PIÈ8 LES FÊTES
Le lendemain, les uns après les autres, nos hôtes et nos amis partaient.
L'Honorable A. Turgeon voulait bien venir me serrer la main à Kcrazur et me dire quels souvenirs il emportait de son séjour parmi nous.
Un certain nombre de Canadiens présents aux fêtes adressaient aux journaux du pays la lettre que voici : Monsieur le Directeur et cher « Cousin »,
Les soussignés, au nom de tous. Canadiens Français et Français vivant ou ayant vécu au Canada, venus dans les murs de la vieille cité malouine lionorer Jacques Cartier et la Bretagne sa Mère, vous demandent d'être, par la voie de votre organe, l'interprète de leur reconnaissance pour l'accueil regu et de leur fraternel " Je me souviens • pour ces dates des 23 et 24 juillet ; et promettent, se fiant sur l'expression si exacte de leur état d'âme donnée par l'Honorable M. Turgeon, de revenir ici saluer Cartier et remercier les Malouins.
146 MÉMOHIAL DES FÊTES FRANCO-CA^ADIENNBS
découverte du Canada, le 13 juillet prochaÎD, et afin qas vous puissiez juger de l'intérêt que cette fête comporte parmi nous, je dirai que la moitié de nos membres se livrent aux études historiques concernant le Canada. Par conséquent, nous sommes en communauté d'idée avec vous sur tout ce qui rappelle les travaux du Découvreur.
11 va (!c soi que nous avons ressenti avec un plaisir peu ordinaire l'actioD des citoyens de Saint-Malo pour honorer la mémoire d'un grand homme que les Canadiens de toutes le? origines respectent et saluent toujours comme l'un des leurs, ainsi que l'attestent nos écrits, son portrait répandu partout, son nom doiiné à des divisions territoriales, ville, banque, rivières, lacs, navires, rues et places publiques dans notre paya.
En députant auprès de vous un ancien PréBident,qui appartient à la branche scientifique de notre Institution, le dévoué sir Sanford Fleming, l'un des hommes les plus utiles du Canada, nous eiprimons, de la manière la plus honorahle et la plus empressée, notre adhésion au sentiment qui anime nos cousins de France à l'égard du souvenir de Jacques Cartier, comme au sujet du rapprochement qu'il opère entre nous tous, après plus de trois siècles et malgré la distance qui nous sépare.
N'oublions pas que si la moitié des équipages du fameux Malouin dort dans la terre de France, l'autre moitié repose chez nous dans le sol de la ville de Québec, près du monument que nous avons élevé pour faire comprendre au peuple la courageuse entreprise de ces marins et j'ajoute qu'on se tromperait beaucoup en France si on s'imaginait que cette vénération est particulière aus Canadiens français, car elle existe à l'état universel dans nos provinces, dans nos livres d'école, sur les billets de banque, etc., bien qu'elle soit plus intense, naturellement, au milieu du groupe de langue française qui a aussi conservé Jusqu'à présent les lois civiles de l'ancienne mèrepatrie et tant de coutumes que vous seriez étonné de voir dans cette Nouvelle-France du xvu' siècle.
Nous travaillons donc tous pour la même cause. Ce qui pour vous constitue une gloire nationale, l'est également pour les Canadiens. Nous sommes heureux, je le répète, de témoigner en c«tte circonstance. combien nos populations apprécient votre démarche et d'autre part nous sommes fiers de l'honneur que votre invitation confère à notre Société.
Je reste, Monsieur le Président, votre tout dévoué serviteur. Alexander Johneon, M. A. H. H. D.
J'ai inséré la lettre de M. le sénateur Garreau, comme une preuve que nous avons été compris dans notre intfin-
POUR l'érection du monument de JACQUES CARTIER 147
tion de ne point mêler ta politique à notre œuvre ; je tlonne cette lettre de l'éminent Alexander Johnson en témoignage de l'appel que nous avions fait à tous les Canadiens, quelle que fut leur origine. Anglais ou Français, bien décidés que nous étions à ne point porter ombrage au sentiment de fidélité du Dominion envers la couronne d'Angleterre.
Nos regrets n'en sont que plus vifs que la grande Société n'ait pu être représentée officiellement à nos fêtes.
