DES RESTES MORTELS- UE NAPOLEON ' SST
quait çii et là quelques fleurs appelées Ae nï oubliez pa*. Le prince en eueillit plusieurs, et surtout celles qui avaient |H>ussé au-dessus de la téte de l'Empereur; il (il couper quelques boulines du saule. On remarquail encore quatre ou cinq géraniums qui avaient été plantés là par madame la comtesse Bertrand ; son lils en rompit quelques tiges; des mélèzes aux tiges noires tranchaient avec l'herbe verte qui s'étendait sur le sol. C'est là, à la tète du tombeau , en dehors de l'enceinte et à demi cachée sous une arête du rocher, que se trouve la source limpide dont il a été tant parlé. Ij« murailles du roc ne permettaient ii aucun bruitde venir troubler la paix du lieu.
L'empressement des assistants franchis il recueillir toutes les traces du séjour de l'Empereur intéressa les Anglais, qui voulurent leur venir en aide : une voiture fut mise à leur disposition, et le vieux saule, le saule mort, y fut pincé. On se retira ensuite ; une heure après on se reudit à Longwood; c'est un vaste plateau exposé à tous les vents, sans antre végétation que de longues herbes.
On arriva à une espèce de Terme à laquelle aliénaient quelques bâtiments de service. A gauche, s'élevait une maison de belle apparence, à In toiture d'ardoises et aux larges fenêtres. La pauvre ferme avait été le palais impérial de Longwood; cette belle maison, c'est le Longwood que Napoléon n'a jamais habité. Que c'était triste et lamentable à voir! le Longwood ini|>érinl, lu ferme, tombait en ruines; les murs étaient lézardés ou criblés de lissurcs; les vitres manquaient aux fenêtres! Les visiteurs montèrent les trois marches qui séparent la maison du sol, puis ils pénétrèrent dans l'intérieur de la maison |Kir le véranda au treillage vert qui en ferme l'entrée. M. Marchand, qui avait habile ces lieux pendant six ans, servait de guide au prince. Ut première pièce, l'ancienne snllc de billard, plus lard encore une espèce de salon disposé pour les visiteurs, fut l'objet d'une attention particulière. Celte salle est éclairée par cinq fenêtres ; le registre sur lequel s'inscrivaient ceux qui venaient à Longwood, était ouvert sur une petite table île sapin noircie d'encre. Beaucoup de noms écrits au couteau, à la plume, à la craie, couvraient les murs. Tout en face de la porte d'entrée se trouve une porte qui ouvre sur le salon où est mort l'Empereur. Dans les six pieds carrés qui contenaient h1 lit du captif, le meunier de Longwood avait établi un moulin. Cette profanation frappa tout le monde, elle émut jusqu'aux larmes M. Emmanuel de Las-Cases, qui s'éloigna sans pouvoir proférer une parole. La salle qui avait servi de bibliothèque, la salle à manger, éclairée d'une seule fenêtre, ne présen-
SJU HISTORIQUE pE LA TRANSLATION
taicnt plus que des murs délabrés cl couverts d'inscriptions tracées par
les visiteurs De cette pensée active rien n'était resté, rien de cette
douleur, rien de cette mort! la mort avait tout emporté avec lui.
M. Marchand, le dépositaire du testament de Napoléon, montra ensuite la chambre à coucher et le cabinet de travail , ou plutôt il montra . une écurie, avec ses crèches et son fumier. C'est pourtant dansées murailles insultées et profanées que l'Empereur avait dicté le récit de ses campngnesdTtalieetd'Kgypte.La triste visite Tut poursui vie lentement, et comme on marche dans un lieu funèbre; rien ne fut oublié, non pas même les bâtiments qui avaient servi de demeure à MM. les généraux Gourgnud,deMontholon, à MM.de tas-Cases, père et lils. Mais ces chctives habitations avaient abrité de longues et loyales lidélités, d'illustres dévouements, d'admirables respects. Enfin, après quelques circuits nouveaux dans la demeure si délabrée, si misérable du grand prisonnier, le signal du départ fut donné. On céda surtout aux menaces d'un brouillard épais qui allait se transformer en une pluie battante. Sur
I cet affreux plateau , où se mêlent suns transition une chaleur brûlante et des brumes glaciales, la mort devait venir lente, cruelle, certaine, et pour que le royal prisonnier ait résisté si longtemps, il faut qu'il ait été bien courageux et bien fort.
