MÉMORIAL DES F^ES FRANCO-CANADIENNES
Seule, la France, parmi les puissantes nations maritimes de
l'époque, n'avait pas encore pris sa part des grandes découvertes qui venaient de s'accomplir ; l'exemple in navigateur Verazzani qui, envoyé par François I" en 1534 pour reconnaître les terres septentrionales de l'Amérique, ne reparut jamais, aurait pu être de nature à f^ire hésiter les plus intrépides.
Jacques Cartier toutefois, loin de se laisser décourager par un tel précédent, ne vit dans le rCve qu'il caressait depuis longtemps qu'une part de gloire plus belle à conquérir pour son pays, parce que plus périlleuse. Il fit part de ses projets à Philippe de Chabot, Amiral de France, et le roi François I" accepta avec empressement de lui confier le cora mandement d'une expédition vers les terres inconnues de l'Amérique du Nord. Malgré le faible tonnage de ses navires, malgré In petit nombre de ses hardis compagnons, Jacques Cartier se lança résolument à travers l'Océan ; après avoir surmonté mille dangers, il réusait enfin à découvrir cet immense territoire, qui devint la première colonie de la mêre-patrie et à laquelle il donna le beau nom de Nouvelle-France. Non content d'en avoir reconnu le rivage, il s'aventura â pénétrer jusqu'au cœur même du pays, dont il prit possession au nom de François !'•, et dans l'accomplissement de cette tâche, il se révéla aussi fin diplomate avec la foule des tribus barbares qu'il s'était montré hardi navigateur.
Les conséquences de la découverte do Jacques Cartier se déroulent à travers la longue histoire du Canada qui commence bientôt à prendre son essor. Elles nous apparaissent dans leur épanouissement sur les rives aujourd'hui Sorissantcs du Saint-Laurent, où se sont élevées ces belles et grandes villes do Québec et de Montréal, dont Jacques Cartier avait par avance comme marqué l'emplacement. Nous les admirons surtout dans le développement prodigieux de cette vaillante race des Canadiens français que les vicissitudes du dix-huitiéme siècle ont amenés à devenir les loyaux sujets du Royaume-Uni, mais qui ont su maintenir intactes leurs traditions, leur foi et leur langue d'origine.
Et si, ramenant maintenant nos regarde vers le pays natal, nous y cherchons ce qui demeure des grands actes accomplis par Jacques Cartier, nous ne pouvons pas ne pas Ôtre frappés de la marque indélébile imprimée par son génie sur les générations qui lui ont succédé. N'est-ce pas lui qui a fixé en quelque sorte ce caractère si particulier aux grands citoyens malouins, dont nous retrouvons les signes distinctifs à chaque page de notre histoire locale, caractère fait à la fois d'audace, d'initiative et de ténacité, frondeur parfois, altier souvent, mais toujours ardemment épris de liberté et soigneusement jaloux de son indépendance ?
POUR l.'ÉRECnON DU MONUMENT DE JACQUES CARTIER 87
C'est à l'exemple du grand ancêtre que Duguay-Trouin, à la tSte d'une escadre française, alla se couvrir de gloire devant la place réputée imprenable de Rio -de- Janeiro, et que La Bourdonnais, gouverneur général des îles de France etde Bourbon, l'émule de Dupleii, immortalisa son nom en apportant la prospérité à ce beau domaine de la France.
A son exemple aussi, le célèbre géomètre Maupertuis dirigea avec éclat une des plus fécondes expéditions qui aient été tentées vers le pôle ; puis ce fut Chateaubriand lui-même, irisant voile pour le Nouveau-Monde, y vivant pendant une année au milieu des sauvages, et nous rapportant de son s^our le roman poétique des Natchez,
Ne se sont-elles pas également inspirées de lui ces hardies générations de corsaires qui, pendant un siècle et demi, exercèrent sur les mers un véritable empire, et dont nous célébrions, il y a deux ans, les brillants faits d'armes à l'inauguration de la statue de Robert Surcoufî
Enfin, Messieurs, aujourd'hui comme il y a quatre siècles, les € Terre-Neuvas », comme on les appelle chez nous, quittant chaque printemps notre port, vont faire flotter nos trois couleurs près des rives du Saint- Laurent. Comme ceux d'autrefois, ils affrontent avec les mêmes qualités de vaillance, les périls si nombreux de' ces mers inhospitalières, et après s'être formés à cette rude école de navigation, ils reviennent, marins aguerris, prêts à constituer l'élite des équipages de notre flotte de guerre.
Ce sont là. Messieurs, les réconfortants souvenirs qu'évoque la grande figure de Jacques Cartier et qui donnent â cette cérémonie sa vraie signification; l'hommage rendu à la mémoire du héros dépasse les limites de notre petite patrie ; il franchit même les frontières de France pour trouver un écho sympathique jusqu'au delà de l'Atlantique.
La cité de Saint-Malo, flère du dépôt de gloire qui est son patrimoine et dont elle a la garde, ne saurait oublier sa dette de reconnaissance vis à vis de ses enfants; et c'est pourquoi, Malouins et Canadiens de commune origine, assemblés dans une entente cordiale au pied de ce monument, noue ne pouvons mieux acclamer l'ancêtre qu'en unissant les devises des deux pays : « Toujours Adèle, je me souviens I >
Cette « voix du pays malouin » éveilie à plusieurs reprises des échos dans la foule ; quand les derniers bravos se sont tûs, M. CL. JouaQJan, Maire de Saint-Malo, se lève et dit :
« Après le discours magistral, de si merveilleuse envolée, de M- le Ministre du Caoada, je ne vois qu'un moyen de lui témoigner notre admiration et notre reconnaissance : c'est de lui décerner, s'il veut bien l'accepter, le titre de citoyeo. de Saint-Malo. »
C'est par une chaleureuse poignée de main que répond l'Honorable M. Turgeon ; le Ministre et le Maire scellent ainsi le brevet de cité malouine. C'est une heureuse idée qu'a eue là M. Jouanjan. Elle lui est venue du cœur ; elle est allée au cœur des Malouins ; elle ira au cœur des Canadiens-Français. «Vive Turgeon, citoyen de Saint-Malu! » crie la foule qui contresigne ces lettres de grande naturalisation. Il fallait conclure. En quelques paroles brèves et nettes, le Maire de- Saint-Malo l'a fait très heureusement.