. Au\ray; Conuê . par SI. Daumas; Vanvs. par SI. Callonel; SIui-
DES RESTES MORTELS DE NAPOLEON. 'Mb ceau, par M. Lévèque; Desaix, par M. Jouffroy; Kléber, par M. Simard ; Lanses, par M. Klagman ; Massésa, par M. Brian , Mortier , pur M. Millet; M acdonald , par M. Bosio. Entre les statues de l'esplanade, des trépieds portaient des flammes. Aux deux côtés de l'esplanade, à droite et à gauche, d'immenses estrades pouvaient contenir trentesix mille spectateurs , et s'avançaient jusqu'à la grille d'entrée des Invalides.
I«e 15 décembre, des cinq heures du matin, on battait le rappel, le canon des Invalides annonçait la solennité. Paris fut bientôt sur pied , Paris, débouchant de toutes les barrières, de toutes les issues, armait por l'avenue de Neuilly,- par le boisde Boulogne; c'était une fête, c'était une affluence, c'était un enthousiasme dont l'histoire aura grand' peine à donner une idée. A neuf heures, le char impérial arriva au débarcadère de Courbevoie; il était traîné par seize chevaux noirs, ornés de panaches blancs et recouverts de caparaçons de drap d'or; chaque housse relevée par les armoiries impériales brodées en pierreries, et par des aigles, des N et des lauriers émaillés sur les fonds. Seize piqueurs aux livrées impériales conduisaient les quadriges; deux piqueurs à cheval les précédaient.
I-e socle, reposant sur quatre roues massives et dorées, était un carré long, avec une plate-forme demi-circulaire sur le devant. Sur celte plate-forme, un groupe de génies supportait la couronne de Charlemagne; aux quatre angles, quatre autres génies en bas-relief soutenaient d'une main des guirlandes , et de l'autre embouchaient la trompette de la Renommée.
Au-dessus, des faisceaux; au milieu, des aigles, et le chiffra de I'Empereir parmi des couronnes. Ce socle et ses ornements étaient entièrement dorés au mat. Le' piédestal était tendu d'étoffes or et violet, ou chiffre et aux armes de l'Empereur, avec quatre faisceaux d'armes aux extrémités. De longues draperies violettes , rehaussées d'abeilles , d'y, d'aigles et de lauriers, le recouvraient depuis le sommet jusqu'à terre. Une large guirlande régnait sur toute la longueur du piédestal, que couronuoit une galerie d'ornements et quatre aigles. Quatorze statues dorées représentaient des Victoires, qui rapportaient triomphalement le cénotaphe sur un \aste bouclier d'or chargé de javelines. Le cénotaphe, reproduction tideledu cercueil de Napoléon , était voilé d'un long crêpe violet, semé d'abeilles d'or, la couronne impériale, le sceptre et la main de justice en or rehaussé de pierreries, étaient déposés sur le cercueil. A l'arrière du char, un trophée «le drapeaux , de
palmes cl de lauriers, rappelait les victoires du plus grand capitaine des Icnips modernes. Ia hauteur totale du char était de 10 mètres; largeur, -4 mètres 80 centimètres; longueur, 10 mètres; poids, 13,000 kilogrammes.
A peine le char funèhre, ou pour mieux dire ce eharde triomphe eûtil été poussé jusqu'au rivage, que ia Dorade n° .1 \int s'amarrer au quai. Les marins de la llelle- Poule . soulevant le corps au bruit du ca-
non, au cri de vive l'Empereur, le transportèrent à terre et le déposèrent dans l'intérieur du char. Le cénotaphe que nous venons de décrire occupait à l'extérieur la place du véritable cercueil. L'affluenee des spectateurs était immense. L'hiver n'a jamais été plus rigoureux que ce jour-là ; partout le froid , partout le silence, ce silence glacé de décembre qui VOUS Saisit jusqu'au fond de l'âme; mais qu'importe l'hiver < I que nous importe le froid, quand il s'agit d'aller au-devant du grand homme qui est de retour? Il nous revient, il nous appelle, il nous attend; allons ii sa rencontre. Hélas! déjà une fois nous l'avons vu revenir dans sa capitale agitée, non pas comme dans sa bière, mais debout, ii cheval, l'épée au fourreau, accompagné de ses vieux soldats qui pleuraient de joie.... Retour d'une heure.... Mais celte fuis il nous est revenu pour toujours.