Ces courses, qui seront de l'histoire , car les voyageurs foulaient des ruines saintes, recommencèrent le samedi 10. Ijc lendemain dimanche, à onze heures, la messe fut dite à bord du vaisseau par l'abbé Coquereau. Toutes les habitations étaient plongées dans le silence. C'était
i le silence d'un dimanche d'Angleterre. Toutefois quelques personnes voulurent débarquer et rentrèrent dans l'île. Ix» lendemain , les courses au tombeau recommencèrent.
Ainsi se passèrent les journées suivantes : même curiosité, même deuil, mêmes respects, même silence; les voyageurs comprenaient qu'ils allaient emporter avee eux ce qui rendait celte ile de Suinle-Hélène une place austère et sacrée, et ils se hâtaient de la parcourir dans tous les sens. l-es nouveaux venus demandaient aux anciens amis de Sa
i Majesté exilée les histoires qu'ils en savaient, et ceux-ci, sans se faire prier, répétaient à qui voulait les entendre tous leurs tristes souvenirs; l'affection de l'Kmpereur pour ses deux pauvres petits Chinois, ses travaux aratoires, dans lesquels il était si gauche, ses jeux avec les enfants du grand-maréchal ; là, une conversation mémorable, quelques paroles sublimes, un portrait admirable de ses amis morts, de sa mère; plus loin, il avait prévu les graves conséquences de quelques événements
DES RESTES MOItTELS DE NAPOLÉON. 885 d'Europe. M. de l.as-Cases retrouva un vieil arbresur lequel rEnipcreur s'était appuyé au moment où il recevait des oranges, fort rares dans l'île, quo lui adressait lady Malrolm. On parlait de la France, et Napoléon dit : * Cette France, vous la reverrez, vous, mes chers amis:
• mais, moi.... » A l'extérieur des anciennes limites, ou se montra un endroit OÙ l'Empereur, se promenant en calèche avec ladyMalcolm. manqua de disparaître dans un précipice. Il avait dit aussitôt, avec un vif intérêt : < J'ullais vous porter malheur, Madame; peu s'en est fallu « que nous ne roulions dans le précipice. — Vous devez dire bonheur.
• Sire, puisque vous m'auriez immortalisée. » Une autre fois, toujours près des mêmes limites, un jeune officier anglais, d'un beau nom, Fitzgerald , doué d'une vive imagination, apercevant de loin Napoléon qui venait au galop, lit présenter les armes et battre aux champs. Comme l'Empereur lui rendait son salut avec quelques mots bienveillants, l'officier s'écria : « Oui, oui, monsieur l'Empereur, nous vous saluons! • Noble jeune homme! il lit l'aumône d'un salut militaire à celui devant qui s'inclinaient lesdrapeuux et les armées! Mais rentrons dans notre récit.
Toute la nuit du mercredi au jeudi fut remplie par les intéressants préparatifs de l'exhumation, que l'on supposait devoir être diflieile. Comme nous l'avons dit, «m avnit'apporté de Paris deux cercueils et un poète impérial. Le premier cercueil . d'une forme simple et sévère,
rappelle les sarcophages antiques. Su longueur est de deux mètres cinquante-six centimètres, sa largeur d'un mètre cinq centimètres, sa hauteur totale de soixante- seize centimètres. Il est en bois d'ebène massif, d'un poli si brillant qu'il imite le marbre. On lit sur la face supérieure un seul mot en lettres d'or : ftapoléon. Chacune des faces
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latérales esl ornée au centre d'uni' A de bronze doré , gravée en relief et ineruslée dans un médaillon. Six anneaux de bronze aident à le transporter, l es angles inférieurs sont garnis d'ornements du même métal. La serrure placée à la partie antérieure est masquée par une étoile d'or qu'on enlève en la tournant, lx? bas de la elef esl de fer, le liant de bronze doré. L'anneau représente une A' couronnée. Ce sarcophage d'ebène contenait un autre eereeuil en plomb. Au centre d'un encadrement d'arabesques et de branches de lauriers gravées en creux, on lit celle inscription Sapoléon, Empereur el /ou', m»rl à Sainle-llrlènelt YimiMDCCCXXl.
