CHAPITRE QUATORZIÈME
DëmolittoiM*
336. Â la guerre , on trouve fréquemment l'occasion de démolir des revêtements , de renverser des bâtiments, de crever les arches d'un pont; il est donc essentiel de dire un mot de ces différentes opérations, qui se font toujours par la force de la poudre.
Et d'abord nous indiquerons comment on fait une brèche à un ouvrage par le moyen de la mine. Quoique nous ayons supposé dans le chapitre XII que l'on ouvrait la brèche avec le canon , ce qui est en effet le meilleur moyen, cela n'empêche pas qu'on ne le fasse quelquefois avec la mine , et principalement dans le cas où le fossé est étroit, comme le sont ceux des retranchements intérieurs, et où l'on veut éviter des transpt)rls pénibles d'artillerie.
Pour faire brèche par la mine, on attache le mineur sur les deux faces du saillant en A et en B ( fig. 86® ) en ayant soin de couvrir IWI de la mine , c'est-k-dire son entrée daiis le revêtement , de forts madriers mis à l'abri de l'incendie par des feuilles de tôle ou de fer-blanc clouées dessus. De plus, l'entrée de la galerie doit être couverte du côté de la place par un bon épaulement. On s'enfonce perpendicolairement au revêtement, et quand on est iiune
profondeur suffisante on retourne le rameau à droite et à gauche pour faire un T. De cette manière, on a sous l'angle saillant quatre fourneaux D, qui doivent conserver entre eux des distances égales. Ces fourneaux sont ordinairement disposés de manière que ces distances soient de 10 mètres.
Quelquefois on pousse un rameau 5 mètres plus avant dans les terres, afin de former un trèfle sur chaque face. Les feux doivent être compassés de telle sorte que le troisième fourneau, dans chaque trèfle, joue un instant après les deux premiers. Il en résulte un double avantage : d'abord son explosion entame le parapet, lance des terres sur les débris du revêtement et rend la brèche praticable ; en second lieu , ce fourneau assure le logement sur la brèche contre les fourneaux que l'ennemi aurait pratiqués luimême pour faire sauter le logement.
La charge des premiers fourneaux D se détermine en prenant la ligne de moindre résistance égale à la moitié de la hauteur du revêtement, c'est-à-dire en les tenant enfoncés d'une quantité égale à la moitié de la hauteur du mur d'escarpe. On calcule ensuite la charge d'après celte ligne de moindre résistance par la formule du n® 313, et en supposant le fourneau construit en terrain ordinaire. Cette charge, qui doit paraître faible au premier coup d'œil , est suffisante pour renverser l'escarpe sans la pulvériser , ni jeter ses éclats sur les logements de l'assiégeant.
On compte qu'un mineur diligent doit mettre un jour pour percer la queue du T; deux autres mineurs, une journée pour faire les branches du T ; ou trois autres mineurs, si l'on fait un trèfle : cela fait deux jours. Il faut ensuite un troisième jour pour le bourrage. Ainsi, la mine
peut jouer trois jours ou , au plus , quatre jours après avoir été commencée.
337. Le tableau du n^ 314 ne donnant pas les charges pour toute espèce de maçonnerie , le plus sûr quand on a de grandes démolitions k faire , est de construire un fourneau d'épreuve qui indiquera la charge nécessaire k l'espèce de maçonnerie qu'il est question de renverser.
Nous avons dit dans le numéro précédent qu'il fallait placer les fourneaux du T k une distance de la face du revêtement indiquée par la moitié de la hauteur de ce même revêtement. Cela est nécessaire quand on veut faire une brèche praticable ; mais quand on ne veut que démanteler l'ouvrage, il suffit de s'enfoncer aux trois quarts de l'épaisseur du revêtement, parce qu'alors le fourneau A ( fig. 87®), ainsi enfoncé, se trouvant en arrière du centre de gravité 6 de la portion de revêtement supérieure a l'entonnoir, cette partie ne manquera pas de tomber quand elle sera ébranlée par l'explosion. Il résulte de cette remarque un moyen d'économie qu'il ne faut pas négliger.
Si le mur avait 2°',50 d'épaisseur ou moins que cela j il faudrait établir les fourneaux derrière le revêtement, et non dans son épaisseur; sans cela ces fourneaux ne produisant que de très-petits entonnoirs , il en faudrait construire beaucoup , en sorte que la main-d'œuvre emporterait le bénéfice résultant de l'économie de la poudre. Nous disons qu'il faudrait beaucoup de fourneaux, parce qu'il est nécessaire que leurs entonnoirs se touchent pour que le revêtement soit coupé par sa base dans toute sa longueur.
Il y a plus d'économie k démolir de petits murs k main d'œuvre qu'a les renverser par la mine. Le contraire a lieu
pour les gros revêlemenls de 2 mèlres d'épaisàeur et au delà.
