‹ Mémories du Cte Valentin Esterhazy avec une introduction et des notesChapitre 35 sur 179 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

trouver peut-être le moyen de me disting^uer sous le mousquet et d'arriver à la fortune.

Cette idée me parut un trait de lumière. Je sortis g^aiement de ma chambre afin d'aller demander du temps à mes créanciers, et convaincu que dans peu je serais à même de les payer. Mais alors m'apparurent les difficultés de mon projet. Mon colonel pouvait me punir pour avoir joué, réduire ceux qui m'avaient g^ag^né au payement fixé par le tribunal des maréchaux de France, payement qui ne peut dépasser cent pistoles, m'empécher de faire la campag^ne et me refuser la permission de vendre ma compagnie.

Reg^rettant presque la résolution désespérée du matin, j'étais resté sur la place n'ayant pour toute fortune qu'un double louis, qui m'avait été payé pour mes appointements, en quittant Giessen. Un officier à qui je devais vint à passer ; il me demanda ce que je faisais; je lui contai ma position et mon malheur :

— C'est dommag^e, dit-il, qu'il ne te reste que cela; on joue au café un jeu superbe, tout arguent comptant. Viens; qui sait? le diable n'est-il pas toujours à la portée d'un pauvre homme?

Je me laissai conduire machinalement, en maudissant le jeu, les cartes, et ceux qui les avaient inventées, et en entrant au café, je jetai mon double louis sur le billard où on jouait au trente et quarante. Je g[ag[nai, je fis paroli. On me demanda si je voulais tenir la main; j'acceptai. Presque tous ceux qui étaient

«î MÉMOIRES DU C" VALENTIH ESTERHAZY à cette table étaient ceux à qui je devais. Je tins tout; je passai plusieurs Fois; à la fin de la main, je me trouvai quitte avec tout le monde et plus de soixante louis devant moi.

Je fus aussi accablé de mon bonheur que je l'avais été de ma mauvaise fortune. Mais, dans ma première situation, chaque instant l'avait aggravée, au Heu que dans l'état où je me trouvais en sortant de la maison, chaque moment qui me rendait à moi-même me faisait sentir mon existence d'une manière agréable, ainsi qu'un homme qui se retrouve à terre après avoir échappé à un naufrage.

Une fois revenu à moi-même, je m'engageai, serment que j'ai tenu, à ne risquer que l'argent que j'avais chez moi. Des causes très différentes produisent le même effet, et quoiqu'il y eût deux nuits <jue je n'eusse dormi, je n'en dormis guère mieux la troisième. Mais les moments qui suivirent mon court sommeil, causé par le besoin absolu de repos, furent bien différents.

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