CHAPITRE PREMIER
et sa société ne pouvait être que dans sa famille. Il se levait de bonne heure, faisait de long^ues prières, fumait deux pipes et prenait deux tasses de café à Teau, après quoi il s'habillait et recevait ses enfants. Il passait ensuite dans son cabinet, ou il allait se pro« mener, et dînait à midi. L'après-diner, si ses occupations ne le réclamaient pas, il restait dans le salon, faisait une partie. A huit heures, il soupait, fumait sa pipe, et, ses prières dites, allait se coucher.
La comtesse, depuis maréchale, était une fille de rien. Il Tavait épousée par amour. Elle était grande^ avait été belle et bien faite. Quinze ou seize enfants étaient nés de leur mariage, dont six seulement étaient encore vivants. Mme de Bercheny possédait une belle voix, mais sans savoir chanter, peu d'esprit, un mauvais ton. Elle se disait souvent malade pour intéresser, bonne femme au fond, mais d'humeur fentasque, et menant son mari avec l'apparence de la soumission. Elle l'appelait toujours « mon Matchel » . Assez sévère avec ses enfants, excepté le chevalier, qu'elle préférait à tous les autres, elle était très personnelle et avare; elle tenait les cordons de la bourse, et on a découvert à sa mort deux mille louis, qu'elle avait mis de côté sans que personne s'en doutât. A la fin de sa vie, elle n'était jamais de sang-froid en sortant de table, et cette habitude a sans doute contribué à l'hydropisie dont elle est morte, en 1766.
14 MÉMOIRES DO C" VALEMTIN ESTERHAZT
Mlle Géraf, sa sœur, qui a changée son nom en Wiett quand on lui a eu fait une généalogie, était une bonne paysanne alsacienne, une brune, qui, dit^ on, avait été piquante. Ig^norante de la lang[ue française, dépourvue de bonnes manières, au mauvais ton de sa sœur elle joig^nait des formes ignobles, qui prouvaient sa naissance et son éducation. Elle avait servi de bonne à ses nièces, travaillait bien à toutes sortes d'ouvrages, et avait toujours été un peu galante, d'abord dans Tespoir de se foire épouser comme sa sœur, et ensuite par habitude.
Nicolas, Tainé des Bercheny, était d'une très jolie figure, doux, aisé à vivre, mais ignorant, sans esprit et sans caractère, timide dans toute l'acception du mot. Lorsqu'il eut été nommé colonel du régiment de son père, il épousa Madeleine de Baye, fille du maréchal de camp comte de Baye, dont il se disposait à être jaloux. S'il eût été bien entouré en entrant dans le monde, il eût peut-être bien vaincu sa paresse et tiré un meilleur parti des avantages de sa position et de sa figure. Il est mort de la petite vérole à Mulhouse, en 1762.
Le chevalier, aujourd'hui comte de Bercheny (1) , a épousé en 1774 une fille de M. de Pange, bossue, mais d'un très bon caractère; elle est morte sans enfants. En 1776 il s'est remarié à Mlle de Santo Domingo,
(i) Nous rappelons que ces Mémoires ont été écriu de 1798 à