Le cortège s'avançait dans Tordre suivant
La gendarmerie du département de la Seine, précédée «les trompettes.— La garde municipale à cheval (deux escadrons), avec l'éten-
Dig
I>ES ItESTES MOU TELS DE NAPOLÉON.
dard et les trompettes. — Un escadron du V d^ lanciers. — Le lieutenant-général Darriule, coinniiiiidaiit In place de Paris, et son élatmajor, suivi des officiers en congé. — Un bataillon du (>(>" de ligne» avec drapeau, sapeurs, tambours et musique. — La garde municipale à pied, avec drapeau et tambours. — Les sapeurs-pompiers. — Deux escadrons du V de lanciers. — Deux escadrons du »• de cuirassiers, avec étendard et musique. — Le lieutenant-général Pojol, commandant la division militaire, et son étal-major. — Deux cents officiers de toutes armes, employés à Paris au ministère et au dépôt de la guerre. — L'École militaire de Saint-Cyr, son étal-major en tète, le fusil sous le bras gauebe. — L'École Polytechnique, son état-major en tôte. — Un bataillon du 10' d'infanterie légère, avec sapeurs, tambours et musique. — Deux batteries des 5* et A' régiments d'artillerie. — Un détachement du 1" bataillon de chasseurs à pied. — Les sept compagnies du génie cantonnées dans le département de la Seine, formant un bataillon, sous les ordres d'un chef de bataillon. — Les quatre compagnies de sous-officiers vétérans, marchant sur un front de 2.*> hommes; les hommes du premier rang étaient tous décorés. — Deux escadrons du o* de cuirassiers, le lieutenant-colonel en tète. — Quatre escadrons delà garde nationale a cheval, avec étendard et musique. — Le maréchal Gérard , commandant supérieur des punies nationales; le lieulc-
| nant-général Jacqueminot , suivis de tout l'élat-mujor de la garde nationale. — La 2* légion de lu garde nationale de la banlieue, tambours et musique, le colonel en tète. — La i" légion de lu garde nationale de Paris. — Deux escadrons de la garde nationale à cheval. — L'abbé Coquereau dons un carrosse noir rehaussé de broderies d'argent. — Les généraux et officiers du cadre de réserve ou de retraite, tous a cheval. — Les officiers supérieurs de lu marine royale. — Le corps de musique
I funèbre. — Le cheval de bataille de l'Empereur, portant lu selle et le
{ harnachemeutqui servaient à Napoléon lorsqu'il était premier Consul.
| Cette selle , conservée dans le garde-meuble de lu couronne, est en velours amarante brodé d'or; la housse el les chaperons sont brodés avec la môme richesse : on remarque les attributs du commerce, des arts, des sciences, de la guéri e, brodés en soie de couleur dans la bordure. Le morsel les élrierssonten vermeil et ciselés; l'œil des étriers est surmonté de deux aigles ajoutées sous l'Empire . Le cheval, couvert d'un crêpe violet semé d'abeilles d'or, étuit tenu en bride par un volet de pied à la livrée de l'Empereur. — Un peloton de vingtquolre sous-officiers décorés, pris dans la garde nationale à cheval ,
ilans les corps de In cavalerie et de l'artillerie de ligne, ainsi que de la porde municipale, sous les ordres d'un capitoinede l'état-major général de la garde nationale. — Un carrosse de deuil attelé de quatre chevaux, et conduisant la mission de Sainte-Hélène. — Un peloton de trentequatre sous-officiers décorés, pris dans l'infanterie de la garde nationale, dans l'infanterie de ligne, dans la garde municipale à pied et dans les sapeurs-pompiers, sous les ordres d'un capitaine de l'état-major général de la garde nationale à pied. — Quatre-vingt-sept sous-officiers à cheval, portant des drapeaux sur lesquels sont écrits les noms des quatre-vingt-six départements et de l'Algérie ; chaque lance de drapeau surmontée d'une aigle aux ailes étendues : le détachement commandé par un chef d'escadron. — Ia: prince de Joinville, à cheval, en grand uniforme de capitaine de vaisseau. — L'état-major du prince. — Les quatre cents marins de la frégate la Ilelle-Poule, entourant le char funèbre et