On trouvera juste aussi que j'insère à cette place la leaderchroniqtœ du Paris-Canada, en date du 1S août 1908.
Il était bon que l'impression des Canadiens nous fiit connue et nul ne pouvait la donner avec plus d'autorité que l'Honorable Hector Fabre. Il atteste que nous avons été les ouvriers d'une bonne œuvre.
Yoici ce morceau littéraire, qui fait le plus grand honneur à son esprit et à son cœur :
JAOQUES OARTIBR
De ces fêtes admirablement organisées sous la direction délicate et légère d'un poète, M. Louis Tiercelio, avec le cnncours d'iiommes distingués, épris des gloires bretonnes, en tête desquels il faut placer le maire de Saint-Malo, M. Jouanjan, et le député d'Ille-et-Vilainc, M. La Chambre, et les principaux membres du Consott municipal, on peut dire, sans l'exagération ordinaire et obligatoire des comptes rendus, qu'elles ont dépassé toutes les attentes, qu'elles ont eu un caractère particulier d'émotion patriotique et de cliarme rétrospectif, si l'on peut ainsi parler, et que le souvenir délicieux en restera dans l'âme de tous ceux qui y ont assisté. Les Malouins, si amoureux de leur ville, de son passé, de ses gloires, et quelles gloires ! de sa grâce souveraine, ont passé des heures d'enthousiasme qu'ils n'oublieront pas, qu'ils revivront soîivent dans les évocations des claires matinées, dans les rêveries des longs soirs. Pour ce qui est des Canadiens, enclins parfois, un peu lëgëremont, à songer que, dans ces vieilles provinces d'où sont venus leurs pères obscurs ou glorieux, on a oublié leur histoire aux dates fl'ançaises, ils ont vu là en quelques heures dissiper les nuages de l'oubli et apparaître le passé de deux siècles, sombrer l'indifférence et rayonner au loin l'amour sans
148 H^ORIAL DES FJhVS PHANCO-CA.NADIENNES
bornes do leur jeune paya, et leur cœur en restera à jamais pOoétré et attendri !
Jacques Cartier! Saint-Malol cea noms n'Otaient pas ignorés ou méconnus, à Dieu ne plaise de le penser ! mais ils n'étaient pas à leur vraie place dans la mémoire vivante, présente, des Français du Canada, qui leur doivent tous les biens qu'ils ont trouvés sur te sol libre d'Amérique, aux ressources infinies ; des Français de France qui, à cette époque de leur histoire, et nonobstant les excédents de gloire qu'ils jettent dans les balances où se pèse la valeur de chaque peuple, ne doivent point se dispenser de mettre en relie! les liauts faits dont le théâtre a été situé loin de France.
D'où est née tout à coup, et après une si longue somnolence de gratitude, la pensée de. glorifier Jacques Cartier et Saint-Malot M. Ed. Fabre-Surveycr l'a laissé entendre dans son charmant et touchant diacours aux Portes-Cartier, qui, après les éloquentes paroles prononcées en cours de route par M. Turgeon, a ouvert cependant une nouvelle source d'émotions dans le cteur de ce peuple assemblé autour de l'estrade où nous nous tenions, et mis de nouvelles larmes dans les yeux de cet amiral, de ce général, de ce député, de tous ces Malouins distingués, sensibles à tout ce qui touche au passé de ce coin de terre où ils sont nés. C'est à la mémoire d'Honoré Mercier; premier ministre de la province de Québec, qu'il faut en reporter l'honneur. C'est lui qui, en venant s'agenouiller sur le parvis de la cathédrale, là même où la légende enseigne que Jacques Cartier s'est agenouillé avant de partir 'pour sa grande découverte, en y priant avec la même dévotion sincère, en y faisant graver une inscription rappelant l'hommage qu'il était venu, au nom de ses compatriotes, rrndre au Découvreur du Canada, c'est lui qui a indiqué le devoir qu'il restait à remplir à l'égard de Jacques Cartier, devoir que la mort ne lui a pas laissé le loisir de remplir lui-même.