Le poêle impérial était de velours violet, semé d'abeilles d'or, croisé de brocart d'argent , terminé aux quatre angles par des glands d'or. Sa triple bordure d'hermines, d'arabesques et de pal nielles d'or, était de la plus grande richesse. Le chiffre de Napoléon s'y trouvait répété huit fois.
On partit a dix heures et demie de la ville; on gravit lentement les montagnes. Sur les hauteurs de Kti|>ert's Valley, le froid devint Iresvif, l ue pelile pluie line cl glacée remplit l'air, bi lune était voilée d'épais nuages. Toute cette scène avait un caractère religieux et trisje, en harmonie avec les circonstances. I)e très-loin, on aperçut, à travers l'atmosphère, quelques rayons de lumière. C'étaient les fanaux placés |K)iir éclairer les travailleurs. Ou descendit alors la roule pratiquée le long des flancs de la montagne. On trouvait de distance en distance des postes militaires. A minuit, on arriva au tombeau; à minuit un quart , les travaux commencèrent. Sous la puissance des leviers , une parliede la grille fut ébranlée, lxs dalles déplacées cédèrent, et les pioches, en mordant le sol, le déchirèrent dans une la rge étendue. La pluie continuait de tomber. C'est au milieu d'une émotion profonde que l'exhumation fut poursuivie (1). Le prêtre alla chercher un peu d'eau à la source, et se relira dans la lente établie pour la consacrer par les prières de la religion. Il élail quatre heures et demie du matin. La pluie et le vent redoublaient de fureur. On distinguait à peine les objets autour de soi. Le succès de l'opération, après beaucoup d'efforts, parut un moment incertain sur le point où elle avait été commencée. La maçonnerie était solide. Elle présentait tant d'obstacles qu'on songea à l'attaquer par une autre direction. Vers six heures du
1 Voir, .1 I' tppendiee, Vatlt d'i-rhumatmn .M île rtmm ilt$ rtlltt de Sapnlron , sigrii- |-ar M. .!<• Uialioi .1 le i'«|iiUinc Alriaixlrr
DES II ES TES MORTELS DE NAPOLEON. R87 mnlin, le revêlement, ébranle* par plusieurs heures de percussion continue, céda. Il fut enlevé. On n perçut alois la large dalle envoyée d'Angleterre, qui rouvrait le caveau dans toute sa longueur. Il était huit heures. tas travaux furent suspend as. Les ouvriers furent éloignés, et chaque membre de la mission alla revêtir sou uniforme. On forma une double haie de soldats du 01* autour de la toml>eet de l'enceinte extérieure" A une certaine distanee, deux antres lignes de la mi liée stationnaient. L'une était sur le flâne des collines adjacentes, et l'autre couronnait les plateaux. La dalle fut bientôt soulevée. Tout le inonde se décoovriti Le prêtre S'avança alors à la tète du tombeau, BVCC un en-
fant de choMir portant le bénitier, et un autre enfant |>orlan! la croix. Les témoins anglais se pressaient derrière la croix: les témoins fiançais s'étaient réunis derrière l'abbé Coquereau. A un siime de main . la dalle fut déplacée, enlevée carrément et déposée sur le sol. Alors on aperçut le cercueil. Il était neuf heures et demie. Catholiques, protestants, étaient sous le poids des mêmes impressions. Tout d'abord
le cercueil en acajou ne présenta aucune altération ; quelques-uns «les clous qui en fixaient les parois étaient même brillants comme au premier jour. I.es prières dites, le docteur Cuillard descendit dans la fosse pour apprécier les précautions sanitaires qui étaient à prendre dans le moment. Presque aussilôtvet à l'aide de forts cordages, le cercueil fut soulevé et quitta le lit de pierre où il reposait depuis bientôt vingt années. La^pluie était toujours battante. Douze soldats du 91' s'avancèrent, précédés de la croix et du prêtre, suivis des cortèges français et anglais; ils placèrent le cercueil sur leurs épaules cl le portèrent à la tente. C'est là que les prières pour la levée du corps furent terminées.
La première enveloppe fut enlevée avec précaution par le docteur Cuillard (1). Elle en laissa voir une seconde toute en plomb, parfaitement conservée; les plombiers arrivèrent à une troisième caisse en bois des îles; la planche supérieure fut détachée : alors le dernier cercueil, le quatrième, se présenta aux regards des assistants; il était en fer-blancet en bon état, quoique légèrement oxydé, l'n galopde chevaux se fil entendre en ce moment ; c'étaient trois officiers anglais en grand uniforme, le gouverneur, son fils, et M. le lieutenant Touehard, officier d'ordonnance du prince, qui venaient s'informer des progrèsric l'opération.
