CHAPITRE NEUVIEME Î
finit par pleurer sur sa position. La reine lui avait proposé d'abdiquer une couronne dont on lui enlevait tous les jours quelque fleuron. Mais ce malheureux prince n'avait pas assez de caractère pour prendre un parti vigoureux, et l'habitude qu'il avait contractée d'agir par la volonté de ses ministres en matière d'État faisait qu'il finissait toujours par s'en rapporter à eux, quoiqu'ils n'eussent aucune part à sa confiance.
Mon fils n'eut pas la petite vérole de son inoculation, quoiqu'il eût été piqué plusieurs fois, et comme la cour devait aller s'établir pour Tété à Saint-Gloud, je quittai ma maison de Chaillot et en louai une à Auteuil, qui était plus près de Saint-Gloud et touchait au bois de 6oulo{jne. Pendant ce temps-la, la duchesse de Devonshire était venue à Paris pour y faire ses couches, et avait loué le château de Passy, où elle était établie avec lady Spencer, sa mère, qui était mon amie depuis bien des années. Joint à cela, plusieurs autres personnes de ma connaissance étant établies dans le voisinage : Mmes de Balbi, de Vauban, etc., ce pouvait être une distraction pour ma femme qui était grosse, pendant les voyages très fréquents que je faisais à Saint-Gloud.
La cour s'y établit, gardée par les gardes nationales (le Paris, qui venaient avec leurs canons monter la garde au château. Les chefs de bataillon faisaient les fonctions de capitaine; des gardes et des aides de camp de M. de La Fayette étaient employés près de la
t^t MEMOIRES DU C" VALENTIN ESTERHAZY
personne du roi, de la reine et de la fiamille royale. Le roi montait tous les jours à cheval. Il n'y avait de logés au château que le duc de Brissac, capitaine des gardes suisses, très attaché au roi, et qui a péri misérablement, massacré à Versailles; le duc de Villequier, premier ^gentilhomme de la chambre, et moi, qui occupais le même appartement que la reine m'avait destiné en feisant arranger le château. M. de La Fayette y avait aussi un appartement, qu'il n'occupait pas, couchant tous les jours à Paris, mais où il s'arrêtait quand il allait à Saint-Gloud. La cour allait tous les dimanches diner aux Tuileries.
Un dimanche, M. de La Fayette engagea Je roi à passer par la plaine des Sablons, pour y passer en revue une division de la garde nationale. Le roi y consentit, partit à cheval, et traversa en surtout gris la plaine, s'arrêta devant la troupe, passa devant le front, et elle défila ensuite devant lui. Les personnes qui ne négligeaient rien pour donner des démérites au roi trouvèrent mauvais qu'il fût venu en surtout et les cheveux roulés. Cette réflexion germa dans /e peuple, et, le samedi suivant, M. de La Fayette vint dire au roi que son costume avait déplu à la garde nationale, qu'elle désirait qu'il y vînt en habita rouges, comme il était d'usage de passer la revue des gardes françaises.
Cette observation déplut au roi qui la rejeta et congédia M. de La Fayette sans lui foire de réponse