‹ Mémories du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 131 sur 179 · CHAPITRE NEUVIEME Î · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME Î

chez la reine à Theure qu'il m'avait indiquée. J'y fus aussi pour lui rendre compte de ce qui s'était passé. Le soin que M. de La Fayette avait eu de ne pas se trouver à l'Assemblée le jour où la nomination des magistrats avait été décrétée prouvait qu'il n'était pas sur de la majorité pour la faire donner au roi, et qu'il n'avait pas voulu compromettre son crédit en se rangeant du côté de la minorité. Je pensais qu'il devenait inutile de traiter avec lui, puisqu'il se servirait comme d'un titre des concessions que ferait le roi, sans pouvoir répondre des délibérations d'une Assemblée qu'il était évident qu'il n'influençait pas. Je pris alors le parti de louer une maison à Ghaillot pour faire inoculer mon fils. J'y avais plus de facilité de donner des rendez-vous à mes amis allant à cheval au bois de Boulogne, et d'aller aux Tuileries par le jardin sans être observé d'aussi près. Ce fut dans ce temps-là, qu'étant sorti de chez la reine vers neuf heures, un samedi, pendant que le roi était au conseil, j'entendis des applaudissements et des cris de « Vive le roi » sous les fenêtres du château . Ceux à qui je demandai ce que c'était ne purent me le dire. Comme l'heure me pressait et que ma femme m'attendait aux Champs-Elysées, je ne pus rien apprendre.

Le lendemain matin, je fus à la cour et j'appris en arrivant que, sous prétexte d'ordonner à tout le monde de porter la cocarde nationale, le roi avait

envoyé une note à TAssemblée, qui compromettait le clerg^é et la noblesse et les livrait absolument à L merci des scélérats. Cette note, rédig^ée en conseil, avait été reçue avec acclamation par rAsseinblée, qui envoya une députation le lendemain pour remercier le roi. Pendant que la députation était chez lui. k reine, qui l'attendait pour aller à la messe, m'appeiit dans une fenêtre. Je lui dis avec la douleur sur le visage ce que je venais d'apprendre. Elle me rassura en me disant que ce n'était qu'une déclaration pour la cocarde, qui était insignifiante; qu'à la vérité, elle ne l'avait pas lue, mais que le roi lui avait dit la veille, au moment où le peuple était venu Tapplaudir, qu'il ne savait pas pourquoi il y mettait tant d'importance. Je lui dis combien ce qu'elle me disait me faisait plaisir, mais que je ne serais cependant tranquille que quand j'aurais lu cette déclaration.

Le roi sortit pour la messe, et je retournai à Ghaillot. Pendant que je dinais, la reine m'envoya dire de venir tout de suite chez elle. Je la trouvai au désespoir. Elle avait lu cette déclaration et l'avait trouvée pleine de dangers et d'inconvénients. Elle Tavait reprochée au roi, qui s'était justifié en disant qu'on lui en avait proposé une qu'il n'avait pas voulu signer, mais que celle-là lui avait paru sans conséquence. En l'examinant ensemble, il vit clairement combien il s'était trompé. Il gémit contre la mauvaise foi de ses ministres, les pièges qu'ils lui tendaient sans cesse et

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