Après quelques dernières précautions, le fer-blanc fut ouvert avec le ciseau; les assistants se rapprochèrent; le 91' et la milice en cordon serré ceignirent la tente. La plaque fut enlevée : on aperçut d'abord un coussin de satin blanc qui garnissait)! l'intérieur la paroi supérieure du cercueil; il s'était détaché et servait commedelinceul au corps. Quels avaient été les ravages de la mort pendant les vingt années qui venaient de s'écouler?... On trouva le rorps étendu doucement, revêtu de l'uniforme des chasseurs de la garde; l'Empereur mort portait le ruban et In grande plaque de la Légion-dllonneiir, une culotte de Casimir blanc, des bottes éperonnées; le chapeau était déposé sur les genoux. Les assistants, interrogeant la figure des témoins de la mort de l'Empereur, virent aussitAt qu'ils le retrouvaient tel qu'ils l'avaient enseveli.
Chacun voulut le voir et bien le voir; chacun était avide de contempler ses restes si reeonnaissables; chacun se pressait parce qu'on savait que les moments étaient comptes, et que cet homme allait dis-
I Vo.r 4 I ipprmihrt, lo prociS vrrl.al >lu rhirunpn. >!•< In H' Ut V»ut*
DES RESTES MORTELS DE NAPOLEON. 809 paraître encore une fois pour ne plus sortir de sa tombe qu'a la fin des siècles. Une mousse légère couvrait le corps : on eut pu croire qu'on l'apercevait à travers un nuage diaphane. C'était bien sa tète fière et
grande; l'oreiller l'exhaussait un peu. C'était son large front, ses yeux dont les paupières dessinaient les orbites ; elles étaient garnies encore de quelques cils; les joues étaient gonflées ; son nez seul avait souffert, mais dans la partie inférieure; sa bouche entrouverte montrait trois dents d'une éclatante blancheur; l'empreinte de la barbe était bien distincte sur le menton ; les deux mains même semblaient appartenir à un être vivant, tant elles avaient de Ion et de coloris; la main gauche étail plus élevée que la droite; le grand-maréchal en dit la raison : c'est qu'au moment où on allait clouer le cercueil, il avait voulu baiser une dernière fois cette noble main, et il n'avait pu la replacer dans la première position. Les ongles avaient poussé après la mort : ils étaient longs et blancs; une botte décousue laissait passer les doigts des pieds d'un blanc mat; son habit vert, à forme échancréc sur le devant et à parements rouges, étail facile à reconnaître; les couleurs étaient encore visibles; les grosses épaulettes d'or éta'ient noircies, ainsi que quel-
8iio HISTORIQUE DE LA TRANSLATION
qucs autres décorations que l'on distinguait sur lu poitrine; la couleur rouge du grand-cordon de la Légion-d'IIonncur tranchait avec le blanc du gilet; les deux vases contenant le cœur et les entrailles étaient entre les jambes; une aigle en argent surmontait l'un de ces vases. Tous ces objets étaient intacts. A une heure un quart et quelques minutes la constatation de l'idenlité étant complète, on referma, après quelques préparations rapides, la plaque de fer-blanc. Le cercueil rentra successivement dans quatre nouvelles enveloppes; à trois heures tout était
; terminé. Ce fut à ce moment-là véritablement que l'Angleterre rendit à la
i France ces nobles dépouilles ; bientôt un char funèbre, attelé de quatre chevaux caparaçonnés de deuil, entraîna cet illustre cercueil; le poêle avec ses aigles couronnées, ses abeilles en or sur velours violet, sa large eroixd'nrgentelsabordured'hcrmine, couvrit le charde sesrichcsdraperies. Dix valets de pied se tinrent, en grand deuil, à la tète des chevaux. MM. Bertrand, en uniforme de lieutenant-général, avec le grandcordon de la Légion-d'IIonncur; Gourgaud, portant l'habit de lieute-
i nant-général d'artillerie; de Las-Cases, celui de député; Marchand, celui de lieutenant de la garde nationale de Paris, prirent Ion glands des cornière*. Un coup de canon donna le signal du départ. L'eau tombait toujours par torrents. !>evonvoi se mil en marche (1).
