INTRODUCTION XLV
cherché à découvrir le motif de ma disgrâce, et du mécontentement de TEmpereur.
« J'ay enfin appris qu'il avoit été choqué qu'après m'avoy* témoigné autant de bontés que celles qu il avait pour moy en 1792, je me sois retiré de luy et rejette absolument du côté de sa mère. Mais, Sire, ma situation étoit très délicate dans ce temps-là : le peu d'intelligence qu'il y avoit entre l'impératrice et son fils étoit connu de tout le monde. Le moyen qu'un individu, et surtout un étranger pût être longtemps dans l'intimité de l'un et de l'autre? je sentois qu'il falloit absolument s'exposer à perdre la confiance de l'un des deux, et je n'ay pas hésité sur le choix : j'ay saisi le premier instant où j'ay cru remarquer un peu de froid dans le grand-duc, pour ne plus me présenter chez luy, qu'avec le respect dû à son rang et comme le reste des courtisans. J'ay vu que cela luy déplaisoit; il a cessé de me bien traiter, et même de me parler; mais j'ay préféré cela, à donner du soubçon à l'impératrice qui me combloit de bontés et j'ose dire d'amitié, ou à ceux en qui elle mettoit sa confiance.
« Assuré que c'étoit là le seul reproche qu'il eût à me faire, je me trouverois heureux de pouvoir attendre dans la solitude la fin des malheurs de la France, et le rétablissement de la Monarchie et de
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son léji^itime souverain, si je n'y joigoois le regret de ne pouvoir plus liiy être de quelque utilité.
■■ Après tous ceux que j'ay perdus, et pour qui V'otre Jlajesté a couDu mon attachement, j'nurois voulu consacrer le reste de ma vie pour Votre Majesté; les circonstances ne l'ont pas permis, et mon âge ne m'eu laisse pas l'espoir. J'ose recom~ mander mes enfans aux bontés de Votre Majesté, et vous rappeller les paroles du bon larron : daignez seigneur, vous souvenir (/'eiior quand vous serez dans votre gloire.
- .le demande pardon à Votre Majesté d'uo si long détail sur ce qui m'a été personnel; la confiance dont elle m'a lionoré m'a paru le rendre nécessaire. Des ordres, qu'elle m'a donnes pour les chevaliers de Saint-Lotùs, je présume ne pouvoir recevoir que le comte de Moriolles, qui est dans ces pays cy; j'ay envoyé la note des autres à M' le c" de la Ferté-Meun, j'ignore les usages qu'il aura pu en faire. Pour éviter le repioche de vouloir me mêler de ce qui m'a été interdit, voici la seconde tellrc que j'écris; la première étoit en chiffre, adressée à M' le duc delà Vauguyou; j'ay Ueu de croire qu'elle a été brûlée par ordre du gouverneur, du moins un tis de la poste de Vinnica me la dit ainsi, ignorance absolue où nous sommes ici des
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événements ne me permet même de faire aucunes conjectures ; je me borne à des vœux aussi sincères que l'est le très profond respect avec lequel je suis, etc., etc. »
On voit par cette lettre que le comte Esterhazy, bien qu'il n'eût que cinquante-huit ans à l'époque où elle fut écrite, ne croyait plus qu'il put servir utilement la cause royale et se condamnait volontairement à la retraite. Comme nous l'avons dit, il ne voulait plus revenir en France, et le domaine que l'humeur bizarre de Paul P' venait de lui attribuer après lui avoir enlevé ceux qu'il tenait de Catherine lui offrait un asile où il vieillirait en repos, uniquement absorbé par le souci d'assurer le bonheur de sa femme et la carrière de ses enfants. Dès ce moment, sa vie échappe à l'histoire, et à lire les manuscrits qu'il a laissés, les lettres adressées à la comtesse de 1797 à 1805, au cours de leurs rares séparations, quelques essais historiques, les comptes de sa maison, les petits vers qu'il aimait à faire en vue des fêtes de famille, et en un mot, tout ce qui témoigne de son activité physique et intellectuelle, il semble bien qu'il ait vieilli heureux. 11 mourut, entouré des siens, le 23 juillet 1805, au château de Grodek en Wolhynie, laissant une réputation sans tache : celle d'un honnête homme qui portait dans
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son cœur la reconnaissance, Tamour du bien et le souci de Thonueur.