marchant sur deux files. — Le char impérial. — A droite et à gauche du char, le maréchal duc de Reggio , le maréchal Molilor, l'amiral Roussin et le général Bertrand, tenant les quatre eoins du poêle impérial. — l.es anciens aides-de-camp et les officiers civils et militaires de M maison de l'Empereur. — Les préfets de In Seine et de police, les membres du Conseil-Général, les maires et adjoints de Paris et des communes rurales , au nombre de cent environ. — Une députalion d'anciens militaires de tous grades, ayant appartenu aux armées impériales, en grand uniforme des grenadiers et des chasseurs de la vieille garde; des dragons de l'Impératrice, des hussards de la mort, des chamborans , des vélites, des guides , des lanciers rouges , etc. — Les légions de la garde nationale de Paris et de la banlieue, qui, après avoir formé la haie , se repliaient successivement à mesure que le cortège défilait. — \ji marche était fermée par un escadron du de dragons, le lieutenant-colonel en tète. — M. le lieutenant-général Schneider, commandant la division hors de Paris, et son état-major. — M. le maréchaUle-camp Hecquct, commandant la 4* brigade d'infanterie hors Paris. — Un bataillon du 55* de ligne, avec drapeau, sapeurs et musique, le colonel en tète. — I,es deux batteries d'artillerie établies à Neuilly. — Un bataillon du 55e de ligne, le lieutenant-colonel en tète. — M. le maréchal-de-camp de Lawocstine, commandant la brigade de cavalerie. — Enfin deux escadrons du 1" de dragons, avec étendard et musique, le colonel en tète. — Nulle part la marche de cet immense deuil n'a été ni retardée ni troublée. La garde nationale marchait en bon ordre, et l'armée était bien représentée par tous les détachements
DES RESTES MORTELS DE NAPOLEON. JO'i de la garnison de Paris, distingués par leur belle tenue, la vivacité et l'ensemble de leurs mouvements. l>c prince de Joinville se faisait remarquer par son air modeste, simple, militaire; sa taille élevée le signalait à tous les regards. On savait avec quel dévouement il avait accompli sa mission maritime vers la terre d'exil de l'Empereur, et la détermination toute française qu'il avait montrée lorsqu'il avait appris en merles graves événements qui menaçaient la France. Tout le monde honorait cette pieuse sollicitude pour un dépôt sacré; l'énergique contenance dos quatre cents marins de la Ilellt-Houle charmait la Huile.
Le char de l'illustre mort s'est arrêté sous l'Arc de Triomphe de l'Étoile. De cette place souveraine, toute chargée de sa gloire, il dominait tout le cortège, serré en masses profondes dans les deux im-
menses avenues qui aboutissent à cette hauteur; là il était dominé lui-même par les souvenirs immortels des victoires gravées sous les voûtes du monument. C'était une halte magnifique pour les restes du grand capitaine. Il semblait revivre sous les trophées de sa gloire impérissable. L'Arc de Triomphe de l'Étoile , juste ciel! c'est la seule pierre qui fût digne d'être placée sur le tombeau de l'Empereur. Pendant que l'exilé se reposait ainsi sous l'Arc de Triomphe, halte
«jio HISTORIQUE I>E LA TRANSLATION
inespérée à son lit de mort, la foule immense qui s'était portée autour dc ce monument, et qu'augmentait de minute en minute la grandeur de l'émotion et du speetacle, a fait un instant irruption dans le convoi; mais l'ordre a été immédiatement rétabli.
A une heure et demie le cortège débouchait sur la place de la Con-
corde aux cris de Vive l'Empereur', poussés par un million de voix ; et ces cris étaient répétés par toutes les légions de la garde nationale.
Ijc canon faisait retentir les voûtes de l'Hôtel des Invalides. Le char funèbre s'avançait au milieu de sa magnifique esplanade, entre deux rangsde statues qni'scmblaicnt attendre le héros dans une immobilité respectueuse, le long des immenses estrades toutes chargées de spectateurs, sous un ciel brillant de tout l'éclat d'un beau jour.
