G" VALENTIN ESTERHAZY
Ce volume a élé <lcpo«é lu miniilère de l'inlrrieur (teclîon de tn librairie) en mai 1905.
L'auteur et lei éditeun Jécisreni réierver ieuri droit! de reproducLion et île traductioa ea France «( dani tout iei piyi éiranfjeri. y compris la Suède et la Norvège.
Lk comte Valenten ESTERHAZY
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fondus Autrichiens et Hongrois, Turcs et Polonais, tantôt alliés, tantôt ennemis.
Lorsque Valentin Esterhazy nous apprend que son grand-père Antoine « prit le parti des mécontents » , il nous rappelle les tragiques insurrections de la Hongrie et leur illustre chef, ce François Rakoczy, fils et petit-fils des princes de Transylvanie, qui eût pu, s'il Teût voulu, se faire proclamer roi de Hongrie. Tout est suggestif dans l'existence de ce grand patriote, révolté à l'exemple de ses aïeux contre le joug étranger; suspect encore enfant au gouvernement impérial, qui le tient éloigné de sa mère; se mariant, au cours d'un voyage en Allemagne, avec une princesse de Hesse-Rheinfeld ; emprisonné à son retour en Hongrie dans la forteresse de Neustadt; s'en évadant déguisé en dragon; élu prince de Transylvanie en 1704, et avec l'appui de la France, de la Turquie et de l'Espagne, tenant, jusqu'en 1711, l'Autriche en échec en une suite de guerres qui servent les desseins de Louis XIV.
En 1711, acculé à la paix^ Rakoczy passe en Pologne et de là en France où Saint-Simon nous le montre, de 1713 à 1717, pensionné par le grand roi, faisant noble figure à la cour, puis menant dans ia retraite une vie de cénobite jusqu'au jour où le Turc vient le chercher pour le lancer de nouveau sur
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l'Autriche. Mais, lorsqu'il arrive à Constantinople, r Autriche est victorieuse de ses ennemis; le concours que la Turquie attendait de Rakoczy n'a plus d'objet. Il accepte alors l'asile qu'elle lui offre à Kodosto, sur la mer Noire, où il finira ses jours comme un saint.
Ses deux principaux lieutenants, le comte de Bercheny et le comte Antoine Esterhazy l'y avaient suivi. Ils y moururent l'un et l'autre, chacun d'eux laissant un fils. Celui de Bercheiiy alla prendre du service en France. Quand il eut obtenu de former, avec les émigrés hongrois compagnons de ses luttes, un régiment de hussards, il y donna une compagnie à Valentin-Joseph, fils unique d'Antoine Esterhazy et père de notre Valentin que plus tard il adopta. C'est ainsi qu'une branche de la maison Esterhazy se fixa en France et y demeura jusqu'à la Révolution. A cette époque, elle en sortit. L'auteur des Mémoires dit quelque part qu'après toutes les horreurs commises par les terroristes, il ne rentrera jamais dans le pays qu'il avait longtemps considéré comme le sien. 11 a tenu parole; sa famille a suivi son exemple, et c'est dans la patrie de ses ancêtres qu'elle s'est pej'pétuée.
Entré jeune au service par la protection du comte de Bercheny, devenu maréchal de France, Valentin
Esterhazy prend part à la guerre de Sept ans. Ce qu'il en dit n'ajoute rien à ce que nous en savons. En revanche, nous y pouvons voir, grâce à lui, non seulement ce qu'est alors la vie d'un jeune officier, mais aussi ce qu'est la guerre à cette époque. Les batailles rangées y sont rares; on s'y dépense eu escarmouches, en <« fourrages », en sièges. Nulle part, on n'y voit comme de nos jours de grandes masses d'hommes aux prises. Tout y garde une physionomie courtoise, galante, chevaleresque. Les armées — armées de métier — sont faites en partie de soldats étrangers. Tel officier, comme Wurmser, qui était hier au service de la France, sera demaiu au service de l'Autriche; tel autre, comme Luckner, défendra demain le premier de ces pays qu'il combattait hier. L'idée de patrie n'existe pas. Français on se bat pour le roi; étranger, on se bat pour celui qui paye. Le drapeau, emblème ou trophée, symbolise tantôt la victoire, tantôt la défaite, mais non les sentiments patriotiques qu'il représente pour nous aujourd'hui.
Du reste, les souvenirs militaires du comte Este rhazy revêtent un caractère purement personnel. Il n'y faut pas chercher d'informations historiques ou techniques. Il en avait recueilli, nous dit-il, un grand nombre; il les appelle le Journal de ses cam -
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pagnes; mais il les a égarées, il ne les avait plus quand il écrivit ses Mémoires. Ses récits sont uniquement le résumé de ce qui lui est arrivé, non un vaste tableau d'ensemble, mais une suite de tableau* tins où, toujours, il figure et où il pique, çà et là, à peine ébauchée, la silhouette de ses camarades ou de ses chefs, dont plusieurs, le maréchal et le comte de Broglie notamment, sont devenus ses amis.
Sur sa jeunesse, sur les premières sensations de son esprit qui s'éveille, sur ses rapports de société, voire sur les amours qui embellirent et troublèrent sou existence jusqu'au jour où un mariage de cœur Teut à jamais fixé auprès de la noble femme^ de vingt-cinq ans plus jeune que lui qu'il épousa en 1784, il est plus abondant. Mais comme on regrette qu'il ne le soit pas davantage, qu'il affecte trop souvent une discrétion excessive, une réserve assurément calculée! Lorsque, par exemple, au moment où se prépare le mariage du dauphin qui sera plus tard Louis XVI, Ghoiseul le charge d'aller porter à Vienne, à l'archiduchesse Marie- Antoinette, le portrait de son fiancé, on ne peut que s'étonner qu'il nous en fasse part en quelques lignes et qu'il dédaigne de nous donner le portrait de la future reine de France, qui lui prodiguera ultérieurement de si nombreux témoignages d'amitié.
A tout instant, il nous fournit Toccasion d'éprouver cet étonnement et ce regret. En avril 1779, la reine est atteinte de la rougeole; le roi, obligé de se séparer d'elle,. autorise quatre gentilshommes — le duc de Guines, le duc de Coîgny, le baron de Bésenval et le comte Esterhazy — à s'enfermer avec la chère malade pour la distraire. Ils passeraient même la nuit à son chevet si le comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur de Marie-Thérôse, n'intervenait pour exiger, au nom des convenances, qu'ils se retirent à onze heures du soir. Cette singulière fantaisie fournit un élément à la malignité publique, défraye la chronique des cours, attire à la jeune reine les remontrances de sa mère. On insinue que si le roi est malade, il faudra désigner quatre dames pour veiller sur lui. L'anecdote est piquante, et nous serions bien aise de savoir, par l'un des acteurs, ce qui s'est dit dans la chambre royale. Esterhazy y fait à peine allusion, comme s'il lui répugnait de le divulguer, alors que vieilli, assagi, comprenant que ce sont là légèretés inexcusables, il n'en pourrait parler sans marquer quelque repentir et s'infliger quelque blâme.
