CHAPITRE TROISIEME
chemin, nous ne trouverions personne. M. de Belsunce me proposa d'aller m'assurer de ce fait, et pour cela, je partis à pied avec Lakatos. Nous primes le chasseur que nous liâmes et que Lakatos conduisait au bout d'une corde, un pistolet à la main, avec menace de lui casser les reins s'il nous trompait, et moi j'allais avec l'espion, mon sabre en bandoulière et deux pistolets à la ceinture. Cent écus avaient été promis à chacun d'eux s'il remplissait bien sa mission.
Nous partîmes à la nuit tous les quatre et nous arrivâmes au but à quatre heures du matin. Il n'y avait pas un quart d'heure que nous y étions que nous entendîmes venir la patrouille de chasseurs. Elle s'avança sur le pont sous lequel nous étions cachés et s'en retourna. Nous vîmes de là, à deux portées de fusil, le feu de la garde du poste qui était de cent chevaux et de deux cents hommes d'infanterie. Revenu à Gôttingen, je rendis compte de ma mission, payai mes hommes, et M. de Belsunce m'envoya dormir après m'avoir fait déjeuner. Vers huit heures du soir, il m'envoya chercher et me dit d'aller chez M. le comte de Vaux rendre compte de ce que j'avais fait la nuit précédente. M. de Vaux en était averti, et, en conséquence, avait commandé deux cents chevaux et trois cents fantassins, pour aller enlever le poste. Il me demanda si je saurais retrouver le chemin. Je répondis que si j'avais Lakatos avec moi, je croyais bien
être sûr de pouvoir servir de guide au détachement.
— Que parlez-vous de guide? s'écria le général; je vous en donne le commandement; vous le trouverez assemblé sur la place; partez, voilà votre ordre.
Il était laconique : « Le comte Esterhazy se rendra ù Sontheim par le chemin qu'il a reconnu, enlèvera le détachement ennemi et dirigera son retour de manière à ne pas être coupé. » Le danger de cette mission m'effraya moins que je ne sentis de plaisir d'en être chargé; je n'étais alors que capitaine et j'avais à peine vingt ans. Elle me valut d'être colonel trois mois après. Grâce à Lakatos, je retrouvai mon chemin parfaitement, bien qu'un peu de neige qui était tombée eût couvert mes brisées. J'arrivai, j'attaquai, je pris le poste, à l'exception de vingt-quatre chasseurs à cheval qui se sauvèrent parce que l'officier qui devait couper le chemin fut blessé et que celui qui le remplaça ne sut pas ce qu'il y avait à faire.
Je me retirai sans voir l'ennemi, mais je fus obligé de faire un grand détour de peur que les coups de fusil qu'on nous avait tirés n'eussent averti les postes derrière lesquels nous étions, et que si nous étions obligés de combattre, nous ne dussions lâcher nos prisonniers, qui étaient nombreux. De plus, je fus obligé de m'arrèter dans le bois et de faire chercher de l'eau-de-vie dans un village pour mes soldats, qui étaient rendus après avoir franchi les quatre lieues qui séparent Gôttingen de Sontheim et qui avaient