Ijc capitaine Alexander donnait les ordres. Le chemin par lequel on sort de la vallée, espèce de rampe escarpée, offrait quelques difficultés;
| aussitôt les artilleurs mirent eux-mêmes la main aux roues. Enfin on arriva sans accident sur le plateau ; là le cortège était attendu par toute la milice de l'île et par le bataillon du 01 * . La frégate qui avait répondu au premier coup de en non, alternait de minute en minute avec les forts de Sainte-Hélène; lamiliccctleOI' prircnlla tète du cortège; la musique, fifres, flûtes, tambourins, se plaça derrière ces détachements. On reconnut bientôt la nécessité de hâter le pas pour arriver avant la nuit. A mesure que le cortège descendit, la pluie s'affaiblit sensiblement; on put voir ensuite, par quelques anfractuosilés du sol, que plus loin le temps était parfaitement pur. On marchait depuis plus d'une heure à travers les sapins et les mélèzes. La vue était sans cesse masquée, mais tout à coup la route tourna et laissa voir la mer et son immensité,: on apercevait dans la rade quinze bâtiments de guerre ou de commerce, vergues a piquées, pavillons h mi-màl, en signe de deuil, et au milieu
fl : Voir, l'imr l<- Arlti] iln irrrinomal, laclr ilYthumalion rl ilr rt niifr ilri relief «le Piapolton
DES HESTES MOIITELS DE NAPOLÉON m de ces navires, la Belle-Poule lançant ses bordées de canon. Eu face, une immense montagne, couronnée par d'autres batteries , saluait les augustes dépouilles par ses volées précipitées ; les équipages, groupés sur les ponts , suivaient la marebedu cortège , se pressant tout à coup dans les ravins ou serpentant sur le revers d'une colline, s'effaçant à demi dans les brumes légères et reparaissant dès qu'un rayon desoleil venait , à percer les nuages. On alteignilet on déliassa bientôt Briarts; ce point est à un quart de lieue de la ville; on s'arrêta un instant pour reprendre le pas solennel d'une marche funèbre; la musique fil alors retentirdes sons d'une harmonie qui remuait l'unie. A James' Town, la milice s'arrêta , forma la haie depuis la première maison jusqu'à l'embarcadère du quai; les fusils étaient renversés, le canon à terre, les soldats appuyaient la tète sur la crosse. Toutes les maisons étaient closes, les 1 rues désertes ; les fenêtres seules et les terrasses étaient garnies de spectateurs silencieux, la plupart en deuil ; la cérémonie reçut alors son caractère auguste et solennel de réparation : de toutes parts les honneurs royauxétaientdéployés pour celui qui avait reçu si longtemps , si stoïquement, avec une fierté si noble, l'insulte et l'outrage. Le ciel, devenu d'azur, semblait illuminé par un reflet du soleil d'Auslerlitz; à la fin, le même homme ù qui l'Angleterre accordait à peine le litre de Général] l'Angleterre le saluait Empereur et Roi. I.e cortège aperçut bientôt les brillants états-majors des corvettes, en costumcùla fois sévère et riche, bleu et or, et le jeune prince de Joinville qui attendait les restesde l'Empereur avec autant d'émotion que de patience et de modestie. Lu musique du prince exécuta des harmonies funèbres. L'ublié Coqucreau vint se placer sur les devants et offrit «le l'eau bénite au jeune chef de l'expédition ; e'est alorsquele gouverneur anglais fit la remiseofficiclle des restes mortels de l'empereur Knpoléon. Pendant ce temps, les chaloupes, décorées d'aigles et d'ornements noirs, avaient accosté le quai ; quelques minutes après, le cercueil y était descendu.
A six heures on poussa au large, les trois couleurs parurent à la tète du mât, ju n immense éclair illumina l'horizon, une lignede feu sillonna les flancs de la Belle-Poule , de l' Oresie et de la Favorite. On y répondit de toutes parts : cent coups de canon annoncèrent enfin que tu nous appartenais de nouveau, ô toi, notre maitre et le maître de l'avenir, sublime Empereur! I«a marche des canots fut lente, et trois fois, pendant le trajet, des bordées de cent coups de canon les saluèrent.