Une autre lacune à signaler est relative au comte de Fersen. Sur le degré d'intimité du noble suédois avec la reine de France, sur le caractère précis de
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leurs rapports, sur les preuves d'affection qu'il se sont données, personne ne pourrait nous renseigner avec plus d'exactitude que le comte Esterhazy. Ce qu'il y a eu, si tant est qu'il y ait eu plus que ce qui eit prouvé et prouvé à la décharge de Marie-Antoinette, Esterhazy ne l'a pas ignoré, il a eu sûrement les confidences delà reine et, sans doute aussi, celles de Fersen. Lorsqu'en 1791, déjà captive aux Tuileries, elle veut faire parvenir à ce fidèle ami des hons et des mauvais jours des paroles affectueuses et un objet qui lui parlera d'elle, c'est à Esterhazy qu'elle recourra, il sait donc beaucoup de choses propres à établir la vérité, et nous la connaîtrions s'il voulait parler. Malheureusement, dans ses Mémoires, il reste muet; il y parle une seule fois du comte de Fersen.
Nous pourrions multiplier infiniment ces exemples d'une discrétion regrettable. Nous n'en retiendrons plus qu'un, lequel a trait aux longs et très affectueux rapports que la reine a entretenus avec Esterhazy pendant près de vingt ans, au vu et au su du roi qui les encourageait, ayant apprécié à son prix le dévouement de ce noble serviteur. Ces rapports, les Mémoires ne nous en donnent pas une idée exacte, et nous ne pourrions même les soupçonner tels qu'ils furent si, d'une part, la correspondance de Marie-
Thérèse avec Mercy ne nous prouvait qu'elle les connaissait et s en étonnait, et si, d'autre part, nous n'en trouvions des preuves significatives dans les lettres que le comte Esterhazy écrivait à sa femme tous les jours, quand il était séparé d'elle.
Marie-Thérèse ne pardonna jamais entièrement à Esterhazy la part qu'avait prise son grand-père aux insurrections hongroises, ou tout au moins si elle avait pardonné, elle n'oublia pas. Sa rancune plus ou moins atténuée, se manifeste toujours peu ou prou dans sa correspondance avec Mercy. En 1774, Esterhazy, venu à Vienne, sollicite d'elle une lettre de recommandation pour Marie-Antoinette; elle la lui refuse « parce qu'elle n'aime pas cela, écrit-elle à Mercy, pour des officiers qui ne sont ni ses sujets ni attachés à son service » . Elle autorise cependant son ambassadeur à recommander Esterhazy à la reine. Celle-ci le reçoit, et se souvenant sans doute que c'est lui qui lui apporta jadis le portrait du prince qu'elle allait épouser, elle dit à sa mère qu'elle l'a vu avec grand plaisir : « Je voudrais bien que son cousin fut aussi raisonnable que lui. »
Cet éloge, ceux de Mercy qui constate que le colonel u a toujours passé pour avoir le caractère honnête et que cette réputation est bien fondée » , ne modifient pas les dispositions de Timpératrice. Bien-
INTUODUCIION XIII
tôt, elle trouvera trop familière la correspondance qui s'est établie entre Esterliazy et la reine; elle déplorera les faveurs que celle-ci lui prodigue. Ces remontrances, Mercy est trop bon courtisan pour tenter d'y rien objecter. Loin d'essayer d'en démontrer la sévérité, il les alimente par ses propres remarques. Il signale à Timpératrice qu'on jalouse et qu'on blàmc ta présence trop fréquente d'Esterhazy dans la loge de la reine. En 1777, à la nouvelle du prochain voyage en France de Joseph II, Marie-Antoinette accorde à Esterhazy d'aller h la rencontre de ce souverain jusqu'à Strasbourg. Aussitôt Mercy exprime l'espoir que l'impératrice ne le permettra pas. Quant à elle, elle ne cesse de s'étonner de l'intimité de ce jeune homme « sans rang distingué » avec sa fille. ^ La correspondance avec ce freluquet d'Esterhazy est bienhumihante. » Son mauvais vouloir contre le descendant de l'insurgé hongrois se trahit plus vivement encore en 1778, au moment où sa fille, à la veille d'accoucher, désigne le comte Esterhazy pour porter à Vienne la nouvelle de ses couches. Son ressentiment l'emporte, lui fait oublier jusqu'à l'ancienneté de cette illustre famille et les nombreux services qu'elle a rendus à l'empire. « Esterhazy ne convient nullement pour être envoyé ici avec une si grande nou-
XIV MEMOIllES DU C" VALENTIN ESTERHAZV
velle. Sa famille n'est pas illustre, et il est regardé toujours comme un réfugié. ■
Eu dépit des observations et des critiques de sa mère, qui lui arrivent sous diverses formes, Marie- Aittoinette se livre sans contrainte à la sympatbie qu'elle ressent pour le comte EsterLazy. Elle le protège ouvertement, le détend contre ses rivaux, le recommande au roi de qui elle le fait aimer, obtient pour lui, en une circonstance où il s'est endetté, si?c cents louis, une pension au moment où il se marie, de grands postes; elle aide, en un mot, tant qu'elle peut, à sa fortune, bienfaits qu'il reçoit avec reconnaissance et paye d'un dévouement que le malbeur de ses souverains, loin de le ralentir, ne fera qu'exciter.
De ces bienfaits qui lui valent tant d'inimitiés, nul cependant n'est plus digue que lui. Ses notes conservées dans les archives de la Guerre le désignent comme » un officier plein de courage et d'intelligence, d'un bon esprit, instruit, appliqué, très attacbé au bien du service, fait pour être employé et servir toujoui-s utilement. Pense bien. » On pourrait ajouter qu'il est au plus haut degré " un brave homme « fidèle à l'honneur, au devoir ; mari modèle, père tendre, conservant, jusqu'à la fin, à la femme "■■■ *"",on noniun amour passionnéqn 'il exprime.
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en dépit de la différence des âges, avec la sincérité d'un amant de ving[t ans. Informant sa femme qu'il a annoncé sa grossesse à la reine, il confesse (|u'il lui a dit que (^ tant va la cruche à Teau qu'à la fin elle s'emplit » . A tout instant, même sur le tard de sa vie, il répète à cette compagne si digne de lui qu'il l'aime à la folie, qu'il l'adore. Est-il loin d'elle, il n'a pas dormi, a Ma petite place me manquait », . ou encore : « J'attends avec impatience d'avoir une lettre de vous pour me rapprocher uu peu en idée d'une bouche que j'aime tant. » 11 n'est pas étonnant qu'au jour de sa mort, sa femme ait écrit : a Avec lui s'éteint le bonheur de toute ma vie. »
Pour parler d'elle et le mieux faire connaître lui-même à travers la tendresse qu'il lui avait vouée, nous nous sommes éloigné de Marie-Antoinette. 11 faut maintenant y revenir. Comme nous l'avons dit, ce qu'il en narre dans ses Mémoires ne permet pas de se figurer avec exactitude combien furent amicales, confiantes de part et d'autre et surtout sans nuages, ses relations avec la reine et aussi avec le roi. C'est sa correspondance avec sa « chère Fanny » qui nous met à même de le préciser.