Il était deux heures ; le char s'est arrêté devant la grille principale.
A cette grille, une tenture noire , rehaussée d'ornements d'argent et d'or, était soutenue par deux colonnes triomphales et par de nombreux faisceaux de lances enrubannées; les colonnes portant de grands trépieds, et servant d'appui à droite et à gauche à deux tribunes réservées
1>KS ItESTES MORTELS DE NAPOLEON 011 pour les invalides. Aussitôt, le cercueil a été descendu et porté a bras par trente-six marins jusqu'au porche dressé dans la cour royale, où Mon-
seigneur l'Archevêque de l'aris l'attendait, assisté de tout sou cierge. Ainsi filleul effacées deux dates affreuses, 1X14, IKt.'i; dates funeste»
île trahisons, de défaites, d'invasions, de captivité.
Voici quel! étaient les préparatifs dans l'Hôtel même des Invalides Dans la première cour, une série de candélabres et de trépieds soutenant des réchauds enflammés. — Dans la cour d'honneur, deux estrades disposées pour recevoir six mille personnes assises. — Tous les pilastres des galeries couvertes de cette cour convertis en trophées d'armes, el surmontés d'une aigle. Kntre eux, a la hauteur des arcades, des écus- SODS représentant, les uns, le chiffre impérial, les autres, des croix de la Légion-d'Ilonneur. Kntre chaque arcade, un double feston de lauriers.— A la hauteur des combles, tout autour de la frise, les noms, en lettres d'or, des Français qui se sont illustrés sur les champs de bataille, depuis 1795 jusqu'il nos jours. — Au pourtour 4e celle frise
912 HISTOIUQUE DK LA THANSLATION
triomphale, un triple cordon de guirlandes et de couronnes d'immortelles entrelacées. — Au-dessus , en suivant la ligne des combles , un large ruban de la Légion-d'llonneur. Enlin, au milieu de la cour, et adossés aux estrades , une suite de mâts pavoisés et surmontés d'une gigantesque étoile d'or. — En avant du portail de l'église, et pour recevoir \ lecorpsde l'Empereur à son arrivée, un temple funéraire, de forme ; carrée, soutenu par quatre pilastres quadrangulaires, avec une architrave sur toutes les faces , et couronné par des frontons aux armes im- | périales. Au-dessus de la façade, la ûgure de Notre-Dorae-dc-Grace, ayant à ses côtés deux génies allégoriques. Dans les architraves, les portraits des maréchaux de l'Empire; au-dessous, les noms des batailles dans lesquelles ils se sont rendus illustres. — 1* porche de l'église formé par une voute de tentures noires , éclairée de lampes sépulcrales. — A l'entrée de la nef, et à la même hauteur que les orgues, une vaste tri- | bu ne tendue de noir, et destinée à l'orchestre. — Sur les deux côtés de la nef, dos estrades de deuil réservées , à droite, pour les diverses députalions convoquées ; à gauche, pour les marins de la Belle-Poule et de la Favorite. — Derrière les pilastres, dans les deux galeries latérales, d'autres estrades complétant, avec les tribunes supérieures, les places des |>ersonnes seulement admises à la cérémonie. — Sur les pilastres de la nef, des cippes funéraires surmontés dejrophées d'armes en or, et ombragés de drapeaux aux deux angles. — Sur les cippes, les noms des célèbres maréchaux etgéuéraux de l'Empire, inscrits à côté de leurs victoires , et placés dans l'ovdre ci-après , en commençant à partir de In porte d'entrée
Piliers de droite. — .NEY, prince de la Moskowa. — Elkingcn, llobenliuden, Amskerdoff, Ciudad-Kodrigo, Smolensk, Valentina, Moskowa, Lulzcii, Champ- Au bert et Montmirail. — MOItTIEK , duc de T révise. — llondschotle, Fleurus, Altenkirchen , Dierslein, Moscou, Lulzen , Dresde et Montmirail. — KLÉBER. — Fleurus, Altenkirchen, El-Arisch, Chasah, Jaffa, Mont-Thabor, Héliopolis et le Caire. — DL'KOC, duc de Frioul. — Juffa, Sainl-Jean-d'Aere, Aboukir, Austcrlitz et Wagram. — MOITON, comte de Lobau. — Novi. Gèues, Austcrlitz, léna , Eylau, Friedlnnd, ilede Lobau, Moskowa et Lulzen. — IIESSIÉKES, ducd'Istrie. — Rivoli, Pyramides, Mnmigo, Austcrlitz, léna, Eylau, Médina et Lutzen.