Après ce court résumé de sa vie, il ne nous reste qu'à dire un mot des Mémoires eux-mêmes. Nous en devons la communication à leur propriétaire, M. Paul Bezerédj, arrière-petit-fils du comte Valentin Esterliazy (1), fixé dans le comitat de Tolna en Hongrie. A la recommandation de son voisin et ami le comte Alexandre Apponyi qui nous honore aussi de son amitié et de qui nous avions déjà tenu les papiers de la princesse de Liéven (2), il a bien voulu nous confier le manuscrit de son aïeul. Nous le prions d'agréer l'expression de notre sincère gratitude et le comte Apponyi d'en prendre sa part.
Ce manuscrit a été reproduit par nous avec une entière fidélité. Les modifications que nous lui avons fait subir ont consisté à en redresser quelques phrases dont la longueur eût peut-être rendu la lecture fatigante pour les lecteurs français, à le diviser en chapitres, en mettant à chacun d'eux un sommaire, et à supprimer, au'commencement comme à la fin, une douzaine de pages : à la fin, parce qu'elles ne sont qu'un exposé chronologique des événements ;
(I) Le fils de Valentin, le comte Ladislas, fut le dernier rejeton mâle de cette branche des Esterhazy, qui s'éteignit avec lui, en 1876. Sa fille qui épousa le comte Murray fut la grand' mère de M. Paul Bezerédj.
(^2) Voir mon livre Une vie d'ambassadrice du siècle dernier.
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au commencement parce qu'elles constituent uniquement des conseils de père à ses enfants, sans intérêt pour l'histoire . Du l'esté, les lignes qui suivent et que nous en détachons résument ces avis qui témoignent surtout de la solUcitude paternelle du comte Esterhazy.
■ Les événements de ma vie, mes enfants, n'ont rien eu d'assez intéressant pour me donner la tentation de les écrire, si je n'avais cm que vous y pourrez trouver des leçons utiles à l'effet d'être aussi heureux qu'on peut l'être en ce monde, et de ne pas faire dépendre tout son bonheur des circonstances de fortune et de faveurs, mais d'une conduite diHiite
"et d'une conscience pm-e. Je n'écris pas une confession et n'irai pas vous détailler tontes mes fautes. En lisant ceci, vous ne tes découvrirez sans doute que trop, et vous ferez bien de les éviter. Mais, j'ai eu trois défauts que je vous signale particuUèrement, parce qu'ils ont souvent troublé ma tranquillité, et qu'ils auraient pu influer sur le bonheur de ma vie. Le premier est la violence ; le second, trop peu d'ordre, le troisième un goût trop vif pour les plaisirs.
■ Par le premier, on s'expose à avoir des affaires, et ce qu'il y a de plus fâcheux, d'avoir tort, d'où
nécessité de réparer ce que Ton a dit ou fait, ce qui est une des choses les plus humiliantes et les plus dangereuses qui puissent arriver à un jeune homme.
a Le second vous ôte le moyen d'obliger en dépensant mal à propos, et vous met souvent à la merci de vos créanciers, par la facilité que vous avez à faire des dettes. Cependant, ne confondez pas, mes enfants, le goût de Tordre avec Tavarice. L'avarice est un vice, elle rend le cœur avide, Tàme insensible, et lait que celui qui en est atteint devient Tobjet de la haine et du mépris.
<c Parle troisième, on risque sa santé, on perd son temps, et on pervertit ses moeurs. Peu difficile sur le choix de ses amis, ou plutôt de ses compagnons de débauche, on vit en mauvaise compagnie; on s'ennuie dans la bonne, qui vous exclut bientôt de son sein, et vous vous trouvez peixlu de réputation à l'époque où vous deviez commencer à vous en faire une bonne. Je frémis encore quand je pense aux risques que ce défaut m'a fait courir, et vous en jugerez vous-mêmes. »
A cette citation nous n'ajouterons qu'un mot : c'est que le comte Esterhazy s'accuse plus qu'il ne convient. Bien qu'eu ses Mémoires, il ne nous ait pas. tout dit, il résulte cependant de leur lecture