Elle est volumineuse, cette correspondance. Elle embrasse vingt années, de 1784 à 1804. Pendant cette période, Esterhazy a dû souvent se séparer
XVI MEMOIUES DU C" VALENTIN ESTEHHAZY
de sa femme : avant la Révolution pour ses tournées d'iuspection militaire, pour les sessions du Conseil supérieur de la Guerre, dont il était membre, pour ses séjours à la cour, Versailles, Fontainebleau, Compiègne, où les fré(]uente3 grossesses de Mme Esterhazy ne lui permettent pas toujours de le suivre; sous la Révolution pour ses courses en Allemagne, pour ses voyages à Coblentz, pour sa mission en Itussie, ou elle viat le rejoindre, pour ses longues visites à l'impératrice Catberine qui les trouvait toujours trop brèves et se plaisait à le retenir. Au cours de ces absences, il n'a jamais cessé d'écrire à sa femme tous les jours, ou, quand il se fui expatrié, en toutes les occasions où il était assuré de lui faire parvenir ses lettres.
Plus encore que ses Mémoires, ces documents épistolaires nous permettent de reconstituer sa vie. Nous y saisissons notamment d'innombrables et précieux témoignages de la faveur dont il jouissait à la Cour. A ce titre, nous croyons devoir en reproduire ici quelques fragments. Ils fournissent une pieuve positive de cette faveur en même temps qu'ils constituent un véridique et piquant tableau de la Cour de France, durant ces années qui précédèrent la Itévointion, dont Talleyrand a dit qu'il fallait y avoir ■eu pour connaître la douceur de vivre.
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Nous sommes en 1784. Estherazy s'est marié le 23 mars. Après son voyage de noces, il est venu se réinstaller à Paris avec sa jeune femme, rue Michelle-Comte, au Marais. L'été arrive, ils sont invités à la Cour. Au mois d'août, il est allé seul à Versailles pour les chasses du roi et Ton voit déjà qu'il est devenu persona g rata.
« 24 août^ Versailles, — J ai été bien mouillé hier. Mais, en revenant de la chasse, j'ai fait bassiner un lit dans lequel je me suis roulé et qui ma séché parfaitement. J'ai bien soupe. Le maître m'a fait mettre à côté de lui à table; il m'a donné le bougeoir à son coucher. Il m'a mené et ramené dans sa voiture. Je reste aujourd'hui pour voir la reine. Je reviendrai après dîner pour être de retour ici demain matin pour la Saint-Louis.
« 13 septembre^ Rambouillet, 8 heures du soir. —
Je suis arrivé ici à bon port, ma chère Fanny, sans
m'être trompé de chemin. Il n'y a que trois lieues,
et j'étais ici sans avoir été trop vite. A onze heures
un quart, je me suis promené avec M. Dangivillers
en attendant le roi, qui est arrivé à midi. Il m'a fait
mettre à côté de lui à déjeuner. J'ai assez bien
mangé, mais avec modération, pour me conserver
xviu MÉMOIRES DU C" VALENTIN ESTERHAZY
pour le soir, d'autant que David, le contrôleur de la bouche, m'a assuré que le souper serait parfait. Je n'avais qu'un cheval à la chasse, ce qui m'a fait rester avec Monsieur au Pavillon de l'Étang de la Tour jusqu'à ce qu'on attaquât. EnBn, à quatre heures, nous avons appris que le roi était couché sous un arbre et qu'il n'avait pas plus trouvé de cerf que dans la cour des Troux (1). A cette nouvelle, Monsieur s'est décidé à revenir ici, et je l'ai suivi. Nous nous sommes promenés pendant trois heures à pied et en bateau dans les jardins. Je viens de faire ma toilette et le roi n'est pas encore rentré. 11 aura sûrement trouvé un cerf un peu tard et il est après. Pour moi, bien frais et de bon appétit, n'ayant fait d'exercice que ce qu'il faut, j'attends le souper avec un peu d'impatience que je ne puis mieux charmer qu'en assurant à ma Fanny que je l'aime de tout mon cœur et que je boirai à sa santé un bon verre d'excellent Malvoisie à la glace.
« Sans dalCj samedi soir. — La reine vous donne sa loge jeudi à Figaro, Elle n'y va pas, et comme on m'a dit que puisqu'elle n'y doit pas aller, il serait possible que l'on ne jouât cette pièce que vendredi,
(1) Une terre qui appartenait aux beaux-parents d'Esterhazy.
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c'est pour lors Vendredi que vous auriez la loge.
« Vous êtes nommée aussi de la promenade en cabriolet pour samedi avec la reine. Sa Majesté a demandé elle-même à Mme d*Ossun d être votre chaperon. Nous allons de là diner à Bagatelle et revenons coucher ici, où vous vous trouverez toute portée pour faire votre cour dimanche. D'après cela, il faudra venir coucher ici (Versailles) vendredi. Votre robe guisarde sera excellente pour la promenade. Je voudrais que vous fissiez doubler de taffetas blanc votre chapeau jaime que j'ai acheté ici et qu'au lieu du ruban qui est dessus, vous en fissiez acheter un où il y ait des coquelicots à la manière de l'enfer des Danaïdes (1) où je vous souhaite beaucoup de plaisir demain...
« La reine m'a beaucoup demandé si vous avez été contente de son jardin. Je lui ai dit que c'est au hameau que vous donnez la préférence. »
A la suite de cette lettre, Esterhazy donne à sa femme la liste des dames à qui la reine fera les honneurs de son cabriolet pour sa promenade de samedi : Madame Elisabeth, Mme d'Ossun, Mme de Guiche, Mme de Fitz-James, Mme la baronne de
(1) Les Danaïdes, tragédie lyrique, jouée à l'Opéra pour la première fois, au mois d'avril 1784; libretto du baron du Hollet et du baron de Tschudy, musique de Salieri.
XX MÉMOIRES DU C" VALESTIN ESTERUAZY Talleyrand, Mme de Polastron, Mme Estcrbazy.
" Vous aurez le choix pour cocher de M, le vicomte de Noaitles ou de M. de Guiche. Sauf meilleur avis, je préférerais le dernier.
