‹ Mémorial de Sir Hudson Lowe: relatif à la captivité de Napoléon à Sainte-HélèneChapitre 2 sur 59 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Fatalité. — Accusations et anathème. — Ordres et instructioiis

dii cabinet anglais.

Chose £eicile que de crier et de déclamer contre nn homme , d'arranger des épithètes bien sonores sur son caractère et sur sa conduite , de lui jeter auTisage de belles amplifications de rhétorique, et puis de dire, voilà son portrait au naturel; voye& comme il est hideux, comme il est cruel , comme il est atroce : et là dessus la foule s'ameute et

court sus; il n'est personne qui ne crie après lui, c'est un hourra universel, une chai*ge générale de l'espèce humaine contre un malheureux que les destinées ont jeté dans telle ou telle position. Qu'il coure les mers ou les terres , qu'il aille cher^ cher dans de lointains pays un asile contre la malédiction populaire, la malédiction et l'anathème le suivent partout. Le cri des nations se mêle au bruit des vagues de l'Océan , aux murmures des vents dans les déserts , au tumulte dans les grandes villes , au lourd silence des grandes routes ; c'est écrit sur son front , partout on le reconnaît, partout on se dit le voilà, et chacun recule d'horreur.

Ainsi il en est de moi ; qu'ai-je fait ? j'ai été trop fidèle et trop minutieux observateur des instructions et des ordres qu'un ministère odieux me donna. De tous côtés des voix se sont élevées , qui m'ont accusé d'avoir été le geôlier, le bourreau de Napoléon Bonaparte. Une accusation européenne a pesé sur moi : elle m'a suivi jusqu'au delà de l'Océan ; elle s'unit à mon nom pour le suivre dans les siècles à venir ; je suis comme un de ces malheureux qu'on attachait à un cadavre : toujours le cadavre de Napoléon est là , garrotté et lié à mon existence, et, si mon nom est prononcé, je voii frissonner autour de moi, je vois les visages se rembrunir, l'indignation contracter les muscles. Et que puis-je faire? me justifier? je ne m'en sens

pas la force ; car il est de ces accusations qui écrasent, surtout quand on sait que la justification est inutile, queles juges ont prononcé leur arrêt, et quHis ne veulent plus rien entendre de la défense de l'accusé. Cependant j'éprouve un poi- O^nànt et invincible besoin de parler un peu de moi au monde; oui au monde; car, je l'ai dît, mon nom est allé partout , partout où la g^rande renommée de Napoléon est arrivée : et quelle est, entre les deux pôles , la déserte et barbare contrée qui n'ait eu un écho pour cette retentissante renommée?

Je vais donc dire des faits , les dire sans prétention, sans aigreur, sans colère. Je n'entonne pas ici une apologie, car je ne me repens pas, et je ne le puis; ce que j'ai fait est peut-être mal, peut-être blâmable. Aux yeux des partisans de Napoléon Bonaparte, ce sont d'horribles forfaits, des actes d'une affreuse scélératesse : ceux-là ont raison aussi ; ils jugent comme, ils aiment et comme ils regrettent. Mais, moi, je ne puis, en toute cette déplorable mission, voir qu'un de ces terribles jeux de la destinée et de la fatalité qui m'avaient marqué, de leur main de fer, pour être en anathème parmi les nations du monde.

Ce que j'ai fait à Sainte-Hélène , tout autre sujet anglais l'eût fait à ma place. Oui , tout autre : et que personne dans les trois royaumes ne se récrie ici , en mettant la main sur son cœur ; une fois