Piliers du côté umuhe. — JOFRDAN. — Guerre d'Amérique, llonds-
cbolle, Walicnies. Maubeuge, Fleurus, Maeslricht et Rollcmhourg. Comte D'il Al TP( UÏ.-SALEÏTO — Maubeuge, Nimèeue , Wallebruck,
DES RESTES MORTELS DE NAPOLÉON. «H3 Alleiikirclieii , Hohenliiideii. Austerlilz, Iéna et Eylau. — DESAIX. — i Offembourg, fort de Kehl , Chebreiss , Snmanhout, El-Gunaim et Marengo. — Comte DE I.AR1B01SS1ERE. — Mayence, Austerlilz, Eylau, Dantzick, Fricdland, Wagram, Smoleusk et Moskowa. — Comte SER- i Rl'RIER. — Hanovre, Saint-Michel, Vigo, Mantouo cl Venise. — RA- RAGUAY-D'HILUERS. — Mayence, Rivalla, Elchingeu, llm , Réal et Figuières. — I.AN.NES, due de Montebello. — l.odi, Casliglione, Moutebello, Pyramides, Mont-Saint-Bcruanl , Marcngo, Austerlilz, Friedland , Saragosse et Essling.
Filtre les arceaux des arcades, d'épais rideaux de velours noir galonnés d'argent; au-dessus, une huute litre de velours noir à franges et broderies d'argent; au-devant, de longues guirlandes portant des couronnes de lauriers. Au centre de ces couronnes, des éciissous où se lisaient inscrites les gloires civiles de l'Finpirc; sur l'entablement des travées, une tenture représentant en or la couronne impériale, supportée par le sceplreet l'aigle en croix. Dans le dôme, les grandes croisées supérieures fermées par des stores en étoffe violette, ornés au centre d'une aigle d'or. Au-dessus, une large litre violette, aux armes impériales, semée d'abeilles d'or et de chiffres; au-dessous, un cordon de lumières formé de torches de cire, imi tées |mr un couronnement en sculptures dorées. A ce couronnement, vingt-<|uatre bannières tricolores reproduisant les noms des plus belles victoires de l'Empereur. En bas, sur les grands arcs du dôme, des guirlandes de lauriers entre- < lacées. Au-dessus de l'entablement du premier ordre, nu deuxième cordon de lumières se pourtournant dans toute l'étendue du 'dôme, i Ensuite, et jusqu'au sol, des tentures en drap ou velours violet, élincelttiiles d'ara besques, d'abeilles, d'aigles et de chiffres d'or. Enfin, trois grandes bannières aux armes du Roi des Français, flottant audessus de cette brillante décoration. A l'entrée du dôme , les tribunes destinées aux officiers de l'armée, de la marine, «le la garde nationale, i au Conseil-Général de la Seine, et à divers autres corps constitués. Au centre du dôme, sur remplacement qui attend encore le tombeau de Napoléon, un magnifique catafalque de 1G mètres d'élévation, cl j composé de deux socles ornés de bas -reliefs : le premier socle, orné a chaque angle d'une statue haute de 3 mètres 50 centimètres, représentant une victoire qui, d'une, moin, portait des palmes, de l'autre se reposait sur un bouclier. Chaque statue appuyée contre un | trophée surmonté d'une aigle; le trophée formé par un faisceau d'armes appartenant a toutes les nations conquises. Le second socle sup-
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'.Mi HISTOItIQUE DE LA TRANSLATION
portant quatre colonnes à chapiteau «l'ordre corinthien, sur lesquelles posait le couronnement du catafalque. Au-dessus des socles, une coupole brillante en forme de dôme, décorée à l'intérieur en satin blanc, et entièrement dorée ; à l'extérieur, tout autour, des faisceaux d'étendards, et au-dessous même de la coupole, une représentation exacte du cercueil qui renferme les restes de Napoléon, (La partie inférieure du catafalque avait été disposée pour recevoir le véritable cercueil.) Enfin, une immense aigle d'or de 3 mètres 30 centimètres d'envergure planant au-dessus du catafalque. A droite et à gauche, où sont les tombeaux de Turenuc et de Yanban, des tribunes tendues de velours noir, destinées aux Chambres des Pairs et des Députés, au Conseil d'État, à lu Cour de cassation , à la Cour royale , etc. Derrière le catafalque, diverses tribunes pour les dames invitées. Au fond , adossé à la grande porte, un autel pour la célébration de l'office. La pièce du fond d'autel toute eu dentelle d'or appliquée sur velours noir. A droite de l'autel , la tribune du Koi, tendue de velours violet à palmettes d'or, et formée d'un baldaquin en velours écarlale surmontant le trône royal. Enfin , un tapis de pied violet, parsemé d'abeilles d'argent, régnant daus toute l'étendue de la nef et de l'église, même à l'emplacement de l'antique autel des Invalides, cet aiftel ayant été enlevé pour ne pas gêner le coup d'œil , et afin de laisser apercevoir, même de la nef, l'effet du dôme et l'ensemble de la cérémonie.