I^e cercueil, couvert du manteau impérial, entouré d'intrépides officiers dans la tenue d'une grave cérémonie, d'un prêtre en habits sa-
8ȕ HISTORIQUE DE LA TRANSLATION
cerdotaux , présentait un noble sj>ectaclc au milieu du en line de la mer; les derniers feux du soleil rougissaient les flots. On présenta les armes, le tambour battit aux champs, et le cercueil, porté par nos matelots, fut placé sur les deux panneaux comme sur une estrade; puis le prêtre prononça ù la clurté (jes torches les prières de l'absoute. 11 était sept heures. La cérémonie religieuse terminée, l'arrière de la frégate fut interdit ù tous; on n'y laissa que quatre sentinelles d'honneur qui étaient relevées d'heure en heure; les officiers do quart, en grand uniforme , y demeurèrent seuls.
Le corps resta toute la nuit en chapelle ardente sur le pont de la frégate.
L'autel était dressé sur des aigles ; il était adossé au mat d'artimon , entouré de panneaux de velours aux ornements d'argent. On y arrivait par quatre marches couvertes de tapis noirs. Là était un trophée militaire magnifique ; des cyprès, des palmes, des lauriers, des haches d'abordage, des canons, des piles de boulets, des faisceaux d'armes, se remarquaient aux deux côtés. Au pied de l'autel, posé sur un drap de velours noir, à la croix blanche bordée d'un galon, s'élevait le catafalque, couvert de ses riches draperies de deuil , et portent
DES RESTES MORTELS DE NAPOLÉON. m
«ur un coussin une couronne voilée. Des cassolettes entretenues avec soin laissaient échapper incessamment la fumée de l'encens. Trente fanaux et des bougies supportées par des ifs d'argent éclairaient cette scène. Le silence le plus profond régna bientôt sur le pont, où l'on n'entendit plus que le pas mesuré et uniforme des factionnaires, le sifflement de la brise dans les cordages.
Le vendredi 1G fut fixé pour la cérémonie religieuse à bord. A sept heures, les vergues de la Favorite, de l'Oreste, des deux bâtiments de commerce la Bonne-Aimée, de Bordeaux, capitaine Gillet, et l'Indien, du Havre, capitaine Turketill , furent mises en pantenne, et aussitôt de nombreuses embarcations portèrent à la frégate tous les officiers présents et près de deux cents matelots des divers équipages. Le tambour rappela dans la batterie et sur le pont. M. Toucbard assigna à chacun son poste : du grand raàt au gaillard d'avant, huit cents hommes, tétc nue, en ligue serrée; du cabestan au grand mat, tous les états-majors en grande tenue, le consul de France avec les deux capitaines des bâtiments de commerce, leurs seconds et leurs passagers. M. le prince de Joinville était devant le cabestan, et avait à sa droite M. Hernoux, à sa gauche M. Chabot. Le catafalque était sur une estrade; aux coins, MM. de la mission; sur le même plan, les quatre anciens maîtres de la division; un peu en arrière, les serviteurs de l'Empereur, formant la haie, soixante hommes en armes, commandés par les lieutenants de vaisseau Guillon et Pénaros; au pied du mât d'artimon, l'autel , richement orné; la musique était groupée sur la dunette. La frégate avait conservé ses pavois : au grand mât flottait le pavillon impérial. A dix heures, un coup de canon fut tiré; les tambours roulèrent, et la musique cop»»"'**»-- -r.2 marche funèbre. L'abbé Ooquereau s'avança alors, précédé de la croix et des flambeaux, jusqu'au pied de l'autel, où il célébra la messe des morts. De minute en minute, la Favorite et l'Oreste se renvoyaient le feu de leurs batteries. A l'élévation, au moment où le prêtre, recueilli en lui-même, s'adresse seul à Dieu, la voix de l'officier traversa le silence, et les soldats présentèrent les armes, les tambours battirent aux champs : mille hommes tombaient | à genoux. Le ciel était magnifique; la mer calme, étincelante de ses riches couleurs; l'air parfumé d'encens, de mélodies. Les prières de l'absoute récitées, le prêtre répandit l'eau sainte; le jeune prince l'imita, et tous les assistants, selon leur raug, vinrent accomplir la même cérémonie. Le cercueil fut ensuite descendu dans l'entre-ponts , où une chapelle ardente était préparée.
S'.U III ST OU loi.' K l»t LA TUANSL A il ON
C'est là qu'il est resté jusqu'au moment du transbordement ù Cherbourg (1).