la miission acceptée , tout était dit ; je detab me coliduii'e comme je Tai fait. Les coupables sont ceux qui ont ordonné ; mais voilà la justice des hommes : la main qui tient le gflaive et la chaîne est éparg;née, et on maudit la chaîne et le (jflaive. Instrument aveu(j;le de la poUtique de mon pays , j'ai mis en pratique ce qpe d'autres méditaient et commandaient du fond de leurs cabinets, et c'est sur moi qu'est tombé l'opprobre. Je ne veux pas qu'il pèse tout entier sur mon nom ; que du moins il en tombe quelques éclaboussures sur le pouvoir qui a commandé les tortures : dites-moi, si j'ai été 'bourreau, n'est-ce pas juste? Et pourquoi seraient-ils eux bien calmes et paisibles , se reposant doucement les uns dans la tombe, les autres dans le palais des rois ? et moi seul je serais pour leurs machinations le bouc émissaire livré aux nations, et courant au milieu des malédictions de l'univers ! S'ils peuvent justifier leurs mesures et leurs ordres , ils le feront ; moi je ne m'en chargée pas. Mon fardeau est assez lourd.

J'étais envoyé à Sainte-Hélène pour surveiller Napoléon prisonnier de guerre , et prisonnier de l'Europe ; j'étais chargé de mettre à exécution des règlements sévères et cruels, je le sais , mais qui m'étaient imposés par mon gouvernement. Une effrayante responsabilité pesait sur moi. Si Napoléon s'était évadé , comme il aurait pu le faire sans violer sa parole, puisqu'il n'en avait pas

donné ■, et qu'il ne reconnaissait pas le«droit de l'Angleterre à le tenir en captivité > , ma tôte était là poar répondre de lui. Et d'ailleurs qu'était

> Napoléon ne cessait de revenir et ctMnsister sur ce point. H s'exprimait en cela avec vivacité et franchise :

« Quand il me donnerait toute Tile à condition d'engager ma parole de ne pas essayer de m'écbapper, disaiè-il souvent, je ne l'accepterais pas, parce que ce serait en quelque façon me reconnaître prisonnier , quoique cependant je n'aurais pas envie de le tenter. Je suis ici de force et non de droit. »

* Protestation de Vempereur Napoléon. « Je proteste solennellement ,- à la face du ciel et des hommes , contre la violation de mes droits les plus sacrés , en disposant, par la force, de ma personne et de ma liberté. Je suis venu librement à bord du Bel^rophon; je ne suis pas prisonnier, je suis l'hôte de l'Angleterre.

» Aussitôt assis à bord du Bellérophon , je fus sur le foyer du peuple britannique. Si le gouvernement , en donnant des ordres au capitaine du Bellérophon de me recevoir ainsi que ma suite» n'a voulu que me tendre une embûche, il a forfait à l'honneur , et flétri son pavillon.

» Si cet acte se consommait , ce serait en vain que les Anglais voucbraient parler à l'Europe de leur loyauté, de leurs lois, dé leur liberté. La foi britannique se trouvera perdue dans l'hospitalité du Bellérophon,

» J'en a^^lle à l'histoire. Elle dira qu'un ennemi, qui fit vingt ans la guerre au peuple anglais, vint librement, dans son infortune» chercher un asile sous ses lois. Quelle plus éclatante preuve pouvait-il donner de son estime et de sa coDfiance?Mais conmient répondit-on en Angleterre à |ant de magnanimité? On feignit de tendre jme main hospitalière à cet ennemi ; et , quand il se fut livré de bonne foi , on l'immola.

i*4aûût i8i5.'

• Napoléon. «

Napoléon pour moi? le prisonnier du monde, qui l'avait mis hors de la loi commune. Le droit des gens, le droit ordinaire n'étaient plus pour lui; c'était un être en dehors de la société , jugé trop grand et trop colossal pour y rester au niveau des autres hommes. Le congrès de Vienne avait déclaré qu'il était mis , par les nations , hors des relations civiles et sociales , et qu'il était , comme ennemi et perturbateur du monde, livré à la vengeance publique '.

» Extrait de la déclaration sighée pat les ministres des puis" Sances alliées, le ï3 mars i8i5 , à tienne. «Les puissances qui ont signé le traité de Paris s'étant réunies en congrès à Vienne , et étant informées de révasion de Napoléon Bonaparte , et de son entrée à main armée en France, doivent à leur propre dignité, ainsi qu'à l'ordre social , de déclarer les sentiments que cet événement leur a fait éprouver.

