‹ Mémories du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 113 sur 179 · CHAPITRE SEPTIEME tt · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME tt

g^ement des finances, les fautes de la cour, le mauvais choix des ministres, et surtout par Taudace des philosophes modernes, qui se faisaient des partisans d^abord de tous ceux qui avaient été feire la guerre d'Amérique, des jeunes gens qui étaient jaloux de la gloire qu'ils s'y étaient acquise, et ensuite de tous les mécontents en tout genre, il me reste à vous détailler ce qui m'est arrivé de personnel pendant ces affreux moments, qui n'ont été que les précurseurs de temps plus affreux encore, durant lesquels ont coulé des flots de sang humain.

Retenu à Valenciennes par la nécessité de faire venir des grains de l'étranger et d'y maintenir Tordre, j'avais en vain sollicité un congé pour ramener à Paris votre mère, qui était grosse, et que ma bellemère ne voulait pas exposera accoucher en province. Pressée par celle-ci, ma femme se détermina à partir. Je me décidai à raccompagner le plus près de Paris que je pourrais, sans cependant me mettre dans mon tort, en rentrant sans permission dans la capitale. Nous partîmes donc, le vendredi 10 juillet, de Valenciennes. L'état de votre mère ne permettant pas de faire de grandes journées, nous allâmes coucher le même jour à Péronne, et le lendemain à Pont-Sainte- Maxence. Le 12, je la quittai de grand matin pour retourner à Valenciennes.

J'y trouvai tout tranquille. L'effervescence sourde qui régnait à Paris m'avait imposé des mesures de

précaution sur la frontière. J'avais renouvelé la défense de laisser passer personne sans sérieux examen des passeports. J'appris, le 13, que M. Necker, sous le nom de baron de Goppet, avait passé à Gondé avec sa femme, porteur d'une lettre du roi, qu'il avait montrée au commandant de cette place et qui devait lui tenir lieu de passeport. Le renvoi de M. Necker dans cette circonstance me donna de grandes inquiétudes. Elles furent confirmées par Tarrivéede la duchesse de Devonshire, qui avait eu beaucoup de peine à partir de Paris, et qui y avait entendu sonner le tocsin dans la journée du 12. Je passai celle du 14 dans une très grande inquiétude sur ma femme. Je la voyais seule à Paris dans sa maison, livrée aux craintes et aux alarmes, et je n'étais pas tranquille sur les dangers qu'elle pourrait courir de la part d'une populace effrénée, qu'on avait depuis longtemps animée contre la reine et ceux qu'elle honorait de ses bontés.

Le mercredi soir, un ancien dragon à qui j'avais fait avoir son congé demanda à me parler en particulier. Il arrivait de Paris ; il en était parti la veille avec un officier des Gardes françaises. Us avaient été obligés d'aller à pied jusqu'au Bourget, et là seulement ils avaient pu avoir des bidets de poste. Il me raconta que l'on empêchait tout le monde de sortir, qu'on cherchait les Polignac qui s'étaient enfuis, et y ajouta les détails de la prise de la Bastille, et du

jâ

CHAPifRE SEPTIÈME 231

massacre de MM. de Launay et de Flesselles. J'eus d*abord quelque peine à ajouter foi à des faits si extraordinaires. Mais il me les affirma si positivement en m'observant qu'il avait été témoin de la défection des Gardes françaises et avait vu passer les têtes des malheureuses victimes, qu'on portait en triomphe au Palais Royal, qu'il ne me fut plus permis d'en douter. Mes inquiétudes pour ma femille s'en accrurent, et d'autre part, je dus prendre toutes les précautions que la prudence me suggérait pour m'assurer de ma garnison et des habitants de Yalenciennes, sans montrer cependant de la crainte. Je fis surveiller de près un certain Jamart, homme d'affaires du duc d'Orléans, homme d'esprit et démocrate enragé ; je défendis de donner des chevaux aux postes sans mon ordre exprès, et me fis amener tous les étrangers qui se présentaient aux portes de la ville.

Le jeudi 16 au soir, on vint me dire que M. N***, premier commis des finances, demandait les portes et qu'il arrivait avec des ordres du roi. J'envoyai un officier major pour lui en demander communication et tâcher de savoir l'objet de sa mission. Il demanda à être conduit chez moi, et j'appris par lui ce qui s'était passé à Versailles, le 15. Il me montra la copie de la lettre du roi qu'il apportait à M. Necker pour le rappeler, et celle du président de l'Assemblée nationale à ce ministre. Il paraissait très content de ce qui s'était passé. Je lui fis donner des chevaux, et lui

tZ% MÉMOIRES DU C^ VALENTIN BSTERHAZY

communiquai tous les renseignements que j'avais de la marche de M. Necker. Il médit aussi que le roi avait promis d'aller à Paris, le vendredi 17, et que probablement, cette démarche de sa part rétablirait Tordre et la tranquillité dans la capitale. Je conviens que j'éprouvai dans ce moment-là deux sentiments bien différents : l'un de peine de voir faire au roi une démarche aussi avilissante pour son autorité et aussi dan(]fereuse pour sa personne, et l'autre de plaisir de voir par là ma femme et mes enfants hors de danger.

Tout fut calme à Valenciennes pendant la journée du 16. Il ne venait personne de Paris, mais on disait que les issues en seraient libres dès que le roi y serait rentré. Je profitai du départ de la diligence pour écrire à ma femme, et lui conseiller de venir me retrouver le plus tôt qu'elle pourrait avec ses enfants. Dans la nuit du 17 au 18 on vint m'éveiller en me disant que le prince de Ghimay était aux portes et demandait à me parler. Je donnai l'ordre de lui ouvrir, mais, supposant que c'était quelqu'un qui prenait son nom, car je le savais lui même en Italie, je montai ensuite à cheval, et courus à la porte Notre-Dame. En chemin, je croisai une berline qui allait à la poste; je m'y rendis, et quel ne fut pas mon étonnement de me trouver en ouvrant la portière dans les bras de M. le comte d'Artois!

Il me remit un billet de la main du roi, qui m'invitait à rendre à son frère tous les soins qui dépendraient de moi et à assurer sa sortie aux Pays-Bas, et

Page 1