CHAPITRE NEUVIÈME
elle, le comte de Baisg^elin et le comte d'Avaray (I) pour TAngleterre. Nous passâmes par Amiens, pensant nous embarquer à Boulog[ne. Mais les vents furent contraires pendant quelques jours. Je profitai de ce temps pour aller à Gallenberg chez le marquis de Sainte- Aldegonde, où je laissai ma chaise de poste. Enfin, le 5, nous partîmes, et après un passade assez long^, mais fort doux, nous arrivâmes à Douvres, et le surlendemain à Londres, d'assez bonne heure pour que lady Spencer me menât avec elle à Saint- Alban. Je trouvai ma femme et Yalentin qui étaient venus au devant de moi jusqu'à Barnet.
Nous menions une vie douce et charmante chez lady Spencer. Cette femme réunissait toutes les vertus morales et chrétiennes, et sans qu'elles nuississent le moins au monde à son amabilité. Elle était très instruite, mais sans vouloir le paraître, d'une bienfaisance éclairée, sensible, sans affectation. Je n*ai jamais connu d'être qui approchât davantage de la perfection. Elle a pris votre mère dans l'affection la plus g[rande, et nous nous serions trouvés heureux de passer près d'elle le temps ou nous devions être éloignés de France, sans quelques raisons qui y mirent obstacle.
fi) Le comte d'Avaray» attaché à la maison de Monsieur, comte de Provence, assura sa fuite de Paris, en juin 1791 et s'assura ainsi l'amitié de ce princa, auquel il était passionnément dévoué et demeura fidèle jusqu'à sa mort, survenue à Madère en 1811.
D'abord, nous étions logées chez elle ; mais sa maison était très petite et je craignais de la çéjier. Nous cherchâmes à louer une campag^ne, mais nous n'en trouvâmes pas une qui pût s'arranger avec nos moyens, et qui ne nous éloignât trop de notre aimable amie, ce qui nous décida à nous établir provisoirement dans une auberge de Saint-Alban. Ensuite, la manière de traiter les femmes grosses en Angleterre difïère beaucoup de celle qui est en usage à Paris. S'étabbV à Londres pour les couches de ma femme était un objet très cher, et je n'aurais pas voulu risquer qu*elle accouchât en province. Ma belle-mère, d'un autre côté, avait la mer en aversion, et pour rien au monde ne serait venue en Angleterre, tandis qu'elle mandait que si sa fille était sur le continent elle pourrait venir la joindre. D'autre part, j'attendais toujours des nouvelles du départ du roi, et cela me tenait dans une grand indécision.
M. Necker venait de quitter le ministère, et son départ n'avait pas fait la moindre sensation. Son rappel tant désiré par le peuple ne lui avait pas donné la considération qu'il espérait, et il avait éprouvé que la faveur populaire est encore plus inconstante que celle des souverains. J'allais de temps en temps à Londres pour me tenir au courant des nouvelles de Paris, et, dans un de ces voyages, je reçus une lettre qui me mandait que le projet du départ du roi pour Rouen avait été découvert :