Dès sept heures du matin, les vastes amphithéâtres construits des deux côtés de l'esplanade se couvrirent de spectateurs, que la certitude d'une attente de huit heures au moins, par un froid de dix degrés, ne décourageait pas. l ue longue file de personnes vêtues de deuil se for. niait près des fossés, à droite de lu porte, et s'étendait jusqu'à la rue de Bourgogne.
A onze heures les portes s'ouvrirent ; malgré tous les efforts, la foule ne put être' contenue, et les tribunes furent bientôt envahies, surtout dans l'intérieur de l'église.
Vers onze heures et demie arriva la Chambre des Députés, précédée par les différents membres de l'ordre judiciaire. La Chambre des Pairs se présenta un peu plus tard, l^cs grands corps de l'État pénétrèrent difficilement jusqu'à l'église, tant la foule était compacte et pressée au dehors. Une fois le chemin frayé, ils furent bientôt suivis par les députations civiles et militaires et les fonctionnaires de tous les rangs, qui prirent place dans l'ordre suivant: Au fond du dôme, derrière le catafalque, et au-devant de l'autel, Monseigneur
DES RESTES MORTELS DE NAPOLÉON. 915 l'archevêque et tout le clergé. — Kn face de la Iribtine royale, un peu au-dessous, les ministres; — de l'autre ci) le, messieurs les maréchaux et amiraux de France. — Au devant des ministres, le gouverneur de l'Hôtel des Invalides, le vénérable maréchal Moncey, qui s'était Tait rouler dans un fauteuil jusqu'au pied de l'autel. — A droite du catafalque, les Pairs; — un peu au-dessus, le Conseil d'Klal. — A gauche du catafalque, les Députés. A l'entrée du dôme , la cour de Cassation , la cour des Comptes, le Conseil royal de l'instruction publique, l'Institut, le Collège de France , les doyens des Facultés , la Cour royale , les officiers-généraux de l'armée et de la marine, ete. Dans la nef, les officiers de l'armée impériale, l'élat-major des Invalides , l'École Polytechnique, etc. Vers deux heures, le canon des Invalides annonça que le cortège se présentait à la grille d'honneur. L'archevêque de Paris et son clergé, vêtus de violet, comme pour l'office des martyrs, allèrent recevoir le corps sous le porche drapé. Kn ce moment, du haut de l'es» trade placée en avant des orgues, les tromlronnes et les contre-basses firent entendre une marche d'un double caractère, à la fois funèbre et triomphal. I/» canon retentissait au dehors; la garde nationale présentait les armes; les invalides serraient les sabres à leurs épaules, et le cercueil entrait, porté sur les épaules des soldats et des marins. Le prince de Joinville, l'épée à la main, marchait en tète. Celui qui revenait ainsi était un demi-dieu ; c'était le vainqueur de Kivoli. d'Auslerlitz , de la Moskowa , le grand défenseur de In dignité française, le plus glorieux représentant de notre démocratie en Kurope.
