CHAPITRE DEUXIEME
vert serait battu, et que, décidé à ne pas me laisser prendre ni à m'enfuir, je me consolerais, si j'étais tué, en pensant que c'était par elle. Mais, j'ajoutai qu'ayant une si belle occasion de se défaire de mes importunités, si elle me g^ardait le secret, je croirais qu'elle ne rejetait pas mes vœux, et qu'elle était disposée à me préférer à mon rival.
Elle fut flattée de ma confiance et touchée de la vivacité de mes sentiments. L'après-midi, j'évitai de m'approcher d'elle et, à l'heure dite, je me mis en route. Mon détachement fut heureux; je pris une partie du poste, je ramenai une douzaine de prisonniers et plusieurs chevaux. J'eus soin de passer sous ses fenêtres avec ma prise, et je l'aperçus derrière un rideau avec un air satisfait. Le fer était chaud, je le battis, et quelques jours après, pour éviter qu'on ne nous découvrit, je la priai de ménag^er un peu et de traiter un peu moins mal le rival dont j'avais été si jaloux.
La vie que je menais à Giessen était charmante, et j'aurais attendu l'ouverture de la campag^ne d'une manière très agréable si la fureur du jeu ne m'avait g[agné. On jouait un jeu d'enfer chez les Fraulein de Bousek et quoique mon amie s'opposât à ce que j'allasse dans cette maison, l'amour du jeu ou plutôt l'amour de l'argent m'y conduisit souvent. D'abord, la fortune m'avait été favorable ; ensuite elle m'avait bien moins traité. Mais tout était encore assez bien
composé, et il n'y avait pas beaucoup de différence de la perte au g^ain quand, une fois, je jouai avec un tel malheur qu'après avoir épuisé ce que j'avais d'argent chez moi, je perdis près de mille louis sur parole.
Ce ne fut que le lendemain que je sentis toute l'horreur de ma situation. Pour comble de malheur, la g^arnison partait pour faire le siège de Dillenbourg. Heureusement, elle ne se sépara pas et mes créanciers partirent avec moi, ce qui n'était pas pour alléger mes angoisses. Il s'en fallait de plus de vingt mille francs que je n'eusse un sol. L'idée de me brûler la cervelle fut celle qui me vint en tête, et je chargeai mes pistolets avec une tranquillité apparente, qui n'était que l'effet du plus affreux désespoir. L'idée de ma mère et de ma sœur vint subitement à ma pensée. Je me représentai la douleur qu'elles éprouveraient en apprenant mes fautes et mon crime. En même temps, je compris que ma mort ne payerait personne et que ma mémoire n'en serait pas moins flétrie.
Dans cette détresse, je résolus d'aller trouver le comte de Bercheny, mon colonel, de lui tout avouer et de lui demander la permission de vendre ma compagnie, achetée dix mille francs, quand elle n'était que de vingt-cinq chevaux et qui en comptait maintenant soixante-quinze. Mes dettes ainsi payées, je pourrais, en changeant de nom, aller m'engager.