1 Sans date, vendredi. — J'ai été fort bieo reçu et j'ai bieo soupe. Le roi m'a fait mettre à côté de lui et m'a demandé si depuis qu'il n'avait eu l'honneur de me uoir, j'avais fait un enfant, .l'ai répondu tristement par la négative. J'ai eu la même réponse à faire à tout le monde, car tout le monde m'a demandé si vous étiez grosse. Du reste, j'ai été reçu à merveille. J'ai soupe à fond, un souper excellent. Le roi m'a donné de tous ses bons plats et m'a su bon gré de n'avoir pas ditié pour mieux souper, a
En 1785, ces lettres, véritables notes historiques, se continuent, apportant à Mme Esterbazy, quand son mari est loin d'elle, le récit de ce qu'il fait, de ce qu'il voit et tout un tas de nouvelles mondaines, de cancans de Cour,
H Lundi 17, Versailles. — La reine me charge,
ma chère Fanny, de vous inviter à souper pour
. Elle vous le dira elle-même nier-
[ais elle m'a prié de vous le mander
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pour que vous prissiez vos arrangements pour avoir une robe à plis.
a Tout est très pacifique ici. Les bruits de Paris sur les ministres ne pfaraissent pas être fondés. Le maréchal de Ségur a été hier au Conseil, quoiqu'il ait encore de la peine à marcher.
« On m'a montré hier une lettre du roi de Prusse au g[énéral Salomon qui commande à Clèves et qui lui avait demandé ses ordres relativement à la marche des troupes de l'Empereur, et la voici :
« Mon cher Salomon, si les Autrichiens passent « sur mon territoire, avertissez -les qu'ils se sont « trompés de chemin ; s'ils raisonnent, faites-les pritt sonniers ; s'ils se défendent, tuez-les. — Frédkric. »
« Le 16, Fontainebleau y 9 heures du matin. — Hier, en sortant de ma chambre, j'ai été chez M. le comte d'Artois, qui m'a beaucoup demandé de vos nouvelles et m'a donné à souper à huit heures, ce qui m'a fait grand plaisir, n'ayant pas dîné. Le souper a été fort bon pour le manger et fort gai pour l'esprit. Lauzun et M. le duc de Chartres y ont été parfaitement aimables. De là, j ai été au coucher du roi qui, en arrivant dans sa chambrr, m'a demandé comment vous souteniez votre état et quand vous viendriez; il m'a donné le bougeoir. J'ai
été ensuite chez la comtesse Diane, où j'ai appris la mort de Mme de Sé{jur, mère du Maréchal et fille bâtarde du Régent.
« Ij'opéra de Thémistocle (1) n'a point réussi du tout; la musique est de Philidor, On croit cependant qu on r ordonnera. Richard est toujours pour le 25 (2).
« Le 15, Fontainebleau^ 7 heures du soir. — Je suis arrivé à bon port, ma chère Fanny. J'ai fait ma toilette ; j'ai été chez la comtesse Diane, où j'ai trouvé la reine, qui m*a demandé si vous étiez ici. Je lui ai dit que vous n'arriveriez que dans huit jours. Elle ma demandé de vos nouvelles avec l'intérêt et la yrâce que vous lui connaissez. Nous sommes petitement logés, mais au château, ce qui fait la jalousie de beaucoup de dames qui ont des places à la cour et qui sont logées en ville. Je me suis occupé de faire meubler lappartemcnt qui sera au plus simple, mais neuf quant au lit. Au reste, nous ne recevrons pas de visites ici.
(1) Cet opéra n'eut que peu de représentations et est oublié aujourd'hui. U y en avait eu un autre sous le même titre, en italien, paroles de Métastase, musique de Porpora, joué à Londres en 1742.
(2) I/opéra de Grétr^' fut donné pour la première fois le 21 octobre 1784 et c'est par erreur que le compositeur en place dans ses écrits la première représentation à la date du 25 octobre 1785, La lettre d'Esterliazy corroborant les aftirmations de Sedainc auteur du libretto, prouve d'ailleurs qu'elle eut lieu en 1784.
INTRODUCTION xxiii
« Mme d*Ossun m'a dit qu'il était difficile d'avoir des places fixes au spectacle, que Mme de Fronsac ni Mme la comtesse Diane ne pourraient peut-être pas vous en donner toujours, parce que les loges sont de trois places et que quand Mme de Guicbe et Mme de Ghâlons seront ici, celle de Diane sera pleine. Elle vous en offre une à poste fixe, c'est-àdire que ce sera votre loge pendant tout votre séjour ici. J'ai fait la révérence et vous ai laissée libre, en songeant cependant qu'il faut éviter de se trouver entre deux selles, car les places au théâtre sont très courues.
« On chasse presque tous les jours. Quand il n'y a pas de spectacle, il y a, à sept heures, un thé chez la comtesse Diane. Le lundi, on soupe chez Mme d'Ossun; mardi, il y a cabinets; mercredi bal, jeudi souper chez Mme d'Ossun; les trois autres jours chez la comtesse Diane. Indépendamment de cela, il y a souper chez Mme de Ségur, Mme de Matignon, Mme de Chimay et Mme de Tingry tous les jours.
« Compiègne^ le 7 septembre^ 7 lieiires du matin, — .le vais partir, ma chère Fanny pour aller chasser un daim avec MM. de Lambesc et de Gonflans. Il faudra être rentré et habillé pour deux heures que le roi a demandé son diner pour partir après pour
Saint-Cloud... On ne dit rien ici, on n'y songe qu à chasser et à manger. M. le comte d'Aitois fait son quinze (1) tous les jours et il me semble que jusqu'ici c'est Custine qui est la victime. Mais c'est un si gros jeu que le dernier jour seul peut décider ce qui se sera passé dans le voyage.
tt Compièijne^ 5 septembre. — Je suis arrivé à Saiut- Cloud au moment où finissait un comité des ministres avec le roi pour l'affaire du cardinal. Il parait que le parlement prendra ses vacances comme à l'ordinaire et que pendant ce temps, les commissaires et rapporteur feront leurs informations. On croit qu'il sera jugé par la grand'chambre seule, n'étant pas pair et sa charge de grand aumônier ne lui donnant pas séance au lit de justice. On croit aussi qu'il restera à la Basiilie parce que, sans cela, il serait obligé d'être au Châtelet ou à la Conciergerie. Mme de La Mothc, dit-on, le charge beaucoup. M. de La Mothe n'est pas rattrapé...
« A dîner, la reine m'a fait mettre à côté d'elle. Elle m'a parlé de toi avec intérêt et bouté, de détails sur ton état, sur ta santé, sur le désir qu'elle avait
(1} Jeu (le caric8, alors à la mode pour les gros joueurs. Le gain était assuré à celui qui avait quinze points en mains ou approchait le plus de ce chiffre.
i:«JTRODUCTION xxv
que tu puisses venir à Fontciinebleau, sans cependant faire d'imprudences. Je lui ai parlé de ta reconnaissance et dit combien tu étais digne de ses bontés et {][a{][nais à être connue.
« Le roi m'a mené dans sa voiture jusqu'ici. Nous nous sommes arrêtés une heure à Saint-Denis. Le roi a été voir sa tante et entendre le salut. Nous sommes arrivés ici à neuf heures. Nous occupons le grand château. L'appartement du roi est de toute beauté, sans la moindre dorure, et en tout, je crois qu'à présent c'est ici qu'il est le mieux.