» En violant ainsi la convention qui l'avait établi à l'île d'Elbe , Bonaparte a détruit le seul titre légal auquel son existence était attachée. En paraissant de nouveau en France avec des projets de trouble et de subversion , il s'est privé de la protection des lois, et a prouvé, k la face du monde, qu'il ne peut y avoir ni paix ni trêve avec lui. '

» Les puissances déclarent , teû conséquence , que Napoléon Bonaparte est mis hors des relations civiles et sociales, et qu'il est, comme ennemi et perturbateur du monde , livré à la vengeance publique! Suivent les signatures : Autriche. Le prince de Metternich , le baron de W^ssemberg. — Es p aune. P. Gomez Labrador. — France. — Le prince de Talleyrand , le duc d'Alberg , Latour Dupin , le comte Alexis de Noailles. — Russie. Le comte de Razoumowski , le comte de Stalkelberg , le comte de Nesselrode. — Grakde- Bretagne. Wellington, Clancarty , Caihcart,

Si les nations n'avaient pas volontairement et en tout point sanctionné ce décret , était-ce ma faute ? celui qui exécute la loi est-il fait pour la discuter? .^

Les puissances de l'Europe, après la bataille de Waterloo, avaient confié la Qavde de Napoléon, leur prisonnier, au gouvernement britannique *. Si

Stewart. — Portugal. Le comte Palmela, Saldanha, Lobo. — Prusse. Le prince d'Hardenberg, le baron de Humboldt. — Suède. Lowenhielm.

* « Napoléon étant au pouvoir des souverains alliés, Leur» Majestés, le roi du. royaume uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande , l'empereur d'Autriche , Temperenr de Russie et le roi de Prusse , ont agréé , en vertu des stipulations du traité du a 5 mars 181 5 , sur les mesures les plus propres à rendre impossible toute entreprise de sa part contre le repos de l'Europe.

» Art. ler. Napoléon Bonaparte est considéré, par les puissances qui ont signé le traité du 30 mars dernier, comme leur prisonnier.

» it. Sa garde est spécialement confiée au gouvernement Initan* nique. Le choix de la place et des mesures qui peuvent le mieux assurer l'objet de la présente stipulation sont réservés à S. M. Britannique.

» 3, Les cours impériales d'Autriche et de Russie, et la cour royale de Prusse, nommeront des commissaires pour se rendre et habiter dans la place que le gouvernement de S. M. Briunnique aura assignée pour la résidence de Napoléon Bonaparte, et qui, sans être responsables de sa garde, s'assureront de sa présence.

» 4* s. M. T. G. est invitée , au nom des quatre cours ci-dessus . mentionnées, d'envoyer pareillement un commissaire français au Heu de la détention de Napoléon Bonaparte.

les puissanceSiOnt violé le droit des gens , si le gouvernement britannique, en mettant Napoléon à la merci des rois , a forfait aux lois de Thospitalité , que pouvais-je y faire?

En tout cas , c'était moi qui devais veiller à ce que ce verdict funeste de mort et'de séquestration ne fût pas violé. Mon gouvernement avait prononcé la peine capitale contre quiconque aiderait Napoléon à s'échapper; il m'avait imposé la grande et terrible obligation de mettre en pratique les règlements qui devaient régir la captivité de Napoléon; il me fallait donc remplir Cjes obligations '. Quel est l'officier qui ne l'eût fait comme moi?

D'ailleurs^, ces ordres qui me venaient de Londres, il était une chose qui les motivait et les justifiait aux yeux de plusieurs. C'était la paix et la tranquillité de l'Europe , si long-temps tourment^ par l'ambition et les armées de Bonaparte. La clef

» 5. S. M. le Roi du royaume uni de la Grande-Breta^e et de l'Irlande s'oblige à remplir le» engagemeats qui lui sont assignés par la présente convention. »

* Au reste, les mesures que je prenais étaioit toutes formdlement et explicitement approuvées parle gouvernement anglais. La plupart des lettres que je recevais de Londres commençaient par déclarer que le prince régent approuvait ou avait commandé l'adoption de ces mesures. Ainsi , encore une foir , je n'étais qu'agent, d'ai^tres étaient Famé de ce complot de mort; j'étais raoteor^ «t eux étaient les souffleurs du drame.