Im solennité à ce moment fut admirable. I>es assistants étaient debout, la tète découverte, les yeux et les bras tendus vers ce cercueil dans lequel reposaient tant de gloire et de grandeur. Des invalides, qui faisaient la haie sur le passage du corps, s'étaient agenouillés malgré la consigne ; les autres essuyaient des larmes roulant sous leurs paupières. Le spectacle était sublime. Parmi ceux-là, du moins, nul ne revenait parle repentir, nul n'avait trahi la France.
En ce moment le roi, qui pouvait prendre sa bonne part dans le triomphe de cette journée, quitta la place qu'il occupait dans le dôme, à In droite de l'autel, avec la reine, M. le duc d'Orléans, M. le duc et Mmr la duchesse de Nemours , M. le duc d'Aumalc , M. le due de Montpensier, M™* la princesse Adélaïde. S. M. a salué en passant la Chambre des Pairs, placée à la droite du catafalque.
Ensuite, elle s'est avancée, suivie des princes, jusqu'à l'entrée de la nef, où le cercueil venait de s'arrêter.
« Sire, a dit le prince de Joinville, en baissant son épée jusqu'à terre.
je vous présente le corps de l'Empereur Napoléon. >
— f Je le reçois an nom de In France, a répondti le roi d'une voix
forte. ♦ Puis, d'étant approché do prince de Joinville, il lui a serré la
main avee affeetion.
Le général Afhalin portail sur un coussin de velours l'épéc de l'Empereur. Il l'a présentée au maréchal Sonlt, qui l'a remise au roi.
« (lénéral Bertrand, a dit le roi. je vous charge de placer l'épéc de l 'Empereur sur son cercueil. »
DES RESTES MOHTELS DE NAPOLEON ÎM7 Le général Bertrand a obéi à l'ordre du roi.
« Général Gourgaud, placez sur le cercueil le ehapeau de l'Empereur. »
Le général Gourgaud s'est avancéet a placé le chapeau à côté de l'épée.
Le roi s'est retiré , a regagné sa place, et a salué en passant la Chambre des Députés, rangée à la gauche de l'autel.
1-e cercueil avait été placé aussitôt sous le splendide catafalque élevé an milieu du dôme , et autour duquel étaient venus se placer M. le duc deReggio, maréchal, grand-chancelier de la Légion-d'Honneur , M. le comte Molitor, maréchal de France, M. l'amiral Roussi n , et M. le lieutenant-général comte Bertrand.
Lorsque le service funèbre commença, une émotion immense, universelle , dominait tous les ctrurs. ç.
Auprès du catafalque, on remarquait les membres de In commission de Sainte-Hélène : M. le lieutenant-général Gourgaud , M. le baron de Las-Cases et M. le comte de Rohan-Chabot, commissaire du roi. M. Marchand, ancien valet de chambre de l'Empereur, était en habit de garde national. Auprès du général Gourgaud, on apercevait M. le général Despans-Cu bières, en uniforme de colonel d'infanterie légère du temps de l'Empire.
Le service funèbre dura deux heures. Il commença par le De Profundis, après lequel le magnifique Reqiâem de Mozart, cette lamentation suprême, qui convient à toutes les infortunes, chant de deuil et de triomphe, où l'expérience et le désespoir se mêlent d'une façon sacrée, fut chanté et exécuté par les plus grands artistes de la France, car eux aussi ils avaient voulu payer leur tribut de reconnaissance et de respect au grand Empereur.
A trois heures et demie, le clergé a jeté de l'eau bénite sur le corps. L'archevêque et le roi ont accompli ce dernier devoir. La cérémonie était terminée. \ j\ foule s'est éeoulée dans un pieux recueillement.
Pendant huit jours, du lu au 24 décembre, l'église des Invalides, qui avait conservé ses riches tentures, ses bougies, ses lampes brûlantes, l'odeur et la fumée de l'encens, resta ouverte au public. Plus de deux cent mille personnes se pressaient tous les jours aux abords de l'Hôtel.
lx?6 février, un samedi a midi, le cercueil de Napoléon, qui, depuis la cérémonie funèbre du io décembre, était resté déposé sous le catafalque impérial, a été transporté dans une chapelle ardente, disposée h droite de l'autel, sous l'un des petits dômes de l'église des Invalides.