« PariSj le mardi. — Je suis arrivé à bon port hier à Saint-Cloud, ma chère Fanny. La reine, après m'avoir fait visiter son appartement qui est très bien arrangé, m'a mené dans sa voiture avec M. le comte d'Artois souper à Passy chez Mme de Lamballe, où il y avait beaucoup de monde et, entre autres, le duc de Luxembourg avec qui j'ai parlé maison... Après souper, Saint-Blancard m'a ramené ici. Je m'étais arrangé pour venir dîner avec vous vendredi. Mais la reine me donne à dîner aux Tuileries avec M. le comte d'Artois parce qu'elle a quelque chose à me dire qu'elle n'a pu me dire hier.
« Chantilly^ 31 aoûty huit heures du matin, —
wvi MEMOIRES DU C" VALESTIN ESTEItHAZÏ Qiiaatl je suis descendu, oo était déjà à jouer au salou : le quinze de M. le comte d'Artois, un grand loto, le wîsk de Mme de Ménars, plusieurs tables de jeu, deux billards et six trictracs. J'ai mieux aimé ne pas jouer. Il y a des salons immenses, réunis par une arcade, un salon de musique, un salon de trictrac et un salon pour lire ou pour écnre, qui eutoureut le double salon. Cela est fait depuis deux ans.
D Au reste, Cbautilly est connu pour être le plus beau lieu possible, et babité comme il l'est dans ce moment-ci, il semble la demeure d'un magnifique souverain. I.es eaux qui en faisaient autrefois le grand mérite n'ont plus que celui de l'abondance et de la limpidité. I.e goût des jets d'eau est passé de mode, et ceux d'ici, très multipliés et beaux dans leur genre, ont l'air petits près de ceux de Versailles et de Marly, qui n'ont été faits qu'après. Il faut qu'il y ait une si grande quantité de logements qu'il y en a un superbe de vide à côté du mien, malgré le monde qu'il y a ici.
» On a joué hier jusqu'à une heure et demie. Fort peu d'hommes se sont mis à table pour souper. Nous avons rendez-vous à dix heures ce matin chez i. le comte d'Artois. J'imagine que ce sera ponr oirle château. A midi et demi, nous partons pour
INTUODUCTION xxvii
aller au rendez-vous de la chasse du cerf; on attaquera à deux heures. On doit souper ce soir dans les écuries. On dit que c'est un spectacle unique de souper avec deux cent quarante chevaux sans qu il y ait la moindre odeur de fumier. De là, le projet est de passer la soirée àTIle d'amour. Pourvu qu'elle soit aussi belle que celle d'hier! Il a fait un temps superbe; il est un peu couvert ce matin; mais, j'espère qu'il se lèvera.
« M. le duc de Bourbon m'a demandé de vos nouvelles. On m'a parlé de votre grossesse; je l'ai niée. Mais, on m'a dit que vous ne saviez pas mentir; ou voyait bien que c'était vrai. Au reste, tout le monde dit du bien de vous et il y a peu de jeunes femmes dont on fusse autant l'éloge de l'esprit et du caractère. Je n'ai pu très bien dormir cette nuit. Ma petite place me manquait, et d'ailleurs tout ce que je vois de beau ici ou de neuf me fait regretter de ne pas y voir ma Fanny. Je sens qu'elle embellit tout pour moi et tout sans elle perd bien de son prix. J'espère que bientôt viendra le temps où elle sera de tout et je n'aurai pas la peine de la désirer ou de la regretter en faisant quelque voyage d'agrément. »
La grossesse que niait Esterhazy, n'en étant pas encore absolument sûr, était cependant une vérité.
sxvlll MÉMOIRES DU C" VALENTIN ESTEKHAZY
Le 25 mai 1780, la comtesse Vatentin accoucha d'un fils. Le surlendemain, le père recevait ua billet ainsi conçu : « Je viens d'apprendre avec bien du plaisir qu'il était né un petit bussard dans te Marais et que la mère et l'eufant se portent bien. Je prie le père d'en recevoir tous mes compliments. — Un HAB1TA^T DE VERSAILLES. "
Cet babitant de Versailles, c'était le roi. Il aimait à faire ces petites surprises à ceux qu'il regardait comme ses amis et comme ceux de la reine. Ln cette même année l'SC>, d'autres passages de la correspondance du comte Esterhazy contiQuent à nous prouver que la bienveillance dont il est l'objet de la part de ses souverains ne se ralentit pas.
» 2A juillet. — Paris. — .le suis arrivé trop tard ce matin pour voir la reine en particulier. Elle était sortie pour aller cbez Madame Adélaïde. Elle m'a fait chercher pendant son diner. . . Elle a fait couper ses cheveux et îtté la poudre jusqu'à ses couches. J'ai été foit étonné de lui voir beaucoup de cheveux blancs; elle en a plus que moi. Elle m'a demandé de vos nouvelles et de celle de Valenlin. Elle m"a parlé de vous avec un grand éloge. Elle m'a dit «u'elle ne recevait plus chez elle, mais qu'elle sortit encore. Elle serait bien aise de vous voir avant
INTRODUCTION xxix
d*accoucher. De là, j'ai été dîner chez madame de Polignac. Madame de Coigny est grosse de trois mois et demi; madame de Gossé est accouchée d'une fille...
« Madame de La Mothe a été fouettée et marquée; elle s'est débattue comme un diable et était presque morte de colère et de fatigue quand elle est arrivée à rhôpital. Elle a mordu un des bourreaux... .l'ai été souper chez madame de Balbi. J'y ai joué au quinze et perdu mon argent. Je pars demain à deux heures pour Chantilly. »
« 2o juillet. — Versailles. — En arrivant ici, le roy m'a dit que j'étais sur la liste pour Rambouillet demain. Cela ne m'arrange pas du tout. Mais, je n'ai pas osé lui dire que l'on m'y avait mis malgré moi, d'autant qu'il met beaucoup de prix à ces voyages. »
tt 29 juillet. — Fersailles, — J'ai été dîner chez madame de Polignac. La reine y était; elle m'a beaucoup demandé de vos nouvelles et m'a chargé de vous dire de ne pas discontinuer de vous promener jusqu'à la fin, parce .que si vous en perdez l'habitude pendant cinq à six jours, vous vous trouveriez trop lourde. Elle m'a dit ensuite qu'elle s'était
XXX MEMOmES DU C" VALBNTIN ESTERHAZV soignée ce malin, approchant de sa cinquième époque et qu'elle commence à se croire grosse, que cependant, elle attendrait d'avoir senti remuer pour en convenir décidément... Elle m'a engagé à aller à Trianon voir son jardin et lui en rendre compte, puisqu'elle sera quelques jours sans y aller. '
Le même jour, il va voir jouer Mlle Raucourt daus la MMée de Corneille.
« C'est une mauvaise pièce dont les détails sont atroces et dans laquelle il n'y a qu'un rôle. Mais, le rôle est joué d'une manière sublime; il semble fait pour la taille, la voix et la figure de mademoiselle Ttnucourt qui y est mise à merveille. Mademoiselle Caudeille m'a paru épouvantable.
