‹ Mémorial des fêtes franco-canadiennes pour l'érection du monument de JacquesChapitre 56 sur 61 · DISCOURS DE H. ETIENNE DUPONT · texte numérisé non relu

DISCOURS DE H. ETIENNE DUPONT

La Société Historique et Archéologique de l'arrondissement de Saint-Malo offre ce marbre en hommage à la mémoire de Jacques

B, Tome XXXII, 4- livraison, 2D juillet

Cartier. Notre compagnie a voulu rappeler, simplement et avec prudence, que le souvenir du découvreur du Canada plane sur ce logis; mais, soucieuse avant tout de la vôritt^ historique qu'elle cherche à pénétrer et à mettre en lumière, elle s'est imposé l'obligation' de n'iDscrire sur cette pierre rien qui puisse être erroné. Le sous-titre qu'elle eut fait graver à Jacques Cartier, sieur ou seigneur de Limoilou ou des Portes, n'eut rien ajouté à la gloire de cet enfant du Clos Poulet. 11 eut présente, au contraire, l'inconvéDient grave do faire tenir pour constant un événement douteui ou de consacrer une appellation inexacte. Aussi, la Société a-t-elle tenu à garder uoe réserve extrême, en honorant cordialement et sans phrases, par un marbre modeste, cet homme énergique et doux, pieux et patriote, si grand qu'il appartient à l'humanité tout entière, sans que cette universalité fasse perdre au pays qui lui a donné naissance, le plus petit rayon d'une gloire très pure, restant, tout à la fois, mondiale, française et bien bretonne.

Certes, les origines de Jacques Cartier sont obscures et il est à craindre que le mystère qui enveloppe sa naissance ne soit jamais éclairci,

La fatalité a voulu que les archives municipales de Saint-Malo présentassent une lacune de vingt-deux années, précisément à l'époque où, peut-être, on eut découvert la date et le lieu de sa naissance, ainsi que sa généalogie. Mais, qu'il soit né ou non à Saint- Malo, qu'il ait vu le jour à Saint-Servan, à Paramé où à Saint- Lunairo ; peu importe. Que les arguments on (avour de la Cité Corsaire soient plus sérieux que les déductions assez subtiles qui militeraient pour la ville d'Aleth ; que les revendications des Paraméens soient plus ou moins légitimes et les prétentions des habitants de Saint-LuDaire justifiées; qu'importe encore--- De ces discussions, dont le but est si honorable et qui s'élèvent, nombreuses et ardentes quelquefois, se dégage un fait précis ; de cette ombre jaillit une vérité lumineuse: Jacques Cartier est flls du pays de Saint-Malo. Ses yeux, à peine ouverts à la lumière, ont bu l'émeraude de la mer printanière ; ses premiers pas se sont essayés sur les grèves au sable doré qui s'étalent ou qui se' cachent entre Saint- Malo et la pointe de Caneale. Vif et hardi, il a escaladé les rochers qui enserrent le havre de Rothéneuf. Les cheveux au vent, il a couru à travers cette lande que termine au nord la mandibule colossaledu Meinga, cette lande aux ajoncs broussailleux, aux prunelliers courts et drus, plaquée de bruyères roses et que percent, par endroits, les os de granit d'une terre maigre et avare, tandis que, vers le couchant, elle s'amollit vers la dune sauvage pour former la Guimorais où, dans les sables d'or s'ouvrent les yeux bleus des jolis chardons,

\>OVR L'ÉRECTION DU MONUMEXT DE JACyUES CAUTIEB 129

et que Ghausey, très bas sur l'horizon, égrène au ras des flots soo chapelet d'ilôts brumeux.

Mais, bientôt, aux jeux de l'enfance, aux rêveries vagabondes de la prime jeunesse succède la période de la vie pratique, laborieuse, agitée. Pput-ôtre, avant sa vingtième année, Jacques Cartier affrontait-il avec de rudes compagnons les dangers du Banc américain et, devancier illustre et précoce de nos Terre-Neuvas, rapporlait-il déjà, aux premières années du seizième siècle, ce poisson sain et nourrissant, inconnu alors de l'Europe occidentale, cette molue que, dès 1519. les Malouins faisaient « seycher » sur des claies, le long du sillon primitif, qui reliait leur île à la terre forme î

11 semble bien aussi qu'il ait appartenu à cette race audacieuse, sans peur, pas toujours saus reproches, d'hommes de mer, qui mêlaient volontiers aux opérations du négoce la dangereuse aventure de la course. C'est une simple liypothèsc et le problème n'a rien de passionnant. Mais l'Iieure fixée par la Providence a sonné. L'aventurier Verrazani a écliouè dans une entreprise que la piraterie a presque déshonorée. Jacques Cartier, « Maître pilote ès-ports de Saint-Malo », risque une supplique à Philippe de Chabot, « afin de reprendre et de mener â bonne tin la mission d'aller chercher par le nord-ouest un passage de l'Europe, en la Chine dorée et prendre pays neufs et bons. »

Telle fut la formule : on sait quelle en a été l'exécution. Aussi le récit des événements dramatiques qui se succédèrent, depuis cette époque, dans la vie du découvreur et du conquérant, serait ftistidieux et liors de propos. Tout, en vérité, semble avoir été dit sur .lacqués Cartier; les documents se sont amassés : la poésie a vivifié lie son souille l'œuvre de reconstitution historique et la légende a auréolé les traits énerfiiqucs de l'homme en illuminant le regard profond du héros.