Lorsque le procès-verbal fut arrêté, dans la matinée du samedi 18, la frégate quitta le mouillage dès huit heures du matin, immédiatement après le retour de II. de Chabot. Les trois bâtiments marchèrent quelque temps de conserve; mais bientôt l'Oreste prit la route de la IMata. On s'éloigna de la terre vent arrière, et poussé par des brises molles. Aussi l'île resta longtemps en vue. On remarqua encore les arêtes de Bames' Point, dessinant, comme on l'a dit, dans un profil colossal, les traits si connus de l'Empereur. Cette singularité frappa de nouveau tout l'équipage. Ia\ navigation se continua sans événement remarquable jusque sous lequatenr. Iji prière des Morts était récitée chaque malin; .M. l'abbé Coquercau célébrait la messe toutes les fois que l'état de la mer le permettait. Il ne cessa de régner à bord un sentiment parfait des plus hautes convenances. Ce sentiment n'était pas seulement inspiré par le devoir, mais par l'émotion qui gouvernait luns les cœurs. L'équipage ne reçut de nouvelles d'Europe que le 2 novembre. Ce fut la Favorite (\m les lui communiqua. Ces nouvellesétaicnt tirées d'un journal hollandais à la date du 7 octobre; on y parlait de
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DES RESTES MORTELS DE NAPOLÉON. 8ÎK tous les bruits de guerre qui agitaient la France, on y parlait de la tentative du prince Louis. Que faire alors, si l'Angleterre voulait reprendre une seconde fois son captif? « Il faudrait, disait le prince, s'a bi mer dans la mer et partager en braves gens la dernière sépulture de l'Empereur. » A cette proposition de leur chef, nos soldats répondirent par un vivat!.... Im Favorite se sépara de nouveau de la Belle- Poule. Des dispositions furent arrêtées par les officiers de l'équipage, et une raie blanche de batteries sut donner un nouvel aspect à la frégate. I^es chambres des membres de la mission disparurent, et furent remplacées par six canons de trente; les parcs furent garnis de boulets; les branle-bas de combat furent multipliés. Enfin tout fut mis sur un pied qui rendait la surprise impossible. Braves gens, tous disposés à suivre dans les flots leur jeune capitaine et leur vieil Empereur. Mais cette fois l'Hôtel royal des Invalides pouvait compter sur son hôte immortel. Les vents furent propices; la guerre s'arrêta , comme pour ne pas troubler ce grand voyage. Enfin le dimanche 29 novembre, à six heures du soir, la frégate reconnut les feux du port et les lumières de la ville de Cherbourg. Le lundi, jour suivant, le bateau à vapeur la Normandie s'avança au-devant de la Belle Poule pour la remorquer; mais la frégate, secondée par une bonne brise, arriva sans secours en rade, et à cinq heures dix minutes du matin, après quarante-deux jours de traversée, le navire funèbre entrait dans le grand bassin du port, salué par toute l'artillerie des remparts, à laquelle répondaient au loin le fort Royal, le fort du Ilonnet, et le fort de Querqueville.
L'équipage passa plus d'une semaine dans Cherbourg, au milieu de l'attendrissement général. C'était à qui pourrait saluer le catafalque impérial ; religieux empressement d'un peuple qui devait à l'Empereur un demi-siècle de glorieux souvenirs. Près de cent mille Ames vinrent ainsi s'agenouiller auprès du cercueil. Les préparatifs de l'inhumation terminés à Paris, l'ordre vint de se mettre en route. Le départ fut fixé au H décembre.
Le 7 au soir, un autel fut élevé au pied du mat d'artimon ; le pont couvert de tentures funèbres; le cercueil y fut déposé le 8 au matin. La frégate se couvrit de ses pavois; une messe solennelle précéda le transbordement. A neuf heures , les troupes se rangèrent en bataille dans le port, que remplissaient déjà les populations. Les autorités, le clergé, montèrent à bord; la Normandie présenta l'arrière à la coupée. Dix heures étaient l'heure indiquée pour la cérémonie; mais la pluie rendit impossible le service religieux ; on sonna seulement l'absoute.
ft!)C HISTORIQUE DE LA TRANSLATION
Le cercueil de l'Empereur fut alors retiré delà cliapcllc ardente, 1 et descendu à bord de la Normandie. Au même moment tous les forts i et le stationnaire saluèrent d'une salve de mille coups de canon les gloi rieux restes. Le cercueil fut immédiatement replacé sous un catafalque élevé au milieu du gaillard d'arrière. Ce catafalque, qui se composait d'un dôme plat soutenu par douze colonnes, était tapissé de velours à frange d'argent, entouré de lampes funèbres; à la tète, une croix dorée; aux pieds, une lampe dorée; à l'arrière, un autel tendu de noir, une aigle d'argent à chacun de ses angles.