I J'ai été ensuite au coucher, où j'ai eu le bougeoir. IjC roi m'a demandé de vos nouvelles avec intérêt. Je suis retournéchez madame de PoUgnac, où étaient Monsieur et M. le comte d'Artois. L'un jouait au trictrac, l'autre au quinze; il y avait beaucoup de femmes, n
Nous pourrions allonger ces citations. Mais, elles suffisent à établir ce que nous avons voulu prouver, à savoir qu'il y eut entre la famille royale et le comte Esterhazy des liens d'amitié, noués par la reine et incessamment consolidés par le dévouement dont elle était l'objet de la part d'Esterhazy.
INTRODUCTION xxxi
Celte amitié se traduisit encore, parait-ii, par un échange de lettres quotidiennes, où la reine et son serviteur, quand ils étaient loin Tun de Tautre, se communiquaient leurs informations. Mercy y fait allusion dans sa correspondance avec Timpératrice. Malheureusement, ces lettres ont disparu. Dans les papiers d'Esterhazy, il n'en existe que trois, émanées de la reine.
La première, écrite en 1785, est communiquée par Esterhazy à sa femme. £n la lui envoyant, il lui déclare qu'il est enchanté du bien que la reine dit d'elle, et cette remarque, non moins que l'écriture et la place où ce document a été retrouvé, permet d'en affirmer l'authenticité.
« TrianoHy 2 d'aoust. — Quoique j'ai reçu deux de vos lettres, Monsieur, j'ai toujours tardé de vous répondre, d'abord pour pouvoir vous dire une réponse pour le prince Charles de Hesse (1). J'en ai parlé à M. de Ségur. Le régiment n'étant pas sur le pied allemand, le prince de Hesse ne peut pas l'avoir. Au reste, il n'y a rien encore de décidé pour ce régiment. Mais, revenons à ma justification. Je ne vous ai pas répondu , parce que je ne savais
(i) De la famille royale de Daneiiiarck et ultërieureinent, généralissime danois et gouverneur du Schleswig-Ilol^tcin.
xx.YU MÉMOIUES DU C" VALENTIN ESTERHAZY
pas OÙ il fallait vous adresser ma lettre . Enfin , Mme d'Esterhazy, que j'ai vue pendant deux jours à Versailles, m'a dit que vous étiez pour quinze jours au charmant Rocroy. Je vous en fais mon compliment de tout mou cœur. J'ai été charmé de voir Mme d'Esterhazy et nous sommes convenu ensemble qu'elle viendrait ici les jours de bals quand elle le pourrait. Je suis établi depuis dimanche ici et pour quinze jours. Je vous assure que je regrette fort que vous n'y soyez pas; le jardin est charmant à présent, et la pluie a fait grand bien à tous les gazons. A la fin de la semaine, nous pourrons habiter le hameau. J'ai eu bien des reproches à me faire, de vous avoir gardé le dernier voyage un jour de plus. J'imagine que c'est ce qui vous a empêché de vous arrêter à Paris. Au moins, j'ai bien dit que c'était ma faute uniquement. Mais> je sais que cela a beaucoup peiné M. et Madame du Châtelet de ce qu'ils ne vous ont pas vu. Je vous en préviens pour que vous puissiez vous en expliquer avec eux. Je vous connais trop bon ami, à en juger parce que vous êtes pour moi, pour vous laisser seulement l'ombre d'un tort. Adieu, Monsieur; on m'attend pour la promenade; vous ne devez jamais douter de mes sentiments pour vous. »
Les deux autres lettres ont un caractère très dif-
INTttODUCTION xxxiil
férent. Elles datent de 1791, c'est-à-dire des plus mauvais jours de Texistence de la malheureuse reine. Prisonnière aux Tuileries, épiée, surveillée, elle n'a pu les écrire et les expédier qu'à force de ruse. Elles la montrent obsédée par le souvenir du comte de Fersen. Elle ne le nomme pas. Mais, il est visible que c'est lui qu'elle désigne, que c'est à lui qu'elle fait dire par Esterhazy que « bien des lieues et bien des pays ne peuvent séparer les coeurs; » à lui enfin qu'est destiné un des deux anneaux qu'elle fait passer à leur ami commun (1).
« 11 aoust. — Je n'ai reçu qu'avant-hier votre lettre du 24. Vous dire qu'elle m'a fait grand plaisir serait inutile; votre amitié doit vous le faire juger. Je me porte aussi bien qu'il est possible dans la position affreuse où je suis; mon cœur est navré de douleur et de tous les sentiments; je n'ai pas un ami à qui confier mes peines et encore dois-je être heureuse de les savoir loin. Ils ne seraient qu'exposés ici, sans que je puisse les voir. Mais, n'en avoir
(i) Ces deux lettres n'existent qu'en copie dans les papiers du comte Valentin; mais, une annotation en marge de ces copies désigne la collection particulière, à laquelle ont été légués les originaux par la comtesse Marie-Anne Esterhazy* belle-fille de l'auteur des Mémoires, et j'ai pu, grâce à la bienveillance de leur possesseur, constater la parfaite concordance des uns avec les autres.
XXXIV MEMOIRES DU C" VALENTIN ESTEllHAZY
aucunes nouvelles, ne savoir rien de ce qui se passe que par les nouvelles publiques ou les têtes exagérées qui content chacune leurs histoires, cet état n'est pas supportable. Écrivez-moi quelquefois avec notre chiffre; avec l'état militaire, je suis accoutumée à vous déchiffrer. Dans un temps plus heureux, c'était moi qui m'en chargeais toujours. Numérotés aussi vos lettres pour être sûr qu'il n'y en a pas de perdue. Si vous lui écrives, dites lui bien que bien des lieues et bien des pays ne peuvent jamais séparer les cœurs : je sens cette vérité tous les jours davantaye.
« Vous n'avés pas d'idées du pays que nous habitons; tous, depuis ceux réprouvés par tout le monde jusqu'à ceux qui prétendent être bien, tous sont détestables, ne pensent qu'à eux et ne savent que dire du mal de nous sans juger notre position. Aussi ne faut-il vivre et faire le bien que pour soi.
« Adieu, j'embrasse la bonne Mme Es et vos
enfants. Quand je les reverrai tous, que je serai heureuse alors de pouvoir vous dire moi-même que vous n'avés pas au monde une amie qui vous soit plus sincèrement attachée que moi.
