‹ Mémories du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 133 sur 179 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

positive. Le soir, pendant que nous étions à jouer après souper, un aide de camp de M. de La Fayette apporta une lettre au roi, dans laquelle il lui observait que le refus de mettre Thabit rouge déplaisait fort â la garde, et qu'il ne répondait pas de ce qui se passerait si le roi paraissait en habit gris ; qu'au reste, il ferait comme il voudrait et qu'il l'attendrait à dix heures dans la plaine, à la tète de la division. L'indécision, le défaut de caractère empêchèrent le roi de prendre un parti le soir, et, le lendemain matin, il prit un parti moyen qui tie contenta personne. Il y fut en habit rouge, mais non pas celui des revues, qui était brodé sur toutes les tailles, mais celui d'uniforme de Trianon, qui était galonné d'or.

La Convention se livrait alors à tout ce qui pouvait amener à la démocratie; la noblesse fut abolie, un décret obligea chaque particulier à porter le nom de ses pères, et à renoncer à ses titres, décret qui n'a jamais été exécuté ; on défendit les livrées et les armoiries, excepté au roi seul. Le peuple saisit cette occasion pour aller démolir les armoiries qui étaient sur la porte de quelques hôtels, et pour insulter les voitures qui avaient quelque apparence d'armoirie sur les panneaux. Les livrées disparurent, et des gens appartenante des ministres étrangers, qui n'étaient pas soumis au décret, furent insultés par la populace.

Malgré tous les petits moyens qu'on employait pour amuser le peuple : des parades d'église, des

t7* MEMOIRES DU C" VALENTIN ESTERHAZY

musiques à chaque bataillon des g^ardes nationale;^, des écharpes qu'on donna aux officiers municipaux, on craig^nit qu'il ne s'eng[ourdît, et on imagina de célébrer le 1 4 juillet, anniversaire de la prise de la Bastille, par une fédération solennelle de tous les départements du royaume, et de toutes les troupes, où le roi prêterait serment d'être fidèle à la Nation, à la Loi et à la Constitution, quoiqu'elle ne fut pas encore fixée. Cette idée proposée à la Convention fut adoptée et suivie ensuite d'un décret qui l'ordonna. L'ancien Champ de Mars, devant l'École militaire, fut destiné pour l'emplacement de la cérémonie. Une multitude d'ouvriers y travaillèrent tous les jours, et le résultat fut une avenue immense, terminée d'un côté parl'École militaire, devant laquelle on construisit un échafaudage pour placer le roi, l'Assemblée nationale, la municipalité, les députés delà commune de Paris, etc; au-dessus, une tribune pour la reine et la hmilk royale, et des deux côtés une vaste galerie pour le» ministres, les ambassadeurs et autres personnes. Le fauteuil du roi était sur le mleme niveau que celui de l'Assemblée, placé à sa droite, et autour de lui des tabourets pour les secrétaires de l'Assemblée. Il n y

avait aucun siège pour les officiers de la suite du roi>

qui devaient se tenir debout sur les deux escaliers qui descendaient de la tribune de la reine à VetDplBcement où était le fauteuil du roi.

Au centre de cette immense avenue, qui était car-

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nie de trois rangs de bancs circulaires pour les specta* leurs, on avait élevé un g^rand autel auquel on montait par quatre-vingts marches, et entouré de vases remplis de parfums, sur lequel devait être célébrée la messe. De l'autre côté de TÉcole militaire, il y avait ' un grand arc de triomphe, rempli d'inscriptions et d'emblèmes relatifs à la liberté, et derrière on avait jeté un pont de bateaux sur la Seine, par où devait entrer toute la procession. Les députés des départements, ceux de l'armée, de la marine, et les officiers généraux de tout grade devaient entourer l'autel. Le grand intervalle qui existait entre l'autel et les gradins était rempli par la garde nationale de Paris sous les armes, indépendamment des ouvriers de tout genre, qui étaient occupés nuit et jour à préparer cet emplacement. Tout ce qui était attaché à la Révolution s'empressait de se réunir aux ouvriers : les dames s'y distinguaient, et on en voyait de très parées mener des brouettes, au son des instruments et au chant de Çà ira qui était la chanson favorite des révolutionnaires.

Pendant que les préparatifs se faisaient, que les routes étaient pleines et des députés et des curieux que la nouveauté de ce spectacle amenait à Paris \ que la Convention réglait le cérémonial de la fête, et qu'on tâchait de faire en sorte que les députés de l'armée fussent des ennemis de l'ancien régime, en comptant l'ancienneté de soldat comme celle d'offi-

cier, ce qui devait naturellement remplir la députation de vieux officiers de fortune, naturellement jaloux des préférences de la noblesse, il arriva une petite chose qui me fit croire que le roi avait pris un parti vigoureux, et qui eût peut-être sauvé la France; mais c'était un vain espoir.

