CHAPITRE PREMIER
A mes enfants. — Ma naissance. — Le comte de Bercheny se fai mon protecteur. — Sa famille. — Sëjour à Paris et à Lunéville. — La cour du roi Stanislas. — Premières amours. — Adélaïde de Luzancy. — Nous nous brouillons. — Nouvelle et humiliante aventure. — La guerre entre l'Angleterre et la France. • — Capitaine à dix-sept ans. — Entrée en campagne*
Une naissance illustre, mes enfants, est un grand avantage. Elle donne une espèce de droit à recueillir le prix des services rendus par d'autres à la patrie ou au souverain ; elle rapproche des grandes places et réducation soignée qu'elle procure permet d'y prétendre. Mais ces prérogatives, uniquement dues au hasard, sont liées à des obligations impérieuses. Ce n'est pas assez d'être issu de braves guerriers ou de grands hommes d'État : il faut acquérir leurs talents et montrer leur courage. On a le droit d'exiger davantage de gens d'une naissance distinguée, puisqu'ils
t MÉMOIRES DU C^ TALENTIN ESTERHAZY
jouissent en entrant dans le monde de la reconnaissance de la société pour les services de leurs pères; ils doivent transmettre à leurs enfants les mêmes exemples de courage, de probité et de vertu, dont ont disposé ceux pour qui la fortune n'a rien fait.
Vos ancêtres font depuis plusieurs siècles partie de la noblesse du royaume de Hong^rie ; ils y ont possédé de g^randes chargées, et ont réuni de grands biens. Nicolas, votre quatrième aïeul, était palatin du royaume sous le règne de Ferdinand III (1). Son fils afné Paul lui succéda dans cette dignité. Il fut fait prince d'Empire par Léopold P (â) , lui et tous ses descendants. François, son second fils, fut votre trisaïeul. Il eut trois fils : Antoine, votre bisaïeul, Joseph et François.
Antoine prit le parti des mécontents (3) . II fut proscrit sous le règne de Tempereur Joseph, et ses biens furent confisqués. Il mourut à Rodosto en Turquie, n'ayant pour vivre qu'une pension que lui faisait le Grand Seigneur. Il laissa un seul fils de sa seconde femme, née comtesse Nigrelli : Valentin-Joseph, qui fut mon père. Ses deux frères étaient restés attachés à la maison d'Autriche; Joseph fut fait maréchal et index curiœ du royaume. Il ne laissa qu'un fils, que j'ai connu et qui est mort sans enfants. François,
(1) Empereur d'Allemagne, roi de Bohème et de Hongrie, né en 1608, mort en 1657.
(î) Fils et successeur de Ferdinand, règne de 1657 à 1705. (3) Voir l'introduction.