« Parlés de moi à Mme Thébaut. Si elle pouvait me renvoyer mon médaillon, j'en serais bien aise. »
offert Bar elle au conle £j(fr*aru i-a j Ouanl aux anncaui. «Ifs I^i I«f e>
INTRODUCTION xxxv
« Ce 5 septembre. — Je suis charmée de trouver celte occasion pour vous envoyer un petit anneau qui sûrement vous fera plaisir (1). II s'en vend piodigieusement ici depuis trois jours et on a toutes les peines du monde à en trouver. Celui qui est entouré de papier est pour lui ; faites le lui tenir pour moi; il est juste à sa mesure; je l'ai porté deux jours avant de iembaler. Mandés ixi que c'est de ma part. Je ne sais oii il est; c'est un^' supplice affreux de n avoir aucunes nouvelles et de ne savoir même pas où habitent les gens qu'on aime. J'espère que vous avez reçu ma lettre par M. de Rivière; je vous y indique une adresse pour nrécrire sûrement. Quand vous chiffrés, prenés toujours le premier mot de la page, en prenant garde qu'il n'y ait pas moins de quatre lettres .
« Vous revenés d'un voyage qui peut être bien intéressant. Mais, autant il y a à désirer que les
(1) Cet anneau, pieusement conservé par M. Paul Bezerédj, arrièrepetit-Hls du comte Valentin, est en or tout uni, à double face. D'un côté sont gravées trois fleurs de lys, de l'autre cette inscription : « Lâche qui les abandonne. « Ce souvenir de la reine à l'auteur des Mémoires n'est pas le seul que possède M. Paul Bezcrédj. Il a encore une pochette brodée par elle et offerte à ce vaillant serviteur, et le portrait de Marcassin, son petit chien favori qu'elle lui avait donné. Marcassin était devenu un personnage. Dans une lettre à so femme, Esterhazy, au moment de s'embarquer sur le Rhône, constate et regrette que » Monsieur Marcassin n'aime pas le bateau » . Dans une autre, il dit : « Serrez les pattes à Marcassin et aux enfants. »
XXXVI MEMOIRES DD C" VAI.ENTIN ESTEKHAZV personnes que vous avés vues vienoeot à notre secours, autant il est essentiel qne ceux avec qui vous êtes, grands et petits, restent en arrière. Ce serait tout perdre dans ce pays-ci que l'arrivée de ceux qui en sout et on ne peut pas calculer les malheurs que cela entraînerait pour tous ceux qui y sout encore. Je ne parle pas de nous. Nous sommes de trop fort otages pour qu'il y ait à craindre pour nos personnes; mais, hors nous, il y aurait un massacre général au lieu que conduit sagement par ceux qui ont la force en main, tout peut peut être encore se remettre sans grand malheur.
■ Nous jouissons d'une espèce de liherté depuis hier. Cela veut dire que les portes de nos chambiTs ne sont plus ouvertes et que tout le monde peut entrer dans le château et le jardin. Je n'entre pas dans les détails. Le porteur de celle ci vous dira mieux que moi ce qui se passe. Croyés seulement que tout ce que nous ferons, c'est que nous ne pourrons pas faire autrement et j'espère que, malgré tout ce qu'on dit de moi, vous me connaisses assés pour croire à la noblesse de mou caractère et à mon courage qui ne se démentira jamais, quand croirai nécessaire. C'est le sentiment et ion qui est nécessaire à mon cœur , que ■tmis gardent de moi, car, pour le reste des
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hommes, je les méprise trop pour m'en occuper. »
C'est eu Russie que ces lettres, véritable cri d'augoisse et de désespérance, allèrent trouver le comte Esterhazy. Gomment, pourquoi, en quelles circonstances, il s'y était rendu, il nous le raconte luimême. Le récit qu'il fait à sa femme, dans une lettre qu'a publiée Feuillet de Couches de sa première entrevue avec Catherine, n'ajoute rien à ce qu'il en dit dans ses Mémoires. Mais, il n'en est pas de même pour la suite de son séjour à la cour moscovite. La correspondance contient sur les hommes et les choses de cette cour une foule de détails que les Mémoires ne reproduisent pas. Ces détails y sont du reste en trop grande abondance pour qu'il soit possible de leur donner place dans cette introduction. 11 convient d'ailleurs de les réserver pour le cas probable où l'accueil qui sera fait au présent volume nous déterminerait à choisir entre les centaines de lettres qui sont en notre possession les plus intéressantes et à les publier, comme suite à ces Mémoires. Ce qui en résulte de plus clair, c'est qu'après avoir joui à la cour de France, dans les conditions les plus flatteuses pour lui, de la faveur de Louis XVI et de Marie-Antoinette, Esterhazy, à peine arrivé à Saint-Pétersbourg, entre en posses-
ïxvviii MEMOIRES DD C" VALESTIN ESTEHH AZ V
sioa de cellede l'impératrice Catherine. Eatre autres preuves que nous pourrions en citer, il en est une qui ne laisse pas d'être piquaute. En 1792, le Bis du comte Esterhazy, alors kgé de sept ans, est nommé cornette aux gardes à cheval de l'impératrice. Nous avons sous les yeux le brevet qui lui est délivré :
• Nous, Catlierine seconde, par la grâce de Dieu impératriceet autocratrice de toutes les Russies, etc., faisons savoir à tous ceux à qui il appartiendra, que le 1" février de l'auDée 1792, nous avons gracieusement accordé M. le comte Eszterhàzy le grade de cornette dans notre garde à cheval; ordonnons à tous nos sujets de le reconnaître dans ce grade. Espérons qu'il se conduira avec fidélité !
t En conséquence de quoi, nous avons signé le présent de notre propre main et muni du sceau impérial.
B Donné à Pétersbourg, le 1" février an 17i)2 ; « Catherine, n
* — "e pièce est joint le congé accordé au jeune
par le colonel du régiment :
:onséquence de l'ukase de S.M.I, Catberii;c
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Alexiowna, etc., etc., le comte VàlenlinEszterhazy, coraette aux gardes à cheval, peut demeurer un semestre pour finir ses études et après ce terme, il devra rejoindre son régiment. En conséquence de quoi, le présent lui a été donné muni du sceau du régiment. — Pétersbourg, le 5 février 1792 —
Comte SOLTYKOF. »
A côté du brevet figure la jolie lettre que, l'année suivante, Timpératrice écrit de sa main au petit officier.
a Je suis très sensible, monsieur Valentin, à Tamitié que vous me témoignez par la lettre que votre Papa m'a apportée. Je Tai trouvée très bien écrite en tout sens, et comme vous tracez des belles et grandes lettres bien lisibles, je Tai lue sans lunettes, ce qui ne m'était pas arrivé de longtemps.
« J'aurais été bien aise de vous voir arriver avec Papa, car je vous aime beaucoup; aussi, j'espère d avoir ce plaisir plus souvent pendant cet hiver. Mais, si vous étiez toujours avec moi, vous vous ennuieriez un peu d'entendre beaucoup de balivernes qui passent par mes mains.
« Mes compliments à maman.