Les fourneaux peuvent être disposés en T, comme dans la fig. 88®, ou isolés, comme dans la fig. 80^ Dans le premier cas, il y a moins de travail au milieu de la maçonnerie que dans le second , qui , li son tour , apporte plus d'économie, puisqu'il n'exige pas de bois de coffrage ; et dans l'un et l'autre cas il faut compasser les feux à l'extérieur, de manière à ce qtie tous les fourneaux jouent en même temps.
Quand les fossés sont pleins d'eaq, on arrive k l'emplacement des fourneaux en creusant des puits derrière le revêtement ; en ayant soin de conserver de l'ouverture de ces puits au centre des poudres une distance doubfe.dela ligne de moindre résistance, si les fourneaux ne sont. pas engagés dans la maçonnerie, ou seulement d'une fois et demie cette même ligne , s'ils y son( engagés ; sans t'ette précaution la mine pourrait souffler par iepuits;
S'il existe une galerie derrière le revêlement , on s'en sert pour enfoncer les fourneaux de toute leur épaisseur dans le pied-droit extérieur ; on arc-boute ces fourneaux contre le pied-droit opposé ; on bourre toute la galerie, et l'on kii jouer les mines après avoir eu soin de compasser les feux , de telle sorte que tpus les fourneaux puissent partir en même t^mps; et c'est là. le point important»
Si l'on veut augmenter les charges de moitié en sus, on pourra supprimer^le bourrage, pour gagner do temps; on se contentera d'arc-bouter les fourneaux et de construire avec de la terre, aux deux extrémités, un masque égal en longueur k deux fois la ligne de moindre résistance des fourneaux^
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ITINERAIRE du fcourrf A à k ville E.
338. Pour démolir uoe tour ronde , il est tout naturel de placer un fourneau dans son milieu et de bourrer jusqu'à la voûte ou au plancher , en ayant soin de construire de bons masques à la porte et aux fenélres. Alors , pour évaluer la charge nécessaire , on imagine qu'on a un entonnoir ordinaire à produire , et l'on prend pour ligne de moindre résistance la distance du centre du fourneau h la surface extérieure de la tour ; de plus , on suppose que la mine est pratiquée dans la maçonnerie. L'effet de la mine se faisant en tout sens, la tour est sapée circulairement par ses fondements, et elle est entièrement renversée. Si Ton ne peut pas creuser de puits à cause des eaux, ou pour tout autre cause , on place le coffre des poudres sur le sol y et on l'aroboule fortement de tous côtés contre les murs de la tour.
Quand la tour est adjacente à quelque autre muraille, il faut faire sauter la muraille en même temps que la tour, si l'on ne veut pas courir le risque de voir une partie de la tour rester sur pied.
Dans une tour carrée on peut aussi placer un seul fourneau dans le centre, et prendre pour ligne de moindre résistance, la distance de ce fourneau à la surface extérieure, ou bien en placer quatre aux angles ^ qui devront jouer ensemble; on prend également alors, pour ligne de moindre résistance de ces fourneaux , leur distance k la surface extérieure.
Quelquefois, pour respecter des maisons voisines, on se .contente de renverser une face ou deux de la tour carrée, ou une portion de la tour ronde. Pour cela, il faut miner dans l'épaisseur du mur qu'on veut renverser , en plaçant les fourneaux dans les angles ^ autant que possible , et au milieu de l'épaisseur du mur. Si des voûtes ou des plan-
chers forment une liaison entre la partie qu'on veut abattre et celle qu'on veut laisser intacte , il faut les couper avant de faire jouer la mine.
Outrç la tour y on peut avoir des bâtiments voisins à renverser , ou des maçonneries adjacentes ; il faut alors surcharger les fourneaux : en les portant au quadruple de ce qu'ils devraient être , on peut produire des effets prodigieux. '
339. Pour renverser un magasin a poudre , il faut établir des fourneaux au milieu de ses pieds-droits et de ses pignons ; mais si le temps ne permet pas de construire ces fourneaux, on met la poudre en tas, au milieu du magasin, sans bourrage, et Ton y met le feu au moyen d'un saucisson. Voici la manière de déterminer, dans ce cas, la quantité de poudre. On suppose que la maçonnerie ait partout l'épaisseur qu'elle a aux pieds-droits ; on calcule ensuite , par la longueur du développement , le nombre de fourneaux qu'il faudrait pour renverser un revêtement de même épaisseur et de même développement, en supposant ces fourneaux placés derrière le revêtement , et par conséquent en leur donnant son épaisseur pour ligne de moindre résistance ; la quantité de poudre qu'exigeraient ces fourneaux, augmentée de moitié, est celle qui , mise en tas , pourra renverser le magasin quand on aura bien barricadé les portes et les fenêtres.
Ces barricades se font en creusant dans les joues des portes et fenêtres , des rainures dans lesquelles on fait entrer de force des pièces de bois qu'on place en travers.
340. La méthode précédente n'est plus applicable aux bâtiments dont la surface intérieure horizontale dépasse
150 mètres carrés. Il faut y ajouter autant de fois la charge d'un des fourneaux qui ont servi k la détermination du tas de poudre , que Faire du magasin ou bâtiment quelconque a dcf fois 10 mètres carrés au delà de 150 mètres.
