L'ÉDITEUR
Nous donnons ce livré aVec la confiance pleine et entière de ce qu'il vaut. Ces notes que le gouverneur de Sainte^Hëlèue a tracées à la hâte et qui sont rédigées sans ordre et sans plan , nous les transmettons au lecteur, telles que sir Hudson Lowe les a écrites.
Si ces notes ne sont point exactes , si plus d'une fois les faits y sont tronqués , tourmentés , dénaturés au bénéfice d'Hudson Lowe , du moins elles sont curieuses ,' en ce sens qu'elles nous révèlent une foule de faits inconnus jusqu'alors , ou qu'elles nous rappellent des fedts connus que Fauteur y présente sous une face nouvelle.
On n'a pas prétendu , nous l'espérons , d'a^ près le titre de l'ouvrage , que nous , éditeur de ces fi*agments échappés à la mauvaise humeur et à la fougueuse misanthropie^d'un homm^ en butte , depuis près de di^ ans ^ à des attaques
si énergiques mais si justement méritées , nous prissions la charge de défendre et de justifier ces actes que la plus grande partie du peuple anglais a flétris elle-même. Gomme tout ce qui porte un cœur généreux en France et partout oii le nom de Napoléon a été prononcé , nous avons gémi des lâches rigueurs et des cruautés exercées sur un hpmme qui n'avait d'autres torts peut-être , aux yeux de ses bourreaux étrangers , que d'avoir humilié trop souvent presque toutes les aristocraties du monde. Q»e l'esprit de parti ne pense donc pas pouvoir se servir de ce livre , comme d'un document précieux en sa fieiveur. Si quelque chose pouvait plaider pour le captif du monde , qui n^était par le fait que le captif infortuné de$ Anglais, la défense maladroite d'HudsonLowe, ses réticences continuelles et son embarras évident pour donner à la plupart de ses actions une tournure un peu plus humaine ^ s'il est permis d'employer cette expression ; cette espèce de névralgie furieuse avec laquelle il se jette sur sou prisonnier , tout contribuerait à rendre plus odieux , plus horriWe encore , le rôle qu'il a joué dans ce drame dont le dénouement aéirenx lui lEut confié.
Le voyez^voùs , commeCalibande/a tempête,
1 calonlant froidement le mal et Texécutant plus
I froidement encore , parce qu'il est sâr que cela
fera souffirir sa victime et qu'elle souffirira long-
I temps ? quelle ignominie dans ce stupide mini»-
' tère de tortures , dans Tobstination cruelle de
I <;et exécuteur des hautes œuvres de la justice de
la Sainte-Alliance,supputant aveccomplaisance
les mois qui restent à sa victime ^ et s'irritant
parfois des méticuleux scrupules d^un pouvoir ,
qui ne veut assassiner que partiellement , qui
veut feire mourir Famé avant de tuer le corps.
Nous sommes de Tavis des docteurs Héreau
k et AntomarcM : plus de doute aujourdliui que
le gouverneur de Sainte-Hélène n^ait reçu et
exécuté Tordre de faire périr Napoléon à petit
iBeu Prendre une massue , frapper TEmpe-
» reur et l'abattre , eut été chose trop simple, trop
impolitique ; c'eût été en finir d'une manière trop ordinaire avec un homme extraordinaire.
On voulait bien que le lion mourût, mais non pas sans que son noble front reçût une lâche i attente , non pas sans qu'il eût à subir l'ignomi-
nie. Soldat Roi par la grâce du peuple et plus encore par la grâce de son épée , il avait forcé les rois par la grâce de Dieu , à courber devant
lui leurs fronts dans la poussière. Dès lor&la souveraineté légitinie avait tout intérêt à Thumilia^ tion , à la dégradation morale d'un homme qui hn avait porté des coups si ftinestes. Il fallait le «loiitrer le visage stigmatisé par les cicatrices de la muselière que lui avait décrétée le congrès de Vienne. Il fallait enfin dire à tout soldat qui pourrait concevoir Fespérance de parcourir un jour Fespace immense qui se trouve entre la place de bataille d'un lieutenant d'artillerie et le trône : « Voici le sort qui t'attend l »
Hudson Lowe ne fiit donc , à proprement parler, que le metteur en scène des idées politiques des Métternich , des Nesselrode , des Talleyrand et des Gastelreagh. Bathurat fut le greffier qui signifia le jugement, Hudson fut le bourreau ! . . . On sait s'il remplit fidèlement son ignoble et affreuse mission !
C'est ce que l'ex-gouverneur de Sainte-Hélène veut prouver. ... et il peut se flatter d'y parve^ nir facilement. . . Oui , il avoue le but de sa mis^ sion , avec une naïveté , une bonhomie dont cet absurde fanatisme de nationalité , qui est cent fois plus puissant et plus inhérent aux esprits en Angleterre que partout ailleurs , est à peine capable de donner une juste idée. Et quelle
justifi,cation , grand Dieu ! que cdle de ce tortionnaire diplomatique , poussant Texagëration d'esprit national jusqu à chercher pénihlement en son imagination de nouveaux raffinements au
} mode de supplice qui lui a été prescrit. La capti-
vité de Napoléon est pour lui un thème sur lequel il peut exécuter toutes les variations possibles. Pourvu qu'il ne tue pas trop vite , il croit que tous les genres de supplices lui sont permis. Mais le but a été manqué . . : la victime a pu subir toutes les horreurs de la question extraordinaire ; on a pu l'abreuver de dégoûts et d^opprobres ; on a pu jouir de la vue de ses tourments ,
F mais on n'a pu l'avilir : elle est morte , morte
trop tôt peut-être au gré des hommes du congrès de Vienne , et d'Hudson Lowe son guichetier ; mais elle est morte, sans demander une seule fois pardon pour son passé de gloire ; jusqu'à ses derniers moments , ses bourreaux n'ont obtenu d'elle que des regards de pitié et de mépris ! Si nous eussions pensé un seul instant que les
i documents et les notes que nous publions pus-
sent foire trouver grâce à sir Hudson howe , dievant un seul de nos compatriotes ; s'il nous eût été possible de supposer que sa conduite envers son noble prisonnier parût un peu moins
déshonorante , un peu mcnns hideuse , nous nous serions bien gardé de jeter dans la nation une publication aussi immorale. Mais le gouverneur de Sainte - Hélène est bien et définitivement jugé. L'opinion publique a prononcé en dernier ressort; et certes, ni les matériaux ni le temps ne lui ont manqué pour motiver et justifier son arrêt. Ce ne sont donc pas des réfutations faibles ou passionnées de quelques faits pris isolément qui relèveront cet homme de la condamnation infamante dont l'opprobre le poursuit de Sainte-Hélène à Passy , de Londres à Ttle Maurice et à Ceylan,
Nous avons cru toutefois qu'il était intéressant de faire connaître ces pensées d'un grand coupable , ces élancements d'une ame bourrelée et tourmentée par le retentissement d'une malédiction universelle. En lisant ces notes jetées dans le désordre d^une conscience ef£sirée , on Sentira que sir Lowe concevait toute l'horreur de sa ren(Mnmée , on verra qu'il se débattait sous l'anathème. C'était d'ailleurs un bien grand et attrayant spectacle à offrir au monde que celui de la glorieuse lutte soutenue pendant six ans ^ à Sainte-Hélène , par le plus grand homme du siècle contre la destinée et contre les bourreaux l
DK