Lorsqu'au milieu d'un silence plein de respect et d'inquiétudes, le cercueil eut changé de navire, on partit pour la grande rade. Le tambour battit uiic marche funèbre; la musique militaire éclatait en la- ■ mentations et en sanglots, les troupes présentaient les armes; le canon retentit, les drapeaux s'inclinèrent; la Normandie, suivie de deux autres bâtiments à vapeur, défilait lentement, couverte du pavillon impérial. Son commandement était remis à M. de Mortemart,. capitaine de corvette. La foule était sur les quais, sur la plage, sur la digue, immobile, silencieuse, éperdue!
L'amiral Martineng, le préfet du département, le maire, avaient improvisé une digne réception ; Cherbourg, qui devait tout à l'Empereur, avait voulu donner un éclatant souvenir à sa mémoire. Une couronne d'or, votée par le conseil municipal, fut déposée sur le cercueil.
M. le prince de Joinville, la mission de Sainte-Hélène et les officiers de la Belle-Poule étaient à bord de la Normandie, ainsi que la musique et cent marins de la frégate. Deux cents autres montèrent sur le Véloce et cent sur le Courrier. La fumée tourbillonna , la mer écuma sous les roues, des points lumineux parurent, des tonnerres retentirent. La ville, le port, la rade, la digue, les forts, croisèrent leurs feux. Mille coups de canon annoncèrent que l'Empereur rentrait dans sa ville capitale à tout jamais.
La flottille s'avança rapidement dans la Manche, sans perdre de vue les cotes de France, où toutes les populations étaient accourues. Le Courrier et le Véloce étaient commandés, l'un parM. Gaubin, l'autre par M. Martineng, le neveu de l'amiral. La mer était bonne, la nuit calme et sereine. A dix heures du soir, on était en vue des feux du Havre. IjC lendemain, et à six heures du matin, la Normandie filait lentement le long des jetées. Le soleil rougissait de ses premiers feux un ciel magnifique, et, malgré l'heure matinale, autorités, légions de la garde nationale, régiments de ligne, clergé en habit de chœur, peuple en 1
DES RESTES IIORTELS l>K NAPOLÉON. s-.)7 habit de féte, artillerie manœuvrant ses pions, couvraient la plage. • et ce dut être pour cette foule avide, dit l'abbé CoquereON, un spectacle bien imposant que ce passage, au lever «le l'aurore, du baloau
funéraire. On no nous avait pas vus venir; il semblait que nous surgissions de l'Océan.
« Nous entrions on Soi ne; noire flottille allait parcourir los rives que l'Empereur avait eboisies pour le lieu dosa dernier»' demeure. Dès ce moment commença une inarebo vraiment triompbale : le temps était froid ; décembre, avec son givre glacial , son vont du nord qui dessèche et flétrit, faisait ressentir son action dans nos campagnes. Nous devions les trouver tristes et désolées, et jamais rives d'un Heure, no fiironl plus brillantes de parure et d'animation. C'était une nature vivante, cardes rives partaient des voix, des cris, qu'elles se renvoyaient alternativemont. Dans les villes, tout était noble, réglé avec soin; il y avait cm convocation : municipalité, armée, milice citoyenne, prêtres cbautanl les cantiques des morts; les volées des cloches et du canon : tout était bien. Rien no manquait sans doute il cette grande solennité.
« Mais combien plus louchants ce désordre sublime dos campagne», cotte spontanéité «lu cœur qui révèle la sincérité «le l'hommage vrai, naïf, grand alors, admirable dans sou expression! I.e passai/avait tiré de son bahut l'habit des fêtes chômées-; il avait décroché de la crémaillère, où clic était suspendue au-dessus «te l'aire,* sa vieille carabine. Depuis le temps ou elle avait envoyé la mort au soldat de Wellington .