Lorsque le magasin est plus long que large , il convient de distribuer la poudre en deux ou trois tas placés à des distances h peu près égales dans la longueur, et d'y mettre le feu simultanément par le moyen de saucissons compassés.
341. On peut encore détruire des bâtiments en les sapant par la base, pour ne laisser que des piliers de distance en distance, dans l'épaisseur desquels on pratique de petits fourneaux , ou contre lesquels on place simplement des sacs de poudre qui , par leur explosion , culbutent toutes les parties supérieures que les piliers soutenaient encore.
Un baril de 100 livres de poudre, posé en plein air contre un mur de O^'^SO d'épaisseur et à 2 mètres du sol, le renversa certainement sur une étendue de 5 à 6 mètres.
C'est par le même moyen que Ton enfonce des portes, qu'on renverse des palissades , qu'on fait sauter des fraises sur une certaine étendue. On augmente l'effet de la poudre en plaçant quelques sacs à terre, autour de celui qui contient la poudre. On a fait usage de ce moyen au siège de Constantine pour abattre un pan de muraille qui fermait l'entrée d'une rue près du rempart. Il ne faut que quelques minutes pour préparer ce genre de destruction , en y employant autant d'hommes qu'il y a de sacs à poser. Le sac qui contient la poudre est muni d'avance d'un saucisson d'une longueur suffisante.
342. Enfin , quand on roanque de poudre , on peut miner les murailles à la manière des Anciens ; on les sape de distance en distance en ménageant des piliers; onétançonne lé muraille dans chaque ouverture; et quand on est assuré qu elle est suffisamment soutenue , on sape à leur tour les piliers qu^n avait conservés; après cela on met le feu aux élançons, et la muraille s'écroule sous son propre poids. Pour que le renversement des murs s'opère sûrement, on fait les parties supérieure et inférieure delà sape inclinées en sens opposé, comme l'indique la fig. 90^ parce qu'alors ces plans inclinés venant à s'appliquer l'un sur l'autre, déterminent en avant la chute de la partie AB.
343. Une citerne , une colonne publique, une petite tour pourrout être renversées par un seul fourneau construit sous le milieu de leur base, et auquel on arrive par le moyen d'un puits ou d'un rameau. Le fourneau se charge de manière à produire un entonnoir qui embrasse toute la surface à la base de l'objet qu'on veut renverser, la charge se calcule comme si le fourneau avait à jouer dans des maçonneries ordinaires.
On peut encore crever une citerne par un tas de poudre dont la quantité est déterminée par la méthode du n® 340. Ce tas de poudre se place sur un petit radeau ou dans une caisse qu'on fait flotter sur la surface de l'eau ; on porte le feu par un saucisson renfermé dans un auget , ou dans un tuyau qui va sortir par l'ouverture de la citerne.
Un puits est mis hors de service par le moyen d'un baril de 150 à 200 livres de poudre, que l'on suspend à un étrésillon placé en travers du puits.
Quand les puits sonl creuses dans le roc, le meilleur moyen pour les rendre inutiles est de les remplir de pierres et de terre.
344. Pour couper un pont , on pratique dans l'épaisseur d'une des piles un petit T, disposé de telle sorte que les deux fourneaux  divisent la pile en trois parties égales dans le sens de sa longueur, fig. 91^ Il suffit de faire sauter une pile pour que deux arches s'écroulent, et quelquefois cette seule explosion les renverse toutes.
Il faut que la pile ait au moins t*",50 d'épaisseur pour pouvoir y pratiquer ces fourneaux que Ton charge de 50 à 60 livres de poudre et que Ton étançonne avec soin. Pour des piles plus épaisses on augmente la charge a proportion.
Si le temps manque , ce qui arrive presque toujours à la guerre , on peut, sans pratiquer des fourneaux dans la pile, couper le pont : pour cela on creuse une tranchée transversale dans le milieu d'une des arches, et aussi profonde qu'on le peut; on répand dans cette tranchée 3 à 400 livres de poudre , dont l'inflammation , quoique en plein air , écrase l'arche ainsi préparée. L'expérience a été faite sur un pont en plein cintre de 8", 12 d'ouverture d'arche et 1",32 d'épaisseur de voûte : elle a parfaitement réussi.
Il est présumable que si l'on pouvait suspendre de la poudre sous l'intrados de la voûte , il en faudrait moins pour produire le même efi*et , parce que l'explosion écarterait les voussoirs, tandis que, dans le premier cas, elle les serre les uns contre les autres , et si la charge n'est pas suflisante, la voûte reste intacte; ce qui est arrivé au pont deCarouge, près de Genève, lorsqu'en 1814 les Autrichiens ont essayé de le couper*
Les ponts en bois peuvent aussi être démolis par la poudre, si l'on ne trouve pas plus simple d'y mettre le feu au moyen de matières combustibles ; il sufiBt pour cela d'attacher un baril de poudre sous chaque ferme , et d'y mettre simultanément le feu par des saucissons portés par des planches clouées aux fermes.