DE SIR RXJDSON LQWE..^ < 9

de Longwood était, entre les main» desrinitiistres angolais, la clef de Tantre des tempêtes ^ ils pouvaient à leur gré en laisser échapper un otage qui eût encore bouleversé le monde. Du moins, c'était là les idées des gouvernements du continent,; ils avaient tant et si fortement tremblé de peur devant Fépée de Bonaparte, que son nom seul leur faisait peur encore ; son ombre apparaissait , à tout moment, effrayante à Berlin, à Pétersbourg et h Vienne; et devant ce terrible fantôme, les rois, si long-temps esclaves , se mouraient de frayeur et d'épouvante. Aussi ne cessaient-dls de presser le gouvernement anglais d'aggraver la captivité du malheureux vaincu, de la lui rendre dure et cruelle. Oui^ j'ose le dire ; ils lui recommandaient de le tuer en détail et de l'assassiner peu à peu , et en ceci Castelreagh et Bathurst étaient ses fidèles et scrupuleux agents.

Certes , moi qui connais les ordres qu'on me donnait , moi qui mieux que personne sais leur portée , leur teneur et leur étendue , si j'avais voulu les mettre en exécution dans toute leur rigueur, j'aurais pu tout faire pour tourmenter l'ancien Empereur ; j'aurais pu même enchaîner Napoléon , oui l'enchaîner dans sa chambre pu dans un cachot, et on m'aurait approuvé. Mais je répugnais à tant de sévérité et de barl)arie ; je savais bien , il est vral^ qu'outre sa détention à surveiller, j'avais encore un objet important à remplir; je l'ai fait

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dire plusieurs fois à Bonaparte lui-même. Car, si les intentions du ministère anglais, exécuteur en ce point des volontés du continent , eussent été seulement de prévenir l'évasion du prisonnier, un simple g^ouverneur de la compagnie des Indes eût été aussi bon pour cela que toute autre personne. Mais il existait d'autres vues , des vues importantes dont j'étais le dépositaire, dont il m'aurait fallu être l'exécuteur. Certes , tout homme , le premier sous-lieutenant venu , au service de l'honorable compagnie^ s'il ne s'était agi que de placer des sentinelles autour d'une maison et de donner tous les soirs un mot d'ordre , aurait pu faire ce métier. Mais, encore une fois , il y avait au dessous de ces apparences de captivité et de gardiennage beaucoup plus à faire. Oui beaucoup plus , et voila ce qui était affreux, c'était cette mission qui tourmentait et bourrelait mon cœur. Un autre l'eût remplie peut-être, peut-être eût-il prévenu le climat et la maladie Mais moi j'ai tâché de ne pas

comprendre entièrement les instructions qui me venaient d'Europe. Ayant une épouvantable mission à remplir , je n'en ai accepté et exécuté qu'une partie. Que n'était-il en mon pouvoir d'adoucir le sort du prisonnier! mais le pouvais-je? j'étais militaire , chargé d'un service ; accablé sous une terrible responsabilité, il me fallait obéir. D'ailleurs, il faut le dire encore, ce préjugé de haine contre Bonaparte , préjugé alors national en Angleterre,

me dominait et m'aveuglait , je ne voyais en lui que l'ennemi de ma patrie : je le sais , c'était un ennemi tombé et qui par cela même méritait la pitié et les égards ; mais alors la colère et l'esprit national raisonnaient en moi. Ëh ! qui de nous peut vaincre et surmonter l'invincible puissance des préjugés nationaux ? En vérité , j'aurais voulu voir Wellington prisonnier en France, si les Français eussent été victorieux à Waterloo.

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