« Adieu mon petit ami; je vous embrasse. — C»
XL MÉMOIBES DD C" VALENTIN ESTEIUIAZY
Ce n'est pas seuleineat par ces traits d'une rare bonne grâce que l'impératiice exprimait à Esterliazy l'intérêt qu'elle lui portait. Elle lui en donna des preuves plus positives. En 1795, elle lui fit présent du beau domaine de Luka, dans la Pologne russe, dont le propriétaire avait encouru sa dis(;râce et qu'elle en avait dépouillé. Ces choses étaient com< munes alors dans l'empire moscovite, et l'usage voûtait que l'on ne se fît pas scrupule de s'enricbir aux dépens d'autrui, quand telle était la volonté du maître. Du reste, ce richissime cadeau ne porta pas bonheur à celui à qui il avait été offert. A la mort de Catherine, il en fut à son tour dépossédé, non que Paid I" ne professât pas pour lui les seutimeols d'estime, qu'il méritait à tant de titresj mais le tsar n'oubliait ni la mort tragique de son père que la rumeur publique imputait justement à Catherine, ni lespèce d'osti'acisrac dont il avait été la victime de la ))art de sa mère, alors qu'elle réguait, et qu'elle avait paru constamment se déBer de lui, en sa qualité de prince héritier. En lui succédant et en devenant le maitre, c'est sur la plupart de ceux qu'elle avait affectionnés qu'il exerça son ressentiment. Il les éloigna de la capitale, leur défendit d'y revenir, :e réaction n'épargna pas plus les innocents que coupables. Esterhazy se vit enveloppé dans ces
INTRODUCTION \n
sentences. Le domaine de Luka lui fut brusquement enlevé et fit retour à son ancien propriétaire. Pour accroître contre lui la rijjueur de cette mesure, Paul I" lui fit savoir qu'il ne le considérait plus comme le représentant du roi de France. En terminant ses Mémoires, il mentionne ces pénibles incidents, mais seulement en quelques lignes. Nous no saurions donc que ce qu'il nous en dit si une lettre écrite par lui à Louis XYllT, le 2 août 1797, et que nous avons trouvée dans les papiers de ce prince, ne nous permettait de le compléter. A ce litre, nous croyons devoir la reproduire ici; elle constitue en réalité l'épilogue de ces récits.
« Sire,
« La position critique dans laquelle je me suis trouvé, depuis la mort de S. M. l'impératrice, m'a empêcbé de rendre un compte détaillé à Votre Majesté de ce qui m'est arrivé; ayant sçu qu'une lettre que j'avois écrit à M. le duc de la Vauguyon en chiffres au mois de décembre n'étoit pas partie et qu'il y avoit défense à la poste de recevoir aucunes lettres de moy, j'ay cessé d'écrire et de recevoir des nouvelles. Je charge M. le C* Meszinsky, seigneur Polonais qui va à Vienne, de remettre celte lettre-cy à M. l'évéque de Nancy, et
XLii MEMOIRES DU C" VALENTIN ESTERUÂZY
je prie ce dernier de la faire parvenir sûrement à Votre Majesté, en le prévenant qu'elle ne contient rien de pressé. Peu de jours après avoir reçu la lettre de M. le C** de Bezborodko, dont j'ai envoyé copie à M. le duc de la Vauguyon, qui me défendoit de la part de TEmpereur d'aller à Pétersbourg, et m'annonçoit que S. M. I. traiteroit directement les affaires de Votre Majesté, j'ay appris qu'il étoit arrivé ordre au gouvernement de rendre la terre de Luka que j'babitois et que je tenois des bontés de feu Sa Majesté l'impératrice, à M' Zagortzky, son ancien propriétaire. Dans cet ordre, il n'étoit pas question de moy ; mais j'ay été prévenu qu'eu conséquence de son contenu, les gens d'affaires de M' Zagortzky alloieut me mettre debors. Indépendamment de la sévérité de cet ordre, l'opinion en augmeutoitencorela rigueur. La défense au ministre d'un Roy reconnu, de paraître à la cour; la privation d'un bienfait qu'il tenoit légitimement selon les loix de l Empire, me faisoicnt supposer par les gens du pays, coupable d'un grand crime, et un exil en Sibérie sembloit être la moindre punition du forfait qu'on me supposoit. Quoique sûr de mon innocence, certain de n'avoir pas même une indiscrétion à me repprocher, j'ay fait cependant partir ma femme enceinte et mes enfans pour la terre d'un
INTRODUCTION xliii
seigneur de ce pays-là, dont j'avois reçu toutes sortes d'honêtetés et d'offres de services. A peine y sont-ils arrivés, qu'on a allarmé le maître de la maison, sur le danger où il s'exposoit en donnant azile à des proscrits; il m'a envoyé un courrier à Luka que je m'occupois à démeubler, pour me dégoutter d'aller chez luy; mais je n'avois pas de choix, il ne me restoit pas un lieu à poser ma tête; j'étois regardé comme un pestiféré, dans un pays où je connaissois peu de monde, dont je ne sçavois pas la langue, et dans la saison de l'année la plus rigoureuse; un enfant malade, une femme grosse, ignorant même les crimes qu'on me repprochoit. Le jour de l'arrivée de ce courrier, je reçus la signification de l'ordre de l'Empereur d'évacuer Luka, et j'éprouvay les plus mauvais procédés du fondé de procuration de M' Zagortzky, qui vouloit s'opposer au départ de mes effets, qui dévoient selon luy répondre de ce qui avait été diverti de sa terre depuis la confiscation. Dans cette cruelle position, M"* la comtesse Branicka m'envoya un de ses officiers avec la lettre la plus honéte, me demandant comme une grâce de venir m'établir chez elle avec ma famille, m'offrant une maison toute meublée à Bialowkielf, etc. T^a comtesse Branicka, nièce du feu prince Potemkiu, avoit été élevée par feu
xnv MÉMOIUES DO C" VALENTIN ESTERHAZY
Timpératrice qui Taimoit tendrement; elle avoit été témoin des bontés de cette grande souveraine pour moy, et étoit sûre de ma douleur et de mes regrets de sa perte. Ces motifs joints à la bonté de sou cœur, avoient dicté sa démarche, qui me tiroit du plus affreux embarras, et que j'ay acceptée avec autant de plaisir que de reconnaissance. Le même jour, M' Zagortzky est arrivé luy-méme; a mis des formes plus honnêtes que son procureur; il a laissé partir mes effets, que j'ay suivis dans la nuit.
« Arrivé à Bialowkieff, j'ay écrit à l'Empereur, et sans rien demander, ay peint ma position du style de quelqu'un, conscious de son innocence; ma lettre m'a été renvoyée avec une ligue signée de S. M. I. qu'on pouvait compter sur sa justice, mais qu'on perdoit ses bontés par la mauvaise conduite. Ces mots n'étoient pas rassurants, mais l'inquiétude qu'ils m'ont donnée n'a pas été de longue durée, ayant reçu peu après une lettre du comte depuis prince Bezborodko qui m'envoyoit la copie de la donation que me faisoit l'Empereur de la terre de Grodek en Volhinie, avec quelques autres villages faisant un plus grand nombre de paysans que ceux que j'avois perdus par la confiscation de Luka. Après avoir témoigné ma reconnaissance, j'ai