C'est l'explorateur, hardi et prudeni, des mers lointaiiies, c'est l'aventurier de génie que rappellera aux générations futures la puissante et méditative statue, toute imprégnée de poésie et qui doit tant â la poésie, statue qui charme les yeux et qui, mérite plus rare, fait penser. Peut-être, s'embrunie-t-elle d'un voile de tristesse ? Peut-éti'e, ses oreilles attentives aux moindres bruits de la mer perçoivent-elles l'écho des rumeurs tragiques que l'avenir réservait â la tâche cnti'eprisc, à l'œuvre accomplie ? Aujourd'hui, le mélancolique Sic vos non t'obis du poète latin ne scpose-t-il pas naturellement sur les lèvres '( Mais, pour adoucir un peu cette amertume, réconfortons-nous dans cette pensée que, là-bas, par delà les mers, des côtes où .lacques Cartier aborda jusqu'aux rives des grands lacs aux eaux limpides, en passant par ces forêts profondes au sein desquelles

MÉMORIAL DES FÊTES FRAISCO-CANADEENNES

aubriand promena ses rêves romantiques, est demeurée, deacques Cartier, s'est enracinée, a grandi, a fleuri, s'est épanouie belle langue française, cette conquérante pacifique aux succès lurables que ceux que donnent les armes meurtrières et qui, )lantée, a conservé ce savoureux goût de terroir, mêle d'uoe iù délicatesse, puisé dans les entrailles de la mère-patrie. ce ù ce souvenir, nous serons moins troublés au récit des vicisis sans nombre où finit par sombrer l'œuvre matérielle de T. Notre cœur palpitera moins douloureusement, au récit des ices sanguinaires et des embuscades féroces qui forment la ère partie de l'histoire canadienne. Nos mains se crisperont TJoins de désespoir, quand on nous représentera la Cour de Veri dédaigneuse < des quelques arpents de neige > que Voltaire it avec une criminelle ironie, arpents sacrés de la nouvelle e que rougirent bientôt le sang de nos soldats tombant élégam-

à la française, jusqu'au jour où le drapeau, criblé do balles toujours frissonnant au souffle de l'honneur, tristement ferma de et repassa les mers.

le bronze presque impérissable, évocateur puissant et fécond lées grandes et hautes, ressuscite, au cœur même de la Cité ire, l'image d'un glorieux passé ; que la mer, toujours immualontre, des remparts qui enserrent le bastion de la Hollande, ce in du large que prit, il y a 371 ans, l'illustre Malouin : cela est lela est juste, cela est grand. Ici, ce simple marbre rappellera opulalions laborieuses du pays, le châtelain, le seigneur, ou nent le sieur de Liraoilou ou dos Portes, un Jacques Cartier Q, un Jacques Cartier qui, après avoir chevauché sur les vaaimait â venir enjamber les sillons, à mener une existence

et tranquille auprès de cette bonne Catherine des Granches, e fidèle dont le souvenir ne le quittait pas, au cours de ses et périlleux voyages,

s, hélas, la cage était sans oiseaux, la ruche sans abeilles. Jacne connut point le bonheur de voir la marmaille grimper à ses x et solliciter de sa bouche, en mOme temps que des baisers, !cits merveilleux qui eussent abondé sur ses lèvres. Il se conautant qu'il le put, en tenant sur tes fonts baptismaux près

centaine d'enfants et vraiment ses parrainages n'eurent IX en nombre que ses exploits I

in cœur très tendre battait en sa poitrine, un esprit juste et anima son cerveau puissant. Peut-être au pignon de cette de- 3, a-t-il rendu quelquefois une justice expéditive î Arbitre biennt et avisé, il apporta, dit-on, l'appui de son témoignage et de utorité dans lea discussions qui menaçaient de brouiller ses

dnvCOOt^lC

POUR l'Érection du monument de jacoues cartier . 131

eoncjloyens et il se délassa de aes rudes travaux en dictant à son. neveu, Jacques Nouel, les curieuses narrations de ses voyages.

C'est à ce Jacques Cartier intime que cette plaque commémorative est spécialement dédiée. Elle dira au passant que, dans ce logis, un grand homme qui aima bien sa petite patrie et qui en fut aimé, chercha souvent un doux repos, entre deux glorieuses entreprises ; qu'il y mena une vie discrète, honorée, bienfaisante et utile, et que si le Découvreur du Canada est immortel par son génie, il vivra aussi très longtemps dans ta mémoire des hommes, grâce à une chose plus grande encore que le génie : la bonté.

Cet excellent discours, fort et sobre, où soQt faites les réserves que réclamait la farouche histoire, où pourtant l'émotion du souvenir et la certitude du cœur s'affirment, a été applaudi et goûté comme c'était justice.

Brémont s'avance alors et récite mon poème : Les Filleuls de Cartier.

Page 1