CHAPITRE NEUVIEME
par lui-même, et mit les autres souverains dans ses intérêts, car son frère signerait sa condamnation si on Texig^eait de lui, quoiqu'il l'aimât tendrement et prit rintérét le plus vrai à ce qu*il réussit (1).
Le roi pardonna facilement à Madame Elisabeth ce qu'elle avait mandé de lui, par la joie qu'il eut de ne pas se voir compromis dans cette lettre. La reine avait plusieurs émissaires qui allaient et venaient de Paris à Turin, à Vienne, à Madrid: mais tout cela ne servait de rien; des réponses vag[ues, des phrases d'intérêt était tout ce qui en revenait.
L'époque de la fédération approchait; le roi quitta Saint-Cloud deux jours avant et alla s'établir aux Tuileries. L'usage des voitures fut défendu à Paris pendant ces deux jours. Dès la nuit du 13 au 14 juillet, les gradins du champ de Mars étaient pleins de spectateurs, et le 14, au point du jour, les députés des départements, ayant chacun une bannière, se mirent en marche de la porte Saint-Martin; ils devaient prendre en chemin les députés de l'armée; ceux de la commune, la municipalité, et enfin l'Assemblée nationale devaient s'y réunir sur la place Louis XV. Cette
(i) La lettre de Mme Elisabeth, dont parle Eeterhazy, était probablement conçue dans le même esprit que celle qu*elle écrivait au comte d'Artois, au commencement de 1790, et à propos de laquelle le prince de Condé mandait, le 20 janvier, au marquis de Larouzière : « La lettre est parfaite. Vous en jugerez par ce mot. Après avoir gémi sur l'apathie dans laquelle le roi et la reine vivent à Paris, elle dit : « Ne vous découragez pas, mon frère, et secourez-les malgré eux. » — Voir mon JJistoire de l'Émigration, tome I**, page 25.
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marche était escortée par des détachements de garde nationale à pied et à cheval, et précédée par un grand nombre de trompettes et de timbales. A. onze heures les personnes nommées pour suivre le roi s^assemblèrent aux Tuileries, et montèrent dans les carrosses de la cour. Nous arrivâmes à midi à TÉcole militaire, où on avait construit une galerie pour mener ^an échafaudages où Ton devait se placer. Ce jour-là il y eut beaucoup d'averses, et si un moment il faisait du soleil, cela amenait Tinstant d'après une grosse pluie qui durait aussi peu de temps.
Nous attendîmes plus de deux heures avant que r Assemblée nationale arrivât. Ses membres, tous vêtus de noir et venus à pied, étaient tout crottés et mouillés. Les gens de la suite du roi étaient bien vêtus, bien tenus. Ce contraste, aux yeux du peuple, ne fut pas en faveur de l'Assemblée. Les députés de l'armée et des départements avaient été présentés au roi, la veille, aux Tuileries; il les avait très bien traités, et cet ancien amour des Français pour leur roi s'était ranimé par sa présence dans le Champ de la Fédération. Les cris de « vive le roi! vive la reine! vive le dauphin ! » étouffèrent souvent les cris de « vive la nation! » Je suis convaincu que si, dans ce moment, le roi eût pu ou eût osé monter à cheval, aller dans les rangs, toutes les provinces, les députés de l'armée, et peut-être même une partie de la garde nationale, se seraient réunis à lui, et cette fête, sur laquelle les
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révolutionnaires avaient tantcompté, aurait probablement rétabli la monarchie.
Mais, il n'en fut rien. L'évêque d'Autun, renégat scélérat, chanta une messe qui rappelait plutôt une fête de l'ancienne Grèce qu'une cérémonie de TÉglise chrétienne ; on y bénit les bannières des départements. Ensuite, M. de La Fayette, nommé major général de la fédération, apporta au roi le serment, qu'il lut debout devant son fauteuil. M. de Bonnay, président de TAssemblée, assis dans un fauteuil beaucoup plus petit que celui du roi, était à côté de lui, et lut debout le serment, qui fut répété par tous les membres de TAssemblée. Pour lors, M. de La Fayette, ayant pris les ordres du roi, retraversa Tarène à cheval et alla près de Tautel prêter un serment qui fut répété par les députés des départements et de Tarmée. Le tout fut suivi d'un Te Deum au bruit d'une immense artillerie. Des tables servies dans les jardins de la Muette, destinées à donner à diner à cette multitude, furent très peu garnies, par la lassitude des acteurs de cette singulière et inutile cérémonie.
En rentrant, le roi fut beaucoup mieux reçu qu'en allant; on cria beaucoup a vive le roi » ; tousses partisans avaient l'air bieù plus contents que les autres, et il y aurait eu un résultat à tirer de cette disposition en faveur de la monarchie, si Ton avait su prendre un parti. La Fayette était abattu; ceux qui avaient compté sur la fédération pour donner du crédit à la
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révolution voyaient qu'ils s'étaient trompés et avaient feit de g^rands frais inutilement; ils n'étaient même pas sans inquiétude sur lesprit que les fédérés rapporteraient dans les provinces. Ceux-ci avaient généralement montré de rattachement au roi, et peu de l'espect pour l'Assemblée, dont ils avaient trouvé les discussions indécentes et les décrets futiles.
Mirabeau Tainé sentit cela plus tôt que les autres, et il fit si bien qu'il obtint une entrevue avec le roi et la reine dans une espèce de crotte du jardin de Saint- Gloud. Cette entrevue fut suivie d'une correspondance d'après laquelle ce scélérat se prêterait à Caire sortir le roi de la captivité où il se trouvait. Mais il voulait que ce fût pour rentrer dans l'intérieur du ro^'aume, et loin des troupes et des frontières. Le roi et la reine pensèrent qu'il fallait profiter des moyens que donnait Mirabeau, mais qu'il fallait en même temps ne pas se mettre absolument entre ses mains, et seulement se servir de lui pour sortir de Paris. Au lieu d'aller de l'autre côté de la Loire comme il le voulait, on se rendrait à Rouen. Cette ville était bonne. La duchesse de Villeroy, sœur du duc de Villequier, qui s'y était retirée, y avait assuré un grand nombre de partisans au roi. De là il serait possible de gagner la Flandre, ou de tirer parti des puissances étrangères, ayant la mer derrière soi. Enfin, on pourrait atten<ire les événements d'une manière plus sûre qu'au milieu d'une capitale livrée aux factieux et armée.