‹ Mémories du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 143 sur 179 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

de M. de Bouille, à qui elle avait à remettre une lettre de son oncle et du comte d'Artois qu'on l'avait chargée de ne donner qu'en main propre; de l'autre, le comte d'Artois avait reçu une lettre du baron de Breteuil, d'un style ministériel, qui l'engageait, de la part du roi son frère, à ne pas rester à Goblentz, mais à s'éloigner des frontières de la France, et à se retirer à Dresde.

Il répondit à cette lettre par un refus positif, ne reconnaissant nullement à Breteuil des titres pour lui transmettre les ordres du roi. Il écrivit en même temps au roi une lettre très détaillée, dont il chargea un homme sur, et qu'il plaça dans l'épaisseur de la couverture d'un livre. Il y motivait les raisons qui lui avaient fait préférer Goblentz pour résidence, rendit compte de la lettre qu'il avait reçue du baron de Breteuil et de sa réponse, et finissait par observer qu'une fuite dans ce moment pouvait avoir de grands dangers pour Sa Majesté, jusqu'au moment où il existerait dans le royaume un point d'appui où il pourrait se rendre avec sûreté, et qui, s'étant formé à son insu et sans sa participation, ne pouvait pas le compromettre près de la Convention, comme pourraient le faire des ordres donnés en son nom par un ministre émigré et proscrit par elle.

A peine cette lettre était-elle partie qu'il arriva un courrier de M. de la Queuille, de Bruxelles, qui mandait que Mme de Balbi étant au moment de partir de

Bruxelles pour retourner à Paris, avait reçu un courrier de Monsieur qui l'engageait à rester, qu'on parlait beaucoup d'un prochain départ du roi, et que plusieurs courriers qui avaient été envoyés au roi de Suède (l), à Aix-la-Ghapelle, faisaient croire que ce prince en était instruit. Ce courrier arriva au moment du dîner, un jour que Télecteur et sa sœur dînaient à Schônbornslust. M. le comte d'Artois me chargea de déchiffrer la dépêche, et dès qu'il l'eut lue, il me proposa de partir tout de suite. Il me donna une lettre pour le roi de Suède, qu'il me chargea de voir en passant, et de lui communiquer ses soupçons, et une autre pour le roi, dans le cas où je pourrais le joindre, pour lui annoncer que, dès qu'il le saurait en sûreté, il volerait prendre ses ordres.

Je partis le soir du 22 juin et rencontrai entre Juliers et Aix-la-Chapelle le marquis de Jaucourt (2), qui allait à Coblentz. Il me dit que quoiqu'on n'eût pas encore de nouvelles du départ du roi, il y avait toute apparence qu'il était parti de Paris.

En arrivant à Aix, je fus trouver le roi de Suède, avec qui j'eus une grande conversation. Il ne m'affirma pas le départ du roi, mais je vis clairement qu'il le croyait parti. Il m'assura du désir qu'il avait de

(1) Gustave III, on le sait, demeura jusqu'à sa mort fidèle à la cause des Bourbons.

(2) Il y fut un des conseillers des frères du roi^ et suivit le comte de Provence à Hamm et à Vérone où, quand ce prince succéda à Louis XVII, il resta comme membre de son conseil.

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