Depuis le 6 octobre de Tannée précédente, le roi ne chassait plus; mais pour sa santé il montait souvent à cheval et faisait une course de quatre à cinq lieues sur deux chevaux, dans les environs de Saint- Gloud. Il allait fort vite, et des chefs de division qui faisaient près de lui le service de capitaines des g^ardes, il n'y en avait qu'un, M. de G***, capable de le suivre. Il était convenu entre eux que ce serait lui qui fierait toutes les courses à cheval. Il y avait, de plus, un ancien g^arde du corps qui commandait un ré^ment de cavalerie nationale, et qu'on avait placé près du roi pour le suivre à cheval. Le troisième était un aide de camp de M. de La Fayette. Le roi était suivi ordinairement du duc de Brissac, de M. de Tourzel et de moi.

Un jour, il sortit par les hauteurs de Saint-Gloud et par une porte du parc, ordinairement condamnée, qu'il fit enfoncer. Nous descendîmes par la plaine auprès de Rueil, et après avoir passé le pont de Ghatou, nous entrâmes dans la forêt du Vésinet. Le relais était au Butard, et nous lui tournions le dos. Dès que nous fûmes au rond du Vésinet, le roi prit à droite, et

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en allongeant son cheval, prit la route de Maisons. Je ne doutai pas alors qu'il ne fût déterminé à s'échapper. La reine avait demandé des calèches pour aller se promener, en même temps que son fils et Madame Elisabeth. Je supposai que tout était concerté, que nous trouverions un bateau pour traverser la Seine, et que des voitures de l'autre côté nous auraient bientôt menés sur la route de Chantilly, où M. le prince de Gondé avait tous ses chevaux qui pourraient être distribués sur la route, pour mener le roi au centre de son armée, où il aurait trouvé des fidèles serviteurs.

La même idée vint en même temps au duc de Brissac et nous Tétant fait soupçonner par un coup d'œil^ nous restâmes un peu en arrière pour nous communiquer nos soupçons. Le résultat de notre conversation fut que nous observerions chacun un des officiers nationaux, et qu'au moment du passage de la rivière, si Tun d'eux voulait s'y opposer ou ne pas nous suivre, nous lui passerions notre couteau de chasse à travers le corps; c'était la seule arme que nous eussions; ils avaient, eux, leurs sabres et leurs pistolets; mais nous espérions ne pas leur donner le temps de s'en servir, lorsque le roi s'arrêta et ordonna à son écuyer de faire venir le relais du Butard au pont du Pecq. Cet ordre détruisit nos espérances, et plus j'y ai réfléchi depuis, plus j'ai vu combien la fuite eut été facile. Nous ne rentrions quelquefois qu'à la nuit

fermée et nous aurions été au delà de Chantillv, avant qu'on ne se fût aperçu de notre fuite, étant très aisé d'éviter les villages et de suivre des routes de chasse dans les forêts de Chantilly, de Hallatte et de Compièçne, où les relais de M. ie prince de Gondé pourraient être placés sans donner aucun soupçon.

En rentrant, je dis à la reine respérance que nous avions eue et combien je regardais le parti de la fuite comme nécessaire, tandis qu'on avait assez de liberté pour TefFectuer. Elle me dit qu'elle le pensait bien, mais qu'elle désespérait d'y faire consentir le roi que lorsqu'il ne serait plus temps; que, quant à elle, elle était décidée à ne jamais s'en séparer, et à suivre le sort que la destinée lui préparait.

Un jour, nous apprîmes à Saint-Gloud qu'un officier avait été arrêté près du pont de Beauvoisin, qu'on avait trouvé sur lui une lettre de Madame Elisabeth pour le comte d'Artois, écrite en chiffres, qui avait été portée à la Convention. Le roi et la reine étaient fort inquiets du contenu de cette lettre, et me chai^ gèrent de tacher de savoir de Madame Elisabeth ce qu'elle contenait. Cette princesse me dit qu'elle mandait à son frère qu'il ne fallait pas qu'il comptât sur une résolution vigoureuse de la part du roi, qu'il était si faible et se laissait tellement conduire par ses ministres qui étaient vendus à la Convention, qu'il n'y avait rien à en espérer, et qu'il fallait qu'il agit

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