Celte translation eut lieu en présence du maréchal Moncey, gouverneur, et de M. le général Petit, commandant des Invalides, de l'état-major de l'Hôtel, de la division des ofGciers , et des treize divisions de sousofficiers et soldats. M. le général Bertrand, M. le général Gourgaud, M. de l^as-Cases fils, M. Cavé, directeur des Beaux-Arts", M. Marchand, et les autres membres de la mission de Sainte-Hélène avaient seuls été invités. Quatre officiers supérieurs tenaient les quatre coins du poêle impérial. I<a messe des morts a été célébrée par M. l'abbé Ancelin, curé des Invalides, assisté de son clergé. Après la messe, le cercueil, la couronne impériale, l'épée et le chapeau, ce chapeau populaire, tous les ornements de ce grand deuil ont été placés sur un plan incliné en charpente masquée par des tentures noires, l'ne fois déposé sur ces rails, le cercueil a glissé jusque sur le soubassement préparé pour le recevoir. Cette opération terminée, M. le maréchal et tous les invités ont été introduits dans la chapelle Saini-Jérômc; un De profuixlis a été chanté par le clergé et les artistes attachés à l'Hôtel. Jusqu'à l'achèvement du mausolée, le cercueil restera déposé dans la chapelle Saint- Jérôme. Voici les principales dispositions qui ont été prises pour la décoration de cette chapeHe ardente.
Les chapiteaux et les bases des colonnes sont don* ; le fût est drapé de riches étoffes d'or et de soie; les entre-eolonnements sont garnis de tentures de velours violet, semées d'abeilles, et enrichies de hautes broderies d'or. Au milieu des draperies sont nppendus des trophées d'armes antiques en acier damasquiné d'un travail précieux; au centre de leurs boucliers, on relisait ces noms sonores et glorieux : Marengo, Wagram, Austerlilz, léna.
\jt tenture est couronnée par une litre de velours violet, richement brodée aux chiffres de l'Empereur, entourés de lauriers. Entre les deux colonnes qui font face à l'entrée est élevé un soubassement de un mètre soixante-dix centimètres de haut, tout drapé de velours violet, et décoré «le broderies et de moulures dont*. Sur le soubassement est placé le cercueil de l'Empereur, recouvert du même poêle im|>érial qui a servi à le draper lors de l'exhumation à Sainte-Hélène et pendant la traversée. Sur le cercueil sont dépose* la couronne impériale, l'épéc de l'Empereur, le chapeau que Napoléon portait à Eylau, et qu'il avait donné lui-même nu célèbre Gros, lorsqu'il le chargea de peindre cette bataille mémorable. En arrière, et comme le digne accompagnement de cet illustre cercueil, sont suspendus les drapeaux prisa Austerlilz. Du milieu des drapeaux s'échappe une aigle d'or, aux ailes déployées.
DES RESTES MORTELS DE NAPOLEON 919 Des stores violets, aux aimes impériales, appliqués au devant des fenêtres, ne laissent pénétrer qu'un jour lugubre dans toute la chapelle.
Lue lampe de gaz, suspendue à lu voûte, brûle jour et nuit. Des candélabres antiques seront allumés dans toutes les solennités comme* moratives de l'histoire de Napoléon : le 20 mars, le S mai, le I'» ■OOt, etc. Derrière le cercueil, les parois de la chapelle sont recouvertes d'une tenture formant fond d'autel; celle tenture, en velours violet, est ornée d'u ne croix de fond en or, d'aral>esqucset d'armes impériales. La chapelle est fermée par une grille en fer doré, qui, tout en défendant rapproche aux visiteurs, permet néanmoins de saisir l'ensemble et les détails. Des portières en étoffes de verre sont disposées pour masquer les grilles et l'entrée de la chapelle [tendant les jours ordinaires. Quatre
U«0 IIISTOi i . i l DE LÀ TU ANSLATtOM
soldats invalides, le sabre nu , veilleront jour et nuit aux portes de la
cha pelle.
C'est bien le cas, ou jamais, de s'écrier avec le Psalmiste : « O mort ! « où est ta victoire?... Omors! ubi est actoria Ma.'... » puisque voilà l'Empereur qui , après vingt ans, sort de son lie avec sou tombeau !...
F. FAYOT