CHAPITRE NEUVIEME 2S
chang^eant la dynastie. Mirabeau seul était d'un avis différent, mais il le cachait. Ce scélérat profond et habile était très indifférent sur le fond des choses, pourvu qu'avec le souverain qui resterait il put être tout-puissant. Il trompait à la fois le roi et le duc d'Orléans, et se faisait payer grassement des deux côtés.
La cour se livrait à cet intriguant qui éludait le départ sous différents prétextes. Les vrais amis du roi ig^noraient toutes ses démarches, et attribuaient à son indécision ce qui n'était que l'effet de l'adresse de Mirabeau, craignant que le projet, à force d'en retarder l'exécution, ne s'éventât. Le duc de Villequier recevait sans cesse des nouvelles de sa sœur. Elle le pressait de décider le roi, ayant mis beaucoup de monde dans la confidence. D'ailleurs l'automne approchait, et une fois le roi à Paris, la fuite serait plus difficile. Le roi donnait toujours de l'espérance au duc de Villequier, mais aucun préparatif ne se feisait.
Au retour de ma petite absence, je trouvai un grand découragement parmi nos amis, et un peu d'embarras chez le roi et la reine, lorsque je leur parlai de la nécessité de hâter leur départ, tandis qu'il en était temps. Ils me montrèrent quelques lettres de Mirabeau, et je fus fâché de les voir mettre leur confiance dans un homme aussi dangereux et aussi immoral. Je ne sais pas s'ils lui firent part de quelques-unes de mes observations, mais peu après mon retour, la reine me dit que la fuite était décidée, que Monsieur avait
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engagé Mme de Balbi à faire une course en Angleterre, que je devais prendre le prétexte d'y aller avec elle, pour y voir ma famille, et qu il me serait aisé de me rendre par mer à Dieppe, dès que je saurais le roi arrivé en Normandie. Quoique un peu étonné du désir que la reine me témoignait de me faire |>artir si tôt, je trouvai ses motifs très vraisemblables, et je m'y rendis. Je proposai à Mme de Balbi de raccompagner; elle Taccepta avec plaisir, et je me disposai a retourner en Angleterre. Le 30 août, j allai souper chez le duc du Ghàtelet, qui me donna de Targuent à remettre à un banquier de Londres. Il approuva beaucoup mon projet, et me dit qu'il désirait que la duchesse suivit mon exemple ; mais elle me déclara qu'elle était déterminée à ne pas quitter son mari. L'abbé de Montesquiou (1), qui y soupait, me dit en m'embrassant qu'il était charmé de me voir quitter la France, que la faiblesse du roi et l'adresse des scélérats y préparaient de grands malheurs, et que bien heureux étaient ceux qui pouvaient s'en éloigner.
Après souper, je retournai à Auteuil chez Mme de Balbi, et nous partîmes le 1*' septembre 1790, avec
(1) Il était né en 1757 et mourut en i83S. Élu par le clorgi de Paris député aux États généraux, il émigra en 1792, mais rentra en France après Thermidor. Agent de Louis XVIIl, il fut mêlé en 1800 aux tentatives de négociation que fit ce prince auprès de Bonaparte et que j'ai racontées dans le tome II de mon Histoire de l'Emigration. Il fut l'un des rédacteurs de la charte en 1814 et ministre de l'intérieur sous la Restauration.