CHAPITRE SEPTIEME
appelé au contrôle général, où il ne fit que des sottises. Le roi, ayant perdu son mentor et suivant son goût naturel pour tout ce qui était honnête, plaça de son propre mouvement M. d'Ormesson (l), magistrat intègre, dévot, borné, et n'ayant administré en finance que la maison de Saint-Cyr. La besogne le culbuta bientôt. La Caisse d'escompte fut au moment de faire banqueroute, et cela eut entraîné un bouleversement général. Les financiers se remuèrent. On montra le danger de TÉtat au roi, et on lui indiqua M. de Galonné comme le seul qui put rétablir les affaires. La reine fut fâchée de ce choix, mais elle ne s'y opposa pas. Les financiers qui avaient poussé M. de Galonné prêtèrent leur argent et leur crédit. La Gaisse d'escompte paya à bureau ouvert, et tout rentra dans cet ordre forcé, mais accoutumé, qui menaçait d'une explosion.
Depuis l'année 1741, on ne s'était servi que de palliatifs pour les finances. La dépense dépassait toujours la recette. Il était devenu impossible de mettre de nouveaux impôts et M. Necker avait épuisé le système ruineux des emprunts, n'ayant pu réussir à en établir un d'économie et de réforme.
Ge fut à la fin de 1783 que M. de Galonné vint en
(1) D*0rme880n avait à peine trente et un ans et était intendant des finances quand il fut appelé, bien qu'il ait allégué sa jeunesse et son inexpérience, à succéder à Joly de Fleury. Il fut remplace par Galonné.
place. Il vit bientôt qu'il fallait des moyens extraordinaires pour rétablir les choses. Il aurait voulu faire payer le clergé comme les autres, que la noblesse renonçât à ses privilèges pécuniaires, établir un impôt en nature sur les propriétaires, et un sur le timbre pour atteindre les rentiers. Je ne discuterai pas l'utilité de ces plans, mais le roi ne crut pas avoir la force ni peut-être le droit de les suivre. Galonné proposa une assemblée de notables, dont les charges de la cour seraient exclues.
De grands propriétaires ne tenant pas à la cour, des évêques, des magistrats tirés de toutes les cours supérieures, des maires des principales villes furent nommés par le roi et réunis à Versailles. On forma des bureaux à la tête desquels furent les frères du roi et les princes du sang. On lut des plans, on intrigua. La secte philosophique, voulant porter au ministère l'archevêque de Toulouse, souffla le feu. Les partisans de la liberté qu'on avait si maladroitement établie à grands frais en Amérique, en soutenant des sujets révoltés contre leur souverain, espéraient une révolution en France, et engagèrent les notables à déclarer que, n'étant pas élus par la nation, ils ne pouvaient avoir aucun droit de consentir de nouvelles impositions. Bref, Galonné fut chassé avant même d'avoir remis son plan complet. L'archevêque triomphant rompit l'assemblée des notables sans rien finir et échoua lorsqu'il voulut établir lui-même la même
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forme d'impositions auxquelles il s'était opposé lorsque Galonné les avait proposées.
Pendant ce temps-là, le manque d'argent fit échouer l'affaire de Hollande . M . de Verçennes , en qui Louis XVI avait confiance, qui, avec des vues étroites et sans g^énie, avait du moins une idée exacte du système de l'Europe, venait de mourir et son successeur, M ontmorin (1), n'avait rien de ce qu'il fallait pour remplir un poste aussi difficile. Le roi voulait le bien, mais manquait de la fermeté nécessaire pour l'opérer, et était le jouet des intrig^ues dont il était entouré, dans la nomination des emplois. Le mauvais succès de ceux qu'il choisissait lui-même aug^mentait sa méfiance dans son opinion, et le décidait à se laisser aller à celle des autres.
L'archevêque saisit le moment pour se faire premier ministre. MM. de Ségur et de Gastries quittèrent les ministères de la guerre et de la marine. L'archevêque donna le premier à son frère et l'autre à M. de la Luzerne (2) , philosophe, homme d'esprit, mais distrait et ne connaissant pas du tout la partie dont il était chargé. Enfin, succombant sous le poids des affaires, Mgr de Brienne quitta au mois d'août, après avoir fait
(1) Le comte de Montmorin, ministre des affaires étrangères à la Hn du règne de Louis XVI et aux débuts de la Révolution. Il périt durant les journées de septembre. II était le père de Pauline de Beaumoat, l'amie de Chateaubriand et de Mme de la Luzerne.
(2) Le lieutenant général comte de la Luzerne, frère aine du cardinal de ce nom. Entré au ministère le 14 juillet 1789, il en sortit en octobre 1700 et éniigra. Il mourut en Angleterre en 1700.
tiô MÉMOIRES DU C" VALENTIN ESTERHAZY
des démarches arbitraires et ne pas les avoir soutenues, après avoir promis des États g[énéraux qu*il espérait éluder, et pour lesquels on le pressait, et débouté le militaire par les opérations du coaseîl de g[uerre, absolument dirigé par Guibert, homme de lettres (i) ambitieux, plein de facilité pour le travail, et, tour à tour despote ou républicain, selon qu'il espérait y trouver des moyens de fortune.
Le comte de Brienne quitta peu après son frère le ministère de la guerre, qui fut donné au comte de Puységur (2), le plus ancien des lieutenants-g^énéraux du conseil de guerre, très honnête homme, droit, sachant son métier, et très capable de remplir cette place, s'il Teùt obtenue quelques années plus tôt, alors que sa santé n'était pas affaiblie et dans des temps moins difficiles.
Ce fut l'automne de cette année 1788 que se tinrent les États du Hainaut. M. le prince de Croy en fut nommé le président; l'intendant Sénacde Meilhan (3)
(i) A remarquer que celui qui est traitd si dédaigneusement d'homme de lettres par Esterhazy était le général comte de Guibert dont nous avons déjà parlé, connu surtout par la passion qu'il inspira à Mlle de Lespinasse.
(2) Il ne fut ministre de la guerre que durant quelques mois, de novembre 1788 au 12 juillet 1789. Compromis le 10 août 1792 par la part qu'il prit à la défense des Tuileries, il émigra et rentra plus tard, dans le Tarn, son pays. Il y mourut en 1807.
(3) i\e très spirituel écrivain avait fait sa carrière dans les intendances de province et avait été nommé, en 1776, intendant général de la guerre. Emigré en 1791, il passa plusieurs années en Russie, honoré de la fa\eur de la grande Catherine, et ne quitta ce pays qu'à la mort de cette souveraine. Il alla se fixer à Vienne et y mourut en 1808.