CHAPITRE HUITIEME
d^aucune utilité dans la province, et je le priai de faire accepter au roi ma démission. Je ne fis pas mystère de ma démarche. Dès qu'elle fut connue, toutes les autorités de la province écrivirent au ministre et au président de la Convention pour demander comme une g^ràce essentielle au bonheur et à la tranquillité des habitants, de ne pasaccéder à ma demande et de me laisser dans un emploi où j'avais fait autant de bien. Il ne me fut pas fait part de cette démarche, et je ne Tappris que par la réponse du ministre qui, en refusant ma démission, m'envoya la copie de ces lettres où les services que j'avais pu rendre à la province étaient fort exagérés.
Je n'en étais pas moins décidé à ne pas rester dans une place qui devenait impossible à suivre, et où non seulement ma vie, mais mon honneur pouvait être compromis. M. de Livarot avait été mis en prison à Lille où il commandait, parles soldats de sa garnison, et peu s'en fallut qu'il ne fût massacré, et cependant, il n'était pas comme moi l'objet de la haine des démocrates, ayant ménagé tous les partis, et tenant le poste qu'il avait des mains des constitutionnels. J'écrivis A la reine, au duc du Ghàtelet l'embarras de ma position, et l'extrême désir que j'avais de la quitter. Le duc me proposa un moyen que je saisis : ce fut de demander un congé de trois semaines. Mais, pour que cette demande ne fût point suspecte, il fallait que ce fût plutôt un ordre du roi d'aller à Paris
t«4 MÉMOIRES DU C" VALENTIN ESTERHAZY
pour y rendre compte de l'état de la province, et que le même ordre contint Tassurance de retourner au bout de peu de temps. J'envoyai le projet à la reine, en la priant de le faire adopter à M. de la Tour do Pin. Je reçus à la fin d'avril Tordre que j'attendais avec tant d'impatience ; j'en adressai la copie à toutes les municipalités de la province, et je me mis eu route avec ma femme et mes enfants, quatre jours après l'avoir reçu. Je laissai ma maison et mes chevaux à Valenciennes, et j'arrivai heureusement à Paris, où mon premier soin fut d'aller aux Tuileries. La reine daig^nam'embrasser en fondant en larmes. Le roi vint un moment après chez elle ; il me fit le même honneur; tout ce que j'avais éprouvé de peines, en apprenant ce qui s'était passé, semblait se représenter en ce moment avec encore plus de vjVacité : je me feisais des monstres pour l'avenir, qui n'ont été que trop fondés. Enfin je rentrai chee moi la mort dans le cœur.