Mercier était pénétré de cette pensée que c'était aux Canadiens tout autant qu'aux Malouins à rendre à Jacques Cartier l'honneur qui lui est dû, et que c'était à leur concours réuni qu'on devait demander les ressources nécessaires pour l'érection d'un monument commémoratif. Botrel, on ne saurait trop l'en féliciter, s'est fait le messager de cette noble pensée; il est allé au Canada chanter la gloire de Jacques Cartier, et il en a rapporté dans son escarcelle de barde breton les ressources premières pour l'érection de la statue-
N'en déplaise aux gens positifs, mais leur infériorité en l'espèce est notoire autant qu'amendable ; il n'y a que les poètes, que les artistes, pour faire aboutir les choses d'ordre généreux. M, Louis Tiercelin, laissant reposer sa lyre, et y revenant par instant, comme le montrent les vers ailés qui, â intervalles divers, ont Iraveraé sur
POUR l'érection du monument de JACQUES CARTIER 149
leurs ailes notre attention charmée, a pris la direction de cette œuvre glorieuse ; il y a consacré tous ses soins, et quels soins! ïûlés, entendus, constants, infatigables. Le succès le plus complet, le plus conforme à ses efforts, a recampensé son ardeur. Et comme la fortune est fidèle aux poètes, quoi qu'ils en disent, et comme tant d'inspira- ■ tions heureuses en témoignent, il a trouvé en Georges Bareau un artiste selon son cœur, selon le nôtre, qui nous a donné un Jacques Cartier, animé, armé pour d'autres conquêtes, d'autres découvertes. Lorsque le voile est tombé, et lorsque est apparue, aux yeux de cette assistance nombreuse et attentive, l'œuvre de l'artiste, l'image du hrave marin, sous l'éclat de ce soleil, sur un point de ce vaste horizon oii plonge le regard et, à ce moment, y cherchait le Canada lointain, les acclamations se sont élevées de toutes parts et ont salué la figure immortelle qui se dessinait hardiment dans l'air pur. C'est une heure qu'on n'oublie pas lorsqu'on l'a vécue. Pour en comprendre toute l'émotion, il faut connaître cette Bretagne admirable, ces côtes délicieuses, cette atmosphère exquise, cette ville de Saint-Malo unique en son contour gracieux et ferme.
A l'avenir, quel Canadien viendra en France sans faire pèlerinage à Saint-Malo, sans venir, comme Mercier, saluer Jacques Cartier, s'incliner devant son monument I Pèlerinage patriotique, pèlerinage sacré ! Et nos compatriotes trouveront auprès de ces Maiouins si sensibles, si chaleureux, un accueil qui leur rappellera aux uns et aux autres cette célébration qui a remué tant de souvenirs et fait vibrer tant de cœurs à l'unisson !
Je ne.sais vraiment comment exprimer à Turgeon, après les ovations qu'il a reçues, après les témoignages d'admiration et d'affection qui lui sont arrivés de tous côtés, à quel point j'étais content de son discours et de la façon dont il a fait honneur à notre pays,, en cette fête comme historique. Son grand talent d'orateur a reçu là, en France, une seconde et éclatante consécration : le triomphe de Honfleur s'est renouvelé. Il me comprendra, lorsque j'ajouterai que j'ai ressenti, en l'écoutant, une émotion d'autant plus profonde que, près de moi, n'était plus là celui auquel sa jeune renommée était alors si chère.
Je devrais clore ce livre sur ces nobles paroles. Un mot pourtant. Rien ne m'a été plus agréable que de prolonger, en préparant ces pages pour Timpression, les hautes et fortes émotions que nous avons tous ressenties pendatit ces belles journées des 23 et 24 Juillet.
150 MÉMOmAL DES FÊTES FRANCO-CANADIENNES
En me détachant (Je tous ces souvenirs, je veux laisser ici le témoignage de ma gratitude envers mes collègues et amis du Comité Jacques Cartier, pour le grand honneur qu'ils m'ont fait en m'appelant à les présider.
Ils m'ont permis ainsi de nouer avec nos « causÎDS » du Canada des liens de cordiale sympathie ; ils m'ont donné la joie de poursuivre plus efficacement, grâce à des concours puissants et à des collaborations dévouées, l'exaltatioD d'une grande mémoire. Je ne sais pas d'œuvre dont on puisse s'enorgueillir davantage.
Que ce livre demeure un témoignage de leur succès et de ma reconnaissance I
SSfSs'